FIN DU TOME PREMIER
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Je n'ai point connu Sieyès, je ne me suis jamais trouvé dans le même salon que lui, mais j'en ai beaucoup entendu parler par des personnes qui avaient pu et su le juger: madame de Staël, M, Constant, M. de Talleyrand, M. Boissy d'Anglas. C'était un homme d'un prodigieux orgueil, toutefois cet orgueil ne le rendait pas gouvernable par des flatteurs. Personne n'a jamais eu d'influence sur lui. Il avait une grande portée d'esprit, sa vue était pénétrante et hardie, elle atteignait sans trouble le but le plus éloigné, mais il y arrivait par logique, par l'habitude et le goût des théories plutôt que par l'observation, l'expérience et la pratique. Ses idées ne lui suscitaient ni résolutions ni projets, il n'avait nul courage, le moindre péril
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l'effrayait, la moindre difficulté le rebutait. Prendre de la peine pour exécuter un plan, même pour l'exposer, lui était ennuyeux, il voulait qu'on le comprit à demi mot et qu'on se mît avec zèle en besogne après avoir écouté l'oracle. 11 aimait ses aises, son repos, avec sybaritisme. Il se rendit ccjmpte dès la première heure, et mieux que personne, de la révolution. Elle était à ses yeux un renouvellement complet de la société, et non pas l'installation de telle ou telle forme de gouvernement. 11 n'avait aucun goût pour la liberté, et il était assez porté à la croire incompatible avec la nécessité d'établir et de régler cette société nouvelle qu'il concevait plus aristocratique que démocratique ; mais cette aristocratie devait être également moderne. Que faire pour marcher vers ce résultat? Quelle organisation donner à la France révolutionnaire? C'est ce que Sieyès ignorait. Sur ce point, ses idées étaient chimériques jusqu'au ridicule, comme on le vit lorsqu'il eut à s'occuper des constitutions de l'an III et de l'an VIII.
M. Boissy d'Anglas m'a relaté une anecdote qui peignait à la fois et lui et Sieyès. Dans les derniers jours de la Convention, au moment où entrait en fonctions le gouvernement directorial, existaient beaucoup de petits clubs, de coteries assez peu nombreuses représentant les nuances fort multipliées de l'opinion qui, au 13 Vendémiaire, avait ruiné les espérances d'une contre-révolution. Un de ces clubs s'assemblait dans un des salons de l'hôtel de Noailles, rue Saint-Honoré, sur l'emplacement où passe aujourd'hui
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la rue d'Alger. Cet hôtel était alors propriété nationale; plusieurs comités de la Convention y avaient leurs bureaux et leurs salies de réunion. Un soir, un certain nombre de membres de cette assemblée s'entretenaient des circonstances du moment. Sieyès insistait sur les difficultés qui menaçaient le nouveau gouvernement et de la nécessité de lui conférer un pouvoir fort, il parlait surtout de l'impossibilité de supporter la liberté de la presse. Pendant qu'il s'animait en élevant la voix on remarqua que, dans le salon voisin où siégeait un club, toute conversation et tout discours avaient cessé. Les membres de cette réunion, n'ignorant pas de qui les séparait une seule porte, se pressaient derrière pour entendre Sieyès. Sieyès se tut aussitôt, et Boissy d'Anglas prit la parole pour lui répondre. Il dit sur ce texte, aussi bruyamment que possible, tout ce qui pouvait venir à la mémoire d'un honnête libéral qu'il était. Quand il eut fini, et comme on sortait, Sieyès s'approcha de lui et lui murmura : « Tu es aussi par trop bête! » Voilà ce que me racontait M. Boissy, pour me prouver que Sieyès n'aimait pas la liberté, et lorsqu'il me rapportait cette petite histoire, il était lui-même sénateur et commissaire extraordinaire de l'empereur à Nantes, tout disposé à des actes d'autorité où la liberté aurait été peu respectée.
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M. Benoist était alors chef de la première division. Les ministères avaient à cette époque un mécanisme peu compliqué et beaucoup moins d'employés que depuis. Ce qu'il y existait alors d'administration se concentrait dans la division de M. Benoist. Il était d'une famille de magistrature et ses premières études furent dirigées en ce sens. Il avait épousé mademoiselle Laville-Leroux, tille, autant que je puis m'en souvenir, de M. Laville-Leroux, ministre des finances au 10 Août. C'était vers le temps de 1792. Ils n'avaient plus de fortune ni l'un ni l'autre. M. Benoist travaillait au Moniteur avec M. Maret, faisait des traductions, menait la vie moitié littéraire, moitié politique, d'où se sont élevés plusieurs hommes qui, depuis, se sont fait de grandes positions. i\I. Benoist, un instant attaché au département des affaires étrangères, eut une mission à Londre, un peu après le 10 .\oût. Je crois qu'il fut ensuite dans les bureaux du comité de salut public, en compagnie de plusieurs autres fort honnêtes gens. Us trouvaient là un asile et une ressource, et les gouvernants d'alors les y gardaient comme utiles. Mais vers la fin de 1793, M. Benoist, compromis dans quelqu'une des intrigues ou conspirations du baron de Batz, quitta la France pour se réfugier en Suisse pendant les derniers temps de la Terreur. Il rentra à Paris où,
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jusqu'au 18 Brumaire, il vécut de sa plume et du pinceau de sa femme. Tous les deux parlaient assez gaiement de ce temps de misère et de travail. M. Benoist avait tout le caractère de la vie qu'il avait menée : homme d'esprit et surtout aimant l'esprit; instruit, écrivant bien, avec facilité, correction et bon goût, ayant aussi le sens des affaires et y apportant beaucoup de justesse et de clarté. Ses manières étaient fort convenables, et d'un homme de bonne compagnie. II dînait tous les jours hors de chez lui, mais il revenait exactement dans le salon de sa femme. Pendant qu'il était obligeant et utile h moi et k d'autres, il ne réussissait à rien pour lui-même; ses amis, ses contemporains, les hommes de sa position, devenaient ministres ou conseillers d'État, tandis qu'il demeurait un commis. Il le voyait bien, mais n'en souffrait pas assez. Son train de vie habituel, beaucoup d'occupation le matin et le soir, le plaisir de la conversation et de la société, lui donnaient de la dislraclion et de l'insouciance. Il croyait qu'on avait inspiré à l'empereur quelques préventions contre lui et peut-être en était il ainsi. J'ai toujours été persuadé que c'était une complète injustice. Ses amis puissants n'étaient point de chauds protecteurs et oubliaient un peu l'ancienne égalité.
