DU COMTE DE SAINTE- AULAIRE
Rome, 20 août '^32.
Je vis ici dans les limbes et je m'y h ...e. Je m'habitue aussi, comme vous le devinez, au provisoire quim'entoure, et (peut-être par suite decette habitude) je crois qu'U durera fort longtemps. Je reconnais bien qu'en toute chose ici le fond est mort, les formes seules conservent encore de la vie, mais rien de plus commun dans les forêts du pays que des arbres qui n'ont plus que l'écorce et qui tiennent cependant. V. 2
J'attribue, du reste, à notre révolution de 1830 un effet tout contraire à celui qu'on en attendait. Je crois (partout en Europe y compris la France) à une réaction antilibérale. Le parti qui a pris le mouvement pour devise a prononcé sa condamnation. Ce que les masses veulent aujourd'hui, c'est du repos. Un accès de fièvre n'est pas l'état normal, et l'écume qui monte toujours à la surface de la marmite n'est pas le bouillon substantiel. Voyez comme les ordonnances de la Diète se reçoivent paisiblement en Allemagne! En ce pays-ci le jour où l'on croira à la pai\ générale tout rentrera dans les anciennes ornières, et, je vous le dis en confidence, le plus grand nombre des gens sensés en sera charmé, tant on a pris nos doctrines en dégoût. Je ne compte même pas trop sur les succès de dom Pedro, et certes celui-là avait beau jeu. C'est parce que cette désertion des esprits me parait générale et très prononcée que je ne suppose pas aux étrangers le projet de nous faire la guerre. Qu'y gagneraient-ils, puisque la paix leur donne un profit certain? Faut-il en conclure que le parti de la guerre comprenne mieux chez nous les intérêts du pays? Cela pourrait être si une grande portion de la France ne partageait pas l'impression que je remarque ailleurs.
Mon cher ami, il faut avant tout, je crois, rétablir l'ordre matériel et moral, réconciher avec notre état politique et social les bons esprits qui en ont peur ou dégoût. Vivons de régime, soignons notre convalescence, et n'ayons pas la prétention de nous donner pour modèle et d'offrir nos doctrines et nos exemples aux gens qui jugent les uns par les autres. Si dans dix ans nous vivons encore, nous pourrons reprendre les allures de grands seigneurs ; jusque-là je crois la
Voce délia Verità plus sympathique que le Constituiionnel avec la moyenne des intelligences et des passions européennes. Quand je me retrouverai en France dégagé de tout lien, mon grand plaisir sera de dire ces choses à la tribune en les habillant le mieux que je pourrai, c'est-à-dire en termes bien amers, bien offensifs ; en attendant je me ménage comme il convient à mon métier. J'ai la consolation de voir qu'on finit par où je disais qu'il fallait commencer. Notre attitude actuelle à Ancône est conséquente à notre langage, et à ces conditions nous y resterons tant qu'il nous plaira.
AU COMTE SÉBASTIANI
Turin, 5 septembre 1832 (1).
Monsieur le comte,
Je crois devoir rendre compte à Votre Excellence d'une conversation que j'ai eue avec M. de La Tour, et qui pourrait avoir quelque importance.
11 m'avait parlé de l'état présent de l'Europe, en se féUcitant des signes de sécurité que, depuis quelque temps, il se complaît à faire remarquer. Pour ma part je n'ajoutais rien à des réflexions déjà plusieurs fois renouvelées. M. de La Tour, sans que rien dans mes paroles pût servir de transition, continua en disant : « Il est cependant possible que l'Europe ait à s'occuper d'une circonstance très grave. L'empire ottoman s'écroule. Le pacha d'Egypte lui porte peut-être les derniers coups. Le partage serait une grande affaire. » J'ai
(1) Dépêche officielle N" 4"i.
