‹ Souvenirs à penséesChapitre 3 sur 5 · RÉVOLTONS I · texte numérisé non relu

RÉVOLTONS I

Ce n*est pas là, il est vrai, le langage de la science, la formule d'une donnée statistique ou d'une déduction hygiénique ; c'est tout simplement l'explosion d'un sentiment de réprobation, comprimé pendant des siècles sous le joug du vice légalisé ; c'est la protestation féminine, le cri de l'horreur, l'appel à la justice, au retour à la loi divine, en opposition aux lois impures et aux brutales ordonnances des hommes.

On trouvera sans doute à redire à la forme de cette manifestation. Elle est loin d'être parfaite, mais elle suffît à notre dessein. C'est aussi quelque chose d'imparfait que le son de la trompette qui appelle à la bataille ; cependant on ne lui demande que d'être assez pénétrant pour attirer les combattants sur le terrain de l'action. Lorsqu'ils y seront accourus, la lutte s'engagera sur toute la ligne: et bientôt le moment viendra d'amener la grosse artillerie et les gros bataillons pour détruire les ouvrages de l'ennemi, pour le forcer dans ses derniers retranchements, pour ne lui laisser nulle part un endroit de refuge.

Quelle que soit l'immensité de la tâche, rien ne peut ébranler notre foi. La justice de notre cause nous en garantit le succès. Dès le début de l'entreprise nous en saluons l'issue, si ce n'est en prévision d'un terme rapproché, du moins dans l'avenir que nous rêvons pour nos enfants.

Ces quelques mots ne sont donc qu'un appel, mais quand lesclave s'impatiente et cherche à briser ses fers, l'heure de l'émancipation est proche. Ce qui manquait jusqu'à présent, c'était la voix qui donnât le signal. Il fallait que les femmes opprimées trouvassent un organe dans une personne de leur sexe. C'est elle qui vient annoncer la délivrance et le relèvement.

Elle accepte sa lourde mission ; elle en mesure la portée aux souffrances sans nombre dont elle a été le témoin, et aux angoisses inexprimables qu'elle a personnellement traversées dans la longue période de la préparation.

Maintenant, le moment d'agir est arrivé. Ce qu'elle a entendu dans le recueillement de sa vocation, elle le proclame publiquement. Ce qu'elle a reçu, elle le dispense. L'appel auquel elle a répondu, elle l'adresse autour d'elle, et de proche en proche, pour qu'il pénètre au loin, dans toutes les directions, au foyer domestique, dans l'atelier, dans les conseils des nations et au sein des multitudes.

Avant Taurorc

.... Le temps des semailles a été long et froid, bien des larmes sont tombées dans le sillon, mais voici, à cette heure glacée qui précède l'aurore, des milliers de regards cherchent à percer l'horizon, des milliers de \oix crient : « Sentinelle, que dis-tu de la nuit? » Et la réponse viendra bientôt : « Voici le matin ; la nuit est avancée, le jour est proche*. »

L'étendard d'une sainte révolution est levé. Le cri de révolte de la femme qui s'insurge contre le libertinage de l'homme dont elle est devenue l'esclave, et contre les mensonges au nom desquels on veut maintenir le plus grand de nos maux sociaux, a éveillé un écho dans toutes les parties du monde et a secoué la conscience endormie des Eglises de la chrétienté. Lorsque le cœur et l'esprit des nations sont remués jusque dans leurs fondements, il ne peut manquer d'en sortir de bons fruits.

* Extrait d'un opuscule paru en anglais et en français, en 1876.

Tout ce qui arrive dans le monde a son signe qui le précède. Lorsque le soleil est près de se lever, l'horizon se colore de mille nuances et l'Orient parait tout en feu. Lorsque la tempête vient, on entend sur le rivage un sourd bruissement, et les flots s'agitent comme d'eux-mêmes. Les innombrables pensées diverses qui se croisent et se mêlent à l'horizon du monde spirituel, sont le signe qui annonce le lever du soleil des intelligences. Le murmure confus et le mouvement intérieur des peuples en émoi, sont le signe précurseur de, la tempête qui passera bientôt sur les nations tremblantes. Tenez-vous prêts car les temps approchent. (Lamennais, Paroles éCun croyant,)

Oui, la tempête approche, l'aurore ne se lèvera pas sur une terre paisible et sur un océan sans vagues. De tous côtés la lutte se prépare, les principes opposés s'accentuent; dans les deux camps le combattant aiguise sa lance. Aux rayons du soleil de justice les exhalaisons impures de la nature humaine corrompue vont s'élever de toutes parts. L'orgueil, la cruauté, la haine, l'esprit de vengeance et de débauche vont grandir de plus en plus.

Cette prophétie vous fait trembler, et vous demandez comment celle qui croit à la toute-puissance de l'amour peut la prononcer. L'expérience ne prouvera que trop sa vérité. L'influence du mal est aussi fatale que la grâce divine est puissante. La haine de certains hommes pour ce qui s'oppose à leurs convoitises devient quelque chose de pire qu'une passion humaine. Si, par le secours divin, les saints arrivent à un degré d'amour vraiment héroïque, et accomplissent des actions qui sont positivement au-dessus des forces naturelles, les

ennemis de la pureté, dans leur lutte contre la sainteté, arrivent à un degré de haine qui les entraine bien plus loin que ne le feraient la chair et le sang. Cette haine n*est le produit ni du raisonnement, ni de Tintelligence; c'est le résultat de l'action d'une force naturelle, agissant sur les mauvais instincts de l'homme ; c'est l'œuvre du grand ennemi de l'homme et de Dieu, du Prince des ténèbres, de € l'Accusateur » et du « Destructeur ». L'homme, en se livrant à ses mauvaises passions, finit par devenir un agent inconscient de ce mal implacable contre lequel la conscience collective de l'humanité ne cesse de protester.

Il se passe de nos jours des atrocités consacrées par les lois et les usages, qui ne sont que la conséquence effrayante et fatale de ce fait qu'aucune barrière n'est opposée aux instincts les plus vils de l'homme. On dirait que, prévoyant l'aurore, les puissances du mal se réunissent pour tenter un dernier et gigantesque effort, afin de faire de cette terre que Dieu aime un enfer. Et il y a des hommes qui, tout en recevant les rayons du soleil de justice en plein visage, choisissent les ténèbres, des hommes qui « appellent le mal bien et le bien mal » I

Les messagers de 1 aurore n'apportent pas une proclamation de paix ; ils font un appel à la révolte, à une sainte révolte contre le matérialisme, érigé de nos jours en système — ce matérialisme qui se glisse dans l'intelligence des hommes et, à leur insu, détruit leur foi et prépare le terrain pour la sensualité.

Voici l'heure de la bataille! L'indifférence dans une pareille lutte serait la mort. Ne pas combattre, c'est être

blessé. Se dérober à l'action, c'est s'avouer vaincu. Dans les guerres entre les hommes, on peut faire grâce et laisser la vie sauve; mais, dans les questions de principes, il ne saurait y avoir ni grâce ni merci. Nous sommes des insurgés qui marchons sous la bannière de la Loi de Dieu, et nous disons avec John Stuart Mill : « En avant donc, même au risque d'être mis en pièces par ces hommes au cœur changeant qui, un jour, accompliront eux-mêmes nos desseins. »

N'oublions pas que Dieu peut changer les cœurs, et, tout en serrant nos rangs, que la charité envers nos ennemis soit notre règle, même envers ceux dont la haine est la plus amère. Nous ne voulons pas faire la guerre aux hommes, mais aux faux principes qui ont trompé, détourné de la voie du bien tant de cœurs honnêtes, et attiré la malédiction sur la société. Plus de dogmes menteurs, plus de ténébreux principes, plus d'institutions iniques. Que l'amour tente la victoire là où toutes les autres forces ont échoué ; et alors, par la grâce de Dieu, nous verrons des milliers de déserteurs quitter les lignes de l'ennemi et venir à nous en disant : « Nous irons avec vous, car Dieu est avec vous. » Nous verrons les cohortes ennemies s'évanouir comme un brouillard aux premiers feux du matin, et nous trouverons des frères dans nos ennemis de la veille. Alors nous pourrons dire que « les montagnes produisent la paix pour le peuple et les coteaux la justice. »

Cette terre qui gémit et qui pleure sera délivrée de son esclavage; la verge de l'oppresseur sera brisée. L'intelligence de l'homme ne s'appliquera plus, sous prétexte de civilisation, à forger des fers pour enchaîner

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une partie de l'humanité. La lumière du jour pénétrera jusque dans ces lieux sombres où habite le mal, et ces innombrables milliers de filles des hommes, esclaves de la cruauté et de la luxure, se lèveront dans tous les pays à la voix du Libérateur.

Alors, plus de vertus creuses ni de crimes élégants. Personne ne pourra plus chercher son plaisir au détriment de son semblable, ni acheter des jouissances au prix du sang et des larmes de son prochain. Le royaume du Rédempteur apparaîtra dans toute sa majesté; il s'étendra jusqu'aux extrêmes limites de la création ; partout où le péché a versé son poison, il répandra ses bénédictions. L'œuvre du Sauveur se manifestera dans la plénitude de sa puissance : « Toutes les nations le serviront, car il délivrera le pauvre qui crie et le malheureux qui n'a point d'aide. Il aura pitié du misérable et de l'indigent, et il sauvera la vie des pauvres ; il les affranchira de l'oppression et de la violence, et leur sang aura du prix à ses yeux. if>

VENI, DOMINE JESUI

Ellioth & Fry, photographes, Londres

Dédié aux amis de la femme réunis à Paris,

le 14 juin 1900.

Au milieu des efforts qui se multiplient de nos jours pour faire prévaloir une plus haute moralité parmi les hommes, en particulier parmi les jeunes, et leur faire accepter un idéal élevé de pureté — tâche d'une urgence incontestable — il y a, je le crains, une tendance à oublier, ou tout au moins à négliger notre responsabilité envers les victimes directes et les plus à plaindre du mal social : les femmes et les jeunes filles qui font partie de ce qu'on appelle le rebut de la société.

Qu'il me soit permis de plaider leur cause une fois de plus. Incapable que je suis désormais de travailler pour elles d'une façon pratique, elles restent cependant toujours présentes à ma pensée. Il y a des souvenirs que rien ne peut effacer, des figures qui passent devant moi pendant mes veilles, des visages que je revois à travers les brumes du passé et qui semblent me supplier de faire entendre à nos actifs ouvriers, à nos nobles

réformateurs sociaux, leur cri d'appel : « Nous sommes encore dans les chaînes ; nous sommes encore dans les prisons de TEtat, dans des cités assiégées, où latmosphère imprégnée de maladies et la privation de tout ce que le cœur et Tâme réclament, nous épuisent et nous étreignent, jusqu'à ce que, la dernière lueur d'espérance venant à s'éteindre, nous succombions. Cependant, nos oreilles ne perçoivent aucun bruit signalant l'arrivée d'une armée de secours, aucun joyeux galop de coursiers rapides portant nos sauveurs, aucun cri du veilleur de la tour annonçant que « la délivrance approche » I Nous sommes ici, prisonnières, pendant que vous prêchez aux hommes la pureté et plus de virilité, aux femmes plus de courage, à tous plus d'amour pour l'humanité. Nous avez-vous oubliées ? »

Des maisons tolérées de Genève, de Paris, de Berlin, des bagnes et des prisons de tous les points du continent, ce cri monte vers « ceux qui ont des oreilles pour entendre ».

A la prochaine assemblée de notre Fédération abolitionniste qui va avoir lieu à Paris, ce cri sera-t-il entendu ou se perdra-t-il dans l'agitation de ces journées, au milieu de tant de questions dignes d'intérêt, de tant de plaidoyers en faveur d'innombrables bonnes causes? Songera-t-on qu'à quelques pas de là, dans les rues avoisinantes, il y a des demeures peuplées de créatures humaines, nos sœurs, mises hors la loi, enserrées dans les filets et écrasées par les règlements d'une police arbitraire, esclaves et prisonnières que nul rayon de lumière ne visite, qu'aucune parole d'espérance ne vient consoler?

Uégoîsme humain a fait de ces malheureuses un tel bloc» que même les meilleurs d'entre les hommes et les femmes sont portés à les regarder comme une portion spécialement dégradée de l'humanité, et à oublier qu'elles ne sont pas plus coupables que tant d'autres qui sont libres.

J'aimerais évoquer quelques souvenirs personnels. Cétait en 1874, lors de mon premier voyage à Paris. Un soir que mon mari et moi nous nous rendions à l'une de nos réunions, en passant par une petite rue déserte du quartier de Belleville, nous vîmes soudain sortir de l'ombre une pauvre fille parée et peinte, une de celles que l'on nomme — ô cruelle ironie I — « filles de joie ». Sous le fard et la toilette, on discernait sans peine les traces de l'esclavage et de la souffrance. Elle vint droit à moi, jeta ses bras autour de mon cou et, appuyant un instant sa joue contre la mienne, elle me dit à travers ses larmes, en m'appelant par mon nom : «( Nous vous aimons, oh I nous vous aimons I » Avant que j'eusse pu lui répondre, elle s'était échappée et avait disparu dans l'obscurité de la rue.

Pareille à un météore, cette vision était sortie de la nuit et rentrée dans la nuit, ne laissant aucune trace derrière elle. Je n'ai jamais rien su d'elle. Où est cet esprit aujourd'hui? Où est-il? Je le demande à Dieu. Elle m'a dit qu'elle m'aimait, elle et ses compagnes d'infortune ; n'aurai-je jamais l'occasion de répondre à ses paroles d'aflfection?

Des sentiments de sympathie à l'égard de ces malheureuses proscrites avaient été exprimés dans nos réunions. Quelques-unes d'entre elles avaient réussi à y

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pénétrer, en dépit de la surveillance de la police, et peutêtre avaient-elles lu quelque chose dans les journaux.

J*ai visité autrefois, dans mon propre pays, des maisons de débauche. Chez nous la loi, loin d*en interdire Taccès, favorise ces visites. Je me souviens qu'un jour j'étais assise dans une chambre en compagnie d'une vingtaine de nos malheureuses sœurs. La plupart se tenaient accroupies sur le plancher autour de moi, avec des expressions de lassitude et d'indifférence, quelquesunes de dureté, d'autres de curiosité enfantine. Je leur parlai — ne soyez pas surpris, amis qui lisez ces lignes — de la douceur du foyer, de la bénédiction qu'apporte l'amour d'un homme pur et chevaleresque, de la joie et de la gaieté que les petits enfants répandent dans la maison, du plaisir que l'on goûte, entourée ainsi, à s'occuper des plus humbles travaux du ménage, dans un intérieur où règne le véritable amour, et où l'union entre le mari et la femme devient de jour en jour plus profonde et plus sainte, à mesure que s'avance la vie. Y avait-il de la cruauté à leur parler ainsi ? on pourrait le croire. Mais l'effet produit prouva le contraire. Toutes les têtes autour de moi se baissèrent ; plus de dureté, plus d'indifférence dans les regards, mais des larmes qui coulaient sur des mains jointes, et des visages qui se cachaient sur les épaules des compagnes. La chambre semblait se remplir de soupirs et de sanglots ; c'était comme une plainte, la plainte d'âmes désespérées : « Trop tard, trop tard ! ce bonheur n'est pas pour nous. Autrefois nous avons fait ce rêve, mais maintenant c'est fini à jamais I x>

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Je me laissai glisser à terre pour être plus près d'elles, à leur niveau, et je leur adressai des paroles que je ne me rappelle plus exactement, mais dont le sens était : « Courage, mes chéries, ne désespérez pas, je vous apporte de bonnes nouvelles. Vous êtes femmes, et la femme est toujours une belle chose. On vous a traînées dans la boue, mais vous n*en êtes pas moins encore des femmes. Dieu vous appelle. Il vous dit comme jadis à Sion : a Réveille*toi, réveille-toi, toi qui es assise dans la poussière, revêts ta parure de fête, lève-toi I » Il se peut que le tableau que je vous ai décrit ne soit pas pour vous. Cependant, j'ose vous prédire quelque chose de bon, du bonheur même pour cette vie. Oui, je vous le dis, en vérité, vous pouvez devenir quelque chose de mieux encore qu'une heureuse épouse et une heureuse mère : vous pouvez aider à sauver vos semblables. Chacune de vous peut être l'amie et la servante de Celui qui est venu chercher et sauver ce qui était perdu. « Une fracture bien guérie rend le membre plus fort. )> Ramassez ces mêmes pierres qui vous ont fait trébu* cher et tomber, et servez-vous-en pour paver votre route vers le ciel. )»

Shall we award Less honour to the hall, which dogged By storms, a mère ivreck, waterlogged, Masts by the board, her bulwarks gone And stanchions going, yet bears on ; Thon to strong lifeboats built to save.

And triumph o'er the breaking waoe * ?

* Rendrons-nous moins d'honneur au navire désemparé, battu de la tempête, pauvre coque faisant eau de toutes parts, avec ses mâts couchés sur le pont, ses bastingages emportés, ses épontilles menacées, et qui, malgré tout, tient bon, ^ qu'aux solides bateaux de sauvetage fkits pour triompher des vagues en furie ?

Il n est pas pour le navigateur de spectacle plus mélancolique, plus émouvant, que la vue d'une épave allant à la dérive. Mais que dire d'une épave humaine ? Et cependant, ce navire perdu, abandonné, renferme quelquefois des trésors.

Jamais il ne me vint à l'esprit de parler à ces femmes de leurs fautes, de leur prêcher que <s. le salaire du péché, c'est la mort ». De quel droit, moi, pécheresse, aurais-je pu leur reprocher leurs péchés? Cela eût soulevé en elles un mouvement d'hostilité et de protestation. Elles se seraient dit : « Si vous aviez dû passer par où nous avons passé» si vous aviez été comme nous, livrée à vous-même, pauvre et délaissée, trahie, repoussée du pied par la société, peut-êlre ne seriez-vous pas beaucoup meilleure que nous. » Oh ! je savais tout cela ; et je savais que la vision de ce qu'elles auraient pu être avait éveillé dans chacun de ces pauvres cœurs une triste et douloureuse sensation de perte, de perte irréparable, en même temps qu'un sentiment aigu de honte et d'amers regrets en face de leur déchéance.

Et le sceau apposé sur de semblables messages était toujours le nom béni de Jésus-Christ, Notre Seigneur, l'Ami des pécheurs, le Sauveur des perdus, Celui qui a accueilli la femme pécheresse, — sœur de celles que les rapports de police qualifient de « prostituées habituelles », « filles perdues », « insoumises », « fléau social », — Celui qui a accepté ses pleurs, qui a souffert qu'elle lui baisât les pieds. Celui qui a prononcé cette parole : « Le Fils de l'Homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu », le Bon Berger qui va à la

recherche de sa brebis égarée, à travers collines et vallées, par-dessus rochers et torrents, dans la solitude du désert; jusqu'à quand? — Est-ce jusqu'à ce qu'il constate que la pauvre créature errante refuse de se laisser sauver, qu'elle est trop folle, trop perverse, trop esclave du vice, et qu'alors il abandonne la poursuite et revienne sur ses pas ? Non ! Il est écrit : « jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée ».

D'où vient que le divin Berger ne désespère jamais, comme nous le faisons si facilement, d'aucune âme perdue, ni de son humanité déchue? Pour moi, la réponse est simple : à cause de sa foi. Il avait foi en Dieu, le Père, foi aussi dans la nature humaine, création de Dieu. Il voit ce qui nous échappe, la faible étincelle qui brille encore dans l'âme de la plus misérable créature, et qui peut être transformée en une flamme ardente sous le souffle de l'Esprit divin.

Afin de suivre nos brebis perdues, sans jamais nous lasser, jusqu'à ce que nous les ayons trouvées, il faut que nous possédions, au moins en quelque mesure, la foi du Fils de Dieu, sa foi dans la puissance créatrice du Père, qui crée et recrée sans cesse, sa foi dans la résurrection possible de toute âme, fût-elle morte en apparence.

Parmi celles que nous appelons des « femmes perdues », j'en ai connu qui étaient de meilleurs instruments de sauvetage pour leurs sœurs, que.de vraies chrétiennes qui ne se sont jamais écartées des sentiers de la vertu. Il y en a, sinon un grand nombre, du moins quelques-unes dont le zèle et l'esprit de sacrifice ont excité notre admiration. Elles sont guidées par l'expé-

rience de leur passé ; et lorsqu'elles ont une fois accepté cette tâche, elles s'élèvent à une hauteur, je devrais dire plutôt, elles s'abaissent à une profondeur d'abnégation qui touche de près au plus haut idéal de la sainteté.

« Nous sommes de pauvres créatures, me disait l'une d'entre elles, nous avons fait le mal, nous ne sommes plus bonnes à grand'chose; mais nous pouvons au moins aider à retirer de la boue quelques-unes de nos compagnes de péché. » Et elles ont réussi à retirer de la boue ces diamants perdus, piétines dans la poussière; elles on) fouillé les balayures, les rebuts de la société, et elles en ont extrait des trésors qui, une fois purifiés — ainsi que nous avons tous besoin de l'être — sont devenus « comme les étoiles qui brillent à perpétuité ».

Comme je sortais une fois d'une maison mal famée, la tenancière s'avança pour m'ouvrir la porte. Elle me retint et me dit : « Pardon, madame, voudriez-vous me rendre un service ? Il y a ici une jeune fille ; pourriezvous la prendre chez vous, ou lui trouver une place? Elle n'est pas faite pour cette vie-là, elle ne s'y fera jamais. Elle pleure toutes les larmes de ses yeux. Je crois qu'elle mourra de chagrin. Il faut que la pauvre enfant sorte d'ici. »

Ce n'était pas la première fois que je rencontrais un reste de bonté maternelle jusque chez une tenancière de ces antres du vice. En lui répondant, je ne pus m'empécher de dire : « Vous avez l'air d'avoir du cœur pour vos pensionnaires ; comment pouvez-vous continuer à faire ce métier? » — « Que voulez-vous, madame, je fais ce que je peux pour elles, pauvres filles ;

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c'est très triste, mais, voyez-vous, c'est une nécessité ; les messieurs qui viennent ici me le disent tous. )>

A l'époque où nous habitions Liverpool, j'eus quelquefois l'occasion de visiter un des grands hôpitaux de la ville, un bâtiment à l'aspect morne et triste. Dans une salle spéciale, on voyait une double rangée de lits occupés par de toutes jeunes filles, à l'exception d'un seul, placé dans un coin, à l'écart, et où était couchée une malade plus âgée. J'avais lu et adressé quelques paroles d'espérance à toutes celles qui avaient bien voulu m'écouter. Pour quitter la salle, il me fallait passer près du lit de la malade qui se mourait. Tout son corps était ravagé par la terrible maladie, et son visage exprimait le désespoir. Je jugeai à tort qu'elle devait être tout à fait endurcie, et j'allais passer sans m'arrêter, lorsqu'elle étendit la main et saisit un pli de ma robe, avec la suprême énergie d'une personne qui se noie. Elle ne voulait plus me lâcher. Je fus forcée de m'approcher d'elle, en dépit de tout ce qui aurait pu me repousser. Elle était horriblement défigurée. Elle paraissait avoir une cinquantaine d'années. Son passé était accablant. Elle avait exploité et opprimé bien des jeunes filles comme celles qui étaient là, dans cette salle. Elle murmura d'une voix rauque : « Dites-moi, oh ! dites, n'y a-t-il plus d'espoir pour moi ? Je puis tout supporter, même le pire. Mais, oh I dites, y a-t-il encore de l'espoir pour moi? r> Je n'ai pas besoin de dire quelle fut ma réponse. Peut-être mes larmes lui en dirent-elles plus long que mes paroles : « Tournez-vous vers moi, et vous serez sauvés, vous tous qui êtes aux

extrémités de la terre I » Fixez votre regard sur Lui, ne détachez pas vos yeux de Lui jusqu'à votre dernier souffle. Oui, il y a de Tespoir pour vous. » De ses lèvres s'échappa un soupir, ou plutôt un gémissement : «( Sauve-moi, ô mon Dieu I » Et je la quittai. Quelques heures après, elle expirait.

