AU COMTE DE S A I N T E - A U L A 1 H E
Saint- l'ètcrsbourg, 31 décembre 1836.
Vous devez comme moi attendre impatiemment que le premier mois de la session soit passée. Le retour de ^L Thiers semblerait un signal de guerre, presque de guerre générale. Sa conversation moins sensée que sa conduite, une verve d'esprit dont il ne se croit pas responsable et encore bien plus le dessein qu'on lui attribue, à tort ou à raison, d'avoir voulu amener le roi à l'intervention à son insu et contre sa volonté; en voilà assez pour donner coatre lui de grandes préventions. Quant à moi je n'ai pas encore bien su les détails de sa retraite et de ses derniers rapports avec le roi.
Les espérances et les projets de mariage repoussés à la face de l'Europe ont, je pense, laissé chez nous
un fond d'irritation et peut-être en résulte-t-il pour vous des rapports moins faciles. Je ne crois pas qu'il ait été habile et prévoyant de repousser notre dynastie dans les rangs révolutionnaires et de faire naître dans le cœur de M. le duc d'Orléans une rancune qui trouverait facilement sympathie dans nos opinions nationales.
DE M. BRESSON
Berlin, 2 janvier 1837.
La rage des partis est inépuisable. Le roi vient d'échapper à un nouvel attentat. Je vous envoie les renseignements que le gouvernement prussien a reçus.
Mes lettres particulières disent que l'assassin reste muet à toutes les questions, et qu'au moment de son arrestation il a déclaré que le mot qu'il prononçait serait le dernier. Il montre la plus grande assurance. Il avait eu la précaution de démarquer son linge pour rendre plus difficile la découverte de son nom. M. le duc d'Orléans n'a été que très légèrement blessé à la figure des éclats de la glace de la voiture. Le roi a été admirable de sang-froid, comme toujours. 11 a été accueilli par les Chambres et par la population avec un enthousiasme impossible à décrire.
Le paragraphe sur la non-intervention en l^spagne a excité des acclamations presque unanimes. Le discours du trône est fort approuvé ici. On y montre la plus grande sympathie pour le roi et pour la famille royale.
AU COMTE MOLE
Saint-Pétersbourg, 2 janvier 1837 (1).
Monsieur le comte,
Je suppose que Votre Excellence aura appris par Conslantinople ou par Odessa, qu'un bâtiment anglais chargé d'armes et de munitions de guerre, a été saisi par un bâtiment de la marine impériale. Le consul de France à Odessa m'a informé de cet événement; il ajoute que, selon ce qui a été dit à Odessa, l'ambassade anglaise à Conslantinople a encouragé cette expédition, afin d'élever une discussion sur le blocus des côtes de Gircassie.
M. de Nesselrode a reçu aussi cette nouvelle, mais sans plus de détails. Sans nulle indication de ma part, il m'a dit que cette affaire était suscitée par une intrigue de Londres et de Constantinople; qu'il en avait été à peu près prévenu par des dépêches de l'ambassade russe, en Angleterre; qu'un article du Morning Chronicle était une sorte d'indication assez claire, et que M. Urqhart, premier secrétaire d'ambassade à Constantinople, était l'agent principal de la cabale qui veut brouiller les deux puissances. M. le comte de Nesselrode ne s'est point entretenu de cet incident avec lord Durham, et je n'ai pu lui en parler : il est malade.
Il n'y a point de blocus déclaré ; mais, outre le droit général de police que chaque État a sur les côtes, le gouvernement russe a, par deux fois, assez récemment, fait connaître aux diverses missions euro-
(1) Dépèche officielle N" 1.
péennes de Constantinople, quelles formalités de quarantaine ou de police devaient être observées sur la côte de Circassle, et quels lieux de débarquement étaient exclusivement autorisés. Voilà du moins ce que m'a répété le comte de Nesselrode.
Saint-Pétersbourg, 14 janvier 1837 (1).
J'adresse à Yutre Excellence le journal qui renferme la note que publie le gouvernement russe surla saisie du navire anglais le Vixen. Il me paraît que cette affaire ne donnera lieu h aucune difficulté entre les deux cabinets. M. Boll, armateur de ce bâtiment, s'était présenté avant l'expédition chez lord Ponsonbj^ à Constantinople, et lui avait déclaré son projet. L'ambassadeur lui a formellement rappelé les règlements communiqués à deux reprises par le gouvernement russe, lui en a fait délivrer une copie, et lui a dit qu'à sa connaissance, le gouvernement anglais n'avait point élevé de réclamations contre ces règlements.
M. Bell a persisté dans l'intention d'entreprendre cette épreuve à ses risques et périls.
Les instructions de lord Durham doivent ou devront être dans le sens des réponses de lord Palmerston h M. Bell, puisque c'est de Londres qu'il a reçu avis de la conduite de son collègue à Constantinople. Aussi son langage avec moi, et sans doute avec M, le comte de Nesselrode, est entièrement conforme au sens de la note insérée dans le Journal de Sainl-Pétei^sbourg.
, (1) Dépêche officielle No 3.
AU COMTE DE nOUDETOT.
Saint-Pétersbourg, 14 janvier 1837.
J'ai écrit une vraie relation à Mathieu; j'espère que sa grippe n'aura été ni grave ni prolongée. Il a peu de temps pour être malade, sa besogne est rude; il me parait que la guerre parlementaire a repris un caractère d'hostilité profonde, et que les hommes subversifs ont encore une fois secoué toute résignation. Est-ce parmi eux que M. Thiers ira définitivement se placer? Sacrifiera-t-il à son importance et à ses rancunes sa réputation d'homme poUtique sensé et apte au gouvernement? Croit-il discipliner l'opposition, qui n'est opposition que purement parce qu'elle est indisciplinable? En somme, malgré l'heureux début de la session, malgré la majorité, malgré la considération publique qui me semble environner et appuyer le président du conseil, je n'ai pas l'esprit en repos et je puis voir que d'autres font aussi de nouveau des pronostics sinistres. Je plains Mathieu de toute mon àme, je crains qu'il y use non son courage, mais ses forces et que sa Aie ait perdu toute douceur. La diplomatie m'exile de mes amis, mais la journée d'un ministre est tout aussi privée de communications et d'intimités que s'il était àmiQe lieues de ses affections.
AU COMTE MO LÉ
Saint-Pétersbourg, 17 janvier 1837 (1).
Monsieur le comte, L'empereur, outre le changement successif de ses
(1) Dépêche officielle N° 5.
idées personnelles à regard du roi, changement déjà manifeste, se trouve, pour l'instant, dans une disposition encore plus sympathique à cause du paragraphe sur l'Espagne. Les paroles du roi sur ce point étaient très attendues; j'avais pu en juger par une conversation avec l'empereur, où^ avec beaucoup de reserve, il m'avait cependant laissé voir ce qu'il désirait et espérait de la fermeté et de la sagesse du roi (1).
Plus j'y ai regardé, plus il m'a semblé apercevoir que, dans ces derniers temps, on s'est occupé ici de l'Espagne d'une manière plus positive. Je serais porté à croire que des communications entre les trois
(1) Le roi, dans le discours prononcé à l'ouverture de la session, le 27 décembre 1836, avait fait entendre les paroles suivantes :
« Des événements graves ont ébranlé les institutions à » Madrid et à Lisbonne, et la guerre civile n'a ijoint cessé » de désoler l'Espagne. Toujours intimement uni avec le » roi de la Grande-Bretagne, je continue à faire exécuterle » traité de la quadruple alliance avdc une fidélité religieuse, » et conformément à Tesprit qui La dicté.
» Je fais les vœux les plus sincères pour raffermissement «du trône delà reine Isabelle II etj'espère que la monarchie » constitutionnelle triomphera des périls qui la menacent. » Mais j'ai voulu préserver mon pays de sacrifices dont on )) ne saurait prévoir l'étendue et des conséquences de toute » intervention armée dans les affaires intérieures de la » Péninsule.
» La France garde le sang de ses enfants pour sa propre » cause, et lorsqu'elle est réduite à la douloureuse néces- » site de les appeler à le verser pour sa défense, ce n'est ') que sous notre glorieux drapeau que les soldats français » marchent au combat. » c. b.
grandes puissances avaient préparé ou préparent une détermination commune pour quelque cas échéant, considéré comme probable. Cette circonstance prévue devait être l'entrée de don Carlos à Madrid. On était même en telle attente sur Bilbao, que je pouvais en déduire quil y avait une résolution attachée à l'événement de ce siège. Il est toutefois à présumer que rien de tranchant, rien qui pût conduire à une rupture avec nous n'était en intention ni en projet. Quoi qu'il en puisse être, la déUvrance de Bilbao est un grand mécompte pour le cabinet de Saint-Pétersbourg sans être un grand chagrin.
