DU COMTE DE S A INTE-A U L A IB E
Vienne, 7 novembre 1836.
J'ai appris il y a trois jours, par une estafette adressée de Carlsruhe au prince de Metternich, l'extravagante espièglerie de Louis Bonaparte. Le colonel du ■i" régiment d'artillerie, Vaudrey, et le prétendu général Parquin (l) sont d'un âge un peu mûr pour de telles jeunesses. Les lettres parvenues au prince de Metternich disent qu'on a trouvé beaucoup d'or et d'ar-
(1) Le commandant Parquin, un des officiers en demisolde les plus turbulents pendant la restauration, était rentré au service en 1830, et se trouvait, en 1836, ctief d'escadrons dans la garde municipale. Marié avec mademoiselle Cochelet, dame d'honneur de la reine Hortense, et par conséquent admis dans l'intimité de cette princesse, le commandant Parquin se laissa entraîner par le prince Louis à prendre part à la tentative de Strasbourg. Acquitté par le jury, il coopéra de nouveau, en 1840, à FéchaufTourée de Boulogne et fut condamné cette fois à vingt ans de détention. Ses mémoires, intitulés Souvenirs et campagnes d'un vieux soldai de /'empi/'e (1803-1814), ont paru en 1892. c. b.
SEPTEMBRE 1836-AVIUL 1837. 493
gent chez les conspirateurs, et ne font pas de doute que la chose n'ait été tramée en Suisse. Il n'y a eu au reste que quelques soldats hlessés. Louis Bonaparte et ses compHces sont arrêtés, et aucune tentative simultanée n'a été faite à Metz ou autres places voisines. Nous en serions informés aujourd'hui.
Je remarque que la duchesse de Berry a fait dans la Vendée son va-tout légitimiste. Les républicains ont choisi pour champ de bataille les rues de Lyon et de Paris. Les bonapartistes montrent un égal discernement en attaquant dans une place forte de l'Est de la France. Chacun des trois partis faisait ainsi un appel aux sympathies les plus vives qu'il pût rencontrer. Ces résultats doivent donc paraître décisifs à tout jugement impartial. Cette affaire n'en est pas moins triste et de nature à causer des embarras au gouvernement. Les couroimes ne sont pas de roses aujourd'hui, mon cher ami, et c'est comme au temps de Guatimozin. J'ai bonne opinion de la position de notre nouveau ministère ; je le crois uni, bien appuyé par le roi, et en mesure de bonne défense vis-à-vis des Chambres.
Le mariage du roi de Naples et de l'archiduchesse Thérèse est convenu depuis plusieurs jours, bien que M. de Metternich affecte encore de l'ignorer. Je suis de meilleure foi à l'égard du mariage mecklembourgeois ; êtes-vous mieux informé ?
CracoAde est toujours, cUt-on, le sujet de négociations suivies entre l'Autriche et la Russie : on prétend que cette dernière puissance offre à l'Autriche l'abandon complet de ce pays et la pousse même à l'incorporer à la Galhcie : on ajoute que l'Autriche refuse, mais qu'elle se prête à une incorporation commerciale
en transportant sa ligne de douanes au nord de la Vistule, de manière à enceindre le territoire de la république.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Paris, 12 novembre 1836.
Qu'il y a longtemps que je ne vous ai écrit, cher Prosper, mais j'ai fait bien des choses qui ont pris tout mon temps. I/archevêque de Paris nous a fait courir jusqu'à Strasbourg, pour nous marier à Kehl, dans le duché de Bade, afin d'éviter une promesse que nous ne voulions pas faire, parce que nous n'avions pas l'intention de la tenir (1). La cérémonie s'est faite là d'une façon qui m'a été très douce, le même autel a servi aux deux communions, et la bénédiction nuptiale a été prononcée dans la même langue, caria liturgie badoise, qui est pourtant très catholique, se fait presque tout entière en latin. Je ne me suis donc point aperçue de la différence des cultes : c'était une bénédiction double mais non point diverse. Depuis lors nous sommes revenus à Paris, Louise nous a quittés pour aller à Bruxelles. Son absence ne sera pas longue, j'espère,
(1) Mademoiselle de Broglie appartenait, ainsi que sa mère, à la religion protestante, tandis que ses fi'ères étaient catholiques comme leur père. La même règle devait être suivie pour les enfants à naître du mariage de M. le comte d'iïaussonville avec mademoiselle de Broglie ; or M^ l'archevêque de Paris avait demandé, pour autoriser la célébration du mariage dans une église de Paris, que l'engagement fût pris d'élever tous les enfants à venir dans la religion catholique, c. b.
car cela fait un bien grand vide; rien ne peut remplacer une jeune fille charmante de figure et d'esprit. Elle reviendra, mais la pensée se reporte bien vivement sur ceux qui ne reviendront pas, c'est à nous à aller vers eux et à nous y préparer.
Je n'ai rien connu de meilleur que M. d'Haussonville ; il me semble avoir vécu avec lui toute ma vie tant toutes choses sont faciles et douces avec lui, ni prétention, ni amour-propre, ni défiance, rien que la bonté et la tendresse. J'ai aussi bien à me louer de ses parents; pas un mot de vanité, de fortune n'a été pro nonce entre nous; je n'ai trouvé aucune objection, même à des opinions ou à des scrupules non partagés. Tout cela est honnête et vrai, et vraiment c'est bien rare.
Nous avons trouvé la campagne trop froide pour y retourner, mais nous menons ici une vie toute paisible. Victor semble très soulagé de se voir hors de toutes ces intrigues pohtiques; il n'offusque personne et ne se mêle à aucune malveillance en évitant toute solidarité. Je suis très heureuse de le voir ainsi et très serein. Quant à la politique générale, j'en sais peu de chose, il me parait que l'indifférence du pubhc est absolue : c'est une indifférence du fond et universelle, non pas pour tel gouvernement, mais pour tous, c'est un désabusé de toutes les formes, de toutes les promesses. Il semble que le pays sache qu'on ne lui fera jamais ni grand bien ni grand mal ; que les menaces ne s'exécutent pas plus que les promesses ne se tiennent, et que son premier intérêt c'est d'être tranquille pour que chacun vaque à ses affaires. Au reste, ni amour du présent, ni haine du passé, ni foi dans l'avenir. Beaucoup de prospérité dont on ne sait gré à personne,
mais qui empêche d'être mécontent. Le petit monde politique est tout absorbé dans ses querelles dont le cercle se resserre toujours plus. M. Tbiers est fort animé, plein d'espérances et de projets. Tout le monde a fort approuvé ou dû approuver la conduite du ministère à l'égard de Louis Bonaparte; j'espère qu'il persévérera dans cette voie.
Vous avez tort de croire que les promesses de secours et de protection de l'Évangile ne s'adressent qu'à ceux qui les mérifrnt, si tant est que ce mot ait un sens pour des créatures telles que nous. L'appel de Dieu est universel et immédiat pour toutes les dispositions d'âme. « Vous tous qui êtes travaillés et chargés, je vous soulagerai. » Cette condition d'être « travaillés et chargés » n'est pas difficile à remplir dans cette vallée de larmes.
