DE M. DE REM USAT
Londres, 3 juin 1832.
Je suis venu ici avec ma femme pour sortir de cette sombre atmosphère de Paris. Je ne pouvais pas m'y souffrir. Tant de douleurs publiques et privées! Je suis venu voir ce beau pays que j'ai toujours aimé spéculativement et que l'expérience et le temps m'appren-
rection militaire. — Anarcliie générale. — En Turquie : Prise de Saint-Jean-d'Acre par Ibraliim (27 mai). — Les Égyptiens marchent en avant. — Combat et prise de Damas.
— Batailles et victoires de Homs, Bylan, etc. — Prise d'Antioche (l"aoûl). — En Espagne : Bruit de la mort de Ferdinand VII (17 septembre). — Intrigues de palais pour exclure sa fdle du trône. — Ferdinand revient à la santé. — Exil du ministre Calomarde, qui avait clierché à abuser de l'état du roi pour lui faire signer la révocation de la pragmatique sanction de 1830 abrogeant la loi salique en Espagne. — La reine est nommée régente (6 octobre).
— En Portugal : Débarquement de l'armée de dom Pedro à Porto (9 juillet). — Bataille de Vallongo (23 juillet). — Malgré son succès, l'armée de dom Pedro ne peut marcher sur Lisbonne et se replie sur Porto. — L'armée de
nent à honorer chaque jour davantage. Il a sa crise aussi, et bien des esprits sont inquiets. J'avoue que cette inquiétude ne me gagne pas. Je le conçois; je suis disposé à croire qu'on s'est un peu pressé de faire ce qu'on a fait, qu'on a dépassé la mesure du nécessaire. Mais je vois tant de bon sens pratique, les croyances sociales sont ici si peu ébranlées que la crise me paraît toute pohtique, toute législative, en quelque sorte, et, par conséquent, passagère. D'ailleurs cette inquiétude même, si générale, est un signe de sagesse, et on se dit si universellement qu'il ne faut aller trop loin, que je ne puis m'imaginer qu'on se laisse emporter. Si mes espérances se justifient, la réforme aura été la mesure la plus antirévolutionnaire, et la plus grande leçon donnée au monde et aux libéraux de tous les pays.
Les dispositions pour la France sont excellentes ici. Elles sont universelles. Le duc de Welhngton ferait par raison, et peut-être avec plus de décision, ce que lord Grey fait avec bienveillance, par goût, et en vertu de sa position. Cependant, comme la manière de faire est très importante et que la France est chatouilleuse, c'est un grand bonheur que lord Welhngton n'ait pas réussi, et que le ministère se soit maintenu. Il faut toujours avoir les yeux fixés sur l'intérieur de la
do ni Miguel attaque celte ville, mais ne réussit pas à la reprendre (30 septembre). — (Comme dans le volume précédent et dans celui qui suivra, les très courts résumés placés en note au début de chaque chapitre sont, en grande partie, empruntés aux sommaires de l'Histoire du règne de Louis- Philippe I^'', par Victor Nouvion, de l'Histoire de la monarchie de Juillet, par Paul Thureau-Dangin; de l'Annuaire historique universel, par C. Lesur.) c. b.
France et sur la susceptibilité de son imagination (1). Le mal n'est que là, point de passions révolutionnaires non plus; mais des imaginations émues qui ont peine à se rasseoir et qui ne résistent pas assez à la déclamation.
Ce qu'on raconte de la position de M. de Talleyrand à Londres est vrai, et plutôt au-dessous qu'au-dessus de la réalité. Cette position est admirable. C'est une des forteresses de la France. Il va partir. On craint ici qu'il ne revienne pas. Il veut revenir, il le veut sincèrement. 11 part cependant avec l'intention de prendre part à la reformation définitive du ministère, mais non d'en prendre la direction. Je ne crois pas qu'elle lui soit offerte sérieusement. Mon pronostic est que le ministère restera encore quelques mois comme il est. L'heureuse influence du général Sébastiani me paraît suffire à maintenir les choses dans la voie où elles doivent rester, mais on ne peut se dissimuler qu'il y aura quelque chose à faire à l'ouverture des Chambres.