En 1814, il n'eut point de regrets de la chute du gouvernement impérial qui ne l'avait pas bien traité. D'ailleurs ses amitiés et ses opinions le portaient vers le parti libéral modéré, où se forma d'abord le gouvernement provisoire. M. Benoist fut même pen-
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dant quelques jours commissaire au département de l'intérieur. Mais la position de M. Benoist changea à l'avènement de l'abbé de Montesquiou; ce dernier s'entoura des hommes pour qui il avait de l'amitié ou de la conûance. M. Royer-Collard, M. Becquey, M. Guizot, M. Jourdan furent ses conseillers intimes. M. Benoist n'était point connu de cette coterie, qui était dès lors, et même plus que par la suite, dédaigneuse et exclusive. Toutefois on voulut avoir des égards pour lui. Il reçut le titre de conseiller d'État et fut directeur général de l'administration des départements et des communes. De sorte qu'on semblait placer en situation inférieure un homme capable et éprouvé, en même temps qu'on lui confiait l'attribution la plus importante.
Au 20 mars 1815, M. Benoist se relira en Anjou dans sa terre de La Molhe, auprès de Segré. Il fut mêlé aux projets de guerre civile que formaient les gentilshommes du pays, projets qui n'eurent aucun commencement d'exécution. 11 se rapprocha ainsi d'un parti avec lequel il n'avait jamais eu de liaison. Toutefois, lorsqu'il arriva à Paris pour siéger à la Chambre de 1813, ses opinions n'étaient pas encore très arrêtées, seulement il ne témoignait aucun penchant pour les ministres du cabinet de M. de Talleyrand qui n'avaient nullement pensé à lui et ne lui avaient destiné ni offert aucune fonction active. Le cabinet de M. de Richelieu ne songea pas davantage à M. Benoist. Dès que les partis commencèrent à se dessiner, il fut visible que les ministres auraient
pour principaux défenseurs M. Pasquier, M. Royer- Coliard et les hommes dont M. Benoist avait déjà eu à se plaindre. Ils ne le recherchèrent point et il se tint éloigné d'eux. Ce fut ainsi qu'il tarda peu à peu à se trouver dans les rangs du parti ultra-royaliste. Il se fît l'ami de M. de Villèle et de M. Corbière, mais ne prit point à la Chambre une position importante. Il n'eut pas le talent de la tribune. Les discussions de politique générale ne lui convenaient point. Ses travaux et ses pensées ne s'étaient jamais tournés de ce côté; ce qu'il avait d'esprit et de capacité restait sans emploi dans une telle assemblée. En 1816, après la dissolution de la Chambre, il revint, comme tout son parti, dans un état de vive irritation. Dès la première discussion, à propos de la pétition d'une demoiselle Robert, qui se plaignait d'une détention arbitraire autorisée par une loi d'exception, votée dans l'autre session, la Chambre se livra au tumulte; les royalistes, maintenant en minorité, s'emportèrent. M. Benoist parla avec une vivacité qui offensa les ministres, surtout M. de Richeheu et M. Laine. Autour d'eux on s'empressa de leur conseiller la destitution de M. Benoist encore conseiller d'État en service ordinaire. On prétendait qu'il n'avait pas traité une question générale, -mais une question de confiance, par conséquent per sonnelle aux ministres. Puis on voulait donner un exemple de sévérité pour établir la docilité du vote des fonctionnaires. M. Benoist fut destitué : ce qui m'affligea et me parut une rigueur non pas seulement inutile, mais nuisible et peu approuvée par l'opinion I. 25
générale. Son discours était d'un ton animé, sans être précisément injurieux. M. Benoist devint donc encore plus complètement un homme de la droite, ce qui n'empêchait pas M. de Villèle de me dire quelque temps après : « Pourquoi avoir destitué ce pauvre Benoist? Il devrait être avec vous, plutôt qu'avec nous. » Désormais il s'attacha au sort de son parti. Lorsqu'à la fin de 1820, M. de Villèle et M. Corbière entrèrent au ministère sous M. de RicheUeu, ils exigèrent la nomination de M. Benoist à la direction générale des contributions indirectes, vacante depuis que j'avais été appelé à la légation de Copenhague que j'avais refusée. Malgré la difTérence d'opinions, nous étions restés bons amis : « Il n'est pas naturel, observait-il, de voir les pères succéder à leurs enfants. » Pendant les sept années qu'il passa aux contributions indirectes, il fut très obligeant pour mes recommandations et favorisa les employés à qui j'avais conservé de l'intérêt. Sa santé et son activité étaient déjà affaiblies, et son fils Denis, qui commençait à montrer ses mérites et sa rare aptitude aux affaires, l'aidait beaucoup. A la chute de M. de Villèle, on ne conserva pas M. Benoist, mais en récompense de ses longs services, on le nomma ministre d'État. Deux ans après, arriva la révolution de Juillet et il disparut complètement de la scène politique. Lorsque je revenais à Paris, soit de Turin, soit de Pétersbourg, je le trouvais fort affaissé. Il avait perdu sa femme et sa fille, madame Gochin. Je suis encore en relations amicales avec ses deux fils, que je connais depuis leur enfance. L'aîné fut d'abord placé dans les
gardes du corps de Monsieur, puis dans les gardes du corps du roi. C'était un homme honorable et sensé, d'un caractère doux et de manières polies. Son frère, dès son enfance sérieux et studieux, se prit tout à fait dans sa première jeunesse, d'admiration pour l'abbé de Lamennais, qui exerça sur lui une influence déterminante, mais loin d'avoir suivi les variations de son premier directeur, il est resté pieux et pratiquant. Lorsque commençait sa ferveur, M. Benoisl m'en entretenait quelquefois avec un peu de chagrin. 11 était gêné de le voir si zélé et si rigide. Peu d'années après, le fils avait converti toute la maison, et ses parents sont morts fort bons chrétins. Le comte Benoist d'Azy quitta l'emploi supérieur qu'il avait au ministère des finances à l'époque de la révolution de Juillet, et appliqua sa capacité aux affaires d'industrie, il y a fait une très grande fortune ; nommé député il tenait le premier rang dans l'opposition légitimiste. Aujourd'hui le voilà plus important encore à l'Assemblée nationale. Il n'est pas au bout de sa carrriére.