DU COMTE MOLÉ
Paris, 16 novembre 1836.
Mon cher ami, dans l'inconcevable encombrement de mes journées, je pense à vous sans cesse, et avec le chagrin de ne pas trouver un moment pour vous le dire. Je ne laisserai cependant pas partir ce courrier sans vous adresser quelques paroles de confiance et d'amitié. La mort de Charles X est ici la préoccupation du moment. Le deuil a été mis en question. Sans notification, et on ne peut en faire une qu'au duc d'Orléans, laquelle, assurément, nous ne recevrions pas, sans notification point de deuil de cour et le Moniteur ne peut parler; reste le deuil privé, le deuil de la personne : sur ce point de peu d'importance on se divise, et vous voyez de quel cùté se rangent ceux
qui n'aiment pas qu'on se rappelle qu'ils ont été à •Gand. Ce qui est plus curieux et plus sérieux, c'est de savoir l'altitude que va prendre le parti légitimiste. Je crains que la jeunesse de son nouveau chef ne le fasse se lancer dans les aventures. S'il le fait, il recevra de sévères leçons. Tournez de ce côté toute votre attention et tenez-nous soigneusement informés des moindres détails.
Nous avons fini l'affaire Conseil. Qxioiqvie ceux qui l'avaient engagée avec imprudence aient eu le singulier procédé de me traiter comme la Suisse, je suis parvenu à en bien sortir sans autre ressource que mon bon sens et un peu de prudence. Si jamais les récriminations de l'opposition réveillaient le souvenir de •cette affaire, sachez bien que ce n'est pas sur M. Thiers qu'aucune critique raisonnable pourrait s'exercer. Si vous avez lu les derniers actes de la Diète, vous devez ■croire, aA'ec moi, aune exécution franche et prochaine de l'engagement d'expulser les réfugiés. Si nous étions trompés dans cette espérance, nous en viendrions aux mesures coercitives, mais elles seront inutiles, je m'en crois certain.
La déportation du jeune Louis Bonaparte n'a été ■désapprouvée ici que par des légistes, en tête desquels il faut nommer Dupin. Toutes les opinions politiques l'ont approuvée en vue du passé, du présent et de l'avenir.
Cher ami, mon œil droit qui allait mieux n'a pu résister à un excès de travail dont je vous donnerais difficilement l'idée, et je suis obligé de compter les lignes que je vous écris. Je ne puis me plaindi^e d'ailleurs de ma situation. Dieu m'envoie santé et courage -et je trouve plus de justice dans toutes les opinions V. 32
qu'il ne faut ordinairement en espérer. Personnellement j'aborderai la Chambre des députés sans aucune crainte. Je suppléerai au talent de bien dire par une simplicité d'intention et de langage qui sera, je le crois du moins, appréciée. La lutte pourra bien s'établir sur l'adresse, et vous voyez d'ici quels seront les deux chamj)ions. Depuis deux mois, au surplus, notre intérieur ministériel s'est réglé. Chacun a pesé son poids et la présidence nominale a pris quelque réalité. Ma seule inquiétude est que, devenue réelle, eUe puisse servir suffisamment de défense contre les préventions qui se rattachent à d'autres noms ; ce qui est certain, c'est que je me dévouerai à maintenir la combinaison actuelle comme la seule bonne, désirable, possible, la meilleure enfin que les circonstances comportent.
Cher ami, je vous écris aux lumières, malgré toutes les prohibitions de la Faculté. Je remarque dans vos rapports avec l'empereur et dans son langage sur notre roi un amendement notable. Laissez faire tout le chemin qu'il y a à faire pour arriver à être bien sans vous avancer. En pareille position on ne ramène qu'en persuadant qu'on n'a besoin de personne et qu'on saurait se passer de tout le monde. Rappelez-moi au souvenir de votre collègue Durham. Je crois avoir dissipé les préventions de son cabinet contre celui dont je suis le chef. Mes rapports avec lord Granville sont ceux de la plus grande confiance. En tout je mets avec chacun et avec tous la franchise et la bienveillance à la place de la réserve et de la défiance: l'avenir dira si j'ai eu tort.
Adieu, mon maudit œil le veut ainsi ; sans lui je me laisserais encore aller, au risque d'augmenter l'arriéré.
DE M. BRESSON
Berlin, 22 novembre 1836.
Pendant quelques semaines on était ici vraiment alarmé sur l'état moral et la santé de votre empereur. Les lettres de l'impératrice à ses frères le peignaient comme très découragé, sombre et irritable. On croyait qu'il allait recommencer son frère et finir comme lui. Vous aurez bientôt la visite du prince Charles (1). Vous savez que c'est un de ceux qui sont ici le moins bien pour nous — mais il est sans importance personnelle et fort inconvenant de propos et de conduite. — Son auguste beau-frère (2) le retrempera dans ces belles dispositions. On parle d'une seconde représentation des farces de Kalisz au mois de septembre prochain. Berlin serait le lieu du rendez -vous : six mille Russes s'y trouveraient, et nous arriveraient par Stettin. J'ai bien peine à me persuader que le roi de Prusse se prête de nouveau à cette fantaisie de son gendre. Le premier essai avait été d'un bien mauvais effet en Allemagne. En général, l'aversion pour l'alliance russe n'a fait que s'y accroître.
M. de Ribeaupierre s'est déjà porté quatre fois à la rencontre du grand-duc MiShel, et est revenu les mains \ddes. On dit que le prince, qui à chaque instant modifie son itinéraire, esta la poursuite d'une demoiselle de S***, fille d'honneur de sa femme, et que, par
(1) Troisième fils du roi, né en 1801. c. b.
(2) L'empereur Nicolas I" avait épousé la princesse Frédérique-Louise-Charlotte-Guillemette, fille de Frédéric- Guillaume III, née eu 1798. c. B.
:bOO SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.
ordre de l'empereur, on la fait partir de tous les Ueux vers lesquels il se dirige -vingt-quatre heures avant qu'il y arrive. Il faudra bien cependant une fin quelconque h ces chasses-croisés.
La mort de Charles X a fait ici peu d'impression. On n'a pas encore ordonné le deuil comme à Vienne et à Dresde, qu'on considère comme cours de famille. On attend une notification du duc d'Angoulême ou de M. de Blacas. On désire que le duc de Bordeaux ne retombe pas sous la gouverne de sa mère. On a haussé les épaules de l'échauffourée de Strasbourg, mais on se dit informé que des menées républicaines très actives et très dangereuses ont lieu dans notre armée.
C'est une bonne chose que d'avoir arrangé à tout prix l'affaire suisse. M. de Metternich abandonnait le point de vue général pour se rabattre sur de misérables calculs dinfluence et il allait augmenter l'embarras. MontebcUo ne retourne pas à Berne. Il sera envoyé à Turin et Rumigny à Naples, à moins que Flahaut, qui est en Angleterre, n'accepte ce dernier poste qu'on lui a offert.
Ici la position reste bonne.
AU COMTE MOLÉ
Saint-Pétersbourg, 23 novembre 1836 (1).