Quoi d'étonnant à ce que de pareils souvenirs viennent me hanter la nuit, et qu'une ardente prière monte de mon cœur vers le Dieu d'amour, pour quH adresse à la conscience de nos « apôtres de la pureté )», de nos champions d'une « moralité supérieure », un appel brûlant auquel ils ne puissent se dérober et qui les contraigne de chercher un moyen direct de délivrer ces captives et de briser leurs chaînes I Et si ces travailleurs pensent que ce n'est pas là la tâche qui leur incombe, qu'ils ne sont pas aptes à la remplir ou ne s'y sentent pas appelés, je demande alors à Dieu qu'il veuille susciter une armée de secours, une brigade d' « enfants perdus », du milieu des humbles, des ignorants, des pauvres, de ceux qui ne visent pas à briller, ou qui ne sont pas « tellement occupés » par les bonnes œuvres qu'ils ne puissent se détourner pour relever les blessés et emporter les morts. Et Dieu veuille que cette armée de secours combatte, dans cette humble mais sainte guerre, avec le courage indomptable, l'endurance et l'esprit de sacrifice dont l'exemple nous est donné aujourd'hui sur un autre champ de bataille'' I

On objectera sans doute, comme on le fait souvent :

* Allusion à la guerre du Transvaal.

« Le travail de sauvetage est si décourageant, si déses* pérantl II vaut beaucoup mieux agir sur l'opinion publique, relever le sens moral chez les hommes, faire l'éducation des jeunes sur les questions de justice et de pureté, frapper à la racine du mal et s'attaquer aux causes de la prostitution. Ce que vous recommandez, c'est le travail des ambulances, c'est simplement ramasser et soigner les blessés. Ne vaut-il pas cent fois mieux abolir la guerre, qui rend le travail des ambulances nécessaire?» Tout cela est vrai, et j'ai moimême maintes fois défendu ce point de vue. Toutefois, pendant que nous sommes encore en pleine bataille, pouvons-nous négliger nos blessés et les laisser mourir? Je vous le demande au nom de la pitié. — « Il fallait faire ceci, mais sans négliger cela. »

En outre, toutes les femmes sont solidaires. Le niveau moral de l'opinion publique ne saurait s'élever à plus de justice envers la femme ni concevoir l'égalité des deux sexes dans tous les domaines, tant que l'on verra se perpétuer la dégradation odieuse, systématique et oflSciellement sanctionnée d'une catégorie de femmes.

« Souvenez-vous de ceux qui sont dans les chaînes, comme si vous étiez aussi dans les chaînes. »

Même si nous manquons de cette sympathie qui nous fait sentir les chaînes qui retiennent nos sœurs en esclavage comme si elles pesaient sur nous-mêmes, nous ne pouvons échapper au fait de la solidarité qui lie toutes les femmes entre elles. Aussi longtemps qu'il y aura parmi nous des esclaves, nous ne serons pas complètement et véritablement libres; nous serons sans

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cesse entravées dans nos efforts pour conquérir la place et l'influence auxquelles nous avons droit, par le poids mort de « cette chose maudite » qui est au milieu de nous.

(Extrait du Storm-BelL)

Les hommes de demain

Un célèbre homme d'Etat espagnol, Senor Emilio Castelar *, publia, il y a une trentaine d'années, un manifeste dans lequel il exposait les doctrines et les principes de ce qu'il estimait être le vrai républicanisme. Il afiBrmait qu'une démocratie ne saurait réaliser aucune réforme durable ni aucun progrès sérieux, à moins de conserver le respect des meilleurs éléments de la vie nationale : son histoire, sa foi religieuse et ses plus nobles traditions. En conséquence, il conjurait les libéraux d'Espagne — une minorité impatiente de transformer l'état de choses existant — de renoncer à leur attitude de conspirateurs, d'éviter toute violence et de poursuivre les réformes par une action légale organisée, de manière à faire leur propre éducation, en même temps que celle de leurs compatriotes, en vue d'un meilleur gouvernement et d'une vie nationale plus active.

* Castelar donna son adhésion personnelle A notre croisade abolitlonniste, en 1877, et un de ses amis, Senor Zorilla, assista à notre premier congrès, à Genèye.

Ses discours et ses actes lai valurent, à lui et au petit groupe de ses amis, le titre de : Los hombres de manana (les hommes de demain).

Pour le salut de notre patrie, et, je puis bien le dire, pour celui du monde entier, il faut qu'il se lève du milieu de nous des hommes et des femmes de demain, et que sur toutes nos tours, il y ait en plus grand nombre des sentinelles qui « guettent le matin » et se tiennent prêtes à répondre, dune voix claire et sonore, au cri de leurs frères : « Sentinelle, que dis-tu de la nuit?»

Au milieu du bruit et de Tagitation de notre vie politique et sociale, ces hommes et ces femmes de demain exerceront un pouvoir actif, quoique souvent silencieux; ils ne constitueront pas seulement le parti du vrai progrès, mais ils seront aussi les vrais conservateurs, les gardiens vigilants de principes sacrés continuellement mis en péril.

Ce n'est pas assez d'avoir les yeux ouverts sur le présent, il est urgent que quelques-uns d'entre nous regardent en avant. Il nous faut des Voyants, aussi bien que des ouvriers. L'histoire montre combien nous en avons besoin, et quelle longue suite de maux ont été infligés inutilement à l'humanité, faute de tels Voyants. Cette lacune est surtout sensible dans la vie morale et politique des peuples. Un de nos hommes d'Etat de la première moitié du dix-neuvième siècle, parlant d'une injustice à laquelle il voulait porter remède, disait : « Nous ne savions pas, nous ignorions ; ce n'est que maintenant que nous comprenons, que nous commençons à voir. »

II y a une profonde tristesse dans un tel aveu, tout humble et sincère qu*il soit. Il évoque dans nos esprits les paroles du Christ, pleurant sur la ville sainte : « Jérusalem, Jérusalem, si tu connaissais, toi aussi, du moins en ce jour qui t est donné, les choses qui appartiennent à ta paix I Mais maintenant, elles sont cachées à tes yeux. »

Il convient de nous demander sincèrement devant Dieu, jusqu'à quel point une pareille ignorance doit être jugée coupable. Il faut nous dire aussi que ce péché d'ignorance, partagé par des milliers de nos semblables et dont nos prédécesseurs portent la principale responsabilité, n'en est pas moins un péché qui exige repentance et expiation.

Daniel était un grand patriote et un politique avisé. Il fit cette confession : « Nous et nos pères avons péché ; » et, prophète et grand-prêtre, il plaida devant Dieu comme si lui-même portait seul sur ses épaules les péchés passés et présents de toute la nation.

Il est impossible à tout chrétien patriote de contempler l'avenir de la race anglaise, même son avenir très prochain, sans ressentir quelque appréhension. L'horizon politique de toute l'Europe, aussi bien que du monde, parait chargé de nuages, précurseurs d'un orage prochain. « Le matin vient, et la nuit aussi. i>

Pendant quelque temps encore, nous verrons les ombres de la nuit s'épaissir et l'obscurité s'accroître, avant que ne retentisse le cri joyeux : <x Voici le matin I Voici le règne de Dieu et de son Christ I »

Dieu veuille que des esprits enseignés d'En Haut se lèvent de nouveau parmi nous, non pas ici et là seule-

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ment, mais en grand nombre, comme les étoiles qui apparaissent au firmament à mesure que les ombres du soir s'enfoncent dans la nuit I Dieu tient en réserve de ces esprits-là, j*en ai Fassurance. Ils se lèvent, les Voyants des derniers jours ! Us se trouvent et ils se trouveront de plus en plus parmi ceux qui vivent dans la retraite et le silence, tout près de Dieu, et pour qui le Christ Sauveur est un Âmi, dans le sens le plus tendrement humain de ce mot.

(Storm-Bell, avril 1898.)

Quelques-uns de mes maîtres

Outre les principes de justice que je puisai dans nos chartes anglaises, je me souviens avec gratitude de ce que m'apprirent dans ma jeunesse, sur le droit constitutionnel et la liberté individuelle, des écrivains tels que : lord Coke, sir Edward Creasy, De Lolme, de Tocqueville, Humboldt*, Mittermeier et Lieber. Ces trois derniers étaient Allemands, et peut-être ont-ils, mieux que tous les autres, établi avec une rigoureuse précision les principes relatifs aux' limites de Tintervention de FEtat, aux droits et aux responsabilités de l'individu, principes directement opposés au culte de l'étatisme et au socialisme impérialiste si fort en honneur actuellement en Allemagne. La publication récente, à New-York, d'un ouvrage sur Francis Lieber**, m'a amenée à consulter à nouveau la vie et les écrits de ces hommes et de quelques autres, que j'ose appeler mes « maîtres en politique ».

Au commencement du siècle dernier, le militarisme

* Baron de Humboldt, frère du grand Humboldt, l'auteur du Cosmos. •• Francis Lieber, His Ufe and PoUtical Philosophg.

164 JOSÉPHINB-E. BUTLER

de Napoléon et la tyrannie encore plus dure de la Sainte- Alliance, avaient presque entièrement étouffé la liberté en Europe. La torpeur qui paralysa les esprits à la suite de la répression sommaire de tout mouvement libéral et progressiste, ne fut nulle part plus sensible qu'en Prusse, la patrie de Francis Lieber. Né en 1800, rhistoire de sa jeunesse est une succession d'espoirs déçus et d'illusions détruites. Il combattit contre Napoléon à Waterloo, mais, à son retour au pays natal, il fut mis en prison. Convaincu qu'il ne pouvait espérer jouir de la liberté en Prusse, il s'enfuit en Grèce, dans l'intention d'aider les Grecs révoltés à conquérir leur indépendance. De même que lord Bjrron, il partit pour porter secours à une nation qui, bien que déchue, conservait le prestige d'un noble et glorieux passé. Mais les hommes qu'il rencontra en Grèce ne ressemblaient point aux hommes de Plutarque ; c'étaient les représentants d'une race dégénérée ; ils avaient perdu toute fierté. Attristé et découragé, Lieber quitta le sol grec et se rendit à Rome où il fit la connaissance du grand Niebuhr, en devenant le précepteur de son fils. Rentré en Prusse, il fut derechef emprisonné. Enfin, en 1826, il renonça à vivre dans son pays natal.

Ce fut à cette époque qu'il visita l'Angleterre, et il est réconfortant de constater l'admiration sans bornes que lui inspirèrent nos institutions politiques. Devenu citoyen des Etats-Unis, où il passa le reste de sa vie, il écrit :

Nous appartenons à la race anglo-saxonne, à la race qui représente dans le monde les principes de liberté, parce

DANS LA. RBTRiJTB 165

que, partout où elle se porte, on voit s'établir et se propager des institutions libérales, une loi égale pour tous, avec tous les droits et l'expansion de vie qui en sont la conséquence. Nous appartenons à la race dont la tâche principale, entre tant d'autres également nobles et sacrées, est sans contredit d'implanter et de développer les libertés civiles au sein des vastes régions, des continents et des îles qui couvrent la terre.

Les huit premières années de la vie de Lieber en Amérique furent des années de lutte. Il débuta comme maître de natation et comme éditeur d'une encyclopédie. On lui offrit ensuite une place de professeur dans la Caroline du Sud ; il l'accepta pour des raisons pécuniaires, bien qu'il n'eût aucune envie de se fixer dans un pays où régnait l'esclavage. Après vingt ans de cet exil, il fut nommé professeur au collège de Columbia, à New-York, poste qu'il occupa jusqu'à sa mort, en 1872. M. Hardey, l'auteur de sa biographie, dit de lui : « Il affirmait que la politique et l'histoire sont une et indivisible ; sa maxime favorite était : Pas de droit sans devoirs, pas de devoir sans droits. » Et il sut conformer sa vie à cet idéal....

Sur la question àa self-gooemment, Lieber s'exprime ainsi :

Certes, nous pourrions considérer le self-goverament en Angleterre et en Amérique comme une tache d'huile sur la surface de l'eau, s'il ne consistait qu'en l'institution d'un Parlement, comme en Angleterre, ou d'un Congrès et d'une Législature d'Etat, comme en Amérique. Pour que le selfgovernment exerce une action pénétrante dans tout le pays.

166 JOSÉPHINB-B. BUTLER

il faut qu'il soit institué dans chaque cercle ou district ; on doit laisser à l'administration locale tout ce qui peut lui être abandonné sans inconvénient pour l'intérêt général.

Le grand historien allemand Niebuhr, l'ami de Lieber, était un homme d'action et de sens pratique. Il passa une partie de sa vie en Angleterre, occupé à d'importants travaux pour le compte de son gouvernement. Il fit paraître à cette époque un ouvrage sur Y Administration intérieure de la Grande-Bretagne, dans l'espoir de décider les autorités de son pays à réorganiser l'Etat sur de meilleures bases. On lit dans cet ouvrage : « Les libertés anglaises résident au moins autant dans l'application locale du self-government que dans le pouvoir du Parlement lui-même. »

Toutefois, la tyrannie excelle à s'insinuer partout, quel que soit le régime ou la forme du gouvernement. Des événements récents illustrent ce fait d'une manière frappante. Sous le nom de démocratie ou de république, les traditions d'une oligarchie corrompue ou d'un despotisme militaire fortement centralisé peuvent croître et s'imposer sans qu'on y prenne garde ; et cela d'autant plus facilement que les habitants du pays où ce poison s'est infiltré sont des gens simples, aux mœurs pastorales, qui ne désirent autre chose que de cultiver en paix leurs terres, de chasser le gibier et de manger leur pain quotidien....

Un sage grec remarquait jadis que les oligarchies les plus fortes sont celles qui ont une base démocratique. Le nom révéré de République est tout aussi exposé à être traîné dans la boue que celui de n'importe quelle

autre forme de gouvernement. De simples noms ont, à certaines époques, le pouvoir de tromper et d'égarer non seulement les individus, mais encore les nations, et même parfois tout un continent. Jamais il ne fut plus nécessaire qu'aujourd'hui de se prémunir contre des conclusions et des actes déterminés par le sens attaché à un nom ou à un mot qui s'est cristallisé dans l'esprit, et qui peut recouvrir un principe absolument contraire à celui qu'il exprimait à l'origine. Il arrive d'ailleurs que ces noms et ces mots se modifient et se transforment avec la même rapidité que nos cartes géographiques destinées à figurer le développement ou le déclin plus ou moins accéléré des groupements humains.

L'Angleterre et la France ont l'avantage de posséder l'une et l'autre une Déclaration de principes reconnue de tous, d'après laquelle toute tentative réactionnaire ou révolutionnaire peut être jugée et condamnée. L'immortelle Déclaration des Droits de rHomme, proclamée en France après la Révolution de 1789, est identique en principe et dans tous ses détails à nos chartes anglaises, bien que postérieure de plusieurs siècles. Ces deux nations, si différentes à bien des égards, ont cela de commun — et c'est une grande force pour chacune d'elles — qu'elles ont, en tout temps, la faculté de recourir à ces monuments des vrais principes directeurs de la vie nationale ; de telle sorte que l'enseignement et les préceptes qui y sont contenus ne peuvent être impunément violés par des ministres corrompus ou d'ambitieux politiciens.

Quand un peuple ne possède pas cette garantie d'une

168 JOSÉPHINE-B. BUTLBR

Déclaration de principes nettement formulée, peu importe le nom du gouvernement qu'il s est donné, empire, république ou oligarchie, il risque de tomber sous l'influence démoralisante et tyrannique d'un individu, d'une clique opulente, ou d'une dictature militaire. Alors, se voyant lésé, et reconnaissant qu'il subit un régime intolérable, le peuple finit par se rendre compte qu'il lui manque une Grande Charte, une Déclaration des Droits solennellement acceptée, à laquelle il puisse en appeler.

J'estime qu'on accorde de nos jours trop d'importance aux noms par lesquels on désigne les différents gouvernements de l'Europe et du monde. Seuls les principes sur lesquels repose la forme extérieure du gouvernement sont d'une importance capitale, et chaque nation doit être jugée selon qu'elle les observe ou

les transgresse.

(Storm-Bell. avril 1900.)

William Lloyd Garrison

Âi-je le droit de compter William Lloyd Garrison au nombre de mes compagnons de lutte, lui qui me précéda de si loin dans la grande tâche de sa vie, et qui, son puissant labeur achevé et son but atteint, quitta cette terre alors que nous commencions à peine à affronter les premiers feux du combat sous Tardeur du jour?

Quoi qu'il en soit, nous nous sommes rencontrés et entretenus ensemble; et longtemps avant de le connaître personnellement, son exemple m'avait inspirée et encouragée, car j'avais suivi dès ma jeunesse la marche du grand mouvement antiesclavagiste dont il était à la fois l'âme et le chef. Ce mouvement est une page de l'histoire du monde trop oubliée, me semblet-il, de ce côté de l'Atlantique. Le nom même de celui qui en fut le héros est à peu près inconnu de la présente génération dans la plupart des Etats de l'Europe.

Quelle histoire merveilleuse cependant que celle de l'affranchissement de quatre millions d'esclaves noirs.

obtenu surtout grâce à Tindomptable fermeté de principes qui caractérisait cet homme remarquable I Les débuts du mouvement furent modestes et di£Bciles, comme ceux de toutes les grandes causes que nous retracent les annales de l'humanité. Grarrison fîit obligé dlmprimer et de distribuer lui-même son journal. Le Libérateur, qui a immortalisé son nom.

In a small chamber, friendless and unseen, Toiled o'er his types one poor, unleamed young man ; The place was dark, unfumitured and mean, Yet there the freedom of a race began*.

Dans cette simple et brève notice» je ne puis rappeler que le souvenir particulièrement cher des paroles qu'il nous adressa et des lettres qu'il nous écrivit de temps à autre.

Dès 1871, deux ans après la publication de notre Manifeste, Garrison envoya une lettre à la Neu^York Tribune, dans laquelle, après avoir décrit brièvement la législation que nous dénoncions, il s'exprimait comme suit :

Des associations nationales et locales travaillent à l'abrogation de ces lois, avec un zèle et une énergie qui rappellent la campagne dirigée contre l'esclavage dans les colonies britanniques, et celle qui visait la loi sur les blés. Les femmes anglaises ont pris la tête du mouvement, comme elles le firent jadis pour d'autres causes justes, sans se

* DanB une petite chambre, seul et Ignoré, un pauvre Jeune homme, peu ■avant, était penché laborieusement sur ses caractères d'imprimerie; la chambre était sombre, nue et misérable; cependant c'est là que naquit la liberté d'une race.

DANS LA RETRAITB 171

soucier des railleries ni des cfdomnies auxquelles elles sont en butte. Je désire rendre à ces femmes un hommage public, regrettant de ne pouvoir trouver des mots qui expriment suffisamment mon admiration pour le courage moral qu'elles ont déployé, l'intelligence et la force d'âme qui ont marqué leur entrée en campagne, les facultés maîtresses dont elles ont fait preuve dans l'exposé de leurs thèses, et la dignité de leur attitude en face des plus viles provocations. Elles auront contribué à rendre ce siècle illustre, et elles méritent la reconnaissance de l'humanité. Si elles avaient été représentées au Parlement, une loi aussi infâme n'aurait jamais pu être proposée ni votée. Depuis trop longtemps, en tous pays, les femmes ont été sous la dépendance de l'homme comme l'argile sous la main du potier, dépouillées de leurs droits inaliénables, traitées en inférieures dans tous les domaines de la vie, et assujetties à toutes sortes de contraintes légales. La détermination irrévocable de ces abolitionnistes est de n'accepter aucun conpromis; et le gouvernement est averti que la présente agitation, déjà si formidable, est une marée qui monte rapidement et qui ira toujours grossissant, jusqu'à ce que le système de la prostitution réglementée ait été balayé et que la loi du pays parle le langage dicté par la conscience nationale....

 notre retour du congrès de Genève, en 1877, nous trouvâmes Garrison se préparant à rentrer en Amérique. C'était une dernière visite à ses amis d'Angleterre, car il ne devait plus revenir dans notre pays. Il s'embarqua à Liverpool, où nous demeurions alors. Nous organisâmes à son intention, dans notre maison, une réunion d'adieu, au cours de laquelle on lui présenta une Adresse portant la signature d'un grand nombre de ses admirateurs et amis. Cette soirée est restée

gravée dans ma mémoire d une manière ineffaçable. Lorsqu'il franchit la porte de notre demeure, où mon mari et moi l'attendions pour lui souhaiter la bienvenue, il s'arrêta un instant sur le seuil et nous salua par ces paroles : « Que la paix soit sur cette maison et sur tous ceux qui y habitent I » Cela fut dit simplement, comme l'expression naturelle et spontanée de ses sentiments, sans le moindre ton protecteur ni aucune affectation de supériorité bienveillante; ses paroles et toute sa manière d'être étaient empreintes de la plus parfaite simplicité. Le langage de l'Exriture sainte lui était si familier, que lorsqu'il parlait de la grande lutte pour la justice contre l'iniquité, il y avait constamment recours comme à l'expression la plus directe et la plus fidèle de sa pensée.

C'est un fait à remarquer que dans les grands conflits d'ordre moral, des hommes d'opinions et de croyances diverses aiment à faire usage des paroles prononcées par les prophètes de l'ancien temps et par Jésus-Christ lui-même; ils sentent instinctivement que cette forme de langage est la plus apte à exprimer les mouvements profonds du cœur humain et à dépeindre la violence de la lutte qui éclate entre les forces opposées, chaque fois que le bien et le mal sont aux prises dans une rencontre décisive.

