‹ Souvenirs, 1878-1893Chapitre 3 sur 23 · M SOUVENIRS · texte numérisé non relu

M SOUVENIRS

l'éluder, dès Tinstant que nous nous trouvions saisis officiellemenl par le ministre de la Guerre. La Chambre aurait dit avec raison que nous manquions aux engagements contenus dans Tordre du jour du 16 janvier.

Le lendemain, mardi, le général Gresley lut ses projets de décrets, en les appuyant dos mêmes motifs qu'il avait donnés la veille chez M. Dufaure. La surprise du Maréchal égala sa colère. Eh quoi ! c'était le ministre que lui-môme avait choisi qui prenait une telle initiative ! Il l'interrompit à chaque mot, disant que le raisonnement ne tenait pas debout, que les commandants réinvestis se trouvaient dans le même cas que les autres, qu'ils avaient le même droit à terminer leur période ; qu'on voulait le déshonorer, lui faire renier sa signature, qu'il n'assumerait pas la responsabilité de jeter le trouble dans l'armée. Bref il refusa de signer les décrets. Nous nous séparâmes fort soucieux et prîmes rendez-vous chez M. Dufaure, dans la soirée, pour nous concerter à nouveau. L'argument qui nous avait déjà décidés ne cessa pas de peser sur nos esprits. La question, dont nous n'étions plus maîtres, ne pouvait être résolue que dans un sens : celui qui permettait l'éviction des chefs signalés par l'enquête parlementaire. Le ministre de la Guerre ne s'était pas engagé de son plein gré; il avait cédé à des considérations puissantes pour aller à rencontre du Maréchal, qui lui inspirait un dévouement respectueux. Le cabinet se voyait dcins l'obli-

galion de pepsévérer. Ce fut l'avis fort net de M. Dufaure, qui se regardait comme personnellement lié par ses déclarations.

Afln de ménager autant que possible Tamourproprc du Maréchal, il fut convenu que le président du conseil Tentretiendrait en particulier le mercredi matin et lui démontrerait l'impossibilité où nous étions de soutenir son interprétation à la tribune. Or, lui expliquerait-il, nous serions amenés à nous prononcer, car l'abandon du projet Gresley susciterait sûrement une interpellation. Cette entrevue, sur laquelle nous comptions un peu, ne donna pas de résultat. M. Dufaure, malgré son crédit auprès du Maréchal, ne réussit pas à l'ébranler. 11 l'avait trouvé non moins ferme que la veille et résolu à se démettre, si nous persistions dans notre dessein : « Il nous convoque pour demain, une heure, à Versailles, ajouta M. Dufaure, afin de nous donner sa réponse officielle. Il ne s'est pas départi un instant du plus grand calme et d'une parfaite courtoisie. Il semblait jouir, par avance, de la liberté qu'il allait reconquérir. »

Le jeudi, 30 janvier, nous étions réunis à Versailles dans notre salle habituelle et nous attendions la venue du Maréchal. A une heure précise, ponctuel comme à l'ordinaire, il entra, plutôt souriant, et d'un geste aisé nous invita à prendre nos places : u Je suppose, Messieurs, que vos résolutions n'ont pas changé?... » Et, comme nous gardions le si-

lencc : « Les miennes non plus. En conséquence je vous apporte ma démission, sous forme d'une lettre aux présidents des deux Chambres. Je veux vous en donner lecture, afin que, si quelque mot vous déplaisait, je puisse le corriger. » Aussitôt il déplia un papier, le lut et nous demanda si nous n'avions rien à y reprendre. M. Léon Say lui signala une phrase qui semblait contenir une plainte à l'adresse du ministère : a Qu'à cela ne tienne, dit le Maréchal; je vais la supprimer, car telle n'est pas ma pensée. » 11 la biffa, ce qui d'ailleurs n'altérait pas le paragraphe. Il passa dans son cabinet et revint au bout de vingt minutes avec la lettre corrigée, en double exemplaire; il remit l'un à M. Dufaure et l'autre à M. de Marcère : « Maintenant, Messieurs, je tiens à vous remercier du concours que vous m'avez prêté. » Il se leva et serra la main de chacun de nous : u Vous, Monsieur Dufaure, vous connaissez mes sentiments; j'aurais voulu partir avec vous, car, depuis votre rentrée au ministère, je n'admettais pas la possibilité de gouverner sans vous. » Nous étions très émus et M. Dufaure put à peine prononcer quelques mots d'adieux.