Monsieur le comte,
La nouvelle de la folle tentative de Strasbourg a d'abord été annoncée ici par une dépêche de M. d'Oubril, ministre de Russie à Francfort. M. de Nesselrode
(1) Dépêche officielle N° 38.
SEPTEMBRE 1836-AVRIL 1837- 50f
me la communiqua avant d'en parler à personne ; ce fut seulement trois jours après que les journaux et les correspondances particulières en divulguèrent les détails dans le public. Cet incident a été connu avec exactitude : aucune circonstance imaginée, aucune exagération ne s'y sont mêlées; on en juge aussi assez sainement; personne ne pense que le gouvernement ait couru un grand péril ; on voit toute la sotte démence de l'entreprise; on reconnaitles dispositions calmes de la population ; on convient même que cette épreuve montre un grand fond de fidélité dans l'armée. Toutefois, de tels événements sont, en somme, d'un effet fâcheux et nuisent à la considération de la France en répandant et renouvelant des impressions contraires à la stabilité et à la durée. Ils nous présentent comme une nation livrée pour longtemps encore au désordre moral qu'une révolution laisse dans les esprits. On se dit qu'un pays où tant d'imaginations sont excitées et dépravées ; où les illusions de l' amourpropre et de l'esprit de parti sont si exaltées, où tant d'hommes ne saA^ent pas se résigner à l'ordre, doit nécessairement, malgré la sagesse des masses populaires, malgré la prudente fermeté du gouvernement, être exposé journellement à de semblables alertes. On m'a rapporté que l'empereur qui, du reste, a jugé assez modérément de cette circonstance, s'était écrié, tout à fait dans son intimité : « Que doit-on. » penser quand on voit ce qui peut entrer dans la » tête d'un colonel de cinquante ans ? » Je n'ai rien à dire sur tout cela, car personne n'engage avec moi de conversation à ce sujet; toute parole serait inutile; celles qu'on m'adresserait seraient convenables et tenues dans une juste mesure; celles que je répon-
drais réussiraient tout au plus à modifier quelque peu des opinions où se constate un fond de vérité qu'exagère plus ou moins chacun selon son inclination particulière. 11 faut attendre; le très grand progrès vers des idées plus justes et plus bienveillantes pour la France est si é\ddent, que j'aurais tort de montrer de l'impatience et de la précipitation.
11 me semble, quant à la Grèce, que les trois puissances sont au point d'être d'accord sur le seul sujet de dissentiment qu'elles paraissaient avoir. La mauvaise gestion des fmances étant une fois reconnue par tous, ainsi que la nécessité d'éloigner M. d'Armansperg et l'administration bavaroise, il y aura à s'occuper du choix des hommes et des dispositions à prendre pour établir un ordre meilleur. Votre Excellence veut bien m'informer que lord Palmerston lui-même ne trouve plus d'atténuation aux reproches d'incapacité qui s'élèvent de toutes parts contre cette administration. J'aurais pu le deviner au changement de langage de lord Durham, qui cesse aussi de croire à l'utihté du maintien de M. d'Armansperg. M. de Lerchenfeld dit qu'à Munich on commence à être de cet a\'i3 ; on pense même à lui chercher un successeur. Ce n'est sûrement pas ici que se traiteront ces affaires ; j'ai pourtant cru devoir avertir le comte de Lerchenfeld que la continuation d'une administration bavaroise, serait l'objet de beaucoup de préventions et û en est convenu facilement. Je me suis de même entretenu avec lord Durham de ce qui pourrait être fait si M. d'Armansperg se relirait : il n'estime point heureuse l'idée mise en avant par le prince Soutzo l'accord et l'unité entre les résidents des trois puissances seraient, selon lui, impossibles à espérer*
Autour de chacun d'eux se formerait toujours une certaine coterie, et, par suite, des intrigues qui détruiraient toute harmonie. Un grand personnage choisi par les trois puissances, une sorte de lord haut commissaire, comme aux îles Ioniennes, qui exercerait plus que de l'influence sur l'administration grecque qui en serait le chef supérieur, semble à lord Durham une meilleure solution du problème. Sans attacher d'importance à des conversations fugitives, je tiens pourtant à en faire connaître l'esprit à Votre Excellence.
J'ai Ueu de penser qu'il n'est point question d'un projet de mariage entre le prince royal de Bavière et la grande-duchesse Marie. Il y a quelques mois, M. de Xesselrode me raconta, par occasion, comment, en 1834, lorsque l'empereur avait été sondé à cet égard, des informations avaient été prises et n'avaient pas été favorables au jeune prince. Or, il me paraît difficile que l'empereur revienne des préventions qui pénètrent une fois dans son esprit, et il fallait bien que M. de Nesselrode le jugeât ainsi pour entrer inutilement dans ce détail avec moi. Depuis votre lettre reçue, j'en ai parlé tout franchement, mais comme par curiosité personnelle, au comte de Lerchenfeld, avec qui je suis en quelque confiance. Il m'a protesté qu'il ne savait rien de pareil ; que le roi de Bavière et le prince royal avaient été blessés des réponses faites il y a deux ans ; que d'ailleurs l'empereur imposait une condition qui rendait la chose presque impossible ; qu'il voulait que les deux époux se fussent vus et se convinssent; qu'ainsi le prince royal, en venant à Saint-Pétersbourg, courrait la chance d'un refus public puisque l'Europe avait su ses demandes. L'impératrice, l'autre jour, me disait en effet, que l'empereur
et elle étaient bien résolus à ne donner leurs fillesqu'à des princes qu'elles auraient pu voir et qui promettraient, parleur caractère, des chances de bonheur domestique.
Tels sont, monsieur le comte, mes motifs pour ne pas croire à ce projet de mariage. Peut-être l'intérêt très réel et les gracieusetés de l'empereur à l'occasion du mariage du roi Olhon sont-ils la cause première de ce bruit. 11 vient encore d'envoyer un officier à. Munich pour* le complimenter.
Saint-Pétersbourg, 1" décembre 1836(1).
La mort de Charles X a occupé pendant quelques jours l'attention de la cour et de la société de Saint- Pétersbourg, mais rien de ce qui s'est fait ou dit n'a manifesté aucune intention malveillante à l'égard dfr notre gouvernement. Cette disposition n'existe point dans le public, et de la part des personnes qui, par leur position, tiennent aux alTaires ou au service de cour, il y a eu une sorte de soin à rie pas nous blesser. Le deuU a été pris, mais sans ostentation, comme accomplissement dune règle d'étiquette. Dans la circulaire imprimée qui donnait avis de ce deuil, les mots roi français sont précédés du mot bierschago {ayant été) ; c'est ainsi qu'on traduirait en russe le mot français ex. Cependant, la notification en langue française adressée au corps diplomatique, portait « Sa Majesté le roi Charleô X, » sans ajouter : de France. Dès le lendemain du deuil, il y a eu un bal au palais d'Anitchkof, et pour ce jour-là on a quitté le noir, comme cela s&
(1) Dépêche officielle N" 39.
pratique communément à la cour dès qu'il est question d'une réunion ou du moindre divertissement ; car ici on tient guère compte des deuils. ■ •
Dès .que M. le comte de Nesselrode a reçu quelques détails par la correspondance del'ambassade de Vienne, il me, les a communiqués avec empressement. Il m'a lu la dépêche du prince Gortchakofï', chargé d'affaires, et la copie des lettres de M. de Montbel au prince de Metternich, qui rendaient compte d'abord de la maladie, puis de la mort de Charles X. II m'a fait soigneusement remarquer comment la cour de Vienne ne reconnaissait à Son Altesse Royale le duc d'Angoulême d'autre caractère que celui de chef de sa famille, et continuait à lui donner le même titre qu'il portait précédemment. II s'est féhcité de la sagesse du gou- A-eunement autrichien qui laissait le duc de Bordeaux sous la conduite de M. le duc et de Madame la duchesse d'Angoulême, conséquemmentsous la direction réelle du duc de Blacas, au heu de le hvrer à l'esprit aventureux de Madame la duchesse de Berry, et aux intrigues de cette fraction du parti légitimiste.
