L^LLIANCE RUSSE. — AGITATION RELIGIEUSE
onstadt, s'arrêterait à Portsmouth, où Tattendaient i sympathies anglaises. Nous ménagerions ainsi I susceptibilités du gouvernement britannique, au )ment où nous cherchions à nous rapprocher de . sur le terrain diplomatique.
L'heure ne pouvait être mieux choisie pour tendre main à la Russie. L'empereur Alexandre se déiirnait irrévocablement de TAllemagne. Déjà mis défiance par les procédés équivoques du prince de smarck dans les affaires de Bulgarie, déconcerté r le système trop savant d'« assurances » et de contre-assurances » pratiqué par le chancelier,
se reconnaissant plus, avec son âme franche et oite, dans une politique aussi compliquée, il avait 3 froissé récemment de la publicité presque procante donnée au renouvellement de la Triple Alince, ainsi que des commentaires qui avaient acmpagné le voyage de Guillaume II en Angleterre, exandre III était à cet instant psychologique où n se demande si Ton n'a pas fait fausse route et l'on ne tourne pas le dos à ses véritables intérêts, i loyale amitié de la France même républicaine ne lait-elle pas mieux que la sympathie protocolaire
l'empire allemand? Remplissait-il ses devoirs vers ses peuples en résistant au courant qui, en pit de la forme du gouvernement, les portait vers irs frères d'Occident? Ces réflexions aboutirent la très cordiale invitation que M. de Laboulaye t chargé de nous transmettre.
Au oomincncement du mois de juillet 1891, la ^^* vision cuirassée du nord, commandée par ramif^^
Gcrvais, partit de Cherbourg pour la Baltique. S^^^^ sa route, en Norvège, en Danemark, en Suède, eL^ *^ recueillit les témoignages les plus flatteurs. L — -'^ 23 juillet, elle entra dans le port de Cronstadt. To^--^' le monde a présentes à la mémoire ces fct^îs, cc^*** ovatiiHis, ces explosions d'enthousiasme, au milie^ ^ desquelles se d('»tache la figure imposante d'Alexar:^' dre III et le groupe gracieux de la famille impériale?^ ' L't'pisode le plus retentissant, motif de surprise, d ^^ scandale pour les monarchies européennes, est celi^ * de la Marseillaise, jouée par la musique de la m»-^ — " rine russe et écoutée par l'Empereur debout, comm-^^^ Tavait et*'», quelques minutes auparavant, l'air na.-^ tional russe, ex('*cut(» par la marine française. L'a- — mirai (iervais, par son Uict, son sang-froid, la dis-' tinclion do ses manières, repn'senta dignement notr* * pays et fut, à la Cour, l'objet des attentions les plu^-^ d«''licales. M. de Laboulaye, que je vis pcui de tempi^ après, n(» tarissait pas d ('logeas sur son compte- Quand l'c^seadre leva l'ancre, le* 4 août, le rapprochement était fait. 11 ne s'agissait plus (jue de le traduira" en langage diplomaticpie. L'Kmpereur venait de* s«* conipronH'ttie publiquiMuent, il ne recul(*rait pas. Du reste, il n'en avait pas le désir.
Dès le 2^1 juilhM. en pri'vision d'un accord qui nous paraissait indubitable, M. Ribot avait adressé à M. de Laboulave une note concertée avec M. Carnot
l'aLUANCE russe. — AGITATION RELIGIEUSE. 467
et moi, ainsi que des instructions au sujet de la fornnule qui devrait exprimer cet accord. Après plusieurs conférences entre notre ambassadeur et M. de Giers, celui-ci nous saisit, le 0 août, d'une proposition conçue dans le sens que nous désirions. Tandis qu'elle faisait de notre part l'objet du plus sérieux examen et que M. Ribot y apportait certaines retouches, le baron de Mohrenheim, alors en traitement à Cautère ts, fut rappelé à Pétersbourg et mis au courant par M. de Giers de l'état des pourparlers. L'Empereur, personnellement, lui confirma les directions données par son ministre. Rentré à Paris le 20 août, il s'empressa de voir M. Ribot et moi. L'entente entre les cabinets s'étant complètement établie, les déclarations définitives furent échangées le 27 août. Elles répondaient, on peut le dire, à des aspirations qui se manifestaient depuis de longues années et auxquelles l'occasion seule avait manqué pour s'inscrire dans un document officiel. Les peuples, par un instinct profond, avaient devancé les chancelleries.