(1) L'opinion publique s'était vivement émue en France de voir confier au général de la Sainte-Alliance la mission de former un ministère tory. Les puissances du continent, auxquelles nos bonnes relations avec l'Angleterre avaient imposé une certaine retenue dans l'expression de leur malveillance pour un gouvernement sorti d'une révolution, n'allaient-elles pas prendre maintenant vis-à-vis de nous une attitude assez hostile pour que le moindre incident ne mît le feu aux poudres? Enfin le parti avancé, le parti de la guerre contre l'Europe de 1815, trouvait dans ce retour au pouvoir du vainqueur de Waterloo un prétexte aux déclamations les plus violentes, c. b.
DU COMTE ALEXIS DE SAIN T-PR lES T.
Paris, 18 juin 1832.
J'espère, monsieur, que nous ne vous laissons pas languir dans l'insipidité et que les nouvelles de Paris compensent assez la monotonie de Turin. Les journées du 5 et 6 ne sont pas sans caractère ; heureusement que le roi et le gouvernement en ont aussi montré beaucoup. Louis-Philippe a fait son devoir de roi avec un courage, une bonne grâce, un à-propos vraiment admirables; ni trop ni trop peu, du courage sans témérité, de la dignité dans le maintien, des mots heureux à la façon du Henri IV de l'histoire et sans les niaiseries du Henri IV des comédies et des journaux légitimistes, enfin c'était à merveille. Le reste de la pièce n'a pas répondu à ce beau premier acte; l'état de siège a été mis assez étourdiment; d'abord beaucoup trop tard, ensuite il s'est trop prolongé. Je crois qu'on aurait dû se borner à quelques jours pour se donner le temps de faire à son aise des visites, des perquisitions, ensuite les coupables auraient pu être livrés à leurs juges naturels. Les conseils de guerre n'ont pas, à ce que je crois, une foi bien rive dans leur propre légitimité. La grande question maintenant est de savoir s'il faut ou non casser la Chambre. Je pencherais pour cette opinion; je crois que plus tard les passions s'envenimeront et qu'on ne pourra plus profiter du bénéfice de la victoire.
L'arrivée du prince de Talleyrand est retardée ; on ne croit pas quil veuille se mêler d'intrigues ou de tripotages ; il sera cependant fort circonvenu ; peutêtre sa résolution ne tiendra- 1- elle pas aux efforts de
ses entours. Madame de Dino, quoique fort malade, voit souvent les ministres.
AU COMTE SÉBASTIANI
Turin, 18 juin 1832(1).
Monsieur le comte.
Les événements de Paris et de la Vendée continuent de préoccuper exclusivement tous les esprits. Il me parait évident que les sectaires et correspondants du parti républicain étaient prévenus d'une entreprise prochaine de leurs amis. 11 y a eu à Turin et en Savoie des allées et venues, des réunions qui n'ont pas une autre explication. On savait qu'à Grenoble beaucoup de gens se tenaient prêts. Quoi qu'il en soit, ce parti manifeste beaucoup moins son mécompte et son dépit, que tout ce qui tient à la faction congréganiste et absolutiste. Là règne un désespoir qui tient de la rage. (Jn ne veut pas se résigner à la ruine de tant d'niusions. L'amour-propre s'irrite d'avoir annoncé, avec tant d'incertitude, des événements avortés. Cette haine aveugle, qui plaçait ses espérances dans l'excès des maux de la France, se sent comme humiliée de voir l'ordre s'y établir. Pour se consoler on nie l'évidence, on répète que ce n'est pas fini, que c'est une émeute un peu plus forte que les autres, et voilà tout ; que le ministère sera mis en accusation pour l'état de siège ; que la guerre de Vendée est destinée à ne plus s'éteindre; que le gouvernement français croule de toutes parts.