Descendu avec M. Bardoux, je me dirigeai vers la Chambre des députés. Au bout de quelques pas nous rencontrâmes M. Gambetta avec Spuller. « C'en est donc fait!... » dit M. Gambetta. « Quel parti prend M. Dufaure? » — « Vous n'avez pas lu la note Havas? répondit M. Bardoux. M. Dufaure

décline absolument la candidature à la Présidence. Je Tai catéchisé toute la soirée, il s'est montré inébranlable. Il m'a répété qu étant la cause, par sa persistance, de la démission du Maréchal, il ne voulait pas en être le bénéficiaire. Il paraît fort affecté, de toute façon, et va se tenir à l'écart. » Nous continuâmes d'avancer et nous fûmes accostés par Proust et Allain Targé, qui venaient en sens inverse. « Eh bien! qu'y a-t-il de décidé? » questionna ce dernier. « Le Maréchal se retire, dit M. Gambetta, ot Dufaure ne se porte pas. Tout est pour Grévy! Je veux être le premier à poser sa candidature, il ne faut pas qu'il y ait de divergence. » — « Et toi? reprit Allain Targé. Que fais-tu? » — « Moi, je lui succéderai sans doute à la présidence de la Chambre. » — « De là-haut, observa Spuller, tu ne pourrais plus parler. » — « Non, mais j'observerais et me préparerais à agir. » Nous entrâmes à la Chambre, où les députés se pressaient dans les couloirs, a Nous allons nommer Grévy à la présidence de la République », annonça M. Gambetta. De leur côté, Allain Targé et Proust répandaient le même mot d'ordre, en ajoutant que Gambetta devrait remplacer Grévy à la présidence de la Chambre.

La séance s'ouvrit à trois heures un quart. Le jirocès-verbal adopté, M. Grévy lut, avec un léger tremblement dans la voix, la lettre suivante qui fut écoutée dans un silence respectueux :

a Monsieur lo Président de la Chambre des députes,

« Dès l'ouverture de cette session, le ministère* a présenté un programme des lois qui lui paraissaient, tout en donnant satisfaction à l'opinion publique, pouvoir être votées sans danger pour la sécurité et la bonne administration du pays. Faisant abstraction de toute idée personnelle, j'y avais donné mon approbation, car je ne sacrifiais aucun des principes auxquels ma conscience me prescrivait de rester fidèle.

i< Aujourd'hui, le ministère, croyant répondre à l'opinion de la majorité dans les deux Chambres, me propose, en ce qui concerne les grands commandements militaires, des mesures générales que je considère comme contraires aux intérêts de l'armée, et par suite à ceux du pays. Je ne puis y souscrire.

« En présence de ce refus, le ministère se retire. Tout autre ministère pris dans la majorité des Assemblées m'imposerait les mômes conditions.

tt Je crois dès lors devoir abréger la durée du mandat qui m'avait été confié par l'Assemblée nationale. Je donne ma démission de Président de la République.

« En quittant le pouvoir, j'ai la consolation do penser que, durant les cinquante-trois années que j'ai consacrées au service de mon pays comme soldat

ot comme citoyen, je n'ai jamais été guidé par d'autres sentiments que ceux de l'honneur et du devoir, et par un dévouement absolu à la patrie.

« Je vous invite, Monsieur le Président, à communiquer ma décision à la Chambre des députés.

« Veuillez agréer l'expression de ma haute considération.

u M*^ DE Mac-Mahon. »

La séance fut levée immédiatement; elle avait duré dix minutes. Même cérémonial au Sénat. Ij'Assemblée nationale était convoquée pour le même jour, à quatre heures et demie. Une réunion préparatoire de sénateurs et députés républicains se tint, vers quatre heures, sous la présidence de M. Féray; le nom de M. Grévy fut acclamé. I^e vote dans le Congrès commença vers cinq heures. A sept heures et demie M. Grévy était élu par cinq cent soixantetrois voix contre quatre-vingt-dix-neuf données au général Chanzy, non candidat.