répondu : « Dans la disposition où se trouvent les gouvernements et les peujilos, ce n'est pas de là que pourrait venir un péril de guerre ; au contraire, ce serait une puissante diversion aux idées qui préoccupent les imaginations : ce serait un vaste débouché aux activités oisives, aux caractères aventureux. En outre, depuis seize ans, les gouvernements n'ont guère eu l'occasion de montrer ni prévoyance ni résolution; ils ont marché à la queue des événements, tâchant d'en régulariser les conséquences. C'est ainsi qu'ils ont perdu toute grandeur aux yeux des peuples. En disposant souverainement d'une telle affaire, en faisant acte de volonté pour de si immenses intérêts, les cabinets se manifesteront sous un aspect imposant, et ils en ont besoin. » M . le comte de La Tour approuva cette manière de voir, qui n'était pour moi qu'un moyen de continuer la conversation, « Au début de 1827, ajouta-t-il, le prince de Metternich fit un voyage à Paris. On commençait ù s'occuper sérieusement de la question de la Grèce. M. de Metternich en vit dès lors toutes les conséquences et en parla à votre ministère de ce temps-là. Il disait qu'en voulant faire une Grèce indépendante, on serait amené à employer la force des armes pour contraindre la Porte à y consentir; qu'U faudrait que cette Grèce eût assez de consistance pour se maintenir ; qu'il serait nécessaire de lui donner des limites étendues et de la couvrir sans cesse de la protection armée des puissances européennes ; qu'ainsi ce serait porter à l'empire ottoman une atteinte dont il ne se relèverait pas. « Il faut, » disait toujours M, de Metternich, « bien savoir ce » qu'on veut. Si c'est la destruction de l'empire » ottoman, allons tout de suite au but. Partageons la
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» Turquie et remanions l'Europe ; autrement laissez » la Grèce à elle-même et ne vous en mêlez pas. « Ce langage ne fut point écouté à Paris. L'yVngle terre n'aurait pas voulu entendre parler du partage, et vous étiez alors, le roi Charles X plus que tout autre, en grand enthousiasme des Grecs et suiviez une politique toute chevaleresque. La prévoyance de M. de Metternich a été promptement justifiée par les événements. Outre la bataille de Navarin, l'occupation de la M orée et la création d'un royaume de Grèce institué et à maintenir avec de l'argent et des soldats d'Europe ; nous avons vu la guerre des Russes, le traité d'Andrinople, puis la conquête d'Alger. Maintenant la rébelUon victorieuse du pacha conduit presque les choses h un dénouement final. Ne pensez-vous pas qu'on s'en occupera? La Russie et l'Autriche sont seules placées de façon à y gagner une grande étendue de territoire. Il y a telles circonstances où elles feraient ces vastes acquisitions sans donner à l'Europe occidentale les compensations et les garanties convenables. Si, au Ueu de laisser aller ainsi les choses, on prend d'avance des résolutions en commun; si l'on profite d'un moment où tout puisse être fait d'accord, l'équilibre de l'Europe, loin d'en être troublé, deviendra plus soUde. » Ajouter à Votre Excellence la suite de cette conversation et les châteaux en Espagne que nous bâtissions en disposant, dans notre imagination, du territoire européen, est chose assez superflue. Mais il est évident que l'intérêt de la maison de Savoie serait, dans cette hypothèse, le même que l'intérêt de la France. Elle y verrait le moyen de réaliser ce qui lui a toujours paru sa destinée, son établissement dans un royaume qui comprendrait tout le nord de Tltalie.
Les arrangements faciles et imaginaires que nous faisions, dans cette espèce de causerie familière, se rattachaient donc tous à cette idée, et se résumaient à ceci : que la première et indispensable condition d'un partage de l'empire ottoman serait la restauration des royaumes d'Italie et de Pologne.
Assurément je n'aurais point rapporté à Votre Excellence des paroles aussi vaines et aussi éloignées des afl'aires réelles et positives, n'était que j'ai éprouvé quelque surprise en voyant M. le comte de La Tour, contre toutes ses habitudes, entamer cette conversation que rien de ma part n'avait provoquée. J'ai pensé que peut-être le cabinet de Turin avait su que M. de Metternich songeait à remettre sur le tapis le texte déjà développé par lui en 1827. Votre Excellence pourra vérifier si, en effet, à Vienne, de telles idées occupent les esprits.
Turin, d9 septembre 1832 (1).
J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence la note collective (2) que, d'après les instructions de votre lettre du 3 de ce mois, j'ai remise, de concert avec MM. les ministres d'Angleterre et de Russie, à M. le comte de La Tour. A'^oici en même temps la note que M. de La Tour nous a adressée en réponse.
(1) Dépêche officielle N° 48.
(2) Notification au roi de Sardaigne de la convention signée le 7 mai 1832 par les plénipotentiaires de la Grande- Bretagne, de la Russie et de la France, désignant comme souverain de la Grèce, en vertu du pouvoir que leur a déféré la nation grecque, Frédéric-Othon, fils pu'né de Sa Majesté le roi de Bavière, c. b.
Il ne pouvait y avoir aucune difûculté dans cette reconnaissance. Seulement, à cette occasion, M. le comte de La Tour m'a dit, mais par pure conversation et sans y attacher nulle importance, que si l'on avait pu prévoir que la souveraineté de la Grèce serait instituée à d'aussi bonnes conditions : titre de roi, vaste territoire, emprunt, armée d'occupation, la cour de Sardaigne n'aurait pas abdiqué si vite et si complètement des prétentions qui semblaient naturelles et raisonnables. « Sans parler de nos anciens droits à l'Achaïe, dont nous prenons encore le titre, disait M. de La Tour, il eût, certes, beaucoup mieux valu choisir un prince italien. Les rapports de mœurs et de langage sont bien plus rapprochés et communs entre les Grecs et les Italiens. Le commerce a dès longtemps établi des relations habituelles : notre marine eût rendu les communications fréquentes. Nuls établissements européens n'ont duré dans l'Orient autant que les établissements italiens. Nous n'avions à offrir que le second fils du roi, qui est un enfant, ou le prince de Carignan, de la branche cadette, qui a dix-sept ans. Mais puisqu'on a fini par une régence, ce n'était pas une objection. » Je n'ai rien contesté de tout cela, car je pense de même, et si les circonstances l'eussent voulu ainsi, si la résolution eût été prise longtemps d'avance, ce choix aurait été, je crois, préférable. A présent ce sont des réflexions fort superflues, qui n'ont été dites et écoutées que comme telles. D'ailleurs on a ici, comme partout où arrivent des informations détaillées sur l'état de la Grèce, fort mauvaise idée de son avenir et de la difficulté d'y établir un ordre quelconque. Ainsi, à supposer que le cabinet de Turin eût des regrets, il trouverait une
consolation facile dans cette opinion généralement répandue et que je n'entends contredire par personne.