M. le comte de Ficquelmont m'avait déjà confié verbalement la plupart des mêmes détails, et s'en était expliqué dans le même esprit, d'une façon peutêtre un peu moins accentuée; ce qu'il y a heu d'attribuer plutôt à la différence de situation qu'à une diversité d'opinion.
Cette nouvelle n'a point effacé l'intérêt qui s'était porté sur les suites de l'affaire de Strasbourg. Parmi tous ceux qui ne tiennent pas au gouvernement et à l'empereur, la clémence du roi envers le principal coupable, la mesure prise à son égard, sont un motif de louanges. 11 n'en est pas tout à fait ainsi de la part
de M. de Nesselrode et des hommes politiques. La répression énergique et sévère d'un si grave délit militaire semble ici, plus encore que partout ailleurs, d'une nécessité presque absolue, et l'on pense que l'accusé le plus important ne se trouvant plus devant le tribunal, le jury ou le roi accorderont aux complices subalternes une amnistie pour ainsi dire obligée. J'ai tenté de faire remarquer quel avantage politique résultait du complet abaissement de ce jeune et pitoyable conspirateur, abandonnant ainsi des hommes qui ont risqué leur tête pour lui, séparant son sort du leur, acceptant, ou plutôt implorant même cette séparation, et subissant humblement la clémence du roi. Ce genre de considérations n'a pas ici un grand poids. Il est possible d'entrevoir aussi que cette assimilation complète de la famille de Napoléon aux anciennes races royales choque un peu les idées de l'empereur.
M. de Nesselrode m'a remis l'extrait ci-joint (t)
(1) Extrait d'une lettre datée de Genève, 6 novembre 1836. — Outre Czapski, j'ai trouvé à Genève plusieurs autres propagandistes que j'étais loin de supposer dans cette ville, et qui, tous, se trouvent ici sous de faux noms. La mauvaise issue de l'entreprise de Louis Bonaparte et les arrestations faites dans les États sardes ont jeté la consternation parmi tous ces gens qui, à ce qu'il parait, s'étaient abandonnés aux espérances les plus chimériques. L'expédition du prince Louis était préparée depuis longtemps, et il est certain qu'il entretenait des intelligences avec un grand nombre de réfugiés politiques dispersés en Suisse. Pour le moment la Russie et même la Pologne semblent entièrement oubliées par les révolutionnaires qui sont ici. Tous leurs regards sont tournés vers la France où, à les en
d'une lettre écrite do Genève par un agent russe ; je l'en ai fait remercier ; il m'a dit que ce pouvait être à charge de revanche ; il ne doute point que si la poUce française obtenait quelques informations utiles pour le gouvernement impérial, le comte Pahlen en recevrait communication. La cause de l'ordre public en Europe, les précautions à prendre contre les fanatiques et les assassins sont un intérêt commun entre tous les gouvernements, entre tous les honnêtes gens.
Quelques juifs ont été arrêtés en Volhynie ; on parle de correspondances criminelles, de projets séditieux, d'associations secrète= ; des rumeurs et des exagérations populaires, dignes du moyen âge, se mêlent aux soupçons de l'autorité. Il a été question, dans le vulgaire, de vivres empoisonnés, de complots contre toute la population chrétienne. Le fait est que les juifs de ces contrées sont mécontents, se trouvent mal traités, privés de justice. Pendant la guerre de Pologne, et depuis l'occupation, les rudesses militaires ont, comme il arrive toujours, porté de préférence sur les juifs. Néanmoins, comme ils ne peuvent concevoir aucun espoir de délivrance, et comme ils sont, plus que toute autre population, condamnés à la soumission et à la patience, je doute beaucoup qu'il entre dans leur esprit des pensées révolutionnaires. La tristesse de leur sort n'est pas nouvelle et ne les a
croire, quelque nouvelle catastrophe se prépare. Vous ne sauriez croire combien est grande la haine que ces frénétiques portent à Louis-Pliilippe, et je crains bien que ce souverain ne finisse ses jours sous le poignard des assassins.
o08 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.
jamçds entraînés à de tels projets, incompatibles avec leur situation.
DU COMTE MOLE
Paris, 18 décembre 1836.
Cher ami, vous ne pouvez vous faire une idée, même approximative, de la vie que je mène. J'ai voulu répondre à M. Guizot, qui prétendait que si je m'appelais le président, c'est qu'il l'avait bien voulu. J'ai pris la première place et je puis vous affirmer que nul n'a été depuis six ans le premier, au point où je le suis maintenant. Il y a à cela, j'ose le dire, profit pour le pays, car j'empêche bien des fautes, j'aplanis plus d'un obstacle, et surtout je calme bien des irritations. C'est peut-être au prix de ma santé ; je ne reste au lit que cinq heures et ma journée d'affaires ne finit qu'à minuit. Depuis que je suis ministre, je n'ai pas marché une fois. Le ciel, jusqu'ici, soutient mes forces et mon courage, je ne lui demande que de sortir du pouvoir plus considérable et plus respecté. Après cela, j'aurai le droit de me reposer et ne songerai plus qu'à \ieillir et mourir en paix.
La' session, ù son début surtout, s'annonce devoir être rude. S'il faut juger du rôle que M. Thiers y prendra par sa conduite et son langage actuel, ce rôle sera actif et celui d'une opposition à outrance à M. Guizot et par conséquent au cabinet. Aujourd'hui il professe plus haut que jamais son système d'intervention contre don Carlos, dût-U entraîner la. guerre, et l'alliance de principe avec l'Angleterre dût-elle devenir hostile à tous les gouvernements dont le principe
est différent. Il rallie sous son drapeau une phalange parlante considérable, Berryer, Barrot, Mauguin, Dapin, Sauzet, Vivien, Dufaure, etc. L'intrigue anglaise recrute pour lui avec activité et intelligence par M. Ellis, qui agit ici à visage découvert. Le désastre de Constantine sera exploité; Clausel, si ■compromis, nous ménage et je crois que nous sommes si bien couverts par notre correspondance avec le maréchal que je crains peu le résultat pour nous. En définitive j'ai confiance et surtout volonté inébranlable de rester, à moins de circonstances que nous ne puissions plus maîtriser.