Lors de cette visite d'adieu de Garrison, nous fûmes frappés de son extrême sensibilité et de son apparence délicate. Il n'avait rien de ces rudes et robustes lutteurs comme il s'en est levé quelquefois pour renverser les forteresses du mal. C'était un sensitif et un nerveux. Il paraissait ému et troublé à la seule idée d'avoir à

DANS LA RBTRAITB 173

adresser la parole aux amis rassemblés dans notre salon, et sa main tremblait légèrement en recevant l'Adresse qui lui fiit présentée. Et cependant c'était ce même homme qui, pendant des années, avait affronté la baine et la fureur des foules, qui avait été traîné dans les rues de Boston, une corde au cou, poussé, bousculé, accablé de malédictions et de menaces, tandis qu'il marchait, calme et ferme, au-devant de ce qui semblait devoir se terminer par un odieux lynchage; scène que sa jeune femme, animée du même esprit que lui, suivait du haut d'une fenêtre, criant à la foule : « Mon mari ne reniera pas ses principes, il ne les reniera jamais I y>

C'est ainsi que Dieu se plait parfois à choisir ses instruments de combat : doux, sympathiques, sensibles au point d'être souvent saisis d'un tremblement nerveux en présence des forces brutales et diaboliques, mais toujours résolus à ne rien céder à l'ennemi ; capables de ressentir les plus tendres émotions du cœur humain ; aussi forts que l'airain dans leur attachement aux principes ; « fidèles jusqu'à la mort » à travers toutes les épreuves et les persécutions....

<c La vérité que nous proclamons, disait Garrison, est impalpable, et cependant réelle; la force brutale ne peut rien contre elle ; on ne la transperce pas avec un poignard, on ne l'achète pas avec de l'or. »

La vérité ne peut pas non plus être réduite au silence par les insultes et les calomnies, par des raisonnements opportunistes ou des discours violents ; elle survit à la mort elle-même, alors que nos voix ne peuvent plus se faire entendre....

J*ai souvent réfléchi et je demeure fidèle aux paroles suivantes de Garrison : « Notre devoir est de ne laisser ni trêve ni repos aux défenseurs de l'esclavage» de remettre sans cesse sous leurs yeux la liste de leurs péchés, et de leur démontrer la folie de leurs crimes. » À la suite d*un de ces discours enflammés» comme quelqu'un faisait allusion devant lui aux qualités merveilleuses de sa voix, il dit : « Je voudrais que ma voix eût des accents capables de réveiller les morts et de faire bondir de leur piédestal chacune des statues de ce hall.»

(Storm-Bell mai 1899.)

Lux e tenebris

Saul Solomon fut premier ministre de la colonie du Cap. n mit à exécution différentes réformes pratiques ; il se montra toujours le protecteur des faibles et lami, dans le sens le plus vrai de ce mot, de la population indigène du sud de l'Afrique qui, en retour, lui témoi* gnait sa sympathie et sa confiance.

Son nom révèle une origine juive et remet en mémoire des souvenirs de royauté et de sagesse. Dans un de ses poèmes, Whittier trace le portrait d'un sénateur américain des premiers temps de la République des Etats-Unis. « Certains électeurs, dit-il, ont envoyé au Sénat la sagesse et la grâce, en la personne d'Abraham Davenport. » Parmi les premiers ministres et les gouverneurs de nos diverses colonies dotées du sdf-government, aucun n'a mieux représenté « la sagesse et la grâce » que Saul Solomon.

Mes souvenirs personnels â son sujet sont peu nombreux, mais ils sont demeurés très nets. J'entrai en correspondance avec lui à l'époque où il combattait

l'introduction dans la colonie du Cap du système de la réglementation» qui fut plus ou moins secrètement imposé à la population indigène dans plusieurs des possessions britanniques et dans leurs dépendances, avant et après l'année 1869, date à laquelle ce système entra en pleine vigueur en Angleterre.

Du commencement à la fin, Saul Solomon fut un adversaire déterminé de cette iniquité; il en souffrait dans son âme et il la plaçait au rang des plus cruelles injustices et des pires tyrannies que les temps modernes aient inventées. Les lettres que nous recevions de lui navaient rien de ce ton sec et formel, habituel aux hommes d'Etat et aux fonctionnaires; on y sentait le cœur de l'homme et quelque chose du haut idéal et de la pureté austère du serviteur de Dieu. C'était en effet un chrétien dans l'acception la plus profonde et la plus vraie du mot. Il alliait à un sentiment inflexible de la justice et du devoir une extrême sensibilité de cœur et un grand fonds de bienveillance.

Sa santé délicate et des souffrances continuelles lui avaient fait désirer d'être déchargé des graves responsabilités attachées à son poste, longtemps avant qu'il ne fût autorisé à se retirer....

Vers la fin de sa carrière publique, il vint en Angleterre. Nous reçûmes, mon mari et moi, une cordiale invitation à l'aller voir à son hôtel, à Londres. Cette entrevue nous émut profondément et nous remplit le cœur de pitié, d'étonnement et d'admiration. Mes lecteurs seront surpris d'apprendre, comme nous le fûmes nous-mêmes en le voyant pour la première fois, que cet éminent homme d'Etat était un nain, un des plus petits

naijDs que j*aie jamais vus. Il nous sembla qu'un enfant venait d'entrer dans la chambre pour nous saluer. Le contraste était étrange et pénible entre ce corps minuscule et le visage mûri par Tâge, dont l'expression disait les souffrances physiques et morales longuement et patiemment endurées, en dépit du sourire, doux comme un rayon de soleil, qui l'éclairait par moments.

Il était accompagné comme toujours par son fidèle domestique, un type superbe de Zoulou, aussi souple dans ses mouvements qu'une panthère, la peau de ce ton chaud et riche de terre cuite particulier à sa race, le port gracieux d'une statue grecque, et, ce qui plaisait plus que tout le reste, une physionomie intelligente, pleine de bonté et de vivacité. Il était tendrement attaché à son maître, et aussi au Maître des maîtres, car il était chrétien. Il aida doucement M. Solomon à s'asseoir sur un siège bas, puis il quitta la chambre.

Notre entretien ne porta pas uniquement sur notre œuvre abolitionniste, dont il était, comme je l'ai dit plus haut, un des fermes soutiens dans nos colonies ; nous parlâmes encore de beaucoup d'autres choses graves et importantes. Le vif intérêt que nous prenions à sa conversation nous fît bientôt oublier la singularité de son apparence. Nous reconnûmes en lui un homme d'Etat avisé et de grande expérience, doué d'une intelligence pénétrante, d'un jugement sûr, et, par-dessus tout, d'une réelle grandeur d'âme. Cette heure de causerie nous laissa une forte impression d'élévation morale et spirituelle, d'humilité profonde et de sublime énergie. On sentait aussi son grand amour pour tous les hommes, sans distinction de nationalité ni de race.

178 JOSÉPHINB-B. BUTLBR

Jamais je n*ai réalisé plus vivement qu'en cette circonstance le triomphe de Tintelligence et de Fâme sur le corps. Nous nous sentions pressés de rendre gloire à Dieu pour « ses œuvres merveilleuses pour (et par) les enfants des hommes. »

M. Solomon nous montra un billet quil venait de recevoir de M. Gladstone pour lui demander une entrevue. L'heure du rendez-vous était arrivée. Le fidèle Zoulou vint annoncer que la voiture attendait à la porte. Je dus me baisser pour saisir la petite main qui m'était tendue, et j'eus de la peine à ne pas la couvrir de mes larmes. Il comprit mon émotion et il y répondit par un regard plein de reconnaissance et d'un pathétique que je n'oublierai jamais. Son domestique le prit dans ses bras et le descendit au bas des escaliers, comme il eût porté un petit enfant. Il le déposa doucement dans la voiture et prit place à ses côtés. Le premier ministre du Cap tourna vers nous son visage triste et nous sourit en signe d'adieu, puis la voiture s'éloigna.

Nous apprîmes qu'il avait eu un long entretien avec M. Gladstone. Ces deux hommes devaient avoir beaucoup de choses en commun. M. Solomon mourut peu d'années après.

Dans une lettre publiée en 1871 et qui fut largement répandue dans la colonie du Cap, M. Solomon faisait ressortir en ces termes un des plus funestes effets de la loi instituant la réglementation :

Après avoir été démoralisée par le spectacle de Tinjustice faite à une classe de parias et par un système

d'espionnage policier, la communauté est prête à examiner et à adopter des mesures qu'elle eût auparavant repoussées avec horreur.

Les avantages du système, ajoutait-il, ne sont pas seulement douteux, ils n'existent pas ; par conséquent la loi doit être rapportée. C'est une loi essentiellement et fatalement trompeuse. Elle prétend faire ce qu'il n'est au pouvoir d'aucun homme ni d'aucun parlement de faire : séparer le péché de la souffrance. Les hommes sont conduits à penser qu'ils peuvent impunément et sans aucun frein se livrer à leurs passions, étant désormais assurés par un Acte du Parlement qu'ils seront à l'abri des conséquences. En outre, l'exemple des pays où la réglementation est depuis longtemps établie, prouve que ce système engendre et développe parallèlement une prostitution clandestine qui échappe à tout contrôle. Il rend, pour ainsi dire, la prostitution respectable, en lui donnant l'apparence de jouir de la protection et du patronage de l'Etat.

En ce qui concerne les malheureuses femmes qui tombent sous son application, le système s'est montré inefficace, pernicieux et dégradant. Il n'en a réformé aucune ; il n'en a pas détourné une seule d'entrer dans une voie d'inconduite ; tandis qu'il en a entraîné dans le vice un grand nombre qui jusque-là avaient mené une vie honnête.

Le 17 janvier 1871, une grande réunion publique eut lieu dans la ville du Cap pour demander le rappel des Actes. M. Solomon fut un des principaux orateurs. Le Cape Argus, rendant compte de ce meeting, disait :

Pour la première fois on voyait réunis sur l'estrade des pasteurs de toutes les Eglises et de toutes les dénominations, des juifs et des chrétiens, des catholiques et des protestants, des Anglais et des Hollandais, des ritualistes et des dissidents. Non moins remarquable était l'auditoire par

la variété et la diversité de sa composition. On y voyait des représentants des classes élevées de la société à côté d'ouvriers manuels, ceux-ci sentant parfaitement que la question soulevée les concernait spécialement, eux et leurs enfants. Il y avait aussi des ofiBciers de l'armée et de la marine, ainsi que de simples citoyens. Les discours, du commencement à la fin, furent excellents et pleins de tact. Bien qu'ils ne laissassent dans l'ombre aucune des réalités douloureuses et terribles que comportait nécessairement une discussion de ce genre, il n'échappa aux orateurs aucune parole de nature à froisser le plus délicat des critiques.

En 1871, une association abolitionniste fut fondée au Cap, grâce principalement aux efforts de M. Saul Solomon. Un des premiers adhérents fut le D"* Gordon Stewart, chirurgien éminent de Rondebosh, membre du Comité colonial de santé. Il écrivit à M. Solomon : « Je vous souhaite tout le succès possible dans votre croisade philanthropique contre ces Actes monstrueux et répugnants. Il n'y a pas à essayer de les modifier, ils sont de tous points mauvais.... »

En 1872, M. Solomon fit passer au Parlement du Cap, en seconde lecture, une loi sur le rappel des Actes, loi qui reçut la sanction royale au cours de la même session.

Il fut battu aux élections de 1878, mais la confiance et l'estime de ses concitoyens ne tardèrent pas à le renvoyer au Parlement avec une forte majorité. C'est à cette époque qu'il fut élevé au poste de premier ministre.

Au cours d'une récente conversation avec plusieurs de mes chers amis de Suisse, quelqu'un fit observer

DANS LA RETRATTE 181

combien, parmi ceux qui travaillent pour notre cause, il s'en trouve qui ont à lutter contre quelque infirmité ou quelque faiblesse physique. Arrêtés à chaque instant par la maladie, souvent au moment même où le besoin et le désir d*agir sont les plus grands, ils se relèvent chaque fois, juste assez forts pour reprendre leur marche chancelante le long du sentier que leur tracent le devoir et le travail. Quelques-uns de ceux dont les services sont les plus précieux pour notre œuvre ont à subir, leur vie durant, la discipline d'une santé fragile, d'une affection de la vue ou de l'ouie, entraves permanentes dont ils portent le joug douloureux.

Que cela est mystérieux! disions-nous; est-ce pur hasard, ou faut-il y voir une intention providentielle ? Comment ceux auxquels incombent de grands efforts pratiques ou un dur labeur intellectuel, ceux mêmes sur qui pèsent peut-être de sérieuses responsabilités, sontils, dans un certain sens, de si « pauvres créatures » ?

Une pareille discipline, fréquente sinon continue, imposée à une âme, est assurément un mystère, un problème que la foi n'a pas encore pleinement résolu. Cependant, il y a une clef....

La force et la santé, la vigueur physique et la jeunesse sont des dons précieux, les plus précieux de tous lorsqu'ils sont mis au service de Dieu et de l'humanité. Toutefois, il y a des temps difficiles à traverser, des conflits, des crises en face desquels ces dons-là, à eux seuls, sont impuissants; et c'est alors qu'éclate avec une force triomphante la vérité de cette parole divine : « Ma force s'accomplit dans la faiblesse. y> Ma force,

dit le Seigneur, dans la faiblesse, amis, dans la vôtre et dans la mienne !

« Les adolescents se fatiguent et se lassent, et les jeunes hommes chancellent ; » mais ce II donne de la force à celui qui est fatigué, et II augmente la vigueur de celui qui tombe en défaillance. » — « Ne le sais-tu pas? Ne Tas-tu pas appris? C'est le Dieu d'éternité, l'Eternel, qui a créé les extrémités de la terre ; D ne se fatigue point. Il ne se lasse point. » Et c'est Lui qui dit encore : « Ceux qui se confient en l'Etemel renouvellent leurs forces. Ils prennent leur vol comme les aigles ; ils courent et ne se lassent point ; ils marchent et ne se fatiguent point. »

<( Mon âme, bénis l'Eternel I... C'est lui qui pardonne toutes les iniquités, qui guérit toutes les maladies; c'est lui qui délivre ta vie de la fosse, qui te couronne de bonté et de miséricorde ; c'est lui qui rassasie de biens ta vieillesse, qui te fait rajeunir comme l'aigle. )»

Schleiermacher, contemplant le triomphe persistant de la vie divine dans l'homme, s'écriait dans un accès d'enthousiasme : « Je ne veux pas vieillir I Je veux descendre dans la tombe plus jeune que je ne l'étais lorsque, plein de vigueur naturelle, je fis ma première entrée dans la vie ! )> Paroles courageuses, auxquelles mon cœur dit Âmen I

« Je suis venu, dit le Prince de la vie, pour que mes brebis aient la vie, et qu'elles l'aient abondamment. » Oui, de plus en plus abondamment, à mesure que la vie avance. « Alors même que notre homme extérieur se détruit, dit saint Paul, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour. »

Quand l'être tout entier, Tâme, la volonté, Tintelligence, et ce quelque chose de mystérieux et de déconcertant qu'est le système nerveux s'abandonne à Faction de l'Esprit, la vie divine circule partout et renouvelle tout ; de sorte que, malgré le déclin des forces physiques, il nous est permis de dire en voyant approcher la belle et brillante aurore : « Je mourrai jeune/... »

(Storm-Bell, décembre 1898.)

A propos d'organisation

Un critique très bienveillant, dans un article sur notre Conférence de septembre dernier, à Genève, s*est demandé : « Où était donc M°^^ Butler lorsque furent émises des opinions et des propositions qui ne paraissaient pas en complète harmonie avec les principes de la Fédération ? )) Il ajoutait : a Evidemment, son silence doit être attribué à son grand désir de maintenir l'unité de la Fédération ; il est naturel que la question d'organisation la préoccupe. »

Je désire répondre et rectifier l'erreur contenue dans cette appréciation. J'étais absente, il est vrai, au moment de la discussion à laquelle les paroles ci-dessus font allusion. Je ne suis plus capable, par suite de la diminution de mes forces, d'écouter une discussion pendant toute une journée, et je suis obligée de me décharger de mes obligations sur des champions plus jeunes et plus forts.

Quant au point spécialement en question, à savoir

mon prétendu attachement à notre organisation, j'ai un mot à dire. Je n*ai aucune espèce de confiance dans les organisations en général, si ce n'est comme moyens de faire connaître utilement une vérité ou pour venir en aide à ceux qui ont besoin d'un appui extérieur, et à condition qu'elles restent subordonnées en tous points à ce double but. Autrement, elles sont exposées à devenir un piège pour ceux qui les ont créées et qui les dirigent, à moins qu'on ne prenne grand soin de ranimer continuellement en elles la vie qui, seule, peut rendre leur existence utile.

L'histoire des Jésuites et celle de plusieurs autres grandes sociétés organisées, sont des monuments qui témoignent de la tendance idolâtre naturelle au cœur de l'homme, et de son penchant à faire dégénérer en une adoration pour quelque création gigantesque et compliquée de l'esprit humain, le culte en esprit et en vérité dû au Dieu vivant et invisible. De semblables organisations sont exposées à devenir, avec le temps, les instruments d'une propagande absolument contraire au but visé par leurs fondateurs ; il est même à craindre qu'elles ne finissent par se joindre au cortège d'un cruel Jaggernaut, tout maculé du sang des victimes innocentes qu'il écrase sur son passage.

Même quand elles échappent à une destinée aussi lugubre, les vastes organisations s'épuisent fatalement dans l'inertie et la stérilité.... Plus elles font bonne figure aux yeux du monde par leur aspect grandiose, plus elles perdent de leur réelle puissance. Leur union avec Dieu se relâche insensiblement; leurs membres oublient ce commandement : « N'appelez aucun homme

Maître. » Un esprit de domination s 'introduit alors fréquemment dans leur sein. Leurs chefs tombent dans la même erreur que l'autocrate qui détient le pouvoir ecclésiastique en Russie, c'est-à-dire qu'ils deviennent la proie de cette illusion que l'uniformité est une grande et belle chose, et qu elle équivaut à la puissance. Non, l'uniformité n'est pas l'idéal; il n'y a pas uniformité dans les œuvres du Créateur, pas plus dans la nature que dans le monde spirituel. La prétention à l'uniformité étouffe l'individualité et paralyse les initiatives; elle coupe les ailes aux mieux doués et aux plus actifs. C'est le contraire de cette « glorieuse liberté des enfants de Dieu » qui affranchit l'âme et lui permet de se développer et de réaliser sa haute destinée. Quand les membres d une organisation en arrivent à penser tous de même, à parler le même langage, à se soumettre implicitement aux mêmes règles et à agir conformément à un credo uniforme, alors il passe sur cette organisation un vent desséchant qui en fait finalement un corps sans âme. Dans de telles conditions, il est préférable pour une organisation de se dissoudre et de disparaître. Si son existence se prolonge, elle devient la demeure d'un esprit positivement mauvais, tout en conservant les apparences de ce qu'elle avait de bon à l'origine.

Mais, demandera-t-on, notre modeste Fédération abolitionniste est-elle exposée à subir un tel sort? Non, je ne le crois pas, car elle a su jusqu'à présent se garder de tout orgueil. De plus, elle n'a jamais été fortement centralisée, et ceux qu'on peut appeler ses leaders n'ont jamais exercé aucun genre de despotisme. C'est

une union d'ouvriers indépendants, libres de travailler chacun suivant son point de vue et suivant les méthodes les mieux appropriées à son pays ou à son milieu.

J'espère ne pas trop scandaliser mes lecteurs en disant que je ne serais ni troublée ni peinée outre mesure, si notre Fédération devait se dissoudre et disparaître demain. Je ne parle pas, il va sans dire, des hommes et des femmes qui la composent, pas plus des amis et des compagnons de travail de la première heure que des nouveaux venus qui ont ma confiance et que j'aime. C'est d'eux que notre œuvre reçoit la vie. Ils sont les centres vivants où s'élaborent les convictions profondes, les fermes principes et les résolutions désintéressées qui ont dirigé jusqu'ici notre travail de propagande, et qui continueront de le diriger, avec ou sans organisation spéciale. Tous ces collaborateurs auront toujours une grande place dans mes affections, car ils ont été et sont restés mes fidèles compagnons d'armes dans une juste et sainte cause; et quand le travail de leur vie sera terminé, ils légueront à leurs successeurs l'esprit qui seul a rendu notre labeur fécond.

Aussi longtemps que nous posséderons cet esprit, la vie circulera dans tous nos rouages, et notre modeste organisation continuera, comme elle l'a fait jusqu'à ce jour, d'échapper aux écueils et d'attirer à notre cause tous les cœurs sincères.

Je me soucie avant tout des principes que nous avons pour devoir de faire vivre, et je ne me mets pas en peine du mécanisme au moyen duquel la partie matérielle du

188 JOSÉPHINB-E. BDTLBR

travail est facilitée. Dieu n'a que faire de nos pauvres mécanismes ; il peut faire surgir de nouvelles méthodes de répandre la vérité» si celles qui servent actuellement doivent périr....

(Storm-Bell, février 1900.)

Semences ailées

Vous est-il arrivé quelquefois de suivre des yeux le léger duvet du chardon, la semence ailée qui s*élève dans Fair et disparait, emportée par la brise on ne sait où ? Nous savons seulement qu'elle se posera quelque part, qu'elle se dissoudra pour mourir et pour revivre sous la forme d'une nouvelle plante, qui portera à son tour « des fruits selon son espèce i». Les cultivateurs redoutent la course ailée de cette semence qu'ils jugent nuisible. Mais il y a aussi de bonnes semences ailées qui voyagent silencieusement à travers le monde, qui prennent racine d'elles-mêmes et qui portent des fruits pour lesquels les hommes les bénissent. C'est de ces dernières que je désire parler.

 aucun moment de ma vie, chers compatriotes et amis, mon cœur n'a été rempli d'une plus profonde sympathie qu'à l'heure actuelle pour notre patrie bienaimée. Bien que cosmopolite dans un certain sens, je sais tout ce qu'un cœur de patriote peut souffrir quand le peuple qu'il aime est dans le deuil, quand un nuage

de profonde tristesse plane sur le pays, et que celui-ci est appelé à donner son sang dans une guerre dont personne ne peut prévoir la fin*.

Ce n*est pas le moment, en ces temps douloureux, de faire entendre des clameurs passionnées ou de prononcer des jugements prématurés ; il faut savoir attendre patiemment, en la présence de Celui qui, seul, est le Juge infaillible des mobiles et des actes de nos conseillers politiques, comme il est le Juge de tous.

