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AVANT-PROPOS IX

Héritiers de la pensée de Joséphine Butler et de ses plus vives sollicitudes, 'nous avons eu à cœur moins d'élever un monument à sa mémoire que de servir la cause qui lui était chère, en prolongeant le rayonnement et Finfluence de l'exquise personnalité dont Dieu se servit pour en déployer le drapeau.

oc.

E. PiEGZYNSKA, R. et L. Bergner, h. Minod.

7/1 Memoriam

Lettre de M. le profeueur James Stuart, membre du Parlement anglais, Président de la Tédération abolilionniste internationale, lue à l'Assemblée commémoraHve du 20 Janvier s^oj, à Genève,

Carrow Abbey, Norwich,

Pendant près d'un demi-siècle, fai eu le privilège d'être intimement associé à Joséphine Butler dans des entreprises nombreuses et variées. Aussi je pleure sa perte comme bien peu de ses amis et collaborateurs peuvent la pleurer ; et si ma santé ne me permet pas d'être au milieu de vous en ce jour, je n'en éprouve pas moins les émotions poignantes qui étreignent le cceur lorsqu'une amie chère et vénérée nous est enlevée.

Joséphine Butler fut une des grandes individualités de notre temps. Par son caractère, par l'influence qu'elle exerça, par Vœuvre qu'elle a accomplie, elle doit être comptée au nombre des rares personnalités qui ont modifié

XII JOSéPHINB-E. BUTLER

le cours des événements. Parce quelle a vécu, quelque chose est changé dans le monde.

Comme la plupart des esprits d'élite, elle était extrême-ment cosmopolite. Elle appartient à toutes les nations et à tous les temps. Sa Voix dans le Désert, traduite dans presque toutes les langues de l'Europe, a parlé au cœur de chaque peuple comme la voix d'une compatriote.

Joséphine Butler fut un grand conducteur d'hommes et de femmes, un général habile et intrépide dans les batailles. Par sa parole elle savait toucher les cœurs, mieux qu'aucun des orateurs que j'aie jamais entendus. Son propos était ferme et précis, mais autour de l'objet qu'elle avait en vue, d'autres venaient se grouper convergeant tous vers la même fin.

Partout elle laissait derrière elle des pensées nouvelles, un nouveau but, un nouvel idéal. Ainsi surgirent, en différents pays, un grand nombre d'œuvres qui restent les témoins vivants de son influence. Non seulement elle mena une grande croisade, mais encore die éleva le caractare de tous ceux qui s'y engagèrent à sa suite.

Cependant, parler de son activité publique sans dire un mot de sa personne, ne serait pas la montrer tout entière.

Joséphine Butler se sentait à l'aise dans toutes les classes de la société. Elle était belle, gracieuse, et je me figure que parmi ceux qui l'ont rencontrée, nul na oublié l'impression reçue en la voyant et en entendant sa voix pour la première fois. D'un tempérament dartiste, elle fut bon peintre et excellente musicienne. Bien que d'une santé plutôt délicate, elle aimait l'équitation et la vie active en général.

IN MRMORIAM XIII

Sa puissance de travail et son énergie semblaient illimi'* tées. Pleine desprit et dhumour, elle pouvait — quoique occupée de choses profondément sérieuses — être parfois d'une gaieté charmante. Sa mise était simple et élégante. Son home lui était cher par-dessus tout, et elle aimait son mari d'un amour que celui-ci lui rendait pleinement.

Tai dit qu'elle était extrêmement cosmopolite, et tous ceux qui l'ont connue savent à quel point cela est vrai. Elle n'en était pas moins fortement attachée à sa patrie, en particulier au pays frontière entre l'Angleterre et l'Ecosse, où elle était née et où elle repose maintenant, dans le cimetière de Kirknewton, à côté de ses ancêtres. Elle descendait d'une ancienne famille de cette contrée, et c'est peutêtre à l'hérédité qu'elle devait ce courage, cette ardeur combative, cette indignation contre le mal et ce don d'ellemême qui la caractérisaient.

Elle faisait de la Bible sa constante étude, et se tenait en humble suppliante devant le trône de Dieu. Mais tout en possédant une foi ferme et éclairée, elle était exempte de toute étroitesse. Les noms de ceux qui furent au premier rang de ses collaborateurs sont là pour montrer combien larges étaient ses sympathies, et comment elle ralliait à elle des personnes d'opinions politiques ou religieuses très diverses.

Elle eut beaucoup à souffrir, principalement aux débuts de sa croisade, par la froideur d'anciens amis et les brutales attaques d'adversaires ignorants ; mais elle puisa dans l'inspiration de son vaste dessein la force de s'élever au-dessus de ces misères, et de conserver, au travers de tant de luttes, une grande sérénité d'esprit et d'action.

Et maintenant, une pensée se dégage de la figure que

XIV JOSÉPHINB-B. BUTLBR

nous venons d'évoquer. La vie de Joséphine Butler a été un grand bienfait. Chacun de nous est individuellement meilleur^ et le monde aussi est meilleur parce quelle a vécu, La semence quelle a répandue est impérissable.

James STUART

J eunesse

Il me semble impossible d'écrire une histoire de la vie de mon père sans faire, jusqu'à un certain point, l'histoire de la contrée où il est né, où il a vécu et où il est mort *.

Glendale, lieu charmant de sa naissance, lui fut toujours cher. Il était fortement attaché à ce coin de pays frontière ; non seulement aux êtres humains qui le peuplaient, mais aussi au site lui-même, avec ses collines, ses vallées et ses rivières. On retrouve dans toute sa vie des traces de ce tendre attachement, et ce sentiment est partagé par tous ses enfants, qui ne connaissent sur la terre aucun endroit comparable à Glendale. Ce culte du pays natal est peut-être plus vivace parmi nous que dans beaucoup d'autres familles, probablement parce que nous y sommes enracinés depuis tant de généra-

* Extraits de Memotr ofJohn Greg, ofDilston, 1874, (épuisé), et de In Memoriam, Harriet Meuricoffte, 1908 ; Horace Marshall k Son, London.

lions. De tous temps, les Grey ont abondé sur les confins du Northumberland. Ils eurent souvent à défendre les châteaux forts et les tours de la frontière contre leurs voisins, les Ecossais, qui leur faisaient la vie dure.

Glendale est riche en souvenirs historiques. Il n'y a pas un nom, dans Fendroit même ou dans les environs, qui ne rappelle quelque fait de guerre, quelque aventure d*amour, quelque exploit héroïque, célébrés depuis lors dans des ballades anglaises ou chantés sur de douces mélodies écossaises, ou encore mêlés à la trame des poèmes de Sir Walter Scott. Les monuments druidiques et les ruines romaines n*y sont pas rares non plus.

Le Glen, joli ruisseau qui descend de la montagne et qui donne son nom à Glendale, revêt une sorte de caractère sacré par le souvenir de saint Paulinius qui, d'après le vénérable Bede, y baptisa plusieurs milliers de pauvres Bretons. « Paulinius, dit-il, étant arrivé à un endroit nommé Ad Gebrin — aujourd'hui Yeavring — y demeura trente-six jours, pendant lesquels il ne fit autre chose, du matin au soir, que d'annoncer le salut par Christ aux multitudes qui venaient à lui ; et, après leur avoir prêché l'Evangile, il les baptisait dans la rivière Glen qui était proche, en signe du pardon de leurs péchés. »

Les collines qui bornent Glendale à l'ouest sont fort belles. Leurs noms mêmes, Yeavring Bell, Hearthpool Bell, Newton Torr, Hetha, Hedgehope et Cheviot, sonnaient comme une musique délicieuse aux oreilles de mon père. Eu face de Milfield Hill, notre vieille demeure, s'étend Milfield Plain, qui fut le théâtre d'innombrables combats entre Ecossais et Anglais. De nos

fenêtres on aurait pu assister au fameux combat de Humbledon Hill.

Flodden Hill, à un mille environ au nord de Milfield Hill, recèle dans son sol des vestiges de la grande bataille de 1513. Parfois la bêche ou la charrue mettaient au jour quelques fragments d*armures d'hommes et de chevaux; on les apportait à la maison, où ils étaient précieusement conservés comme des reliques. Dans ses promenades à pied ou à cheval avec ses enfants, sur les pentes de Flodden Hill ou pendant une halte à « King s Chair » ou à k SybiFs Well », mon père aimait à raconter tous les incidents de cette célèbre rencontre. Sa mémoire était si sûre qu'il pouvait réciter presque en entier le Marmion de Sir Walter Scott et d'autres poèmes relatifs à cette terrible journée

Où la lance de la belle Ecosse fut brisée.

Et son bouclier mis en pièces.

Son aversion pour les Stuarts était grande, mais c'est avec une sympathique émotion qu'il racontait comment la noble jeunesse de l'Ecosse, la « fleur de la forêt », avait été fauchée....

Après la bataille de Flodden, les hostilités à la frontière dégénérèrent en un système de représailles et de pillages quia continué jusqu'à une époque relativement récente. Dans un passé qui ne remonte guère au delà de deux ou trois générations, les Northumbriens de notre région montaient encore la garde avec leurs dogues, la nuit, près des gués, pour empêcher les Ecossais de venir voler leur bétail. Dans une des pre-

miëres réunions de la « Highland Society », mon père disait : « n y eut un temps, et ce temps n'est pas encore très loin de nous, où, s'il avait pu être question d'élever des bêtes comme celles que nous avons admirées aujourd'hui, il n'eût pas fallu moins que l'escorte de cavaliers de notre honorable vice-président. Sir John Hope, pour les amener sur le terrain de l'exposition sans qu'elles courussent le risque d'être rôties au milieu des champs de bruyères des Highlands, ou bouillies dans les marmites des paysans du Cumberland. »

Mais le temps vint pour cette belle contrée de s'éveiller à une nouvelle existence. Aucune autre partie peutêtre de l'Angleterre n'a subi une transformation plus rapide que le Northumberland, au cours de ces quatrevingts ou quatre-vingt-dix dernières années. La population continua de vivre dans l'état de semi-barbarie que j'ai décrit, longtemps après que cet état eut fait place ailleurs aux progrès de la civilisation. Le sol et le climat, également rudes, opposèrent longtemps des obstacles aux premiers essais de culture. Mais les habitants, rudes, eux aussi, étaient énergiques, en sorte qu'une fois l'impulsion donnée, le Northumberland se trouva en peu d'années à la tète du progrès agricole.

Mon père prit une part importante dans cette transformation du pays, et dans le développement de l'agriculture en général. Ceux d'entre nous qui ont été témoins des riches récoltes de ces vingt dernières années et des joyeuses rentrées de la moisson, sur les bords de la Tweed et de la Till, peuvent se représenter combien la transformation a dû être grande et rapide. Non moins frappant peut-être fut le changement qui s'opéra.

JEUNESSB

un peu plus tard, sur les bords de la Tyne. Lorsque mon 'père s'y établit, en 1833, les rives de la Tyne, aujourd'hui si fertiles, étaient recouvertes, sur des longueurs de plusieurs milles, de buissons sauvages et de fourrés de sapins et de bouleaux....

John Grey naquit en 1785. Il était fils de George Grey, de West Ord, sur les bords de la Tweed, et de Mary Burn, sa femme. Voici ce qu'il écrivait lui-même sur ses ancêtres, en réponse à une question que lui avait adressée un ami : « Un antiquaire de notre famille fait descendre les Grey de RoUon, dont la fille, Ârietta, fut la mère de Guillaume le Conquérant. Je crois pour ma part que leur origine normande est douteuse. Toutefois, il est certain qu'ils sont issus d'une longue lignée de guerriers, dont les uns furent gardiens des East Marches, les autres gouverneurs des châteaux de Norham, Morpeth, Wark et Berwick, dans les temps où l'on se bataillait à la frontière. Quelques-uns d'entre eux se distinguèrent aussi par leurs exploits dans des guerres étrangères. Sir John Grey, de Heaton (1356), servit brillamment dans l'armée de Henri V ; il s'empara de plusieurs châteaux en Normandie et reçut le titre de Tankerville, porté actuellement par une branche de l'ancienne souche. H nous est décrit comme un chevalier valeureux, de grand renom, remarquable par le large front qui, dit-on, a caractérisé la race à travers les âges. Un fils de Sir John Grey, gouverneur du château de Morpeth, causa un grand scandale en épousant une fraîche luronne, la fille d'un fermier d'Ângerton. C'est à cette branche que se rattache notre tribu dégénérée I... »

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Les parents de ma mère étaient de braves gens, descendant d'une de ces pauvres et honnêtes familles de tisserands chassées de France par la révocation de TEdit de Nantes. Ils avaient pour règle d'ouvrir leur demeure hospitalière à tout représentant de la religion en passage dans le pays, à quelque secte qu'il appartint. Un des plus vieux souvenirs de ma mère se rapportait à une visite du vénérable John Wesley : le vieillard à la physionomie bienveillante et à la chevelure argentée l'avait prise sur ses genoux, avait posé ses mains sur la tête blonde de l'enfant et prononcé une tendre et solennelle bénédiction....

Notre maison paternelle, à Dilston, était admirablement située. La beauté simple et sauvage des lieux, les souvenirs historiques et romantiques qui s'y rattachaient, le grand et joyeux cercle de famille, le caractère aimable, l'hospitalité bienveillante du maître et de la maîtresse de la maison étaient autant d'attraits pour les amis et les invités. Au nombre de nos plus aimables visiteurs, il y avait des Suédois, des Russes, des Français, envoyés en mission pour étudier l'agriculture anglaise ou d'autres questions ; ils passaient quelquefois des semaines entières avec nous. La porte de notre maison restait grande ouverte pour accueillir

toas ces arrivants» tant que doraient les beaux jours de l'été. En regardant en arrière, il me semble que tous les jours étaient alors des jours d*étél... Par une fenêtre basse, il était facile de se glisser au dehors et, en un instant, de disparaître sous bois, dans des sentiers sauvages, parmi des tapis de fougères, ou de se trouver très vite dans quelque cachette ombragée de jeunes bouleaux, ou encore près du lit desséché d'un torrent de montagne. Nuit et jour, on entendait le son doux et lointain des cascades et le gai murmure des clairs ruisseaux, musique délicieuse que les grosses pluies de l'hiver transformaient en furieux rugissements....

Dans notre famille, composée de six filles et de trois garçons, ma sœur Harriet et moi formions un couple inséparable. Jusqu'à son mariage et son départ pour Naples, nous ne nous étions jamais quittées, sauf peutêtre pour quelques jours, de temps à autre. Je puis dire que nous étions plus attachées l'une à l'autre que ne le sont habituellement deux sœurs ; nous n'étions qu'un cœur et qu'une âme. Nous partagions les mêmes occupations : promenades, jeux, courses à cheval, leçons, tout se faisait en commun. Si l'une était grondée, toutes les deux pleuraient; l'une était-elle récompensée, toutes les deux se réjouissaient. Si je me reporte à ces temps reculés, ce qui m'apparait comme le plus caractéristique chez ma sœur Harriet, c'est sa passion pour la vie en plein air, son amour de la nature et des animaux. On dira que ce sont là des traits communs à la plupart des enfants élevés à la campagne; cependant, chez elle, ils étaient particulièrement prononcés....

Parmi les nombreux chiens de la maison, tous amis

de la famille, il y avait un certain Pincher que Harriet chérissait spécialement. Quand il lui arrivait d*être absente à l'heure de la leçon, on était sûr de la trouver blottie dans la niche de Pincher, causant amicalement avec son cher favori. Un tragique événement survint : un matin, au petit jour, douze des moutons de notre père furent trouvés aux champs, cruellement mordus et tout sanglants. Les soupçons tombèrent sur Pincher, quoiqu'il y eût dans les environs d'autres chiens, appartenant aux gardes et aux fermiers, et qui, selon toute probabilité, étaient les vrais coupables. Mais leurs maîtres préférèrent imputer le crime au nôtre. Pincher fut jugé, condamné et exécuté. Jusqu'au moment fatal, la pauvre bête ne. cessa de remuer la queue et de tendre la patte, pour montrer, disait ma sœur à travers ses larmes, qu'il pardonnait à ses bourreaux 1 Elle avait le cœur brisé, et pendant bien des nuits elle ne s'endormit qu'en pleurant. Sa conviction que la sentence prononcée avait été injuste, rendait son chagrin très amer. Souvent des incidents insignifiants demeurent dans la mémoire, tandis que des choses plus importantes sont oubliées. Je me souviens d'une petite scène qui eut lieu quelque temps après ce que je viens de raconter. Nous étions dans la salle d'étude, travaillant à nos leçons sous l'œil sévère de notre institutrice. Tout à coup, au milieu du silence, la voix de ma sœur se fait entendre : c( Mademoiselle, est-ce que Pincher avait une âme ? » demande-t-elle avec un accent des plus pathétiques. — « Taisez-vous, pas de sotte question, travaillez ! » fut la réponse. Bien des fois déjà, il nous était arrivé de nous poser intérieurement cette question, en assistant

à la mort de ces chers compagnons et en lisant dans leurs regards Fappel muet et déchirant qu'ils adressaient à ceux qu'ils aimaient d'un amour hors de proportion, semblait-il, avec leurs facultés limitées. La solution cherchée par l'enfant : « Est-ce que Pincher avait une âme ? )» avait une grande importance à ses yeux; mais, comme cela arrive souvent, ce qui se passait dans son cœur ne fut pas compris.

L'intérêt qu'elle portait aux animaux ne s'adressait pas seulement aux espèces les plus nobles ; elle collectionnait des bêtes classées au plus bas de l'échelle animale, telles que salamandres, grenouilles et autres êtres aquatiques ou amphibies, protestant qu'ils étaient tous dignes d'affection. Nos deux petits lits étaient placés l'un à côté de l'autre, et au-dessus se trouvait une étagère sur laquelle ma sœur rangeait les différents bocaux qui contenaient ses trésors vivants. Une nuit, il survint un accident : l'étagère céda, et les bocaux furent précipités sur nos lits avec leur contenu. Cette aventure refroidit quelque peu mon ardeur pour l'étude de cette branche de l'histoire naturelle, mais il n'en fut pas de même pour Harriet. Je vois encore avec quelle tendresse elle ramassa ses salamandres, ses grenouilles et le reste, et les replaça soigneusement dans les bocaux avec de l'eau fraîche, tout en disant : <x J'espère qu'ils n'ont pas eu de mal I )» Les furets, les chats sauvages, les hiboux étaient aussi nos amis. Parmi ces derniers, il y avait de magnifiques individus ; avec leurs grands yeux ronds, leur air de profonde sagesse, ils étaient tout à fait semblables au classique compagnon de Minerve. Nous avions aussi des poneys. C'est sur l'un

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d'eux, une jolie bête d'un beau blanc de neige, nommée Apple Grey, que nous primes tous nos premières leçons d'équitation. Â une certaine époque, Fidéal de ma sœur en fait de vocation, était de devenir écuyère de cirque. Pour se préparer à cette noble carrière, elle se mit à pratiquer des exercices équestres. Elle ôtait ses chaussures et, sans selle, debout sur le dos d'Apple Grey, elle le faisait trotter et galoper à travers champs, le guidant simplement par la bride. A force de persévérance et après bien des chutes, elle était devenue très adroite à cette gymnastique, lorsque ses pensées prirent subitemeilt un autre cours, et la vocation d'écuyère fut oubliée.

Quelques années plus tard, à propos de la mort de ce cher poney, elle écrivait :

Notre vieux Apple Grey a été tué d'une balle, aujourd'hui, près de la fosse creusée pour lui dans le bois. On dit qu'il est mort sur le coup. Père n'ayant pu se résoudre à donner l'ordre d'exécution, les hommes ont pris la chose sur eux. Comme la pauvre bête ne pouvait plus manger ni se soulever sans aide, c'était ce qu'il y avait de plus charitable à faire. Vous rappelez-vous nos galopades et nos chutes d'autrefois, et son intelligence, et toutes ses gentillesses? Emmy et moi, nous nous sommes procuré une grande pierre tombale, sur laquelle Surtees, le maçon, a gravé ce In memoriam, Apple », et je vais demander à Beaufront un saule pour planter sur sa tombe. Si ce fidèle compagnon s'en est allé dans les pays des joyeuses chasses à courre, tant mieux pour lui, cher vieil ami I

Nous avions nos chagrins ; des nuages venaient parfois assombrir notre ciel, et nous causions ensemble à

Toix basse de certaines épreuves de famille dont nous ne comprenions pas toute la portée, ou de choses dans le monde qui, alors déjà, nous semblaient contraires à ce qui doit être. Nous avions un frère, John, que nous admirions beaucoup. Il excellait à nous raconter des histoires de marins qui nous charmaient. Une fois, il revint de voyage les poches pleines de petites tortues dont il nous fit cadeau. Il mourut en mer. Nous fûmes consternées par la douleur de notre père et de notre mère. Le poème de Mrs Heman, Les tombes d'une famille, nous revint à la mémoire :

Il repose dans les profondeurs où reposent les perles.

Tous l'aimaient ; et cependant

Personne ne peut pleurer sur sa couche funèbre.

Plus tard, notre sœur aînée se maria et partit pour la Chine. Ses lettres d extrême Orient étaient lues à haute voix en famille ; notre curiosité et notre intérêt étaient grandement excités par les descriptions qu'elle nous faisait du pays, des tempêtes en mer, des us et coutumes des habitants, de sa visite chez un grand mandarin, etc. La Chine semblait alors bien plus loin de nous qu elle ne le paraît aujourd'hui.

Habitant la campagne, loin de toute ville et à une époque que l'on peut qualifier de prééducative, au moins en ce qui concerne les femmes, nous n'avions aucun des avantages dont jouissent les jeunes filles de nos jours. Mais, grâce à la très grande fermeté de notre chère mère, nous fûmes placées sous une discipline morale et intellectuelle dont la valeur compensait

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l'absence de connaissances plus étendues. Elle exigeait que tout ce que nous entreprenions fût bien fait, que nous poursuivions jusqu'au bout toute étude commencée, sans aide extérieure et avec l'ambition d'arriver aussi près que possible de la perfection. Tous les jours elle nous réunissait pour lire à haute voix quelque livre sérieux, et elle faisait suivre cette lecture d'une sorte d'examen, afin de s'assurer que nous avions bien compris. La participation de notre père aux grands mouvements politiques du jour : le Reform Bill, l'abolition de la Traite des noirs et de l'esclavage, le Libre-Echange, fit que nous nous intéressâmes de bonne heure aux questions publiques et à l'histoire de notre pays.

Nous passâmes deux années, ma sœur et moi, dans une école à Newcastle. Harriet n'aimait pas l'étude, elle disait franchement qu'elle détestait ses leçons. Notre maîtresse le déplorait. Elle n'était pas très sévère sur la discipline et nous laissait beaucoup de liberté, ce dont nous ne manquions pas de profiter. Cependant elle était sympathique et pleine de cœur. En dépit des leçons mal apprises, elle discerna chez ma sœur de rares dons, « une étincelle de génie », et elle prit l'habitude de collectionner en cachette — nous le découvrîmes plus tard — des fragments de ses compositions et des cahiers remplis d'amusants dessins à la plume ; elle s'appropria également, pour le montrer à l'occasion à ses amis, un volume de YHistoire des républiques italiennes, dont Harriet avait couvert les marges d'illustrations originales et humoristiques en rapport avec le texte....

Xai dit que notre vie n'était pas exempte de soucis, de regrets et de chagrins. Comment en aurait-il pu être autrement dans une famille aussi nombreuse, parmi tant de cœurs doués de cette sensibilité profonde qui réserve à ceux qui la possèdent tout autre chose qu'un chemin uni et paisible I

 mesure que s'écoulèrent les années, mon père conduisit successivement ses six filles à l'autel de l'église de notre village, le jour de leur mariage. L'une après l'autre, elles quittèrent ainsi la maison paternelle. Le jour du départ est resté gravé dans la mémoire de chacune d'elles : la visite matinale de notre père à la chambre de la mariée, le long, tendre et silencieux embrassement, le violent battement de son cœur qui trahissait son émotion. — « Père, » disait-on, ^ il vous reste d'autres filles. » Pour toute réponse : « Mon enfant !... » disait-il, dans une plus forte et dernière étreinte. Ce n'était pas un regret égoïste qui le remuait ainsi ; ses préoccupations, comme celles de notre mère, se portaient vers l'avenir inconnu qui attendait son enfant....

Il n'est pas aisé pour celles qu'il a tellement aimées de parler de la tendresse de son affection. Voici quelques lignes écrites plus tard par ma sœur. M*"* Meuricoffre, qui donnent une idée du caractère de notre père :

Il est difficile d'exprimer par des mots Timpression que m'ont laissée sa vie et son caractère.... Jamais il ne nous faisait de morale ; mais dans les rapports de tous les jours, sa droiture, la noblesse et la pureté de ses sentiments se reflétaient dans tout ce qu'il disait, et mieux encore dans

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ses actes. Sa conversation me faisait penser à une source claire et pure, toujours la même, inconsciente des bienfaits que répandent ses eaux fraîches et limpides.... On sentait dans sa manière d'instruire un ardent désir de faire part de ce qui l'intéressait, bien plus qu'une préoccupation didactique; et il était touchant de voir cet homme d'un si grand savoir, écouter avec une candide humilité les personnes qui venaient lui parler de sujets restés en dehors du champ de ses propres observations....