Cette convention, strictement défensive, ne cache aucune pensée inamicale à l'égard d'une puissance quelconque. Elle avait pour résultat, en ce qui nous concerne, de rompre Tisolement dans lequel nous nous trouvions depuis 1870 et qui plus d'une fois avait enlevé à notre diplomatie la liberté d'esprit dont a besoin le gouvernement d'un grand pays. Si certains regrettent qu'on ne soit pas allé plus
loin, qu'on n'ait pas ouvert des horizons à la « jw tice immanente », qu'ils se consolent en pensa#^ que, si nous l'avions proposé, la Russie ne sera ^^ pas entrée dans cette voie. Alexandre III était u souverain éminemment pacifique. Il l'avait prouv en 1886, lors du conflit avec l'Angleterre en Afgha.^ — nistan ; il n'aurait pas démenti son passé.
Même réduite à ces termes simples, pareille al — liance offusquait à l'avance M. de Bismarck. Il 1» prévoyait, la pressentait et, fidèle à son système de « diviser pour régner », il ne négligeait rien pour en empêcher la réalisation. Il prétendait qu'elle serait offensive et disait qu'il ne voulait pas « se trouver pris dans un étau », « être attaqué à la fois à l'est et à l'ouest ». Il ne voulait pas, en tout cas, ce qui pouvait affaiblir son hégémonie sur l'Europe. L'empereur Guillaume II, plus sage ou moins oml)ragcux, n'a point cherché à mettre obstacle au désir mutuel des doux nations et, grâce à sa réserve, la paix du monde n'a pas ('té troublée.
Ces stipulations, malgré leur importance et leur netteté, n'atteignaient pas entièrement le but. Elles n'('*laient pas. si j'ose ainsi parler, suflisamment pratitiues. Elles prescrivaient l'action en commun mais elles n'en réglaient pas le mode et les conditions. Elles appelaient un complément logique : une « convention militaire », dont j'avais signah» la nécessité dès le premier jour et dont M. Ribot avait fait accepter le principe. Toutefois, étant donné les habi-
l'alliance russe. — AGITATrON RELIGIEUSE. 469
tudes de travail d'Alexandre III, sa circonspection bien connue, il fallait procéder lentement. Ce nouvel accord fut donc ajourné et ne reçut Tapprobation de l'Empereur que Tannée suivante.
Bien que destiné à rester secret en son texte, de même que le traité de la Triple Alliance, Taccord politique du 27 août intéressait trop notre pays, pour c|ue son existence tout au moins ne lui fût pas révélée. Je me mis en devoir, comme président du conseil, d'y faire une brève allusion, dans le discours qu'en ma qualité de chef de l'armée j'adresserais aux officiers généraux et aux attachés militaires étrangers, pendant les grandes manœuvres de Champagne. Ces manœuvres offraient, en l'année 1891, un intérêt particulier. L'ampleur des masses mises en mouvement, les personnalités des généraux Saussier et de Miribel, la nouveauté du thème et des méthodes expérimentées, tout concourait à fixer l'attention des professionnels et même du public. Le 9 septembre, je réunis dans un banquet, à Vendeuvre, nos principaux chefs et les délégués des puissances étrangères. Après avoir mis en relief le côté technique des opérations, surtout l'exercice du liaut commandement, que je venais de reconstituer, je m'exprimai ainsi :
« Ne nous lassons pas de perfectionner et de fortifier notre armée. Elle est un des éléments, et non (les moindres, de notre influence dans le monde.
