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L'ALLIANCE RUSSE. - AGITATION RELIGIEUSE

Après la retraite de M. de Bismarck, l'empereur Guillaume II sembla plutôt enclin à se rapprocher de nous. Il avait traite nos délégués à la conférence du travail avec des égards particuliers. Revenant sur ses premiers actes, il avait adouci le régime des passeports en Alsace-Lorraine. En ce moment même il préparait à Berlin, pour le printemps de 1891, une exposition des Beaux-arts à laquelle nos artistes étaient expressément conviés. La correspondance diplomatique accusait la détente. Du côté donc de l'Allemagne une ère de tranquillité relative semblait nous être promise.

Le 18 février 1891, l'Impératrice mère eut la malencontreuse idée d'effectuer à Paris un voyage incognito, discrètement annoncé par quelques gazettes officieuses. Ses sentiments pour la France, excellents d'après le correspondant de San Remo, se manifestèrent par des visites empressées aux ate-

liera de nos peintres et de nos sculpteure. Nos journaux en parlèrent trop. Elle s^oublia à parooorir Vereailles et Saint-Cloud, qui portaient encore les traces de nos d<^sastres et réveillaient de cmcls aoiivenira. L opinion s'en ëmut et bientôt Tlmpératrice ne recueillit plus dans les rues de Paris les témoignages de déférence accoutumés; elle provoqua même quelques manifestations hostiles,^ que les correspondants de journaux allemands s'appliquèrent à grossir. L'Empereur, fort sensible, naturellement, à ce qui touchait la personne de sa mère, en fut i ce point ému que, dans la journée du 26 février, il expédia à son chef d'état-major, le général de Waldersce, des ordres préliminaires à la mobilisation, dans le cas où le départ de Tlmpératrice pour TAngleterre, fixé au lendemain, 27, serait marqué par quelque outrage.

La ligue des patriotes, quoique dissoute, avait convoqué ses adiiérents à la gare du Nord. Les curieux, à n'en pas douter, s'y joindraient en grand nombre. On pouvait tout craindre d'un rassemblement dans lequel se trouveraient beaucoup de têtes excitées et des gens mal intentionnés, désireux d'amener un conflit. Si les cris injurieux qui avaient salué l'arrivée du roi d'Espagne en 1883 se renouvelaient, on entrerait dans l'irréparable.

Les dispositions prises par le ministre de l'Intérieur et par lo préfet de police conjurèrent le j>éril. Non seulement les abords de Tanibcissade. où l'Im-

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pératrice devait monter en voiture avec le comte de Munster, étaient sévèrement gardés, non seulement six cents agents étaient disséminés sur le parcours, mais, précaution encore plus efficace, le départ du train, annoncé à dessein pour onze heures du matin, s'effectua dès dix heures. La démonstration projetée fut ainsi manquée et Tlmpératrice en s'éloignant ne se douta de rien. Quand la locomotive démarra, l'ambassadeur éprouva un soulagement dont il ne put s'empêcher de faire la confidence à M. Lozé, qui dirigeait en personne le service d'ordre. Je n'en éprouvai pas un moindre, une heure après, en recueillant de la bouche du préfet de police la nouvelle de rheureux départ. L'Empereur, averti par le comte de Munster, contremanda les préparatifs.

Le public ne s'est jamais douté que nous avions éU* aussi près d'une conflagration, pour un motif auquel la nation et son gouvernement ♦'taient complètement étrangers. Ceux qui. du fond de leur appartement ou d'un bureau de rédaction, donnent carrière à leur patriotisme voient par cet exemple quelles conséquences peuvent entraîner certaines excitations irn'flt'chies.