Je ne m'étonne pas du silence que gardent avec vous mes deux collègues doctrinaires (1). Il me restait encore beaucoup à apprendre sur cette famille d'esprit, c'est une singulière variété de l'espùce humaine : l'égoïsme pohtique y est porté à un degré qui ne laisse plus que fort peu de place pour la justice, la sympathie, la vérité.
Je me suis repris à Adngt fois pour vous écrire ce peu de lignes; je ne parviens a. les terminer qu'en faisant attendre l'aide de camp que Clausel m'envoie et ajournant une conférence que ce fameux M. Meeus, agent de la Belgique, est venu chercher pour le chemin de fer de Paris à Bruxelles.
Adieu, très cher ami, puisse le ciel nous accorder Votium cum dignitale bientôt et l'un près de l'autre. Je recueille ce que vous m'écrivez sur un léger changement de langage autour de vous, sans en tirer trop de conséquences. Attendez-vous à voir l'Angleterre entrer dans des voies raisonnables à l'égard de
(1) MM. Guizot et Duchàtel. c. b.
TEspagne si nous l'emportons nettement sur M.Thiers à la Chambre ; si, au contraire, Ellis et Thiers étaient les plus forts, il faudrait s'attendre à tout, mais cela ne sera pas, j'oserais m'y engager. Adieu encore.
AU COMTE M OLE
Saint-Pétersbourg, 20 décembre 1836 (1).
Monsieur le comte,
Les détails que Votre Excellence a bien voulu me donner sur l'état actuel du gouvernement autrichien (2) ont été pour moi du plus haut intérêt, et j'en avais d'autant plus besoin que j'avais eu déjà quelques indications à ce sujet. M. de Nesselrode paraît s'en inquiéter peu ; quoiqu'il soit loin de manquer de pré- Aoyance et de perspicacité, personne ne se montre plus persuadé qu'à chaque jour suffit sa peine. Il s'occupe de l'affaire du moment; H en parle lorsque c'est indispensable, se félicite de tout ce qui n'exige ni action ni explication actuelles; et comme, dans la situation présente de l'Europe, aucun gouvernement ne pourrait avec prudence chercher activement la solution d'aucune difficulté, cette poUtique n'est point mal habile. Une ou deux fois, j'ai essayé de mettre la conversation sur l'Autriche : il convenait de ce que je lui disais et nous en restions là. Sir Frederick Lamb(3j atransmisles mêmes informations à son gou-
(1) Dépêche officielle >'" 40.
(2) Voir à l'appendice p. o71, une dépêche du comte de Sainte-Aulaire communiquée par le comte Mole à M. de Barante. c. b.
(3) L'ambassadeur d'Angleterre à Vienne, c. b.
vernement, et lord Durham m'a répété presque les expressions de la dépêche de M. de Sainte-Aulaire. Il ajoute que le cabinet de Berlin, plus prévoyant et intéressé de plus près que le cabinet russe, en conçoit déjà quelque inquiétude pour l'avenir. Depuis vingt ans sa politique a consisté avant tout dans une franche et intime union avec l'Autriche, et s'il devenait difficile de mettre en commun la sagesse des deux cabinets, de convenir toujours d'un même plan de conduite, de s'entendre sur tout ce qui doit être fait ou dit, ce serait une situation nouvelle. Aussi lord Durham me disait-il, probablement d'après les conjectures de lord Palmerston et de lord WilUam Russell, que le cabinet de Berlin, auparavant assez aigre et malveillant pour l'Angleterre, changeait tout doucement de façon et de langage, préparant ainsi un rapprochement que l'avenir peut rendre nécessaire. Je n'ai aucun moyen de vérifier cette observation peut-être conjecturale ; Bresson l'aura sûrement faite aussi, à supposer qu'elle porte sur quelque réaUté.
Lord Londonderry est toujours fort bien reçu et soigné par l'empereur, sans que j'aie heu de voir dans cet accueil aucune signification pohtique. Lord Londonderry a ser^i avec un grand éclat de bravoure dans les armées russes en 1812; il retrouve ici des compagnons d'armes; il se présente sous un aspect tout militaire qui lui plaît et qui convient beaucoup à la cour de Russie; lorsqu'il parle de politique, c'est uniquement des affaires intérieures d'Angleterre. J'ai toujours de bons rapports avec lui; son langage quant à la France n'a aucune teinte de malveillance. Il s'exprime sur le roi, sur la sagesse et la fermeté de son gouvernement, dans des termes d'approbation et même de louange.
C'est une satisfaction habituelle pour moi que d'écouter de tels propos. Le comte OrlofT, aide de camp de l'empereur et presque son ami, l'homme à qui il accorde sûrement le plus de confiance, vient dépasser deux mois à Genève. Il me disait que, traversant une partie de l'Europe, il avait été frappé du calme et presque de la sécurité qui, dej)uis un an, s'étaient introduits dans les esprits : « C'est à la sagesse et à la fermeté de votre roi, que tout cela est dû, » ajoutait-il.
Ni le prince Soutzo ni le comte de Lerchenfeld n'ont été chargés de rien communiquer à M. de Nesselrode sur la retraite possible de M. d'Armansperg, et le choix de M. de lludhart pour lui succéder ; on n'en sait rien ici que par les journaux et les lettres particulières. Je pense que la Russie ne mettra aucun obstacle direct à la confiance que le roi Othon voudrait accorder à M. de Rudhart; mais sans doute elle n'approuvera point cet essai d'une seconde administration bavaroise. Au dire de tous ceux qui connaissent la Grèce, elle présente si peu les éléments nécessaires à un gouvernement représentatif, que le mot libéral, appliqué à la forme des institutions politiques, n'a pas une signification réelle à Athènes. On ne manifeste ici à cet égard aucune émotion; la question qui fait le sujet de mes conversations avec M. de Nesselrode, le prince Soutzo et le comte de Lerchenfeld est. tout simplement celle-ci: « Pourra-t-on réussir à donner les habitudes allemandes à l'administration de la Grèce? L'esprit allemand, si régulier, si peu flexible, si systématique, pourra-t-il sympathiser avec les Grecs et exercer sur eux une heureuse influence ? » On ne le pense pas, et s'il était permis
d'avoir une opinion sur ce qu'on ne connaît pas, je dirais que cola me paraît vraisemblable. Encore récemment j'ai appris que. le roi Olhon avait engagé un des plus savants et des plus respectables professeurs d'Allemagne, M. Brandes, à quitter pour deux ans l'Université de Bonn, afin de venir régler l'instruction en Grèce, C'est donc un plan général de conduite, et peut-être serait-il bon de ne pas l'adopter avant de s'en rendre compte ot de prévoir ses effets probables. M. de Nesselrode dit et semble croire sincèrement qu'il vaudrait mieux chercher dans la Grèce môme les hommes qui doivent la gouverner et la développer. Aucun nom propre ne m'a jamais été prononcé comme personnification de cette opinion ; je n'ai pas lieu de supposer qu'elle soit un moyen d'amener au pouvoir des hommes dévoués à la Russie et obéissant à son influence.