La période que nous traversons est féconde en enseignements. La nouvelle année nous apporte de graves sujets de réfiexion et des pensées rétrospectives dignes d'arrêter notre attention. Au travers des nuages qui assombrissent notre horizon, on aperçoit quelques rayons de lumière; parmi les chutes morales et les défaites que nous avons à enregistrer, il y a des victoires qui sont elles-mêmes les gages de nouvelles victoires, et nous ne devons pas perdre de vue ces symptômes encourageants.

Je ne sache pas qu*il ait paru jusqu'ici, dans notre presse anglaise abolitionniste, une appréciation adéquate du caractère de notre dernière Conférence de Genève et de ses résultats. Je voudrais essayer de combler cette lacune, au moins dans une certaine mesure.

Dans quelques comptes rendus publiés en Angleterre, on a parlé de cette conférence comme étant « une conférence des membres de la Fédération ». Ce n'était pas tout à fait cela. D est plus exact de dire que ce fut

* Allusion à la guerre du Transvaal.

une conférence organisée — et très bien organisée d'ailleurs — par le fidèle petit groupe des membres de la Fédération résidant à Genève. Mais jamais nous n'avions encore vu une conférence organisée par nous réunir un aussi grand nombre de participants en même temps que si peu de membres proprement dits de la Fédération. Les Anglais n'étaient qu'une poignée. Parmi les amis que nous avons l'habitude de voir venir de di£Pérents pays, beaucoup manquaient à lappel, plusieurs, entre autres nos membres les plus en vue d'Angleterre et du continent, étant retenus par la maladie ou diverses autres circonstances. Néanmoins nos séances furent suivies chaque jour, pendant toute la session, par une très nombreuse assistance.

Ce qui a spécialement caractérisé cette conférence, c'est le nombre inusité de nouveaux adhérents qu'elle nous valut, et dont la plupart étaient des inconnus pour nous. Ils adhéraient à nos principes, mais ils n'étaient pas membres de la Fédération et, à quelques exceptions près, ils ne le sont pas devenus à cette occasion, ni depuis lors. Et je vois dans ce fait un encouragement, pour lequel je demande à mes amis anglais de remercier Dieu avec moi.

Ds nous arrivaient, ces nouveaux adhérents, de la France, de la Belgique, de l'Allemagne, de l'Italie, etc. Il y avait parmi eux des gens de toutes les opinions et de toutes les confessions, ainsi que de nombreux représentants de la presse de divers pays, en particulier de cette minorité éclairée de la presse française qui combattit si vaillamment et si noblement pour la cause de la vérité et de la justice, dans l'affaire Dreyfus. On

194 JOSÉPHINB-E. BUTLER

qui était venu de Bruxelles à Genève pour nous faire part du résultat de cette conférence, fut pour moi plein d'enseignements à cet égard — ce dont Torateur lui-même était probablement loin de se douter. J'y voyais la force et les progrès silencieux d'une vérité emportée au dehors par l'Esprit qui « souffle où il veut ».

La leçon de « la semence ailée » porte bien au delà de notre croisade particulière. Nous pouvons en faire l'application dans les temps les plus sombres. La Vérité, pas plus que l'Amour, ne peut périr. C'est pourquoi, reprenons courage et continuons de travailler, quoique la victoire ne soit pas encore proche.

(Storm-Bell, février 1900.)

Pax

Je ressens la plus profonde sympathie pour les appels qu'ont faits récemment et que n^ cessent de faire entendre les Sociétés de la Paix et tous les apôtres de la paix, en faveur de la suppression de la guerre. Les propositions pacifiques du tsar sont bien accueillies de tous ici, et l'on s'accorde à les regarder comme une manifestation de haute valeur....

Néanmoins, je me pose la question : a Est-il possible de fonder la paix sur l'injustice ? » Autant que je puis comprendre les saintes Ecritures, elles me paraissent présenter la paix comme un fruit de la justice, et non comme le terrain où le droit se développe naturellement et d'où l'injustice tend à disparaître. Tout en admettant pleinement que la guerre, avec ses horreurs, est un péché, je persiste à me demander : « La paix peut-elle être proche là où l'injustice est triomphante et où des iniquités et des misères sociales, inavouées ou tolérées, continuent de ronger le cœur d'une uau

196 JOSÉPHINB-E. BUTLER

tion? )» Sans considérer la guerre comme un fléau envoyé du ciel pour châtier les nations qui ont abandonné Dieu, il est impossible cependant de ne pas constater que les passions qui déchaînent la guerre sont identiques, ou peu s'en faut, à celles qui poussent rhomme à opprimer le faible qui est à sa porte, à profiter des avantages acquis au prix du sang et des larmes de ses semblables, fût-ce même de ses concitoyens, et à vouer à la destruction des centaines de femmes pécheresses, pour la prétendue sauvegarde de milliers d'hommes, pécheurs comme elles. Il y a une relation réelle, quoique subtile, entre les passions et les désordres qui corrompent notre vie domestique et sociale, et ceux qui, à tout moment, éclatent en conflits violents entre les nations, donnant libre carrière aux instincts de destruction.

La Russie peut-elle espérer voir la paix régner sur toutes les parties de son vaste territoire, ou présider à ses relations extérieures, aussi longtemps que le cri des pacifiques Stundistes et de tant d'autres victimes de la tyrannie, retentira à ses oreilles sans rencontrer d'écho? Ces pauvres gens sont persécutés, exilés, dispersés, pourchassés et parfois massacrés, non qu'ils se soient rendus coupables d'aucun crime, mais simplement parce que, dans leur calme et silencieuse révolte contre une orthodoxie cristallisée et sans vie, ils osent penser et croire par eux-mêmes 1 La Russie peut-elle espérer la fin des conflits et des guerres, aussi longtemps qu'elle condamnera à une mort lente en Sibérie ses convois de déportés qui, pour la plupart, ne sont pas des criminels, mais simplement des suspects, accusés de professer des

DANS LA RETRAITB 197

opinions contraires à celles de Tautocratie qui les gouverne?...

La France, de son côté, offre en ce moment au monde le spectacle des conséquences qui peuvent résulter d'une seule injustice infligée à un être humain. Tous les yeux sont actuellement fixés sur la lutte acharnée qui se livre autour du sort du prisonnier solitaire de l'île du Diable. Un concours de circonstances exceptionnelles a fait de cette affaire une « cause célèbre », absorbant l'intérêt du monde civilisé tout entier. En vérité, nous pouvons remercier Dieu pour les profonds enseignements qui ressortent de ce terrible drame. Mais arrêtons-nous un instant, et songeons aux milliers qui ont souffert autant et plus même que cette victime typique, à cette foule d'hommes et de femmes qui ont eu leurs vies brisées et dont le martyre n'a été connu que de Dieu seul, ou, s'il a été connu ou soupçonné, a laissé la société indifférente parce que ces victimes étaient d'un humble rang, de réputation douteuse, sans amis, pauvres et abandonnées. Leur plainte est montée jusqu'aux oreilles du Dieu des armées, tout aussi sûrement que le soupir douloureux du noble prisonnier d'aujourd'hui.

Cette grande iniquité, contre laquelle proteste si vaillamment l'élite intellectuelle de la France, aurait été difficilement perpétrée dans une nation formée au respect de la justice et à la maîtrise d'elle-même. Elle a à sa base des âmes meurtries et des cœurs outragés ; elle a été édifiée sur un Golgotha I

Ceux qui ont « des yeux pour voir » commencent à s'apercevoir que la fumée du sacrifice impie d'une créa*

ture humaine, fût-elle la plus faible» la plus insignifiante, su£St à voiler les cieux et à détourner d'une nation la bénédiction divine. Et que sera-ce si cette unique victime est multipliée par milliers?...

(Storm-Bell, décembre 1898.)

Fraternité

En tant que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, vous me l'avez fait à moi-même.

Parmi les incidents remarquables qui signalèrent les temps de TEglise primitive, on raconte qu'un jeune soldat romain, converti au christianisme et reçu au nombre des catéchumènes qui attendaient le baptême, fut appelé à partir en campagne avec la légion à laquelle il appartenait. Au soir d'une bataille, il était couché, blessé et défaillant, sous le ciel étoile. Non loin de lui, un autre soldat, également blessé, gémissait péniblement. La nuit était froide et les plaies de ce malheureux étaient exposées à lair vif et glacial. — « Prends mon manteau, )» murmura Martin ; et, quoique grelottant et souffrant lui-même horriblement du froid, il prit son manteau et en enveloppa tendrement son camarade, puis il s'endormit. Pendant son sommeil, il eut une magnifique vision. Il vit apparaître dans le ciel une troupe d'anges, au milieu desquels se tenait le Sauveur, vêtu de « vêtements blancs et étincelants », et, chose étrange, portant sur ses épaules royales, par-dessus la blancheur resplendissante de sa robe, le pauvre man-

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teau déchiré et taché de sang d'un soldat romain I Comme Martin regardait cette scène avec étonnement, le Sauveur sourit et, se tournant vers la troupe des anges, il dit : « Voyez le manteau que Martin, le catéchumène, m'a donné. »

« Car en tant que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, vous me l'avez fait à moi-même. »

Au deuxième siècle éclata dans une des provinces romaines de l'Afrique, en partie christianisée, une terrible famine. Les habitants furent réduits à la plus épouvantable détresse. Dans une certaine ville, raconte un ancien chroniqueur, vivait un saint évêque, non pas un de ces « Monseigneurs » des temps modernes qui habitent des palais, mais un humble berger, pasteur d'un faible troupeau recueilli au milieu de la cité païenne. Dans la même ville il y avait un pauvre musicien ambulant nommé Xanthus, homme ignorant et d'assez mauvaise réputation. La famine durait depuis plusieurs mois et le corps de Xanthus offrait l'aspect d'un squelette en mouvement. Un soir, à la tombée de la nuit, il remarqua au coin d'une rue une femme dont l'apparence et le maintien révélaient une personne de distinction, bien qu'elle fût soigneusement voilée et vêtue d'une misérable robe noire. Elle tendait la main pour demander l'aumône, mais on ne lui donnait rien. Lassée, à bout de forces, cédant aux tortures de la faim, elle était sur le point de recourir à une dernière et ter^ rible ressource et de se vendre à un passant qui, d'après son extérieur, ne paraissait nullement souffrir du besoin. Saisi tout à coup de pitié et d'effroi, Xanthus

DANS LA RETRATTE 201

s'interposa et pria respectueusement la dame de bien vouloir accepter son assistance, quelque pauvre qu'elle fût. — « Madame, dit-il, j'ai peu de chose, mais tout ce que j'ai sera à vous jusqu'à ce que ce temps de misère soit passé. » Elle s'avança vers lui sans répondre, ses larmes seules disaient sa reconnaissance pour le secours qu'il lui api>ortait. Il la reconduisit chez elle, et dès ce moment travailla pour elle nuit et jour, faisant valoir de son mieux les ressources de son maigre talent de violoniste et y ajoutant tout ce qu'il pouvait inventer de tours et de facéties pour attirer l'attention des passants. Chaque jour, affectant un air joyeux, il apportait à la dame (car c'en était bien une) son modeste gain ; il lui procurait sa nourriture et prenait soin d'elle, s'estimant très honoré qu'elle daignât accepter l'aide d'un misérable tel que lui.

Après que la famine eut cessé, la dame reprit sa place dans la société. Xanthus, lui, tomba malade, et son violon et ses plaisanteries ne se firent plus entendre dans les rues. Abandonné, sans amis, il était mourant lorsque le bon évêque mentionné plus haut fut visité en songe par un messager céleste qui lui commanda de se rendre à telle rue, dans telle maison, pour y trouver un homme appelé Xanthus, car « le Seigneur veut lui faire miséricorde ».

A son réveil, le bon évêque obéit. Il entra dans le réduit qu'habitait Xanthus et qui ressemblait plus à un chenil qu'à la demeure d'un être humain. — « Xanthus, lui dit-il, le Seigneur Jésus-Christ m'a envoyé vers toi pour t'apporter de bonnes nouvelles. » — « Vers moi I Votre Dieu vous a envoyé vers moi I Non, c'est impos-

sible, vous vous trompez. Je suis Xanthus, le joueur de violon, le plus misérable des hommes, abandonné de Dieu, un homme qui n'a fait que du mal toute sa vie. » Alors le pieux évêque rappela au souvenir de Xanthus (cela lui ayant été révélé) le jour où il avait détourné du péché une de ses semblables prête à succomber à la tentation, et les semaines durant lesquelles il Favait nourrie, au risque de mourir de faim lui-même ; puis il ajouta : « Elcoute ce que le Seigneur m'a commandé de te dire : à cause de ce verre d'eau froide que tu as donné à l'une de ses créatures rachetées, tu ne perdras pas ta récompense. Tes péchés te sont pardonnes. Et Jésus-Christ te dit aussi : Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis. »

Et il arriva que Xanthus mourut ce même jour, le cœur brisé, est-il dit, non de douleur, mais par l'excès de joie et le tressaillement de surprise et de bonheur qu'il ressentit, en recevant le message divin et la merveilleuse nouvelle que le Seigneur de gloire avait daigné reconnaître et accueillir la seule bonne action de sa vie.

« Car en tant que vous l'avez fait à Tun de ces plus petits de mes frères, vous me l'avez fait à moi-même. »

Non plus dans les temps anciens, mais tout récemment, dans Hyde Park, à Londres, par une journée de chaleur étouffante, une pauvre brebis était étendue au pied d'un arbre, haletante et mourant de soif. Un petit garçon en haillons, un gamin des rues, était agenouillé à ses côtés ; des larmes coulaient le long de ses joues en laissant des traces sur son visage barbouillé. Il avait

couru plusieurs fois au ruisseau puiser de Feau dans sa casquette et avait essayé de faire boire la brebis, lui baignant les yeux et les narines jusqu'à ce qu'elle donnât quelque signe de vie. En même temps, il adressait à la pauvre bête de douces paroles, pareilles sans doute à celles qu'il avait lui-même entendues de la bouche de sa mère. Un promeneur, amusé par cette scène, s'arrêta et dit à l'enfant : « Tu me semblés bien en peine de cet animal, mon garçon. » Le gamin parut offensé du ton railleur de son interlocuteur ; le rouge lui monta au visage, et il répliqua avec un accent indigné et plein de larmes : « C'est une brebis du bon Dieu. » Le promeneur marmotta quelque chose et s'éloigna. Je sentis là la présence de quelqu'un qui disait à l'enfant : « En tant que tu l'as fait à l'un de ces plus petits, tu me l'as fait à moi-même. »

.... Lorsque le prophète Jonas se montra irrité de ce que la destruction de Ninive, prédite par lui, ne s'était point accomplie, et que le tamaris qui l'abritait s'était flétri, l'Eternel lui dit : « Tu as eu pitié du tamaris qui est né dans une nuit et qui a péri dans une nuit. Et moi, je n'aurais pas pitié de Ninive, la grande ville dans laquelle se trouvent plus de cent vingt mille hommes qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche, et des animaux en grand nombre I »

(Storm-Bell, juillet 1899.)

L'Amour

Un mot aux chrétiens sceptiques

Les grandes eaux ne peuvent éteindre ramour, et les fleuves ne le submergeraient pas.

k Je suis peinée d*entendre de très honnêtes femmes

répéter lassertion que l'on ne peut exiger des hommes la pureté de conduite que Ton attend des femmes. Elles disent : « Les hommes ne peuvent rester absolument chastes; nous autres femmes, nous ne savons pas ce qu'ils ont à surmonter, ni quelle est la force des tentations qui les assaillent. En réalité, ils ne peuvent faire autrement que de succomber. » Les femmes qui entretiennent cette opinion ne semblent pas s'apercevoir qu'en la propageant elles élèvent contre Dieu, inconsciemment sans doute, une terrible accusation. Elles le représentent comme un Etre non seulement illogique, mais encore cruel et injuste.

Voyons les faits. Dieu a créé l'homme avec une conscience et une volonté. Il lui a donné une loi, et II a attaché à la violation de cette loi certaines pénalités. Et vous dites que l'homme est ainsi fait qu'il lui est impossible d'obéir à cette loi I Si cette doctrine est accep-

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tée de la grande majorité des femmes, rien d'étonnant à ce qu'un si grand nombre d'entre elles soient athées au fond du cœur. Comment pourriez-vous, comment pourrais-je révérer un Dieu tel que vous le représentez? Vous pourriez tout aussi bien me demander d'aimer et d'adorer Baal, Moloch ou Jaggernaut.

Mais les choses ne sont pas ce que vous dites. Regardez d'un peu plus près.

J'ai été plus d'une fois dans l'obligation, au cours de l'œuvre de ma vie, de traiter cette question avec des hommes, non seulement avec des hommes de conduite irréprochable, mais avec d'autres tombés très bas. « Est-il bien vrai, leur ai-je demandé, qu'il vous est absolument impossible de résister aux tentations? » Et la réponse, si elle venait d'un cœur droit, était généralement celle-ci : « Je pourrais résister, si j'étais résolu à le faire ; )> ou : « J'aurais pu résister autrefois, mais maintenant.... » Ah I voilà le secret, voilà la triste vérité I Après des chutes nombreuses et répétées, la volonté de l'homme s'émousse et se brise. Il est frappé de la plus mortelle des maladies morales : la paralysie de la volonté. Ce qu'il était capable de faire jadis, il ne le peut plus désormais. La volonté est comme la citadelle d'une ville assiégée ; une fois la citadelle prise, la ville entière se rend. Alors, mais alors seulement, il est vrai de dire que l'homme devient incapable de combattre ou de résister.

Dans une aussi grave occurrence, devant le spectacle de ces hommes et de ces femmes entraînés sur la pente glissante, dirons-nous que l'heure du relèvement est passée, qu'il n'y a plus d'espoir? Irons-nous répétant la

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doctrine fataliste qui, de tous côtés, frappe nos oreilles : « Il ne peut en être autrement, cela doit être ainsi ; il faut que Thomme continue de pécher ; il lui est impos* sîble de remonter la pente. » Non, mille fois non I Toutes choses sont possibles à Dieu. Il peut rendre à la volonté paralysée sa vigueur, de même qu'il peut rendre la vie à un mort. Et ce qu*il peut, il le fait ; nous avons été nous-même témoin des miracles de sa puissance et de son amour.

Comment, me demanderez-vous, par quels moyens de semblables résurrections peuvent-elles s'opérer? Je répondrai en me basant sur ma propre expérience : cela est souvent dû à l'intervention d'autres volontés, divinement vivifiées, principalement à ces femmes spécialement aimées de Dieu, mères, épouses, sœurs, filles et amies qui, par une révélation du cœur et sous l'inspiration d'en haut, ont appris à connaître et ont embrassé le saint ministère de l'intercession. On a dit que le chemin le plus direct et le plus court qui conduise au cœur de l'homme, passe par le trône de Dieu. Cela est vrai. Des conseils, des avertissements adressés à ceux qui s'égarent, peuvent bien avoir quelque effet, en pai^ ticulier sur les jeunes ; mais trop souvent ils demeurent inutiles et provoquent même l'opposition. En revanche, l'amour, la puissance et les promesses de Dieu ne se démentent jamais.

« Mais, dites-vous, je ne suis pas assez bon pour oser prier en faveur des autres et pour espérer d'être exaucé. »

C'est là une grande erreur. Qu'est-ce que notre bonté en face de Dieu ? Nul de nous n'est bon. Songez à cette

foule de gens que les Evangiles nous décrivent allant à la recherche du Christ. Qu'est-ce qui les attirait sur ses pas ? Ce n'était pas leur bonté ; c'étaient leurs grands besoins, leur pauvreté, leurs misères, leurs maladies, la détresse de leurs cœurs, et aussi les misères et les a£Qictions de ceux qui leur étaient chers. Notre seul titre, en venant à Lui, est l'ardent besoin que nous avons de Lui ; il n'y en a pas d'autre.

U est écrit que « l'Eternel rétablit Job dans son premier état, quand Job eut prié pour ses amis ». Nous apprenons à connaître Dieu en nous approchant de lui par amour pour nos semblables ; nous découvrons les trésors infinis de son amour en intercédant pour ceux que nous aimons.

J'entends quelquefois dire : « Mais j'ai prié pour tel ou tel pendant des semaines et des mois, et je n'ai reçu aucune réponse. ï> Cela me rappelle un petit garçon qui avait fait à Dieu quelque demande enfantine, et qui terminait sa prière en disant : « J'attendrai trois semaines, bon Dieu, mais pas plus. x> Nous limitons Dieu ; nous mesurons l'action de son Esprit à la durée de nos courtes existences. Il faut que nous nous élevions au-dessus d'une telle conception, avec courage et patience, et dans un sentiment de confiante attente, nous souvenant que ses années, à Lui, n'ont pas de fin. Il a toute l'éternité devant lui pour agir, toute l'éternité pour se souvenir et pour accomplir les désirs de nos cœurs.

Il y a toutefois une distinction à faire. En certaines heures de crise grave, de poignante angoisse, le secours, pour être efiBcace, doit être immédiat; la délivrance cherchée ne peut être retardée. Dans de tels cas, Dieu

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se montre pour nous, comme il est écrit, « un secours qui ne manque jamais dans la détresse. i!> Plusieurs d*entre nous ont pu faire l'expérience de ces soudaines délivrances, qui sont « comme Téclair qui luit et brille d'un bout du ciel à l'autre, au jour de l'avènement du Fils de l'Homme » ; et ils ont vu s'accomplir cette promesse : « Avant qu'ils m'invoquent je répondrai, avant qu'ils aient cessé de parler j'exaucerai ; » et : « Dans leur détresse ils crièrent à l'Eternel, et il les délivra de leurs angoisses. »

Mais lorsqu'il s'agit de cas qui ont leur aboutissement dans l'éternité ; lorsqu'il s'agit d'amener des ténèbres à la lumière une âme immortelle, de l'instruire, de la guider, de la corriger de ses défauts, tâche qui exige quelquefois une discipline de toute la vie; lorsqu'il s'agit de transformer en bénédictions les malheurs d'une famille ou d'une nation ; alors toute impatience puérile est hors de saison, elle est vaine et souvent même fatale à la réalisation de ce qui a fait l'objet de notre requête. <x Si la vision tarde, dit le prophète, attends-la, car elle s'accomplira, elle s'accomplira certainement. »

Toutefois nos cœurs attristés continuent de s'inquiéter au sujet des égarés qui nous sont chers. « N'y a-t-il aucun baume en Galaad? N'y a-t-il point de médecin?» Il y en a, oui, il y a de l'espoir non seulement pour les faibles, les égarés, mais aussi pour les coupables, pour ceux qui portent la responsabilité de la ruine morale d'un de leurs semblables, pour ceux sur la tète desquels pèse le crime de cruauté et de trahison.