Elle a sa part dans les évënemenls dont se véy votre patriotisme. Ses progrès, que l'Europe voit^ "*" auxquels la France applaudit, inspirent aux uns confiance, aux autres le respect; ils attestent, ^ ^^ outre, que le gouvernement de la République, malg des changements de surface, est capable de lon| desseins et que, dans Taccomplissement des œuvrer "^^ nationales, il apporte un esprit de suite qui ne Z^^^ cède à celui d'aucune monarchie. Personne ne dou^^^ aujourd'hui que nous soyons forts; nous prouveror^^**^ que nous sommes sages. Nous saurons garder, une situation nouvelle, le calme, la dignité, la m< sure qui, aux mauvais jours, ont préparé notre relC* vement.
« Je souhaite la bienvenue à MM. les attaché militaires étrangers. Leur présence ici est un sti-^ mulant pour nous tous en même temps qu'un témoi -^ gnago des dispositions pacifiques qui ont présidé f^ ers grands pn'paralifs. »
Je terminai i)ar un triple toast : à M. Carnet; ati géni'ral Saussier; à l'armée. Le général Saussieravec son sens politique habituel, répondit au nom (le ses camarades qu' « avant d'avoir dans le payi5 tout entier le grand retentissement quelles méritent », mes paroles « avaient profondément ému et r<''conforl('' leurs ca'urs ». L'attaché militaire russe, j^on Frocderieksz. (jui, j)ar fortune, se trouvait être le doyen des atlai'lu's <'trangers. constata que « leur
l'alliance russe. — AGITATION RELIGIEUSE. 471
présence ici était une preuve de la solidarité qui nous unit dans le beau métier des armes ».
L'allusion qu'on vient de lire fut comprise de tous et donna au discours de Vendeuvre, comme Saussier l'avait prédit, un retentissement inusité. Les journaux de diverses nuances le commentèrent dans le même sens, et avec une égale satisfaction. Fait unique : il ne rencontra pas de critique dans la presse d'opposition. Les monarchistes, enregistrant ce traité, oublièrent, dans leur patriotisme, que la République l'avait conclu. Ils s'en réjouirent sans arrière-pensée et nous félicitèrent d'avoir mené à bien cette entreprise nationale. A l'étranger, l'émotion fut considérable : les cabinets, incomplètement renseignés et dont plusieurs doutaient encore, comprirent que quelque chose était changé dans l'équilibre des forces en Europe. La France sortait de son recueillement et reprenait la place qui lui était due. Nos concitoyens, sans se préoccuper des détails, virent le résultat final, révélé par une voix autorisée, et les mots « situation nouvelle » volèrent de bouche en bouche. Dix jours après, à Bapaume, M. Ribot constata les sympathies profondes qui venaient de se manifester publiquement entre la France et la Russie, et, reprenant mon mot, ajouta : « Il en résulte pour nous, comme on l'a justement dit, une situation nouvelle. »
Le soir même où je rentrai de Vendeuvre, heureux
d'avoir pu associer Tarmëe au succès de notre diplomatie, j'appris la mort de M. Grévy, survenue dans la matinée, au moment même où je faisais entendre ces paroles réconfortantes. La nouvelle bientôt répandue jeta un voile de tristesse. Les circonstances qui avaient amené sa démission furent oubliées. On ne se rappela plus que les éminents services qu'il avait rendus. Président de la Chambre et président de la République, il s'est montré inimitable. Il a par sa pratique acclimaté le régime constitutionnel. A ce titre il est, avec Thiers et Gambetta. un des fondateurs de la République. Personnellement, j'éprouvais un vif chagrin. Sa constante bienveillance, ses