DE M. BRESSON
Berlin, 24 décembre 1836.
Et d'abord, que je m'afflige avec vous du désastre de Constantine! Il ne manque pas ici de gens qui s'en frottent les mains. Il en sera de même où vous êtes. C'est maintenant une conquête qu'il faut achever coûte que coûte : l'honneur de nos armes y est attaché. Mais vous qui avez tout lu, tout étudié, tout approfondi, avez-vous jamais rien trouvé dans l'histoire de plus mal conçu de plus imprudemment conduit et exécuté que cette malheureuse expédition ? Je trouve que chaque mot du propre rapport du maréchal Clausel lui fait son procès. Toutes mes correspon- V. 33
dances de Paris ne laissent aucun doute sur la justification complète du ministère devant les Chambres. La première attaque, qui devait porter sur l'Espagne, portera sur l'Afrique. La position personnelle de M. Mole est très bonne. 11 est très agréable au roi et au corps diplomatique, et il a dans le pays de la popularité. Le roi a dit à quelqu'un (mais ceci tout à fait pour vous) : « Qu'il était très mécontent de la ligne politique violente et passionnée sur laquelle se plaçait M. Thiers; que, s'il parvenait à renverser le ministère actuel, il ne travaillait pas pour lui-même; que les Chambres seraient plutôt dissoutes; et qu'on ne se laisserait pas entraîner à une guerre inutile, dangereuse et inféconde. » .M. Thiers trompe toutes les prévisions, tous les vœux de ses amis. 11 s'alUe à des gens qu'il n'estime pas — c'est un mauvais calcul. — Allons-nous recommencer les fautes des royaUstes sous la restauration et nous perdre par nos propres divisions?
Depuis le séjour des princes à Berlin, nous avons gagné beaucoup de terrain. Le roi est parfait, et ce rapprochement de la France et de la Prusse est très favorablement accueilh par l'opinion pubUque.
Mes rapports avec M. de Ribeaupierre sont excellents. Je vous prie de le dire à M. de Nesselrode, qui nous a rapprochés, il y a trois ans.
La mort de Charles X n'a amené ici aucune manifestation dont nous puissions prendre ombrage. Elle est pour le parti un coup dont il ne se relèvera pas, quoique, en ce moment, il crie bien haut pour en im poser sur sa détresse.
AU COMTE MOLE
Saint-Pétersbourg, 29 décembre 1836 (1).
Monsieur le comte,
11 est question depuis quelques jours d'an changement de personnes qui, en apparence, du moins, aurait une certaine gravité.
Lorsque le prince Kotchoubey mourut, il y a trois ans, l'empereur fut embarrassé pour lui trouver un successeur dans la charge de président du conseil de l'empire, qu'il avait remplie avec une haute distinction, et à laquelle il avait acquis une importance qu'elle doit nécessairement avoir lorsqu'elle est occupée par un homme capable et considéré. En effet, le conseil de l'empire a quelque analogie avec ce qu'était le conseil d'État en France sous le régime impérial. L'empereur Alexandre, à l'époque où il admirait beaucoup Napoléon, avait donné à cette institution une forme et des attributions aussi pareilles que le permettent les énormes dillerences des deux, pays. Toujours est-il que le conseil de l'empire et les comités dont il se compose discutent habituellement les projets des ministres, et peuvent contrôler leur administration. Comme l'empereur ne le préside point, comme sa facilité d'esprit, son goût pour les affaires, sa ferme volonté de bien accomplir ses devoirs de souverain ne le portent nullement à la connaissance des détails, au positif des choses ; comme il se borne à donner la direction générale, à signifier ses intentions, à veiller sur leur accomplissement, un
(1) Dépèche officielle N" 41.
516 SOUVENIRS Dl" BARON DE BARANTE.
président du conseil de l'empire peut se trouver, pour ainsi dire, le chef de l'administration et le premier personnage de l'Ëtat.
L'opinion désignait pour ce grand offlce le général Wasilitcliikow : c'est un des hommes les plus considérés de l'empire. Il a fait la guerre avec distinction; sans ambition, sans vanité, d'un patriotisme sincère et grave; ses conseils, en toute occasion importante, sont écoutés et demandés; l'empereur fait de lui le plus grand cas, mais il ne recherche point une faveur de courtisan ; seulement, lorsqu'il croit utile d'émettre un avis ou de faire connaître son opinion, il se fait un devoir d'aller cliez l'empereur et de lui parler avec francliise et gravité.
Le général Wasilitchikow ne voulut pas être président du conseil; il représenta que, pour occuper ce posle, il fallait avoir la connaissance expérimentée des affaires et de l'administration ; que les lumières du bon sens n'y suffisaient point, et qu'ayant été seulement militaire, il se jugeait incapable de remplir cette haute fonction.
Sur ce refus, M. de Nowossilzoff fut nommé. Son nom est mêlé aux souvenirs de la diplomatie, et aux grandes affaires qui précédèrent la paix de Tilsitt. Gomme il passait pour appartenir au parti anglais, il perdit tout crédit pendant l'alUance avec la France. Après le congres de Vienne, l'empereur Alexandre le donna pour principal conseiller à son frère Constantin, dans le royaume de Pologne, M. de Nowossilzoff est un homme instruit, spirituel, fm, mais il est difficile d'être plus dénué de considération. Sa rie privée a été crapuleuse; ses relations pécuniaires sans délicatesse, son caractère n'a aucune élévation: il
est obséquieux jusqu'à l'humilité, et en même temps peu loyal. Il s'est fait détester en Pologne ; on lui reproche de n'avoir nullement su prévoir la révolution, que lui, avec quelque apparence de raison, rejette sur les fautes personnelles du grand-duc Constantin.
Occupée par M. de Nowossilzoff, la place de président du conseil de l'empire s'est trouvée fort abaissée ; la chose est au point qu'elle ne saurait guère se prolonger; lui-même le voit bien, et parle de sa retraite en alléguant son âge qui est avancé et sa santé qui est mauvaise.
L'empereur hésite, dit-on, pour son successeur entre deux hommes qui appartiennent à des nuances d'opinion sinon opposées, du moins différentes.
L'un est le comte Stroganoff; il a pour ainsi dire passé toute sa vie dans des missions diplomatiques, et s'y est révélé sous des rapports avantageux. Son caractère est doux, ses manières faciles et distinguées; sa famille est nombreuse et bien placée à la cour et dans le gouvernement; c'est un homme aimé et estimé. Ses opinions sont modérées; il connaît l'Europe et n'a rien de tranché dans ses préférences pohtiques, soit dans les relations extérieures, soit dans le gouvernement intérieur. S'il était choisi, le conseil de l'empire aurait un président aimé et considéré, mais il n'y aurait aucune raison de supposer un cliangement quelconque dans la marche des affaires. Comme le comte Stroganoff vient d'être nommé grand échanson, on suppose que l'empereur ne s'est pas arrêté à l'idée de le faire président du conseil.
L'autre candidat, dont on m'a assuré que les chances devenaient de jour en jour plus probables, est le comte Tatitscheff , ambassadeur de Russie à
f)18 SOUVENIHS nu BARON DE BARANTE.