« Nazaréen, tu as vaincu t » fut le dernier mot que

prononça Julien TÂpostat, à la fin de toute une vie de révolte et d'attaques audacieuses contre le christianisme. Le Nazaréen est un grand Vainqueur. Le cœur du plus orgueilleux des rebelles, révolté contre les lois divines, sera brisé; il s'apaisera et s'abandonnera à l'action bienfaisante de la céleste rosée qui guérit, et ses yeux s'ouvriront, comme ceux d'Âgar, pour apercevoir toute proche une source d'eau vive qui avait échappé à son regard.

La partie la plus triste de l'histoire de l'Enfant prodigue m'a toujours semblé celle où il est dit que ce personne ne lui donnait à manger ». Pour apaiser sa faim, il se serait contenté de la nourriture la plus grossière, mais « personne ne lui en donnait ». Il peut survenir, dans l'existence du pire des fils prodigues, des moments de lucidité où il s'aperçoit qu'il est en train de vendre sa dignité d'homme « pour un plat de lentilles » ; dans ces moments-là, il suffirait de peu — un mot, un regard, une main tendue — pour transformer le dégoût de soi en cette humble et ferme résolution : « Je me lèverai, j'irai vers mon père ; » mais ce peu, personne ne le lui donne.

Nous-mêmes, ne devenons-nous pas trop aisément fatalistes, avec nos habitudes extérieures de piété et notre religion du dimanche ? Dans notre ignorance des ressources infinies de l'amour de Dieu, nous parlons de classes entières de créatures irrémédiablement vouées au mal, sans espoir de relèvement. Il n'y en a pas un parmi nous qui possède, dans sa perfection, cette intuition prompte et ce jugement sûr qui permettent de distinguer l'erreur de la faute.

Mais Dieu ne juge pas l'humanité en bloc. Lui, et lui seul, tient exactement compte, pour chaque âme individuelle, des circonstances particulières et des forces qui ont agi sur elle, du dedans et du dehors, pour l'amener à son état présent de dégradation.

En parlant de vie et d'amour à des hommes et à des Femmes tombés très bas, il m'a semblé parfois que je m'adressais à des corps sans âme, n'ayant plus ni conscience ni volonté pour répondre à l'appel de Dieu. Et quelquefois même, mes paroles ont été accueillies avec les plus affreux blasphèmes par des hommes qui, plus tard, me demandaient anxieusement : « Dites-moi la vérité 1 Y a-t-il de l'espoir pour moi ? »

L'amour ne prend pas facilement son parti de la mort. L'amour, comme Ritspa, veille avec une constance plus forte que la mort près des corps insensibles de ses enfants bien-aimés, mettant toute son énergie à les défendre contre la voracité des vautours et des loups.

Qu'on me permette un souvenir personnel, un seul. Un jour, entrant dans une salle d'hôpital réservée aux femmes de la plus basse classe, je me croisai avec l'aumônier qui en sortait. Il se bouchait les oreilles de ses deux mains pour ne pas entendre le torrent d'invectives et d'imprécations que lui lançait une des pensionnaires, à laquelle il avait sans doute adressé les paroles que sa conscience et un sincère sentiment du devoir lui avaient dictées. Je m'approchai de la femme. Elle était hideuse â voir, mourante et pleine de rage. C'était une femme mariée, qui avait eu des enfants et les avait perdus ; elle avait mené l'existence la plus dépravée, descendant toujours plus bas. Son protecteur du moment était

devenu son meurtrier; il Tavait frappée à coups de pieds ; les côtes brisées avaient perforé un organe vital, et la guérison était impossible. Quoique agonisante, elle avait faim — elle avait eu faim, du reste, toute sa vie — et elle mangeait avec avidité les quelques bribes de viande et de pain qu'on lui avait données. Une force invisible me poussa vers elle. 2tait-il possible de ressentir quelque sympathie pour une créature pareille? Pouvait-elle inspirer autre chose qu'un sentiment de dégoût? Oui, car Dieu l'aimait. Il l'aimait encore, et il était possible à celle qui aimait Dieu d'aimer la misérable qui était encore l'objet de son amour. Je ne me souviens pas de ce que je lui dis, mais ce fut l'amour qui parla. Elle me regarda aVec étonnement, laissa tomber la nourriture qu'elle portait à sa bouche et la rejeta loin d'elle. Elle s'empara de ma main et la retint dans une étreinte désespérée. Elle s'adoucit et devint silencieuse; les larmes jaillirent des yeux qui tout à l'heure étincelaient de colère. Cette pauvre âme avait été pleine jusqu'à déborder de pensées de vengeance et d'amertume contre les hommes, contre le sort, contre Dieu. Mais maintenant, quelque chose de nouveau et d'étrange se révélait à elle. Elle se voyait aimée, elle crut à cet amour et fut transformée.

Je songeai alors au naufrage de saint Paul, et comment les naufragés se sauvèrent, a les uns sur des planches, les autres sur quelque fragment du vaisseau, et ainsi tous parvinrent à terre sains et saufs. » Et pourquoi? Parce que, parmi les naufragés, il y avait un serviteur de Dieu qui, dans la communion avec son Maître, avait entendu cette parole : « Je t'ai donné tous

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ceux qui naviguent avec toi. » Le Sauveur lui-même était à bord de ce navire. Et dût-on prendre cela pour de Texaltation, on nous pardonnera ce cri qui s'échappe de notre cœur : « Seigneur» donne-moi cette âme naufragée, prête à sombrer ; donne-la moi, au nom de ton grand amour!»

J*aimais cette pauvre femme ; je Faimais réellement, et elle le sentait. En la quittant, je lui dis : <( Je reviendrai. » — « Oh I oui, revenez, revenez 1 » supplia-t-elle. Je revins le lendemain matin. La garde me dit qu'elle était morte à minuit, paisible, humble, « aussi douce qu'un agneau, » répétant sans cesse : « Est-elle revenue ? Elle a dit qu'elle reviendrait. Elle va revenir. »

Si l'on me demandait, comme on l'a fait quelquefois : « Mais avait-elle un sentiment bien net de son péché, a-t-elle compris, etc. ? » je serais fort embarrassée de répondre. Je n'en sais rien. Je sais seulement que l'amour a remporté la victoire, et que Celui qui inspira le message d'amour apporté à cette âme naufragée savait ce qu'il faisait, et je sais aussi qu'il ne laisse pas son œuvre inachevée.

L'amour le plus profond naît de la douleur. Nul ne connaît tout ce que l'amour de Dieu est capable d'accomplir à l'égard du plus insensé, du plus mauvais, du plus déchu des êtres humains, si ce n'est celui qui peut dire de lui-même de profanais clamavi ; celui qui, échappé avec peine du naufrage, s'est agenouillé en esprit à côté de Notre-Seigneur, dans le jardin de Gethsémané, et â qui, dans cette heure d'angoisse, il a été révélé quelque chose de ce qu'il a enduré pour nous, quelque chose de ce que les Grecs appelaient « l'incon-

naissable agonie i^. Ce nest qu'après avoir partagé, ne fût-ce que dans une très faible mesure» cette coupe d'amertume, que nous arrivons à connaître toute l'étendue de l'amour rédempteur.

L'âme humaine se passionne pour le bien ou pour le mal. Dans ses heures les meilleures elle a soif de vie, d'une vie pleine, riche, complète ; elle aspire à voir les glaces de l'hiver se briser et les forces du printemps éclater; elle attend le jour où les maux et les souffrances prendront fin, et où les rêves de l'enfance renaîtront, non plus comme des rêves, mais comme des réalités présentes et saisissables.

Le démoniaque de Gadara, possédé d'une légion d'esprits impurs, ne manquait certes pas de vie. Il ne se reposait ni jour ni nuit, et dépensait sans cesse toutes les énergies de sa nature animale. Personne ne pouvait le tenir lié ; cependant sa demeure était parmi les tombeaux. Il y a autour de nous des énergies naturelles en assez grand nombre, il y en a même de diabolique^, mais ce n'est pas la vie. L'énergie du démoniaque est une odieuse contrefaçon de la vie. Christ est venu non pour détruire la vie, mais pour la sauver, pour nous donner la vie à jamais, et pour chasser, par la vertu de sa divine énergie, toutes les puissances du démon.

« Quelle parole est la sienne I disait-on ; Il commande avec autorité et puissance aux esprits impurs, et ils sortent I » Il le fait encore maintenant et II continuera de le faire, comme lorsqu'il était sur la terre. Mais les cœurs faiblissent, même les cœurs des siens, par manque d'amour et par manque de foi dans son amour ; et ainsi chaque heure qui s'écoule entre le lever et le

coucher du soleil voit disparaître des âmes affamées qui périssent, parce que ce personne ne leur donne à manger » !

Cependant une troupe se lève, une troupe toujours plus nombreuse d'hommes et de femmes «c amis des perdus ». Puisse le Seigneur grossir sans cesse les rangs de cette troupe de sauveteurs, et leur faire entendre à nouveau la parole libératrice qui chasse les « esprits impurs I »

(Storm-Bell, mars 1899.)

La cause de la femme et Tavenir du foyer

A Torigine du mouvement d*opinion qui, en Angleterre, transforme peu à peu les préjugés vieillis en des vues plus larges et plus justes sur la destination de la femme, il se manifesta beaucoup d anxiété, et des voix alarmées nous mirent en garde contre toute innovation pouvant porter préjudice à la vie de famille *.

Il ne sera peut-être pas sans intérêt de rappeler ici cette phase première d'une controverse non encore terminée, et dont les échos nous reviennent aujourd'hui d'autres pays où les traditions familiales sont en honneur.

Taine et plusieurs écrivains de nationalités diverses ^ ont fait l'éloge du home anglais, et lui ont attribué pour une grande part les qualités que peut avoir notre peuple. Or, durant la première moitié du siècle qui s'achève, la plupart des Anglais éprouvèrent une crainte secrète que ce home ne fût menacé si Ton donnait gain de cause aux réclamations que les femmes

* Je parle ici d'une époque antérieure à notre croisade contre l'organisation offlcielle de la débauche.

commençaient à faire entendre ; ils appréhendèrent un bouleversement social destructeur du bonheur domestique et des traditions du foyer.

Ces craintes méritaient toute notre attention. Elles nous causèrent des préoccupations sérieuses et nous obligèrent à scruter, par une étude approfondie, les conditions d'existence de la femme et le moyen de les améliorer.

Au premier rang de celles qui parlaient, travaillaient et priaient pour cette cause, se trouvaient plusieurs femmes d'entre les plus heureuses de l'Angleterre. L'abondance des bénédictions dont elles se sentaient comblées les portait à s'occuper des moins privilégiées de leur sexe. Elles comprirent que le bonheur dont elles jouissaient leur faisait un devoir de prendre hardiment la défense des déshéritées et des femmes auxquelles on fait tort, et elles conçurent l'espoir de puiser dans ce bonheur même la force de se consacrer à leur cause, sans souci du blâme ni de la louange.

En ce qui me concerne, j'ai toujours eu la conviction, basée sur de nombreux faits observés, que la famille est la source de toutes les vertus, des affections vraies et des meilleures forces nationales.

Non moins que nos opposants, nous eussions frémi de voir s'altérer les mœurs et les traditions vénérées de la famille, mais nos vues différaient des leurs quant aux moyens de conserver ces trésors.

Le vrai génie de la conservation consiste à savoir appliquer des principes justes, consacrés par le temps, aux circonstances nouvelles et changeantes. Il est des principes antiques et vénérables auxquels je me rattache aussi fermement que n'importe quel conservateur.

DANS LA RBTRArrB 217

Mais, dit Jésus» « celui qui veut sauver sa vie la perdra. » Ceux qui sont décidés à maintenir coûte que coûte, même aux dépens d'autrui, les joies et le confort trop souvent égoïstes de la famille, ceux-là risquent fort de perdre ces avantages quils prisent si haut et dont ils se prévalent, tandis que gémissent au dehors celles qui n'ont pas de foyer.

Quelle souffrance pour nous, jadis, quelle douleur, aujourd'hui encore, que d'entendre répéter à satiété — le plus souvent par des gens totalement ignorants de la vie du pauvre — que « la place de la femme est à son foyer », assertion étrange et qui revêt l'apparence d'une ironie en face des conditions sociales que nous avons sous les yeux. Plus d'un homme qui se plaisait naguère à répéter ces propos, aujourd'hui mieux informé, confesse qu'il proférait ainsi des paroles cruelles; mais nombre de gens continuent à prêcher solennellement aux femmes qui cherchent du travail pour vivre que « leur sphère, c'est le foyer domestique ». Â ces femmes privées de soutien, qui n'ont rien à espérer que d'ellesmêmes, ils déclarent que leur mission naturelle, c'est d'être épouses et mères, et que leur bonheur est de dépendre du sexe opposé. Quant à cette dépendance, les femmes ont appris une dure leçon, que ni elles ni leurs filles ne risquent d'oublier de sitôt I Tel Pharaon ordonnant aux Israélites de faire des briques sans leur fournir la matière première, tels ces moralistes qui renvoient la multitude des femmes sans pain à des foyers qui n'existent pas et qu'elles n'ont pas un fétu de paille pour construire.

Les socialistes avec lesquels j'ai eu l'occasion de

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m'entretenir soutiennent, eux aussi, que la place de la femme est à son foyer, mais dans leur bouche cette parole n*est pas une moquerie ; elle se justifie dans leur pensée par l'espoir d'une révolution complète de l'état social et d'un renouvellement des conditions de la vie. Ces hommes cultivent un idéal de justice, et rêvent d'un temps où le travail de chaque père de famille sera rémunéré de telle sorte qu'il suffise à l'entretien de tous les siens, sans que sa compagne ait à chercher au dehors un complément de ressources. Celle-ci pourra dès lors se consacrer sans partage à ses devoirs domestiques, et du même coup cessera la concurrence, jugée néfaste, que la femme fait à l'homme dans l'industrie.

Comment, toutefois, me demandé-je souvent en présence de ces hommes sincères, comment leur idéal pourra-t-il se réaliser? Ne faudra-t-il pas transformer les cœurs et les caractères, non moins que les conditions extérieures de l'existence? Qu'adviendra-t-il des femmes veuves et célibataires? L'Etat rêvé leur commandera-t-il à toutes de se marier ou de convoler en secondes noces, lorsqu'elles n'auront ni père ni frère pour les entretenir? Que deviendront les femmes dont les maris s'adonnent à la boisson ou à la débauche, et les épouses abandonnées ? L'Etat, m'a-t-on répondu, l'Etat pourvoira à tous leurs besoins. L'Etat sera le père et le frère et l'époux de toutes ces femmes. Certes, c'est bien le moins. Si vous attachiez à sa crèche une pauvre vache et l'empêchiez ainsi de franchir le seuil de son hangar pour chercher le pâturage, et si vous négligiez ensuite de lui apporter sa ration deux fois par jour, on vous accuserait à bon droit de cruauté. Je fais de mon

mieux pour concevoir l'idée de l'Etat socialiste futur, mais — est-ce perversité naturelle à mon sexe? — je ne puis que soupirer en me demandant quel sera l'effet produit sur les femmes de l'avenir par un régime qui les placera forcément sous la dépendance d'un homme ou de l'Etat. Quel espoir restera-t-il de voir la femme revêtir son vrai caractère, cette force morale, cette maturité, cette sérénité courageuse que donne un travail honnête, vertus dont son sexe donne l'exemple plus souvent que le sexe masculin, et qui sont d'un si grand prix à l'heure du besoin ou du malheur ?

Je crains que la femme ne sorte appauvrie de cette tutelle de l'Etat, qui la mettrait ainsi dans l'impossibilité d'acquérir l'indépendance qui fait les forts.

Quoi qu'il en soit, dans un sens plus profond et plus large que ne l'entend la maxime courante, je crois, moi aussi, que le home est le domaine de la femme. Dès que les circonstances s'y prêtent le moins du monde, chaque femme, en effet, réussit à se créer un intérieur. Un instinct la pousse à rassembler autour d'elle certains intérêts et certains petits conforts, qu'elle sépare du reste du monde par une barrière invisible.

An car that waiis to catch A hand upon the latch, A step that hastens its sweet rest to win ; A world of care without, A world of strife shut out, A world of love shut in *.

* Une oreille au guet pour entendre une main qui se pose sur le loquet, un pas qui se hflte vers le lieu du doux repos ; le monde des soucis tout autour, le monde des discordes au dehors ; au dedans, un monde d'amour.

220 JOSÉPHINB-E. BUTLER

Telle est bien la vision toujours présente à Tesprit de la plupart des femmes, à moins que le dénûment, la misère ou un dur labeur ne l'aient complètement effacée.

Une pauvre femme de Londres comparaissait devant un magistrat. L'un des membres de sa famille venait de mourir de faim. Pourquoi, lui demanda-t-on, n avezvous pas cherché refuge à la Maison des pauvres? (Dans ces établissements, parents et enfants, maris et femmes sont casés dans différents corps de logis.) — « Nous n'avions pas envie, répondit-elle, de quitter notre home et ses petits conforts. » Ces (c petits conforts », qu'étaient-ils ? Une chaise unique, dépaillée, une planche où gisaient quelques sacs vides, en guise de lit, deux tasses ébréchées, une casserole et une cuiller d'étain I

La ténacité que mettent les femmes de toute classe — je parle en connaissance de cause des Anglaises en particulier — à s'attacher à leur chez- soi, ou à s'en faire un avec n'importe quelles ressources, devrait rassurer ces hommes toujours hantés par la crainte que le foyer domestique ne disparaisse du milieu de nous, rayé du plan d'une nouvelle organisation sociale. Un écrivain qui a beaucoup médité ces questions '*^ s'exprime comme suit :

Le penchant inné de l'esprit féminin à la création du chez-soi est, en tout cas dans notre race anglo-saxonne, d'une résistance à toute épreuve. La vraie Anglaise se met à se faire un home après l'autre, tout comme l'abeille dont on a détruit le rayon de miel se met à reconstruire ses cellules. Neuf fois sur dix, elle parvient à procurer à sa

* Frances Power Gobbe.

famille un asile où règne Tordre» l'amour et la paix. Les enfants qui ont grandi dans cette atmosphère arrivent sur la scène agitée de la vie, entourés d'une auréole lumineuse, comme s'ils descendaient d'un monde meilleur.

Dans d'autres pays aussi il y a nombre d'intérieurs dont on pourrait dire autant.

Cette tendance générale des femmes à faire naître la vie de famille partout où elles se trouvent, semble justifier l'espoir que nous chérissons de voir certaines idées sociales inquiétantes subir une évolution favorable» par un revirement vers tout ce qu'il y a de salutaire et de bon dans l'idéal familial» manifesté sous des formes nouvelles.

Je suis convaincue que l'acquiescement aux justes revendications des femmes d'aujourd'hui» loin d'empêcher ce revirement, en hâtera» au contraire, l'heure» — tandis qu'une opposition persistante précipiterait la désorganisation et achèverait la déchéance des traditions que nous vénérons.

Je ne puis préciser ici» comme je le voudrais, les formes nouvelles sous lesquelles l'ancien idéal pourrait renaître ; je ne veux qu'en indiquer brièvement quelques traits. Le but à poursuivre est» me semble-t-il» l'extension des influences familiales au delà des limites du foyer.

Nous avons constaté depuis longtemps» par exemple» l'insuflisance et même l'action pernicieuse de quelques formes de la charité privée. Nombreuses sont les bévues commises par certaines bienfaitrices qui appauvrissent la communauté par la manière dont elles distribuent

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leurs aumônes et leur patronage» en se complaisant à jouer le rôle de fées bénévoles. Nous n'avions pas prévu, toutefois, la rapidité de la réaction qui s'en est suivie, réaction dont l'élan est si violent dans le sens opposé qu'il nous met en danger de manquer une fois de plus le but.

L'impulsion générale, à cette heure, est vers la centralisation, vers les institutions imposantes et l'uniformité des systèmes. Je n'ai aucune foi dans cette manipulation en bloc des indigents, des criminels, des écoliers, des écoles, etc. Une telle méthode n'est point déduite d'une connaissance réelle de la vie ni de la nature humaine ; si on la pousse à l'extrême, le sort de nos populations sera dans l'avenir pire qu'il n'était jadis.

En revanche, il est des gens convaincus que rien ne sera si efficace que de faire pénétrer largement dans les ateliers, les hôpitaux, les écoles, les orphelinats, les asiles d'aliénés et jusque dans les prisons, les meilleurs éléments de la vie de famille. Cette œuvre exigera la mise en activité de nombreuses influences féminines ; pour y participer, des femmes en grand nombre devront s'affranchir de l'esclavage de tels préjugés, de tels dogmes égoïstes, de tel vice d'éducation, de tels buts mesquins, voire même de la tyrannie exclusive de certains homes abondamment pourvus de filles, dont une ou plusieurs n'aspirent qu'à s'envoler vers une sphère d'action ou vers un espoir d'utilité. « Hélas, me disait un jour l'une d'elles, ma vie présente ressemble à une muraille si nue que je bénis mon ombre quand, par hasard, je l'y vois passer 1 »

Nous avons fait l'expérience de ce qu'on peut appeler

la forme féminine de la philanthropie ; ce ministère tout personnel, individuel, de type moyen âge, ne s'adapte plus à notre temps : il a échoué. Nous voici maintenant en train d expérimenter les méthodes de la philanthropie masculine, les mesures générales, les vastes organisations, les systèmes conçus par des hommes, sanctionnés par des Parlements où des hommes seuls sont représentés. Cette forme seconde échouera de même, si elle va jusqu'à exclure tous les éléments de vie que, malgré ses abus, contenait la première.

« Il n'est pas bon que l'homme soit seul ; » c'est une constatation très ancienne dans l'histoire du monde. Il n'est pas bon, non plus, que l'homme travaille seul, dans quelque domaine que ce soit, au bien de la famille humaine. Plus sera grande l'œuvre qu'il entreprendra sans le secours de celle que Dieu lui donna pour aide et pour compagne, plus manifeste sera son échec.

Des statistiques les plus arides on peut déduire que toute œuvre, conçue selon le type vivant et multiforme de la famille, prospère mieux que les plus dispendieux établissements. Dans les hôpitaux d'accouchements, où elles se trouvent dans des conditions beaucoup meilleures, les femmes indigentes meurent en plus grand nombre que dans leurs pauvres logis. Il est rare que les jeunes filles élevées en masse dans les asiles réussissent bien. Les aliénés soumis au régime familial, à Gheel, par exemple, ou, en Ecosse, dans de très humbles familles où ils reçoivent une nourriture médiocre, se guérissent plus souvent que dans de grands établissements bien tenus.