Je me rappelle les heures passées avec lui à cheval, parfois de dix heures du matin à cinq heures du soir, à visiter les fermes, nous arrêtant quelquefois une heure entière à observer le drainage d'une terre pauvre et maigre, que nous retrouvions l'an d'après transformée en champ de navets, et l'année suivante en avoine. D'autres fois, c'étaient des arbres qu'on abattait et dont on enlevait l'écorce (il me semble sentir encore l'arôme des branches de pins sauvages brûlant dans l'air sec et vif); ou bien nous circulions à travers les cours remplies de meules de foin et autour des enclos où les jeunes bêtes allongeaient le cou horizontalement pour empêcher les tranches de navets de glisser hors de leur museau humide et mou. J'ai conservé la plus charmante impression de ses manières avec les fermiers qui nous accompagnaient parfois à pied dans nos tournées. On sentait qu'ils avaient pleine confiance dans les conseils que •leur donnait mon père, parce qu'ils connaissaient son esprit d'équité, sa bonne volonté et son amour inébranlable de la justice. Aussi lorsqu'il leur arrivait d'être d'un avis contraire au sien, ou que lui n'approuvait pas leurs idées, ils ne se fâchaient pas ; ils comprenaient qu'il ne cherchait pas à faire prévaloir sa volonté, mais qu'ils devaient travailler ensemble, lui et eux, en vue du meilleur résultat. Il mettait tant d'égards, tant de bonne grâce dans sa façon de leur expliquer ce qu'il fallait faire, tout en tenant compte de leurs di£Bicultés, qu'ils cédaient devant sa fermeté et sa droiture. Sa valeur morale, son absolu désintéressement, l'absence de toute volonté propre, de toute mauvaise humeur dans

Taccoinplissement de chacun de ses devoirs, devait exercer, et exerçait en effet sur ces natures incultes, une influence qui les élevait à une plus haute conception de ce qui est honnête, droit, noble et bon. C'était bien là le Juste, selon la forte expression des Ecritures qui désigne quelque chose de plus large et de plus grand que la simple intégrité.

Je me souviens de plusieurs de nos chevauchées, en route pour la maison, une fois la tâche du jour terminée. C'étaient de joyeux galops échevelés à travers les hautes herbes des prés du Hexamshire, ou sur les plateaux d'Aydon ; nous penchions nos têtes sur la crinière de nos montures pour recevoir sur nos chapeaux les averses de grêle, tandis que les chevaux, les oreilles ramenées en arrière, bondissaient aiguillonnés par les grêlons qui battaient leurs flancs. Nous rentrions trempés jusqu'aux os; nos amazones étaient lourdes et collantes, nos voiles, gelés sur nos visages, étaient raides comme des masques et dessinaient le nez ; une fois arrachée, cette pelure découvrait des joues roses et fraîches. Par les beaux soirs d'été, nous revenions à travers les riches et verdoyantes vallées d'une allure plus calme ; sur notre passage les merles faisaient entendre ces notes mélancoliques qui résonnent dans le cœur comme une prophétie des souffrances que la vie tient en réserve, alors même que la jeunesse et sa brillante imagination répandent sur toutes choses leur merveilleuse lumière.

Avant de cesser de parler de mon père, j*ai à cœur de dire quelques mots de la pureté de son caractère.

Il me peine d*entendre dlionnétes femmes se chuchoter l'une à Tautre» et des mères de famille répéter à leurs filles, d'un ton découragé, que tous les hommes sont corrompus, qu'il ne peut en être autrement, qu'il faut les juger avec indulgence et nous résigner à traverser la vie avec des compagnons sur le passé desquels moins nous en saurons, mieux cela vaudra. Cela me peine parce que propager de pareilles affirmations, accepter comme une sorte de fatalité l'état de choses que cela suppose, c'est forger un anneau de la chaîne qui relie l'effet à la cause, et contribuer à faire descendre la société au niveau le plus bas qu'elle puisse atteindre. Et les femmes s'abaissent à cette attitude humiliante, en un temps où il est de mode pour les hommes, partout dans notre pays, d'étaler complaisamment et d'exploiter, dans la littérature du jour, la légèreté, la faiblesse et la perversité du sexe féminin ; car ils sont rares ceux qui ont l'âme assez haute pour reconnaître, au travers du fier dédain dont elle s'enveloppe, cette vertu silencieuse que la plupart de ces hommes ne conçoivent même pas. Lorsque, dans une société qui les regarde encore comme le sel de la terre, là où les vertus domestiques sont restées en honneur, les femmes en viennent à mettre en doute la possibilité pour les hommes de pratiquer la chasteté, le niveau moral de ceux-ci descend inévitablement. Il n'est guère probable, en effet, que les hommes s'élèveront à un degré de moralité supérieur à celui que les femmes — leurs meilleurs juges, après Dieu, en cette matière — les croient

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capables d'atteindre. Il est naturel au cœur humain de chercher un encouragement au bien dans l'approbation et la confiance de ceux que nous tenons en la plus haute estime.

Toutefois, je ne demande à personne de se représenter les choses autrement qu'elles ne sont. Avant tout, il faut que la vérité soit connue et confessée. Mais, est-il vrai qu'il n'y ait plus d'hommes purs, que Dieu ne se soit pas réservé des témoins, en grand nombre, en particulier parmi nos frères en la foi et dans le cercle de nos connaissances, et qu'il n'existe plus dans la société que des hommes corrompus ? Le fait est que beaucoup d'entre nous manquent de cette largeur de vue et de cette sûreté de jugement qui permettent de regarder au delà de nos expériences personnelles, lorsque nous voulons formuler des généralisations sur l'état de la société. Rarement les hommes qui ont fait de pénibles expériences ont le cœur assez haut placé pour juger favorablement des femmes; de même, bien peu de femmes, après avoir fait de tristes constatations dans leur entourage masculin, savent se défendre de sentiments amers à l'égard de tous les hommes. Raison de plus pour celles qui ont connu le bonheur vrai, de parler hardiment et de dire bien haut qu'on rencontre à nos foyers anglais, non seulement parmi les femmes, mais aussi parmi les hommes, la pureté du cœur, la vie chaste et la fidélité dans l'amour.

Ce n'est pas à un seul homme que je pense en parlant de la sorte ; cependant il me sera bien permis d'en citer un en exemple.... Mon père avait une nature si pure, si délicate, que lorsqu'on faisait mention devant

lai de quelque manifestation particulière de la dépravation des temps» de la débauche élégante ou du vice grossier, la souffrance et le malaise qui se peignaient sur son visage faisaient hésiter son interlocuteur et Tempèchaient de continuer. Il était évident qu*il ne comprenait même pas le sens de certaines allusions, et que le simple contact avec de pareils sujets lui était douloureux. Ceux qui le connaissaient évitaient avec soin toute conversation de ce genre en sa présence. Quelque petit scandale éclatait-il dans le voisinage, notre mère disait à ses filles : « N'en parlez pas devant votre père j>, car elle n*aimait pas à voir l'expression de son cher visage se troubler. Mais qu'on ne suppose pas que cette sensibilité s'alliât chez lui à un défaut correspondant, à un manque de chaleur et de virilité. Au contraire, jamais cœur plus ardent, plus tendre ne battit dans une poitrine. C'était un homme capable d'attachements profonds et passionnés. Si Elie n'avait pas été « sujet aux mêmes infirmités que les autres hommes », où aurait été son mérite? Dans les papiers intimes de la jeunesse de mon père, on trouve des paroles telles que celles-ci : « Contrôler ses penchants, veiller sur ses pensées secrètes, voilà, ô Christ, le labeur que tu te plais à récompenser ! » Dans les lettres qu'il écrivait à ses fils encore jeunes, on lit des recommandations sur la nécessité de surveiller leurs pensées, d'être toujours actifs, de se proposer des buts dignes d'intérêt et de réprimer toute complaisance envers soimême. Ces simples conseils, s'ils étaient suivis par la nouvelle génération, s'ils étaient mis en pratique par nos jeunes gens, feraient plus pour l'avenir de la mora-

lité et la stabilité de la société que les théories d'une subtile philosophie de la vie» ou les plans grandioses de transformation sociale. Quelques-uns estiment que c'est une chose digne d'envie, honorable même, que de pénétrer tous les secrets de la vie et de la nature humaine, et l'on pense que scruter curieusement les sciences occultes est une recherche qui honore l'esprit humain. Quoi qu'il en soit, il n'y a pas selon moi de plus beau spectacle que celui d'un homme doué d'un cœur ardent et d'une forte intelligence, qui ne veut rien connaître de ce qui est bas, et qui, jusqu'à la fin de sa carrière, conserve une simplicité d'enfant vis-à-vis de questions qui excitent la curiosité d'autres hommes et les entraîne dans de téméraires spéculations. Sans doute il est utile qu'il y en ait parmi nous qui regardent la terre et scrutent la fange où de pauvres vers sont condamnés à ramper, mais il est heureux pour nous qu'il y en ait d'autres qui regardent habituellement droit devant eux, à travers le pur éther qui atteint jusqu'aux cieux tout en vivifiant la terre. Je suis convaincue que l'influence d'un seul homme pur est plus puissante que celle d'une centaine d'impurs, et que toute une Ninive de gens corrompus pourrait être sauvée d'une dégradation irrémédiable par la présence d'un homme comme celui que j'ai essayé de décrire.

Je suis sûre d'être l'interprète de milliers de femmes de notre pays, en répudiant l'assertion — émanée du « Père du mensonge )» en personne — que les femmes, dans le secret de leurs cœurs, ont de l'indulgence et même de la sympathie pour les hommes d'une moralité douteuse, ejt en bénissant avec gratitude et vénération

JOSÉPHINB-B. BCTLBR

la mémoire d'un homme qui fut pur de cœur et pur dans sa vie ; et si i*on pense que j'en ai trop dit à sa louange, j'espère qu'on me le pardonnera par la raison que cet homme était mon père.

lî.-- M ■■' ';

Epouse et Mère

Si l'on parcourt une de ces vastes galeries de peinture où sont réunis d'innombrables portraits d'hommes illustres, monarques, hommes d'Etat, explorateurs, écrivains ou poètes, l'attention est parfois attirée par une figure inconnue dont le nom n'éveille le souvenir d'aucun exploit glorieux, mais qui n'en est pas moins intéressante par elle-même. Quelque chose d'attachant dans le regard, une expression de pureté, de sincérité, de bonté, force le visiteur à revenir sans cesse à ce portrait, et laisse dans la mémoire une impression qui subsiste longtemps après que les images de beaucoup d'autres héros sont plus ou moins effacées *.

J'attends quelque chose de semblable d'une biographie de George Butler, pour peu qu'elle soit écrite avec une simplicité et une fidélité en rapport avec son objet. La pureté de son caractère, sa droiture, la soli-

* Extraits de RecoUections of George BuUtT, 1892 (épuisé).

26 JOSÉPHINE-E. BDTLER

dite de ses amitiés m'ont paru dignes d'être racontées» afin que le souvenir en soit conservé.

M. T. Fallot, dans la Reoae da Christianisme pratique^ trace en quelques lignes le portrait moral du vénéré maître de sa jeunesse, Christophe Dieterlen, dont les restes mortels reposent dans la terre bénie du Ban de la Roche, dans les Vosges. Un rocher de granit les recouvre ; c'est bien là le monument qui convient à ce grand croyant. Interrogé par son disciple sur le sujet de la prière, il répondit : « En général, le Notre Père me suffit. En le répétant, je mélange mes préoccupations personnelles à celles de tous les hommes, y^ <r C'était, ajoute M. Fallot, un chrétien hors cadre, réfractaire à toute classification, vivant à l'écart de tous les partis. » Ce portrait pourrait s'appliquer avec vérité au caractère de George Butler. Il serait difficile de lui assigner une place définie dans une catégorie quelconque de personnes ou de partis. Il se tient à part, oc hors cadre », dans sa douceur et sa simplicité, avec une indépendance de caractère ferme et tranquille....

George Butler naquit à Harrow, le 11 juin 1819. Il était le fils aîné d'une famille de dix enfants, quatre garçons et six filles. Rien de très remarquable n'est à signaler dans sa carrière scolaire, au point de vue de son zèle ou de ses succès. Quand on lui demandait plus tard dans quelle branche il s'était le plus distingué, il répondait avec beaucoup de sérieux qu'il était surtout réputé pour son adresse à lancer des pierres I II

ÉPOUSB ET MÈRB 27

excitait lenvie des autres gamins par la précision étonnante avec laquelle il visait et abattait les tuyaux de cheminée placés sur les toits les plus élevés. D est à supposer que les propriétaires des cheminées ne trouvaient guère ce passe-temps de leur goût I Son père. Doyen de Peterborough, m'écrivait en 1S52, Tannée de notre mariage : « Je me suis senti redevenir jeune en lisant vos allusions aux années d'enfance de George. C'était vraiment une jolie tète de garçon, avec sa belle chevelure ; du moins il m'apparaissait ainsi, et j'aime à penser à ces jours anciens. Mais, oh I ces premières expériences dans l'art de lancer des projectiles contre les cheminées de nos voisins à Harrow I Pourquoi m'en parlez-vous, si ce n'est parce que le même esprit de malice vous possède I... »

La vie d*écolier de George Butler ne se passa pourtant pas tout entière en amusements. Il montra de bonne heure des aptitudes pour les études classiques, et, entre autres récompenses, il remporta le prix de iambes grecs.... Dans l'automne de 1838, il fut envoyé au Trinity Collège, à Cambridge. Pendant l'année qu'il y passa, le sentiment du devoir et de sa responsabilité à l'égard des dons qu'il possédait et des occasions qu'il avait de les utiliser, resta chez lui à l'état latent. Ceux qui l'aimaient remercièrent Dieu, comme il le fit luimême plus tard, de ce qu'il échappa toutefois à certaines influences qui laissent une tache sur l'âme et faussent gravement parfois le jugement d'un homme en ce qui touche les questions morales. Une grande pureté naturelle et un sentiment de loyauté et de respect envers la femme le préservèrent de tentations qui, s'il

y avait cédé, auraient laissé dans un cœur comme le sien de profonds et amers regrets....

Entre son départ de Cambridge et son arrivée à Oxford, George Butler passa plusieurs mois chez M. Âugustus Short, qui devint par la suite évêque d*Âdélaîde. C'est dans cette maison qu'il s'imprégna d'un véritable amour du travail, qu'il apprit à surmonter les difficultés et à connaître la satisfaction que procure Teffort persévérant vers un but déterminé.... En 1843, il prit ses grades, après avoir subi avec succès l'examen de première classe.... Il resta jusqu'en 1847 en relations étroites avec la vie d'Oxford, se livrant à des études personnelles variées et, dans l'intervalle des longues vacances, acceptant des préceptorats ou organisant des cercles littéraires.... En 1848, il fut nommé répétiteur à l'Université de Durham, poste qu'il occupa pendant un peu plus de deux ans. C'est à cette époque que je fis sa connaissance....

La lettre suivante, écrite peu après nos fiançailles, montre l'extrême sincérité de son caractère et la conception juste et désintéressée qu'il se faisait de la vie conjugale, union fondée à ses yeux sur le principe d'une parfaite égalité entre les deux époux, avec liberté absolue pour chacun d'eux de penser, d'agir et de se développer selon les besoins de son être :

Je ne vous demande pas d'écrire plus souvent. Je désire que vous suiviez, en cela comme en toute autre chose, l'impulsion de votre cœur ; mais soyez assurée que tout ce qui vient de vous m'est toujours on ne peut plus précieux. Je vous écris parce que cela est nécessaire à mon bonheur.

Je VOUS ai récemment ouvert mon cœur en vous parlant des tourments de mon âme, travaillée du désir d une vie plus haute ; mais mes lettres pourront souvent être remplies de bagatelles, et vous direz peut-être : « Pourquoi écrire alors ? » Cependant, après tout, la vie n'est-elle pas faite en grande partie de ces bagatelles? D'ailleurs, je ne veux pas faire comme le geai qui se pare des plumes du paon ; je ne veux pas que vous découvriez après coup que je suis tout pareil aux autres hommes, peut-être même plus ordinaire que la plupart d'entre eux. Je préfère vous ouvrir les yeux tout de suite. Je n'ai pas à me reprocher de m'être jamais montré autre que je ne suis, ni devant vous ni devant qui que ce soit. Le manque de sincérité se paie toujours trop cher par la perte du respect de soi-même. Je crains cependant que vous ne vous soyez formé de mon caractère une opinion trop élevée qu'il me serait impossible de justifier par la suite ; et c'est pour l'amour de vous que je voudrais écarter tout voile et tout obstacle de nature à vous empêcher de me voir tel que je suis. Si je ne vous écrivais que dans les moments où mes meilleurs sentiments sont en éveil, vous pourriez me juger trop favorablement; c'est pourquoi je tiens à vous écrire sur toutes sortes de sujets et quelle que soit mon humeur du moment.... Les lignes que je vous ai précédemment adressées n'étaient nullement exagérées. Je me suis souvent senti dans un état d'esprit très différent de celui qu'il faut avoir pour dire le Notre Père. La requête en faveur de bienfaits particuliers contenue dans cette parole du Seigneur Jésus : « Demandez et vous recevrez », m'est apparue parfois comme portant atteinte à l'infinie sagesse de la Providence de Dieu. c Peut-il, pensais-je, modifier la plus petite de ses dispensations à la prière d'un être faible et insignifiant comme moi? » Cette vaine philosophie, fruit de l'orgueil intellectuel, a plus fait pour ternir ma foi que le péché conscient ou le souffle impur du monde.

Toutefois, quoique j'aie erré dans le désert, loin du vrai chemin, je ne désespère point d'entrer un jour dans la Terre

30 JOSÉPHINB-E. BUTLER

promise. Vous dites que vous pouvez faire si peu pour moi. Serait-ce peu, je vous le demande, Joséphine, si, soutenu par vos encouragements et votre exemple, je parviens à laisser de côté les œuvres de ténèbres pour revêtir Tarmure de lumière? Que le Dieu de toutes bénédictions vous bénisse pour la joie que vous m'avez donnée et pour la nouvelle vie à laquelle vous m'avez appelé I

Je lui avais demandé de me donner franchement son avis sur la conduite que je devais observer dans une circonstance spéciale. Il me répondit en ces termes :

Je regarderais comme fort présomptueux de ma part de vous suggérer quoi que ce fût en ce qui concerne votre vie et ses devoirs. Celui qui jusqu'ici a guidé vos pas continuera de le faire. Croyez-moi, j'apprécie cette preuve de confiance et d'affection plus que « des perles et des pierres précieuses » ; mais je ne veux pas me laisser éblouir, ou m'imaginer que je possède une puissance d'action et un jugement assez sûrs pour m'autoriser à vous indiquer quel est le chemin que vous devez suivre. Je préfère vous laisser marcher seule dans la voie que vous choisirez. Mais je sais que je ne vous laisse pas seule et sans secours, car Son bras vous guidera, vous soutiendra et vous protégera. Je ne puis que prier Dieu qu'il vous rende de plus en plus conforme à l'image de Celui qui est notre parfait modèle, et qu'il incline mon cœur à aimer et à admirer en vous ce qu'il y a de plus beau et de plus admirable....

Durant les années 1848 et 1849, le Doyen de Peterborough écrivit fréquemment à son fils pour l'engager

ÉPOUSB ET MÈRE 31

à tourner ses pensées vers les études théologiques, avec Tespoir de le voir entrer un jour dans les ordres. Le Doyen était sincèrement convaincu que rien ne devait faire hésiter son fils à prendre une décision aussi sérieuse, et que les devoirs du ministère auraient sur son caractère une influence salutaire propre à lui assurer le bonheur et les vrais biens. Le fils était loin de partager les vues de son père. Tout en lui répondant qu'il appréciait ses bonnes intentions, il lui faisait entendre respectueusement qu'il ne pouvait se décider à suivre ses conseils. Finalement, il pria le Doyen de laisser momentanément la question en suspens :

Je vous remercie, mon cher père, de votre affectueuse lettre. Je crois vous avoir déjà dit que je ne me sens aucun goût ni aucune vocation pour l'Eglise. C'est, selon moi, se rendre coupable d'une mauvaise action que de s'embarquer dans un travail ou dans une profession qui ne vous attire ni par son côté théorique, ni par son côté pratique. Et s'il en est ainsi d'une carrière quelconque, combien plus encore quand il s'agit de la carrière ecclésiastique I Je n'ai aucun penchant pour l'étude de la dogmatique, ni de toute autre branche de la théologie dans laquelle un clergyman doit être versé, et il m'est impossible de surmonter les scrupules que j'éprouve à entrer dans la voie que vous me proposez. J'ai maintenant entrepris une œuvre d'éducation chrétienne qui se rattache à l'activité de l'Eglise et où je trouve mainte occasion d'augmenter mon bagage de connaissances, tout en faisant part à d'autres — avec fruit, je l'espère — de ce que je sais. Je ne vois donc pas la nécessité pour le moment de diriger mes efforts dans un sens différent.

Comment se fit-il, demandera-t-on, que, six ans après avoir écrit ces lignes, George Butler entrât de son libre choix dans le ministère pastoral? C'est qu*il avait acquis peu à peu la conviction que Tœuvre de sa vie devait être une œuvre éducatrice, et le désir de pouvoir agir comme pasteur aussi bien que comme professeur sur les jeunes gens qui lui seraient confiés, s'était emparé de son esprit. Il pesa longuement et mûrement la question avant de se décider, mais il ne se repentit jamais de sa résolution. Quoi qu'il en soit, jusqu'à la fin de sa vie, son caractère demeura foncièrement laïque. En 1851, il écrivait :

Vous savez que je n'aime guère le clergé, mais là n'est pas la question. Si jamais j'entre dans les ordres, je n'entends pas être pasteur comme quelques-uns de ma connaissance ; ce serait renoncer à être homme. Je ne porterai jamais le gilet droit, la longue lévite et le col raide de Tuniforme clérical. Je regarde les manières et le costume officiels comme de l'affectation. Trop de rigueur dans les observances extérieures nuit à la vraie piété; et quoique ces pratiques puissent dénoter un esprit religieux et mériter par là notre respect, elles n'en représentent pas moins, selon moi, une fausse conception de nos relations envers Dieu et de nos devoirs envers les hommes. Il me semble, en résumé, qu'être bon pasteur, ce n'est pas autre chose qu'être homme de bien. J'aspire avant tout à me rendre utile ; or, je ne connais pas de carrière où je puisse être plus utile que dans celle de l'enseignement, toute ma vie ayant été jusqu'ici plus ou moins orientée dans cette direction....

Quelle tâche bénie que celle de l'éducateur 1 Malgré ses soucis, ses fatigues et ses déceptions, elle réserve des joies

intenses à ceox qui s y consacrent de tout leur cœur et de toute leur âme, en s appuyant sur le grand Educateur. Aucune autre profession ne saurait procurer de satisfaction plus grande et plus immédiate....

C'est en 1851 que George Butler visita pour la première fois le Northumberland» ce comté pour lequel il devait éprouver bientôt un attachement presque aussi fort et non moins fidèle que celui des membres de la famille dans laquelle il allait entrer....

Notre mariage fut célébré le 8 janvier 1852, à Dilston. Peu de temps après nous nous fixâmes à Oxford, où nous devions demeurer cinq années....

Quand on passe en revue le travail accompli par George Butler au cours de sa carrière d'éducateur, on ne peut pas ne pas être frappé du fait qu'il était relativement en avance sur son temps. Il y a des hommes qui, par leur pensée, devancent leur temps et qui font œuvre utile, par la parole et par la plume, en préparant progressivement la voie à des principes nouveaux. Chez lui, c'était plutôt une affaire de pratique que de théorie. Il constata que plusieurs branches d'étude, d'un intérêt capital pour les générations futures, n'occupaient qu'une place infime dans les programmes des écoles et des universités, et qu'il restait aussi des terrains neufs à explorer. Alors, sans bruit, sans croire faire œuvre de pionnier, il se mit modestement en devoir d'appliquer ses idées. Exempt de toute vanité personnelle, il ne fit rien pour attirer l'attention sur les innovations qu'il projetait, et c'est avec un calme par-

fait, sinon avec indifférence, qu'il supporta les critiques, les moqueries, et parfois l'opposition plus sérieuse que ne manque jamais de rencontrer Thomme ou la femme qui prétend empiéter sur Tordre établi, dans quelque domaine que ce soit.

 Oxford, il fut le premier à donner de l'importance à l'étude de la géographie. Ses conférences sur ce sujet firent sensation ; on s'en amusa et on se montra curieux de voir le succès qu'elles obtiendraient. Jusque-là, cet enseignement était resté confiné, sous une forme élémentaire, dans les écoles de garçons et de filles, et, à part quelques rares exceptions, personne n'accordait à cette science la valeur ni la portée qu'on lui reconnaît aujourd'hui. Le sujet était complètement nouveau à Oxford, au moins pour les vieux membres de l'Université. Ils assistèrent cependant, soit dit à leur honneur, aux conférences et ils écoutèrent, en toute simplicité, l'énoncé de vérités inédites pour eux, concernant le monde dans lequel ils vivaient.

Nous dressions ensemble, mon mari et moi, de grandes cartes murales pour la salle des conférences. Un jour que j'étais occupée à esquisser à grands traits une carte de l'Europe, comprenant le nord de l'Afrique et une partie de l'Asie mineure, plusieurs des collègues de mon mari entrèrent. Ils s'entretinrent avec lui, pendant que je continuais mon travail, de la singulière idée qu'il avait eue d'introduire à Oxford une branche d'étude aussi élémentaire que la géographie. La conversation tomba ensuite sur des lettres que nous venions de recevoir d'Arthur Stanley et de Théodore Walrond, qui visitaient alors l'Egypte. — « Où donc se trouve le

Caire? » demanda l'un de ces messieurs en se tournant vers la carte étalée sur la table. Je transmis la question à l'un des savants professeurs présents. Son regard erra désespérément sur la carte, mais il ne put même pas mettre le doigt sur l'Egypte I Je fis semblant de m'appliquer de plus près à mon travail, afin de dissimuler le rire irrévérencieux que je ne pouvais contenir....