[Note écrite eu 1849.]
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J'ai beaucoup connu M. Auger lorsque j'étais surnuméraire au ministère de l'intérieur; il y était employé. 11 avait le goût des lettres et du mouvement d'esprit.
Ce fut un rapport entre nous. Il n'appartenait pas à la littérature sérieuse. Ses études et ses pensées ne se portaient point vers la phisolophie, Ihisloire ni l'érudition : il avait fait des vaudevilles qui n'avaient point réussi; sa vocation, et il ne l'ignorait point, n'allait pas au-dessus des articles de journaux et de la petite critique. Il était bon camarade, animé en conversation et d'assez joyeuse vie. Ses façons étaient un peu vulgaires; il ne connaissait aucunement le monde des salons et ne cherchait pas à y vivre. Lorsque j'eus quitté le ministère de l'intérieur, pour suivre une carrière qui m'éloigna de Paris, mes relations avec M. Auger se relâchèrent, mais nous demeurâmes en bons termes. Il abandonna les bureaux qui lui déplaisaient, mena complètement une vie d'homme de lettres et fit son chemin par la camaraderie qui, à cette époque, envahit la littérature : il fut l'ami de M. Etienne, de M. Jouy, de M. Royer, de M. Campenon, et arriva ainsi à l'Académie, où il finit par devenir secrétaire perpétuel. Je ne me souviens pas s'il contribua à mon élection, que plusieurs de ses amis combattirent, mais il m'en parut fort content. Devenus confrères, nous nous vîmes plus souvent et plus amicalement. Il mourut très peu de temps après. Sa mort fut déplorable. Il s'était marié à l'âge de quarante-cinq ans à une personne jeune, jolie, vive, dont il devint bientôt très jaloux. Sa vie fut troublée ; il avait des impressions profondes, ses affections étaient sincères et fortes. Après dix ans de mariage, le progrès d'une mélancolie maladive, et peut-être quelques circonstance imprévue que
je n'ai point sue, l'entraînèrent au suicide. Il disparut et, peut de jours après, on retrouva son corps dans la rivière. Il a laissé un fils. Sa veuve vint me voir quinze ans après sa mort pour me le recommander Elle était remariée depuis longtemps.
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M. Maret avait eu de nombreux succès dans ses études, il était presque littéraire. Protégé par M. de Vergennes, on le destinait à la diplomatie. Dès les premiers jours de la Révolution, il suivait avec intérêt les séances de la Constituante, et, pour sa propre satisfaction, il sténographiait les discours des orateurs, puis il offrit ce travail au Moniteu?'. D'opinions modérées, il était ce qu'on appelait alors un feuillant. Ce fut à cette époque qu'il lia connaissance avec le jeune sous-lieutenant Bonaparte. Tous deux logeaient dans le même hôtel, il eut l'occasion de lui être serviable. M. Maret, quoique devenu journaliste, ne renonça pas à la diplomatie. Nommé secrétaire de légation à Hambourg, puis à Bruxelle?, malgré ses sentiuients, il n'abandonna pas sa carrière après le 10 Août et fut appelé par Lebrun, alors ministre des affaires étrangères, à la place de directeur des affaires politiques, puis ensuite envoyé auprès de Dumouriez, qui venait de conquérir la Belgique.
A ce moment, il était encore possible d'éviter la guerre avec l'Angleterre, en renonçant à la conquête de la Hollande. Dumouriez, Lebrun et des gens raisonnables, encore membres du gouvernement, partageaient cet avis. La grande majorité de la Convention, les girondins surtout demandaient la guerre universelle et la suppression des rois. Ce fut dans ces circonstances que M. Maret partit pour l'Angleterre sans espérances de réussir; car, à supposer que Pitt désirât le maintien de la paix, la France ne la voulait pas. M. Maret en avait la certitude; mais il était heureux de profiter de cette occasion pour revoir une émigrée qu'il aimait beaucoup. C'est de lui que je tiens le récit de ce voyage. Par hasard, il fut compagnon de route d'une autre personne, appartenant à la haute aristocratie, qui allait rejoindre à Londres son mari déjà en exil. En chemin, il cul l'occasion de rendre à sa compagne un service qu'il m'a raconté, mais qu'il ne me convient pas d'écrire.
Il se trouva ainsi en bons rapports avec la société émigrée. Elle disait du bien de lui et n'entendait pas qu'on le confondît avec les autres agents français. M. Pitt, qui n'avait aucune confiance dans l'ambassade de la république et qui ne la reconnaissait pas comme représentant la France, souhaita de voir secrètement M. Maret. Il lui parla avec franchise de son désir de conserver la paix, il prévoyait avec effroi et affliction les aléas d'une guerre qui serait universelle et indéfinie dans sa durée, guerre d'extermination, où la France et l'Europe continentale épuiseraient leurs forces et leurs
finances. A celte triste prophétie, M. Maret n'avait rien à répondre, car il n'était pas autorisé à promettre que la Hollande ne serait pas envahie. Dans une seconde conversation Pilt ajouta : « Vous voyez bien que nous n'avons rien à nous dire. La Convention juge le roi et le condamnera. Il s'élèvera en Angleterre un cri d'indignation, l'accord sera établi entre les whigs et les tories. »
M. Maret revint en France pour être destitué en même temps que son ministre. Presque aussitôt il était nommé ambassadeur à Naples. La reine n'avait pas encore été traduite au tribunal révolutionnaire; il fut chargé de proposer à la cour de Naples la reconnaissance du gouvernement de la république française et de la paix. Les conditions agréées, la reine Marie- Antoinette, son fils, sa fille et madame Elisabeth, seraient délivrés et remis à leurs amis. Il est difficile de concevoir comment en juillet 1793, après le 31 Mai, lorsque la montagne toute-puissante et Robespierre régnaient, un semblable message eût été confié à M. Maret par le même ministre qui l'avait révoqué. Peut-être ce dernier était-il plus sensé que les orateurs de la Convention eten intelligence avec des montagnards tels que Danton, qui cachait un esprit politique sous des fureurs de sectaire.