(1) Dépêche officielle N° 29.
Tels sont, à assez petits bruits, les propos de quelques coteries, de plusieurs membres du corps diplomatique, d'un certain nombre d'employés, de l'entourage de M. le comte de Lescarène, ou, pour parler plus exactement, de madame de Lescarène. Le gouvernement sarde est loin de pareilles pensées; loin de désirer, il avait au contraire vivement craint la discorde en France et il en reconnaissait tous les dangers. Mais les fanatiques d'absolutisme lui tiennent de si près, il est si indulgent pour leur exagération et leur erreur, qu'il en subit toujours quelque peu l'influence. Ce n'est jamais du premier coup qu'il se fait des idées complètes et justes ; souvent le langage qu'on me tient cache encore beaucoup d'hésitation et d'inquiétude.
En ce moment les nouvelles ultérieures et la réflexion ont eu leur eflet. M. le comte de La Tour me disait : '< Votre gouvernement est, à dater du 6 juin, dans une situation toute différente. A présent il est des nôtres; il a pour ennemis déclarés les mêmes opinions, la même espèce d'hommes qui attaquent les gouvernements de l'Europe, il a leurs complots à surveiller, leurs séditions à réprimer. Son origine est différente de celles des autres trônes ; mais il n'importe plus, si sa position est semblable. Je vous l'ai dit, dès votre arrivée, à notre première conversation, peu nous touche que la France ait fait une révolution, si c'est une révolution de 1688. L'Angleterre a rejeté les Stuarts et pourtant elle a, plus qu'aucune puissance, contribué à maintenir le bon ordre en Europe. Tant que vous avez dû vivre en ménagement avec la souveraineté du peuple, vos alUés nécessaires et naturels pouvaient être plus ou moins les révolutionnaires de tous les pays, ou, du
moins, ils devaient fonder des espérances sur vous. Aujourd'hui il y a rupture ouverte. Nous comptions sûr vos intentions, sur votre volonté; maintenant le roi Louis-Philippe et tous les hommes qui, en France, aiment l'ordre et la stabilité, n'ont pas même à choisir. Il leur faut périr ou réprimer l'anarcliie; nous voilà sûrs de nous entendre désormais. »
Il est superflu de dire que j'ai fait remarquer à M. le comte de La Tour qu'il ne fallait pas trop presser les conséquences de ce qu'il y a de vrai et d'incontestable dans ces idées, et qu'à le bien prendre nous n'étions pas si différents hier de ce que nous sommes aujourd'hui.
DE M. GUIZOT
Paris, 8 juillet 1832.
Certainement l'année nous a été mauvaise, et par malheur elle n'est pas finie. Nous avons pu avoir un moment admirable. Jamais meilleur vent ne s'était levé. On en a fait du calme plat. Si, après la grande victoire des rues, on avait reconstitué le cabinet, convoqué les Chambres, pris partout l'offensive, nous serions aujourd'hui en pleine mer. Au lieu de cela, nous courons le risque de voir la gauche entrer moralement dans le ministère sous l'habit de M. Dupin, en attendant mieux. Jamais, ù mon avis, la situation n'a été si périlleuse.
Voici les trois efforts qui se font à la fois : 1° Le roi voudrait garder son cabinet tel qu'il est, sauf un replâtrage qui y ferait entrer Dupin comme garde des sceaux, pour avoir un parleur à la Chambre,
comme on prend des chevaux de poste quand on a à faire un voyage. Presque tous les ministres actuels sont d'accord en cela. On dit tout haut que la Chambre est si médiocre que les hommes de talent y sont vraiment plus compromettants qu'utiles.
2° Les amis déguisés de la pure gauche, les coteries du Constitutionnel et du l'enips veulent faire entrer Dupin seul, mais comme président, et de manière à préparer les voies à Odilon Barrot. L'alliance de Dupin et Barrot est le rêve de ce monde-là, l'utopie du Constitutionnel. Ils ont, pour le moment, le grappin sur Dupin, et lui ont imposé d'une part d'exiger la présidence, de l'autre d'exclure toute adjonction autre que celle de MM. Bignon et Bérenger, précurseurs de Barrot.