avis, toujours si éclairés, son accueil affectueux, son hospitalière demeure se représentaient à ma mémoire. Le conseil des ministres s'associa à mon sentiment. Il décida que la cérémonie funèbre, à Mont-sous-Vaudrey. serait présidée par ceux de ses membres qui avaient été tour à tour chefs de son gouvernement : M. Fallières, M. Rouvier et moi. Le 10 septembre 1891. avant la lev(»e du corps, j'eus à prononcer im discours, hommage ofTîciel de la République à celui qui, depuis Gambetta. l'avait incarnée. L'image de M. Grévy ni'éUiit si familière que je n'eus pas de peine à retracer ses traits. Je le voyais assistant au conseil avec cette apparente bonhomie et cette manière détachée qui pouvaient tromj)er Tobservateur superficiel. Je rappelai cette savante direction qu'il imprimait autour do lui,
l'alliance russe. — AGITATION RELIGIEUSE. 473
sans qu on en eût pour ainsi dire conscience. D'un air négligent il montrait la route à suivre et bien rarement il se trompait. J'esquissai ce rôle malaisé, qu il sut si bien remplir, d'habituer le pays au mécanisme délicat et nouveau de la Constitution de 1875 : <( A un peuple accoutume sous diverses formes au pouvoir personnel, il fallait apprendre le pouvoir impersonnel. Jules Grévy eut ce mérite. 11 appliqua toutes les facultés de son esprit à réaliser le type du chef d'Etat constitutionnel. Il entendit que notre nouvelle charte devînt une vérité, en ce sens que le dernier mot en toutes choses devait appartenir aux Chambres et que ses ministres, par conséquent, devaient avoir une pleine indépendance. 11 exécuta fidèlement cette clause, et jamais il n'entreprit de peser sur eux, de substituer sa volonté à la leur, de fausser en quelque sorte le principe de l'irresponsabilité présidentielle. Kn même temps il comprit qu'irresponsabilité ne signifie pas indifférence. 11 s'efforça, dès lors, d'être le guide, le conseiller, la lumière de ses ministres. 11 n'imposait pas sa <:onsultation, mais il ne la refusait jamais. 11 n'est pas un de ses présidents du conseil qui, étant allé le trouver dans une conjoncture critique, ne soit sorti de son cabinet, éclairé, soulage, réconforté par ses sages avis. »
Je ne pus m'empêcher, en regardant ces alentours, de songer aux heures agréables que j'y avais passées et pendant lesquelles M. Grévy m'était
i7i SOUVENIRS.
apparu sous des dehors que le public ignorait. Je dépeignis quelques-unes de ses qualités privées : « Ayant tous les droits de se sentir supérieur, il s'appliquait à faire oublier la distance, et ses manières enjouées, affables, provoquaient à dessein une familiarité qui mettait Tinterlocuteur à Taise, sans que celui-ci cependant fût jamais tenté de franchir une dernière limite et de s'écarter du respect qui sul)sistait dans la plus grande intimité. C'est ce qui faisait le charme indéfinissable de ses relations et ce qui explique comment tous ses ministres sont devenus successivement ses amis. »
Le cortège se forma au milieu d'une foule attendrie, car M. Grévy était très aimé à Mont-sous- Yaudrey et aux environs. La plupart de ses voisins le connaissaient; il était accessible à tous et avait rendu tant de services ! Sa femme et sa fille soulageaient tant d'infortunes! Les cordons du poêle étaient tenus par le président du Sénat et le président de la Chambre, par M. Rouvier et par M. Fallières. Je dus repartir le jour même pour rejoindre à Chàlons M. Carnot, qui, le lendemain, passait la magnifique revue de Vitry-le-François.