Quoi qu'il en soit, M. Maret n'eut pas à poursuivre cette négociation. Il rencontra à Genève M. de Sémonville, nommé ambassadeur à Constantinople. Ni l'un ni l'autre ne pouvait gagner son poste par voie de mer sans tom.ber au pouvoir des croiseurs anglais
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Pour éviter également le Piémont et les armées autrichiennes qui occupaient le nord de l'Italie, ils passèrent par la Suisse et les Grisons; mais ils furent arrêtés à Novalle, sur les bords du lac Chiavenna et détenus pendant trois ans, dans les prisons autrichiennes, dont les rigueurs ont acquis une célébrité historique. On ne les échangea, ainsi que d'autres prisonniers, avec Madame Royale que lors des premiers mois du directoire.
Le gouvernement directorial fut d'abord trop révolutionnaire pour accorder confiance et faveur à M. Maret. Mais lorsqu'un nouveau tiers entra par élection au conseil des Cinq-Cents, on agita la question de le placer au ministère des relations extérieures. On lui préféra M. de Talleyrand. Peu après, celui-ci le choisit comme commissaire pour négocier la paix avec l'Angleterre aux conférences de Lille. On voit dans la correspondance de lord Malmesbury de combien de sagesse el de loyauté fit preuve M. Maret en cette occasion. Le 18 Fructidor mit fin à ces pourparlers et à ces rapports momentanés de M. Maret avec le directoire.
Le général Bonaparte, qui ne l'avait jamais perdu de vue et n'oubliait pas leurs anciennes relations d'amitié, le nomma secrétaire général des consuls. Sa fonction consistait à être un intermédaire entre les ministres et le premier consul. 11 lui présentait les projets soumis à sa signature et les rapports qu'on lui adressait, il lui était en outre fort commode pour ses dictées. Le général Bonaparte avait à peu près perdu l'habitude d'écrire. Ses manuscrits semblaient
illisibles; il sautait des mots dans les phrases et des lettres dans les mots. Il dictait aussi rapidement que si c'eût été une conversation. M. Marel, lorsqu'il reproduisait les séances pour le Moniteur, apprit à sténographier. Il conservait les mots essentiels et accentués, 1p mouvement de la phrase qu'il rendait suffisamment correcte, puis il faisait une seconde écriture et la lisait au premier consul. Il ne manquait point d'esprit et sa rédaction se ressentait de ses tendances littéraires.
Son rôle lui donnait donc une grande importance. Malgré les difficultés de sa situation, il s'y montra habile, non par calcul, mais parce que ses qualités et ses défauts s'accordaient avec cette position. Il ne cherchait pas en accroître l'importance. Lorsqu'il portait à la signature du premier consul le travail des ministres, chaque décret, chaque nomination était susceptible de donner lieu à une conversation, de susciter quelque hésitation ; le secrétaire d'Etat aurait eu facilement un rôle de premier ministre et se serait bientôt perdu. Il évita cet écueil. Il ne contrariait pas les ministres, et, dans l'occasion, leur rendait de bons offices. Il ne desservait pas les solliciteurs et leur était très utile sans se faire valoir. Son caractère était bienveillant, son commerce très sûr. Avec des manières empesées et pédantesques, avec une lourde et prétentieuse imitation des façons de la haute aristocratie, il avait beaucoup de tact dans ses rapports avec les personnes, quoi qu'il n'en eût pas toujours dans ses entretiens. Jamais l'empereur n'a pu avoir l'idée que M. Maret passait dans le public pour avoir de l'in
fluence sur lui, ce qui lui aurait déplu beaucoup. Il n'avait d'autre art que d'attendre les bons moments et d'en profiter.
On ne pouvait pas dire qu'il eût une opinion politique. Sa douceur et sa sociabilité l'éloignaient de tout ce qui était dur et cruel ; mais il ne tarda pas à devenir le serviteur leplusobsé([uieux et le plus dévoué de Napoléon. Toute possibilité de jugement, toute lumière de conscience disparurent complètement. Son admiration tenait de la béatitude; toutefois, il la manifestait avec calme, il l'enveloppait de cette dignité tranquille et souriante qui ne le quittait jamais. Officiel, comme les actes qu'il contresignait, sa vraie pensée, c'était le Moniteur
On a beaucoup dit que M. Maret avait été funeste à l'empereur par cette invariable docilité, par cette perpétuelle flatterie. Je ne sais, lorsqu'on a connu Napoléon si l'on peut supposer que son génie ait été égaré autrement que par ses propres défauts. Mais si quelqu'un a exercé une action nuisible sur lui, c'est assurément M. Maret. Ce fut surtout lorsque, devenu ministre des affaires étrangères, au moment où les entreprises et les illusions de Napoléon le précipitaient à sa perte, que le duc de Bassano, cent fois plus aveuglé et plus infatué que lui, aurait pu être un fatal conseiller. D'après certains renseignements jusqu'ici ignorés, il n"a point été cependant sans donner quelques avis et sans faire entendre quelques présages, mais pas plus écoutés que les représentations de ceux qui étaient loin de partager le même engouement.
Lorsque les ennemis furent maîtres de Paris, Maret se rendit à Fontainebleau auprès de l'empereur, et ne se sépara de kiique quand il partit pour l'Ile d'Elbe. On supposa généralement que le duc de Bassano était en correspondance suivie avec Napoléon et que ses renseignements et ses avis contribuèrent à décider le retour de l'ile d'Elbe, mais il est certain qu'il ne conseilla et ne prépara aucunement cette prodigieuse entreprise. Napoléon ne le retrouva pas aussi aveuglément dévoué que par le passé. 11 accepta avec regret le portefeuille de secrétaire d'État ; il refusa de signer les décrets de proscription. Il insista vivement en faveur de la capitulation accordée par le maréchal Grouchy au duc d'Angoulême et réussit h obtenir de Napoléon que le prince serait remis en liberté.
Il suivit l'empereur à Waterloo, puis jusqu'au moment où, ne pouvant l'accompagner à Sainte-Hélène, il lui fit ses derniers adieux à Rambouillet. Son nom fut inscrit sUr la liste des trente-huit bannis, proscrits par l'ordonnance du 24 juillet 1815. Il se retira d'abord dans une maison de campagne. Un général autrichien le fit saisir dans cet asile et conduire à Lintz ; il eut ensuite la permission d'habiter Grœtz, avec quelques autres exilés, ainsi que des princes de la famille Bonaparte. Au bout de quatre ans il rentra en France, l'ordonnance de 1813 étant annulée.