Presque tous les membres du corps diplomatique soupçonnent que le ministre de Sardaigue vient d'avoir une communication à faire au gouvernement impérial sur ces mêmes affaires d'Espagne, et que sa cour demande ici appui ou du moins conseil. A ce propos, je pense que Votre Excellence n"a appris rien de nouveau par l'aveu de M. le comte de La Marguerite (l).Dans l'automne de 1831, autant que je puis m'en souvenir, j'écriA'is à M. le comte de Rigny qu'il y avait lieu de supposer que le gouvernement sarde avait donné ou promis un subside à don Carlos. Au mois de décembre, lorsque j'arrivai à Paris, des banquiers me dirent positivement que ce subside avait été de deux millions; j'en instruisis M. le comte de Rigny, qui, je crois, l'avait appris de son côté.
La fm du paragraphe sur l'Espagne est particulièrement remarquée et répétée ; on y voit un contraste vivement marqué entre la conduite du gouvernement
(1) Ministre des affaires étrangères du royaume de Sardaisne. c. b.
du roi et la conduite du gouvernement anglais : Votre Excellence sait que rien ne fait plus de plaisir à Saint-Pétersbourg que tout ce qui semble nous séparer de l'Angleterre. Lord Durham m'a parlé avec quelque plainte de cette phrase, disant que le roi aurait pu ne pas se porter comme plus avare du sang français que le gouvernement anglais ne l'est du sang de ses citoyens. J'ai répliqué quela légion d'Evans était recrutée de volontaires, et que ce que le roi avait refusé, c'était une coopération recrutée parmi nos soldats ; qu'ainsi il n'y avait nulle comparaison à établir. Lord Londonderry fait aussi grand bruit de ces paroles du roi, les vantant beaucoup et se réjouissant de la position difficile où elles placeront lord Palmerston; il a su la distinction que j'avais faite et l'a rejetée en insistant sur la coopération effective et directe de la marine anglaise.
DU COMTE DE SAIN T E-A UL A i R E.
Vienne, i"^ février 1837.
Mon cher ami, si j'apercevais un léger nuage à l'horizon ce serait là-bas, là-bas, sur la côte de Circassie. L'ambassadeur d'Angleterre soutient que les principes du droit maritime sont pour lui qu'il faut la possession de jure et facto pour rendre obligatoires des ordonnances de douane ou de quarantaine — qu'en fait il n'y a jamais eu de Russes d'Anapa à Poti que sur deux cru trois points distants de cinquante lieues les uns des autres — si l'on veut parler du blocus de l'état de guerre. 11 dit encore que des significations en bonne forme n'ont point été faites; qu'en
ce cas, d'ailleurs, la guerre déclarée constaterait l'indépendance delà Circassie, ce qui changerait fort la thèse et ouvrirait une autre série d'arguments. A tout cela M. de Metternich répond que, dès qu'il s'élève une question de droit, il faut l'examiner avec impartialité et sans préjugé aucun. On ne m'a encore rien écrit de Paris sur cette affaire; si l'on en parle là où vous êtes, quen dit-on?
Voilà notre carnaval fini, au moins pour la part active que nous devions y prendre. Hier s'est donné notre quatrième bal. Les archiducs sont venus à tous avec grande obUgeance et cela est plus remarqué parce qu'ils ne vont pas chez les partie uhers, et d'habitude seulement aux /"é/es chez les ambassadeurs. Or nos soirées hebdomadaires ne méritaient pas l'honneur d'un tel nom. Le plus beau de l'affaire est que les migraines de ma femme se sont très complaisamment rangées entre les mardis de la manière la plus hospitahère.
Le jury de Strasbourg fait ici un effet du diable. Il faut de grands frais d'imagination dans notre état pour donner toujours des explications naturelles de faits très extraordinaires E pur si muove. 11 n'en reste pas moins vrai que les progrès que nous faisons vers la raison et la vérité dans le monde des idées ne sont pas moins marqués que nos progrès de prospérité dans le monde matériel. Tant pis pour ceux qui ne voudront pas le voir et le croire.
Un article de la Gazette de Varsovie (1), relaté par le Journal des Débats du 20 jan^'ier, a fait ici
{i) Article malveillant et assez grossièrement satirique sur le discours du trône et sur la France, c. b.
assez de sensation. Le prince Gortchakoff (1) offre de parier que l'article est apocryphe. Le prince de Metternich soutient que, s'il est authentique, l'empereur fera sévèrement punir le censeur du journal.
Mon cher ami, j'ai bien envie de vous rendre en Crimée la visite que vous m'avez faite à Venise. Je n'y manquerais pas si je pouvais vous arriver comme un marchand de vins ou de quelque autre chose. Toute ma tribu prospère. Nous vivons paisiblement et heureusement. Nous parlons de vous souvent et vous aimons bien toujours. Toutes nos barbes embrassent les vôtres, et les peaux plus douces idem.
AU COMTE MOLE
Saint-Pétersbourg, 2 février 1837 (2).
Monsieur le comte,
L'empereur a chargé M. le comte de Nesselrode de me remettre la traduction ci-jointe d'une lettre interceptée en Pologne ; elle n'était point signée, et je ne sais si le nom du lieu d'où elle a été écrite est exactement écrit (3). L'allusion au crime de Meunier est
(1) Conseiller de l'ambassade de Russie à Vienne, chargé d'atîaires en l'absence du comte TatilschefT. c. b.
(2) Dépêche officielle N'' 7.
(3) Extrait d'une lettre anonyme au sieur Mitklewicz, à Poniewicz. en date de Lassau, le 3 janvier [n. st.) '1837. — « On fait ici toujours la chasse contre une béte qui s'est montrée en 1830; on tire sur elle pour la troisième fois, mais toujours on la manque. Le Meunier a tiré, il manqua ;
peu déguisée; les abominables regrets de ce Polonais sont hautement manifestés ; peut-être même en conclurait-on qu'il est plus ou moins associé aux projets qui menacent la vie du roi. J'ai prié M. le comte de Nesselrode de témoigner à l'empereur toute ma reconnaissance.
Saint-Pétersbourg, 3 février 1837 (1).
L'amendement sur la Pologne (2; a été le sujet de beaucoup de conversations ; en général on supposait que cette inutile insertion d'une phrase qui ne jieut avoir aucun résultat, ne se reproduirait i)as cette année. M. de Nesselrode s'en est montré très peu ému, à peine men a-t-il parlé, encore est-ce pour me dire que les députés légitimistes avait déterminé la majorité, en apportant seize voix à l'amendement de M. Barrot. Quant à l'empereur, nul doute que cette
ma chasse ne réussit de même; toujours souffrant je ne puis sortir, le fusil et le chien restent en inaction. Par la dernière décision du ministre, on nous ordonne de chercher le moyen d'existence, car bientôt la solde que nous recevons cessera; il faudra crier : Sauve qui peut! mais comment se sauver : la tête tourne en y pensant. J'aurais beaucoup à vous dire, mais je ne sais pas pour(iuoi la plume est à sec ; attendons que le temps devienne plus humide, nous verrons alors comme la plume obéira. »
(1) Dépèche officielle N" 8.
(2) La Chambre avait adopté un amendement au projet d'adresse faisant allusion « au respect des droits consacrés par les traités, parmi lesquels la France ne cessait de mettre au premier rang ceux de la nationalité polonaise ». c. B.
annuelle répétition de malveillance ne lui cause une irritation que probablement il ne manifestera pas. Les Polonais, même les plus soumis, même les plus corrects dans leur fidélité, ne restent point insensibles à cette espèce de protestation en leur faveur. La situation du peu de Polonais qui font partie du gouvernement et de la cour de Russie, est curieuse à observer. Ils n'ont ni projets ni espérances; je dirais presque qu'ils ne forment pas même un souhait; cependant, ils se sentent vaincus, humiliés, étrangers, environnés d'une malveillance plus complète encore de la part des Russes que de la part de l'empereur. Cette position et ces sentiments peuvent durer longtemps, se substituer d'une génération à l'autre, sans laisser prévoir un résultat quelconque. L'acquittement des accusés de Strasbourg émeut en ce moment beaucoup plus les esprits à Saint-Pétersbourg que l'amendement sur la Pologne et la question d'Espagne. C'est la conversation dujour, etje ne sais si j'ai vu depuis un an aucune circonstance commentée avec cette vivacité. L'inij^junité d'un pareil délit mihtairo semble ici la subversion de Tordre public et l'ébranlement delà monarchie. Expliquer à l'empereur ou à ses généraux comment le gouvernement du roi a pu balancer les avantages et les inconvénients de la détermination qull a prise, et préférer le scandale d'un acquittement à l'excitation d'une procédure, à la provocation de plaidoiries déclamatoires, à un appel aux souvenirs militaires et bonapartistes; comment le verdict du jury a pu être prévu sans arrêter dans la décision qu'on croyait cependant meilleure ; faire comprendre comment on a évité d'assez graves difficultés en se risquant à un péril plus apparent que réel :
c'est une lâche que Votre Excellence concevra que je ne me propose pas. Je parle en ce sens, mais j'aperçois fort bien que je ne persuade personne. Heureusement, comme je prévoyais la conduite du jury de Strasbourg, j'avais annonce, dès le premier moment, quel serait le dénouement delà procédure. Si je m'étais trompé, ma conjecture n'aurait pas eu d'inconvénient, et je me serais félicité tout le premier de ne pas la voir réalisée , dans le cas contraire, elle pouvait préparer les esprits à ce qui est en effet arrivé. Malgré cette préparation, la chose parait fort monstrueuse; cette impression, toute vive qu'elle est, s'efîacerabientùt ; quelque nouvel incident viendra préoccuper les esprits et s'emparer des conversations; seulement, Votre Excellence pensera que l'amendement sur la Pologne, la discussion d'Espagne et le jugement de Strasbourg vont détourner beaucoup les espérances et les satisfactions qu'on plaçait depuis quoique temps dans notre retour à la pohtique conservatrice.