Cette fin de vacances ne me procura guère de repos. Le 8 octobre, je me rendis à Marseille, en compagnie de quatre de mes collègues : MM. Coustans, Rouvier, Yves Guyot et Jules Roche. La grande cité nous avait conviés pour inaugurer son nouveau
l'alliance russe. — AGITATION RELIGIEUSE. Mît
système d'assainissement et pour discuter diverses questions intéressant son commerce et son industrie. Le soir, nous assistâmes au banquet qui nous était offert par la municipalité dans la vaste salle de la bibliothèque et, selon la coutume, je remerciai nos holes, en effleurant les principaux objets de notre politique. Je renouvelai l'allusion à cette tractation avec la Russie, dont la discrète annonce avait fait vibrer le pays : a La France, isolée et presque obligée de se désintéresser de ce qui se passait autour d'elle, est redevenue, grâce à la réorganisation de son armée et à la sagesse de sa diplomatie, un facteur important de l'équilibre européen. La paix n'est plus seulement dans les mains des autres, elle est aussi dans les nôtres et n'en est, par suite, que mieux assurée. Jamais le travail et les entreprises (commerciales) lointaines, aliment de votre prospérité, n'ont eu devant eux un horizon plus vaste et plus dégagé de nuages. » Je parlai ensuite du canal de Marseille au Rhône, prévu dans mon programme de 1879, du récent projet de loi sur les retraites ouvrières, des mesures destinées à faciliter la conciliation entre le capital et le travail, enfin du bon accueil que nous réservions aux « nouveaux venus », à tous ceux qui étaient d'accord avec nous sur la forme du gouvernement : « Je ne terminerai pas, dis-je, dans cette cité qui, depuis deux mille ans, a montré ce que peuvent le travail et la constance, où tant d'esprits supérieurs ont laissé leur trace lumineuse,
qui a vu naître Thicrs et qui avait adopté Gambetta. sans rappeler les paroles de ces deux grands hommes : « L'avenir sera au plus sage » ; « Ne désespérons jamais de la patrie d.
Deux incidents, de favorable augure, avaient marqué cette journée.
A notre arrivée à Marseille, M. Caillaux, président du conseil d'administration de la compagnie de Paris-Lyon-Méditerranée, nous souhaita la bienvenue en termes dont la cordialité contrastait avec lordinaire banalité de ce genre de harangues. Pour qui se rappelle le rôle éminent joué par M. Caillaux dans TAssemblée nationale et dans le Sénat, son autorité auprès des partis de droite, et en même temps sa franchise, une pareille démarche était la meilleure preuve des progrès qu'avait réalisés l'idée républicaine et de Tadhésion croissante que lui apportaient les classes éclairées. Non moins significative, à un autre point do vue, fut rinlcrvention de M. Bulls, bourgmestre de Bruxelles, dans les toasts qui clôturèrent le banquet. Prenant à son tour la parole pour saluer la ville de Marseille et le gouvernement de la République, il se dit « autorise^ à déclarer faux le bruit qui avait couru duii traite conclu entre la Belgique et l'Allemagne ». Ce démenti spontané, dans de telles conditions, quel signe des temps!
Les journées qui suivirent furent occupées à visiter le port, où de grands travaux étaient projetés, et à discuter les desiderata de la chambre de commerce.
l'alliance russe. — AGITATION RELIGIEUSE. i77
Au déjeuner qu'elle nous offrit, M. Jules Roche prononça un discours franc et courageux, qui produisit sur rassemblée une impression très vive, ^^ous nous rendîmes ensuite sur les quais, où la réception, croyait-on, manquerait d'aménité. Les ouvriers étaient en différend avec les armateurs et, comme toujours, s'en prenaient au gouvernement. En ma qualité de président du conseil, je devais recevoir des interpellations désagréables. Le premier accueil fut un peu froid et même soupçonneux ; j entendis deux ou trois cris malsonnants. Mais nous étant mêlés hardiment à la foule et ayant interrogé familièrement quelques-uns de ceux qui paraissaient les plus revêches, nous vîmes peu à peu la glace se fondre et la cordialité s'établir. Notre départ fut salué par des vivats. Au fond, ces hommes turbulents n'étaient pas malintentionnés. Seulement il fallait s'approcher d'eux et leur parler avec bienveillance.