Mon mari fut aussi lun des premiers qui inaugura et organisa à Oxford, d'une manière pratique, l'enseignement de l'Art. Dans l'hiver 1852*53, il obtint des autorités universitaires la permission de donner un cours sur ce sujet. Ses leçons ont été publiées plus tard en un volume intitulé : Principles of Imitative Art En même temps, il entreprit d'écrire une série d'articles de critique d'art pour le Morning Chronicle et pour un autre journal. Dans ce but, il visita à Londres les musées de peinture et les expositions annuelles. Après sa première visite au Salon des Artistes anglais, il écrivait à sa mère : « Vous auriez été amusée de me voir, avec ces « Messieurs de la presse », circulant et notant nos observations. J'ai fait le voyage de Londres avec Scott, l'architecte, qui m'a invité à prendre part à un meeting de ses ouvriers et à leur faire une conférence sur l'Art décoratif et la dignité du travail. Joséphine et moi sommes tous deux occupés à copier des dessins de Turner, dans la Taylor Gallery.... »

D'une persévérance infatigable quand il voulait se rendre maître d'un sujet d'étude quelconque qui l'attirait, il n'était pas moins empressé de faire partager à d'autres les connaissances qu'il avait ainsi acquises. Au milieu de ses nombreuses occupations, il trouva le

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temps de faire une étude approfondie d'anciennes inscriptions osqnes, à l*aide des documents qu'il découvrit dans la Bibliothèque Bodléienne, à Oxford. Il prit un très vif intérêt à l'histoire de ces temps reculés, telle qu'elle nous est rapportée par les admirables mémoires et les monuments de la vie des Osques, des Ombriens et des Etrusques, réunis au grand musée de Bologne. Il profita des loisirs que lui procuraient ses longues vacances pour mettre la dernière main à une série de grandes reproductions à la sépia de ces monuments, d'après les petites gravures et lithographies conservées à la Bibliothèque Bodléienne. Ces dessins, disposés sur les parois de la salle, servirent à illustrer les conférences qu'il donna ensuite sur les anciennes races de l'Italie.

Lorsque nous visitâmes Florence quelques années après, ce fut pour nous un vif plaisir que de contempler les originaux de quelques-unes de ces ruines cyclopéennes, dont nous avions fait ensemble des esquisses. Par une brillante journée d'hiver, nous fîmes une délicieuse course en voiture sur les hauteurs de Fiesole, où l'on voit ces gigantesques pierres, seuls restes des murailles de l'antique cité étrusque....

Mon mari correspondait à cette époque en latin avec plusieurs savants étrangers, entre autres le D** F. Ritschl, professeur de littérature ancienne à l'Université de Bonn, le professeur Bemays, de la même Université, le D*" Léopold Schmidt et le D"" Philip Wagner, tous deux de Dresde....

J'ai conservé bien des souvenirs de notre vie à Oxford, les uns très doux, les autres graves. Je me

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rappelle avec un plaisir particulier nos promenades à cheval, les soirs d*été, sur le magnifique alezan que mon père m'avait donné. Nous parcourûmes ensemble toutes les collines qui avoisinent la ville. Derrière notre petit jardin s'élevaient de grands arbres, dans lesquels les rossignols chantaient nuit et jour au printemps. Mais c'était surtout dans les bois de Bagley et dans le parc d'Âbingdon, que ces oiseaux académiques déployaient toutes les ressources de leur art. Nous restions quelquefois à cheval depuis cinq heures jusqu'au coucher du soleil, à la tombée de la rosée, chevauchant par des sentiers herbeux bordés d'épais fourrés dont les rossignols avaient fait leur retraite favorite, et d'où s'échappaient d'incomparables concerts.

Nos études sur l'Italie étaient une autre source d'agrément. Dante Rosetti rassemblait alors des matériaux pour son livre : Dante and his circle. A cet effet, il traduisait avec soin en anglais la Vita naova et les poèmes lyriques du Dante, ainsi que d'autres sonnets et poèmes de ses prédécesseurs, Cavalcante, Orlandi et Angiolieri de Sienne. Rosetti nous soumettait de temps à autre certaines parties de sa traduction des sonnets exquis du Dante, qu'il avait à cœur de rendre dans notre langue aussi parfaitement que possible. Les aptitudes critiques de mon mari et son goût pour les classiques lui permettaient de renvoyer les sonnets accompagnés de commentaires utiles, quoique généralement il y eût fort peu de corrections à faire.

Nous avions visité l'atelier de Rosetti à Chelsea. Il nous avait montré ses portefeuilles contenant, avec les esquisses originales de ses grands tableaux, une foule

d'autres dessins inachevés et une variété de croquis exécutés selon la sténographie des artistes, en quelques coups de crayon légers mais admirables d'expression.

Âurelio Saffi vivait à cette époque en exil à Oxford. Il avait fait partie, avec Mazzini et Ârmellini, du Triumvirat qui gouverna quelque temps Rome après la révolution ; il avait siégé au Parlement italien comme député de Forli, sa ville natale. C'était un homme cultivé, connaissant à fond la littérature de son pays, en particulier les poètes. En sa qualité d'exilé, il était dans une situation matérielle des plus précaires. Mon mari, désireux de faire sa connaissance, l'invita à venir donner dans notre salon une série de conférences sur le Dante. Ces soirées eurent un certain retentissement, et elles valurent à Saffi un redoublement de sympathie dans le monde universitaire.

En 1880, Aurelio Saffi, rentré en Italie, présidait à Gênes notre grand congrès de la Fédération, auquel mon mari et moi étions présents. Se tournant vers mon mari, assis à ses côtés, il lui dit avec une visible émotion : « Il y a vingt-sept ans, exilé de ma patrie, j'ai eu le bonheur d'être reçu dans votre maison à Oxford. Je n'ai jamais oublié, et je n'oublierai jamais, l'accueil cordial et la gracieuse hospitalité que je reçus de vous et de votre digne compagne. Les temps sont changés ; un long intervalle s'est écoulé, et aujourd'hui c'est une grande joie pour moi que de vous revoir et de vous souhaiter la bienvenue sur le sol de ma patrie.... »

En 1853, nous eûmes l'occasion de faire la connaissance personnelle de M. Gladstone. Nous le rencontrâmes à un déjeuner auquel il avait été invité avec

M"*^ Gladstone, à Exeter Collège. Nous étions réunis dans un des salons ayant vue sur les jardins pittoresques du collège. La conversation se prolongea fort avant dans la matinée. M. Gladstone, je m'en souviens, nous fit une description animée et dramatique de l'accident survenu à Sir Robert Peel et qui fut cause de sa mort, n s'étendit sur le caractère et les principaux incidents de la carrière de cet homme d'Etat, parlant avec un accent et une émotion qui nous tenaient tous sous le charme.

J'ai dit qu'à côté de ses agréments, notre vie à Oxford avait aussi ses ombres. J'avais quitté un large cercle de famille» la vie libre de la campagne, pour venir m'enfermer dans une ville universitaire, au milieu d'une société composée presque exclusivement de célibataires. En ce temps-là, Oxford n'était pas ce qu'il est devenu, maintenant que les professeurs et les gradués se marient, que des familles y résident, qu'on y voit des collèges de femmes et une vie de société ouverte à tous. Quand j'y arrivai, à l'exception des familles de quelques-uns des directeurs qui vivaient la plupart du temps renfermées entre les murs de leur collège, il n'existait pour ainsi dire pas de vie de famille à Oxford;

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il n*y avait pas non plus beaucoup de rapports entre les membres de l'Université et le reste de la communauté. De pareilles conditions engendrent aisément le parti pris dans les jugements, une sorte d'exaltation de l'opinion masculine et une manière de voir purement conventionnelle .

Dans les fréquentes réunions qui se tenaient le soir dans notre salon, on causait généralement beaucoup. La conversation était tantôt sérieuse et grave, tantôt vive, spirituelle, brillante, roulant sur toutes sortes de sujets intéressants. J'étais la seule femme de la société, et je restais là assise, écoutant en silence, parfois avec un serrement de cœur, ce qui se disait ; car on parlait de choses que j'avais déjà profondément méditées et sur lesquelles je m'étais formé des convictions que je savais être vraies, bien que je n'eusse pas à mon service une dialectique capable d'en démontrer la vérité. Certaines remarques recueillies au cours de ces soirées sont encore présentes à ma mémoire. On les trouvera peut-être futiles et insignifiantes, mais elles avaient de l'importance pour moi, parce qu'elles se rattachaient au long enchaînement de pensées qui, durant ces dernières années, avait contribué à former mon jugement. M"* Gaskell venait de publier un livre qui était très discuté. Quelques-unes des opinions exprimées à ce propos devant moi me parurent dangereusement fausses. Une chute morale chez une femme était jugée beaucoup I^us sévèrement que le même acte chez un homme ; il n'y avait pas de comparaison à faire entre les deux. On répétait qu'une femme pure devrait être absolument ignorante d'un certain genre de maux sociaux, oubliant

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que ces maux pesaient lourdement et cruellement sur d autres femmes. Un jeune homme déclara» avec un grand sérieux» qu'il ne permettrait pas à sa propre / mère de lire un livre tel que celui que Ion discutait» livre qui me paraissait à moi d'une tendance très saine» i malgré ce que le sujet traité avait de pénible. Au dire f de tous, le silence était le premier des devoirs en pareille matière. Un jour que j'étais tourmentée au sujet du sort d'une toute jeune fille indignement trompée» je me risquai à en parler à l'un des hommes les plus estimés de l'Université, réputé pour la sagesse de ses conseils» dans l'espoir qu'il suggérerait un moyen» non pas de venir en aide à la malheureuse» mais \ d'amener le séducteur à la conscience de son crime. Le '. sage, tout en s'exprimant avec beaucoup de bienveillance, recommanda fortement le silence et l'abstention. — « Soulever une pareille question, dit-il, ne pourrait • faire que du mal. Il est dangereux de réveiller le lion ' qui dort. )» Je le quittai, stupéfaite et découragée, et, pendant longtemps, résonnèrent comme un écho dans mon cœur les paroles prophétiques du peintre-poète Blake» qu'on jugeait alors rude et grossier :

La malédiction de la prostituée, de rue en rue» Tissera le linceul de la vieille Angleterre.

L'accomplissement de cette prophétie n'a été conjuré que grâce à un réveil lent et douloureux de la conscience nationale.

Déjà tous mes instincts de femme s'étaient révoltés

contre certaines théories ayant cours dans le monde, et seuls Dieu et le fidèle compagnon de ma vie surent ce que je souffris alors. Divers incidents vinrent encore confirmer les certitudes dont nos cœurs se pénétraient de plus en plus. Une jeune mère fut enfermée dans la prison de Newgate pour avoir tué son enfant. Le père, sous le couvert du silence tant prôné par les philosophes d'Oxford — silence qui n'est, au fond, qu'une complicité avec l'injustice — après avoir violé ses promesses envers la malheureuse, l'avait abandonnée et oubliée; puis, la conscience tranquille, il avait repris sa vie facile dans la société, comblé peut-être de distinctions académiques. J'aurais voulu aller voir cette femme dans sa prison et lui parler du Dieu qui voyait l'injustice dont elle souffrait et qui avait pitié d'elle. Mon mari écrivit à l'aumônier deNewgate pour le prier de nous l'envoyer à l'expiration de sa peine. Nous avions besoin d'une domestique, et il pensait qu'elle pourrait remplir cet office. Elle nous arriva. Ce fut la première de tant d'infortunées que nous reçûmes par la suite sous notre toit.

Un cirque forain vint s'établir dans notre voisinage. Une des écuyères nous fit savoir, je ne sais plus par quel moyen, son ardent désir d'abandonner la vie qu'elle menait et dont les exercices acrobatiques n'étaient sans doute que la partie la plus avouable. Elle avait des aspirations bien au-dessus de celles que l'on s'attend à trouver chez une écuyère de cirque : elle voulait servir Dieu. Elle voyait une lumière, disait-elle, et elle voulait la suivre. Elle se rendait en secret dans les églises et les chapelles. Un jour elle s'enfuit, ne sachant

OÙ elle allait» mais elle fut poursuivie et reprise de force.

Un dimanche soir, après une chaude journée d'été, je m'étais assise près de la fenêtre grande ouverte, cherchant à respirer un peu d'air, lorsque, tout à coup, j'entendis comme un cri de détresse qui semblait partir du milieu des arbres, dans l'ombre grandissante du crépuscule. C'était le cri d'une femme — d'une femme qui aspirait au ciel et qu'on replongeait dans l'enfer. Mon cœur fut transpercé de douleur. Je fus prise du désir de sauter par la fenêtre et de fuir avec elle vers quelque lieu de refuge. Le bruit cessa. Je ne puis définir exactement la nature de l'impression que je ressentis alors et qui m'est restée jusqu'à ce jour. Je me souviens seulement qu'au delà de ce crépuscule je vis poindre un rayon de lumière, et que du sein même de ce cri déchirant, j'entendis une note qui parlait d'espérance. La lumière était lointaine, mais elle approchait; et la brise légère qui agitait le feuillage de ces grands arbres murmurait une promesse d'avenir. Mais, avec le jour naissant, j'eus la vision plus nette que jamais de la haute muraille de préjugés, bâtie sur des fondements de mensonge, derrière laquelle se cachait tout un monde de tristesses, de souffrances, d'injustices et de crimes dont il ne fallait pas parler — pas même à voix basse — et qu'aucun pouvoir humain, me semblait-il, ne pourrait jamais atteindre et soulager.... Et de nouveau je me retrouvai, dans nos réunions habituelles du soir, au milieu d'une société masculine de haute culture, plus résolue que jamais à garder le silence, à parler peu avec les hommes, mais beaucoup avec Dieu.

Nul doute que je ne doive en partie à Texpérience de ces années d'Oxford, le jugement plus mûri que je me formai dans la suite sur ce qu'on appelle ^ l'opinion du monde cultivé ».

Mon but, en écrivant ces souvenirs, n'est pas seulement de faire connaître la personnalité de celui qui fut mon mari et l'activité qu'il déploya dans le domaine qui lui était propre ; je désire encore montrer combien ses qualités de caractère le rendaient apte à redresser le jugement de la compagne de sa vie et à apaiser son esprit, quand « les eaux débordées envahissaient son âme ». Je voudrais aussi faire comprendre qu'il n'a pas été seulement pour moi un guide sage et un noble soutien dans l'œuvre qu'on a représentée comme étant spécialement la mienne, mais qu'il a pris une part directe à sa création en donnant un corps à mes premières impulsions. Si cette œuvre avait été uniquement le produit de l'esprit féminin, d'un cœur solitaire blessé et révolté, il lui eût certainement manqué quelques-uns des éléments essentiels pour qu'elle devînt utile et féconde. Sans lui, mes perplexités eussent été beaucoup plus grandes qu'elles ne le furent. Les idées de justice envers la femme, d'égalité entre les sexes et de la responsabilité égale de tous les êtres humains vis-à-vis de la loi morale étaient, pour ainsi dire, ins-

tinctives chez lui. Jamais il n*y eut besoin de le convaincre. Ses convictions étaient toutes faites» fermes, justes et claires. J'étais alors le plus souvent silencieuse, mais chaque fois que je lui parlais, le nuage se soulevait. Ce qui m aida le plus à cette époque d'incertitudes, quelque étrange que cela puisse paraître, ce ne furent pas tant les arguments qu'il faisait valoir en faveur de l'unité de la loi morale, que la clairvoyance avec laquelle il jugeait les hommes et appréciait leurs opinions. H y avait même une nuance de dédain dans sa façon de critiquer le point de vue unilatéral de plusieurs de ses amis. U lui arrivait de dire : « Je suis bien fâché pour un tel », parole qui m'étonnait tout autant que s'il avait dit : « Je suis bien fâché pour Salomon », tellement je me faisais de la sagesse des hommes de science une idée exagérée. U me disait qu'il fallait les plaindre : « Ils ne savent pas mieux, les pauvres gens I » Ce mot fut un trait de lumière pour moi. Je m'étais représenté Oxford comme le centre du savoir et de l'intelligence ; je pensais que les hommes érudits et bons avec lesquels nous avions des rapports journaliers devaient être, en quelque sorte, des autorités dans le domaine moral et spirituel; il ne m'était pas venu à l'esprit de les regarder comme de « pauvres gens I » Cet inappréciable don du bon sens que mon mari possédait â un si haut degré, vint rétablir l'équilibre dans mon esprit que les troublants problèmes de la vie accablaient. Puis le soir, quand nos visiteurs étaient partis, nous lisions ensemble la Parole de Vie, et nous examinions les notions et les théories humaines à la lumière de ce que disait et faisait le Saint et le

Juste. Comparés aux axiomes du jour — datant, à la vérité, de bien des siècles — les paroles et les actes de Jésus touchant certaines questions vitales étaient, nous nous le disions Tun à l'autre, franchement révolutionnaires. George Butler n'avait pas peur d'une révolution ; dans le sens de la justice et de l'égalité, il la désirait même ; et ensemble nous priions pour qu'une sainte révolution éclatât et que le Royaume de Dieu pût s'établir sur la terre.

Je me disais alors en moi-même : « Et c'est un homme qui me parle ainsi, un homme doué, intelligent, un savant parmi les savants, un homme qui dit toujours la vérité telle qu'il la sent dans son cœur ! » Ainsi, je fus consolée et éclairée. Alors aussi, je commençai à reconnaître son portrait dans le Psaume XV, et maintenant que je regarde en arrière à toute sa vie passée, je suis encore plus frappée de la ressemblance :

O Eternel I qui séjournera dans ta tente ?

Qui demeurera sur ta montagne sainte ?

Celui qui marche dans l'intégrité, qui pratique la justice.

Et qui dit la vérité selon son cœur.

II ne calomnie point avec sa langue.

Il ne fait point de mal à son semblable.

Et il ne jette point l'opprobre sur son prochain. Il regarde avec dédain celui qui est méprisable.

Mais il honore ceux qui craignent l'Eternel ; Il ne se rétracte point, s'il fait un serment à son préjudice.

D*autres que moi se souviennent sans doute, avec un sentiment d'effroi, des inondations hivernales qui furent si fréquentes à Oxford pendant les années dont je parle. Depuis longtemps, je crois, les moulins, les écluses et autres obstacles qui obstruaient autrefois le cours de la rivière Isis n'existent plus, et les fièvres malignes qui résultaient de la stagnation des eaux autour de la ville ont cessé avec les causes qui les produisaient. Oxford, au temps où nous l'habitions, avait en hiver l'aspect d'un îlot, et ses tours et ses clochers, réfléchis dans le miroir des eaux, faisaient penser à Venise. « Il a plu, écrivait mon mari en janvier 1856, durant toute la journée d'hier, et aujourd'hui le temps est froid et humide. On peut dire qu'après le coucher du soleil, l'atmosphère d'Oxford ressemble à celle d'un puits, quoique cela soit encore plus supportable que les horribles miasmes qui se dégagent des marais quand les eaux se retirent. Alors on a le sentiment que seule une forte constitution est capable de résister longtemps à ces émanations. x>

Ma santé s'altéra ; je m'affaiblis et devins sujette à des accès de fièvre. De temps à autre, nous faisions des promenades en voiture sur les hauteurs qui dominent Oxford. Pour y parvenir, il fallait suivre pendant une certaine distance une sorte de chaussée élevée, bordée d'eau de chaque côté, qui rappelait la Hollande avec ses digues. Vue de là-haut, la cité académique, se dressant au milieu des plaines inondées, offrait un spectacle des plus pittoresques. Le tintement de la grosse cloche de la Tour nous arrivait par-dessus les eaux dormantes, avec un son harmonieux et solennel, émouvant comme

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celui d'une voix humaine qui annonce lapproche de la nuit, et ce vers du Dante nous revenait à la mémoire :

La cloche, dans le lointain, semble pleurer le jour expirant.

Mais la poésie et le sentiment n*empèchent ni les rhumatismes, ni les refroidissements.

J allai passer plusieurs mois de cette année 1856 chez mes parents, à Dilston, avec nos enfants. Mon mari nous y rejoignit après quHl eut été libéré des fonctions d'examinateur, pour lesquelles il avait été appelé à Londres. Ses lettres, au cours des quelques semaines que dura notre séparation, marquent chez lui un profond développement de la vie spirituelle, tel qu'il nous en est parfois accordé à l'approche d'une épreuve ou d'un chagrin particulier. Il semble avoir eu alors le pressentiment qu'il ne conserverait pas toujours intact le bonheur parfait dont nous avions joui ensemble jusque-là.

G. B. à M°>« Grey :

Je suis heureux de savoir mes chers trésors en si bonnes mains et respirant un air vivifiant. J'espère que leur présence à Dilston démontrera que le mariage ne rompt pas les liens de la famille, mais que Joséphine et moi demeurons tendrement attachés au foyer aimé et aux chers amis de Dilston.

G. B. à sa femme :

Je suis peiné de vous savoir souffrante ; mais vos lettres sont si pleines d'entrain, elles expriment une telle confiance

en Celui qui peut guérir toutes nos maladies, que je n'ose pas murmurer. Douter de la puissance de Dieu et de sa volonté de « faire concourir toutes choses à notre bien »» c'est, comme le dit saint Jean, « le faire menteur ». Aussi, quelle que soit la tristesse qui m'envahit parfois en pensant à vous, je veux regarder aux riches promesses qui sont offertes à ceux « qui se confient dans le Seigneur et qui s'attendent patiemment à Lui ». Et puis, j'ai l'espoir que nous pourrons continuer longtemps encore de marcher la main dans la main, en accomplissant notre tâche ici-bas.

13 juillet 1856.

Je viens de lire la Maud de Tennyson, et de revoir l'analyse que j'en ai faite pour le Fraser s Magazine. Lire des histoires d'amour qui se terminent par la mort ou par la séparation, me fait penser à mon propre bonheur avec plus de reconnaissance que jamais.

Il n'y a rien d'étonnant à ce que je sois optimiste en toutes circonstances, et que j'aie confiance dans l'amour et la protection d'un Père tout-puissant. Ne m'a-t-il pas comblé bien au delà de mes mérites, en m'accordant une part de bonheur terrestre comme il est donné à bien peu d'en connaître ? Cependant, il nous a été mis « une écharde dans la chair » : votre santé délicate et l'incertitude de l'avenir. Mais notre amour n'en sera jamais ébranlé ; nous nous y tiendrons attachés au contraire d'autant plus étroitement, comme au symbole et au gage de l'amour divin qui s'est manifesté dans l'acte sublime accompli sur le Calvaire, acte qui demeure pour nous, quoi qu'en pensent les sages de ce monde, la réalité des réalités, et le sûr garant de notre réconciliation avec Dieu.

Nous sommes bien faits, je crois, pour nous aider l'un l'autre. Aucune parole ne peut exprimer ce que vous êtes pour moi. De mon côté, je puis vous être utile dans vos

moments de tristesse et de découragement, quand la pensée des maux de ce monde vous accable et que vous n'avez pas la force de travailler à les soulager dans la mesure où vous souhaiteriez de le faire. Et grâce à ma forte santé, à ma grande facilité de travail, j'espère pouvoir de plus en plus collaborer avec vous à des entreprises qui, avec la bénédiction de Dieu, feront quelque bien, d/e telle sorte que les hommes parleront de nous avec respect quand nous serons couchés dans la tombe. Que Dieu nous soit aussi en aide dans notre tâche commune d'élever nos enfants, afin que nous puissions dire : « Nous n'avons perdu aucun de ceux que tu nous avais donnés I »

Bien qu'il en coûte beaucoup à ma réserve de citer des extraits d'une nature aussi intime que ceux qu'on vient de lire, je les donne parce qu'ils permettent d'entrevoir ce qu'étaient la vie intérieure de mon mari et la profonde tendresse de son cœur. Ce serait, en eflTet, tracer de lui un portrait très incomplet que de laisser dans l'ombre ces traits distinctifs de son caractère : le grand amour qu'il portait à sa femme, et la constante association de cet amour avec ses aspirations et ses efforts spirituels. Cet amour faisait partie de sa vie ; il devint toujours plus profond et plus tendre à mesure que s'écoulèrent les années. J'ai parlé de la force et de la solidité de ses amitiés. Il apportait ces mêmes qualités dans les rapports les plus intimes de la vie domestique. Dans le printemps de la vie, l'homme rêve et parle de l'amour ; il décrit, il chante la grâce de sa naissance et sa belle jeunesse. Mais ce n'est pas au printemps de la vie qu'il est possible de sonder la profondeur de l'amour, d'en

mesurer Tétendue, d'éprouver sa fidélité. Il est un amour qui surmonte toutes les épreuves et les difficultés, tous les ennuis et les menues contrariétés de la vie aussi bien que les chagrins et les bouleversements qui la traversent, un amour qui grandit et s'enrichit sans cesse, embelli par les souvenirs du passé et par les espérances de l'avenir, de cet avenir de vie éternelle vers lequel il tend. C'est cet amour-là qui remplissait l'àme de celui dont je parle, et qui ne cessa de progresser en lui jusqu'à son dernier souffle, pour être ensuite rendu parfait en la présence de Dieu.

Lorsque mon mari nous rejoignit à Dilston, il fit un arrangement avec le vicaire de la paroisse de Corbridge, dans laquelle était situé Dilston, pour le remplacer dans ses fonctions et occuper le presbytère, tant que durerait son absence. Les divisions ecclésiastiques régnaient un peu partout dans le voisinage. Toutefois, pendant l'intérim de mon mari, l'église fut très fréquentée. Beaucoup de Wesleyens y vinrent qui n'y avaient jamais mis les pieds auparavant, ainsi que plusieurs familles de fermiers aisés. Presbytériens convaincus, fort capables de défendre leurs opinions dans une controverse théologique. Les uns et les autres étaient probablement attirés, en partie par la parenté du <( nouveau ministre » avec mon père, lui-même fidèle pratiquant, et en partie aussi par l'enseignement évangélique simple dont ils éprouvaient le besoin, et que maintenant ils avaient trouvé. Nous visitions ensemble les gens de la paroisse, qui nous témoignèrent bien vite beaucoup d'attachement. Il n'y avait pas de vraie misère parmi eux. Les manières de mon mari envers les pauvres

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gens étaient aussi éloignées que possible de cet air de condescendance qu'adoptent volontiers les personnes de sentiments moins délicats. Il entrait dans la plus humble chaumière avec les mêmes dispositions que s*il eût rendu visite à des égaux, et il traitait les gens pauvres et âgés, en particulier les femmes, avec la courtoisie dont il usait à Tégard des personnes de distinction. Ces braves gens résumaient ordinairement la haute opinion quils s'étaient formée de lui, en disant : « C'est un vrai gentleman. » Il évitait de leur poser des questions indiscrètes sur leurs affaires privées, et n'essayait pas davantage de vérifier l'état de leurs consciences ; la pudeur chrétienne le lui interdisait. Malgré cela, les cœurs s'ouvraient facilement à lui, et il arrivait que des consciences chargées se soulageaient par une confession volontaire....