Ces assertions paraîtront des hérésies à certains méde-

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cins, qui ne cessent de réclamer des pouvoirs plus étendus et des crédits plus considérables» pour appliquer sur une plus grande échelle des mesures arbitraires à des êtres humains, qui ne sont à leurs yeux qu'un matériel d'expérimentation. La coercition ainsi exercée dans un but apparent d'humanité. Test en réalité dans l'intérêt de la science, mais d'une science qui ignore l'âme, immanence divine dans l'homme, et la volonté, cette chose sacrée et terrible.

Rien ne peut suppléer à l'éducation salutaire de la liberté. L'uniformité d'une discipline régimentaire transforme les hommes en machines au lieu de faire d'eux des êtres capables de se conduire. Sans cette capacité, l'être humain n'est rien, et tout ce que l'on fait pour lui est en pure perte. Le régime des grandes institutions magnifiquement administrées risque d'augmenter, en fin de compte, le paupérisme, non moins fatalement que le ministère des « fées bénévoles » ; le régime familial, au contraire, développe les individualités, suscite l'indépendance et favorise les affections bienfaisantes.

Donner à la femme plus de liberté, lui faire simplement justice, sera, j'en suis convaincue, contribuer pratiquement à résoudre nos graves questions sociales ; à condition, toutefois, que les femmes de nos jours recherchent la sagesse, et soient sages ; qu'elles poui^ suivent la justice, et soient justes.

Quand tout aura été dit sur la beauté de la vie domestique et sur l'aptitude des femmes à cette vie, il ne sera pas démontré que Marthe de Béthanie soit la seule patronne de notre sexe, comme certaines gens

semblent le croire. Aucune femme ne sera véritablement le bon génie du foyer si elle n'est que cela. L'idéal domestique n'atteint pas son objet si l'on fait de lui le principe unique de la vie des femmes ; il y est impuissant, parce qu'il fait prévaloir le but secondaire de l'existence, qui est de rendre nos proches heureux, sur le but principal, qui est de vivre pour Dieu et de se transformera son image. La femme qui n'est qu'un être domestique ne saurait remplir toute sa tâche au foyer de la famille. Par son dévouement excessif aux nécessités matérielles des siens, elle perd le pouvoir de subvenir à leurs plus nobles besoins. Pour être vraiment « l'ange de la maison », il faut qu'elle conserve et qu'elle déploie souvent les ailes qui l'élèvent au-dessus de cette maison elle-même et des choses qui s'y trouvent. Dieu doit être pour elle le premier objet de l'existence, et sa famille le second ; pour pouvoir être auprès des siens l'intendant fidèle des meilleurs dons du Créateur, elle doit puiser elle-même, constamment et à longs traits, à la source des eaux.

{Revue de Morale sociale, juin 1900.)

L'émancipation telle que je Tai apprise

Au cours de notre dernière Conférence de septembre dernier à Genève, il m'est revenu que certains amis de France et d'ailleurs, abolitionnistes convaincus quoique ne faisant pas partie de notre Fédération avaient exprimé leur étonnement — d'une façon tout à fait amicale du reste — de ce que « M"* Butler, qui se fait en toute occasion l'apôtre de la liberté, pouvait néanmoins être d'accord avec les idées qu'enseignent les Eglises et leurs pasteurs. »

Il n'est jamais agréable de parler de soi. Une telle remarque cependant me semble mériter quelques mots d'explication ; je m'eflForcerai de les rendre aussi impersonnels que possible.

Lorsque j'observai à Genève les visages de ces nouveaux alliés de notre cause, lorsque je vis leur zèle pour la justice, la sincérité de leurs intentions et leur infinie pitié pour les déshérités, je me sentis attirée vers eux par une cordiale et vive sympathie. Ds sont libres

DANS lA RETRAITB 227

penseurs» étrangers peut-être depuis leur jeunesse aux vérités qui, pour moi, sont la vie. Mais si nous sommes séparés sur divers points d'importance capitale pour beaucoup d'entre nous, nous nous trouvons unis toutefois dans une commune pitié pour ceux qui souffrent, ainsi que dans le désir de les délivrer de leurs fardeaux, « de rompre toute espèce de joug et de renvoyer libres les opprimés. »

C'est donc comme une amie qui s'adresse à des amis, et non pour faire de la controverse, que j'écris ces lignes. La question posée paraîtra peut-être plus claire formulée ainsi : « Comment M"^ Butler, elle, l'ennemie déclarée de toutes les superstitions et des Causses conventions qui ont placé la femme dans une situation où elle est victime de nombreuses injustices, — comment a-t-elle pu se mettre en révolte ouverte contre un semblable état de choses, tout en demeurant chrétienne évangélique convaincue? »

Je vais essayer de répondre.

En ce qui regarde les Eglises et leurs pasteurs, ma réponse montrera que je n'ai pas été instruite par leur moyen, pas plus que par des maîtres en théologie ou des guides religieux quelconques. J'ai un grand respect pour les ministres de la religion et les interprètes de la Parole de Dieu ; mais en fait, ils n'ont eu aucune part dans le développement de ma vie spirituelle.

J'avais dès longtemps remarqué que les écrivains préoccupés de la situation de la femme dans la société et de ses relations avec l'homme, remontaient rarement à une autorité plus haute que celle de saint Paul. Depuis les premiers siècles de l'Eglise chrétienne jusqu'à nos

jours, des hommes appartenant à toutes les nuances de l'opinion religieuse ont parlé ou écrit sur ce sujet. Us ont présenté leurs théories comme Ténoncé de la morale éyangélique ; mais, à part de rares exceptions, ils ne lesT ont pas soumises au contrôle direct de renseignement du Christ et se sont laissés guider par l'interprétation la plus ancienne des principes proclamés par le Christ plutôt que par ces principes eux-mêmes. Par suite, ils sont tombés dans une erreur et une confusion qu'ils eussent évitées en remontant fidèlement et constamment à la source pure des principes, savoir au Christ et à nul autre....

Chez les anciens Israélites, quand la corruption ou le mépris des principes amenait une crise nationale, le cri s'élevait : « A la loi, aux ordonnances I y> Un retour sincère et direct à la loi de Moïse — à cette loi qui, en certains cas, pouvait paraître dure — leur révélait alors que ses prescriptions s'inspiraient d'une souveraine tendresse; car cette loi, sans rien changer aux institutions humaines, y introduisait un principe, en apparence faible et subtil, qui devenait un ferment d'émancipation propre à les transformer par un travail intérieur. Les iniquités sociales qui se pratiquèrent par la suite sous la prétendue sanction de la loi de Moïse, ne furent pas en réalité le fruit de cette législation. Jésus luimême ne disait-il pas aux Juifs : « Vous vous entendez merveilleusement à mettre à néant le commandement de Moïse pour garder votre tradition, lo

Quelque chose d'analogue s'est passé au sein du christianisme. En présence de la confusion qui existe parmi les écrivains chrétiens et matérialistes relative-

DANS lA RETRAITB 229

ment à la portée sociale de certains principes du christianisme, j'en appelle au Christ, et au Christ seul, non aux Eglises, ni à la tradition, ni aux dogmes, ni même à un apôtre, à cet apôtre qui déclare lui-même, après avoir parlé de questions d'intérêt social : a C'est un conseil, non un ordre que je vous donne. » Il y a ici quelqu'un de plus grand que saint Paul ; il est temps de nous en souvenir.

J'en appelle donc au Christ, comme à l'unique source de ces vérités essentielles et éternelles que la sagesse nous commande d'appliquer aux différentes transformations et au développement graduel de la société humaine.

De tout temps, en particulier dans la période sombre qui précéda la Réformation, il y eut une minorité silencieuse dont la vie tout entière fut une protestation contre l'enseignement capricieux et variable de l'Eglise concernant la femme ; et à l'époque de Luther et des Puritains, cette minorité croyante protesta de même contre l'étroitesse des interprétations de l'Ecriture en cette matière. Je ne sais vraiment à quoi nous devrions donner le nom d'Eglise, si ce n'est à cette phalange d'hommes et de femmes de foi qui, à travers les âges, ont reflété l'enseignement du Christ dans son intégrité, trouvant dans leur amour pour la vérité et pour leurs frères les clartés dont ils avaient besoin. Tous ces croyants ont affirmé l'égalité de l'homme et de la femme, celle de toutes les races humaines. L'égalité proclamée par le Christ a des bases aussi larges que profondes. Aussi longtemps que ce principe n'aura pas été admis par la chrétienté, reconnu par la loi et par la

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religion, le malaise, la misère, les torts et les injustices continueront de subsister.

Chez les pauvres noirs des Etats-Unis, avant leur affranchissement, l'intelligence avait été si fortement aiguisée par les fers de Tesclavage, que les moins éclairés d'entre eux avaient réussi à découvrir d'eux-mêmes le principe émancipateur tant redouté de ceux qui s'attribuent le monopole de tous les privilèges. Accroupis parmi les cannes à sucre, ils interrogeaient avidement les Ecritures, y cherchant la condamnation de l'esclavage; et les arguments que ces pauvres nègres surent tirer de leurs secrètes recherches parurent si irréfutables, si dangereux à leurs maîtres, que ceux-ci jugèrent prudent d'interdire la lecture de la Bible à tous leurs esclaves.

Est-il besoin de le dire, ce n'est pas en consultant Moïse ou saint Paul, mais en fixant leur regard sur le Christ, que ces esclaves découvrirent que la liberté et l'égalité sont la loi divine pour l'humanité. De même, c'est en attachant fixement sur le Christ un regard rendu plus pénétrant par la souffrance et par l'étude solitaire d'un état de choses qui leur paraissait contraire à l'idéal divin de justice, qu'une minorité silencieuse de femmes, dans tous les temps et plus encore dans ces dernières années, a été conduite à des conclusions qui, formulées plus tôt, eussent été qualifiées de dangereusement révolutionnaires.

L'économiste français Bastiat, homme doux et humble, mais d'humeur plutôt morose, décrit comme suit le principe qui a régné et règne actuellement dans notre société en opposition au principe proclamé par le Christ :

DANS LA RETRAITB 231

Il y a dans Téconoinie de la société un élément qui» depuis le moment où il a fait sa première apparition dans le monde et jusqu'au jot(r, s'il vient jamais, où il aura complètement disparu, a affecté et continuera d'affecter de plus en plus le mécanisme social tout entier; il finira par altérer, au point de les rendre méconnaissables, les lois de l'harmonie sociale. Cet élément est la spoliation. On pourrait croire que nous avons à faire ici à un fait accidentel et exceptionnel, à un désordre passager indigne d'arrêter l'attention de la science. Mais, en réalité, il n'en est rien ; au contraire, dans les traditions de famille, dans l'histoire des nations, dans les activités physiques et intellectuelles des classes, dans les projets et les plans des gouvernements, la spoliation occupe une place aussi prépondérante, ou peu s'en faut, que la propriété elle-même.

Pénétrez dans la hutte du chasseur sauvage, ou dans la tente du berger nomade, quel spectacle frappera vos regards? La femme, maigre, pâle, défigurée, l'air effrayé, vieillie avant l'âge, porte seule le fardeau des soucis du ménage, tandis que le mari reste nonchalamment étendu. Quelle idée pouvons-nous nous former ici de l'harmonie de la famille ? L'idée elle-même a disparu, car ici c'est la force qui rejette sur la faiblesse le poids du travail ; et combien ne faudra-t-il pas d'années d'efforts avant que la civilisation n'ait sorti la femme de cet état de dégradation t

La spoliation, dans sa forme la plus brutale, armée du feu et de l'épée, remplit les annales du monde. Et ce n'est pas seulement au corps qu'elle a imposé son joug, mais encore à la conscience, réalisant ainsi une chose qu'on eût crue impossible, — l'esclavage mental.

O Liberté, nous t'avons vue traquée de pays en pays, écrasée par la conquête, gémissant sous l'oppression, insultée dans les cours de justice, bannie des écoles, tournée en ridicule dans les salons, caricaturée dans les ateliers, dénoncée dans les Eglises! Il semblerait que tu dusses trouver un reiîige inviolable dans la pensée; mais si tu

dois capituler jusque dans ce dernier asile» que devient l'espérance des siècles, le progrès tant vanté de la race humaine?

La spoliation est un phénomène trop universel, trop constant, pour qu'il nous soit permis de lui attribuer un caractère purement accidentel.

Ces accents mélancoliques éveillent en mon cœur, à l'heure présente, un douloureux écho. Ils sont comme un long soupir prophétique annonçant la défaite, défaite qui se renouvellera sans cesse jusqu'à ce que le monde se reconnaisse vaincu et qu'intervienne le suprême triomphe que nous invoquons lorsque nous répétons chaque jour : « Que ton règne vienne ! »

L'enseignement qui ressort des grands actes typiques du Christ n'est pas moins profond que celui qui découle de ses paroles. Ces actes avaient une signification suprême et éternelle, tandis que plusieurs des conseils donnés par saint Paul avaient un caractère transitoire.

Au nombre des actes du Christ destinés à poser un principe directeur de la vie sociale, les plus frappants sont ceux qu'il a accomplis envers les femmes. Dans tous les exemples importants où la femme est en cause, je remarque que le Christ accompagne chaque cas particulier, qu'il s'agisse d'une grâce ou d'un refus, d'un acte libérateur.

Dans une scène mémorable, il affranchit une femme de la servitude de la loi. Aux yeux de ceux qui en furent témoins, cette action dut paraître celle d'un dangereux niveleur ; car tandis que, d'une part, à la stupé-

DANS LA RETRATTE 233

faction des assistants, il libérait complètement cette femme des conséquences d'une loi tyrannique, de Tautre» il imposait aux hommes présents, et implicitement à tous les hommes, lobligation à laquelle ils avaient essayé lâchement de se soustraire en faisant peser uniquement sur la femme qui la violait le châtiment terrible prescrit par leurs ordonnances barbares. Ils sortirent tous, ne pouvant supporter l'éclat de cette lumière qui tombait sur leurs consciences coupables. La femme demeura seule et libre.

Libre, elle l'était en effet, non à la façon dont l'entendent certaines personnes qui confondent liberté avec licence, oubliant que s'imposer une contrainte est aussi faire usage de la liberté, mais libre quant à la dure sentence rendue par la justice humaine, et libre aussi à l'égard de la servitude intérieure.

L'émancipation accordée à une autre femme marquée d'une tare héréditaire, n'est pas moins significative. D'un mot il rompt des chaînes que la tradition avait rivées depuis des siècles, et il élève cette humble femme de la position de « chien de Gentil » acceptée par elle, à une situation plus haute même que celle réservée « aux brebis de la maison d'Israël ».

Dans une autre occasion, sa parole libératrice : « Va en paix 1 i> et l'hommage tendre et respectueux qu'il rend à la paria mise au ban de la société, contrastent singulièrement avec la remontrance sévère qu'il adresse à son hôte, si satisfait de lui-même, si fier de sa situation honorable dans le monde, et qui exprimait son étonnement de ce qu'un prophète ne sût pas « quelle sorte de femme i» le touchait.

A une autre, courbée par la maladie, il dit avant même qu'elle eût ouvert la bouche : « Femme, tu es délivrée I » Et aux formalistes qui lui objectaient la loi, il répond avec une sainte indignation : « Et cette fille d'Abraham que Satan tient liée depuis dix-huit ans, ne fallait-il pas la délivrer de cette chaîne le jour du sabbat? »

Dans un autre cas encore, c'est une chétive créature qui cherche à se dissimuler dans la foule ; il la délivre d'une longue et pénible infirmité, l'affranchissant du même coup d'une perpétuelle dépendance à l'égard de la science médicale de son temps. Elle avait souffert toute sa vie non seulement de son mal, mais encore de l'application répétée de remèdes inefficaces; elle était ruinée de corps et de biens. « J'ai senti une vertu sortir de moi, » dit-il après qu'elle eut simplement touché le bord de son vêtement. Cette vertu communiquée lui apporta la guérison parfaite et définitive ; elle aussi était libre.

Un dernier exemple. Sur le chemin descendant de la colline où était située la ville de Nain, il rencontre un cortège funèbre qui se rendait au cimetière dans la vallée. Une veuve accompagnait le corps de son fils unique, porté dans une bière à ses côtés. Elle ne vit point le Sauveur ; ses yeux étaient obscurcis par le chagrin et les larmes ; elle ne prononça pas une parole. Il n'attendit pas qu'elle parlât, mais « quand il la vit il fut ému de compassion pour elle », et il la délivra du fardeau qui oppressait son cœur brisé en lui rendant son fils perdu.

Les tyrannies, les opprobres et les infirmités dont

le Christ délivre chacune de ces femmes, avaient tous un caractère différent, et cette variété rehausse encore la portée de son intervention en leur faveur. Lorsque nous le voyons donner l'exemple du devoir filial et de l'affiection, affirmer la sainteté du mariage, prescrire Tobéissance aux lois dignes d*ètre obéies, nous reconnaissons que sa justice dépasse de beaucoup la justice des Pharisiens de son temps — ou de ceux d'aujourd'hui. De même, il me semble impossible, pour quiconque étudie loyalement sa vie et son enseignement, de ne pas reconnaître qu'il a présenté le principe de l'égalité de tous et du respect de la personne humaine comme devant être la base de notre vie sociale. Â certaines époques et dans une certaine mesure, ce principe a été mis en pratique dans les rapports entre les hommes ; mais il est resté lettre morte en ce qui regarde toute une moitié du genre humain, celle précisément à laquelle le Christ l'a appliqué d'une manière si éclatante- Non, ce n'est pas à une autorité ou à un enseignement humain quelconque que je dois les convictions qui m'ont soutenue à travers la vie. Mon enfance s'est écoulée à la campagne, loin des villes, près d'un père et d'une mère qui réalisaient ce que doivent être un homme et une femme dignes de ce nom. On ne voyait guère de pasteurs ou de ministres dans nos environs. L'église de la paroisse était à deux milles de notre habitation; nous nous y rendions consciencieusement chaque dimanche pour entendre un brave pasteur nous enseigner, du haut de la chaire, probablement tout ce qu'il savait

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des choses de Dieu. Mais ses paroles passaient, sans même les effleurer, sur les sombres pensées de révolte qui obsédaient mon âme.

De bonne heure je fus hantée par les problèmes qui s'imposent plus ou moins à tout esprit réfléchi. D'année en année, cette obsession se fit plus tyrannique. Il me semblait que tout allait mal dans le monde. Par une intuition étrange, avant que mes yeux n'eussent contemplé la réalité, j'eus la vision des plus poignantes misères de la terre, des injustices, des inégalités, des cruautés pratiquées par l'homme sur l'homme, par l'homme sur la femme.

Je traversai ainsi une longue année d'obscurité durant laquelle, pour calmer l'angoisse de mon cœur et l'inquiétude de mon esprit, j'éprouvai le besoin de déposer ce fardeau aux pieds de Dieu dont le nom, m'avait-on dit, était Amour. Mais je le redoutais, ce Dieu, je fuyais sa présence, jusqu'à ce que la grâce me fut enfin donnée de me lever et, comme Jacob, d'engager avec l'Etre mystérieux une lutte dont l'issue devait être la mort ou la délivrance. Et une fois de plus, on entendit monter de la terre vers le ciel le cri suprême : « Dieu ! qui es-tu? où es- tu? pourquoi en est-il ainsi des créatures que ta main a formées ? »

Je luttai seule, tantôt perdue dans les profondeurs solitaires des bois et des forêts de pins qui environnaient notre demeure, tantôt sur la pente de quelque coteau isolé, parmi le thym et la bruyère sauvages, temple silencieux où l'on ne percevait d'autre son que le cri plaintif du courlis, le bourdonnement des abeilles ou le bêlement lointain des agneaux. Je passai des

heures, des jours, des semaines dans ces retraites, cherchant la réponse aux tourments de mon âme et la solution des problèmes obscurs qui lagitaient. Lorsque j'y songe, je sens que la crise se serait terminée dans la défaite et la mort, si le Sauveur n avait communiqué au jeune lutteur quelque chose de cette force qui le soutint lui-même pendant sa nuit d*agonie, à Gethsémané, alors que « sa sueur était pareille à des grumeaux de sang qui tombaient à terre ï>.

Ce ne fut point une victoire prompte ni facile. Le combat reprit plus tard, quand commencèrent à m*apparaitre dans leur réalité ces souffrances humaines que je n'avais fait que pressentir. Plus tard encore vint l'action, la lutte au dehors, et, en même temps. Dieu soit loué, la lumière, l'espérance et les directions qu'il ne refuse jamais à ceux qui cherchent, qui demandent et qui frappent, secours qui devient pour eux a une ancre de l'âme ferme et assurée ».

Mes amis comprendront pourquoi, le regard attaché sur mon Libérateur, j'ai, dès ce moment, pris pour devise les paroles du poète Whittier que j'ai mises en tète de mon humble petit Storm-Bell :

Whereuer Freedoms uanguard goes, Where stand or fall her friends or foes, I know the place that should be mine *.

Ils comprendront aussi pourquoi, depuis longtemps,

* Partout où s'avancent les pionniers de la liberté, partout où luttent et tombent ses amis et ses ennemis, Je sais quel est le poste que Je dois occuper.

238 JOSÉPHINB-B. BUTLER

j'ai choisi ma place — oh I avec quel contentement I — près de cette femme, « la femme de la ville qui était pécheresse », de laquelle il dit — lui, son Libérateur et le mien — ce qu'il peut aussi dire de moi: « Elle n a pas cessé de me baiser les pieds. »

{Storm-BelU janvier 1900.)

Trentième anniversaire de la Fédération

Message de Joséphine Butler lu à Neuchfttel le 28 Septembre J905.

Chers amis,

Lorigine de notre œuvre, qui s'est si merveilleusement développée, remonte beaucoup plus loin qu'on ne se l'imagine généralement, et vous serez peut-être étonnés de ce que je vais vous apprendre à ce sujet.

Je désire d'abord mettre en lumière deux vérités qui me semblent confirmées par ce que nous savons de la genèse de toute évolution importante de la race humaine dans le passé. La première de ces vérités, ou de ces principes, est que pour produire un mouvement de nature vitale et spirituelle, i7 faut que quelqu'un souffre. Quelqu'un doit passer par un douloureux travail de l'âme avant qu'un tel mouvement puisse être enfanté à la vie extérieure. Il en fut ainsi pour le plus grand des mouvements dans le temps et dans l'éternité : l'éclosion de la foi chrétienne. Dans ce but, Jésus-Christ souffrit — dans quelle mesure, nous ne le comprenons qu'en

partie, car nous ne pouvons sonder la profondeur infinie d'une semblable souffrance ! UEcriture parle du « travail de son âme ». Je suis convaincue que la naissance de tout principe ou de toute vérité vraiment vitale doit être et est toujours précédée, à un degré quelconque, d'une souffrance, d'un m travail de Fâme ».