M. Grévy se rendit aussitôt dans une pièce aménagée derrière la salle du Congrès et reçut le conseil des ministres qui lui apportait ses félicitations. M. Dufaure ajouta que les ministres donnaient leurs démissions, mais restaient à la disposition du Président jusqu'à ce qu'il eût formé son cabinet. M. Grévy me parut un peu froid et gêné; bien qu'il assurât le cabinet de sa confiance, je n'eus pas l'impression <(u'il le garderait. Sénateurs et députés se présen-

^ tèpcnl ensuite, M. Gambetta l'un des premiers. Nous apprîmes que le Maréclial en personne avait rendu visite à son successeur et l'avait complimenté dans les meilleurs termes*. A huit heures, la Chambre se réunit de nouveau pour recevoir la démission de son président. Le lendemain, 31 janvier, M. Gambetta fut nommé sans concurrent, par trois cent quatorze voix. Le même jour, au Sénat, M. Dufaure était très entouré. La sympathie générale allait à Thomme désintéressé qui avait rempli si noblement son devoir. Les républicains lui savaient gré de sa fermeté, qui ne s'était pas un instant démentie. Beaucoup, même de ceux qui professaient des opinions avancées, le voyaient partir avec regret. Le bruit courait que M. Grévy lui avait, dans un entretien particulier, exprimé le désir de le conserver; aussi les instances devenaient-elles très vives pour qu'il y accédât. Moimême, malgré mon impression de la veille, je parlai dans le même sens. C'est alors qu'il prononça le mot, bien souvent répété : « A une situation nouvelle, il faut des hommes nouveaux. »

La démission du Maréchal ouvre, en effet, une ère

1. Cette correction était innée chez le Maréchal. J'en eus le témoignage, neuf ans plus tard, dans une sphère plus modeste. Je venais d'être nommé ministre de la Guerre. Beaucoup d'offleiers, inquiets de voir pour la première fois un civil à la tète de l'armée, se tenaient à l'écart. La première carte de visite que je trouvai en arrivant rue Saint-Dominique fut celle du maréchal de Mac- Mahon. La seconde fut celle du maréchal Canrobert, mon collègue au Sénat, dont les encouragements ne m'ont jamais manqué.

nouvelle dans riiisloire de la troisième République. Pour la première fois, les pouvoirs publics se trouvent en communauté d'opinions. Sénat, Chambre, I^résidence sont — et resteront — entre des mains républicaines. Les conflits, qui avaient tant entravé la marche des affaires et parfois menacé l'existence du régime, ne sont plus à redouter. On ne pourra plus dire qu'une volonté mystérieuse, comme celle qu'on prêtait au Maréchal pendant le ministère Du* faure, s'oppose aux réformes les plus urgentes. Les Chambres, libres désormais, pourront tout tenter. Les cabinets seront sommés de réaliser les aspirations démocratiques et, suivant l'expression consacrée, de faire de la République une vérité.

Le danger, on l'aperçoit. Il résidera dans la hâte avec laquelle les innovations viendront au jour, et dans leur multiplicité. Il faudra, ainsi que le voulait Gambetta, « sérier » les questions, c'est-à-dire les aborder successivement et renoncer à tout entreprendre à la fois. Un danger plus grand encore, et qu'on voyait poindre aussi, consistait dans la dispersion du parti républicain. Le propre des armées victorieuses, en politique, c'est de se débander ou de se diviser. Tant que l'ordre moral avait dominé, les nuances républicaines se confondaient sous le même drapeau. L'ordre moral vaincu, chaque fraction voulut obéir à ses tendances. M. Dufaure venait de succomber sous la pression de la fraction avancée. Les ministères prochains seront menacés de se voir

ballottés entre des forées eontraires, et cela au moment où, malgré les invalidations, la Chambre comj>tera deux cents adversaires du régime. La défection d'une centaine de républicains pourra rendre tout gouvernement impossible. Telle était la perspective qui s'ouvrait, au moment même où la victoire semblait avoir assuré Texistence paisible de la République.

Un seul homme était capable de retarder, sinon d'empêcher la scission du parti : c était M. Gambetta. Lui seul pouvait, au moins pour un temps, associer radicaux et modérés. Quoique fondateur d'un des groupements de la Chambre, il n'était, en réalité, inféodé à aucun. Sa politique, depuis 1870, avait eu le caractère national ; il inspirait confiance aux uns et aux autres, et chacun, plus ou moins, le revendiquait. Par surcroît, il offrait cette particularité qu'élu président de la Cliambre il représent^iit officiellement la majorité républicaine. Le choisir pour gouverner était donc un hommage rendu à cette Chambre, en même temps qu'un acte de politique prévoyante. Son avènement avait cet autre avantage de prévenir une complication, dont la vue ne pouvait échapper aux moins perspicaces. M. Gambetta, maintenu au fauteuil de la Présidence, constituait, inévitablement, une cause de trouble dans le mécanisme constitutionnel. Comment empêcher qu'il fût la plus grande personnalité du monde politique? Les ministres en fonctions tourneraient naturellement les veux vers lui:

ils cherchcpaienl à connaître ses idées, à se ménager son appui. Lui-même, comment refuserait-il les consultations discrètes qui lui seraient demandées dans l'intérêt de la chose publique? Un tempérament tel que le sien ne pouvait se renfermer dans une abstention systématique. Si peu qu'il laissât deviner sa pensée, elle servirait en bien des cas d'inspiration et de guide aux hommes en quête d'une majorité. De là à la légende du « pouvoir occulte » la transition était facile et ainsi l'on allait au-devant d'une éventualité qui devait nuire à la fois au régime et à M. Gambetta. La première conséquence d'une telle anomalie serait d'imprimer aux ministères un caractère provisoire : ils apparaîtraient comme des combinaisons d'attente, tenant lieu de celle à laquelle tout le monde aspirait. Le gouvernement se trouverait donc atteint dans son principe et personne n'occuperait sa vraie place.

Comment un esprit aussi avisé que M. Grévy, aussi profondément observateur, n'a-t-il pas été frappé de ces considérations? Je n'étais pas admis, à cette époque, à causer librement avec lui. Plus tard, quand j'ai commencé à pénétrer dans son intimité, j'ai cru reconnaître qu'il a cédé à un penchant qui lui était assez habituel. M. Grévy choisissait ses présidents du conseil d'après ses appréciations personnelles, non d'après les indications données par la majorité parlementaire. Il ne se demandait pas quel était riiomme qui répondait le mieux au sentiment des

Chambres, mais quel était celui qui ferait la politique que lui, Grévy, jugeait la meilleure pour le pays. Cette conception aurait pu être en harmonie avec la constitution américaine, qui crée un président indépendant et responsable. Elle ne IVtait pas avec la Constitution de 1875, qui établit un régime analogue au parlementarisme anglais, dans lequel les ministres émanent des Chambres et couvrent l'irresponsabilité du chef de l'Etat. Lorsque j'ai eu Toccasion, par la suite, de parler à M. Grévy de M. Ganibetta, il a rendu hommage à ses hautes qualités ; il ajoutait : « La politique qu'il suivrait ne conviendrait pas à ce pays ». — « On le verra bien, disais-je; en ce cas, il sera bientôt renversé et vous n'aurez plus à compter avec lui. En le tenant à l'écart, vous créez un grief contre vous dans les Chambres. » Parfois il a terminé par ces mots : « C'est une réserve, n'en disposons pas prématurément. »

M. Grévy, après son élection, resta quelques jours sans nous communiquer ses intentions. Ce retard me laissait espérer que s'il n'appelait pas M. Gambetfa il garderait provisoirement M. Dufaure jusqu'à ce qu'il eût mieux éludié la situation. Personne ne s'en serait étonné et je crois que M. Dufaure s'y serait prêté. Le 4 février, il nous informa qu'il acceptait nos démissions. A la sortie de l'Elysée, M. de Marcère, qui avait eu avec lui une conversation particulière, nous invita à nous réunir dans l'après-midi

au ministère de rintcrieur. Nous supposâmes qu'il était chargé de former le cabinet, mais il nous détrompa. Exacts au rendez-vous, nous causions depuis quelques instants, lorsque M. de Marcère fut mandé à rÉlysée. 11 revint au bout d'un quart d'heure disant que M. Grévy réclamait M. Waddington. Notre collègue à son retour nous apprit qu'il venait d'accepter, à son corps défendant, la mission qui lui était offerte. 11 avait dû céder aux instances de M. Grévv, qui « tenait à continuer la politique du cabinet précédent, conforme aux vœux du pays ». Nous nous séparâmes, convaincus que les choix étaient déjà arrêtés dans l'esprit de M. Waddington.

11 aboutit en effet rapidement à mettre sa combinaison sur pied. M. Dufaure eut pour successeur à la Justice M. Le Royer; l'amiral Pothuau et M. Teisserenc de Bort, qui désiraient se retirer, furent remplacés par l'amiral Jauréguibcrry et par M. Lepère, ami de M. Gambetta; M. Bardoux dut s'effacer devant M. Jules Ferry, que poussaient de nombreux amis et qui d'ailleurs s'imposait par son intervention du 20 janvier. Un ministère spécial des Postes et Télégraphes fut créé pour M. Cochery. Les autres titulaires furent conservés. On trouva généralement que ce cabinet, enregistré au Journal officiel du 5 février, ressemblait beaucoup au précédent et que M. Grévy avait négligé de donner son empreinte. En somme, le début ne parut pas très heureux.