Saint-Pétersbourg, 14 février 1837 (1).
Ce sont les journaux français et la lettre de Votre Excellence qui m'ont donné connaissance de l'article inséré dans la Gazette de Varsovie. Personne n'en avait parlé ici, et il se pourrait encore que les personnages les plus importants ne l'eussent pas remarqué auparavant . Votre Excellence a vu que , précisément, lorsque cette insertion a eu lieu, le discours du roi produisait à Saint-Pétersbourg une satisfaction vive et réelle. La négligence ou le peu de discernement du maréchal
(1) Dépêche officielle N» Q.
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Paskéwitsch est, je pense, la seule explication possible de ce singulier article. La réplique du Journal des Débais n'a surpris ni mécontenté qui que ce soit ; chacun a dit, et M. de Nesselrode tout comme un autre : « Nous nous sommes attiré cela, c'est notre )) faute ; mais à quoi pensait donc le maréchal? » Sachant qu'on prenait ainsi la chose, j'ai jugé à propos de n'en point entretenir le comte de Nesselrode, qui, deux jours auparavant, avait de son côté traité sans y attacher nulle importance, l'amendement sur la Pologne. En outre, j'ai heu de supposer qu"il a été écrit assez vertement à Varsovie pour tancer de cette étonnante gaucherie, non pas sans doute le maréchal, mais quelque agent secondaire. Dans le public, je me suis borné à dire que j'avais été surpris qu'on voulût engager une guerre de journaux.
Il [)Ourrail sembler bizarre que de tout le corps diplomatique, le plus aigre et le plus malveillant pour la France, dans ces derniers temps, ait été l'ambassadeur d'Angleterre.
L'autre jour, M. de Liebermann, avec quelque exagération et beaucoup de contentement, me disait : « Vous savez fort bien, sans vouloir le remarquer tout » haut, que c'est M. de Ficqnelmont et moi, repré- » sentants des puissances absolutistes, qui nous em- ^> ployons à dissiper les préventions contre la France » et à adoucir des impressions trop vives ; tandis » que vos alUés n'ont pas assez de sarcasme et » d'amertume pour parler de ce qui se passe chez » vous. »
Cela n'est pas tout à fait exact ; d'abord lord Durham me parait au fond très bien disposé pour l'ai-
liance française, et professe de l'admiration pour le roi. Nos relations sont bonnes et en général assez confiantes; jamais il ne lui arrive avec moi, ni devant moi, de se montrer malveillant pour la France ; mais il est d'une humeur chagrine et dédaigneuse : tout en blâmant la conduite de son gouvernement dans les alîaires de la Péninsule, il lui déplaît que nous en tenions une autre. Sur la Grèce, autre dissentiment, moins grave, mais pourtant assez marqué. En outre, il ne nous trouve pas un intérêt assez vif pour le ministère ivhig, et il comprend avec rancune que nous nous arrangerions aussi bien d'un ministère tory. Tout cela prouve des dispositions assez communes parmi les Anglais, mais no signale pas à mon avis un changement dans une direction politique qui dépend plus de la force des choses que de la volonté des personnes.
DU COMTE MOLÉ
Paris, 20 février 1837 (1).
Monsieur le baron,
La saisie du Vixen est en ce moment l'objet d'une préoccupation générale; ce que j'ai appris des explications échangées à Londres me porte à espérer que, départ et d'autre, on cherchera à éviter une colhsion, mais je vois qu'à tort ou à raison on attache à cet incident, dans le reste de l'Europe, plus d'importance qu'on ne semble l'avoir fait d'abord à Saint-Pétersbourg. J'ai su par une A'oie indirecte que, le 26 décera-
bre, lord Palmerston a écrit à lord Diirham pour le charger de demander la restitution du bâtiment. Le prince de Metternich qui, dans le premier moment, ne mettait pas en doute le droit de la Russie et s'en exprimait môme avec fort peu de ménagement pour le cabinet de Londres, n'a pas tardé à changer de ton. Il affecte de dire que la question n'est pas simple, qu'il faut examiner avant tout, en fait et en droit, à qui appartient le territoire sur lequel le Vixen a été saisi, qu'il peut être russe, turc ou indépendant, que la souveraineté, pour être obligatoire d'après les principes de droit maritime professés par les Anglais, doit exister, r/e ju?-e et de 'facto. C'est le langage qu'il a tenu à M. de Sainte-Aulaire et au chargé d'affaires de Russie qui sans doute aura été peu satisfait de tant d'impartiaUté. Il paraîtrait que cette modification si remarquable de la manière de voir adoptée en premier lieu par le chancelier autrichien a été précédée d'une communication de l'ambassadeur d'Angleterre. Sir Frederick Lamb, soit de son propre mouvement, soit au nom de son gouvernement, lui aurait représenté que la saisie du Vixen pourrait être le commencement d'un grand litige pour lequel il fallait penser de bonne heure à préparer une issue pacifique ; que, puisqu'il s'agissait d'une question de droit, l'arbitrage d'un gouvernement étranger était naturellement indiqué, mais qu'un arbitrage supposait la parfaite impartiaUté de l'arbitre et que le cabinet de Yionne, en se déclarant d'avance en faveur de la Russie, se placerait lui-même en dehors de cette condition.
Cette circonstance n'est pas le seul indice qui, depuis quelque temps, semble révéler des velléités de rapprochement entre les cours d'Autriche et de Lon-
dres. !']lles échoueront longtemps, je crois, entre l'incompatiMlité radicale qui résulte des principes, et plus encore peut-être des caractères des deux ministres.
Un document joint à la dépêche que j'ai eu l'honneur de vous écrire le 14 novembre dernier contenait des informations d'un haut intérêt sur l'espèce d'anarchie intérieure où était tombé le gouvernement autricliien depuis la mort de l'empereur François. Une mesure adoptée depuis lors pour donner de nouvelles bases à l'organisation administrative de l'empire a apporté à cet état de choses, moins un remède réel qu'une sorte de palhalif. Voici quelle sera désormais cette organisation : un conseil d'État divisé en quatre sections, celle de la guerre, des finances, de l'intérieur et de la justice, prendra connaissance de toutes les affaires qui lui seront renvoyées par l'empereur, après avoir été instruites dans les ministères. Les sections délibéreront ensemble ou séparément selon la nature des affaires, et leur avis retournera au cabinet particulier de l'empereur. Si cet avis est conforme à la décision proposée par le ministre compétent, la décision sera approuvée et deviendra exécutoire. Mais si le conseil d'État propose une décision contraire, le différend sera porté devant une conférence présidée par l'empereur, et composée en tout cas des archiducs François et Louis, de MM. de Atetternich et deKollowrath (1), et, pour chaque affaire, du ministre compétent et du président de la section du conseil d'État qu'elle concerne. Les résolutions y seront prises à la majorité des voix. Le temps seul pourra faire apprécier l'efficacité de cet expédient,
(1) Ministre d'État et de conférence, c. b.
SEPTEMBRE ISijG-AVRIL 18 3 7. b43
mais il est plus que douteux qu'il mette fm à un état de malaise et d'affaiblissement graduel dont le gouvernement autrichien offre journellement des symptômes non équivoques, jusque dans les détails les plus insignifiants. Ce n'est pas une des moindres preuves de l'habileté de M. de Metternich, que d'avoir réussi jusqu'à présent, au moins en apparence, à préserver de cette influence délétère le département confié à sa direction spéciale. Il est vrai que, dans ces derniers temps, la force qu'il peut conserver encore n'a été mise à aucune épreuve sérieuse.