Vienne, en congé depuis quelques mois. Votre Excellence a sans doute souvent ouï parler de lui. C'est un homme qui, par ses manières et sa tournure d'esprit, par ses qualités et ses défauts, semble ne pas appartenir au temps présent. Diplomate et courtisan à la façon du comte Markoff ou du comte Panin, que nous avons vus en France il y a plus de trente ans ; malveillant, dédaigneux, sarcastique ; de peu de conversation, ne sachant guère écrire une lettre, mais [lourtant d'un jugement ferme et fin; n'ayant pas ra]iparence empressée, le zèle d'obéissance, le besoin de plaire au Maître que montrent les générations nouvelles, mais au fond tout aussi courtisan. Son nom est des plus anciens de la Russie, mais sa famille est peu nombreuse, et, comme il a constamment vécu à l'étranger, il est ici peu recherché et même peu connu. Ses opinions en politique sont, au su de tout le monde, plus tranchées qu'il n'est commun à Saint-Pétersbourg. Il aplus que personne cequ'onappelle la politique russe, c'est-à-dire le projet de s'isoler autant que possible de l'Europe occidentale, d'en éviter les influences, d'en reculer le contact et de s'occuper exclusivement du développement intérieur de l'empire, en prenant soin de lui donner une civilisation prise de son propre fonds et qui n'emprunterait rien à l'esprit européen. On entend souvent exprimer ces idées-là, ou, pour parler plus exactement, il y a ici tout un assortiment de lieux communs sur ce texte. Il est possible que l'empereur incline en ce moment de ce côté et se décide à choisir le comte Tatitscheff; ce qui le ferait croire; c'est que le comte Orloff passe pour agir en ce sens : ce qui A'eut dire qu'il aperçoit que l'empereur y est porté. Le général
Wasilitchikow, grand partisan de la politique russe, pousse aussi à la nomination du comte Tatitscheff. A supposer qu'il devienne président du conseil, je doute qu'il en résulte un changement notable dans la conduite des affaires. La situation intérieure et extérieure de la Russie n'étant modifiée dans aucune de ses circonstances, le comte Tatitschefï", pas plus que nul autre, n'apportera point une détermination assez énergique pour détourner le cours naturel des choses. Sauf quelques phrases qui pourront être différentes, quelques manifestations au début, le lendemain ressemblerait beaucoup à la veille. Les relations commerciales de la Russie avec l'Europe subsisteront et iront toujours en s'accroissant par le développement de son industrie intérieure ; l'instruction et le goût du bien-être continueront à se répandre, ainsi les rapports aA'ec l'Occident se multiplieront. La vanité des Russes, celle du comte Tatitscheff tout le premier, craindra, comme auparavant, la réputation de barbarie, et ils aimeront toujours l'approbation et les louanges venues du dehors. Qudut aux affaires étrangères, elles suivront aussi le même train. L'Allemagne est plus loin que jamais d'accepter le protectorat et la dictature de l'empereur de Russie ; la Prusse et l'Autriche sont des alliées sincères ; une conformité d'opinions gouvernementales, une communauté d'intérêts quanta Pologne garantissent celte union, mais là finit toute influence réciproque. Chaque cabinet a sa politique indépendante sur les points qui ne sont pas communs. L'empereur sait maintenant au juste la portée de cette alliance ; telle qu'elle est, il faut la conserver, et l'on a vainement essayé d'en tirer des conséquences plus amples. Ceci étant, il n'y a pas
moyen de songer à se brouiller avec nous d'une façon éclatante, et des ménagements sont nécessaires ; ils sont gardés, et peu nous importe que ce soit avec un pou plus ou un peu moins de malveillance, pourvu qu'elle soit voilée par les égards qui nous sont dus. Si je veux chercher sur quels points des modifications pourraient être aperr^ues, et quelles sont, au moment actuelles les vues pratiques de la politique appelée russe, il paraît d'abord que le sort de la Pologne serait aggravé, et qu'on marfherait d'une façon plus systématique et plus rude à en faire une province russe en abrogeant toute séparation politique et en travaillant ouvertement à effacer les différences de religion, ou même de langue. Un certain nombre d'hommes politiques, quelques-uns même assez éclairés, sont préoccupés d'une crainte que je ne crois point fondée, mais qui est jusqu'à un certain point spécieuse. L'alliance qui s'était momentanément établie en Belgique entre les opinions révolutionnaires et le clergé, alliance dont la Pologne a offert aussi plusieurs symptômes, leur semble plus qu'un fait passager et accidentel; les efforts de l'abbé de Lamennais, les phrases employées quelquefois par nos républicains, la facihté avec laquelle l'esprit allemand unirait les idées de liberté et de religion, sont autant de circonstances qui sont pro" duites à l'appui de ces inquiétudes. De là une intolérance encore sourde et timide, mais dont les populations catholiques de l'empire ont parfois des preuves. Cette intolérance ne pro\'ient pas d'une inspiration " reUgieuse ; l'empereur et ceux de ses ministres qui le poussent dans cette voie n'ont rien d'ardent ni de passionné dans leurs croyances et ne reçoivent pas
l'influence du clergé; ils agissent par une vue politique, relative surtout à la Pologne, mais plus générale.
Si on écoutait le parti russe, le désir de fusion complète, l'abolition de toute autre nationalité ne se bornerait pas à la Pologne. On agirait dans le même sens, quoique par des moyens plus doux, sur les provinces Baltiques. Outre le projet de donner à l'empire une plus compacte unité, outre la malveillance des Elusses contre leurs compatriotes allemands, ce travail dans les provinces Baltiques serait encore inspiré par l'esprit de précaution contre un avenir qu'on prévoit avec aversion. Il est habituel, à Saint-Pétersbourg, de blâmer la conduite du gouvernement prussien, de déplorer les germes de révolution que, depuis vingt ans, il sème avec imprudence. La Landœehr, les institutions municipales, le complet affrancMssement des servitudes territoriales passent ici pour des fautes graves dont la Prusse et l'Europe porteront la peine. « Quand il y aura des Chambres à Berhn et la liberté de la presse à Mœmel, notre situation intérieure ne sera plus la même, » dit-on.
A plus forte raison, les hommes qui professent ces opinions s'opposeraient aux mesures dont il est souvent question pour préparer de loin ou successivement un changement dans la condition des paysans. Ce n'est pas que personne imagine le maintien indéfini du servage : chacun, de quelque opinion qu'il soit, répète sans cesse que l'avenir delà Russie dépend du passage indispensable, en un temps donné, des serfs à la liberté. Mais comme c'est réellement un problème dont la solution présente beaucoup d'embarras et de difficultés, les projets varient beaucoup, et ceux du
parti russe seraient assurément les plus difïérés et les plus lents.