Ceux qui se joignent à ce mouvement ne sont pas tous appelés à souffrir, loin de là ; les souffrances d'ailleurs vont en diminuant à mesure que le temps marche. La vérité, une fois née dans le monde, entraîne avec elle les convictions et l'adhésion intellectuelle d'un grand nombre d'esprits justes et honnêtes. Sans doute les labeurs, les fatigues, les déceptions et les luttes intérieures attendent encore ceux qui s'enrôlent au service de la bonne cause ; mais il est rare qu'ils aient à passer par la lente et silencieuse période de gestation qui précède l'apparition d'un enfant vivant dans le monde.

Il y a là une étroite analogie avec ce que Jésus-Christ a dit de la vie cachée de la semence jetée en terre. Le Royaume des cieux, dit-il, est semblable à la plus petite des graines ; elle tombe en terre, y demeure longtemps cachée à tous les yeux, morte en apparence. Mais, avec le temps, une jeune plante parait ; elle croit et devient un arbre si grand que les oiseaux du ciel viennent s'abriter dans ses branches.

La seconde vérité qui ressort pour moi de notre expérience passée est que tout mouvement d'origine divine, c'est-à-dire qui prend sa source dans la volonté de celui qui est le Dieu de toute justice, est et doit être prépari par la prière ; il faut qu'il puise son inspiration en Dieu.

C'est pourquoi, à la question : « Notre mouvement

fut-il, à l'origine, un mouvement chrétien? » je dois répondre : « Oui, il le fut » — mais pas dans le sens où certains l'entendent, ou plutôt le mésentendent, certains qui, comme le professeur Fournier, pensent qu'un grand nombre de chrétiens orthodoxes, « des femmes et des pasteurs », se levèrent en Angleterre, au nom de la religion, pour prendre la direction de ce mouvement. C'est là une erreur complète, et je montrerai tout à l'heure qu'il est tout aussi faux de dire que le mouvement abolitionniste fut un mouvement religieux, que d'affirmer, comme on le fait d'un autre côté, qu'il a graduellement dévié de son point de départ en admettant dans ses rangs « des païens et des publicains )>, des athées, des socialistes, tous gens dont le concours est, dit-on, un danger pour la cause.

Cela peut paraître paradoxal, mais je dois à la vérité de dire à mes amis les plus dévoués que si ce mouvement eut sa source en Dieu, s'il fut secrètement préparé par des années de recueillement et de prières silencieuses, il fut toutefois loin d'être patronné par les chrétiens au début. En fait, les Eglises ne daignèrent que peu à peu et très lentement condescendre à examiner la question. Evêques, pasteurs, ministres de différentes dénominations couvrirent notre petit groupe d'initiateurs de tout le dédain que nous leur inspirions.

Nos premières années d'activité allumèrent un incendie, grâce à l'explosion de colère que suscita notre cri de révolte contre l'injustice. La masse de la population, c'est-à-dire la classe moyenne et la classe ouvrière, cette dernière surtout, se leva contre la législation que nous dénoncions, parce que c'était une « législation de

242 JOSÉPHINB-E. BUTLER

classe ». Cest ce fait qui, comme un coin, s'enfonça dans Tâme du peuple anglais, — le fait que les hommes des classes privilégiées avaient renversé les vieilles garanties inscrites dans notre Constitution depuis le temps du roi Jean ; et cela afin que leurs fils pussent tirer avantage — du moins ils se l'imaginaient — de la ruine des filles du peuple.

La colère du peuple se propagea rapidement ; elle retentit jusqu'au Parlement et émut nos législateurs. Avec le temps, elle gagna les Eglises, et le pays devint un véritable champ de bataille où on luttait pour Injustice^ en dehors de toute considération religieuse. Je reconnais que parmi nos amis ouvriers, il y avait, particulièrement en Ecosse, quelques groupes d'hommes pieux qui, sans bruit, se réunissaient pour prier en faveur de la cause ; mais le grand levier fut toujours la question de justice et celle de l'égoîsme de classe.

Il est juste d'ajouter que dans les classes supérieures, quelques personnalités furent avec nous dès le commencement, esprits d'élite que cette législation outrageait dans leur sentiment de la justice. Plusieurs étaient des membres du Parlement dont je bénis la mémoire. D'autres étaient des ecclésiastiques, tel que le chanoine Fowle, qui scandalisa son auditoire en prêchant plusieurs dimanches de suite, en pleine cathédrale, contre la réglementation ; tels encore mon mari vénéré avec quelques-uns de ses collègues, et un seul évêque dont la largeur de vues s'expliquait sans doute par le fait qu'il avait exercé son ministère dans les colonies, où il avait appris bien des choses au contact des pauvres indigènes de son diocèse.

Quelques-uns des plus distingués de nos premiers collaborateurs, y compris Sir James Stansfeld, étaient des unitaires. Je crois bien que nos chrétiens évangéliques d'aujourd'hui ne les revendiqueraient pas pour être des leurs. Nous ne demandions jamais à nos adhérents quelles étaient leurs convictions religieuses, ou même s'ils en avaient. Nous tendions la main à tous ceux qui venaient à nous. Dans le nombre se rencon* traient beaucoup de a malcontents y>, pauvres gens que la société avait durement traités ou qui avaient cruellement souffert de l'injustice, existences manquées qui attendaient une réparation; tous gens dont les malheurs criaient au ciel, bien qu'eux-mêmes n'eussent jamais su faire monter le soupir d'une prière vers Celui qui a porté toutes nos douleurs.

Je reviens maintenant à la question : avons-nous réellement renié notre origine essentiellement chrétienne, ou n'avons-nous pas accueilli dès le commencement tous ceux qui voulaient la justice, indépendamment d'aucun credo politique, religieux ou autre?

Il est nécessaire de se rappeler que l'Angleterre, alors comme aujourd'hui, avait sous sa dépendance des contrées éloignées, habitées par des races de religions très différentes. Dès le début de notre activité nous eûmes à tenir compte de ce fait; nous comprimes que nos principes devaient embrasser tous ceux qui, dans quelque pays que ce fût, avaient à souffrir de la tyrannie que nous étions appelés à combattre, et tous ceux qui, au nom de l'humanité et de la justice, protestaient contre cette tyrannie.

2i4 JOSÉPHINB-B. BUTLBR

Je reproduis ici une lettre que je reçus de Tlnde le 28 juin 1870. Notre campagne en Angleterre avait commencé à la fin de 1869» de sorte que ce message nous arrivait six mois après, témoignant que notre action avait déjà éveillé des échos sur les rives lointaines des possessions britanniques. Cette lettre émane d'un magistrat hindou de Bombay, Dadoba Pandurung, gradué de rUniversité de cette ville et juge de paix du district. Elle est trop longue pour que je la donne tout entière, j'en cite seulement le passage essentiel :

... Aux Indes, les agents subalternes du pouvoir exécutif sont des hommes de la dernière catégorie, dépourvus de tout sens moral. Par contre, un certain fonds de simplicité et de modestie, joint à une tenue relativement convenable» se retrouve encore à Tétat de vertus cachées chez nos malheureuses femmes tombées. Le fait suivant confirme cette assertion et prouve toute l'horreur qu'inspire à ces pauvres créatures sans défense, la loi qui les met à la discrétion de ces fonctionnaires de bas étage en vue d'une pratique dégradante et tyrannique. A peine eut-on connaissance à Bombay de la mise en vigueur des c Actes », qu'environ trois mille de ces malheureuses s'enfuirent de la ville et se dispersèrent dans les campagnes où, à l'insu de tous, elles périrent de faim, abandonnées et sans secours....

J'ai trouvé la réponse aux préoecupations qui m'assiégeaient depuis longtemps, dans une lettre à vous adressée. Madame, par miss Mary Carpeater, et que le Times oflndia a publiée. Cette lettre m'a révélé l'existence de la noble « Association nationale des Dames », fondée pour obtenir le rappel des Actes, association digne d'exciter la sincère admiration de quiconque, sous quelque climat et dans quelque pays que ce soit, se soucie du bien de son peuple.

Vous excuserez. Madame, un pauvre Hindou de la li-

DANS LA RKTRAITB 1246

berté qu'il prend de vous exprimer sa profonde sympathie pour votre entreprise philanthropique.

Votre respectueusement dévoué,

Dadoba Pandurung.

De semblables appels nous vinrent aussi de Hong- Kong, du Cap de Bonne-Espérance, du Canada, d'Australie et d'autres points du monde. Nous était-il possible de les repousser? De l'Inde, ces témoignages abondaient, émanant de parsis, de bouddhistes et de mahométans, tous amis fervents de la justice. C'était comme l'écho du cri du Macédonien à l'apôtre Paul : « Passe et viens nous secourir. »

Dès les premiers temps, nous eûmes l'adhésion et l'appui de nobles Israélites. Je mentionnerai Samuel Montagu, membre du Parlement pour Whitechapel, le quartier juif de Londres. Cet « Hébreu fils d'Hébreux » nous donna son concours individuel et politique. Plusieurs membres de la famille de Montefiore se joignirent à nous. Le grand rabbin de Londres nous aida également. Nous reçûmes en même temps des lettres d'adhésion du grand rabbin de Paris, Zadok Kahn, du grand rabbin de Bruxelles, Âstruc, et de Ben Israël, grand rabbin d'Avignon. Ce dernier nous envoya, à mori mari et à moi, un livre remarquable dont il était l'auteur, sur les héroïnes et les femmes célèbres, prophétesses et autres, des temps hébraïques. Cet ouvrage témoignait d'une étude intelligente de l'Ancien Testament, ainsi que d'un profond respect inné pour la femme.

Ces Israélites dont je viens de parler ne peuvent certainement pas être classés parmi les chrétiens ortho-

doxes. Malgré cela, nous sentions qu'ils étaient une force pour nous.

Je citerai encore un autre Hindou distingué, Babu Keshub Chunder Sen, qui se joignit à nous lors de la constitution d*une première section britannique de la Fédération, en 1875. Il fut nommé membre de notre premier comité international, fondé à Liverpool où nous résidions à cette époque. Dans ce comité prirent place des hommes de toutes les opinions, voire même de véritables agnostiques. Keshub Chunder Sen fit un séjour dans notre maison de Liverpool. Nous ffimes tous frappés de l'élévation de son esprit et du calme sublime qu'il puisait dans sa conviction profonde que le bien finirait par triompher du mal. Il n'était pas chrétien.

Je crois, chers amis, en avoir dit assez pour vous montrer que nous groupions autour de nous tous ceux qui voulaient la justice ou qui avaient à souffrir de l'injustice. Toutefois, j'ai dit en commençant qu'à la source même de ce grand mouvement il y avait eu une semence, une semence cachée; en d'autres termes, nous avions reconnu la nécessité absolue d'un secours divin et surnaturel dans une aventure aussi redoutable. n y avait eu des prières.

Me sera-t-il permis de rappeler dans quel ordre, sous l'influence de l'esprit d'En Haut, individus et sociétés vinrent peu à peu prendre rang parmi nous ? Par une curieuse analogie, ce recrutement suivit précisément la même marche que dans la grande lutte contre l'esclavage des noirs, aux Etats-Unis, qui eut contre elle.

comme vous le savez, la grande majorité des Eglises.

Nos tout premiers adhérents furent des quakers» membres de ce corps tranquille et pacifique connu sous le nom de « Société des Amis », dont Faide active et pratique est toujours au service de toutes les souffrances dans le monde, en vertu de la règle posée par son fondateur, George Fox, qui institua dans son sein le « Comité de la Souffrance ». La noble tâche de ce comité, lequel n*a pas cessé de fonctionner jusqu'à ce jour, est de rechercher toutes les manifestations de la souffrance, sous quelque forme et dans quelque pays que ce soit, pour s'efforcer d'y porter remède. Ces chers amis nous secondèrent dès le début. Je me sens pressée de nommer quelques-uns de ceux qui nous aidèrent en secret de leurs prières silencieuses, et en public par leur admirable courage. Je fais allusion en particulier à mes chères camarades, Margaret Tanner et Mary Priestman. La première vient de nous quitter, la seconde est aujourd'hui âgée et infirme. Représentezvous ces deux dames assises en face de moi et tenant conseil. Â la question : «Que faire?» l'une d'elles répond : « Il faut soulever le pays I » Brave créature, si douce, si parfaitement quakeresse, et cependant convaincue qu'à nous trois, pauvres femmes, nous allions soulever le pays I En vérité. Dieu se sert « des choses faibles du monde pour confondre les fortes ».

C'est ainsi que se forma progressivement notre « Association nationale des Dames », la mère, ou plutôt la grand'mère de toutes les sociétés dans lesquelles les femmes ont travaillé depuis lors.

J'aimerais aussi rappeler le souvenir de plusieurs

JOSÉPHINB-B. BUTLER

quakers éminents de Birmingham, dont quelques-uns sont encore vivants, et citer le nom de Edward Backhouse, de Sunderland, dont la générosité princière nous fut d'un grand secours pendant la période la plus difficile de notre campagne. Leurs noms à tous sont écrits là-haut.

Après les quakers, les sociétés religieuses qui nous fournirent des adhérents furent d*abord les communautés les plus modestes : les méthodistes primitifs, les chrétiens bibliques, les méthodistes unis ; puis les wesleyens qui devinrent par la suite un puissant appui pour notre cause, sous la direction du regretté Hugh Price Hughes, un Gallois au cœur chaud, abolitionniste convaincu et défenseur éloquent de la justice. Suivirent ensuite, mais lentement, très lentement et en se plaçant à des points de vue très divers, les baptistes, les congrégationalistes ; parmi eux, il y en eut qui ne saisirent qu'à la longue et avec beaucoup de peine la véritable portée de notre mouvement.

Les Eglises d*Ecosse furent également lentes à se décider ; le calvinisme étroit de certaines d'entre eUes paralysait leurs sympathies en notre faveur. Il y eut cependant deux hommes distingués qui se prononcèrent courageusement pour nous dès 1869. Ce furent D*" Guthrie et D^ Duff, ce dernier missionnaire aux Indes. En outre, quelques années plus tard, il se constitua à Edimbourg, à Glasgow et à Bridge of Âllan, divers groupes abolitionnistes très actifs, composés d'hommes et de femmes, de femmes surtout, qui ont travaillé jusqu'à ces derniers temps avec une ténacité et une persévérance tout écossaises.

DANS lA REniAITB

Je crois avoir suffisamment répondu au double reproche qui nous est adressé : d'une part, d*ètre infidèles à nos origines ; de Tautre, d*ètre un parti de piétistes à vues étroites.

Permettez-moi maintenant, chers amis, d'ajouter quelques mots sur un sujet qui trouble, j'en suis sûre, bien des esprits à l'heure actuelle. Je pense que vous êtes comme moi convaincus que le christianisme, l'Eglise authentique du Christ — je prends cette appellation dans son sens le plus large — n'est pas exclusive^ mais inclusive. Lorsque les disciples du Christ virent un homme qui chassait les démons et qui n'était pas des leurs, ils voulurent l'en empêcher. Que leur dit le Maître ? « Ne Ten empêchez point, car celui qui n'est pas contre nous est pour nous. » Il ne nous est pas dit que cet homme se joignit jamais au cercle des disciples ; et toutefois le Maître a dit de lui : // est pour nous. J'ai connu beaucoup d'hommes droits qui consacrent toute une vie de labeur à chasser les mauvais esprits, l'esprit de tyrannie, d'oppression et d'injustice, et à ces serviteurs-là notre Juge à tous dira : Cela va bien.

n y a bien des âmes en dehors de la sphère du christianisme dans lesquelles l'esprit du Christ est à l'œuvre ; et s'il y en a qui ont pris une attitude nominalement hostile au christianisme, c'est ce même esprit qui les y a poussées, en leur ouvrant les yeux sur l'infidélité manifeste de l'enseignement des Eglises et sur l'intolérance des gouvernements soi-disant chrétiens. La véritable Eglise du Christ est plus large que toutes nos sectes et que tous nos credo. Dans certains de ces

250 JOSBPHINE-E BUTLER

credo, notre Dieu a été si défiguré, si caricaturé, diraije, que beaucoup se sont révoltés, en apparence du moins, car leurs cœurs, en réalité, ne se sont pas éloignés du vrai Dieu.

Le malheureux fils du patriarche Isaac, cette pauvre dupe qui, dans une heure fatale, avait vendu son droit d'aînesse pour un misérable plat de lentilles, s'écria dans l'amertume de son cœur : « N'as-tu qu'une seule bénédiction, ô mon père ? Bénis-moi, moi aussi, ô mon père ! » Oui, le Père céleste bénira le fils apparemment rejeté. Il a plus d'une bénédiction pour les fils des hommes, pour ceux qui, quelque égarés qu'ils soient, redisent au plus profond de leur cœur le cri désespéré d'Esaû.

Le Bon Berger disait : « J'ai encore d'autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie ; il faut aussi que je les conduise et elles entendront Ma Voix! » Je m'en tiens à cette parole.

Vous excuserez, chers amis, cette expression de mes plus intimes convictions. Je ne parle pas en orthodoxe, membre d'une Eglise quelconque, mais comme quelqu'un à qui les souffrances et l'amour ont appris qu'aucun membre de la famille humaine n'est oublié du Père qui l'a rachetée, et dont le nom est Amour.

Prophètes et Prophctesscs

Combien nous avons besoin de prophètes et de prophétesses dans ces temps où Tair est rempli de clameurs et de voix si diverses : voix railleuses, voix gémissantes et lamentables, faux prophètes, esprits de mensonge, adorateurs des démons, matérialistes * I

La promesse nous est faite dans les Saintes Ecritures que Dieu enverra de vrais prophètes et de vraies prophétesses dans les derniers jours. Où sont-ils ? Pourquoi cette promesse n'est-elle pas abondamment accomplie ? Elle se réalisera si nous, qui croyons à sa Parole, nous nous unissons pour demander son accomplissement.

Que signifie un prophète? que signifie le mot de prophétiser ? Comprenons-le bien. Ce mot ici ne signifie pas la prédiction d'événements futurs. Assurément, ceux qui sont enseignés de Dieu et qui vivent dans son intimité reçoivent, plus que d*autres , des lumiè-

* Brochure parue en anglais et en français en 1896.

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depuis sous le nom de « lois de Kepler », et qui a servi de base à Newton pour d'autres découvertes plus merveilleuses encore, le savant répondit avec une humilité vraiment chrétienne : « Je n'ai fait que repenser les pensées de Dieu. »

Il règne dans le monde et dans l'Eglise elle-même toutes sortes de traditions erronées. Les chrétiens, pour leur part, ont contribué à répandre et continuent à propager de génération en génération des notions et des maximes qui expriment des demi-vérités, des vérités légèrement altérées ou même complètement faussées, lesquelles, examinées attentivement et loyalement, n'ont aucun fondement dans l'enseignement du Christ.

11 y a une cinquantaine d'années, on entendait professer couramment, même sous le couvert du christianisme, que l'impureté chez la femme est un plus grand péché que l'impureté chez l'homme, et l'opinion publique acceptait aveuglément cet enseignement.

Telle n'est point la pensée de Dieu ; telle n'était pas celle de Jésus-Christ lorsque, dans le temple de Jérusalem, répondant à ses perfides interlocuteurs, il leur lançait cette foudroyante apostrophe qui est en même temps un sublime et éternel verdict : « Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette le premier la pierre. »

De nos jours encore, il circule à l'égard de questions qui sont d'un intérêt vital pour les nations, une quantité d'idées fausses que les honnêtes gens adoptent de bonne foi et qui ne pourront être dissipées et détruites que par le souffle puissant de l'Esprit de Dieu animant des Prophètes et des Voyants, auxquels il fera connaître ses pensées et dictera ses paroles.

DANS LA RBTRAJTE 255

Ces Voyants et ces Prophètes, s'ils sont fidèles à leur mission, ne seront pas populaires. Beaucoup parmi les humbles et les petits les écouteront avec joie, mais le monde les haïra. La morale conventionnelle n'aime pas qu'on la dérange ; et il n'est pas aisé de déraciner des préjugés séculaires, qu'ils soient respectables ou non.

Jamais l'Eglise et la société n'ont eu besoin de Voyants comme aujourd'hui. En face de toutes les questions qui se posent à l'heure actuelle, il est permis de se demander dans quelle mesure nous avons recours à la lumière d'En Haut pour les élucider. Combien y en a-t-il parmi nous qui demandent, qui cherchent, qui heurtent jusqu'à ce qu'ils aient saisi la pensée de Dieu concernant ces problèmes ?

Ceux qui le font — c'est le petit nombre — ne peuvent plus se laisser guider par leur journal ni par l'opinion de la presse en général ou par celle d'une école quelconque, théologique, sociale ou politique; l'autorité des meilleurs et des plus considérés d'entre les serviteurs de Dieu ne satisfait pas davantage leur esprit. Mais, dans la mesure de leurs lumières, ils s'avancent sur les traces des Prophètes du passé.

C'est dans la solitude de l'âme, seul à seul avec Dieu, que ses pensées nous sont révélées. Lorsque, affranchis de l'esprit du monde, nous nous approchons de lui en toute humilité, demandant et recevant son Esprit, a Esprit de vérité qui nous guidera dans toute la vérité », c'est alors que nous apprenons à « penser ses pensées ».

n faut une grande force d'âme pour se retirer ainsi volontairement à l'écart, pour demeurer dans un long

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tête-à-tête avec Dieu et n'écouter que sa voix. Il y a une grande différence entre une telle rencontre et celle que nous allons chercher dans un culte public, entourés de nos frères ; elle exige plus de courage qu'il n'en faut pour affronter l'opposition des hommes ou pour combattre un ennemi visible. Que celui qui en doute en fasse l'expérience, en disant avec une ferme détermination : « Je ne te laisserai point aller que tu ne m'aies béni, » c'est-à-dire que tu ne m'aies introduit dans ton sanctuaire, révélé ta présence et fait entendre ta voix I

C'est là, en la présence de Dieu, à la clarté pénétrante de sa lumière, que l'âme se révèle à elle-même jusque dans ses replis les plus cachés; en sorte que la créature qui a osé rechercher cette entrevue solitaire avec son Créateur tombe, comme Daniel, la face contre terre, dans le sentiment de son néant : « Moi, Daniel, je fus défaillant et malade pendant plusieurs jours. ]»

Alors tout ce qui a rapport à notre moi, notre égoîsme» cet égoîsme subtil qui revêt tant de formes variées, est traqué et chassé de l'âme. Rien de personnel ne peut vivre là où Dieu est présent. Les louanges du monde nous deviennent aussi méprisables que la poussière que nous foulons aux pieds ; l'âme tremble à la seule pensée d'être honorée des hommes ou de se voir attribuer le moindre mérite ici-bas.