Le duc de Bassano, quoique nullement mêlé au mouvement politique, appartenait au parti bonapartiste qui, dans les élections de la Chambre des députés, s'alliait intimement aux libéraux révolutionnaires. Cepen-
396 SOUVENIRS DU BAHO.X DE HAKAME.
dant, avant le 30 J uillet, on l'accusa d'avoir fait remettre au roi Charles X un mémoire où il conseillait le coup d'Etat qui suscita la révolution. Il se défendit contre cette imputation, mais il ne nia pas que, longtemps avant les fatales ordonnances, il eût communiqué au comte Charles de Damas une note où il était question dun coup d'Etat. Loin de le conseiller, il y disait qu'une mesure de ce genre ne devait être tentée que lorsqu'elle était absolument nécessaire et réclamée par un parti puissant dans l'intérêt de la majorité de la nation.
Sous le ministère de M. Périer, M. de Bassano fut appelé à la Chambre des pairs, au moment où l'hérédité allait y être supprimée. U n'y jouit pas d'une grande influence et ne participa guère aux. discussions; cependant, son illustre passé lui donnait beaucoup de considération. En 1834, la Chambre des députés et l'opinion publique étaient divisées en deux partis : l'un demandait à la révolution de Juillet des conséquences plus démocratiques et une politique extérieure qui eût amené la guerre ; pour l'autre, maintenir l'ordre et la paix était le devoir du nouveau gouvernement. Un certain nombre de députés se plaçaient entre ces deux programmes. lU désiraient plus de condescendance pour la démocratie à la condition qu'elle serait moins exigeante. Le roi essaya d'avoir un ministère de Conciliation sous la présidence de M. de Bassano. L'étonnement du public, la difficulté de composer une majorité en ne contentant personne ne tardèrent pas à montrer au roi que ce ministère n'était pas viable. Le duc de Bassano, qui avait déjà tracé en conversation la ligne de conduite de
son cabinet en disant : « Ce sera la restauration de la révolution de Juillet, » renonça dès le troisième jour à une semblable mission. Il n'éprouvait nul embarras du rôle qu'il venait déjouer, et. fort de ses intentions, il parlait sérieusement de son ministère. Il mourut l'année suivante.
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La seule des sœurs de Napoléon que j'aie un peu connueest madame Bacciochi. En 1801 , j'étais à Carcassonne près de mon père; elle y vint pour consulter Barthès, qui avait à cette époque une immense réputation dans le monde médical. Elle était fort souffrante d'une affection d'estomac Mon père, assez malade, ne put lui faire les honneurs de la préfecture, je présentai ses excuses et offris mes services. Madame Bacciochi m'accueillit très gracieusement. Les sœurs du premier consul étaient alors de simples personnes. Elles voyageaient sans aucune suite, et je la trouvai dans une mauvaise auberge, couchée sur un matelas par terre pour échapper aux punaises. Elle se leva, s'habilla pendant que j'attendais dans la chambre voisine; puis, après une conversation qui fut bientôt facile et naturelle, elle prit mon bras pour se promener dans la ville. Elle paraissait assez contente de m'avoir rencontré sur son chemin. Son voyage l'ennuyait beaucoup ;
elle arrivait de je ne sais plus quelles eaux, où elle n'avait aperçu personne de sa connaissance. Depuis trois ou quatre jours, elle ne recevait ni ses lettres ni ses journaux. Je lui dis des nouvelles; je lui parlai de gens qu'elle connaissait. Elle avait été élevée à Saint-Cyr, ses manières étaient fort bonnes et son instruction semblait avoir été soignée. Gomme elle vivait dans la société toute littéraire de son frère Lucien et qu'elle était en rapports intimes avec M. de Fontanes, son intérêt et sa conversation se portaient surtout de ce côté. Nous causâmes des pièces du moment, des livres récemment parus; je lui donnai la dernière édition desya;'ûf?»sdeDelille,queje recevais au moment même. Enfin ce fut un tête-à-tête de deux jours. En partant, elle m'engagea à venir chez elle, lorsque je serais h Paris. Quelques mois après, j'allai, en effet, lui présenter mes hommages. Dans ce temps-là les choses marchaient vite, et, en moins d'une année, la gloire et la puissance du premier consul avaient grandi beaucoup. Ainsi que cela devait être, sa famille avait gagné en importance. Je retrouvai madame Bacciochi bien plus grande dame que lorsque nous nous promenions dans les rues de Garcassonne. Elle me fit pourtant bon et aimable visage. Mais je n'avais pas vingt ans, j'avais goût à ma pleine et entière indépendance ; je ne cherchais alors dans la société elles salons que les plaisirs de l'amitié ou de l'esprit^ et je n'acceptais pas la gêne des réunions, pour peu qu'elles fussent officielles. Je retournai deux ou trois fois chez madame Bacciochi, je ne l'ai jamais revue depuis.
^ Quelques années après, j'entendis beaucoup parler d'elle en Silésie par M. Lespérut, ancien secrétaire du maréchal Berthier. Tout gauche et timide qu'il était, il avait plu à madame Bacciochi. C'était dans le temps où l'empereur venait de la créer princesse souveraine de Lucques; elle y amena M. Lespérut pour l'aider à faire une constitution, des codes, enfin tout un gouvernement. Il ne passa point très longtemps avec elle et fut rappelé en France, puis à la grande armée, pour être placé à la tête de l'administration de la Silésie. Sans malveillance, sans épigrammes et sans trop d'indiscrétions, mais avec une bonhomie naïve, il nous racontait, à Mounier et à moi, tous les ridicules de sa princesse, cette contrefaçon de l'empereur dans le gouvernement d'un territoire de quelques lieues carrées, ses airs de Sémiramis, ses prétentions à la politique et ses études de Machiavel.
Plus tard, l'empereur lui confia en outre le gouvernement de la Toscane, sans lui donner de grands pouvoirs, et en laissant le pays sous l'administration de l'empire. Parmi les préfets des trois départements toscans, M. Gapelle était fort de son goût; l'empereur jugea qu'elle n'évitait pas assez le scandale et envoya M. Gapelle à Genève. Après son départ la princesse Elisa ne cacha point l'inclination qu'elle avait pour M. Eynard, négociant genevois, établi à Florence. On dit que cette faveur n'a pas été inutile à l'augmentation de sa fortune, et qu'il obtint dans le temps grande tolérance pour des spéculations interdites. M. Eynard a depuis honoré sa richesse par son dévouement à
400 SOUVENIRS nu BARON DE BARANTE.
la cause grecque, sa charité, et son goût éclairé pour les arts.