La session parlementaire de 1891 s'ouvrit sur un fait divers, qui, à distance, parait bien minime, et qui sur l'heure iit grand bruit, comme tout ce qui touche au monde de la littérature et du théâtre. La Comédie-Française jouait une pièce de Victorien

Sardou, Thermidor, dans laquelle les hommes la Révolution étaient mis en scène avec plus d talent que de bienveillance. Quelques-unes de ce mémorables figures se présentaient sous des traitSEqui ne devaient certes pas les grandir aux yeux de la postérité. Bientôt le public se partagea en deux camps, dont 1 un applaudissait et l'autre sifflait avec frénésie les passages les plus significatifs. Nombre de nos amis des deux Chambres nous demandèrent d'user du droit que nous conférait la censure pour exiger le remaniement de la pièce ou même pour en interdire la représentation sur un théâtre subventionné : « L'argent de l'Etat, nous disaient-ils, ne doit pas s'employer à dénigrer les origines de la République. Que M. Sardou fasse jouer sa pièce où il voudra, mais pas sur un théâtre qui lui donne une sorte d'estampille officielle. » La question fut examinée au conseil des ministres. Nous reconnûmes (jue c'était beaucoup demander à hi censure. I^a pièce aurait pu n être pas accept<'e; maintenant (lu'elle l'était, il paraissait diflicile de revenir sur une d(''cision acquise, M. Bourgeois, esprit lib('ral. se refusait à cet acte arbitraire. De son coté, M. Conslans, ministre de l'Intérieur, alléj^uait avec raison qu'il ne pouvait intervenir que si l'ordre matt'riel éUiit réellement troublé. La (ju<*stion restai en suspcMis pendant quelques jours, au bout desquels, l'agitadou ayant augmenté. M. Constans interdit j)rovisoirenient la représentation.

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Nous fûmes aussitôt interpellés à la Chambre par MM. Henry Fouquier. Joseph Reinach et Francis Charmes. La discussion du 29 janvier 1891 fut extrêmement passionnée. La droite en profita pour invectiver à la fois les hommes de 93 et le gouvernement du jour. C'est à cette occasion que M. Clemenceau prononça le fameux mot : « La Révolution française est un bloc ». — « Pourquoi il y a eu tant d'émotion dans Paris, poursuivit le leader de l'extrême gauche, et pourquoi il y a à l'heure présente tant d'émotion dans la Chambre, je vais vous le dire. C'est que cette admirable Révolution, par qui nous sommes, n'est pas finie, c'est qu'elle dure encore, c'est que nous en sommes encore les acteurs, c'est que ce sont toujours les mômes hommes qui se trouvent aux prises avec les mêmes ennemis. Oui, ce que nos aïeux ont voulu, nous le voulons encore. Nous rencontrons les mêmes résistances. Vous êtes demeurés les mêmes; nous n'avons pas changé. Il faut donc que la lutte dure jusqu'à ce que la victoire soit définitive. » On conçoit les développements oratoires que r « indivisibilité du bloc » dut fournir à la droite contre le ministère. M. de Mun nous somma de dire si nous étions ou non avec M. Clemenceau. L'interpellation cessait d'être épisodique, elle devenait générale : « Vous nous avez demandé, répondisje au comte de Mun, ce que nous sommes, avec qui nous gouvernons et avec qui nous voulons être. Nous sommes les dépositaires des conquêtes de la

Révolution. Nous sommes les défenseurs résolue la République, et nous ne gouvernons qu'avec c^ qui professent les mêmes sentiments que nou^^' A M. le comte Armand, qui me lança cette interru-^^ tion : « Il s'agit de savoir si vous acceptez la T^^^^ rcur et 1793? » je répliquai un peu nerveusemen ^^ ' « Est-ce que vous croyez que je répondrai à de p^-^f^' reilles sommations? Est-ce que, lorsqu'on vient r ^^^ dire : « Ètes-vous pour les excès de la Terreur ?^^- " vous supposez que je pourrai répondre que je su pour les excès de la Terreur? De semblables qu< tiens ne sont même pas un outrage, tant elles sow puériles... C'est nous méconnaître que de croire qi tel ou tel groupé de cette Assemblée peut nous ii poser ses volontés. » L'orage n'eut pas de suite. Chambre, à notre demande, vota l'ordre du jour pi et simple, à 125 voix de majoritf».