AU COMTE M OLE
Saint-Pétersbourg, 28 février 1837 (i).
Monsieur le comte,
Ainsi que j'ai eu l'iionneur de l'écrire à Votre Excellence, le cabinet de Saint-Pétersbourg a été d'abord sans nulle inquiétude sur l'affaire du Vixen. Lord Durham, sans s'exprimer positivement puisqu'il n'avait nulle instruction de son gouvernement, cachait peu son opinion personnelle ; la saisie lui paraissait juste, il avait tout heu de supposer que telle était aussi la pensée de lord Palmerston. En effet, lui avoir envoyé copie de la dépèche de lord Ponsonby, c'était assez lui indiquer qu'on ne songeait pas à prendre fait et cause pour M. Bell.
Au moment de l'ouverture du Parlement, cette sécurité de lord Durham a tout à coup fait place à une alarme très vive ; ses correspondances particulières
(1) Dépêche officielle N» 10.
f)44 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.
lui ont fait craindre que cette saisie ne devint le sujet de discussions fort graves entre les deux cabinets; il m'a expliqué comment une certaine cabale commerciale dont Constantinople et Galatz sont les points de départ, au lieu de rester isolée et sans appui, trouvait pour auxiliaires la cabale polonaise de Londres, les radicaux non ralliés au ministère, les toiies qui saisissaient cette occasion de lui susciter un embarras, l'opinion populaire toujours assez querelleuse et que la guerre inquiète peu, la superstition nationale qui se passionne sans mesure pour tout ce qui touche l'honneur du pavillon; enfin jusqu'à l'humeur antirusse du roi d'Angleterre. Cette réunion d'éléments si divers s'élargissait dans l'imagination de lord Durham etjerai"\"u un inslant iiorlé aux plus sombres pronostics. Ci'pendant plus il y a pensé, plus il s'est rassuré, plus il a cessé de supposer qu'une si petite combinaison d'intrigues pourrait prévaloir contre tout l'ensemble de la situation de l'Europe et de r.\ngleterre. Après d'autres lettres reçues, ses craintes se sont dissipées presque complètement. Toutefois, il n'aura ses instructions qu'après la consultation des avocats delà couronne et les explications fourmes au Parlement.
La correspondance de M. de Nesselrode ne lui avait pas donné les mêmes alarmes ; d'ailleurs il s'émeut moins facilement. Cette afTaire a été curieuse à observer : j'ai pu voir tout ce que la politique russe a de prudence et de bonne conduite, surtout quand il s'agit de l'Angleterre. L'empereur ne cédera point, cela me parait sûr, et je ne concevrais pas que ce fût possible; mais on a employé tous les ménagements de forme, toutes les caresses à lord Durham ; il n'y a eu
ni aigreur ni jactance ; on a fait le moins de bruit possible, on s'est renfermé tranquillement dans son bon droit dont on ne doute pas.
Le sort de la loi sur la juridiction militaire est attendu avec intérêt; on y attache une importance extrême. Comme l'impératrice a été souffrante, l'empereur est rarement sorti et j'ai été trois semaines sans le rencontrer. Il y a trois jours qu'à un bal du prince Wolkonski il s'est entretenu assez longtemps avec moi, me témoignant, comme dans ses précédentes conversations, une disposition bienveillante pour tout ce qui peut intéresser le gouvernement du roi, mais d'une manière générale, ce qui convient mieux, sans doute, et à lui et à moi ; toutefois avec des précautions oratoires, en me disant : « .fe vous demande » pardon si je parle de ce qui ne me regarde pas, » mais je suis un militaire, un soldat, et la discipline » de l'armée est d'un intérêt universel dont je dois » être préoccupé. » Il m'a parlé de Strasbourg et de la nécessité d'une législation qui prévînt un tel désordre, un tel scandale. J'ai répondu que l'opjinion publique et la Chambre semblaient convaincues de la nécessité d'y pourvoir d'une manière ou d'une autre. Je crois même avoir réussi à lui expli([uer comment, en France, après le grand abus qui a été fait longtemps de la juridiction militaire, U s'était élevé des préventions difficiles à vaincre, et qui exigent des ménagements.
Je pense que l'empereur et toute la famille impériale honoreront ce soir, de leur présence, une fête qui est donnée à l'ambassade. Il y a huit ans environ que telle chose n'est arrivée.
Lord Durham compte partir dès qu'il aura fait les V. 35
communications qui vont lui être prescrites au sujet du Vixen ; peut-ôtre passera- t-il par Paris. J'aurai l'honneur de rendre compte à Votre Excellence des conversations que j'ai habituellement avec lui, et des intentions qui le porteraient à faire ce détour avant de d'aller à Londres.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Paris, 13 mars 1837.
Notre hiver a été cruellement attristé par la mort de ce pau^Te François (!]. Je l'aimais tendrement, il avait grandi avec mes enfants, il aimait beaucoup Pauhne; ils se seraient peut-être attachés l'un à l'autre si Dieu les eût laissés sur cette terre. II avait toute la droiture de sa mère avec moins de cassant et tant de jeunesse et de pureté sérieuse dans l'âme. Sa pensée ne m'est pas contiuutdle comme celle de mon propre enfant, mais elle me revient avec cet étonnement douloureux et aigu qu'on ressent au souvenir de personnes chéries qui ne sont pas les premières dans nos affections. On se distrait davantage et on s'étonne aussi davantage. La mort est un événement si peu naturel, si incroyable bien que si habituel. Madame Guizot 2) est un beau spectacle de soumission et de paix, sa volonté est brisée et devenue conforme à une volonté plus sainte. C'est une chose sublime que la ■vieillesse, calme et détachée sur tout ce qui est personnel, et en même temps aimante,
(1) François Guizot. c. b.
(2) La mère de M. Guizot. c. b.
sensible pour tout ce qui touche les autres. M. Guizot a conservé toute la hauteur et la liberté de son esprit. Ce sont comme deux grandes ailes qui l'élèvent dans une région où la souffrance s'adoucit. Cette région n'est pourtant pas le ciel, notre ciel du moins, où habite un Dieu sauveur, ami, frère et représentant de notre race en même temps que son souverain maître. Mais enfin il a une profonde soumission et une foi très assurée.
Il a besoin de courage non seulement pour les malheurs privés, mais pour la situation politique qui est bien fâcheuse. L'anarchie des esprits s'est encore accrue, s'il est possible; le mouvement de réaction chez certaines personnes, àla téie desquelles est M. Fonfrède(l) de Bordeaux (je suppose que vous lisez le Journal de Paris), effarouche des esprits plus modérés. Il a appris à des gens qui se croyaient d'accord qu'ils ne l'étaient pas ; il a mis à découvert, devant les ennemis communs, quelques nouvelles plaies secrètes. Ces dissenssions intestines sont funestes. Elles se répètent dans le ministère même, et quelque bonnes résolutions qu'on ait formées pour ne pas céder à des antipathies personnelles, il est à craindre qu'elles ne soient les plus fortes. La Chambre est une espèce de force inerte, décidée à ne pas aller d'un certain côté, mais ne se souciant pas qu'on la remue dans l'autre. La vie du roi constamment menacée, ce fond de corruption qui fermente et bouillonne en dessous, composent un triste ensemble. M. de Lamennais et madame
(1) M. Boyer-FouCrède, fils du conventionnel régicide, avait professé sous la restauration des idées assez avancées; après l'avènement du roi Louis-Philippe il se montra un défenseur des plus dévoués des doctrines conservctinces. c. B.
Sand fondent un journal en commun pour liàter notre régénération. Dieu seul saura faire sortir un jour quelque grand bien de cet alïreux mélange de toutes les idées, de tous les sentiments dans tous les esprits.
AU COMTE M OLE
Saint-Pélersbouvf;, 14 mars 1837 (1).
Monsieur le comte,
Lord Durham n'a encore été chargé de faire aucune réponse à la communication par laquelle il a été informé de la saisie du Vixen ; il commence à supposer que la chose pourra en demeurer là, sans qu'il reçoive d'instructions à ce sujet. La majorité imposante et peu prévue que le ministère a obtenu pour le l»ill des municipahtés irlandaises a, selon lord Durham, affermi la situation sur tous les points, et il n'a plus rien à redouter d'une interpellation sur le Vixen. Le comte Pozzo a écrit dans le même sens à M. de Nesselrode : il n'a jamais présenté la chose comme très grave, ni comme douteuse dans le résultat définitif; il pense que si lord Palmerston n'avait point répondu avec irrénexion et légèreté lorsqu'il fut consulté sur l'expédition du bâtiment, on n'aurait eu aucun embarras à repousser la réclamation de M. Bell.