De Marseille, je me rendis à Toulon, où la municipalité demandait le démantèlement d'une partie des anciennes foi;tifications. D'accord avec l'autorité militaire, je déterminai les lignes de la défense extérieure. La population, d'abord excitée, comprit la nécessité de transiger et finit par se déclarer satisfaite d'une solution moyenne. Ici encore, j'ai constaté combien il est facile, par une discussion ouverte et franche, de dissiper une opposition qui s'annonce comme irréductible. On ne trouvera pas de meilleur
moyen de s'entendre avec les ouvriers que de leur témoigner de la confiance et de s'adresser à leurs sentiments d'équité.
Je ne voyais pas sans appréhension «ipprocher le retour des Chambres. La session extraordinaire de novembre 1891 s'annonçait grosse de difficultés. . La question religieuse avait pris, au cours de Tannée, un tour très fâcheux. Au moment même où le pape Léon XIII, avec sa grande largeur de vues, recommandait aux fidèles de France d'accepter la forme du gouvernement et de se borner à réclamer des garanties en faveur des intérêts de l'Église, certains prélats protestaient par leur attitude contre ces sages conseils. Ils rédigeaient des mandements amers, adressaient au ministre des Cultes des lettres h peine convenables et semblaient prendre plaisir à braver l'autorité civile. M. Fallièrcs avait r(';prim('? quelques-unes de ces manifestations, mais les prélats gardaient leur arrogance. Ils ne renonçaient pas à diriger sur Rome des pèlerinages qui, par leurs déclamations en faveur du pouvoir temporel (iu pape, risquaient de nous créer des embarras avec l'Italie.
Ces faits ne pouvaient manquer d'avoir leur réporcussion au soin du parlement. Ils devaient provo(juer bientôt l'un de ces débats orageux qui mettent en pi'ril rcxistence du gouvernement. Car. si mesurées que soient en pareil cas ses explications.
l'alliance russe. — AGITATION RELIGIEUSE. i79
elles froissent ceux qui dénoncent sa faiblesse ou ceux qui crient à la persécution, quelquefois les uns et les autres. Pour conjurer les dangers d'une semblable discussion, je fis en sorte que le Sénat en prît l'initiative. Elle se déroulerait dans un milieu plus calme et plus accessible aux nuances.
Le 9 décembre 1891, M. Dide, esprit vigoureux et tolérant, nous interpella sur les rapports de TEglise et de TEtat, a tels qu'ils résultent des récentes manifestations du Vatican, des mandements des évoques et de l'attitude du clergé de France ». Après lui, M. René Goblet (devenu sénateur) prononça un discours d'une grande portée. Elevant la question au-dessus des contingences du jour, il eut la hardiesse de déclarer, en face d'une Assemblée presque unanimement concordataire, que le pacte liant l'Église à l'État ne répondait plus aux nécessités présentes, que les difficultés dont on s'alarmait se renouvelleraient sans cesse et qu'une seule mesure pourrait les conjurer : la séparation des Eglises et de l'Etat. Dénouement rationnel, proclamait-il, à la lutte depuis si longtemps soutenue, et seul conforme aux tendances de l'esprit moderne. Ce discours fut non pas approuvé, mais écouté avec le respect que commandaient le talent et la sincérité de l'orateur.
M. Fallières, dans un clair résumé, montra la situation sous son vrai jour. Il prouva qu'à tout instant l'action du gouvernement s'était exercée avec force et
modération, que celui-ci n'était en rien responsable des difficultés signalées. M. Chesnelong, catholique convaincu et fougueux, passionna le débat. Renversant les rôles, il porta Foffensive dans le camp républicain et, comme toujours, Taccusa de persécution. Pendant la suspension qui suivit cette chaude harangue, MM. Demôle, Ranc et Merlin, présidents des groupes de gauche, me représentèrent la nécessité de m'engager personnellement à la tribune, si je voulais rallier une majorité considérable. Les circonstances, d'après eux, étaient décisives, il fallait que le Sénat se prononçât hautement et que le gouvernement sortit de cette discussion « plus fort et plus armé pour la lutte ».