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Le cabinet noir, institué sous Louis XIV, a été maintenu jusqu'à l'année 1828, où M. Roy, ministre avec M. de Martignac, le supprima. La tradition avait été constamment suivie. Les employés de ce bureau étaient, m'a-t-on dit, héréditairement pris dans les mêmes familles, élevés et instruits à décacheter subtilement les lettres et fort habiles à déchiffrer celles qui étaient en chiffres, supérieurs même aux employés des affaires étrangères dans cette industrie. M. Pasquier m'a raconté que, pendant qu'il était ministre de ce déftartement, en 1821, une sorte de défi avait été porté par le directeur général des postes, de la part du cabinet noir, au bureau des chiffres. On s'appliqua à chiffrer une dépêche aussi soigneusement que possible, elle fut remise à messieurs du cabinet noir, qui réussirent à la lire. A cette occasion les chiffres des affaires étrangères ont été très perfectionnés et compliqués. On profita aussi du savoir-faire des employés de la poste pour faire traduire doux dépêches de Henri IV, contenues dans les archives de la cour d'Aix et dont on avait perdu la signification, ou pour parler le langage du métier, le clair.
AI'l'ENDICK,
L-empere.u trouva donc le décachetage des lettres tout établi et transmis d'un gouvernement à l'autre sans interruption depuis Louis XIV. II en usa comme' dun droit régalien, sans scrupule, sans mystère, et curieux ainsi qu'avaient pu l'être ses prédécesseurs, car cette pratique, peu utile pour la politique, a servi plutôt à découvrir des secrets de famille' et de vie privée que des projets coupables. L'empereur se croyait si bien autorisé à prendre ce plaisir qu'à l'armée il se faisait apporter la valise des estafettes, ouvrait les lettres, les lisait, puis on les distribuait à leurs destinataires sans même être refermées. M. de Talleyrand racontait que, le lendemain de la batadle d'.Vusterlitz, au moment où arrivait le courrier l'empereur, à la fois très occupé et de bien bonne humeur, avait dit en signe de réjouissance : « Eh bien qu'on remette les lettres tout de suite ! » Pendant que M. Mounier était secrétaire du cabinet, l'empereur vint un jour à la table où il écrivait et, ayant vu une lettre pliée et cachetée, adressée à madame Mounier, s'en empara devant lui, et en prit connaissance. Je crois que réellement le cabinet noir a été et qu'il est demeuré supprimé; ainsi la violation du secret des correspondances n'est plus une mesure régulière et habituelle, mais la police emploie d'autres moyens pour se procurer les lettres qu'elle veut lire. Je ne sais pas très exactement comment elle s'y prend ;j'aiouïdire à des ministres que, dans le trajet des facteurs, depuis le bureau jusque chez les destinataires, on pouvait en distraire quelques-unes, et les faire copier. J'ai eu la cer-
402 SOUVENIRS m BARON DK BARANTE.
lilude, presque l'aveu que des correspondances de moi avaient été ainsi connues. M. Mole, étant ministre des aiïaircs étrangères, découvrit que ses propres lettres étaient interceptées et lues par la police.
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M. de Barante établit ici très nettement quelle fut sa collaboration aux Mémoires de madame de La Rochejaquelein, collaboration dont on a cherché récemment à diminuer l'importance. L'examen des papiers de M. de Baranle confirme absolument son témoignage.
Dans sa correspondance de 1808 avec son père et ses amis, on voit indiquée sa première pensée d'écrire une histoire de la guerre de Vendée dont il est à même de se procurer les détails les plus précis. Il y a bien une histoire déjà parue de M. de Beauchamp.
Si elle n'existait pas, assurément je renlrcprendrais et je tâcherais de donner à ce récit une couleur plus locale et plus vraie...
Il commence néanmoins à recueillir de côté et d'autre des renseignements sur cette époque.
« Je suis à Clisson depuis hier soir dj. Madame de La
(I) 10 mai 1808.
Rochejaquelein y est établie pour tout l'été. C'est une femme sur laquelle se rassemblent bien de l'intérêt et bien des souvenirs. Elle a fait toute la guerre avec son mari. Elle l'a pansé de ses blessures, mais, malgré des soins dévoués, il est mort entre ses bras. Elle servait de secrétaire au conseil supérieur; elle a été poursuivie pendant six mois pendant que, déguisée en paysanne, elle gardait les vaches dans une ferme. Enfin, c'est une àme pleine de noblessse. Avec tout cela, elle est fort simple et fort bonne. Je reviendrai bien savant en l'histoire de la Vendée. C'est la seule chose où voir de près et connaître les détails ne détruise aucune illusion et ajoute encore à l'admiration.
Madame de La Rochejaquelein lui parle d'un manuscrit où elle a tenté de raconter ce qu'elle a vu, et le met à sa disposition comme elle avait déjà fait pour M. de Beauchamp. L'idée de donner à l'ouvrage qu'il médite la forme de mémoires composés par l'héroïne de cette guerre le séduit et, avec madame de La Rochejaquelein, il s'occupe à fondre dans son récit tous les documents intéressants qu'ils réunissent. A propos de ce travail elle lui écrit, entre autres choses, vers la fin de 1808.
Si Allard, Beaugé, Jagault, ont fini leur notes, il ne manque plus que celles du curé sur Cathelineau et les vœux des Vendéens, petits morceaux détachés. . . Je vous ai déjà dit que sur l'armée du Centre vous pouvez consulter M. de Béjari ; sur l'armée de Charette, madame de Montsorbier sera, je crois, fort instruite.
Tâchez de forcer M. Soyer à être franc, pour lui comme pour tout autre...
Je vous envoie, monsieui, quelques notes informes; je vous demande mille pardons de ne les avoir pas recopiées,
404 SOlVKMltS m lîAKON DK BASANTE.
je n'en ai pas le lenips. Vous eu ferez ce que vous voudrez, je ne tiens à aucune. M. Soyer va vous apporter beaucoup de notes. II faudra suivre surtout son avis sur toutes les batailles de Vihiers, qui sont si embrouillées... Je vous supplie d'avoir la bonté, iiour mettre la dernière main à l'ouvrage, de corriger mes propres corrections, de refondre dans le texte à votre fantaisie mes notes et celles de MM. Soyer et de Beaurepaire, enfin, d'examiner les six ou sept questions qui sont à la fin...