Notre retour à Oxford ne s'effectua pas sous d'heureux auspices. La fin de l'automne fut humide et froide. Il fut décidé que j'irais à Londres, pour consulter Sir James Clarke au sujet de ce que l'on croyait être un commencement de maladie de poitrine. Mon mari m'entoura des soins les plus tendres pendant le voyage, et l'accueil du vénérable docteur fut plein de bonté. J'eus à peine la force de me lever pour le saluer quand il entra. A la fin de notre entrevue, il dit simplement: « Pauvre enfant, pauvre enfant I il ne faut pas qu'elle reste à Oxford. » Et comme nous proposions de partir immédiatement pour faire nos préparatifs de déménagement, il s'interposa : « Non, dit-il, il ne faut pas qu'elle se retrouve sous la pernicieuse influence de ces inondations, non, pas même pour un seul jour. »....

Cétait une rude épreuve. Il fallait dire adieu à notre home si agréable» renoncer aux projets et aux espérances chers à mon mari, et voir la maison qu'il avait louée et aménagée à grands frais pour les étudiants isolés, rester à sa charge. Continuer l'entreprise seul, demeurer séparés l'un de l'autre pour un temps indéterminé, était chose à peu prés impossible. Il n'y avait donc pas d'autre alternative à envisager pour le moment. Mon mari accepta avec calme, mais non sans d'amers regrets, ce qui nous apparaissait clairement inévitable.

A cette même époque, mon père éprouva un sérieux revers de fortune, par suite de la faillite d'une banque dont il était un des principaux actionnaires. Les difficultés de notre position en furent momentanément accrues, car il s'était toujours montré prêt à aider en toute occasion les différents membres de la famille. La perte qu'il subit était considérable. La manière dont il supporta ce coup augmenta encore l'estime de toutes les personnes qui avaient déjà pour lui une si grande admiration.

Les soucis se succédèrent sans interruption pendant quelque temps. Mon mari en souffi-ait d'autant plus qu'il se reprochait intérieurement d'avoir peut-être manqué de prudence et de prévoyance dans le passé. Son plus grand sujet d'inquiétude était ma santé; de ce côté, heureusement, l'horizon s'éclaircit graduellement....

Par l'obligeant intermédiaire de son ami, M. Powles, mon mari fut appelé, dans le courant de l'été de 1857, à prendre provisoirement la charge d'une chapelle, à

Blackheath. Ce poste lui procura une activité utile et qui répondait à ses goûts, tout en lui permettant de poursuivre ses occupations littéraires. Il était parti seul pour Blackheath afin de préparer notre installation. Je lui écrivis pour son jour de naissance, le 11 juin :

Que Dieu vous bénisse, aujourd'hui et toujours, et qu'il fasse de vous un « Fils de consolation » pour beaucoup d'âmes, comme vous l'avez été pour moi I Nous n'aspirons plus désormais au succès selon le monde. Ce que je souhaite par-dessus tout pour vous, c'est l'accomplissement de la promesse : « Ceux qui auront été intelligents brilleront comme la splendeur du ciel, et ceux qui auront enseigné la justice à la multitude brilleront comme les étoiles, à toujours et à perpétuité. »

J'ai eu avec madame.... une conversation qui m'a fait du bien, car elle répondait au cours de mes pensées à votre sujet et au mien. Elle me dit qu'elle avait connu bien des cas où une épreuve personnelle avait été le prélude d'une existence utile entre toutes, bien que celui qui se trouvait frappé eût cru, au moment même, sa vie perdue ou réduite à un simple apprentissage de la résignation. Elle disait aussi que ceux qui sont éprouvés de bonne heure au lieu de l'être plus tard, doivent en remercier Dieu, car ils sont ainsi mieux préparés à secourir les autres et à marcher humblement avec Dieu. Puisse-t-il en être ainsi pour nousl

Les enfants se sont rappelé votre fête en se réveillant ce matin, et, pour la célébrer, ils ont fait une excursion à Nightingale Valley.

Nos relations avec notre excellent ami, M. Powles, sont restées un des points lumineux de notre court séjour à Blackheath.

Extrait d'une lettre adressée à Dilston :

Noas avons rencontré Fronde et Kingsley hier, chez M. Powles. Dans la soirée, ils eurent ensemble une chaude et vive discussion sur un point qui paraissait tenir particulièrement à cœur à Kingsley. La dispute se prolongea assez longtemps. Mes sympathies étaient entièrement avec Kingsley, car, indépendamment du sujet de la contestation, il était si évidemment sincère, si ardemment convaincu I Plus il s'échau£fait, moins il devenait maître de sa parole ; plus son indignation grandissait, moins ses arguments portaient. Il avait apparemment le dessous. M. Fronde, lui, restait parfaitement calme, probablement parce qu'il était assez indifiërent au fond même de la question. Il est facile de garder son sang-froid, de sourire de l'agitation de son adversaire, quand les principes en discussion ne vous touchent en rien. Kingsley nous avait fait visite la veille. Quel régal que de causer avec lui, ou plutôt de l'écouter parler I C'est un homme des plus charmants, franc, bienveillant et plein de bonne grâce ; mais il vous surprend parfois par ses sorties véhémentes.

La grande amitié qui unissait M. Froude et mon mari m'avait plus d'une fois intriguée, étant donné qu'ils différaient considérablement d'opinion sur beaucoup de sujets importants. J'eus l'explication du mystère, à quelques années de là, lors d'une visite que nous fîmes à M. Froude, dans sa villa « The Molt », près de Salcombe, sur la côte du Devonshire. J'étais dans ma chambre, au soir d'une chaude journée d'été. Au-dessous de la fenêtre ouverte près de laquelle je me tenais, il y avait un banc de jardin où les deux amis étaient assis. Us paraissaient absorbés dans une conversation

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très confidentielle qui durait depuis fort longtemps, coupée seulement par quelques brefs intervalles de silence. Je ne pouvais faire autrement que d'entendre ce qu'ils se disaient, et je ne fus pas fâchée de l'occasion qui s'offrait ainsi inopinément à moi de pénétrer le secret de leur intimité. Us ne s'entretenaient point de questions philosophiques, politiques ou scientifiques, ils parlaient de.... mouches pour la pêche I Je me penchai doucement au dehors, et je les vis, leurs deux têtes rapprochées, examinant attentivement différents cahiers formés de feuilles de flanelle, sur lesquelles étaient piquées une quantité de mouches artificielles, de couleurs brillantes et de dimensions variées. Mon mari, qui était très adroit de ses mains, en avait luimême confectionné un grand nombre. Ils discutaient non seulement de la qualité des mouches, mais encore des oiseaux dont les plumes avaient servi à leur fabrication, des endroits et des saisons où ces oiseaux avaient été tirés, et de l'espèce de mouche qui convenait à la pêche dans telle ou telle rivière ; le tout illustré d'exemples tirés de leur longue expérience. Je pense qu'il faut avoir une âme de pêcheur pour comprendre parfaitement l'intérêt intense que peut présenter un tel sujet de conversation. Evidemment il s'agissait là d'une amitié toute de plein air.

En automne 1857, mon mari accepta le poste de viceprincipal du collège de Cheltenham, où j allai le rejoindre la même année.... Ce fut le début de sa longue carrière dans renseignement, carrière à laquelle il consacra, avec une infatigable persévérance, vingt-cinq années de sa vie, d'abord à Cheltenham de 1857 à 1865, puis à Liverpool de 1865 à 1882. Le séjour de Cheltenham nous fut très propice; ma santé se rétablit, grâce au climat, et nos difiScultés matérielles prirent fin....

Nous habitions une grande maison, où nous recevions des élèves du collège en pension. Mon mari regardait les exercices physiques comme une partie essentielle de l'éducation de la jeunesse. Par une curieuse coïncidence, c'est de notre maison que sortirent les meilleurs champions du collège dans les exercices du corps, jeux d'adresse et d'agilité....

Nous avions l'habitude de passer la plus grande partie de nos vacances à Dilston. Une année cependant, nous fîmes un voyage en Suisse avec notre fils aîné, visitant Lucerne et ses environs, la vallée du Rhône, Chamonix et le Grand Saint-Bernard. Nous passâmes une nuit au célèbre hospice, où nous fîmes bonne connaissance avec les magnifiques chiens. L'un d'eux, un vétéran nommé Bruno, l'ancêtre de toute une lignée de nobles spécimens de la race, s'attacha à nous et nous servit de cicérone à travers les rocs désolés qui environnent le monastère.

Un autre été, nous allâmes en Ecosse avec deux de nos enfants, au lac de Killamey, nous arrêtant en passant chez mon frère, Charles Grey, qui habitait à Ballykisteen une maison appartenant à Lord Derby, dans

la « Yallée dorée » de Tipperary. Mon mari rapporta de ces deux voyages une collection de croquis intéressants. Les rochers grisâtres qui bordent les lacs de Killarney, avec leurs arbustes toujours verts et leurs plantes fleuries, formaient un assemblage de coloris riches et variés dignes de tenter le pinceau d'un aquarelliste....

Mon père avait été l'ami de Clarkson, et il avait pris une part active au mouvement en faveur de l'abolition de l'esclavage. Les sympathies de mon mari le portèrent de même à se ranger parmi ceux qui appelaient de tous leurs vœux l'émancipation des noirs; et lorsque éclata la guerre de sécession en Amérique, il comprit tout de suite qu'à la racine de ce terrible conflit il y avait une question vitale, la question de justice. Ce fut une de ces circonstances, fréquentes dans le cours de notre union, où nous nous trouvâmes du côté de la minorité, formant un petit groupe si insignifiant qu'il avait peine à élever la voix et à se faire écouter, mais dont les événements justifièrent plus tard l'attitude. C'est un bon exercice que de nager contre le courant, ou tout au moins de lui résister et de laisser passer la marée, sans toutefois manquer à la charité envers ceux qui diffèrent sincèrement de nous, et envers la multi-

tnde qui se contente de flotter au gré de l'opinion du jour. Dans ce cas particulier, le sentiment de notre isolement en face d une question aussi tragique nous fut bien souvent pénible. Mais cette discipline eut son utilité, car, plus tard, nous eûmes mainte et mainte fois à accepter et à endurer un sort semblable pour des motifs de conscience.

Goldwin Smith, un des rares hommes à Oxford qui saisit la portée véritable du conflit américain, vint nous voir à Cheltenham. Ses remarques piquantes au cours de la conversation, à propos de l'opinion dominante du jour, nous donnèrent l'idée de lui demander de publier quelque chose pour réfuter l'assertion si souvent répétée, que la Bible elle-même approuve l'esclavage. — « La Bible, répliqua-t-il, a été citée à l'appui de toutes les abominations qui ont souillé la terre. » Il ne nous fit aucune promesse, mais l'idée germa dans son esprit et, peu de temps après, il nous envoya son remarquable pamphlet intitulé : La Bible sanctionne^t-elle Tesclaoage? exposition magistrale du véritable esprit de la Loi mosaïque, du gouvernement théocratique et de l'éducation de l'ancien peuple hébreu, tant sur cette question spéciale que sur d'autres. Il va sans dire que cet écrit ne fut pas populaire au moment où il parut, et je crains fort qu'il ne soit depuis longtemps épuisé....

La nouvelle de Tassassinat du président Lincoln produisit un revirement soudain et complet dans les esprits. Je me rappelle la rapidité extraordinaire du changement de front opéré par le Times, et les remords de conscience de ceux qui, par leur intelligence et leur droiture, auraient dû se faire une opinion personnelle, mais qui avaient négligé ce devoir. Punch, après avoir exercé sa verve aux dépens des antiesclavagistes, fit aussi son mea culpa : il prit le deuil et publia, encadré de noir, un dessin émouvant représentant le lion britannique, prosterné et en pleurs devant le cercueil de Lincoln. Une des sentences favorites de mon mari était cette parole de l'Ecriture: «Pourquoi ne discernezvous pas vous-mêmes ce qui est juste?)» Mais il naimait pas à discuter ; c'était un pacifique et il évitait de se mêler aux polémiques ardentes. Son silence, quand il y avait lieu de blâmer ou de redresser des jugements superficiels, produisait peut-être plus d'effet que ne l'eût fait sa parole.

Les événements politiques qui agitaient alors l'Italie, la révolution de Naples, le changement de la dynastie, la carrière de Garibaldi, vinrent solliciter d'autant plus vivement notre attention que ma sœur. M"* Meuricofifre, et son mari étaient au milieu de ces événements. Ma sœur avait succédé à Jessie White Mario pour donner des soins aux blessés dans les hôpitaux, et elle connaissait personnellement plusieurs des acteurs des scènes dramatiques de ce temps. Je lui avais écrit que mon mari avait donné comme sujet de concours à ses élèves du collège de Cheltenham, un essai sur l'unification de l'Italie. Elle en fit part à Garibaldi, lui exprimant en

ÉPOUSE ET UÈBM 61

même temps notre sympathie pour sa personne et pour la cause qu'il défendait. Le grand patriote traça immédiatement quelques lignes au bas desquelles il mit sa signature, en priant ma sœur de faire remettre cet autographe à rélève qui aurait le mieux traité un sujet si cher à son cœur.

Nos vacances, en 1862 et 1863, se passèrent alternativement chez nos excellents amis, les Henry Marshall, à File de Derwent, sur le lac de Derwentwater, à Gilsland, à Ford, sur les confins de l'Ecosse, et en dernier lieu à Lipwood, sur les bords de la Tyne, où mon père résidait depuis qu'il avait pris sa retraite et quitté Dilston.

Les dernières semaines de l'été de 1864 s'étaient écoulées joyeusement à Coniston, dans une maison que M. James Marshall avait mise à notre disposition. La saison avait été splendide. La propriété, située sur une hauteur dominant le lac, ainsi que la campagne environnante, offraient mille ressources pour les amusements en plein air et les longues excursions. Nous n'étions rentrés que depuis quelques jours à Cheltenham quand une cruelle épreuve vint fondre sur notre petit cercle et nous ravir soudain celle qui en était la figure

la plus brillante'^. Comment décrire l'ombre épaisse qui s'abattit sur nous I Qu'on me permette de citer une lettre que j'écrivais à une amie, quelques semaines après la mort de notre enfant :

Cheltenham, août 1864.

Les paroles sont bien faibles. Puissiez-vous ne jamais connaître le chagrin que les miennes cachent plus qu elles ne l'expriment t Mais Dieu est bon. Il m'a enfin envoyé, dans sa miséricorde, un rayon de lumière ; et humblement courbée dans la poussière à ses pieds, je l'ai remercié de ce rayon, comme je ne l'avais jamais de toute ma vie remercié pour aucune autre bénédiction. Il a été dur, au premier moment, le choc de cette mort soudaine et angoissante. Chère petite âme I la mort la plus douce eût semblé déjà assez triste pour elle. Jamais je n'oublierai ce souvenir : la chute, le cri soudain, puis le silence I Cela faisait pitié de la voir dans les bras de son père, pâle et inanimée, sa petite tête reposant sur son épaule, ses beaux cheveux dorés, tout tachés de sang, retombant sur ses bras. Plût à Dieu que j'eusse souffert cette mort à sa place I S'il pouvait nous être accordé, pensais-je, un regard, une parole d'adieu, un signe quelconque de reconnaissance I Mais bien qu'un souffle de vie persistât encore pendant une heure, elle n'a plus reconnu le père et la mère qu'elle aimait si tendrement. Nous l'appelions par son nom, mais sans obtenir de réponse.

C'était notre seule fille, la joie et la lumière de notre vie. Elle entrait et sortait tout le jour comme un papillon.

* La petite Eva, figée de huit ans, entendant rentrer ses parents à l'heure de son coucher, s'échappa des mains de sa bonne et courut à l'escalier pour leur dire bonsoir. Dans sa précipitation eUe se pencha parnlessus la rampe, perdit l'équilibre et vint s'abattre sur les dalles du vestibule, aux pieds de son père et de sa mère.

Durant sa douce petite existence, elle n'avait jamais eu un jour ni une heure de maladie. Jamais elle ne nous avait donné un moment d'inquiétude ; sa vie s'écoulait, débordante de gaieté, de joieet d'amour. Le dernier matin, elle m'avait récité une strophe qu'elle avait apprise :

Chaque matin le soleil se lève, chaud, clair et radieux ; Mais le soir vient, et après lui la froide et sombre nuit. Bien loin est un pays où le Jour ne finit Jamais.

La « froide et sombre nuit » vint trop tôt pour nous, car ce fut ce même soir, à sept heures, qu'elle tomba. Les dernières paroles que nous avions échangées étaient à propos d'une jolie chenille qu'elle avait trouvée. Elle était venue dans ma chambre me demander une petite boîte pour y mettre sa trouvaille. Je la lui donnai en disant : « Maintenant, sauvetoi, car je suis en retard pour le thé. » Que ne donnerais-je pas à présent pour cinq minutes de sa douce présence I Elle avait parfois à lutter contre sa forte volonté, c'était sa seule difficulté. Rien ne lui était plus désagréable que ses petites leçons d'allemand. Frâulein Blûmke l'appelait un jour pour sa leçon. Elle était assise dans un petit fauteuil. Elle en saisit fortement les deux bras, et d'un air très sérieux et décidé : « Chut I fit-elle, attendez un instant, je lutte. » Elle resta encore quelques moments silencieuse, puis elle se leva résolument et courut prendre sa leçon. Et quand Frâulein lui demanda ce qu'elle avait voulu dire, elle répondit : « Je luttais avec moi-même. » Au cours de la leçon j'entendis Frâulein lui dire : « Arbeite, Eva, arbeite I » A quoi Eva répliqua avec vivacité : « Mais, miss Blûmke, / am arbeiting de toutes mes forces. »

Un soir, l'automne dernier, j'étais allée la voir dans son lit. Nous étions seules. « Maman, dit-elle, si je vais au ciel avant toi, quand la porte du ciel s'ouvrira pour te recevoir, je courrai bien vite à ta rencontre ; et quand tu me prendras dans tes bras et que nous nous embrasserons, tous les

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anges s'arrêteront pour nous regarder. » Et dans son ardeur, elle se souleva, le visage rayonnant, le cœur tout palpitant d'émotion à l'image qu'elle venait d'évoquer. Je vois encore son regard : ce n'était pas l'expression gaie et riante qui lui était habituelle, mais quelque chose de plus doux qui reflétait la tendresse débordante de son âme. Elle se recoucha, mais elle ne pouvait pas rester tranquille ; elle se releva et dit: «J'aimerais prier encore» — elle avait déjà fait sa petite prière. — Et nous priâmes ensemble pour cette rencontre dans le ciel.

Je n'aurais pas supposé un instant qu'elle s'en irait la première. Jamais je n'avais associé l'idée de la mort avec cette chère enfant, si pleine de vie et d'entrain ! Son amour se manifestait toujours d'une manière active. Nous nous réprésentions ce qu'une telle disposition, en se développant, produirait d'actes de bonté et de miséricorde. Elle était passionnément attachée à son père. Elle se suspendait à son cou en lui prodiguant les noms les plus tendres ; puis elle s'échappait de ses bras et courait vite lui fabriquer, de ses mignons petits doigts, un objet quelconque, une pelote à épingles ou une poignée pour la théière. Elle lui confectionna ainsi toute une collection de pelotes et de sous-vases, des bleus, des rouges, des rayés, qu'il aurait été bien embarrassé d'utiliser ! Maintenant, ces pauvres petits présents lui sont plus précieux que de l'or. Quand j'avais mal à la tête, elle pouvait, sans se lasser, me baigner le front pendant toute une heure avec une éponge. Douce Eva ! le Sauveur pouvait bien dire : « Le Royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent. »

C'était une nature parfaitement véridique, candide et pure. Quel repos merveilleux pour moi, quel vrai don de Dieu, alors que j'étais obsédée par le mal que je voyais dans le monde ou par mes propres pensées, de pouvoir contempler la parfaite innocence et la pureté de cette douce fillette ! Mais cette joie a disparu. Je suis inquiète de mon mari, son chagrin est si profond, si silencieux ! Cependant,

il est patient, très patient. Il aime les enfants et tout ce qui est jeune ; son amour pour Eva était intense.

Nous nous tenions atterrés près de son lit de mort, son visage avait une expression de surprise heureuse et calme qui semblait dire : « Maintenant je vois Dieu I » Et dans le ravissement de son dernier sommeil, elle paraissait nous reprocher notre tristesse. Ses cheveux étaient devenus très longs dans les derniers temps ; ils étaient d'une nuance châtain foncé, et sur son oreiller blanc, éclairés par les rayons du soleil, ils lui faisaient une auréole d'or :

Haïr like a golden halo lying

Upon a pillow white ;

Parted llps that mock ail sighing,

Good night — good night I

Good night in anguish and in bitter pain ;

Good morrow crowns another of the heavenly train.

Cette épreuve imprima en quelque sorte une nouvelle direction à notre vie et à nos préoccupations. Pendant des semaines nous fûmes inconsolables. La cause de son départ était en apparence un accident; mais le mot accident ou hasard doit-il trouver place dans le vocabulaire de ceux qui se sont mis, eux et leurs bienaimés, d'une manière spéciale, sous la protection journalière d'un Dieu d'amour? Ici surgit, du sein même de notre douleur, la di£Gculté intellectuelle, la perplexité et la détresse morales, effrayants fantômes qui hantent la « vallée de l'ombre de la mort ». Ce sombre passage est pénible à traverser ; mais tandis qu'il aboutit pour les uns à la négation désespérée et définitive de la bonté divine, au naufrage complet de la foi, d'autres, par la grâce de Dieu et après des expériences encore plus profondes, en sortent affermis et plus confiants que jamais dans son immuable amour.

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Un jour, entrant dans le cabinet de travail de mon mari, je le trouvai seul, Tair souffrant. Ses mains étaient froides, une pâleur inusitée couvrait ses traits. Je crus qu'il allait se trouver mal et je fus effrayée. Je m'agenouillai près de lui, et m'arrachant à ma propre torpeur, je le réconfortai de mon mieux, m'efforçant de lui parler gaiement, presque joyeusement, du bonheur de notre enfant, de la pureté lumineuse de sa courte existence, des épreuves et des chagrins qui lui avaient été épargnés et auxquels elle n'aurait sans doute pas échappé si elle eût vécu. Il se laissa consoler, et l'effort que je fis pour le fortifier me fut salutaire à moi-même. Â partir de ce jour, j'allai le trouver presque tous les soirs après ses leçons, et, assis l'un près de l'autre, nous nous entretenions de notre enfant au ciel, de sorte qu'à la longue notre commun déchirement perdit quelque chose de son amertume.

Les quelques lignes suivantes sont tirées d'un journal de notes, brièvement rédigé dans les derniers mois de cette triste année :

Octobre 30. — La nuit dernière, j'ai mal dormi. Je rêvais que je tenais ma chérie mourante dans mes bras. Elle luttait contre la mort pour l'amour de moi. Elle vécut encore un moment, puis elle expira. Au même instant j'entendis du bruit à ma porte, le son d'une faible voix. En un clin d'œil je fus sur pied. C'était le pauvre Stanley, notre second fils, à demi éveillé et tout fiévreux. Je le pris dans mes bras et le reportai dans son lit. Au matin, il ne pouvait rien avaler et montrait du doigt sa gorge. Le docteur Ker vint et diagnostiqua une diphtérie. Le cœur me manqua. Je me demandai si Dieu voulait déjà nous reprendre un autre enfant.

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La maladie fut très grave, et pendant plusieurs jours notre cher garçon se débattit entre la vie et la mort. Mais le nouveau coup que nous redoutions nous fut épargné. Quand il fut suffisamment rétabli, on me conseilla de Temmener à l'étranger, tant pour le soustraire aux rigueurs de l'hiver que pour me procurer un changement, en m'éloignant d'une maison sur laquelle planait le souvenir d'un si terrible malheur. Mon mari et nos deux autres fils nous accompagnèrent jusqu'à Londres, et Ion engagea un courrier capable et complaisant pour nous conduire à Gênes, où mon petit convalescent et moi avions été invités par des parents qui y habitaient.

Dans le courant de l'hiver de 1865, mon mari reçut de M. Parker, à Liverpool, un télégramme lui demandant s'il serait disposé à accepter le poste de principal du collège de cette ville, laissé vacant par la retraite du D*" Howson, nommé Doyen de Chester. Il considéra cette offre comme providentielle et se rendit immédiatement à Liverpool pour voir M. Parker, ainsi que les administrateurs du collège et quelques autres personnes ayant leur mot à dire dans le choix d'un nouveau principal. Il n'y avait de part et d'autre aucun motif d'hésitation, et mon mari fut élu bientôt après. Toute la famille se trouva installée à Liverpool en janvier 1866....

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Liverpool est un des plus importants ports maritimes du monde. Impossible d'imaginer un plus grand contraste entre l'aspect de cette vaste cité et le caractère académique et intellectuel d'Oxford, ou la physionomie tranquille d'une ville d'éducation comme Cheltenham. Son immense population où l'élément étranger abonde, ses douze milles de docks et d'entrepôts, ses innombrables navires, ses marchandises et ses marins venant de toutes les parties du monde, le va-et-vient perpétuel des transactions, le choc des intérêts, la grande opulence et l'abjecte misère, la grande diversité des credos représentés par une multitude d'églises, tout contribue à faire de Liverpool une cité largement internationale.