3° Après ces deux combinaisons vient la nôtre. Je regarde comme nécessaire une vraie reconstitution du cabinet, c'est-à-dire l'entrée de MM. Dupin, Thiers, Ilumann et Bertin de Vaux, aA'ec moi. Je ne veux à aucun prix de la présidence de Dupin, comme vous pensez bien. Je n'ai, pour mon compte, nulle prétention. Mais je dis : « Point de président en attendant qu'il s'en fasse un, ou bien un président dépure forme et décent pour tout le monde. » M. de Talleyrand ne veut pas changer de position, et U a raison.
Voilà les trois combinaisons qui sont aux prises depuis trois semaines. Je dis aux prises pour parler clair, car tout s'est borné à des paroles assez vagues, et à des intrigues insignifiantes au fond, quoiqu'en apparences fort actives. U y a relâche en ce moment, et elle durera jusqu'à la fin de ce mois. Si j'avais à parier, je parierais pour la première combinaison, sauf quelque variante peu considérable. Quant à moi, je
suis fort décidé à ne rentrer aux affaires qu'avec un pouvoir réel, des amis sûrs et de bonnes chances de succès. Je tiendrai donc absolument à tout ce qui me paraîtra nécessaire, sinon je retrouverai la tribune et j'y dirai mon avis plus haut et plus souvent que je ne l'ai fait jusqu'ici. Pour rien au monde, je n'aurais mis une paUle sur le chemin de M. Perier. Je serai non pas plus hostile, mais plus Ubre avec ses successeurs. Vous en savez à présent autant que nous sur notre situation, et vous n'avez pas eu l'ennui de l'apprendre jour par jour, heure par heure. Au fond, mon opinion générale n'a pas changé, je ne suis point inquiet. Ce qui est repose sur une base fort large, et s'établit de plus en plus dans les esprits comme la seule chose possible, par conséquent comme la chose nécessaire. La Vendée et le Midi ont fort mal tourné aux carhstes ; les rues de Paris aux anarchistes. L'un et l'autre parti tombe de plus en plus dans la faiblesse et la fureur de faction et de coterie. Nos victoires, quoique stériles, n'en sont pas moins des victoires. Elles ne nous donneront pas la paix, mais elles nous rassurent contre la défaite. Ma confiance en gros s'accroit donc au heu de diminuer. Mais en détail je suis mécontent et chagrin. Nous luttons contre un mal immense. Les affaires du pays ont grandi depuis deux ans, et ceux qui s'en mêlent ont rapetissé. Nous voulons contraindre des gens qui ont la vue basse et le bras court à voir un peu loin et à atteindre un peu haut. C'est un supplice, et nous en faisons les frais.
Je ne crois pas à la session avant la fm d'octobre. Elle ne serait très prochaine que si M. Dupin entrait seul, et comme président. Je reste pourtant à Paris. Le choléra rode autour de BrogUe.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Broglie, 12 juillet 1832.
Les secousses politiques sont venues nous chercher dans notre solitude. Je suis bien aise que Victor ne se soit point trouvé à Paris : il me semble qu'on ne sait trop que faire et que quoi qu'on fasse on est blâmé ; on a la volonté d'être sévère et puis un besoin de douceur inhérent à notre temps. Il est impossible de ne pas se tromper et encore plus de ne pas être accusé. C'est donc un bien d'être à l'écart quand le devoir le permet.
Victor a retrouvé ici beaucoup de sérénité et il s'occupe avec intérêt et avec rie. Nos amis de Paris sont fort agités des combinaisons ministérielles; tout est ajourné pour le moment : rien ne va ni si bien ni si mal qu'on le croit. Nous pouvons bien être destinés à ce roulis pour toute notre vie.
DE LA DUCHESSE DE DINO
Baden, 16 juillet 1832.