Quoi qu'il en soit, les relations de la Russie et de l'Angleterre ne seront nullement altérées par cet incident ; on y doit voir cependant le premier signe de déA'eloppement que le commerce anglais va graduellement prendre dans TOrient. L'Angleterre possède
(1) Dépêche officielle N» H .
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dans la Méditerranée Malte et les Sept- Iles; son influence prédomine dans le nouveau royaume de Grèce ; Constantinople devient de plus en plus un centre commercial; Trébizonde et Galatz commencent à avoir des factoreries anglaises. Le consul d'Odessa a dû faire connaître à Votre Excellence que des Anglais avaient examiné quels établissements on pourrait fonder dans les îles de l'embouchure du Danube. Nul doute que, dans quelques mois, une grande masse d'intérêts commerciaux n'unisse l'Angleterre à l'Orient.
Nous ne pouvons songer à aucune rivalité ; peutêtre même n'avons-nous pas de motifs réels pour nous plaindre d'être opprimés et exclus par cette toute-puissante concurrence. Les Anglais ne seraient pas dans la Méditerranée que notre commerce n'y ferait point de progrès rapides. Une navigation marchande qui, loin de s'accroître, diminue peut-être; une infériorité immense de capitaux, point d'esprit d'association, nulle hardiesse et nulle promptitude dans les opérations ; des commerçants qui ou ne savent ou ne peuvent ni Uquider promptement leurs pertes pour recommencer, ni attendre, sans se ruiner, des circonstances plus favorables ; le désir du retour dans la patrie qui empêche la longue durée et l'hérédité des maisons commerciales ; telles sont sommairement les circonstances qui, dans le temps présent, nous constituent une nation sans aptitudes sufii santés pour le commerce. C'est une nécessité où le gouvernement ne peut pas grand'chose, qui sera, sans doute, atténuée et modifiée par de longues années de paix ; pour le moment il faut la subir.
Mais les conséquences politiques de l'accroissement du commerce anglais dans l'Orient doivent être pré-
vues ; la puissance des intérêts commerciaux est un élément principal de la p(^litique anglaise ; dès qu'ils composent une masse considérable, quïls forment un groupe compact, ils deviennent exigeants, impérieux, forts de l'opinion populaire ; et le ministère, quelle que soit sa propre opinion, est forcé à compter avec eux, quelquefois à leur obéir. On a vu, en pleine guerre, telle entreprise commerciale assez puissante pour contraindre le ministère à fermer les yeux sur des opérations contraires h sa politique et h la conduite de la guerre.
Lors donc que le commerce anglais sera installé dans l'Orient, ses intérêts et même ses opinions pourront décider des relations et des procédés du cabinet de Londres, de ses alliances, et il y aura tel moment où la paix et la guerre en dépendront. Ce n'est pas un danger actuel, mais il ne faut point l'oublier.
Quoiqu'il y ait quelque chose à observer et à prévoir dans la situation du gouvernement autricliien, je dunte qu'on s'en inquiète beaucoup ici; je m'en suis entretenu en détail avec le comte ïatitschefi", qui, d'accord sur les faits avec M. de Sainte-Aulaire, parait pourtant moins préoccupé des conséquences. L'empereur, que j'ai vu à peu près tous les j ours, pendant la série pressée de fêtes et de bals dont le carnaval a été animé, a été plus accueillant et plus causant que jamais avec moi. Sa noble et gracieuse bienveillance a surtout été très marquée, lorsqu'il est venu au bal de l'ambassade. Par une distinction toute particulière, et qui n'a pas été répétée chez M. de Ficquelmont, l'impératrice au lieu de me laisser faire les honneurs du souper, a voulu que je fusse assis auprès d'elle, ainsi que madame de Barante. Du reste,
comme dans ces occasions, il y a peu ou point d'étiquelte, c'est tantôt d'une façon, tantôt d'une autre, que l'empereur et l'impératrice témoignent leur volonté d'obligeance.
Il seraif superflu de rappeler ici le détail des diverses conversations de l'empereur. En résumé, sa disposition, en ce qui touche la France, m'a semblé être le regret de ne pas voir se réaliser les espérances qu'il avait conçues vers la fin de l'année dernière, et un certain désir que nous puissions atteindre, le plus tôt possible, une sécurité dont il nous juge trop éloignés encore. On pourrait même entrevoir que, s'il croyait jamais le gouvernement du roi parvenu à ce but, sa politique en subirait une notable modification.
Un acte récent signale manifestement l'intention d'assimiler à une province russe le pays, « qu'on a » bien voulu appeler le royaume de Pologne » ; pour me servir d'une expression de l'empereur. Le titre de palatin et la division en palatinats sont supprimés. Le royaume sera divisé en gouvernements civils. Comme le statut administratif qui a été substitué à la constitution polonaise ne porte plus la réserve que les fonctions publiques seront exclusivement exercées par des Polonais, il est au moins probable qu'avant peu presque tous les gouverneurs civils seront Russes. « Yoilàle dernier coup, » disent les Polonais qui sont ici, cachant assez mal leurs sentiments nationaux sous un habit de chambellan, toujours à la veille de se compromettre, et plutôt des otages que des courtisans. On assure que le vieux comte Grabowski, secrétaire d'État pour la Pologne, en contresignant le décret, a remis une sorte de protestation à l'empereur. L'inconvénient d'un tel état de choses, ce qu'il a de
provisoire et même de menaçant, n'échappe à personne. L'empereur me disait l'autre jour, en parlant de son éloignement pour les conquêtes : <• J'ai même » offert à l'Autriche et à la Prusse de me déharrasser )) des trois quarts du royaume de Pologne, mais elles >> n'ont pas voulu de ce mauvais cadeau ».
Saint-Pétersbourg, 24 mars 1837 (1).
Toujours fidèle h sa poUtique de ménagements pour l'Angleterre, le cabinet russe vient enfm de donner réponse favorable à une réclamation déjà ancienne. Il y a près de deux ans qu'un bâtiment anglais avait été arrêté dans la mer Noire par un vaisseau de la marine russe. De la visite qu'avait subie ce bâtiment était résulté un retard préjudiciable à l'expéditeur. Il demandait une indemnité. D'ailleurs le gouvernement anglais soutenait, avec raison, que la visite était contraire aux principes du droit maritime. U reconnaissait que tout gouvernement a un droit incontestable de police sur une C(He qui fait partie de son territoire; mais il bornait l'exercice de ce droit à une zone de trois milles, disant que cette bmite était généralement admise par les puissances maritimes. C'est, en effet, ce que j'ai déjà eu occasion d'entendre énoncer, au sujet de la saisie du Carlo-Alberlo, il y a cinq ans; et, si ma mémoire ne me trompe pas, notre cabinet était d'accord sur ce point avec le gouvernement sarde. Or, dans le cas dont il s'agit, la -visite avait eu Ueu, selon le capitaine anglais, à ^•ingt milles de la côte, selon l'officier russe, à huit mOIes. L'indemnité Aient d'être accordée et le gouvernement
(1) Dépêche officielle N° 12.
SEPTEMBRE 18.36-AVRIL 1837. 5o3
impérial convient que la visite était illicite ; mais il refuse très explicitement d'adhérer à la règle alléguée par l'ambassadeur d'Angleterre, règle qui, d'après M. le comte de Nesselrode, ne résulte d'aucun texte de traité, qui ne peut être fixe et doit varier quant à la largeur de la zone, selon la configuration des côtes, et toutes les circonstances topographiques.
M. de Tatitschefî vient de repartir pour Vienne. 11 n'était plus question de le nommer président du conseil, et si M. de Nowossiizoff est remplacé, on pense généralement aujourd'hui que ce sera par M. Speranski. Du reste, plus j'y regarde et réfléchis, plus je me suis persuadé que, quel que soit le choix auquel s'arrêtera l'empereur, il n'en résultera aucune variation dans la politique extérieure ou même intérieure du gouvernement russe. Je ne sais pas bien quelle direction prendraient les affaires sous un autre souverain; mais le cours qu'elles suivront, pendant le règne de l'empereur Nicolas, peut être prévu tant que les circonstances principales demeureront ce qu'elles sont maintenant. Son intervention dans les intérêts de l'Occident n'a pas été admise; son influence y est à peu près nulle. Il le voit et s'y accoutume presque sans regret. Son éducation, ses opinions, son caractère, le font beaucoup moins Européen que son prédécesseur. Il aime la Russie, il est en sympathie avec les idées, avec les opinions de son pays, et assurément elles ne le poussent point au dehors. L'esprit russe n'est ni ardent ni actif. Sauf une vanité superficielle, il n'est pas porté à entrer en hce avec les autres peuples. L'armée elle-même, belle, docile, disciplinée, bien exercée, n'est en aucune façon animée d'une impatience guerrière.