C'est alors aussi que le grand ennemi s'approche. D rassemble toutes ses forces pour en accabler la créature qu'il voit profondément humiliée mais pleine d'une sainte assurance, et cherche à lui ravir la bénédiction qu'il sait devoir être le fruit d'une telle rencontre entre l'âme et Dieu. H dispute pied à pied le terrain que, sur

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les pas de son Sauveur, le disciple s*est efforcé de conquérir pendant ces heures tragiques où, poussé par TEsprit, il a été introduit dans la redoutable présence du Dieu saint.

« Jésus fut emmené par l'Esprit au désert pour être tenté par le diable.» C'est dans la solitude, au fort même des attaques désespérées de Satan, que Dieu parle et qu'il nous enseigne quelques-unes de ses plus hautes vérités.

Enfin, découragé par la résistance de l'âme humble et résolue qu'il n'a pu vaincre, l'ennemi se retire pour ne plus revenir. La lumière seule demeure, la lumière cherchée, celle qui révèle la pensée de Dieu. Il plaît alors à notre Père céleste, dans son grand amour et son infinie miséricorde, d'accorder à son enfant une mesure de cette communion que connaissait le saint Hébreu avec lequel « l'Eternel parlait face à face comme un homme parle à son ami. )»

Nous ne sommes pas tous appelés à enseigner ni à proclamer la pensée de Dieu, tous ne sont pas appelés à prophétiser ; mais Dieu nous invite tous à venir à lui, à nous approcher toujours plus près ; et le plus pauvre, le plus faible, le plus ignorant qui se décide à puiser lui*même, directement, sans aucun intermédiaire humain, à la source éternelle de toute connaissance, de toute lumière et de toute vie, devient, qu'il en ait conscience ou non, et en proportion de la grâce qu'il a reçue, un foyer de vie spirituelle et un révélateur de la pensée de Dieu.

La demeure de Jéhovah

Où habite-t-il? Où établit-il sa demeure? — La réponse à cette question nous est donnée dans Esaïe LVII, 15 : « Ainsi parle le Très-Haut, dont la demeure est étemelle et dont le nom est saint : J'habite dans les lieux élevés et dans la sainteté. » Est-ce là la seule demeure de l'Eternel ? — Nous savons qu'il est partout et qu'il est en tout» mais ces paroles nous disent quelle est sa demeure de prédilection. Notre imagination ne parvient pas à concevoir ni à mesurer l'immensité « des lieux élevés et de la sainteté » où il règne. Mais écoutez la suite : « Je suis aussi avec l'homme contrit et humilié, afin de ranimer les esprits humiliés, afin de ranimer les cœurs contrits. )»

Le psaume CXLVII définit d'une manière analogue, en termes concis mais admirables de clarté, ce double caractère de Jéhovah : <i U compte le nombre des étoiles, il leur donne à toutes des noms ; » puis : «c II guérit ceux qui ont le cœur brisé et il panse leurs blessures. » Ainsi l'âme humiliée et le cœur brisé se rapprochent et se confondent, dans la pensée de Dieu, avec « les lieux élevés et la sainteté », avec le firmament et ses millions d'étoiles. Et c'est là qu'il habite, c'est là qu'il fait sa demeure I

Pour que les espérances de ceux d'entre nous qui appellent de tous leurs vœux des Voyants puissent se réa-

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liser, une condition est indispensable : posséder l'humilité vraie.

Cette humilité n'est pas chose facile à atteindre. Son vrai caractère est étrangement méconnu, grâce à la part prépondérante prise par une pseudo-humilité qui est sur les lèvres bien plus que dans le cœur. Il est si facile de confesser dans une assemblée que nous sommes de « misérables pécheurs », de gémir sur notre misère, notre manque de foi, notre impuissance, etc.; mais tout cela nous fait-il avancer de l'épaisseur dun cheveu dans la voie qui conduit à Dieu, et notre attitude envers lui y gagne-t-elle en droiture et en sincérité? — Ce qu'il y a de certain, c'est que pour le plus grand nombre, le mot humilité implique une idée d'incapacité, de faiblesse, d'où découle une disposition d'esprit voisine de la servilité.

Cette humilité -là est la contrefaçon de l'humilité vraie. L'homme vraiment humble est le plus indépendant des êtres ; son attitude à l'égard de ses semblables est toujours pleine de dignité. Celui ou celle qui a reçu de Dieu le don sacré de l'humilité vraie possède une confiance en soi, une assurance qui peut paraître excessive à ceux qui ignorent que la source cachée en est le sentiment d'une dépendance absolue et complète vis-àvis de Dieu. Le disciple qui en arrive là est également prêt à accomplir, dans le silence et l'obscurité, la tâche la plus humble, aussi bien qu'à entreprendre, à l'appel de son Maître et pour le service de ses frères, l'œuvre la plus difficile, la plus considérable, dût-il passer pour un ambitieux.

Il ne songe pas non plus à parler de sa propre fai-

blesse ou à déplorer son incapacité. Il est trop véritablement humble pour se demander s'il est qualifié ou non pour l'activité à laquelle Dieu l'appelle. Il sait que son aptitude ou son inaptitude sont hors de question pour Celui dont il est Tinstrument et qui « fait tout ce qui lui platt au ciel et sur la terre lo, choisissant « ce qui est néant pour anéantir ce qui est )>.

La vraie humilité confère à son possesseur un calme et une dignité extraordinaires, souvent mal interprétés. Il ne se laisse pas influencer par ce que le monde peut penser de lui en bien ou en mal. Cette espèce de sensibilité qui n'est le plus souvent qu'une forme subtile de l'orgueil blessé, ne trouble plus sa paix. Il appartient à Dieu tout entier ; il sait qu'il ne doit compte qu'à lui de ses pensées, de ses paroles et de ses actions, comme si Dieu et lui étaient les seuls êtres existant dans l'univers.

Toutefois le disciple reste homme et ne perd rien de son humanité. Il est dit de Dieu qu'il «trouvait son bonheur parmi les fils des hommes». Dieu aussi est humain, dans le sens le plus tendre, le plus touchant et le plus profond de ce mot.

Nous avons vu que Dieu établit sa demeure dans les lieux élevés et dans les lieux très bas, dans la sainteté et dans le cœur humilié et brisé. A l'âme qui se met humblement au service de l'humanité est réservée une joie divine, pure de tout alliage, à laquelle les préoccupations de l'amour-propre, de l'estime du monde, de l'opinion d'amis chrétiens ou de l'Eglise elle-même n'ont aucune part.

On a fait la remarque qu'une des passions dominan-

tes du jour est la fureur de se mettre en avant, de se faire leader. Cela n'est que trop vrail De toutes parts sévit une fièvre de compétitions qui se manifeste aussi bien dans le domaine religieux et philanthropique que partout ailleurs. Cest à qui arrivera le premier; cest l'ambition de surpasser les autres en beaux et nobles efforts, ambition si subtile qu'elle en devient parfois inconsciente ; c'est le désir secret que le bien que nous faisons soit au moins connu, sinon apprécié au dehors; c'est une susceptibilité extrême quant au rang qui nous est assigné dans l'armée des réformateurs, un besoin instinctif que notre nom ne soit pas oublié sur la liste de ceux qui ont fait des sacrifices pour une bonne cause.

Aucune des formes que revêt l'égoîsme, sans en excepter cette ambition et cette susceptibilité inquiètes, ne peut être extirpée de l'âme si ce n'est par une discipline rigoureuse et austère, imposée par Dieu luimême : <x II s'assiéra et les épurera comme on épure l'or et l'argent. » — « Tout sarment qui porte du fruit , Il l'émonde afin qu'il en porte davantage. » L'opération peut être douloureuse, mais les fruits ainsi obtenus sont meilleurs que si l'amputation n'avait pas été faite.

Il faut que le moi soit absolument exclu du cœur de tout homme ou de toute femme qui sera oint par Dieu Prophète ou Voyant, je ne dis pas chef ou leader.

Dans l'histoire de l'Eglise du Christ, nous voyons des hommes et des femmes qui ont été, par la volonté de Dieu, des chefs, des hérauts, des leaders dans un certain sens. Plusieurs ont pu atteindre le terme de leur carrière sans avoir encouru le risque que Paul redou-

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tait pour lui-même d'être « rejeté », tandis que d autres nont pu achever leur course sans broncher. Dieu voulant ainsi les obliger à reconnaître leur propre faiblesse et à se jeter dans ses bras pour être sauvés par sa grande miséricorde. Enfin il en est qui voient leur route obscurcie par un nuage qui les enveloppe jusqu'à la fin. En pensant à ceux-ci, dignes jadis de notre respect et aujourd'hui encore présents à nos cœurs, nous nous exprimerons avec la plus grande indulgence, nous souvenant de ces paroles : «( Que celui qui est debout prenne garde de tomber, x> et en nous attachant, dans un sentiment d'humilité toujours plus profond, aux pas du Sauveur. Ses paroles sur ce sujet sont claires et formelles. Il dit de lui-même : « Je ne demande pas ma gloire aux hommes ; » et il ajoute : <x Comment pouvez-vous croire, vous qui tirez votre gloire les uns des autres et qui ne recherchez pas la gloire qui vient de Dieu seul? » — « Pour vous, ne vous faites pas appeler Rabbi, car vous n'avez qu'un seul Maître, le Christ, et vous, vous êtes tous frères. N'appelez personne sur la terre votre Père, car vous n'avez qu'un seul Père, celui qui est dans les cieux. Ne vous faites pas appeler Directeurs, car vous n'avez qu'un seul Directeur, le Messie. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur, »

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La céleste vision

« Ce sont des choses que l'œil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, et qui ne sont point montées à l'esprit de l'homme, — des choses que Dieu a préparées pour ceux qu'il aime. »

Ces paroles sont souvent comprises comme se rapportant à la vie à venir, aux magnificences et à la gloire de notre patrie céleste, qu'aucun œil terrestre n'a jusqu'ici contemplées. La seconde partie de la déclaration de l'apôtre ne permet pas de restreindre ainsi cette interprétation : « Mais Dieu nous les a révélées par son Esprit, car l'Esprit sonde tout, même les profondeurs de Dieu. )»

' La révélation de TEsprit n'est donc pas une promesse qui concerne seulement la vie future ; elle se réalise, dans toute sa plénitude, dans l'âme de tous ceux qui, ici-bas sur la terre, la cherchent et l'attendent en toute sincérité et simplicité de cœur.

Il faut savoir imposer silence à toutes les voix de la terre pour que la voix de Dieu, « un murmure doux et subtil, » soit perçue par l'âme attentive. « C'est dans la tranquillité et le repos que sera votre salut, c'est dans le calme et la confiance que sera votre force. »

Combien de fidèles serviteurs de Dieu, « fatigués mais poursuivant toujours, » souffrent de ne pouvoir échap-

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per aux exigences des devoirs quotidiens, eux dont lame altérée du Dieu vivant aspire au calme, au silence qui leur permettraient d'entendre la voix divine I J'entends leurs soupirs de découragement et je sympathise ardemment avec leurs difficultés, car j'ai moi-même fait cette expérience.

« Toutes choses sont possibles à Dieu. }» Cessez de vous débattre contre les circonstances, renoncez à lutter contre le courant, et remettez toutes choses entre ses mains. « Il se fit dans le ciel un silence d'environ une demi-heure, » — sur son ordre les anges eux-mêmes se turent. Il peut, lui, faire le silence tout autour de vous et guider vos pas vers le sanctuaire où vous vous rencontrerez face à face avec lui et où vous entendrez sa voix.

Peut-être me répondrez-vous que lorsque le fardeau des occupations terrestres est allégé, qu'un temps de loisir et de liberté vous est accordé et qu'enfin vous êtes seul en présence de Dieu, même alors il vous est impossible de concentrer votre pensée, de rejeter les préoccupations du dehors et les inquiétudes qui vous assaillent si aisément. « La source d'eau vive » auprès de laquelle vous vous reposez est profonde et abondante, mais vous n'avez « rien pour y puiser ». L'occasion est là, mais l'âme est paralysée et l'esprit sans vigueur.

Encore une fois : « Toutes choses sont possibles à Dieu » et « toutes choses sont possibles à celui qui croit ». Confiez-lui aussi cette impossibilité de goûter le repos, même quand le repos est là. Il connaît votre désir intense de vous approcher de lui ; ce désir, c'est

lui-même qui Tinspire et le fait naître dans vos cœurs pour répondre à son propre désir de s'approcher et de faire de vous un humble Voyant, à qui il révélera les mystères profonds de son amour.

Il est d'autres chrétiens qui ignorent jusqu'à cette soif de l'âme, ou qui, s'ils l'ont connue, ont négligé de la satisfaire. Ceux-là continuent à ajourner, à subordonner les droits supérieurs de la vie spirituelle à ce qui leur parait commandé par leurs devoirs à l'égard du prochain et des œuvres auxquelles ils participent, devoirs sacrés, sans doute, mais devoirs secondaires. Pauvres gens ! Ils sont victimes de cette fièvre d'agitation qui, tout autant que la recherche des honneurs dont j'ai parlé précédemment, affecte notre époque. Il en est même qui tirent vanité de cette agitation et qui se font un point d'honneur de n'être surpassés par personne quand il s'agit de ser\'ir une bonne cause. Ils oublient que l'heure solennelle vient où cette parole retentira à leurs oreilles : « Tu t*es inquiété et tu t'es agité pour beaucoup de choses, une seule chose était nécessaire. » Quoique inspiré par l'amour et non par la colère, que de regrets amers et cuisants ce reproche ne soulèvera-t-il pas dans l'âme qui contemplera alors — avec quel désespoir I — tout ce qu'elle aura perdu et fait perdre à cette humanité qu'elle croyait pourtant servir en sacrifiant ici-bas les exigences de la vie intérieure, de la vie en Dieu, aux besoins tyranniques du monde extérieur I

Quand la fin est proche, que les préoccupations terrestres s'évanouissent peu à peu et que l'âme est appelée à comparaître devant Dieu, la conscience, saisie

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d efiroi, éprouye ce que Shakespeare fait dire à Wolsey à ses derniers moments : « Oh I Cromwell , Cromwell, si seulement j'avais mis à servir mon Dieu la moitié du zèle que j'ai mis à servir mon roi I »

A la clarté de l'éternité» les choses reprennent leurs justes proportions et leur véritable aspect. Nous avons travaillé» nous avons peiné pour accomplir notre tâche, nous nous sommes usés au service de l'humanité; cela est bien» cela est noble. Cependant il arrive un moment où» dans le silence, une voix intérieure nous dit que notre travail eût été plus fécond» que nos efforts eussent mieux profité à l'humanité» si nous avions possédé cette force morale qui rend capable de s'écarter un instant des voies encombrées de la vie» si nous avions su refuser obstinément quelques-uns des mille devoirs qui nous sollicitaient» concentrant notre activité au lieu de la disperser» de manière que nos paroles et nos actes fussent davantage éclairés d'En Haut et pénétrés « d'esprit de vie ».

Se hâter» s'agiter» ne veut pas dire nécessairement avancer. L'expression de lassitude et d'anxiété qui se lit sur les traits de nombre de chrétiens très actifs, est loin de donner l'idée de cette « force » qui réside dans a le calme et la confiance ». D'autre part» j'ai connu des hommes et des femmes appartenant aux classes les plus humbles de la société — des saints en vérité — qui vivaient en constante communion avec Dieu, au travers de luttes continuelles pour le pain quotidien et malgré lin labeur sans trêve» à la maison» aux champs» à l'atelier ou à l'usine» au milieu du bourdonnement des voix et du ronflement des machines. Ce sont là les

« pauvres de ce monde» riches en la foi », dont parle FEvangile.

Le pasteur Oberlin, du Ban de la Roche, un homme d'action, un laborieux s'il en fut, avait l'habitude de recommander à ses élèves de prendre le temps de bien faire tout ce qu'ils avaient à faire : « Quand vous écrivez» disait -il, formez chaque lettre parfaitement, à la gloire de Dieu. )» Un tel conseil serait peu goûté de nos contemporains, trop affairés pour écrire autre chose que de courts billets, à peu près illisibles, signés : « A vous très à la hâte. »

La volonté de Dieu n'est assurément pas d'imposer à ses serviteurs un fardeau et une tâche au-dessus de leurs forces. Il veut que les âmes trouvent le temps de s'approcher et de demeurer avec lui, afin de leur révéler par son Esprit ces choses cachées, ces trésors de paix et de joie que l'humanité aspire si ardemment â connaître et à posséder.

Conçoit-on que les découvertes dans le domaine des choses invisibles puissent rester en arrière des découvertes merveilleuses de la science? Celles-ci étonnent le monde ; mais qui donc est à l'origine de celte science, sinon le Dieu Créateur, le même qui révèle ses merveilles spirituelles aux petits enfants, aux humbles, aux cœurs droits, à tous ceux enfin qui consentent à se retirer dans la solitude où il les convie !

Les temps anciens ont eu leurs vrais et leurs faux prophètes, leurs vraies et leurs fausses prophétesses. Nous lisons dans le livre du prophète Ezéchiel : <x La parole de l'Eternel me fut adressée en ces mots : Fils de l'homme, prophétise contre les prophètes d'Israël qui

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prophétisent, et dis à ceux qui prophétisent selon leur propre cœur : Ecoutez la parole de TEternel I Ainsi parle le Seigneur, l'Eternel : Malheur aux prophètes insensés qui suivent leur propre esprit et qui ne voient rien I » Et plus loin : « Et toi, Fils de l'homme, porte tes regards sur les filles de ton peuple qui prophétisent selon leur propre cœur, et prophétise contre elles I »

Ce qui s'est vu autrefois se voit actuellement et se verra encore dans la suite. De nos jours une foule de superstitions ont cours, d'étranges croyances sont propagées par des illuminés, spirites, hypnotiseurs et autres coryphées d'une pseudo-science dont les prétentions sont sans limites et qui s'afiBrme brutalement par une main-mise sur ce qu'il y a de plus sacré en nous : l'indépendance et l'individualité de l'âme. Les esprits et les volontés faibles si nombreux autour de nous, se trouvent ainsi réduits à une sorte de servage mental par des volontés plus fortes qui exercent leur empire au nom d'un pouvoir véritablement diabolique.

Mais, pour faire face aux nécessités et aux périls de l'heure présente, notre Dieu tient en réserve une révélation plus complète, une manifestation plus éclatante de sa puissance. Il se peut que les perturbations de l'atmosphère morale et religieuse auxquelles nous assistons nous conduisent à une catastrophe ; mais, après et au delà, j'ai la conviction que nous verrons une délivrance telle qu'il n'y en a jamais eu de semblable et qui nous fera nous écrier avec le psalmiste : «( Quand l'Eternel ramena les captifs de Sion, nous étions comme ceux qui font un rêve. » Plus d'un beau rêve sera réalisé par ceux qui, s'étant endormis, se sont réveillés et ont

épié l'aurore ; et ils verront « ces choses que l'œil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues et qui ne sont point montées à l'esprit de l'homme ».

Pour ce qui est des besoins impérieux de notre époque. Dieu veuille se choisir des hommes ou des femmes selon son cœur, qu'il leur donne des yeux qui voient, des oreilles qui entendent, qu'il touche leurs lèvres afin qu'ils parlent ses paroles et révèlent à notre monde inquiet, troublé et malheureux, « ces choses que Dieu a préparées pour ceux qu'il aime t »

Ycndrcdi-Saint

Une prière exaucée

D y a longtemps, j'ai demandé à Dieu une grâce : vivre en communion avec Jésus-Christ. Ai-je le droit de murmurer parce que, en exauçant ma prière, Il ne l'a pas exaucée de la manière que j'attendais ?

Je rêvais une communion pareille à celle de Marie, assise aux pieds du Sauveur, écoutant sa parole, paisible, heureuse, ayant choisi la bonne part. Mais ce n'est pas ce qu'il m'accorde aujourd'hui.

Aujourd'hui, ma communion avec le Christ est celle du malfaiteur repentant, cloué sur une croix à ses côtés. Je ne puis saisir sa main, ni m'asseoir à ses pieds, ni reposer ma tête sur son sein comme le disciple bien-aimé ; car je suis étendue sur ma croix, pieds et mains liés, tous les nerfs et les muscles de mon corps tendus douloureusement. Tout ce que je puis faire, c'est de tourner la tête du côté de la croix où le Seigneur est attaché et souffre, lui aussi. Il est si près que j'entends son souffle, ses soupirs, les battements de son

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cœur. Toutefois, la croix nous sépare. La croix qui me rapproche de Lui est un obstacle à un rapprochement plus intime. De ma croix à la sienne, je puis lui adresser quelques faibles paroles; mais je suis privée du doux repos et des consolations que j ai connus jadis en sa présence, et que la famille de Béthanie a connus, elle que Jésus aimait.

Mais na-t-Il pas aussi aimé le malfaiteur expirant? Et tous deux, ainsi pendus au bois — « spectacle aux anges et aux hommes » — ne se ressemblaient-ils pas davantage, en quelque sorte, que Majie ou Marthe ne Lui ressemblaient, alors qu'elles étaient assises à ses pieds, ou diligemment occupées à le servir?

Jévoque ce tableau afin de soutenir mon espérance au milieu des sombres problèmes de Theure présente. Il a choisi lui-même la nature de notre communion, cest pourquoi elle m'est chère. Point de promenades agréables sur les pentes du Mont des Oliviers ; point de part à ses entretiens intimes ou à ses enseignements à la multitude, le soir, sur les bords du lac ou sur les collines avoisinantes ; point d'occasions de pourvoir avec sollicitude, le long du chemin ou dans quelque humble demeure, aux besoins de son corps fatigué. Ce n'est pas là la part qu'il m'a réservée.

Au matin de ma vie, j'avais fait moi-même mon choix. J'avais choisi les belles et bonnes choses placées devant moi. Maintenant que le soir est venu et que l'ombre descend autour de moi, c'est Lui qui choisit pour moi. La couronne de roses que j'ai d'abord portée, ne Téchangerai-je pas avec joie contre une couronne d'épines, si cela doit me rapprocher de Lui ?

Lorsque mon paradis terrestre se voila et que mon meilleur compagnon de route m'eut quittée, me laissant seule, alors mon Seigneur se souvint de ma première requête : vivre dans sa communion. Et comment aurait-Il pu mieux choisir que de me faire partager sa solitude et de m apprendre, durant les longues heures de souffrances silencieuses, ce qu'il y a à la fois de bienfaisant et de terrible dans la douleur, dans l'obscurité et dans la vision du péché du monde pour lequel II est mort? — Je te remercie, 6 mon Dieul

(Storm-Bell avril 1900.)

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