Ma santé se trouve bien du grand air, du beau temps, du joli pays, des eaux que je prends en boisson, en douches et en bain. Rien n'est plus strict que mon régime, je ne \às ici absolument que pour ma santé. La société d'ailleurs, quoique nombreuse, est sans ensemble, car les carlistes }' dominent, et soit qu'on aime ou non leurs opinions, la violence de leur langage effraye tout ce qui, par position ou par goût, de quelque pays qu'on soit, ne veut pas se compromettre ou s'afficher par leur intimité. J'ai pris le parti très
tranché de n'aller chez aucun d'eux. Heureusement, je n'ai jamais vécu dans celte société, ce qui me permet ici, sans platitude ni hostiUté, de les passer sous silence. Des révérences à la promenade et dans la rue soldent le compte. La société de Madame la grandeduchesse, avec laquelle je suis fort hée depuis des années ; quelques Allemands et deux ou trois autres personnes sans couleur tranchée, suffisent fort à mes besoins sociaux qui, pour une personne qui commence sa journée à six heures et la finit à dix, ne sont pas très impérieux. Du reste, les réflexions ne manquent pas ici, et si je ne suis plus au courant de ce qui se passe aux bords de la Tamise et sur ceux de la Seine, je ne puis qu'être tristement frappée de ce qui se prépare sur ceux du Rhin (1). Le choléra poUtique y est arrivé avant le choléra physique, et quoiqu'une répression soit bien indiquée, je crains que le système de défense que les grandes puissances imposent aux petites ne soit pas calculé avec suffisamment de prudence. Il sera bien difficile à la France de n'y pas
(1) Devant les progrès de l'agitation libérale et révolutionnaire dans le Centre et l'Ouest de l'Allemagne, la Diète de Francfort, on l'a déjà vu (chap. iv, t. IV), avait invité les gouvernements à prendre diverses mesures de répression contre les associations et la presse. Le 28 juin 1832, cette Assemblée, sous l'inlhience de la Prusse et de l'Autriche, crut devoir aller encore plus loin. Elle affirma son droit d'intervenir, même par la force, dans les difficultés intérieures des États au nom des intérêts supérieurs de la Confédération, et presque aussitôt (5 et 19 juillet) adopta une série de résolutions s'étendant à toute la Confédération, quelles que fussent les constitutions ou législations en vigueur, c. b.
li SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.
prendre part, et cela dans un assez bref délai; elle jour où il en sera ainsi, le point critique ne sera plus celui de notre frontière du Nord!
Mais tout ceci n'est pas d'une personne véj^^étante; je m'abstiens donc bien vite de continuer, et me borne, mon très cher et excellent ami, à vous répéter que je vous suis bien sincèrement attachée.
AU COMTE SÉBASTIANI
Turin, 25 juillet 1832 {{).
Monsieur le comte,
J'ai appris, sur l'entreprise de Madame la duchesse de Berry, quelques détails qui, à les supposer exacts, sont sans doute connus de Votre Excellence. Je n'ai nul moyen de les vérifier, mais je sais qu'à la cour de Sardaigne on en est persuadé ; c'est de là qu'ils me viennent.
Selon ce qui m"a été raconté, il règne dans les projets et les espérances delà faction carliste encore plus de décousu et de diversité qu'on ne le suppose généralement. 11 y a plus d'une intrigue ; plus d'un comité s'occupe d'agir sur le présent et de préparer l'avenir. C'était contre le gré des habitants d'Holyrood que Madame la duchesse de Berry était en ItaUe ; elle a résisté aux conseils répétés que M. de Blacas a été chargé de lui porter. Cette indociUté a fort déplu et l'on a commencé à trouver mauvais que, de sa propre autorité, elle se fût conféré le rôle de régente. Les droits qu'elle y pourrait avoir ont été mis en doute et
(1) Dépêche officielle N° 36.