5b4 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.
E]n outre, le nombre des hommes qui ont appartenu à une autre époque, qui avaient été formés à une autre politique, qui s'étaient mêlésàl'Kurope et avaient appris à la connaître, diminue de jour en jour, et personne ne leur succède dans ce genre de mérite, aujourd'hui peu apj)récié et devenu moins utile. M. le comte de Nesselrode reste presque seul à bien connaître les pays et les cabinets étrangers. En même temps, sous le régne actuel, se sont formés et se forment successivement des hommes de mérite, bons administrateurs, conseillers sages, serviteurs dévoués et essentiels, qui sont Russes, seulement Russes, et entendent peu de choses ù tout ce qui se passe dans l'Occident.
Cependant les affaires intérieures prennent chaque jour plus de développement. Le commerce, l'industrie, les travaux publics, les établissements d'instruction suffisent à occuper l'administration et à fournir ahmenl à l'opinion. Cette opinion acquiert plus de force, se fait sentir davantage et obtient obéissance sans élever la A'oix pour commander. Certes elle est loin de pouvoir s'exprimer par des organes politiques ; bien des années s'écouleront sans que rien de raisonnable puisse être tenté dans cette voie. Mais en France, mieux que partout ailleurs, on ne doit pas ignorer la puissance d'une opinion publique, lors même qu'elle n"a point de mode ofliciel pour se manifester. L'empereur est habile à saisir d'instinct les besoins et les penchants de la vraie opinion russe. Il saura ne la point heurter. 11 ne lui cède point, il s'y associe. De sorte que son pouvoir reste absolu et son commandement impérieux sans qu'il choque jamais autre chose que des intérêts privés.
SEPTEMBRE i836-AVRlL 1837. 353
On ne peut affirmer que sa prévoyance et son habileté aillent jusqu'à préparer Tavenir, jusqu'à résoudre ou mettre en voie de solution les grandes questions d'où peut dépendre le sort futur de la Russie. Le servage, la situation sociale et politique des diverses classes de la nation, l'état de la propriété, ce qui pourra résulter du bien-être, de la richesse et de l'instruction, envahissant une société ainsi composée, sont de graves problèmes; plus on les étudie, plus on en découvre les difficultés . Le temps actuel rend chacun timide aux expériences politiques et même aux améhorations susceptibles de changer des formes administratives. L'empereur a eu d'abord plus d'espérance et d'ardeur. Maintenant, hormis les progrès industriels et le soin de propager l'instruction spéciale, je doute qu'il songe à autre chose qu'à apporter de l'ordre dans le statu qno. Autour de lui on n'est pas beaucoup plus pressé. Quels que soient ses ministres ou ses conseillers, c'est où tendra la marche du gouvernement.
M. de ïatitscheff est chargé de presser rarchiduc François et l'arcliiduchesse Sophie de venir passer quelque temps en Russie. Cette invitation, qui fut déjà faite l'année dernière, sera probablement acceptée. M. de Ficquelmont le pense ainsi. 11 ne faudra pas attribuer ce voyage à aucun motif détermhié de politique. Sans doute l'empereur aime beaucoup à faire montre de son union avec les grandes puissances. Ces apparences flattent son amour-propre mais ce n'est pas à dire pour cela qu'il se propose d'atteindre par ce moyen un but précis, l'accomplissement d'un projet. Puis il faut savoir combien cette cour de Russie, et l'empereur tout le premier, a de
yo6 SOUVENIRS DU BARON DE BAR AME.
goût pour ce qui est fête, divertissement, parties de plaisir, mouvement et variété dans la vie haljituelle. Sans être venu en Russie, on ne comprendrait pas comment un grand souverain, homme, au fond, d'une nature grave, de mœurs sévères, d'observance religieuse, peut avoir en même temps une passion d'amusement qui ne lui ûte rien de sa considération, et le laisse respecté et redouté. Toujours est-il que le voyage d'un prince de la maison d'Autriche sera une occasion d'exercer une hospitahté magnifique et empressée.
Le prince Charles de Prusse a joui complètement de tous les amusements de la cour et de la société ; il a été impossible de supposer un autre but à son voyage. 11 repart aujourdimi ou demain.
Votre Excellence sait, sans que je le dise, l'eifet qu'a pu produire ici le rejet de la loi de disjonction. Je n'ai point cherché à entendre ce qu'un en pourrait penser et dire. Cet information ne m'était point nécessaire. Cependant, comme dans ces derniers temps on s'est occupé du détail de nos affaires avec intérêt et attention, il n'y a point, ce me semble, une opinion trop exagérée, et l'on ne tire pas de conséquences trop graves de. cet événement parlementaire. On s'en explique les causes accidentelles, et l'article du Journal des Débats a été accueilU comme plausible (ij. L'émit 1) Article du 8 mars, dans lequel le Journal des Débats cherchait à démontrer que le vote de la veille n'était nullement dirigé contre le ministère, mais le résultat de certains scrupules d'une Chambre juste-milieu et constitutionnelle, désireuse de ne pas donner trop d'étendue à la juridiction militaire, juridiction d'exception, c. b.
SEPTEMBRE 1836-AVRIL 1837. 5b7
pereiir doit être un de ceux qui se rendent le moins compte de telles circonstances.
Saint-Pétersbourg, G avril 1837 (1).
Il paraît que l'empereur a su il y a trois jours, d'une manière positive, que le mariage de M. le duc d'Orléans avecla princesse Hélène de Mecklembourg venait d'être définitivement conclu. Le lendemain du jour où j'expédiai ma dernière dépêche àVotre Excellence] 'avais reçu, sur la part que l'empereur prenait à cette négociation, quelques axis assez curieux. Peut-être ces informations me seraient-elles arrivées plus tût, si dans mon entière ignorance de cette grande affaire, je n'avais pas dû m'abstenir complètement de toute jjarole qui y eût rapport. S'il eût convenu à Votre Excellence d'appeler mon attention sur ce point, j'aurais essayé de savoir ce qu'on en pensait ici. Au reste, l'action que l'empereur a tenté d'exercer, les démarches qu'il a pu faire n'ayant, je le crois, pris en aucune façon la voie officielle et diplomatique, tout a dû se passer par correspondances de famille, qui restaient plus cachées ici qu'aux lieux oîi les lettres étaient adressées. Ce doit être par l'impératrice ou le prince Charles de Prusse, que sont parveims au grand-duc de Mecklembourg, les conseils contraires à ce projet de mariage. Parles mêmes correspondances, les princes de Prusse auraient été sans doute poussés ou encouragés dans l'opposition qu'ils auraient manifestée contre une alliance souhaitée par le roi, leur père. Je ne suis pas éloigné de supposer qu'une course soudaine de
(1) Dépùclie officielle N» 13.
M. de Hauch, aide de camp du roi de Prusse, attaché à l'empereur de Russie, avait cette affaire pour motif; elle explique son départ imprévu le 12 mars dernier. Quoi qu'il en soit, c'est de Berlin qu'on a appris ici que l'empereur mettait une ardente volonté à empêcher ce mariage ^ quelques mois de M. Bresson ont confirmé depuis mes informations. Plus je me suis enquis, plus j'ai su qu'Q y avait eu en cette circonstance véritable passion, puis irritation d'avoir échoué dans son vouloir. Toutefois, je dois dire qu'il ne m'est pas revenu une parole dite par l'empereur ; qu'aucun récit positif ne m'a été affirmé, mais on connaît si bien son caractère et son dépit contre tout obstacle, qu'il y a une sorte de notoriété, sans qu'on rapporte en preuve aucune conversation, aucun fait. C'est même h cette circonstance que Ton commence à attribuer l'accès d'humeur chagrine et emportée où l'empereur semble être, dit-on, depuis quelques jours. Gomme le carême a fait cesser les réunions et les fêtes où le corps diplomatique a occasion de le voir^, nous n'avons là-dessus que des ouï-dire; mais la société russe s'est, entre autres symptômes, étonnée et presque affligée d'un ordre du cabinet contre les barbes longues et les chapeaux gris. On s'est ressouvenu que l'empereur Paul avait aussi exercé son pouvoir absolu et sa colère" sur de pareilles minuties. L'ordre porte : Les barbes à la juive ou autrement à la mode française. Dans les circulaires que les chefs de service ont adressées pour l'exécution de cette volonté impériale, ils ont cru plus convenable de supprimer cette dernière désignation. Le départ soudainement ordonné de M. d'Anthès (1), l'adversaire de M. Pouschkin, qui a
(1) Officier français au service de la Russie, fils naturel
SEPTEMBRE 1836-AVRIL 1837. b59
été mis sur un traîneau ouvert et conduit à la frontière comme un vagabond, sans que sa famille ait été prévenue de cette décision, a été de même attribué à cette disposition irritée de l'empereur.