Le collège reflétait la physionomie cosmopolite de la ville au milieu de laquelle il s'élevait. Parmi les huit ou neuf cents élèves qui le fréquentaient, il y avait des Grecs, des Arméniens, des Juifs, des nègres, des Américains, des Français, des Allemands, des Espagnols, aussi bien que des Gallois, des Irlandais, des Ecossais et des Anglais. On devine que toutes les croyances et toutes les dénominations religieuses se trouvaient représentées dans cet assemblage bigarré. Un homme à vues théologiques étroites ne se serait pas senti à l'aise à la tête d'un pareil établissement. Une foi simple et ferme, un esprit droit, charitable et tolérant étaient les qualités indispensables pour administrer ce monde en petit, où se coudoyaient tant d'éléments divers. D'après les règlements du collège, la direction devait être confiée à un membre de l'Eglise anglicane, et les administrateurs avaient été heureux de rencontrer un homme remplissant cette condition et qualifié pour cette tâche.

AU nombre des élèves du collège, on remarquait les fils de deux rois africains à demi civilisés, Oko Jumbo et Jah-Jab. Les pères ayant été jadis des ennemis jurés, les deux jeunes garçons, fidèles aux instincts dont ils avaient hérité, firent d*abord connaissance en échangeant quelques horions. C'étaient de braves garçons cependant, et l'un d'eux, devenu chrétien convaincu et conséquent, se fit plus tard missionnaire parmi ses compatriotes, malgré l'opposition, on dit même les persécutions de son propre père.

Au nombre des questions sur lesquelles mon mari était de beaucoup en avance sur ses contemporains, il faut relever celle de l'éducation supérieure des femmes, n est di£5cile à la génération actuelle de se représenter quel amas de préjugés et quelles résistances opiniâtres rencontrèrent, il y a un quart de siècle à peine, les pionniers de cette cause. Nos pas ont été si rapides dans la voie de l'éducation de la femme, que nous sommes tentés d'oublier que c'est seulement d'hier que datent nos collèges de jeunes filles, leurs examens supérieurs et les différents grades que les femmes disputent aujourd'hui si brillamment aux hommes. Miss Clough vint nous voir en 1867, pour se renseigner sur ce que pensait le principal du collège de Liverpool au sujet du magnifique plan de réformes qui, dès cette époque, prenait corps dansj ce cerveau fécond, pour le

plus grand avantage de son sexe. Elle parut tout heureuse de se sentir dans un milieu sympathique, où elle n*avait aucun préjugé à combattre, ni l'ombre d'un doute à dissiper. Mon mari allait même alors plus loin qu'elle dans ses espérances, car il entrevoyait comme prochain le jour où des avantages égaux seraient accordés en matière d'éducation aux garçons et aux filles, aux hommes et aux femmes.

Une propagande active dans le sens de ces idées fut inaugurée peu après par le professeur James Stuart, de Trinity Collège (Cambridge), qui fit de Liverpool son quartier général, lorsqu'il organisa les premières conférences pour dames, d'où sortit plus tard « The University Extension Scheme ». La première série devait former un cycle comprenant quatre des plus importantes villes du nord de l'Angleterre. Il s'agissait de trouver un homme de valeur, ayant de l'expérience dans le professorat, pour inaugurer l'entreprise par un discours ou une conférence préliminaire, s'adressant à des auditoires mixtes dans chacune de ces quatre villes. Mon mari se chargea de cette tâche. Il prononça son premier discours à ShefiSeld. Sans agiter inutilement pour le confondre ensuite le spectre de l'opposition, il composa soigneusement son discours de façon à combattre les préjugés qui remplissaient l'air à cette époque. On se figurait généralement qu'un développement intellectuel supérieur à celui qu'elles avaient reçu jusque-là, rendrait les femmes pédantes, moins féminines, moins aimables, et les détacherait de leurs devoirs domestiques ; tandis que, d'autre part, on entendait les médecins et autres prophètes de malheur insister, d'un

ton d*alarme, sur les dangers qui en résulteraient pour la santé. Mon mari conclut ainsi son discours inaugural : « Il n'existait dans la chrétienté aucune communauté de femmes ayant spécialement pour objet l'éducation des filles, avant la fondation de Tordre des Ursulines par Angela de Brescia, en 1537. Toute initiative féminine pour organiser systématiquement l'éducation des filles était chose si inconnue en ce temps-là, que lorsque Françoise de Saintange entreprit de fonder à Dijon une institution de ce genre, elle fut huée dans les mes de la ville, et son père consulta quatre savants docteurs, hommes de loi, « pour s'assurer qu'instruire des femmes n'est pas une œuvre du démon ». Même après qu'il eut donné son consentement, il n'osa pas soutenir sa fille ; et Françoise, sans aide, sans protection, commença seule sa première école dans un grenier. Douze ans après, on la portait en triomphe à travers les rues, au son des cloches et sous une pluie de fleurs, parce quelle avait réussi. Son œuvre vécut et grandit, parce quelle était juste. Ainsi donc, mesdames, prenez courage, vous qui luttez aujourd'hui pour obtenir le droit de cultiver dans toute leur étendue les facultés et les dons que Dieu vous a départis. Continuez à combattre pour votre propre cause. De tous temps, les réformes de la condition sociale de la femme ont été réalisées par l'effort de femmes qui prenaient ellesmêmes en mains les intérêts de leur sexe. Toujours le premier signal est venu des femmes ; les hommes n'ont fait que les suivre. if>

Le 23 janvier 1868» mon père mourut. Un télégramme de ma sœur, M™^ Smyttan, qui vivait avec lui depuis quelques années, nous appela à Lipwood ; mais aucun de nous ne le revit vivant. La fin avait été subite, mais très paisible. Sa santé s'était maintenue excellente jusqu'au dernier jour. Le matin du 23 janvier, comme il passait de sa chambre dans son cabinet de travail, il se sentit défaillir et s'assit ; puis, levant l'index comme pour commander le silence, ou comme s'il prêtait l'oreille à une voix lointaine qui l'appelait, il expira sans lutte, sans souffrance apparente. H était dans sa quatre-vingt-troisième année.

Les membres de la famille réunis dans cette maison de deuil n'étaient pas au complet, plusieurs étant au loin à l'étranger. Ma sœur. M"** Meuricofifre, écrivit aux absents. Je reproduis ici une partie de sa lettre :

Deux jours après la mort de notre cher père, il y eut un terrible ouragan tel que je n'en ai jamais vu de pareil, et qui dura vingt-quatre heures. La violence du vent faisait trembler la maison et semblait la soulever de terre ; le ciel était aussi sombre que s'il y avait eu une éclipse. La Tyne mugissait, les fenêtres craquaient. Nous nous tenions tous assis autour du feu, serrés les uns contre les autres, et nous parlions de lui, des anciens temps, essayant de secouer l'impression de malaise et de tristesse que la tempête faisait peser sur nous. Soudain un grand fracas nous fit tressaillir, et étant montés dans la chambre où il reposait, nous trouvâmes la fenêtre brisée, les vitres en miettes sur le plancher, et le drap blanc qui recouvrait ce corps royal jeté de côté. Il y avait quelque chose d'irrévérencieux et de fatidique à la fois dans cette intrusion du vent; mais il

ÉPOUSE ET MÊRB 73

n'en fut pas troublé, il était à l'abri de tous les orages, dans le calme infini et éternel.... Comme il avait l'air majestueux, dans la paix auguste du dernier sommeil, avec son grand front large et ses cheveux gris soyeux relevés en arriére I Je fus frappée de la puissance de son menton carré, et de l'expression de tendresse unie à la force qui se dégageait de la forme de sa tête et des traits de son visage. J'éprouvais presque la joie du triomphe en le considérant; et cependant, que de tristesse dans de tels moments, même quand on peut regarder en arriére avec reconnaissance I On ne pleure pas seulement la perte qu'on subit soi-même ; la présence de la mort nous met momentanément en contact avec toutes les douleurs de la terre. Quand Jésus pleurait sur la tombe de Lazare, il ne pensait pas seulement à Lazare et à ses sœurs ; il se représentait tous les dépouillements qui courberaient les cœurs des hommes jusqu'à la fin des temps.

Les personnes qui accompagnèrent le corps jusqu'au cimetière de Corbridge formaient un long cortège ; tout le monde était à pied. Autour de la tombe où on le déposa à côté de notre chère mère, s'assemblèrent en silence les enfants, les petits-enfants, les amis, les serviteurs, les fermiers, ainsi que beaucoup de pauvres gens*....

Comme nous suivions la vallée de la Tyne en retournant à Lipwood, nous fûmes impressionnés par le spectacle de la contrée richement cultivée et prospère, résultat visible des efforts de toute cette vie utilement dépensée.... Et ce sentiment était celui de tous les habitants du pays qui, comme nous, pouvaient observer dans tout ce qui les entourait l'empreinte de son esprit

' In Memoriam, Harriett Maaicoffrt,

et de son travail. Mais, seuls ceux qui avaient eu le bonheur de jouir de l'amitié et de la confiance de mon père pouvaient comprendre, comme le faisaient ses enfants, quelle force et quelle douceur avaient quitté la terre quand ce grand cœur eut cessé de battre *.

* Memoir ofJohn Greg, ofDihton.

La Vocation

Lorsque nous vînmes nous établir à Livet*pooI, en 1866, et que mon mari et mes fils eurent commencé leur vie régulière au collège, partant le matin de bonne heure et ne rentrant que le soir, je restai seule à la maison pendant la plus grande partie des journées, triste, inoccupée, et continuellement en face de cette pensée : combien la présence de ma chère petite me serait douce maintenant! La plupart de ceux qui ont passé par une semblable expérience me comprendront si je dis que la douleur a son flux et son reflux. La vague se retire parfois après les premières semaines d'amertume, et une sorte d'acquiescement placide lui succède, qui n'est que l'effet naturel d'un épuisement momentané de notre force de résistance à la souffrance. Puis survient une seconde vague, qui a ramassé silencieusement ses forces, se tenant pour ainsi dire à l'arrière-plan, pour

* Extraits de RecoUections of George Butler et des Souvenirs pereonnelM <Vune Grande Croisade. Paris, Flsehbaeher, 1900.

avancer à son tour dans la plénitude de sa puissance destructrice» et se briser avec fracas sur le rivage. Mais qui analysera la douleur? Qui pourra en décrire le mystère, expliquer ses apparentes contradictions» ses exagérations, sa faiblesse et sa force?

Je souffris beaucoup pendant les premiers mois de notre séjour à Liverpool : musique, art, lecture, rien ne pouvait alléger mon chagrin ou exciter mon intérêt. Je fus saisie d*un irrésistible besoin de m'en aller à la recherche de quelque peine plus grande que la mienne, de trouver des gens plus malheureux que moi, car je savais qu'il en existait des milliers. Je ne m'exagérais pas ma propre a£Qiction ; je savais seulement que mon cœur souffrait nuit et jour, et il me semblait que le seul remède possible serait de rencontrer d'autres cœurs souffrant aussi nuit et jour comme moi, avec plus de raison encore. En dehors de cela, je n'avais aucune idée nette, aucun plan pour venir en aide à d'autres. Je ne souhaitais qu'une chose, me plonger au cœur de quelque misère humaine et dire aux a£Qigés, comme je savais pouvoir le faire à présent : « Je vous comprends, car moi aussi j'ai souffert. »

Il n'était pas difficile de trouver de la misère à Liverpool. La ville possédait un immense workhouse, renfermant à cette époque environ cinq mille personnes, tout une petite ville. Ce vaste établissement comprenait un hôpital général pour indigents, qui avait alors le privilège d'être dirigé par un ange de dévouement, Agnes Jones, dont la vie et l'œuvre ont été racontées après sa mort. Les autres départements n'étaient pas aussi bien organisés qu'ils le furent quelques

années plus tard. Il y avait de grandes salles spéciales, où de pauvres filles venaient se réfugier, semblables à ces feuilles d'automne que le vent chasse à l'approche de l'hiver. Beaucoup d'entre elles y mouraient de consomption» presque abandonnées spirituellement, car le génie tutélaire d'Agnes Jones ne s'exerçait pas sur cette partie de l'hôpital. Au rez-de-chaussée se trouvait la « maison de correction » pour femmes, composée d'une suite de vastes celliers voûtés, nus, sans meubles, le sol couvert de dalles humides. On appelait cela l'atelier aux étoupes. Des malheureuses, poussées par la faim, l'abandon ou le vice, s'y rendaient volontairement, mendiant un abri pour quelques nuits ou un simple morceau de pain, en échange de quoi elles devaient faire une certaine quantité d'étoupe. D'autres y étaient envoyées comme prisonnières.

Je me présentai à la maison de correction et demandai la permission d'entrer. On m'introduisit dans une immense salle obscure, où je vis réunies des femmes et des jeunes filles au nombre de plus de deux cents. Je m'assis par terre au milieu d'elles et m'essayai à faire de l'étoupe. Elles se mirent à rire et me dirent que mes doigts n'étaient pas faits pour un pareil travail, ce qui était évidemment vrai. Mais tout en riant nous devînmes amies. Je leur proposai d'apprendre quelques versets qu'elles me réciteraient à ma prochaine visite. Je vois encore l'une d'elles, une grande belle fille brune, debout au milieu de notre cercle, parmi les tas de vieux cordages goudronnés et humides, et récitant sans faute, d'une voix claire et timbrée qui ne manquait pas de charme, le magnifique chapitre XIV de l'Evangile de

saint Jean, où sont rapportées ces paroles de Jésus : « Je vous laisse la paix. Je vous donne ma paix. Que votre cœur ne se trouble point et ne s'alarme point. y> Elle avait choisi ce passage elle-même. L'auditoire écoutait dans un silence recueilli, cet auditoire de pauvres femmes, les unes misérables, déguenillées, ignorantes, les autres farouches, révoltées ou criminelles. La grande fille brune m'avait préparé la voie. Xen profitai pour dire : m Maintenant, agenouillons-nous ensemble et implorons ce Jésus qui a prononcé les paroles que nous venons d'entendre ; » et toutes tombèrent à genoux, prosternées sur la dalle humide, les unes répétant les mots après moi, les autres gémissant et pleurant. C'était un étrange concert de lamentations confuses, plaintives, ininterrompues, qui montait du fond de ces âmes désespérées comme un immense soupir, un vague murmure d'espérance, et qui traversait l'atmosphère humide et sombre de cette voûte pour arriver jusqu'au cœur même de Dieu.

Mais je ne m'étendrai pas plus longuement sur ce chapitre. A la suite de mes visites à l'hôpital, à l'atelier d'étoupe et sur les quais du port, notre maison fut assaillie par une avalanche de femmes des plus misérables, mais reconnaissantes de peu. Leur nombre augmentant sans cesse, je dus pour ne pas être débordée, aviser au plus vite aux moyens d'assurer pratiquement leur bien-être moral et matériel. Il n'existait presque rien alors à Liverpool en fait de missions ou d'œuvres organisées pour venir en aide aux épaves de la société. Il y avait bien un Refuge catholique, le « Bon Pasteur », situé à quelque distance de la ville; un Pénitencier pro-

testant, du type ancien» ayant plutôt le caractère d'une prison ; un autre Refuge plus petit ; et enfin, supérieur à tout le reste, un Home récemment ouvert par M"^ Cropper. Mais on se tromperait grandement en supposant que la majorité de mes amies de Fatelier d'étoupe étaient des natures disposées à rechercher ces sortes d'asiles. Beaucoup d'entre elles, particulièrement les Irlandaises catholiques, se targuaient de leur vertu; et, en vérité, elles en avaient le droit, étant donné les milieux misérables d'où elles sortaient, pauvres filles qui pour la plupart gagnaient un maigre salaire en vendant soit du sable dans les rues, soit les rebuts des marchés dans les quartiers les plus pauvres. Elles étaient ordinairement nu-pieds et nu-tête. Les femmes du Lancashire sont fortes et hardies. Celles qui venaient faire une semaine ou un mois d'atelier ou de prison avaient le plus souvent été condamnées pour coups et injures, pour vol ou pour ivresse. On aurait pu trouver parmi elles les éléments d'une forte brigade d'activés ouvrières au service d'une bonne cause. Mais il y en avait d'autres, enfants de parents alcooliques ou criminels, qui, humainement parlant, étaient des êtres inutiles, en partie irresponsables, pauvres plantes étiolées, sans vigueur, véritables ruines humaines. Avec celles-là, il était presque impossible d'aboutir.

Une de mes sœurs devenue veuve vint nous voir à Liverpool. En dépit de sa santé très délicate, elle se jeta héroïquement dans l'entreprise qui s'imposait à nous. Nous logeâmes dans un cellier sec et dans une ou deux mansardes de notre maison, un aussi grand nombre que possible de jeunes filles abandonnées, désireuses de

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recommencer une nouvelle vie. Mais cette installation devint avec le temps fort incommode; en sorte que nous nous risquâmes» mon mari et moi, à louer une maison dans le voisinage, avec l'espoir de la remplir de pensionnaires et de trouver les fonds nécessaires aux frais d'entretien. Cette «Maison de Repos» subsista durant plusieurs années et fut transformée, vers l'époque où nous quittâmes Liverpool, en un Hospice pour Incurables, subventionné par la ville. C'est là qu'on transporta par la suite les femmes atteintes de maux incurables et qui ne pouvaient être soignées dans leurs misérables demeures, ni rester dans les hôpitaux ordinaires où elles devaient faire place à d'autres malades. Quelques mois après, encouragés par de généreux négociants de Liverpool et d'autres amis qui promirent de nous aider, nous primes une seconde maison, spacieuse et bien construite, avec du terrain à l'entour, dans le but de créer un « Home industriel » pour les jeunes filles en santé et capables de travailler, comme les marchandes de sable aux pieds nus et autres épaves errantes et abandonnées. Un grand nombre d'amis et de voisins assistèrent au service religieux que présida mon mari pour inaugurer ce nouvel établissement. La prière de consécration qu'il prononça à cette occasion fut des plus touchantes ; elle exprimait une pitié et une sympathie ardentes pour les pauvres créatures déshéritées auxquelles nous voulions procurer un asile. Cette maison fut très vite remplie, et une excellente matrone, mère de famille, la dirigea avec succès. En dehors des travaux habituels de blanchissage et de ménage, une petite fabrique d'enveloppes fut installée dans la plus

vaste pièce. Ce genre de travail exigeait de l'adresse et du soin ; les jeunes filles y prirent un grand intérêt. Plusieurs maisons de commerce nous achetèrent nos enveloppes au prix du gros, et quelques amis particuliers désireux de nous aider se fournirent également chez nous.

Comme chapelain, ami et conseiller de ces deux modestes institutions, mon mari montra la fidélité et la persévérance dont il fit toujours preuve en présence d*un devoir librement accepté ou imposé par les circonstances. C'était pour lui, disait-il souvent, un repos et un délassement que de visiter le soir nos chères pensionnaires, le dimanche en particulier. Dans la Maison de Repos, nous recevions des malades qu'on disait incurables, mais dont plus d'une guérit. Il régnait dans cette maison une atmosphère paisible, un esprit de repos et de contentement qui justifiaient son nom. Les jeunes y entretenaient même un élément de gaité, qu'assombrissaient à peine les morts fréquentes, ces départs étant généralement attendus comme d'heureuses délivrances, et regardés par les survivantes comme autant de nouveaux liens entre la famille céleste et la famille terrestre.

Quelque temps avant la création de ces deux asiles, nous avions eu la visite de ma sœur, M"* Meuricofire. Elle et son mari étaient venus de Naples en Angleterre avec leur chère petite Joséphine, et ils avaient fait un séjour au Northumberland chez notre père. Ils étaient encore sous le coup de la perte qu'ils venaient de faire de leur bien-aimée Béatrice, enlevée par l'épidémie de choléra qui avait éclaté à Naples. Depuis la mort de sa

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compagne d'enfance, la santé de la petite Joséphine avait été en déclinant. Elle tomba malade en route, et avant d'atteindre Liverpool, cette douce chérie était allée rejoindre auprès de Dieu sa sœur bien-aimée. Les parents arrivèrent accablés de tristesse, ramenant avec eux le corps de leur enfant....

Ma sœur m'accompagna dans mes visites aux femmes de mauvaise vie, aux malades et aux criminelles. Nous parcourûmes aussi ensemble les salles des grands hôpitaux de Liverpool. La puissance de sympathie dont elle était douée gagna le cœur des plus désespérées ; d'autre part, son ferme espoir que nous pourrions en quelque mesure alléger leur pesant fardeau, fut pour moi un grand encouragement.

An nombre des pauvres filles que nous recueillîmes dans les premiers temps et qui moururent sous notre toit, il y avait une certaine Marion qui fut pour nous comme les prémices de la moisson à laquelle nous allions être appelés à participer. Voici une lettre que j'écrivis à son sujet à une amie, après sa mort :

Je vous envoie cette courte notice sur notre pauvre Marion, persuadée qu'il est bon pour d'autres autant que pour nous-mêmes d'avoir sous les yeux et dans la mémoire un trophée aussi splendide de la bonté de Dieu.

Je la remarquai pour la première fois dans une salle remplie de monde. Sa figure attira mon attention, non qu'elle fût belle dans l'acception ordinaire de ce mot, mais sa physionomie avait quelque chose de plus attrayant que la beauté : un regard intelligent et pénétrant, une expression à la fois pensive et ouverte. Par moments, ses yeux inquiets

et interrogateurs semblaient dire : « Qui nous montrera la voie du bien ? » Elle était malade, ses poumons étaient gravement atteints. J'allai à elle et, sans me présenter autrement, je lui dis : « Voulez-vous venir chez moi et vivre avec moi ? J'avais une fille autrefois. » Elle répondit par une exclamation d'étonnement» et, saisissant ma main» elle la serra comme si elle eût voulu ne jamais la lâcher. Je la conduisis chez moi ; mon mari l'aida à monter les escaliers, et nous l'installâmes dans la jolie petite chambre d'amis qui avait vue sur le jardin. Elle y languit trois mois, puis elle mourut.

On ne pouvait faire autrement que de se dire : « Quelle lumière et quelle bénédiction elle aurait pu être dans le monde, si sa vie n'avait pas été ainsi brisée dans sa fleur ! » Ignorante jusque-là des saintes Ecritures, elle se pénétra si profondément des enseignements du Nouveau Testament pendant sa courte maladie, que ses questions judicieuses et ses fines remarques étaient un constant sujet d'étonnement pour mon mari, qui passait habituellement une partie de ses soirées à son chevet, causant avec elle et l'instruisant. Certaines di£Bcultés d'ordre intellectuel, de celles qui assaillent les hommes d'étude et de pensée, se présentèrent à son esprit. Je fus témoin de bien des luttes intérieures qu'elle eut ainsi à traverser. Elle disait souvent : « Je demanderai ce soir à M. Butler ce qu'il en pense. » Mais parfois ses questions étaient de celles auxquelles Dieu seul peut répondre dans le secret de chaque âme. Elle le savait, et, durant ses nuits sans sommeil, la garde l'entendait « devançant l'aurore» murmurer des prières et des appels. Mon mari disait que ses réflexions sur la nature de la vraie foi rappelaient, d'une manière frappante, certains écrits d'un penseur moderne bien connu qu'elle n'avait certes jamais lu, car la pauvre Marion n'avait jamais rien lu. Je parle de son intelligence, mais que dire de son cœur? Quelle profondeur d'amour, quelle noblesse de sentiments avaient été détruites, foulées aux pieds dans cette belle âme !

Un ecclésiastique distingué, en visite chez nous, entendant parler de notre chère malade, ofi'rit amicalement de

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monter la voir et d'avoir un entretien avec elle. Nous convînmes, mon mari et moi, de ne rien dire à notre ami du passé de Marion, pressentant bien que, malgré sa grande piété, il n'aurait peut-être pas assez de foi pour être tout à fait juste envers elle après une telle révélation. Il y a peu d'hommes dont la foi puisse s'élever à une pareille hauteur. Quand il redescendit, son visage était radieux. Il ne nous dit rien des exhortations et des consolations qu'il avait sans doute apportées à la malade, mais il nous parla du réconfort et du privilège qu'avait été pour lui cette demi-heure passée dans la communion d'une « sainte, si jeune, et pourtant si éclairée, si près de Dieu » !

Je n'oublierai jamais le jour de sa mort. C'était une froide journée de mars, il neigeait. Le matin, de bonne heure, mon mari alla la voir avant de partir pour son collège. Elle avait à peine la force de parler, mais elle fixa sur lui son regard profond et, comme pour le récompenser de la peine qu'il avait prise pour l'instruire, elle lui dit, devinant sa pensée : « Oui, monsieur. Dieu est avec moi, j'ai la paix. » Pendant les douze heures que dura son agonie, elle conserva une sérénité, une joie qui nous émurent profondément. Bien que le froid fût très vif, elle murmura d'une voix suppliante : « Ouvrez la fenêtre, je vous en prie. » Ses longs cheveux noirs, rejetés en arrière, ressemblaient à la chevelure d'un nageur, si abondante était la sueur de la mort. Pendant cette longue journée, elle ne cessa d'agiter les bras, comme quelqu'un qui se sent enfoncer dans les eaux profondes. Sa vue s'obscurcit, et ses beaux yeux intelligents erraient par la chambre avec une expression angoissée, cherchant à deviner où j'étais. Vers le soir, elle soupira : « Oh ! viens vite. Seigneur Jésus ! » Puis sa pauvre petite tête se pencha sur sa poitrine, un dernier souffle s'échappa de ses lèvres entr'ouvertes, et je pus enfin l'étendre sur son petit lit. Mon mari et mes fils rentrèrent du collège ; nous restâmes quelques instants auprès d'elle ; elle était devenue une amie de la maison. Il y avait quelque chose de touchant et de solennel dans cette jeune tête inclinée de côté et dans

ce visage délicat où se lisait une grande lassitude, mais aussi une paix parfaite.