* Je débutai par une affirmation qui me paraît indiscutable, à savoir : le caractère obligatoire, en France, des articles dits organiques, promulgués avec le Concordat et destinés à faire corps avec lui. Ces articles sont déniés par la cour de Rome, qui, n'ayant pas participé à leur élaboration, veut les ignorer. En quoi cette particularité donne-t-elle aux prélats le droit de leur refuser obéissance? Los évoques sont citoyens français et les articles organiques (qui ne touchent pas d'ailleurs au doniaino do la foi) sont une loi do l'Etat. Comme telle, ollo oblige les cvêqucs au même titre que les simples laïques. La contestation à son sujet peut s'êlovor entre le Vatican et le gouvernement français ; elle n'est pas rocevablo de la part dos prélats.
l'alliance russe. — AGITATION RELIGIEUSE. 481
Répondant ensuite à M. Goblet, je formulai cette déclaration : « Le cabinet qui siège sur ces bancs ne croit pas avoir reçu le mandat, ni des Chambres ni du pays, d'accomplir la séparation de TEglise et de l'Etat, ni de la préparer. » Le Sénat tout entier, d'accord sur ce point, se montra soulagé et la question semblait close. Singulière illusion! Car cette importante séance accéléra, en réalité, l'évolution parlementaire qui devait aboutir à Fétat de choses actuel. Mais, en 1891, Torientation des esprits était autre : « Nous avons reçu, dis-je, le mandat de faire respecter TEtat et, si la séparation devait s'effectuer à la suite de l'agitation à laquelle je viens de faire allusion, la responsabilité en retomberait sur ses auteurs et non sur nous. » Les présidents des trois groupes, enregistrant mon langage, proposèrent Tordre du jour suivant : « I^e Sénat, considérant que les manifestations récentes d'une partie du clergé pourraient compromettre la paix sociale et constituent une violation flagrante des droits de l'Etat; confiant dans les déclarations du gouvernement, compte qu'il usera des pouvoirs dont il dispose ou qu'il croira nécessaire de demander au parlement afln d'imposer à tous le respect de la République et la soumission à ses lois. » Ce texte fut voté par 208 voix contre 53. Je ne crois pas que jamais au Sénat motion politique ait groupé une majorité aussi forte. La minorité ne comprend guère que des monarchistes.
Malgré le succès du cabinet, je regrettais que la (|ue8tion eût été soulevée. Les partis battus finissent par se persuader qu'ils sont vraiment froisses dans leur conscience. Si Ton relisait les journaux de Tépoque, on serait stupéfait des qualificatifs appliqués au ministère que je présidais et dont les membres cependant étaient imbus d'un réel esprit de tolérance. Personnellement j'aurais dû être préserv('$ do pareilles attaques; mon langage, en maintes circonstances, avait été si mesuré, si conciliant, (|u'il m'avait même valu le blâme de certains amis politiques. Mais Faveuglement des partis est tel «|ue les légendes se créent contre toute vraisemblanco. On me dira peut-être : « Si ce n'est vous ce sont vos frères. » Eh bien! non, ce n'étaient pas mes « frères ». Les chefs du parti républicain n'étaient pas intolérants. M. Jules Ferry, dont les journaux catholiques ont fait une sorte d'antéchrist, un \n\s rossé, dans la discussion des lois scolairos, (ranirmer hautomont sa volonté de ne porter aucune atteinte aux croyances : « Nous vou- Ions seulement la neutralité de TEtat », a-t-il répété à satiété. M. Clemenceau, autre persécuteur, a dit, le 8 juin 1880. à l'occasion du budget des cultes : « En toute circonstance, nous entendons, nous désirons, nous souhaitons ardemment que tous les l^'rançais. à qucl(|ue croyance* qu'ils appartiennent. l)iiissenl lil)renient pratiquer leur culte. »M. Gohlet. le il juin, exprima la m^nie pensée en ternies tout