Je suis entré dans tous ces détails afin d'expliquer pour quels motifs je suppose qu'une plus grande influence accordée par l'empereur au A'ieux parti russe n'aurait que peu defîets, ainsi quil arrive toujours, lorsqu'on veut mettre en action des idées, ou plutôt des sentiments contraires au progrès nécessaire des choses et s'opposer à un avenir iné\àtable. En de telles circonstances, les uns comme les autres sont contraints à régler de leur mieux ce qu'il n'est pas en leur pouvoir d'empêcher. D'ailleurs, l'empereur n'est pas un homme sur qui on puisse prendre de l'ascendant ni qui subisse une influence directe ou personnelle; ce qu'on lui dit ne modifie jamais ses idées complètement ni tout d'un coup. Or, si jusqu'ici il n'a point appartenu au parti russe, il ne l'adoptera point aveuglément et dans son entier, même lorsqu'il aura approché de lui l'homme qui, dit-on, en professe le plus les aspirations.
11 est question aussi de M. Speranski pour la présidence du conseil de l'empire; mais ce choix est peu probable. M. Speranski n'a pas une situation importante ; lils d'un pauvre prêtre de campagne, il doit sa fortune uniquement à son mérite et à la faveur de l'empereur Alexandre. Il a des ennemis et des envieux ; s'il obtenait la préférence, elle pourrait être regardée comme signe d'une dii-ection presque opposée aux idées du comte ïatitscheff. M. Speranski, connu surtout par son grand traA^ail de la Collection des lois, qui a doté l'empire d'un code complet, passe pour un des hommes les plus occupés d'améliorations et du perfectionnement de la législation.
SEI'Tl^MBRE ^836-AVRIL 183". 523
Deux dispositions généralement considérées comme raisonnables et bienfaisantes ont signalé, il y a peu de jours, la fête de l'empereur.
Tout soldat, en passant sous les drapeaux, devient homme libre et sa postérité est libre ; mais tous les (ils de soldats doivent être soldats aussi. Un nombre considérable de ces fils de soldats, trente-six mille environ, sont élevés par l'État et reçoivent une instruction qui les rend capables de devenir sous-officiers ou de recruter cette nombreuse population de copistes, dont se remplissent les ministères et toutes les administrations de l'empire. Le dernier oukase laisse aux veuves de soldats et aux soldats estropiés, un de leurs enfants pour soutien de la famille.
L'autre oukase atiribue aux sous-ofliciers et soldats qui feront partie des camps de manœuvres, un supplément de rations en viande et eau-de-vie. Déjà il était accordé aux garnisons des principales villes de l'empire. Ce sera un assez grand accroissement de dépense.
C'est ainsi que chaque jou!% plus soigneuse et plus régulière, plus soucieuse des besoins de la population, et du goût de bien-être qu'éprouvent toutes les classes, chacune selon sa mesure, l'administration de l'empire voit augmenter les dépenses. Sans doute le revenu s'accroît, mais il est incertain que ce soit dans une proportion aussi rapide, de sorte que le ministre des finances et plusieurs de ses collègues ont cru nécessaire de proposer à l'empereur une réduction considérable de l'état militaire. Le budget de la guerre absorbe environ la moitié du revenu ; comme en même temps les travaux publics sont d'année en année poussés avec plus d'activité et entrepris en
o24 SOUVENIRS DU BAHO.N DE BARANTE,
plus grand nombre, le moment arrive de prendre une résolution quant aux finances; il faut, ou accroître les revenus, ou diminuer certaines dépenses. Il en est une qui ne comporte aucun dégrèvement. Les. appointements des employés sont tellement modiques qu'ils doivent vivre dans la misère ou chercher un supplément de ressources dans la plus honteuse vénalité ; aussi est-elle pour ainsi dire de droit commun en llussie; personne ne le nie, c'est un mal auquel on se résigne tout en le déplorant . Toutefois, si l'on veut établir dans l'administration le bon ordre de plus en plus nécessaire à mesure qu'elle se développe et se complique, si l'on veut voir régner une justice intégre, ce ne peut être qu'en donnant aux employés les moyens de mener une existence convenable. C'est ce que chacun répète, c'est ce que l'empereur sait. Quelque puissante que soit cette considération, il est peu probable que l'armée soit diminuée, les inclinations et les idées de l'empereur sont de plus en plus contraires à une détermination semblable ; il croirait sa puissance déchue s'il avait moins de soldats.
Si on ne retranche rien aux dépenses, il est indispensable d'augmenter les revenus. Je suppose que ce motif plus que tout autre a décidé une revision du tarif des douanes. Avant peu de jours ce travail aura reçu la sanction de l'empereur et sera converti en règlement. Sans renoncer au système de protection pour l'industrie intérieure, en continuant à s'y conformer sans mesure et sans discernement, on diminuera quelques taxes et l'on renoncera à peu près à toute prohibition absolue. Notre commerce avec la Russie est si peu étendu que, sans doute cette
mesure n'a guère d'importance pour nous. L'Angleterre, qui dirige vers les ports de l'empire douze ou quinze fois plus de vaisseaux que nous, recueillera quelques avantages de cet abaissement des tarifs. J'ai ouï dire que les toiles de colon peintes venues d'Angleterre soutiendraient maintenant la concurrence avec les toiles russes. Ce n'est pas assurément pour complaire aux Anglais que le tarif est modifié ; mais le cabinet de Saint-Pétersbourg profitera de l'occasion pour se faire valoir auprès d'eux et lord Durham aime à y laisser voir son influence. Il ne paraît pas que quoi que ce soit dans ces modifications indique le désir d'effacer ou de diminuer les dissentiments qui s'opposent au renouvellement du traité de commerce avec la I*russe. J'ai appris l'autre jour à M, de Liebermann la prochaine publication de cet oukase, il ignorait même qu'on s'en occupât. Nos commerçants français supposent que les objets de modes et de nouveautés, qui étaient ou prohibés ou excessivement taxés, pourront dorénavant avoir un débit plus étendu. Il n'est pab impossible, m'a-t-on dit, que les toiles peintes de Mulhouse trouvent accès; j'en doute beaucoup. Lorsque l'oukase aura été publié je m'empresserai de l'adresser à Votre Excellence, avec des informations plus positives.
Nulle dépèche ministérielle n'a encore annoncé nia M. de Nesselrode, ni aux ministres de Bavière et de Grèce, les déterminations du roi OUion sur M. d'Armansperg et sur M. de Rudhart ; mais les correspondances particulières ont donné quelques détails de plus. 11 paraît que M . de Rudhart n'aurait ni le titre nile pouvoir de chancelier, ce qui serait évidemment très sage. Si, au lieu d'entrer dans les conseils de la Grèce,
526 SOUVENIRS DU lîARON DE BARANTE.
il était ministre accrédité du roi de Bavière, ses avis auraient la même utilité et se balanceraient dans leur influence avec les avis des ministres des trois puissances; en même temps, les Grecs n'auraient pas le chagrin d'être gouvernés par un Allemand. Le prince Soutzo, assez sérieusement opposé à. M. d'Armansperg, me disait que si on voulait donner à celui-ci un Bavarois pour successeur, il valait mieux s'en tenir à lui ; car du moins il commençait à connaître le pays et avait acquis une expérience que n'aurait pas M. deUudhart. On ditaussi queM. deHudhart parle à peine le français : c'est un grave inconvénient, notre langue étant le lien commun entre les hommes de nations diverses qui s'occupent des alï'aires de la Grèce.