Quelques jours avant sa mort, j'avais à sa prière télégraphié à son père, qui était sans nouvelles de son enfant depuis cinq ans. C'était un honorable fermier, à la tête d un grand domaine situé dans un des riches districts du Midland. Nous filmes surpris de voir arriver un homme de belle mine, un vrai gentilhomme campagnard, qui nous rappelait un peu mon père par sa haute stature et la dignité de son maintien. Nous le conduisîmes à la chambre de sa fille et nous nous retirâmes. Il valait mieux que leur entrevue n'eût d'autre témoin que Dieu seul. Au bout de deux heures environ, j'ouvris doucement la porte ; il était étendu sur le canapé de l'autre côté de la chambre, en face du lit, et il dormait profondément, accablé sans doute bien plus par la force de l'émotion que par la fatigue du voyage. Elle porta un doigt à ses lèvres pour me recommander le silence, et, avec le regard et le geste d'un ange gardien, elle dit tout bas : « Père dort. »

Après la mort de Marion, sa pauvre mère arriva pour assister aux funérailles. J'avais rempli le cercueil de camélias blancs, les disposant en gerbes tout autour de son corps. Vêtue de blanc, les mains croisées sur la poitrine, elle était vraiment belle; on eût dit une épouse parée pour son Seigneur. Je trouvai la mère à genoux près du cercueil, en proie à un accès de désespoir et de révolte. Elle se balançait en avant et en arrière, et dans son agitation elle disait : « Si seulement cet homme pouvait la voir maintenant 1 Ne peut-on pas aller le chercher ? » Puis, un peu calmée, elle ajouta : « Oh ! quelle différence dans les foyers de la société anglaise 1 Dire que dans l'un cette enfant s'est perdue, et que dans l'autre elle a été sauvée 1 1» Oui, il eût été bon pour « cet homme » d'avoir à descendre de sa haute position sociale pour être mis en présence de sa victime, et voir de près vers quel abîme il l'avait entraînée, alors qu'elle n'était encore qu'une enfant de quinze ans.

Marion m'avait annoncé avant de mourir les épreuves

douloureuses et les amertumes qui m'étaient réservées dans la lutte que j'avais entreprise contre l'iniquité dont elle était une des victimes. Je me souviens de ses paroles avec un sentiment d'admiration et de réconfort: «Si vous sentez votre âme faiblir» me disait-elle, à la vue de ce mal qui ira grandissant quelque temps encore, pensez à moi, chère madame Butler, et prenez courage. Dieu m'a donnée à vous, afin que vous ne désespériez jamais d'aucune de mes semblables. »

Une couche épaisse de neige couvrait le sol, lorsque nous la déposâmes dans sa tombe au cimetière. De retour à la maison, j'essayai d'adresser quelques mots de consolation à la mère ; mais elle m'interrompit en disant : « Oh I je ne suis plus la même que tout à l'heure. L'amertume de ma colère a disparu, je crois, pour toujours. Ce qui l'a dissipée, c'est la vue de M. Butler debout au bord de la tombe de mon enfant, et les paroles qu'il a prononcées. Oh 1 madame, lorsque je le vis ainsi, revêtu de son surplis blanc, aussi blanc que la neige qui l'entourait; quand je vis son expression au moment où il levait les yeux au ciel pour remercier Dieu d'avoir sauvé ma fille, qui est maintenant parmi les bienheureux, j'eus de la peine à ne pas tomber à genoux à ses pieds, tellement je croyais voir en lui un ange de Dieu. Je me sentis heureuse, presque fière pour mon enfant. Ohl madame, je ne puis vous dire tout ce que j'éprouvais en regardant le visage de votre mari I Mon cœur débordait de reconnaissance pour Dieu et pour lui. »

D'autres infortunées que nous avions recueillies vers la même époque, moururent aussi dans notre maison et furent enterrées côte à côte dans le même cimetière. J'ai gardé de Tune d'elles un souvenir inoubliable. C'était une jeune fille à peine âgée de dix-sept ans, douée d'une certaine force de caractère. Sa mort fut une

longue et pénible lutte avec la souffrance et avec ses souvenirs amers, lutte qu*adoucissaient par moments les lueurs fugitives d une faible espérance. Le combat fut terrible. Un soir, nous fûmes subitement appelés près de son lit. Elle était mourante, mais, par un suprême effort, elle s*était redressée sur son séant. Nous nous approchâmes, attirés par l'ardeur suppliante de son regard. Elle leva la main droite d*un geste étrangement solennel, et, avec une expression de défi héroïque et désespéré, elle s'écria : « Je me battrai pour mon âme contre des armées et des armées, et encore des armées I » Ses yeux, qui semblaient regarder au loin par delà les armées dont elle parlait, devinrent troubles et elle se tut* «Pauvre et courageuse enfant, m'écriai-je, vous trouverez sur l'autre rive quelqu'un qui vous attend, quelqu'un qui a combattu pour vous toutes ces armées, et qui ne vous traitera pas comme les hommes vous ont traitée. » Elle avait été piétinée par les hommes comme la boue de la rue, ballottée du trottoir à la prison et de la prison au trottoir, pauvre orpheline dont personne ne se souciait, si ce n'est l'implacable police. Dès le premier jour de son arrivée, nous avions néanmoins remarqué en elle un sentiment élevé de sa propre dignité, uni à la pleine conscience de sa dégradation. Et c'est cet admirable respect d'elle-même, ce sens de la valeur de son vrai moi — du moi immortel et inaliénable, — qui trouva son expression dans l'indomptable résolution de la jeune mourante : « Je me battrai pour mon âme contre des armées et des armées, et encore des armées I »

Nos joyeuses vacances d*été étaient révénement qui faisait époque dans notre vie de famille à Liverpool. Nous les passions d'ordinaire sur le continent. Diverses circonstances donnaient à ces excursions annuelles un attrait tout particulier. Beaucoup de membres de ma famille étaient fixés à l'étranger, ce qui avait l'avantage de nous mettre en rapports directs avec des pays différents. Les uns résidaient en France et en Suisse, tandis que pour rendre visite aux autres il nous fallait traverser les Alpes....

En général, l'Anglais qui voyage ne s'intéresse guère aux populations qu'il rencontre sur son chemin; il ignore le plus souvent leur histoire, leurs institutions politiques ou sociales ; il se contente de jouir des beautés que lui offrent la Suisse, le Tyrol et l'Italie, sans chercher à connaître les habitants de ces magnifiques pays. Un champ d'observation plus riche et plus étendu s'ouvre devant le voyageur désireux de voir de près les mœurs des contrées qu'il parcourt. Mon mari était dans ce cas. Il n'était jamais satisfait tant qu'il ne s'était pas renseigné à fond sur l'histoire contemporaine des pays que nous traversions. Son don naturel pour les langues lui permettait d'entrer en conversation avec des gens de différentes nationalités, en sorte que, grâce d'une part à nos relations de famille, et de l'autre à nos rapports d'amitié avec des hommes publics et beaucoup de simples particuliers, nos voyages sur le continent présentaient un intérêt toujours nouveau et varié. Cet intérêt était encore accru par la passion de mon mari, partagée par ses fils, pour les recherches géographiques et géologiques, auxquelles venaient s'ajouter nos modestes

essais artistiques. L'expérience nous apprit qu'il est très difficile de dessiner les montagnes et les rochers sans posséder quelques notions sur leur formation géologique. Lors d une visite que nous fit M. Ruskin à Liverpool, nous lui montrâmes un portefeuille contenant des aquarelles de mon mari. Il s'arrêta quelques instants à considérer deux ou trois esquisses représentant les aiguilles qui dominent la Mer de Glace et quelques rochers et contreforts aux environs de Chamonix. Il exprima le plaisir qu'il avait à les regarder : « Les contours de ces pics sont parfaits, monsieur Butler, ce sont de vrais portraits. Il y a peu d'artistes qui soient capables ou qui se donnent la peine de reproduire ces formes avec autant d'exactitude; la plupart sont plus préoccupés de faire des tableaux à effet, que de rendre avec précision la nature qu'ils ont sous les yeux. » M. Ruskin s'y connaissait en rochers et en montagnes, pour les avoir beaucoup étudiés dans ses nombreux voyages.

Nos fils avaient hérité des goûts de leur père pour la vie au grand air. Aussi nos tournées de vacances étaient-elles pour eux comme pour nous une source de vives jouissances ; en prévision, nous faisions des économies, nous les attendions avec impatience, et nous y pensions d'avance avec bonheur. Elles étaient comme un rayon de soleil qui venait éclairer le sommet des montagnes, par-dessus les nuages de notre vie laborieuse à Liverpool.

Nous lisons dans l'Evangile que les disciples de Jésus étaient par une nuit sombre crau milieu de la meri», séparés du Maître qui les observait du rivage, « avançant avec peine, le vent étant contraire. »

Telle est parfois, spirituellement et moralement, la situation de celui qui, jusqu'à un certain point, « a combattu le bon combat et gardé la foi », mais contre lequel s'élèvent, à un moment donné, des vents contraires et des vagues menaçantes. Pour lui, « les combats au dehors et les craintes au dedans » ont été trop rudes ; et maintenant il « avance avec peine », le cœur défaillant et le regard attristé, la présence du Maître n'étant plus là pour le rassurer. « Le vieux Satan est trop fort pour le jeune Mélanchton, » disait un Réformateur du XYI""* siècle; et, depuis lors, le même ennemi s'est montré maintes fois trop fort pour nombre de combattants moins éminents. Les problèmes de la vie nous apparaissent, à de certains moments, d'une complexité si inquiétante que toute solution semble impossible: les lignes qui séparent le bien du mal, le vrai du faux, la lumière des ténèbres, sont comme oblitérées; l'âme, affaiblie et oppressée, perd contact avec le haut idéal qui l'avait soutenue jusque-là, et sans lequel nous sommes impuissants à sortir de l'obscurité et de l'angoisse pour retrouver la lumière de l'espérance.

Moise, à cause de la dureté de cœur de son peuple, souffrit que les sévérités de la loi divine telle qu'elle avait été donnée à l'origine, fussent adoucies, concession qui amena un abaissement du niveau moral dans les relations les plus importantes de la vie. A une certaine époque, il me semblait que les cœurs étaient encore

plus endurcis de nos jours que du temps de Moise ; et l'austère morale du Christ — la loi divine — m'apparaissait comme devenue pratiquement irréalisable. Horriblement perplexe, je fus tentée d'abandonner le parfait idéal. Et c est ainsi que, par notre manque de foi, les compromis se glissent parmi nous, compromis avec Terreur, avec le péché, avec l'injustice, l'incrédulité prenant d'abord racine dans les âmes individuelles, puis s'étendant progressivementjusqu'à ce qu'un niveau moral inférieur s'établisse au sein de la famille et de la société, dans la législation et le gouvernement. Et il arrive enfin, comme dans notre propre pays, que l'opinion publique endosse et contresigne ce que le prophète hébreu appelle « une alliance avec la mort » et « un pacte avec l'enfer ». Un pareil accommodement avec le vice, aussi ouvertement accepté, est un signe que la nation tout entière a perdu la foi ; c'est le commencement d'un état de déchéance morale dans lequel la pureté est regardée désormais comme une impossibilité pour l'homme.

Parler des périodes troublées de sa propre vie exige un réel effort ; mais, par fidélité à la mémoire de mon mari et à la cause que j'ai essayé de servir, je m'y sens contrainte. Bien des gens, parmi ceux qui n'ont pas tout à fait oublié notre soulèvement contre une iniquité nationale, persistent encore à y voir une chimère ; et le fait d'y avoir pris part leur apparaît comme une faute, ou même comme une tache sur une carrière par ailleurs irréprochable, comme quelque chose qui réclame sans cesse une explication ou une justification. Mais il y en a d'autres qui ont compris du premier coup la véritable

signification et les conséquences lointaines de ce mouvement, et qui se sont imaginé peut-être que les hommes et les femmes appelés à le représenter avaient toujours été animés d'une indomptable persévérance, fondée sur une force de convictions inébranlable. Pour être sincère, je dois avouer qu*en ce qui me concerne, tel n'était pas toujours mon état d'esprit. Je ressemblais, par moments, au disciple fidèle mais craintif qui, s'étant aventuré sur les eaux, détourna un instant son regard du Christ pour le porter sur la surface mouvante et agitée qui l'entourait, et aussitôt « commença à enfoncer ». Je me sens d'autant plus pressée de faire cette confession, que je pense ici à celui qui me fut et qui m'est resté plus cher que ma propre âme. Je dois rendre (( l'honneur à qui revient l'honneur », et dire toute la sagesse qui lui fut donnée par Dieu pour encourager et soutenir, à travers quelques années tourmentées, celle qui, hésitante et troublée, s'efforçait de défendre une cause faite pour éprouver le courage et la foi des plus vaillants *,

Une foi vivante, profondément enracinée en Christ — foi personnelle et non de tradition — et une grande force morale, fruit de cette foi, s'alliaient chez mon mari aux qualités requises pour la tâche dont il s'acquittait avec tant de distinction. J'ai connu d'autres hommes — docteurs et Pères dans la foi — qui ont

* Qu'on ne se méprenne pas toutefois; à Tégard de l'injustice et de l'iniquité des lois que nous combattions, Je n'ai Jamais eu le moindre doute ni la moindre hésitation. La question était aussi évidente pour moi qu'un fait géométrique.

possédé à un haut degré cette même force morale et spirituelle, jointe à une éloquence et à une puissance d'argumentation auxquelles il était loin de prétendre. Mais bien peu, ce me semble, ont eu sa patience, son long support, sa réserve pleine de dignité et ce respect de l'individualité qui allait jusqu'à lui interdire de sonder les blessures intérieures, ou de juger les mobiles et les actions, même quand il s'agissait de celle qui lui était le plus intimement liée. Il savait traiter avec ménagement et avec une extrême délicatesse une âme inquiète, pleine d'amertume et d'impétuosité. Et tout cela, joint à son inaltérable amour, dissipait peu à peu, comme le soleil chasse devant lui les heures sombres et froides de la nuit, les brumes qui avaient enveloppé le cœur et obscurci la vision spirituelle de l'amie pour laquelle il ne cessait de prier.

Je me rappelle qu'à cette époque le simple son de sa voix pendant la lecture de l'Evangile, au culte de famille, résonnait à mes oreilles avec une puissance d'émotion extraordinaire qui pénétrait jusqu'au fond ma pensée rebelle et désespérée. Il y avait des moments où son attitude, probablement à son insu, prenait à mes yeux un caractère de sévère austérité qui ne lui était pas habituel. Mon inquiétude d'esprit s'exhalait parfois en paroles amères qui n'apportaient aucun soulagement réel à mon angoisse intérieure ; et j'attendais qu'il parlât. Alors, il me semblait le voir grandir et s'élever bien au-dessus de mon niveau et du niveau des autres hommes ; il se surpassait lui-même, tandis qu'il me ramenait doucement à la source de toute vérité, me mettant en présence des saintes exigences de la loi de

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Dieu et du devoir de patiente et persévérante obéissance qui s'impose à nous, même quand la montée devient plus rude et que la route semble plus obscure et plus longue. Rarement il me donnait des avertissements ou des conseils directs et personnels. Il se tenait simplement devant moi, dans la lumière d*en haut, sincère, juste, sans détour. Par sa seule attitude il redressait tout ce qui avait été dévié ou faussé en moi ; et un sentiment qui était comme Tavant-coureur de la paix, sinon la paix elle-même, envahissait mon âme. Je lui répondais dans le secret de mon cœur : « Au sommet où vous êtes maintenant, mon bien-aimé, je parviendrai moi aussi un jour, peut-être bientôt, sur le sol ferme, dans la lumière de Dieu ; i» et je me prosternais en pensée devant lui. Il ne pouvait supporter la manifestation extérieure de cette vénération ; cela le faisait souffrir, et il la repoussait doucement. Il savait aussi parler avec fermeté quand il désapprouvait les sentiments ou les idées exprimés en sa présence. Souvent, un simple « non », ou un « je crois que vous vous trompez », avait sur moi une plus grande influence que n'en aurait eu la plus violente accusation tombée de la chaire, ou la démonstration la plus irréfutable de mon erreur ; mais même lorsqu'il condamnait, son amour et son respect ne se démentaient jamais.

Il connaissait par cœur la plupart des Psaumes, et les paroles inspirées qui lui venaient si facilement à la mémoire avaient plus de force à mes yeux, quand c'était lui qui les prononçait, que n'importe quel autre langage. Il n'entrait dans sa religion et dans sa manière de consoler aucune subtilité philosophique. Il s'en-

tendait d'autant mieux à me réconforter qu'il ne cher* chait pas — peut-être ne l'aurait-il pas pu — à pénétrer dans le labyrinthe de mes pensées confuses, de mes doutes et de mes sentiments de révolte. Pauvre naufragée que j'étais, je me sentais saisie par sa main ferme de nageur habile et ramenée à terre par ses vigoureux efforts; et quand, grâce à lui, mes pieds se posèrent de nouveau sur le roc, je compris dans sa plénitude le sens de ce cri de reconnaissance du Psalmiste : <( Tu as délivré mon âme de la mort, mes yeux de larmes et mes pieds de chute. »

Je n'ai encore rien dit des profondeurs de misère et de vice qu'il nous fallut regarder en face et sonder délibérément. Je ne compte pas le faire ici. Si je pouvais en parler, mes lecteurs ne s'étonneraient plus de l'intensité des souffrances et des tourments d'esprit suscités par la contemplation de cet abime.

Dante nous raconte que lorsque, dans sa vision, il pénétra dans l'Enfer, ce qu'il vit, ce qu'il entendit le fit tomber la face contre terre, «c comme s'il était mort i». A une amie qui me reprochait un jour de me servir d'expressions violentes et m'en demandait la raison, je répondis : « L'enfer est béant devant moi. Les puissances du mal m'enserrent de près ; ce que je vois, ce que j'entends, c'est la fumée qui monte du gouffre, la violence des tortures que l'homme inflige â l'homme, le cri des damnés, la plainte des innocents sacrifiés et le rire des démons. » On dira peut-être que ce sont là de simples figures de rhétorique. C'est possible, mais ce langage recouvre et symbolise la réalité, laquelle échappe à toute description. La réalité, ne la cherchez pas dans

un rêve ou dans une évocation poétique de la douleur ; elle est là, présente, sur cette terre, cachée en grande partie aux sages et aux heureux de ce monde, mais visible aux yeux de Dieu.

Quel soulagement inexprimable, quel réconfort que de pouvoir me détourner du spectacle de ces douleurs indescriptibles, de ces abimes de turpitude morale, pour porter mon regard sur le calme visage de mon meilleur ami terrestre ! Il s'en dégageait une impression pénétrante de paix et de force. Et maintenant que je marche seule *, il me suffit de contempler son portrait pour me sentir transportée en la présence de Dieu, où il habite parmi les « esprits des justes parvenus à la perfection », et pour retrouver Tespoir d'une prochaine solution du grand mystère de la souffrance et du péché.

J'aime à évoquer un incident qui se passa à Winchester, dans la cathédrale, un incident insignifiant en soi, mais qui est resté gravé dans ma mémoire comme une image du secours spirituel que je trouvais en lui, toutes les fois que j'en avais besoin. C'était un dimanche, pendant le service ; je me sentis subitement défaillir, fatiguée que j'étais à la suite d'une semaine de travail excessif. Voulant éviter tout dérangement et l'ennui d'être remarquée, je profitai de ce que toutes les têtes étaient inclinées pendant la prière, pour me glisser hors de mon banc aussi silencieusement que possible ; et, longeant le tombeau de William Rufus et la balustrade du chœur, j'essayai de gagner la sortie en me retenant de mon mieux aux dossiers sculptés des sièges. Je

* M. Butler mourut le 14 mars 1890.

pouvais à peine avancer, ma vue s'obscurcissait, un instant de plus et je serais tombée, quand, soudain, je vis comme un éclat de lumière passer devant mes yeux, quelque chose de blanc comme la neige et de doux comme Faile dun ange. Jen fus enveloppée; un bras tendre et vigoureux me souleva, et je me sentis portée à travers la nef jusqu'à la porte ouest de l'église, où une fraîche brise d'été vint me ranimer. C'était mon mari. Il était assis à sa place officielle '^^y près de l'entrée de la nef, et son oreille fine avait saisi le bruit de mes pas. Doucement il s'était levé et m'avait prise dans ses bras, sans être remarqué de personne. L'éclat de lumière, l'aile de l'ange, c'était le mouvement rapide de la large manche de son surplis de fine mousseline, qu'un rayon de soleil vint éclairer au moment où il m'attira à lui.

Dans une des galeiies du musée du Louvre, à Paris, on voit un célèbre tableau de Raphaël, qui représente sainte Marguerite foulant aux pieds un dragon. C'est la personnification de la pureté parfaite. La sainte est représentée debout, ses pieds nus et blancs comme la neige posés sur la hideuse carapace du monstre qu'elle a vaincu, et qui se tord de rage et de douleur. Ni le souffle de l'haleine pestilentielle, ni les griffes acérées

* M. Butler avait été nommé chanoine de Winchester, en 1882.

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de la bête ne peuvent Tatteindre ou la blesser; elle parait inconsciente de l'impureté et de la cruauté qu'elle tient sous ses pieds. Son regard ferme n'est pas dirigé vers le ciel ; il est fixé droit devant elle» sur quelque objet ardemment désiré vers lequel elle s'avance avec un dessein bien arrêté. Nulle trace de souillure sur les pieds de la vierge ou sur ses vêtements blancs, bien qu'ils soient en contact direct avec la cuirasse visqueuse du monstre.

Je vois dans ce tableau un symbole de la cause que nous avons eu l'bonneur de servir, dans sa marcbe en avant vers la victoire sur un mal hideux.

Je fus sollicitée pour la première fois de prendre cette cause en main, par un groupe de médecins — honneur leur soit rendu — qui faisaient depuis quelque temps déjà d'énergiques efforts pour prévenir l'introduction en Angleterre du système de la réglementation de la débauche par l'Etat. L'activité qu'ils avaient déployée jusque-là les avait convaincus que, pour réussir, il fallait appeler à l'aide des forces autres que les arguments basés sur des considérations physiologiques et scientifiques, quelque puissants qu'ils fussent. Ils comprirent que les femmes étant les premières à souffrir du système napoléonien dont nos législateurs du jour s'étaient épris, il appartenait aux femmes elles-mêmes de se choisir des représentantes, chargées de protester et d'obtenir du Parlement et du gouvernement pleine réparation pour l'injure faite à leur sexe.

Ce fut en débarquant à Douvres, en 1869, à notre retour d'un de ces voyages de vacances dont j'ai parlé

plus haut, que nous apprîmes qu'une certaine clique s'était activement employée au Parlement à faire triompher cette œuvre de ténèbres, en profitant des chaudes journées, ou plutôt des nuits du mois d'août, alors que la salle des séances était à peu près vide, et que la plupart des membres présents n'étaient que très vaguement instruits du sens et du but de la modification constitutionnelle proposée.

Pendant les trois mois qui suivirent cette communication, je fus très malheureuse. Je ne puis donner qu'une impression bien imparfaite des tourments que j'endurai. Les épreuves et les luttes des années suivantes me parurent légères, en comparaison de l'angoisse que me fit éprouver cette première rencontre avec les atroces réalités que le monde recèle, et de la crainte qui me saisit à l'idée d'avoir à les affronter. Comme Jonas quand il fut chargé par Dieu d'une mission qu'il ne pouvait se résoudre à accepter, « je fuyais la présence du Seigneur ». Je travaillai avec un redoublement d'ardeur à d'autres œuvres, à des œuvres qui me paraissaient bonnes, entretenant le secret espoir que Dieu se contenterait de ce travail et ne me demanderait pas de me jeter sur l'épée nue qui me menaçait. Mais la main du Seigneur était sur moi ; nuit et jour le fardeau augmentait.

Je retrouve dans mon journal intime de cette époque les notes suivantes :

Septembre 1869, — «Mais c'est ici votre heure, et la puissance des ténèbres. » O Christ t si ton esprit a faibli dans cette heure, comment le mien pourra-t-il la supporter?

Plusieurs semaines se sont écoulées depuis que je sais que le Parlement a sanctionné cette grande iniquité, et je n'ai pas encore revêtu mon armure, et je ne me sens pas encore prête I Rien ne m'épuise autant, corps et âme, que la colère, la colère stérile ; et la pensée de cette infamie me remplit d'une telle colère, d'une telle haine même, que j'ai peur de la regarder en face. Elle tue en moi la pitié et paralyse mes prières. Mais il doit y avoir une colère sainte, exempte de péché. Je te prie, ô Dieu, donne-moi de haïr toute ma vie, d'une haine profonde, sagement contrôlée, toute espèce d'injustice, de tyrannie et de cruauté ! Mais donne-moi en même temps cette divine charité qui inspire la volonté de vivre et de souffrir, longtemps s'il le faut, pour l'amour des âmes, ou bien de se jeter de suite dans la mêlée et mourir !...

Mais c'est peut-être ici, après tout, l'œuvre même, la mission après laquelle je soupirais depuis des années et que je voyais venir dans le lointain comme une brillante étoile. Maintenant, vue de près, elle m'apparaît si terrible, si difficile, si repoussante, que je tremble à son approche. Et comment savoir si, oui ou non. Dieu m'appelle réellement à l'entreprendre? Le jour où le doute m'aura quittée, où j'aurai la certitude que c'est bien moi qu'il charge de provoquer un soulèvement, une révolte — car c'en sera bien une — contre les hommes, contre nos gouvernants euxmêmes, ce jour-là je me mettrai à l'œuvre avec zèle, quelque répugnante que la tâche paraisse à d'autres.