Le lendemain, M. Gambeita prononça son discours d'installation à la présidence de la Chambre. En raison des bruits qui couraient sur le manque de sympathie entre lui et M. Grévy, il afîecta de le louer, peut-être avec exagération : « Je succède, dit-il, au grand citoyen, à Thomnie d'Etat que les suffrages des représentants du pays ont spontanément appelé à la présidence de la République française, où le suivent l'irrésistible adhésion de la France, la fidélité inébranlable du parlement et Testime du monde. S'il est aujourd'hui le chef de la nation, il reste ici notre instituteur et notre modèle. » Puis, jetant un regard pénétrant autour de lui, il insista sur la nécessité de renoncer aux querelles stériles, de se placer résolument en face des questions et de les résoudre. A son insu, le chef de gouvernement se trahissait dans ces appels : « Nous pouvons, nous devons tous, à l'heure actuelle, sentir que les gouvernements de combat ont fait leur temps. Notre République, enfin sortie victorieusement de la mêlée • des partis, doit entrer dans la période organique et créatrice. » Je regrettais d'autant plus, en l'écoutant, que celui qui donnait de si sages conseils ne fût pas admis à les appliquer et que cette grande force demeurât désormais enchaînée.

Le cabinet dont j'étais membre me semblait bien peu adéquat à la situation. Dans mon esprit s'établissait un parallèle entre l'homme qui parlait ainsi et le président du conseil. M. Waddington personnifiait

l'effort consciencieux et la droiture. Très versé dans les questions extérieures, il ignorait les difficultés de Féchiquier parlementaire. Il connaissait à peine la Chambre où Tavaient rarement conduit ses fonctions antérieures. Il n'en avait pas manié le personnel. Il ne soupçonnait pas les intrigues et la guerre sourde par lesquelles on mine un ministère avant de le renverser. Sa voix honnête avait peu de prise sur cette Assemblée houleuse, dans laquelle il fallait s'adresser aux passions au moins autant qu'à la raison. Du haut de la tribune il répandait la lumière, moins souvent la chaleur. Quel contraste avec la nature vigoureuse, le verbe éclatant, le geste dominateur de M. Gambetta! Lui seul, on le sentait capable d'assouplir ces éléments réfractaires et do les faire concourir au but commun. D'avance il éclipsait le ministère bien intentionné qui so présentait à sa place, il le reléguait au second plan.

Après cette harangue, vivement applaudie, M. de Marcère donna lecture du message présidentiel, que M. Waddington, de son côté, communiquait au Sénat. Il était sobre et court, comme tout ce qu'écrivait ou disait M. Grévy, expert en l'art d'enchâsser sa pensée dans quelques phrases lapidaires : a Soumis avec sincérité à la grande loi du régime parlementaire, je n'entrerai jamais en lutte contre la volonté nationale exprimée par ses organes constitutionnels... Dans l'application des lois, qui donne â la politique générale son caractère et sa direction,

le gouvernement se pénétrera de la pensée qui les a dictées; il sera libéral, juste pour tous, protecteur de tous les intérêts légitimes, défenseur résolu de

ceux de l'Etat... Tout .en tenant un juste compte des droits acquis et des services rendus, aujourd'hui que les deux grands pouvoirs sont animés du même esprit, qui est celui de la France, il veillera à ce que la République soit servie par des fonctionnaires qui ne soient ni ses ennemis ni ses détracteurs. »

L allusion au respect des volontés du parlement fut comprise de tous et particulièrement goûtée. L'ère du gouvernement personnel était close; M. Grévy ne la rouvrirait pas. Ses antécédents donnaient toute garantie à cet égard. Dès 1848, il voulait placer toute l'autorité chez les représentants de la nation, réduisant même le chef de l'Etat au rôle d'un fonctionnaire révocable à merci ^ Comment renouvellerait^il les luttes auxquelles le maréchal de Mac- Mahon nous avait fait assister? Nous entrions dans la période, en apparence apaisée, de laquelle M. Gambetta dira : « Le danger est passé, les difficultés commencent. »

1. Lors de la discussion de la Constitution, il avait proposé un amendement ainsi conçu : • L'Assemblée nationale délègue le pouvoir exécutif à un citoyen qui reçoit le titre de président du conseil des ministres. — Le président du conseil des ministres est nommé par l'Assemblée nationale, au scrutin secret et à la majorité absolue des sufTï'ages. — Le président du conseil des ministres est élu pour un temps illimité. Il est toujours révocixble. -

Page 1