Quelques révoltes de paysans dans le gouvernement de Saratow ont pu aussi ou exciter ou aggraver ce courroux. 11 ne s'écoule guère d'année sans qu'il éclate, sur quelques points de l'empire, des faits de ce genre, faits partiels et isoles, mais toujours envisagés comme graves, toujours considérés comme signes des dangers à venir de la Russie, toujours réprimés avec une extrême rigueur.
Les discussions des journaux anglais, français ou même allemands, sur le Vixen et la possession de la Circassie, ont dû encore contribuer à cette veine de mauvaise humeur. Elle passera en plus ou moins de jours, n'entraînera aucune détermination, ne changera en rien la poUtique du cabinet, et peut-être y aura-t-il à remarquer après quelques soins pris pour effacer les impressions fâcheuses qui en pourraient être restées.
A considérer plus au fond, et à part les sensations personnelles de l'empereur, le fait du mariage de M. le duc d'Orléans, fait que je prends pour avéré, il en résultera une preuve nouvelle et bien positive du peu d'influence de la cour de Russie sur la Prusse et sur l'Allemagne. C'est ce qui sera bien compris ici et confirmera le penchant et le projet de s'isoler de plus en
de M. de Heeckeren, ministre de Hollande à Saint-Pétersbourg. Provoqué en duel pour motif de jalousie par son beau-frère le poète Pouschkin, le baron d'Anlhès avait eu le malheur de tuer cet écrivain, une des gloires littéraires de la Russie, c. b.
plus de la politique européenne. Ce sera h la fois l'avantaiic de la Russie cl de l'Europe, d'autant que cet isolement ne signifie pas qu'en se détournant de l'Occident, la Russie acquerra une pleine domination sur rOrient. On ne tient plus un semblable langage, on n'entretient pas de semblables pensées, on est trop bien averti de l'attention que les grandes puissances portent de ce côté : le cas échéant, d'une détermination à prendre, j'ignore à quoi se déciderait l'Autriche, mais le langage de son ambassadeur, sans avoir aucune jactance, est, dans l'occasion, explicite et ferme.
Les détails que Votre Excellence veut bien me donner sur la situation du cabinet de Tienne sont curieux et m'importaient pour voir et juger de ce qui peut être observé ici. Si cette absence d'une volonté unique et souveraine dans les conseils de l'Autriche, inspirait quelques inquiétudes à l'empereur, certes ce ne seraient pas les mêmes qui peuA'ent préoccuper le roi de Prusse ou ses ministres. La trop grande complaisance ou la trop grande mollesse du prince de Metternich envers des opinions imprudentes et excessives ne causerait ici ni regret, ni alarmes; c'est avec ces opinions que l'empereur est en sympathie ; il ne comprend en aucune façon quels dangers elles peuvent faire naître. Il entend et pratique les ménagements qui conviennent aux mœurs ou aux opinions russes, et en ce sens il est plus habile et moins absolu qu'il ne croit, mais ce savoir-faire, cet instinct de prudence ou de ruse ne lui enseignent rien de la conduite convenable dans un autre pays. Ainsi, avec ou sans la prévoyance de ce qui peut prévaloir dans le gouvernement autrichien, il veut attirer ici, pour se mettre en
SEPTEMBRE 1836-AVRTL 1837. o6l
rapports intimes l'archiduc François et rarchiduchesse Sophie, qui sont précisément les appuis présumés des opinions dont la Prusse s'inquiète. Sous ce rapport, ce voyage peut avoir de mauvais résultats, sinon pour le moment, du moins plus tard et dans telles circonstances possibles.
J'ai appris, mais sans une entière certitude, quelques détails sur les vues que l'empereur a pu avoir pour le mariage de sa fille aînée, la grande-duchesse Marie. Sa première pensée a été, m'a-t-on dit, le prince royal de Bavière. Depuis, les projets se portèrent sur le fils aîné du prince d'Orange, qui vint ici avec son père en 1834. L'empereur alla même jusqu'à laisser entrevoir ce désir, mais le roi des Pays-Bas parut ne pas comprendre les ouvertures qui lui furent indirectement faites; dès lors, l'empereur commença à manifester l'opinion que le mariage de ses enfants avec des parents très rapprochés, comme les fils du prince d'Orange, serait contraire aux règles et à la tradition de l'Église orthodoxe. Il fut de nouveau question du prince royal de Bavière ; il devait se rendre à Berhn, et l'impératrice ayant aussi à y faire un voyage, prit avec elle la grande-duchesse Marie ; mais le prince de Bavière, sachant d'avance ce projet de la cour de Russie, changea les siens, et ne vint pas faire au roi de Prusse la visite qu'on attendait. D'après ce récit, dont je suis loin de garantir l'exactitude, ce serait encore, en ce moment, l'empereur qui souhaiterait cette alliance, et la cour de Bavière qui ne chercherait pas à renouer la négociation entamée il y a trois ans.
Les nouvelles que M. de Nesselrode a reçues de Londres le portent à croire que l'Angleterre demandera de nouvelles explications sur les motifs de la saisie du V. 36
Viren. En effet Tamiral russe a parlé de blocus violé, et le ministère des affaires étrangères de contravention aux règlements de police et de douane. Une de ces explications suppose un état de guerre avec les nations du Caucase; l'autre se rattache à l'idée de la possession reconnue et régulière du territoire. La réponse du cabinet de Saint-Pétersbourg sera vraisemblablement conçue en des termes dont on ne puisse pas induire qu'il a un doute quelconque sur le droit de possession. La réplique du ministre anglais, sans nier ce droit d'une manière explicite et formelle, ne le reconnaîtra pas ; elle ne contiendra pas une réserve énoncée, mais laissera la possibilité de nier plus tard et selon les circonstances, cette possession qui restera ainsi contestée en fait par les tribus insoumises, et non admise en droit par l'Angleterre. Selon M. de Nesselrode, il ne s'ugit maintenant que de rédiger convenablement les notes qu'on est à peu près convenu d'échanger.
Le prince Charles de Prusse est encore ici, retenu par les suites d'un accident assez grave, mais sans nul danger, qui lui est arrivé en descendant des montagnes de glace, la A'eille du jour fixé pour son départ. Sa trop longue absence est un sujet de mécontentement pour le roi de Prusse.
Saint-Pétersbourg, 11 avril 1837 (1).
Si j'en crois quelques récits qui me sont faits, l'exaspération de l'empereur continue à être portée à un haut degré ; le langage qu'il tient dans son inté-
(1) Dépêche officielle N° 14.
rieur est étrangement passionné. C'est contre la France et les Français que s'exhale cette colère, et elle paraît surtout excitée par le mariage de M. le duc d'Orléans. J'ai pu quelquefois supposer que l'empereur, tout éloigaé qu'il fût actuellement d'un rapprochement intime avec la France, prévoyait que telles circonstances possibles pouvaient la lui rendre nécessaire, et qu'en ce cas, il aurait à sa disposition un moyen de resserrer cette alhance. Si cette idée, que j'ai vue à plusieurs personnes qui approchent la famille impériale et qui m'a toujours semblé sans consistance, avait réellement quelque fond de vérité, la disposition irritée de l'empereur serait aujourd'hui aggravée par le dépit de perdre une chance dont il avait, sinon le projet, du moins la possibihté de profiter.
Quoi qu'il en soit, c'est seulement dans l'intimité de sa famille que l'empereur se répand en paroles passionnées et peu raisonnables. Je pourrais n'en rien savoir, et c'est en effet le parti que je prends; sans nulle affectation, j'évite toute occasion qui puisse constater une mauvaise humeur dont il faudra vraisemblablement que le terme arrive bientôt. Je n'ai pas une conversation politique, et bien que M. de Nesselrode se tienne sans doute complètement étranger à ce transport passager, voilà plusieurs jours que je ne lui ai parlé de rien : ce qui lui convient toujours beaucoup.
Outre le mariage de M. le duc d'Orléans, l'empereur peut avoir de plus graves motifs de mécontentement, et ils contribuent assurément à le mettre en disposition chagrine. L'affaire du Vixen n'aura en ellemême aucune suite, mais il en va probablement résulter une sorte de réserve tout au moins tacite
contre le droit de posséder la Gircassie. L'Autriche paraît s'associer à cette espèce de réserve. D'un autre côté, la Prusse est restée mécontente de la rupture des négociations commerciales; l'opinion s'y manifeste vivement contre la Russie, et la part que le roi de Prusse a prise, dit-on, à la conclusion du mariage dont on s'irrite tant, prouve qu'il se soucie peu de complaire à son auguste allié.