Les appels continuaient d'affluer. Je lisais tout ce qui m'était adressé, et cette lecture ravivait en moi toutes les choses que j'avais apprises antérieurement sur ce funeste système et son influence corruptrice dans les villes du continent. Je savais la folie et le désespoir auxquels il entraine les plus méprisées de la société, qui sont cependant des rachetées de Dieu ; je

savais Taveuglement et l'endurcissement qu* il engendre chez tous ceux qui touchent de près ou de loin à son fonctionnement. Et l'appel se faisait toujours plus pressant, plus clair I

Jusqu'ici j'avais tout enduré en silence, ne pouvant supporter la pensée de faire partager mon fardeau à mon cher compagnon. Cependant, je comprenais que nous devions rester unis en cela comme en toute autre chose. J'avais essayé de souffrir seule, mais je ne pouvais agir seule, si vraiment Dieu m'appelait à l'action. Il me semblait cruel de lui parler de cet appel, et de lui dire que le moment était venu de me mettre à la brèche. Je sentais mon cœur défaillir en me représentant d'avance ce qu'il allait souffrir. J'allai le trouver un soir qu'il était seul, et que tout le monde dans la maison s'était retiré. Je me souviens du flot de pénibles pensées qui vint m'assaillir pendant le court trajet de ma chambre à son étude. Au moment d'ouvrir la porte, j'hésitai ; j'appuyai ma joue contre la boiserie, et je me mis à prier. Puis, étant entrée, je lui remis un papier que j'avais écrit, et je le quittai. Je ne le revis que le lendemain ; il était pâle et soucieux. Pendant plusieurs jours il garda le silence. Peu à peu, cependant, nous en vînmes à parler librement du sujet, et, à la fin — je ne me rappelle plus exactement comment ni quand — nous convînmes ensemble qu'il fallait agir, et nous résolûmes d'en appeler au pays. Déjà la plupart des membres des deux Chambres, ainsi que de nombreux évéques et de hauts fonctionnaires, avaient été sollicités, mais sans résultat.

Je confiai alors à mon mari tout ce qui s'était passé

dans mon esprit, et je lui dis : « Je me sens comme pressée d'aller à travers les rues en jetant mon cri, sinon mon cœur se brisera. » Et cet homme noble et bon, bien que prévoyant ce que la décision à prendre impliquait pour lui et pour moi, ne prononça pas un mot pour objecter la difficulté, le danger ou Finconvenance de l'entreprise dans laquelle j'allais m'engager. Il ne s'arrêta pas à se demander : « Que dira le monde ?» ou : « Est-ce une œuvre qui convient à une femme? x^ Il avait approfondi la question et, regardant droit au but selon son habitude, il vit d'un côté une grande injustice, de lautre un profond désir de réparer cette injustice ; par conséquent un devoir qui s'imposait, par fidélité à ce désir et par amour pour les victimes de l'injustice. Par-dessus tout, il vit Dieu, « dont les yeux sont trop purs pour voir l'iniquité. »

Il savait que le plus grand honneur de l'homme est d'obéir à Dieu, quel que soit l'appel qu'il adresse, et il conclut notre entretien par ces simples paroles, qui furent comme ma consécration : « Allez, et que Dieu soit avec vousl... »

Un de nos premiers et de nos meilleurs collaborateurs fut mon cousin Charles Birrell, pasteur baptiste, qui avait une église à Liverpool. Mon mari et lui étaient liés d'une étroite amitié. M. Birrell était un homme de talent, à l'aspect digne et imposant; c'était un esprit cultivé et fin, un orateur distingué. Durant six ou sept années consécutives, il fut élu président de l'Union Baptiste, au sein de laquelle il plaida notre cause. Il était souffrant au moment où eut lieu notre premier meeting à Liverpool.

Voici les réflexions que je trouve notées clans mon journal à cette époque :

Dieu soit loué I tout doute a disparu. Jamais je n'oublierai les paroles prophétiques de Charles Birrell à notre réunion d'hier sur l'avenir de notre œuvre. Il avait quitté son lit de maladie pour nous apporter son message. Il était là, véritable ambassadeur de Dieu, le visage pâle et souffrant, mais illuminé d'une joie céleste, semblant voir Dieu plutôt que ceux auxquels il s'adressait, et nous communiquant une sainte confiance au moment de nous élancer dans l'arène. Et quelle bénédiction que celle que prononça ensuite mon mari I Les paroles de ces deux hommes, leurs prières, leurs conseils ne doivent pas s'effacer de nos mémoires. Dieu nous les a envoyés, ces hommes bons et désintéressés, au cœur pur, messagers d'espérance et de foi, pour dissiper toutes nos hésitations et vaincre nos derniers doutes. Et maintenant, c'est la révolte, une sainte révolte contre les autorités qui ont établi parmi nous cette « chose abominable ». Nous voici consacrés rebelles de par les saintes lois de Dieu. « Que m'importe la paix I » Désormais c'est la guerre, une guerre à outrance, une guerre sans merci. Dans une bataille où des vies humaines sont en jeu, une trêve peut intervenir, le sang peut être épargné ; mais les principes ne connaissent ni trêve ni merci. En plein jour, sous le feu de mille regards, nous prenons position. Nous proclamons au nom de qui nous combattons, et, décidés à n'accepter aucun compromis, nous nous déclarons prêts à faire face aux forces réunies de la terre et de l'enfer.

.... J'ai parlé surtout jusqu'ici de ma propre initiative et de celle de mon mari ; mais ce serait une erreur de croire que nous étions les seuls à nous préoccuper de cette grave question. Sur tous les points du pays, un

grand nombre de femmes parmi les plus connues pour leur talent, leur caractère et leur philanthropie, s*étaient vivement émues dès qu elles avaient appris le coup perfide porté à nos libertés, et le défi à la loi morale qu'impliquait cet acte législatif. Ces femmes, en tète desquelles il faut nommer Florence Nightingale, Harriett Martineau et Mary Carpenter, s'unirent pour rédiger et signer le fameux manifeste, devenu historique, qui parut dans le Daily News au 31 décembre 1869, et fut télégraphié dans tout le royaume par les éditeurs étonnés et par les reporters avides de nouvelles.

Voici ce document :

Nous soussignées, déclarons protester solennellement contre les Actes votés par le Parlement :

P Parce que des lois qui apportent un changement si considérable aux garanties légales que la femme avait jusqu'alors partagées avec l'homme, auraient dû être soumises à une discussion publique, tandis qu'elles ont été votées non seulement à l'insu du pays, mais presque à l'insu du Parlement lui-même ; en sorte que, dans notre opinion, ni les représentants du peuple, ni la presse n'ont rempli leur devoir en laissant s'établir une pareille législation sans qu elle ait été soumise à des débats publics et prolongés.

2^ Parce que ces lois suppriment pour l'un des sexes les garanties de sécurité sanctionnées par nos institutions, et livrent la réputation, la liberté et la personne des femmes au pouvoir arbitraire de la police.

3° Parce que toute loi doit, dans un pays où règne la liberté civile, définir clairement le délit qu'elle poursuit.

4^ Parce qu'il est injuste que la punition s'applique au

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seul sexe qui est déjà victime du vice, tandis que l'impunité est assurée à celui qui est l'auteur non seulement du mal, mais de ses funestes conséquences ; nous estimons en outre que l'arrestation, la visite obligatoire, la prison et les travaux forcés en cas de résistance, sont flétrissants au plus haut degré.

5*^ Parce qu'un pareil système tend nécessairement à faciliter à nos fils et à toute la jeunesse de notre pays le chemin du vice, en le débarrassant de toute barrière morale, attendu que du moment où l'Etat reconnaît et protège la prostitution, il en proclame par cela même la nécessité et lui ôte son opprobre.

6** Parce que les mesures prévues dans ces lois sont cruelles et dégradantes pour les femmes qui les subissent ; elles font violence aux sentiments de celles dont le sens moral n'est pas encore complètement perverti, et ravalent brutalement même les plus éhontées.

7° Parce que les maladies que ces lois ont la prétention de faire disparaître n'ont pas subi la moindre diminution. Jamais les partisans du système ne sont parvenus à démontrer par des chifires que ces mesures, appliquées à un seul sexe, aient pu contribuer à améliorer la santé publique, à régénérer une seule coupable, à réformer en général les mœurs d'un pays. On peut, au contraire, prouver avec la dernière évidence, qu'à Paris et dans les autres villes du continent où la femme subit depuis longtemps l'outrage de l'inspection forcée, le niveau de la santé et de la moralité publiques est descendu bien au-dessous du nôtre.

8** Parce que les causes premières des susdites maladies sont morales et non physiques, ce qui les distingue complètement de la peste ou d'autres fléaux placés sous la surveillance de la police sanitaire. Nous estimons qu'il est de notre devoir, avant de faire l'expérience de la légalisation d'un vice révoltant, de rechercher les causes du mal et de tenter de le restreindre par l'amélioration de l'instruction publique et par une législation mieux entendue.

L*apparition inattendue de notre manifeste fut comme Téclair solitaire, précurseur de l'orage qui se préparait. Un intervalle de silencieuse attente lui succéda, accompagné d*une sorte de lourdeur dans l'atmosphère, jusqu'à ce qu'éclatât le premier coup de tonnerre et que l'ouragan purificateur vînt balayer les nuages amoncelés.

L' € Association Nationale », qui se constitua dans les derniers mois de cette année 1869, ne tarda pas à donner des preuves répétées de sa vitalité et de son esprit d'entreprise. Elle réussit à empêcher l'extension du système que nous attaquions, et força le gouvernement à envisager sérieusement la question, en intervenant avec succès dans les élections partielles, entre autres dans celle de Colchester où le candidat du gouvernement, sir Henry Storks, fut battu à une majorité de plus de quatre cents voix.

Je ne puis faire autrement que de m'étendre un peu longuement sur cette élection de Colchester, si chaudement disputée, parce qu'elle marque un tournant dans l'histoire de notre croisade....

Une grande réunion publique avait été organisée au théâtre. Un peu avant l'heure de la réunion, j'étais avec nos amis dans une chambre de notre hôtel. Nous entendions déjà le murmure de la foule qui se rassem-

blait, manifestant des intentions hostiles. Les éléments dangereux de cette foule étaient dirigés et conduits par une bande de tenanciers de maisons de prostitution de Colchester, qui avaient juré notre défaite et notre expulsion de la ville. Au moment de partir pour le meeting, nos messieurs me remirent leurs bourses, leurs montres et tous les objets de valeur qu'ils avaient sur eux. Je restai seule toute la soirée. Dans la rue, la foule grossissait sans cesse ; les hurlements sauvages, les blasphèmes et les mots orduriers venaient frapper douloureusement mes oreilles. Je me sentis prise d'une profonde pitié pour ce peuple égaré. D'ailleurs, ce n'était pas là le vrai peuple, le peuple honnête des travailleurs, mais un ramassis d'individus payés et de gens directement intéressés au maintien de la plus abjecte des institutions. Le propriétaire de l'hôtel entra tout à coup dans ma chambre et me dit à voix basse : « Madame, il faut que j'éteigne les lumières ; je vais vous conduire, si vous le permettez, dans un petit réduit attenant à la maison, où vous pourrez rester jusqu'à ce que la foule soit apaisée ; de cette façon, je pourrai affirmer que vous n'êtes pas dans l'hôtel. » J'y consentis pour lui faire plaisir. Au même instant, et comme pour appuyer les paroles de mon hôte, un fracas épouvantable ébranla la chambre ; les vitres de la fenêtre près de laquelle j'étais assise volèrent en éclats et je n'eus que le temps de me jeter de côté pour esquiver les pierres qui vinrent bruyamment s'abattre sur le plancher. Environ une heure plus tard, nos amis reparurent, mais dans quel piteux état I Leurs habits étaient déchirés, couverts de boue, de farine et autres choses

110 JOSÉPHINB-E. BUTLER

encore plus déplaisantes ; mais personne n'était découragé. Le professeur Stuart, qui était venu de Cambridge dans Tintervalle de ses cours pour nous assister, avait été fort maltraité. Les chaises et les banquettes avaient servi de projectiles contre lui et le D*" Baxter Langley. On eut vite recours à la charpie et aux bandages, mais heureusement les blessures n'étaient pas graves.

Avant de commencer le récit de cette élection, j'aurais dû dire qu'en arrivant à Colchester, nous nous étions rendus tout d'abord, selon notre habitude, chez une famille de quakers. M*"* Marriage, membre bien connu de la Société des Amis, nous fît un accueil empreint de la plus grande cordialité; elle ne paraissait nullement troublée par le conflit en perspective. Sur son initiative, notre campagne fut inaugurée par une série de réunions de prières, qui groupèrent principalement les femmes. Ensemble nous demandâmes à Dieu de diriger les événements de manière à assurer le triomphe du bien, et à ouvrir les yeux de notre gouvernement sur l'importance capitale d'une cause qui nous attirait tant de reproches malveillants.

Qu'on me permette de relater ici un incident comique dont je fus témoin. Un soir, passant par une petite rue au sortir d'une réunion où les femmes seules avaient été convoquées, je remarquai un homme de haute taille, fortement charpenté, évidemment un ouvrier qui rentrait chez lui après une longue et fatigante journée de travail. Â ses côtés marchait sa femme, une petite créature frêle, mais dont le visage émacié exprimait une résolution farouche. Elle agitait son petit poing sous le nez de son géant de mari, et je l'entendis lui

dire : <( Â présent, Tom, tu sais ce qu'il en est ; si tu Totes pour cet animal de Storks, je te tue I » Tom avait Fair de croire que la menace pourrait bien être mise à exécution. Ce n'est pas précisément là le genre d'influence que nous recommandions aux femmes d'exercer sur leurs maris ; mais, je l'avoue, je m'amusai franchement de cette petite scène.

On ne lira peut-être pas sans intérêt la lettre suivante, datée de Colchester, que je retrouve parmi celles que mes enfants ont conservées :

Après m'étre présentée à plusieurs hôtels qui refusèrent l'un après l'autre de me recevoir, j'avais enfin trouvé un asile, sous un nom d'emprunt, dans un hôtel respectable patronné par le parti conservateur. Je m'étais couchée très fatiguée, et j'étais à peine endormie, lorsque le bruit de rumeurs dans la rue me réveilla. J'entendis en même temps frapper à ma porte. C'était le maître d'hôtel : « Madame, me dit-il, j'en suis bien fâché, mais j'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. » — « Qu'est-ce? » demandai-je. — « Je sais, reprit-il, que vous êtes madame Joséphine Butler. La foule au dehors a découvert que vous étiez ici et elle menace de mettre le feu à l'hôtel si je ne vous renvoie pas à l'instant. » — « Je vais partir de suite, répondis-je ; mais pourquoi voulez-vous me renvoyer puisque vous savez que, quoique libérale, je travaille effectivement pour le candidat de votre parti, le colonel Learmont ?» Il reprit : « Je ne demanderais pas mieux que de vous garder, madame, vous défendez certainement une bonne cause, mais il y a une cabale montée contre vous, et ma maison n'est pas en sûreté tant que vous y serez. ]» Il s'aperçut que j'étais accablée de fatigue et se sentit ému de pitié. « Je vais vous faire sortir incognito, fit-il, et on vous trouvera une petite chambre quelque part. » J'emballai mes affaires à la hâte

et je descendis, accompagnée d'une servante qui me conduisit, par une rue détournée, dans une petite maison habitée par un ménage d'ouvriers.

Le lendemain, je me rendis au petit hôtel qui était le quartier général de notre parti. La salle était pleine; on discutait bruyamment sur la conduite à tenir en face de l'eServescence populaire. L'aubergiste me souffla à l'oreille : « Recommandez à vos amis de ne pas prononcer votre nom dans la rue. » Une rapide consultation eut lieu entre nous pour décider si nous persisterions à tenir des réunions publiques, ou si nous ne ferions pas mieux d'y renoncer. Il paraissait douteux que nous pussions nous faire entendre, et même il était à craindre que je fusse empêchée par la foule d'arriver jusqu'à la salle où devait avoir lieu la réunion pour femmes. Les plus prudents de nos amis me dirent : « N'essayez pas, madame Butler, c'est courir un trop grand risque. » Un instant je fus tentée de reculer lâchement, en pensant à vous tous ; puis, soudain, je sentis que c'était le moment ou jamais de mettre ma confiance en Dieu et de faire appel à sa protection. Je veux que vous sachiez, mes chers fils, comment II m'a soutenue en cette occasion, et quelle réponse II fit à ma prière. Puissiez-vous ne jamais l'oublier, car c'est dans de pareils moments que nous réalisons que Dieu est vivant et présent au milieu de nous, et que nous éprouvons la fidélité de ses promesses 1 Pendant que, du fond de mon cœur, je m'adressais à Lui avec ferveur, les paroles du Psalmiste retentirent tout à coup dans mon âme comme l'écho d'une voix céleste : « Je dis à l'Eternel : Mon refuge et ma forteresse, mon Dieu en qui je me confie I Car c'est Lui qui te délivre du filet de l'oiseleur, de la peste et de ses ravages. Il te couvrira de ses plumes, et tu trouveras un refuge sous ses ailes. Sa fidélité est un bouclier et une cuirasse. Tu ne craindras ni les terreurs de la nuit, ni la flèche qui vole de jour, ni la peste qui marche dans les ténèbres, ni la contagion qui frappe en plein midi. Que mille tombent à ton côté et dix mille à ta droite, tu ne seras pas atteint; de tes yeux seulement tu

regarderas, et tu verras la rétribution des méchants. Car tu es mon refuge, ô Eternel I Tu fais du Très-Haut ta retraite. Aucun malheur ne t'arrivera, aucun fléau n'approchera de ta tente. Car il ordonnera à ses anges de te garder dans toutes tes voies. » N'est-ce pas que ces paroles sont belles ! Toutes mes craintes s'évanouirent et, forte de la force de ces promesses, je suivis nos amis à travers les rues sombres de la ville.

Le comité de Londres avait envoyé à notre aide les deux messieurs Malleson. Je les aime beaucoup, ils sont si fermes et si calmes! Quelqu'un nous avait aussi envoyé, comme gardes du corps, une vingtaine de solides gaillards choisis dans la classe des hommes-affiches. Je ne me souciais pas beaucoup d'employer ces « armes charnelles ». Il fut jugé prudent, pour éviter de les faire remarquer, de ne pas grouper ces hommes ensemble, mais de les disperser au milieu de la foule rassemblée près de la porte de la salle. En apparence, ils faisaient chorus avec les réglementaristes, mais ils se tenaient prêts à se porter à notre secours à un signal convenu. Dès qu'ils nous virent arriver, les messieurs Malleson manœuvrèrent si habilement pour dépister la foule, que celle-ci prit l'un d'eux pour le D' Baxter Langley ; ils attirèrent ainsi sur eux les cris et les violences. Nous profitâmes de cette circonstance, M"* Hampson et moi, pour nous glisser dans la salle, comme si nous étions deux femmes du peuple se rendant au meeting. Je n'avais ni gants ni chapeau, je portais simplement un vieux châle sur la tète, ce qui me donnait tout à fait l'air d'une pauvre femme. Nous nous frayâmes notre chemin sans être reconnues à travers la cohue des forcenés qui se tenaient là, les poings serrés et les regards menaçants. La réunion eut un caractère solennel. Les femmes nous écoutèrent avec une religieuse attention. Par moments, les menaces et les hurlements redoublaient de violence au dehors, et alors un frisson d'épouvante parcourait l'assemblée. Â la fin de la réunion, un ami s'approcha de moi et me dit à l'oreille : « Ce que vous avez de mieux à faire

maintenant, c'est de vous échapper par la fenêtre basse qui est au fond de la salle, pendant que la foule vous attendra à la porte. » Au dehors, MM. Malleson, aidés de deux constables amis, réussirent à faire croire à la foule que j'allais sortir d'un moment à l'autre. Ce stratagème nous donna le temps, à M"** Hampson et à moi, de descendre par derrière dans une petite rue étroite et solitaire, où la lumière des étoiles éclairait seule nos pas. Nous nous éloignâmes rapidement, suivies par une trentaine de braves femmes, qui eurent le tact de se disperser bientôt pour nous laisser seules. Nous ne connaissions la ville ni l'une ni l'autre, et nous ne tardâmes pas à nous retrouver dans une des principales rues, non loin de la foule dont nous entendions toujours les cris de colère. Me sentant incapable de marcher plus longtemps, je priai ma compagne de me quitter pour aller à la recherche d'une voiture. Elle me poussa dans une sorte de hangar tout noir, encombré de bouteilles vides et de verres cassés, dont elle referma la porte sur moi. Je restai là, seule, debout dans l'obscurité, prêtant l'oreille au bruit des pas de quelques-uns de ces furieux qui passèrent sans se douter que je fusse si près. Bientôt je vis un des battants de la porte s'ouvrir doucement, et je distinguai dans la. pénombre la maigre silhouette d'une femme, une de ces créatures pauvres et abandonnées comme on en rencontre tant dans les centres populeux. Elle entra et murmura tout bas : « Est-ce bien vous que ces gens poursuivent ? Oh t quelle honte de traiter ainsi une dame I Je n'étais pas à la réunion, mais j'ai entendu parler de vous et je vous guettais. » La bonté de cette malheureuse, qui faisait un si frappant contraste avec la conduite de ces misérables dont elle parlait, fut pour moi un véritable réconfort. M^ Hampson revint, disant qu'il était impossible de trouver une voiture ; nous nous remîmes donc en marche. Enfin, nous trouvâmes un refuge dans la boutique claire et gaie d'un brave épicier, un méthodiste dont le nom nous était connu. Il nous reçut à bras ouverts; on eût dit qu'il était prêt à donner sa vie pour moi. Il

m'installa aa milieu de son lard, de son savon et de ses bougies, en attendant la voiture qu'il avait envoyé chercher. « Quelle bonne affaire I s'écria-t-il en se frottant les mains, vous voilà maintenant hors de danger I » Des groupes de femmes, revenant de la réunion, passaient devant la boutique. Nous entendions des fragments de leurs conversations : « Elle a raison, elle a bien raison, vous pouvez m'en croire. — En voilà une affaire I — Si jamais je peux voter, je voterai pour elle, je vous le garantis. »

Me voici revenue chez mes braves ouvriers^ dans mon logement petit mais propret. J'espère être avec vous samedi. Quel dimanche béni je vais passer à notre paisible foyer l

Mon mari avait dans le gouvernement des amis personnels, avec lesquels il était en sympathie politique sur la plupart des questions. Il lui était donc d'autant plus pénible d*ètre au premier rang de ceux qui devaient multiplier les attaques et les protestations contre la loi en question. D'autre part, des amis prudents lui représentèrent qu'il compromettait sa position comme principal du collège, et qu'il risquait de perdre toute chance d'avancement, s'il persistait dans son attitude militante. Il s'en était parfaitement rendu compte dès le commencement, et, en fait, les années qui suivirent ne firent que confirmer la justesse de ce pronostic. Il n'en continua pas moins de servir notre cause, par la parole et par la plume, toutes les fois que l'occasion s'en présen-

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tait, sans négliger pour cela sa tâche ardue d'éducateur. Quelque chagrin qu'il éprouvât de se sentir en désaccord avec des amis personnels ou des hommes publics qu'il estimait, il ne lui était pas possible de mettre des considérations politiques, ou ses propres intérêts privés, au-dessus de la fidélité à une cause et à un principe dont l'importance était capitale à ses yeux....

Par intervalles, la lutte entre les principes aux prises devint très vive : les critiques des adversaires, le blâme public et privé, les accusations, les invectives, les paroles amères tombèrent sur nous, aussi drus que les dards enflammés d'AppoUyon contre l'armure de Chrétien *, à l'entrée de la sombre vallée. On nous imputait les mobiles les plus bas, entre autres celui d'une secrète sympathie non seulement pour les victimes du vice, mais encore pour le vice lui-même. Dans un certain clan, nos ennemis imaginèrent de nous lancer un trait qui, dans leur pensée, devait nous atteindre au point le plus sensible. Ils firent en sorte de répandre le bruit que quelque infortune conjugale m'avait contrainte de quitter mon foyer pour me jeter dans cette aventure ; et les injures grossières alternèrent avec les manifestations hypocrites de pitié et de sympathie. Il va sans dire que les auteurs de cette perfide calomnie appartenaient à la catégorie des pires libertins, bien qu'il y eût dans le nombre des représentants de la haute aristocratie anglaise. Tout cela n'eut d'autre effet que d'accroître notre indifférence au sujet de toute opposition inspirée par l'égoîsme, le vice ou l'intérêt, et de

* Voir Vogage du Chrétien, par Banyan.

nous rendre encore plus reconnaissants, si possible, pour les bienfaits de la paix et de la bonne harmonie que nous goûtions à notre foyer. Bien autrement sérieuse était, au point de vue pratique, Topposition d'adversaires honnêtes, hommes d'éducation et de caractère honorables, qui, après avoir donné ouvertement leur approbation en plusieurs occasions au principe et au système que nous combattions, en vinrent heureusement plus tard à les regarder avec méfiance et horreur....

En mars 1871, je fus citée devant la Commission royale qui avait été nommée par le gouvernement sous la pression de l'agitation créée par notre mouvement. Ce n'est que récemment, en parcourant les lettres de mon mari, que j'ai réalisé jusqu'à quel point sa tendre sollicitude m'avait suivie dans tous mes efiforts et dans toutes les circonstances. Retenu à Liverpool par les devoirs de sa charge, il ne put m'accompagner à Londres ; et d'ailleurs, eût-il été libre de faire ce voyage avec moi qu'il ne lui aurait pas été permis d'assister à ma comparution devant la Commission, à la Chambre des Lords. Mais il avait écrit à mon insu au président, M. Massey, pour me recommander à sa bienveillance. Il savait que l'épreuve qui m'attendait était redoutable ; moi, femme, seule en présence d'une assemblée imposante composée de pairs, d'évêques, de membres du Parlement, de représentants de l'armée et de la marine, de docteurs, etc. La majorité de la Commission m'était opposée, et le sujet sur lequel j'avais à répondre était grave et complexe. Le matin de mon interrogatoire, je

reçus une quantité de lettres, d'adresses de sympathie, ainsi que de nombreuses mentions de réunions de prières en ma faveur, provenant de différentes associations ouvrières, à Edimbourg, Glasgow, Newcastle, Leeds, Birmingham, et d'autres villes encore.