M. de Barante ne se conlentepas seulement de puiser aux sources que lui signale madame de La Roche jaquelein; son collègue Hély d'Oissel, préfet de Maineet-Loire, lui envoie des notices sur l'abbé Bernier et sur M. de Boncliamp. Les notes du curé de Saint-Laud sur X Histoire de la Vendée lui sont aussi remises, puis celles de l'abbé de Grandmaison, aumônier des armées de la Vendée en 1793, ainsi que quatre volumineux cahiers de la main de l'abbé Remaud, commissaire général de l'armée de Charette. Ce n'est donc pas simplement de la revision d'un manuscrit qu'il s'agit, mais de la composition d'une œuvre sur un premier canevas de madame de La Rochejaquelein.
Une des grandes préoccupations de M. de Barante est de tracer avec ressemblance les portraits des principaux personnages de l'insurrection. Madame de La Rochejaquelein répond à ses questions sur ce sujet dans une série de lettres et de notes datées de 1809. Tantôt elle semble craindre les conséquences de certaines appréciations :
Je désirci'ais ôIlt beaucoup de choses contre M. de Talmond, on pourrait nous taxer de jalousie...
APPENDICK. 40o
Tantôt elle se réjouit de certains jugements :
L'éloge que vous avez la bonté de faire de mon beaufrère à sa mort, et qui est aussi beau que vrai, me flatte, sans que je l'ose dire moi-même. A propos de Charette, j'aime à la folie ce que vous dites de lui; c'est écrit avec justice, sagesse, et cola manquait à l'ouvrage...
Quant aux descriptions topographiques, elles ont toujours été reconnues par madame de La Rochejaquelein comme étant exclusivement de M. de Barante.
La correspondance de madame de La Rochejaquelein avec M. de Barante, de 1808 à 1810, ne permet pas seulement de reconstituer la part de ce dernier dans cet ouvrage, elle la proclame des plus considérables :
Quelle jouissance je vais me procurer, monsieur. J'ai reçuhier votre charmante lettre et la rédaction. Quen'ai-je la possibilité de la lire tout de suite ; mais mes pauvres yeux vont me priver de ce bonheur. Ce ne sera que peu à peu que je pourrai m'occuper de ce cher ouvrage. Cependant, j'ai dérobé quelques moments; hier, j'ai parcouru quelques morceaux. J'ai trouvé le style si pur, si correct et d'une simplicité si aimable que j'ai été enchantée de moi! Nous allons lire un chapitre par jour à commencer de demain. On jouit beaucoup plus en entendant lire. Ah! si c'était vous qui lisiez... J'ai lu la fin avec attendrissement; j'ai lu quand nous fûmes délivrés et réunis à Bressuire. Enfin, j'ai assez parcouru pour être bien satisfaite d'une diction si agréable, et si douce, si on peut se servir de ce mot...
L'ouvrage est bien vôtre par le charme et l'ordre que vous y avez répandus. J'en continue avec ardeur la lecture... Vous avez fait d'énormes changements daiis cette partie qui en aA'ait tant besoin ; je m'y reconnais à présent...
406 SOUVENIRS ])l BARON DE BARANTE.
J'ai fini avant-hier ma charmante lecture, et s'il m'était possible de préférer une partie â l'autre, je trouverais tout ce qui y est, depuis les batailles de Torfou, encore mieux que du reste. Je vais faire relier bien vite. Les dernières pages sont parfaites, et je vous en remercie... En tout, l'ouvrage est tel que je le désirais, simple, écrit avec, goût et bonne foi... Un jour, et j'y pense avec bonheur, tous ceux qui vous liront pleureront les malheurs de la Vendée et surtout la mort de M. de Lescure...
Quanta l'introduction, je la reçois en votre nom comme de vous à moi; elle me flatte, et j'avoue même que je dirai cela à mes enfants, et que je le pense. Mais si je conviens entre amis que je suis glorieuse de mes parents, je ne voudrais pas l'imprimer. Il y a cependant une ou deux phrases que je voudrais conserver...
Je pense sans cesse avec un sentiment complet de satisfaction à votre rédaction, parce que vous unissez au talent d'écrire celui de sentir et l'un et aussi rare que l'autre surtout pour la première guerre de la Vendée. Combien peu de gens, même de ceux qui l'ont faite, en saisissent le vrai caractère...
Ces quelques extraits ne répondent-ils pas à ceux qui, rapprochant deux ou trois passages très soigneusement choisis dans les divers manuscrits de madame de La Rochejaquelein, du texte de M. de Barante, voudraient étendre à l'ouvrage tout entier leur similitude? Il est certain que plusieurs des pages ou morceaux primitivement écrits par madame de La Rochejaquelein ont été presque littéralement reproduits. Si cette co'incidence n'existait nulle part, il n'y aurait même pas eu collaboration, et M. de Barante serait l'auteur unique des Mémoires, ce dont il n'a jamais eu la prétention.
La rédaction terminée, madame de La Rochejaquelein ne pense nullement au succès, et manifeste très haut le désir qu'elle ne soit pas publiée; elle craint que le rôle considérable joué par les siens dans les événements de la Vendée, mis par trop en relief, ne réveille la haine des bleus. Le gouvernement de Napoléon les ménage et beaucoup d'entre eux détiennent les fonctions publiques. Elle est en procès avec des parents et des voisins. La magistrature qui appartient surtout à l'élément révolutionnaire lui deviendrait peut-être hostile. Enfin le gouvernement de l'empereur serait bien capable de vexations à leur égard.
Si je suis si fâchée qu'on parle de mes Mémoires, ce n'est pas par amour-propi'e,car, grâce à vous, ils ont un succès extrême; mais vous connaissez et approuvez mes raisons pour vouloir qu'on les oublie. Je désire plus que jamais qu'ils ne soient pas connus. Il faut attendre que nous soyons quitte de notre procès, aussi j'ose vous demander de ne les montrer à personne... Quant à monsieur votre père, je serai heureux à la faveur du rédacteur s'il veut les lire, il aura pour eux un petit goût de famille...