en discussion. On a compulsé les précédents, examiné les principes de l'ancienne constitution française. Cette dispute sur la régence semble vieille; il m'a été affirmé qu'elle était réelle et prise au sérieux par les deux fractions de l'intrigue carliste. D'après ce récit, M. de Blacas aurait été le personnage important du parti contraire à la duchesse de Berry ; la crainte de la voir dans une grande et princière situation dans la France restaurée a produit des jalousies et des chagrins d'ambition. Quoi qu'il en soit, de son propre mouvement plus encore que d'après les instances de ses conseillers, la duchesse de Berry a voulu résoudre, par le fait, la question de la régence. De là sa précipitation, son débarquement à Marseille où à peine avait-elle une correspondance et oà l'état des esprits lui était parfaitement inconnu ; de là son arrivée à l'improviste dans la Vendée, où rien n'était préparé et où ses partisans la détournaient de venir. De là, surtout, son obstination à y rester par amour-propre, par embarras de se retrouver à Holyrood dont elle redoute les réprimandes.
A M. GUIZOT
Turin, 4 août 1832.
Le ministère, pour le coup, est dans les allures de la restauration ; il laisse aux circonstances leur cours naturel et jouit de l'intervalle des sessions avec l'imprévoyance d'un écoher en congé. M. Perier avait mieux compris l'effet de la révolution et avait cherché sa force dans la majorité, si bien qu'ici, où l'on n'a pas trop les habitudes et les idées du môca-
nisme représentatif, chacun, après les derniers événements, a cru et désiré la convocation de la Chambre. J'espère pourtant que cette majorité se retrouvera ce qu'elle était, et que la sédition de Juin et six mois de repos auront agi sur elle dans un bon sens. Il est simple que vous, et encore M. Dupin, aimiez mieux entrer portés par la Chambre qu'appelés par une combinaison ministérielle. Il y aura un moment de gâchis et d'incertitude, ce sera un danger, sans doute, mais vous autres, hommes de première hgne à la Chambre, vous y penserez et tâcherez d'avoir des combinaisons proposées.
Tout va donc demeurer dans le provisoire jusqu'à ce que la session ait imprimé un caractère décidé à notre gouvernement. Après ce qui s'est passé, il faut ou dériver honteusement vers la gauche et lancer la France au hasard, ou le prendre de haut avec l'opposition et surtout la placer sur la défensive en lui imputant, selon toute justice, tout ce qui nous trouble et nous fait tort depuis deux ans. Je suis surpris que des hommes de sens, tels que ceux dont vous me parlez, chancellent en ce moment décisif et puissent songer à un rapprochement vers la gauche.
Pour A'ous, mon cher ami, ayez bon courage : vous avez 1 e grande tâche à remplir ; beaucoup de difficult )us traverseront, mais ne vous dégoûteront pas, j père. Peut-être verra-t-on se calmer un peu cette démocratie de médiocrité qui frappe d'ostracisme toutes les supériorités et les réputations faites ; peutêtre ce vulgaire, qui au fond a tant de bon sens, se résignera-t-U à avoir de la bienveillance pour ceux qui lui servent d'organes?
MAI 1832-OGTOBRE i832. 17
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Broglie, 12 août 1832.
Le choléra ne sévit plus ici; Dieu nous a tous préservés. Nous avons tout Heu de comprendre que lui seul décide et qu'il n'appelle que ceux qu'il juge bon d'appeler à lui. Notre pauvre bourg a été fort désolé. Nous avons vécu six semaines au milieu d'une répétition de douleurs. Néanmoins on est frappé de la facilité avec laquelle on meurt partout; on trouve assez de couAdction, d'abandon à la volonté de Dieu et peu de regret de la vie dans cette classe.
J'ai cru nécessaire de nous sortir un peu de tout cela par un petit voyage. Nous avons visité la Normandie et le Havre; tout cela est très beau, la mer s'accorde bien avec la douleur, elle parle beaucoup plus d'une autre vie que la terre, et je m'y sentais rapprochée de tout ce que je pleure. Présentement nous voilà de retour.