11 est impossible de savoir encore quels projets, quelle conduite vont être amenés par cette situation ; mais j'estime que rien ne va être omis pour resserrer les liens un peu dénoués de l'alliance avec la Prusse et l'Autriche. On croit que l'empereur hâtera son départ, qu'il commencera par se rendre à Varsovie. En même temps, il engage le roi de Prusse h avancer le temps de ses manœuvres pour que, de Varsovie, il puisse aller lui faire une visite. J'ai dit à Votre Excellence que l'empereur tâchait d'avoir ici l'archiduc P'rançois et l'archiduchesse Sophie. Il m'a étérappoité depuis, qu'il désirait aussi le voyage du prince et de la princesse royale de Prusse. Ce serait ainsi faire montre de son intimité avec les deux grandes puissances; de plus, la présence de deux princesses de Bavière pourrait entraîner aussi celle du prince royal, leur neveu, et alors le mariage souhaité se ferait vraisemblablement. Une visite plus assurée est celle du prince Frédéric de Wurtemberg, fils du prince Paul et frère de la grande-duchesse Hélène. Il est possible que l'empereur pense aussi à lui pour sa fille.
Après les magnifiques revues des colonies mihtaires de cavalerie, où l'empereur conduirait tous les princes dont il sera entouré, il ira présenter son fils aux cosaques du Don et le fera recevoir comme leur ata-
man; de là, il compte passer le Caucase ou aller par mer en Géorgie. Si on ne lui reconnaît pas la possession de la Circassie, il importe d'autant plus de se donner la possession de fait, et vraisemblablement il voudra arriver à de prompts résultats. Ce n'est pas facile, dit-on, et beaucoup d'hommes et d'argent peuvent être prodigués sans obtenir un succès définitif. Un établissement calme et régulier de la puissance russe, une conduite patiente, des ménagements convenables pour ces tribus barbares, conduiraient peutêtre mieux et même plutôt au but. Ce n'est pas à nous de nous étonner si une pareille marche n'est point suivie.
Saint-Pétersbourg, 14 avril 1837 (1).
M. le baron de Boddien, envoyé de Son Altesse Royale le grand-duc de Mecklembourg-Schwérin, pour faire part de son avènement à l'empereur, vient de passer ici trois semaines. Dès son arrivée, il m'a témoigné l'empressement le plus poU et le plus significatif. Une lettre de M. Bresson m'avait indiqué que je devais accuellhr M. de Boddien avec une distinction particulière ; c'est ce que je n'ai point manqué de faire. Toutefois, dans la complète ignorance où j'étais de tout ce qui se rapporte au mariage de M. le duc d'Orléans, il ne convenait point que, par pure curiosité, sans nulle utihté possible, je prisse l'initiative sur un point si important et si déUcat.
Quand ensuite la certitude a été publique, quand le mariage est devenu le sujet de toutes les conversations, mon silence aurait été étonnant et peu conve-
(1) Dépêche officielle N° 13.
nable. Nous nous sommes alors parlé en toute confiance, ainsi que je m'y trouvais porté avec un homme si raisonnable et si mesuré. M. de Boddienm'a ditquel'empereur.sanscaclier qu'il aurait conseillé une autre détermination, était resté dans les limites d'une réserve officielle et s'était exprimé avec gravité. Il a, mais ce n'est pas h moi que M. de Boddien a raconté ce détail, témoigné une sorte d'inquiétude de voir le grand-duc de Mecklembourg s'engager témérairement dans quelque tentative de constitution; supposant apparemment, d'après les fausses idées qu'il s'est faites de l'esprit du gouvernement du roi, que nous avions un invariable penchant à propager nos formes pohtiques. Du reste, il a fait un accueil bon, quoique froid, à M. de Boddien. Celui-ci n'a pas entendu, dans l'entourage de l'empereur, une parole qui ne fût parfaitement convenable, et qui indiquât aucune malveillance envers la France. L'impératrice lui a exprimé un tendre intérêt pour la princesse Hélène et pour son bonheur à venir; elle n'a laissé paraître aucune opinion sur ce mariage ; son affection et son respect pour son père sont si grands, me disait M. de Boddien, qu'on ne pouvait craindre qu'elle blâmât une détermination à laquelle il a pris une telle part. Le prince Charles de Prusse n'a pas été si réservé ni si convenable; comme il semblait disposé à dire ce que M. de Boddien n'avait pas envie d'entendre, quelques paroles proférées gravement sur l'unanimité de la famille du grand-duc, sur le contentement que cette alhance donne au roi de Prusse, sur la satisfaction universelle qu'elle excite en Allemagne, ont arrêté la conversation, M. de Boddien repart demain, et c'est lui qui portera cette lettre à Berlin.
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M. de Nesselrode continue à s'occuper avec un intérêt plus vif qu'on ne devrait l'attendre de lui, de la crise prolongée qui met en question le maintien du ministère. Évidemment, la direction qu'il voudrait imprimer à la politique de son cabinet lui laisse le regret de ne pouvoir compter sur quelque stabilité en France. Toutefois, c'est plutôt en vue de l'avenir que du présent, plutôt dans la pensée d'un cas échéant, que de la situation actuelle. Bailleurs, son crédit sur l'empereur n'est pas grand; et il ne cherche nullement à l'augmenter.
P. -S. — M. de Boddien a été moins discret dans la visite qu'il a faite à quelques membres du corps diplomatique. Il me paraît que l'empereur n'a pas conservé dans son langage autant de modération et de gravité qu'il me l'avait dit, et que le premier elfet de la nouvelle a été vif et mal dompté.
A M. AN ISS ON nii PERRON.
Saint-Pétersbourg, 16 avril 1837.
J'espère encore que le ministère n'aura pas donné le piteux spectacle d'une dislocation motivée sur l'incompatibihté des personnes. 11 serait temps que cet état-major d'hommes de talent et d'esprit, qui fait, à tour de rôle, le service ministériel, apprit à songer un peu aux intérêts et à l'honneur du pays. La situation semble devenir de plus en plus triste et elle arrivera à être dangereuse. Allons-nous démontrer, ce que, pour mon compte, je crois depuis longtemps, que l'esprit et la composition démocra-
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tiques ne comportent pas le gouvernement représentatif et ({u'il est aristocratique par essence? Ce serait une triste démonstration, quand nous avons si peu d'éléments aristocratiques, qui même auront plus d'inconvénients que d'avantages, tant qu'ils seront repoussés par la voix populaire. Ne répétez pas mes hérésies qui sont très abstraites et dont on ne peut tirer une règle pratique de conduite; mais loin de nous, dans d'autres circonstances, avec d'autres formes, les États-Unis me paraissent fournir une autre preuA'e de l'impuissance de la démocratie à former un gouvernement. Oui, sans doute, la classe moyenne a vaincu ; sans doute, elle a en elle force et raison; mais il faut, si elle veut régner honorablement et soUdement, qu'elle produise une aristocratie; non tout à coup, ce serait un conseil absurde, mais en donnant de la durée aux choses et aux personnes, à cummencer par les ministres.
Voilà d'inutiles réflexions, mais je cherdie à quelles espérances on peut se raccorder ^ c'est le seul texte de mes réflexions.
AU COMTE DE HOUDETOT
Saint-Pétersbourg, 16 avril i837.
11 est probable, comme vous dites, que les successeurs des ministres actuels, quels qu'Us soient, n'auraient pas une autre marche à suivre ; personne jusqu'ici n'a choisi sa route et a seulement tâché d'éditer les périls du moment. La prévoyance n'a été permise à aucun ministre. L'opinion et la Chambre ont
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toujours repoussé ce qui n'était pas urgent et indispensable. Mais tous ces changements de noms propres, qui ne représentent pas des opinions didérentes et ne sont plus que la production de telle ou telle coterie, ôtent au pouvoir le peu de considération qui lui reste. Si, comme on me le fait prévoir, le terrain reste h Mathieu, je me féliciterai qu'il se trouve parmi des hommes dont l'habileté et la fermeté seront soutenues. Sa présence dans ce conseil sera une garantie, mais je le plaindrai encore plus qu'auparavant. Je voudrais fort ne point penser à ce qui se passe sur un théâtre dont je suis, grâce à Dieu, si éloigné et dont je n'aperçois plus les machines, mais depuis quelque temps il faut, bon gré mal gré, s'affliger et s'inquiéler.
Nous sommes tous fort bien ici; nous nous reposons du plus furieux carnaval dont j'aie jamais eu connaissance. Je crains qu'on n'ait encore mis quelque bêtise sur notre fête impériale. Il vaudrait mieux qu'on n'en eût rien dit. Je n'ai assurément aucune gloire à en tirer ; pourvu que la commission du budget sache que je dépense loyalement son argent, je ne cherche aucun autre suffrage.