Vous voyez que le sort nous poursuit. Nous avons beau vivre dans un coin, la jalousie et la haine nous poursuivent, et vous A^oudriez que je fisse imprimer mes mémoires à présent! J'aimerais mieux les jeter au feu... Il faut, pour cela, attendre qu'on ne nous regarde plus comme des gens bons à dénoncer à tort et à travers, et qu'on veuille bien nous laisser dans un profond oubli, chose à laquelle nous ne cessons de travailler, sans quoi nous aurions l'air de désirer ou de braver les regards.
Cependant ces Mémoires furent assez rapidement connus. Les personnes à qui il avait été convenu qu'on
408 SOUVENIRS DU BAHO.N DK BARANTE.
pouvait les communiquer en firent grand bruit. Plusieurs d'entre elles confièrent même le manuscrit à des amis. Il fut lu chez mesdames de Duras, de Laval, de La Briche, chez madame de Staël et madame Récamier. Madame de La Rochejaquelein en témoigna d'abord un vif mécontentement, puis tout s'expliqua, et le succès qui accueillait ces récits fit bientôt oublier l'indiscrétion de quelques-uns. Madame de La Rochejaquelein se montra dès lors plus disposée à les voir édités :
... Vous vovez que l'umour-propre me gagne puisque ridée de l'impression ne me répugne plus autant. .Vous paraissez si content des faits, et je suis si sûre de l'être du stylo, que je commence à faire un peu plus de cas de mes rapsodies. »
Sur ces entrefaites survint la première restauration ; nul moment n'était plus favcjrablo pour publier cet ouvrage. H parut avec le sous-titre : rédigé par M. de Barante. Plusieurs éditions se succédèrent rapidement.
A celte époque, madame de Staël s'écriait sans être contredite par personne ; « Ce n'est point là le style d'une femme, autrement j'en serais jalouse! » Toutefois la collaboration de M. de Barante devint de moins en moins importante aux yeux de madame de La Rochejaquelein. L'avant-propos de la sixième édition semble le laisser deviner. Néanmoins madame de la Rochejaquelein reconnaissait encore combien lui avait été utile l'aide qu'elle avait reçu. Mais aujourd'luii, si Ton en croit la préface de l'édition de 1889, M. de Barante
APPENKICE. 409
n'aurait été qu'un simple metteur au point; il n'aurait fait que corriger les inexpériences de style, quelquefois même au détriment de l'œuvre primitive.
M. de Barante, de son vivant, n'a jamais cherché à protester contre les prétentions littéraires toujours croissantes de son amie; et quand elle lui communiqua l'avant-propos de la sixième édition, écrit dans un état d'esprit un peu chagrin, ce n'est pas sur la question de son plus ou moins grand concours qu'il l'entretient par une lettre du 29 janvier 1840; il a soin, au contraire, de s'effacer derrière elle. C'est sur d'autres points qu'il demande des modifications :
Puisque vous avez la bonté de me permettre quelques observations sur l'avant-propos, je vous les soumettrai. Les Mémoires ont paru pour la première fois il y a plus de trente ans. Leur succès a été incontesté. Une des choses qui y ont contribué, c'est qu'à des récits pleins d'intérêt, à des sentiments nobles, à de si héroïques dévouements, ne se mêlaient aucune vivacité d'opinions, nulle rancune du passé, une sorte de bienveillance que n'avait pas troublé le souvenir de tant de malheurs. Les noms obscurs de M. du Colombier et de M. Dupin, le retour aux persécutions de cette époque, si différentes des horreurs de 93 et 94, ne me paraisssent pas en harmonie avec le ton général des Mémoires. Les liéritiers de M. Dupin ou de M. Du Colombier réclameraient; il y aurait des controverses déplaisantes, lorsque vos éditions n'en ont jamais soulevées. Je dirai à peu près la môme chose pour Fanedocte de cette copie furtivement faite chez M, de Talleyrand. Je ne l'ai jamais regardée comme certaine. Depuis cette époque, j'ai connu beaucoup M. de Talleyrand. Il n'y avait plus de motif pour cacher ce fait. La copie se serait retrouvée dans ses papiers à sa
mort; or ils sont entre les mains d'une personne avec qui je suis on grande confiance et qui ne m'a jamais parlé de ce manuscrit. Je n'ai pas souvenir d'avoir vu une fois en ma vie M. de Pommereul ; j'ai pu avoir la pensée un instant de faire la démarche que vous croyez vous rappeler. Il est certain que j'y aurais renoncé après m'étre assuré qu'elle n'était point nécessaire. A quoi bon, d'ailleurs, faire une sorte d'apologie pour la publication de vos Mémoires qui ont, plus qu'aucun autre récit, lionoréla Vendée et ses chefs héroïques. Votre édition nouvelle reproduira un livre déjà ancien et consacré par le succès. Aucune explication n'est nécessaire : ne suffit-il pas de rappeler que c'est vous qui la donnez ainsi que toutes les précédentes? Voici ce qui, selon moi, serait à conserver dans votre projet d'avant-propos; pardonnez-moi, non pas d'avoir changé ce que vous avez écrit, mais d'avoir choisi...
M. de Barante fut, en partie du moins, écoulé. Mais rédition de 1889 reproduit cet avant-propos, en y rétablissant les passages supprimés.
Les relations de M. de Barante avec madame de La Rochejaquelein et les siens n'ont jamais souffert de ces quelques désaccords. On peut s'en rendre compte en relisant la longue correspondance de madame de Donnissan, de madame de La Rochejaquelein, et de MM. Louis et Auguste de La Rochejaquelein. M. de Barante est le conlident de leurs joies et de leurs douleurs. Il est mis au courant de leurs affaires de toutes sortes, des conseils lui sont demandés, son intervention active est souvent même réclamée. Devant les souvenirs d'une si longue et si étroite intimité, je n'ai pas cru, au sujet de la préface parue l'année dernière, entamer une polémique, j'ai pensé me conformer aux sentiments de mon
APPENDICE. j^,.
grand-père en gardant le silence, mal^^ré les commentaires désobligeants de quelques journaux. J'ai préféré attendre la publication d'aujourd'hui pour présenter ces très brèves observations, reléguées, du reste, dans une partie du volume où bien des lecteurs n'iront pas les chercher. Elles n'ont point pour but de diminuer la part de madame de La Rochejaquelein, qu i e^t encore la plus belle, mais de rendre à mon gra'nd-père celle qui lui revient légitimement et qu'il n'a jamais cherché à usurper,
FIN DE l'appendice