Voici des extraits de deux lettres que j'écrivis à mon mari après cette terrible journée :

C'est fini I l'épreuve était encore plus rude que je ne l'avais pensé. Ce qui me fut le plus pénible, ce fut la façon brutale et dure dont quelques-uns de ces hommes parlèrent de ces pauvres femmes et de tous les vaincus de la vie en général. Us avaient dans les mains et sur la table des exemplaires de tout ce que j'ai écrit sur la question, et des comptes rendus annotés de tous mes discours ; plusieurs de mes examinateurs avaient habilement préparé certains extraits dont ils pensaient se servir pour m'embarrasser. Frédrick Maurice n'était malheureusement pas présent, maïs je sentis que j'avais des amis en M. Rylands, M. Mundélia et, en particulier, en Sir Walter James. Je ne pourrais certes pas en dire autant des autres. Si j'osais faire un rapprochement entre une très insignifiante et une très haute personnalité, je dirais que je me sentais comme Paul devant Néron, très faible et très seule. Mais non, je n'étais pas seule, quelqu'un se tenait à mes côtés : il me semblait entendre la voix du Christ me disant : « Ne crains point ! » Je fis passer au président le volumineux dossier des lettres et des textes de résolution que les ouvriers m'avaient adressés les jours précédents. « Nous ferons peut-être bien d'examiner cela, dit-il, car il se peut que la classe ouvrière s'intéresse à cette question. » Si elle s'y intéresse! Qu'ils attendent seulement les élections, ils le verront bien ! Un des membres de la Commission me demanda : « Ces hommes sont-ils réellement des ouvriers? » — « Certainement! répondis-je, et ce sont des hommes bien connus. Il y a encore plus de

moralité dans notre peuple que vous. Messieurs de la haute société, ne l'imaginez. » Il me demanda encore : « Si ces lois étaient mises en vigueur dans le Nord, croyez-vous que leur application rencontrerait une forte résistance ? )» Je répondis : « J'en suis sûre. »

.... Je serai si heureuse de vous revoir et de respirer un air plus pur. Je suis sûre que vos prières au sujet de ma déposition ont été entendues. Je crois que je n'ai pas été tout à fait juste envers les membres de la Commission, dans ma première lettre. J'étais si fatiguée, si déprimée et mécontente de moi-même, après ce long interrogatoire, que je voyais tout à travers un voile noir; mais, maintenant, je suis pleine de reconnaissance envers Dieu. Je suis heureuse de pouvoir vous rapporter les paroles prononcées par M. Rylands, dans une conversation avec M. Duncan Me Laren et d'autres amis, à propos de mon interrogatoire. Il dit : « Je n'ai pas l'habitude de faire usage de la phraséologie religieuse, mais je ne puis vous donner une idée de l'effet produit autrement qu'en disant que l'Esprit de Dieu était là. L'attitude et le langage de M™® Butler ont surpris la Commission, et plusieurs de ses membres commencent maintenant à se faire une nouvelle opinion de ce qu'ils appelaient jusqu'ici le préjugé religieux. » Il ajouta que Lord Hardwicke était venu lui parler après la séance, visiblement ému, et lui avait dit : « Si ceci est un spécimen de l'énergie de conviction qui existe dans le pays sur les questions de moralité, il nous faut revenir en arrière. » Je vous raconte cela, cher ami, afin que nous apprenions de plus en plus à nous confier en Dieu qui exauce les prières....

Malgré les sérieux sujets d encouragement que nous rencontrâmes pendant la première partie de notre campagne, d*année en année nous fûmes obligés de reconnaître que la perspective de la victoire était beaucoup plus éloignée que nous ne nous Tétions imaginé au

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début. Aujourd'hui, regardant en arrière, nous bénissons Dieu de nous avoir, dans sa sagesse, fait attendre si longtemps cette victoire *. En effet, la simple réforme législative, ou plutôt la démolition et la réparation qui constituaient notre but immédiat, n'étaient qu'une faible partie du grand et vital mouvement qu'il était dans les desseins de Dieu de créer et d'implanter au sein des nations pour les purifier. Si nous avions obtenu un succès trop rapide, nous n'aurions pas vu se produire ce grand réveil des consciences auquel nous avons assisté, et qui s'est traduit par des réformes pratiques et durables**.

* Les Actes furent abolis par le Parlement, le 16 mars 1886, sans débat.

** Pour connaître l'historique complet de la lutte engagée par Joséphine Butler, lire la relation captivante qu'elle en a faite elle-même dans les Souvenirs personnels d*une grande Croisade, 1 vol. Paris, Fischbacher, 1900.

Personal Réminiscences ofa Great Crusade, 1 vol. London, Horace Marshall à. Son, 1896.

Zur Geschichte elnes grossen Kreuzzuges. Persônliche Erinnerungen, 1 voL BAhmert, Dresden, 1904.

Mqj pochod Krzyowy, 1 vol. Varsovie, Wydawnlctwo « Ogniwa >, 1904.

On peut se procurer ces ouvrages, ainsi que les autres publications non épuisées de M>« Butler, en s'adressant au Secrétariat général de la Fédération abolitionniste internationale, 3, rue du Vieux-Collège, Genève.

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La Constitution violée

Les lois connues sous le nom de Actes sur les mala'^ dies contagieuses, successivement votées par le Parlement en 1866, 1868 et 1869, peuvent être envisagées à plusieurs points de vue*.

Mon intention n'est pas de traiter ici le côté médical de ces Actes, ni d'entrer dans des considérations statistiques en ce qui concerne leurs effets sur la santé publique; d'autres l'ont fait ailleurs, de façon très complète.

Le côté moral de la question est incontestablement le plus important, car on peut dire qu'il implique nécessairement tous les autres; c'est même le seul, ou à peu près, que les représentants de la religion dans notre pays aient cru devoir prendre en considération.

Il y a toutefois un autre aspect du problème qui, selon moi, n'a pas été suffisamment mis en relief; c'est le côté constitutionnel de cette législation, avec sa

* Fragments d*tui Et»ai paru en 1871.

répercussion naturelle sur la vie morale et sociale de la nation, au point de vue politique....

Je suis convaincue que notre peuple nest encore que très imparfaitement éclairé sur les graves conséquences qui découlent du conflit actuel, envisagé comme un point de droit constitutionnel. Cest pourquoi je me hasarde, bien que je ne sois pas légiste, à attirer l'attention de mes concitoyens sur l'extrême importance de cet aspect de la question.

La période que nous traversons est pleine d'angoisse pour le patriote clairvoyant qui prévoit, jusqu'à un certain point, quel peut être l'avenir d'un pays dans lequel les éternels principes d'un juste gouvernement sont violés. Sous l'empire de cette inquiétude, plusieurs d'entre nous se sentent poussés, tout ignorants que nous soyons, à compulser les annales de notre histoire nationale, dans le but d'y étudier les crises du passé, et d'approfondir les mobiles et le caractère des champions qui ont combattu jadis pour la liberté. Nous nous livrons à ces recherches avec cette soif ardente de lumière qui s'empare d'une âme angoissée et en danger de sombrer, lorsque, dans une heure de détresse spirituelle, elle sonde la Parole de Dieu, sachant que, « en elle est la vie éternelle. »

Un de nos hommes d'Etat de l'ancienne école. Lord Chatham, voulant faire rapporter une mesure qu'il jugeait attentatoire à la liberté individuelle, s'exprimait ainsi^ au siècle dernier, devant le Parlement :

Si j'avais le moindre doute à cet égard, je suivrais l'exemple de nos plus éminents théologiens qui ont pour

règle, en présence d'un point de doctrine contesté, de s'en référer à l'autorité souveraine en matière religieuse, c'està-dire à la Bible. La Constitution anglaise possède aussi sa Bible politique; et celle-ci, consultée loyalement, peut et doit nous donner la clef de toutes les questions politiques que nous pouvons avoir à résoudre. La Grande Charte, la Pétition des Droits et le Bill des Droits forment ensemble ce code que j'appelle la Bible de la Constitution britannique.

Me conformant aux conseils de Lord Chatham, c'est à ces mêmes autorités que je veux en appeler pour déterminer la nature exacte des principes de notre Constitution qui, je l'aflEirme, ont été violés dans le cas qui nous occupe. Je sais fort bien qu'en m'aventurant sur ce terrain, je m'expose à des critiques sévères, soit à cause de mon ignorance des termes et des définitions juridiques, soit à cause de mon peu d'habileté dans l'arrangement des matériaux dont je dispose. Toutefois, je m'estimerai heureuse si je réussis à intéresser à mon sujet ceux auxquels je m'adresse spécialement, je veux dire les hommes et les femmes des classes ouvrières de l'Angleterre. Pas plus que moi ils n'ont reçu une éducation juridique, mais nous possédons, eux et moi, une égale mesure de ce clair bon sens britannique qui, pour citer encore Lord Chatham, est « le fondement de toute notre jurisprudence anglaise », de ce bon sens qui nous dit « qu'aucune Cour de justice ne peut s'arroger une autorité contraire ou supérieure à celle des lois reconnues par le pays, et que le peuple, lorsqu'il choisit ses représentants, n'entend nullement leur conférer le pouvoir de violer les droits, ou de fouler aux pieds les

libertés de ceux qu'ils sont appelés à représenter. » Au cours de cet Essai, je montrerai que le Parlement, en adoptant les Actes sur les maladies contagieuses, a violé et foulé aux pieds les libertés du peuple anglais....

Au nombre des clauses de la Grande Charte, il en est une qui est le pivot de toutes les autres, et dont dépendent pratiquement les garanties contenues dans ce document. Cette clause et la suivante, son complément, ont été plus qu'aucune autre, le prétexte ou la cause des grandes batailles livrées pour la défense des droits et des libertés de la nation, depuis le temps de la signature de la Charte par le roi Jean, en 1213.

Ce sont les clauses 39 et 40 de la Charte du roi Jean, et la clause 29 de la Charte du roi Henry III, ainsi libellées :

39. — Nallas liber homo capiatur, vel imprisonetar, aut utlagetur, aut exuletar, aut aliquo modo destruatur, nec super eum ibimus, nec super eum mittemus, nisiper légale judicium parium suorum, vel per legem terrse.

40. — Nulli oendemus, nulli negabimus, aut differemus rectum aut justiciam.

39. — Aucun homme libre ne sera arrêté, emprisonné, dépossédé, proscrit, ni détruit de quelque autre manière, et nous ne le poursuivrons, ni ne le condamnerons, si ce n'est à la suite d'un jugement légal de ses pairs, ou conformément à la loi du pays.

40. — Nous ne vendrons à personne, nous ne dénierons à personne, nous ne dififérerons pour personne le droit ni la justice.

Ces clauses sont le couronnement glorieux de la Grande Charte. Elles en sont, d'après M. Hallam, les

« clauses essentielles », celles qui « protègent la liberté personnelle et la propriété de tout homme libre, en le garantissant contre l'emprisonnement arbitraire et la spoliation. » Le même auteur, une autorité en la matière, fait observer que ces articles de la Grande Charte, « interprétés par une Cour de justice honnête, confèrent à la société civile une ample garantie de ses deux principaux droits. » Les principes de cette clause de la Grande Charte, dont Torigine, si nous regardons en arrière, se perd dans la nuit des temps, ont été postérieurement confirmés et expliqués par les Statuts et les Chartes des règnes de Henry lU et de Edouard III, sous le titre de Confirmationes Chartarum.

La fameuse ordonnance d*Habeas Corpus fut rédigée conformément à l'esprit de cette même clause. Cet acte, fondé sur la large base de la Grande Charte, et rendu encore plus efficace par le Statut de Charles II, est le principal rempart des libertés anglaises ; et si jamais des circonstances passagères ou le faux prétexte des nécessités du moment devaient conduire les citoyens à accepter sa violation avec indifférence, le trait le plus caractéristique de notre Constitution aurait disparu. (Hallam, Middle Ages, chap. II, p. 324.)

Ce sont précisément ces clauses 39 et 40 de la Grande Charte, citées avec force éloges par les grands historiens et les légistes de tous les pays, qui sont violées, tant dans la lettre que dans l'esprit, par les Actes sur les maladies contagieuses....

Il n'est pas nécessaire, pour le but que je me propose.

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d'entreprendre un examen critique de chacun des termes de la clause capitale de la Grande Charte reproduite plus haut, ni de citer ici un grand choix de commentaires sur ces textes, en recourant aux volumineux écrits qui existent sur le sujet. Il y a cependant deux expressions sur le sens desquelles je ferai quelques remarques : la première, aut aliquo modo destruatur, parce qu elle touche plus particulièrement à la question que je traite dans cet Essai: la seconde, per legem terrœ, pour prévenir un malentendu que ces mots pourraient faire naître dans l'esprit de quiconque les lirait sans l'aide des commentaires et des documents ultérieurs qui ont expliqué la Grande Charte.

En ce qui regarde l'expression aut aliquo modo destruatur (ou détruit de quelque autre manière), Blackstone, de même que d'autres écrivains, attachent au mot « détruit )» une signification très étendue. D'une manière générale, on peut dire que ces auteurs sont d'accord pour considérer que cette expression de la Charte interdit formellement toute main-mise sur le corps d'une personne accusée, jusqu'à ce que le jury ait rendu son verdict. S'il m'était possible de décrire ici en détail le genre de main-mise que les Actes en question sanctionnent sur le corps d'une personne soupçonnée ou accusée, et qui a été condamnée sans l'intervention du jury, je n'aurais pas besoin d'en dire davantage pour convaincre mes lecteurs que cette manière de faire entre bien dans l'interprétation du mot « détruit »....

Cette phrase de la Grande Charte, aut aliquo modo destruatur nisi per légale judicium parium suorum, signifie, d'après les plus éminents légistes, qu'aucune

mesure ayant, à un degré quelconque, le caractère dune contrainte, ne sera tolérée contre qui que ce soit, si ce n est après jugement du jury. Pour rendre la chose encore plus explicite, Blackstone et d'autres définissent méticuleusement les cas exceptionnels où il est permis de faire abstraction de cette disposition prohibitive de la Grande Charte, à savoir les cas où des enfants sont punis par leurs parents, ou des écoliers par leurs maîtres ; et encore, dans ces deux cas, est-il recommandé de rester dans les limites de la décence et de rhumanité. Je me bornerai à citer sur ce point l'opinion de De Lolme :

Un des articles de la Grande Charte a été rédigé de façon à mettre le pouvoir exécutif dans l'impossibilité de toucher à la personne d'un sujet, sinon à la suite d*un jugement prononcé contre lui par ses pairs. Et l'accord en vue du maintien de cette institution est devenu si général, que le jugement par le jury qui garantît si efficacement le sujet contre toutes les atteintes du pouvoir, même contre celles qui pourraient se faire sous le couvert de l'autorité judiciaire, s'est conservé jusqu'à nos jours.... (On the Constitution, p. 354.)

D'aucuns ont prétendu que les mots per legem terrae (par les lois du pays) n'avaient pas trait au jugement par le jury. On a essayé, au moyen de cette interprétation, de justifier des poursuites illégales, ce qui a donné lieu à des débats et à des actes législatifs, grâce auxquels il a été péremptoirement établi que ces mots se rapportaient bien au jugement par le jury. Ces débats et ces actes législatifs ont contribué, plus peut-être que

toute autre chose, à projeter la lumière sur les origines de l'institution du jugement par le jury, et ils ont confirmé cette ancienne « loi du pays )> comme partie intégrante et inaliénable de la Constitution. Une des plus mémorables discussions parmi celles qui aboutirent à la consécration du principe posé par nous, à savoir que le jugement par le jury est l'unique forme constitutionnelle de jugement reconnue par la Grande Charte, eut lieu sous le règne de Charles I^, lors de l'arrestation de cinq membres du Parlement. Â cette occasion, le juge Selden, plaidant la mise en liberté de Sir E. Hampden, illégalement emprisonné, prononça un discours resté fameux, dans lequel il fit ressortir que ces mots per legem terras prouvaient à l'évidence que tout emprisonnement par une autre voie que celle du jugement par le jury était illégale....

Nous qui nous sommes coalisés pour combattre les Actes sur les maladies contagieuses, nous afiBrmons que ces lois sont inconstitutionnelles, parce qu'elles suppriment le jugement par le jury dans un cas qui comporte pour la partie en cause des conséquences d'une gravité incalculable.

Nous n'oublions pas, en faisant cette constatation, qu'il y a toute une catégorie de cas qui se jugent actuellement en Angleterre sans l'assistance du jury. Mais ces cas sont ce qu'on appelle des « cas secondaires », Or, nous soutenons que l'honneur d'une femme est d'une importance capitale pour elle, et qu'un Etat qui ne le considère pas comme une chose sacrée, ne saurait prospérer. Nous soutenons également qu'un cas où

l'honneur d*une femme est en question, ne peut, en aucune façon, à quelque artifice de langage ou d'imagination que l'on ait recours, être classé comme un « cas secondaire y>.

C'est pourquoi nous affirmons que cette loi, qui laisse au juge de paix seul le soin de décider de l'honneur d'une femme, est une infraction au droit constitutionnel, aussi grave que si le fait de décider qu'un homme est ou non coupable de meurtre était laissé à la discrétion d'un simple juge de paix.

Nous maintenons absolument que soustraire au jugement par le jury une femme dont l'honneur est en cause, est une violation de la Constitution anglaise, aux termes mêmes de cette clause fondamentale de la Grande Charte dont nous avons relevé plus haut toute l'importance : « Nous ne condamnerons personne, si ce n'est à la suite d'un jugement légal de ses pairs »....

En réponse à nos critiques, il serait vain et puéril d'objecter que ces Actes ne sont applicables qu'aux femmes se livrant à la prostitution. S'imagine-t-on qu'il y ait en Angleterre un homme assez naif pour croire que les garanties de la loi anglaise n'existent qu'en vue des seuls coupables? Elles existent également dans l'intérêt des innocents exposés à être faussement accusés, aussi bien pour les protéger quand ils sont accusés que pour diminuer les risques de fausses accusations. Et s'imagine-t-on que nous soyons assez aveugles pour croire qu'il est impossible, en vertu de cette loi, qu'une femme innocente puisse être accusée ? Il est évident, au contraire, que la question de l'hon-

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neur d une femme est précisément une de celles qui prêtent le plus facilement aux fausses accusations....

Il est vrai que les riches et les grands n'auront guère i souffrir de la privation du jugement par le jury, dans ce cas spécial. De même qu*il y a, dans certaines classes de la société, des personnes que le rang et la fortune placent au-dessus du danger d*être faussement accusées de vol, de même la position, la richesse, Fentourage, mettent les femmes qui appartiennent à ces classes à Fabri du danger d'être faussement accusées de se livrer à la prostitution. C'est sans doute ce qui explique l'apathie et l'indifférence avec lesquelles la majorité des classes privilégiées a accueilli l'adoption des Actes sur les maladies contagieuses, et l'aimable insistance que Ton met, dans ces milieux, à nous assurer que nos craintes sont sans fondement, et que l'application de ces Actes ne peut que rarement donner lieu à des erreurs. C'est le cas de citer ces paroles de Junius : « Les lois sont faites non pour inspirer confiance dans ce que les hommes voudraient faire, mais pour mettre en garde contre ce qu'ils pourraient faire *. i» En effet, pouvons-nous nous contenter de l'assurance que les fonctionnaires chargés d'appliquer ces lois ne commettront jamais d'erreur? Non, certes. Les dames qui se promènent le soir dans, leurs équipages, courent peu de risque d*être molestées ; mais en est-il de même de la femme du peuple, des filles, sœurs ou femmes d'ouvriers, appelées à sortir le soir, peut-être pour accomplir quelque œuvre de miséricorde ? En est-il de même

* Lettres de Juntia, pamphlet politique attribué à Ph. Francis, secrétaire de Lord Chatluun.

surtout de cette jeune fille, orpheline ou sans protection, sans amis, pauvre enfant qui lutte péniblement, dans un monde cruel, pour vivre honnêtement et courageusement du travail de ses mains? Ne court-elle aucun danger du fait de cette loi ? Seule, pauvre et abandonnée, n*est-elle pas exposée^ à être accusée à tort, par méchanceté ou par erreur, dautant plus qu une clause de ces Actes signale les jeunes filles sans famille comme devant être plus spécialement surveillées? Et si elle est accusée, quel autre recours lui reste-t-il, après Dieu, en dehors de celui dont cette loi Ta frustrée, le recours à être jugée « par Dieu et par mon pays », formule qui signifie qu'elle en appelle au jugement du jury, avec tous les moyens de défense auxquels la loi lui donne droit?...

On nous a accusés de faire de cette question une question de classe. Nous acceptons le reproche, si reproche il y a, parce que nous reconnaissons que c*est une question qui touche le pauvre plutôt que le riche. Mais ce n'est pas nous qui avons établi cette distinction, ce sont les classes supérieures, par leur empressement à montrer qu'elles considéraient que cette question ne les concernait point. On nous a dit clairement que ce sujet était trop désagréable pour être traité comme un sujet d'intérêt général. Mais tandis qu'on s'emparait de cette excuse pour nous imposer silence, nous avons vu ces mêmes classes sortir de leur apathie et de leur ignorance, pour mettre le poids de leur influence au service de cette législation. Satisfaites de ce que ces lois n'entraînaient pour elles-mêmes aucune restriction

présente ni immédiate de leur propre liberté, elles semblent avoir oublié, dans leur égoisme et leur aveuglement, que leurs enfants et les enfants de leurs enfants subiront un jour, au même titre que les enfants des pauvres, les conséquences fatales de la violation de la liberté; de telle sorte que les liens qu'elles tissent aujourd'hui pour d'autres, formeront^ avec le temps, un réseau inextricable.

Par contre, lorsque nous nous sommes tournés vers les classes pauvres, nous avons constaté qu'elles se rendaient compte que la question les concernait directement, et qu'elles comprenaient aussi, plus clairvoyantes en cela que les classes privilégiées, que c'était une question qui concernait toute l'Angleterre, attendu que la liberté politique de ce pays est fondée sur le respect du droit de chaque citoyen.

Le jugement par le jury a toujours été, dit Blackstone, et sera toujours, je l'espère, regardé comme l'une des gloires de la loi anglaise.... N'est-ce pas le plus noble des privi* lèges dont puisse jouir un sujet, ou qu'il puisse désirer, que cette certitude qu'il ne peut être atteint dans ses biens, dans sa liberté ni dans sa personne, que par le consentement unanime de douze de ses voisins et pairs ? J'ose affirmer que cette institution, grâce à la Providence, a été durant de longs siècles la sauvegarde des justes libertés qui ont fait la grandeur de l'Angleterre.

Pour toutes ces raisons, je regarde la crise actuelle comme aussi importante qu'aucune de celles que la nation ait jamais traversées. Une fois déjà, le pays a

été appelé à décider s'il serait permis au roi, pour sa satisfaction personnelle, d'enfreindre cette trente-neuvième clause de la Grande Charte, et il a énergiquement déclaré qu'il ne le souffrirait point. Aujourd'hui il est appelé à décider s'il sera permis au Parlement lui-même, par égard pour la luxure de certains hommes, d'enfreindre cette même clause. C'est au peuple anglais de se prononcer. Compatriotes, vous avez un choix solennel à faire : voulez-vous que ces hommes soient protégés dans leurs vices, ou voulez-vous maintenir vos libertés?

Si quelqu'un de mes lecteurs, en considérant ces Actes, venait à penser qu'il pourrait y avoir quelque chose à dire en leur faveur au point de vue hygiénique, et que, bien qu'entachés de quelque injustice, ils ont néanmoins été conçus dans une bonne intention, qu'il se souvienne qu'aux prochaines élections il aura à répondre, pour lui-même et pour son pays, à cette double question : devons -nous avoir la liberté de la luxure, ou devons-nous avoir la liberté politique? Nous ne pouvons garder l'une et l'autre.

Une voix dans le désert

Une voix dans le désert* I

Cette voix est celle d*une femme ; et le désert, c est la multitude, la foule, « ce vaste désert d'hommes ».

Plusieurs se sont arrêtés un instant, et ils ont passé outre, estimant qu'il ne convient pas à une femme de s'immiscer dans les questions de moralité publique; n'est-ce pas assez, en effet, des médecins, des physiologues et des agents préposés à la police des mœurs ?

D'autres ont écouté attentivement ; mais, de retour à leurs affaires, ils se sont dit : toute réflexion^faite, il ne faut pas se laisser prendre à des paroles qui ne s'adressent qu'au cœur ; il est facile à une femme d'entraîner ses auditeurs par le langage du sentiment. Le sujet que celle-ci a la témérité d'aborder doit être examiné sous toutes ses faces.

Il le sera sans aucun doute ; mais, après tout, le sentiment est une puissance lorsqu'il se trouve au service

* Extrait d'une brochure publiée à NeuchAtel, en 1875, et traduite dans presque toutes les langues de l'Europe.

de la vérité. Honorables contradicteurs, qui réservez les droits de la froide raison, soyez néanmoins attentifs au trouble de votre âme et ne contestez pas avec la conscience.

Depuis longtemps on envisage la prostitution comme un simple fait matériel, assez grave quant à ses conséquences hygiéniques, mais ne pouvant être apprécié sainement que par les hommes qui ont, sur la matière, des connaissances spéciales. On leur doit une quantité de dissertations médicales, des liasses de mémoires statistiques, toute une énorme littérature scientifique et administrative qui est encore loin d'épuiser le sujet. Cependant le public ne s'enquiert point des conclusions auxquelles tant de travaux aboutissent; il accepte ce qui est, il assiste, impassible, aux modifications que subit l'état des choses.

Au milieu de l'apathie générale, il est bon d'amener les esprits à considérer la prostitution sous un autre point de vue que celui du matérialisme.

Les hommes de cette génération semblent oublier que notre siècle n'en est plus à sa première enquête, ni à son premier verdict, sur les fléaux de la société. Peutêtre ne sera-t-il pas superflu de leur rappeler l'abolition de l'esclavage des nègres, au moment de mettre sous leurs yeux une nouvelle cause qui n'offre que trop d'analogie avec la précédente, car la prostitution aussi a sa traite et ses esclaves.

Il s'agit donc, en réalité, d'une grande œuvre humanitaire, qui intéresse également l'un et l'autre sexe. Comment ne s'adresserait-elle pas au sentiment, à l'âme, aux affections morales, à la volonté?

Pour poser la question de la prostitution sous cette nouvelle face, trois mots suffisent — trois mots sortis de la bouche d*une femme, parlant au nom de toutes les femmes — et ces trois mots, les voici : « nous nous

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