Nous eûmes, trois mois après, à nous explique^ sur un événement dt'plorable : la fusillade de Foui^ mies. Oïl ne Ta point oublié. Des manifestation: avaient lieu, le 1*"" mai, sur divers points de 1; * France, en vue d'obtenir des pouvoirs publies U^»lixatioii de la journée de travail à liuit heures. Ce^ manifestations furent en gt'néral exemptes de vio-^ lences. La cité* industrielle de Fourmies, malheu^ reusement. fit exception. Pour assurer la tranquil^ lité, il fallut opérer plusieurs arrestations. La foule ne s'y n'signa pas et, de vive force, tenta de délivrer les prisonniers. Un détachement du 145*' de li<^ne.

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appuyé par quelques gendarmes, barrait la rue principale. Au milieu des cris et des vociférations, un nombreux attroupement, débordant les gendarmes, vint en contact avec les soldats, dont il s'efforça de saisir les fusils, nonobstant les véhémentes objurgations du commandant. Celui-ci, se voyant sur le point d'être désarmé, donna Tordre, après de rapides sommations, d'ouvrir le feu, en l'air d'abord, puis contre la foule. La queue du cortège poussait la tête, qui ne put s'éloigner. Une quarantaine de personnes furent atteintes, dont quatorze mortellement, parmi lesquelles trois jeunes femmes. Rien ne saurait égaler le désespoir du chef militaire et des autorités civiles mêlées à cette tragédie. Il y eut là une 'Véritable fatalité, car les instructions du ministre de l'Intérieur étaient des plus sages. De mon côté, comme ministre de la Guerre, j'avais enjoint aux troupes de ne prendre aucune initiative de répression et de se conformer strictement aux réquisitions de l'autorité civile.

A la Chambre, M. Ernest Roche interpella violemment le ministère, le 4 mai. M. Constans rétablit les faits et démontra péremptoirement que la catastrophe était due à l'imprudence des victimes : aucune mesure de prévoyance n'avait pu l'empêcher; le détachement s'était trouvé en état de légitime défense. La réfutation ne fut pas entreprise; on préféra demander une enquête parlementaire. L'accorder eût été jeter la suspicion sur les témoignages des

autorités militaires qui avaient comineneé leur info mation. Je m'y opposai avec d'autant plus de convic?^'^ tion que j'avais en main les résultats d'une enquêt^^ confidentielle, effectuée sur les lieux, au lendemair^

de l'événement, par l'un des officiers de mon état

major, qui mettait entièrement hors de cause le com^ — mandant et le sous-préfet d'Avesnes. Je posai la» question de confiance et la demande d'enquête fut repoussée par 339 voix contre 156. Le souvenir de^ ce lugubre épisode est le plus pénible de ma car — rière ministérielle.

A l'extérieur la situation nous apparaissait sousun jour satisfaisant. Le ministre de la Marine, M. Barbey, d'accord avec moi, ne tarda pas à saisir le conseil de la proposition qu'il m'avait fait pressentir et qui tendait à diriger quelques-unes de nos belles unités navales sur Cronstadt, où elles étaient assurées, dit-il, de trouver le plus chaleureux accueil. L'empereur Alexandre III, en personne, d'après les rapports de notre attaché, saisirait cette occasion de t<''moign<»r publiquement ses sympathies à la France. M. Ribot ayant confirmé cette opinion, le conseil d(k'ida que notre ambassadeur, M. de Laboulaye, aurait à s'entendre avec le gouvernement russe, pour qu'une invitation oflicielle nous permît d'accomplir cette démarche dans les conditions les plus honorables. Il décida également, sur la proposition (le M. Hihol. (jue notre escadre, au retour de

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