‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 52 sur 55 · AU COMTE DE UOUDETOT · texte numérisé non relu

AU COMTE DE UOUDETOT

Barante, octobre 1829.

Voici la famille qui se rassemble. C'est un plaisir que je vous envie. Je suis bien loin du moment d'en jouir. Encore trois mois à passer ici. Ces messieurs du ministère ne se presseront pas de convoquer les Chambres et je ne reviendrai probablement que pour la session. J'ignore quelles conjectures

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on forme sur cette époque. Elle m'inquiète; je crains les illusions et l'entôlement. Mais que sais-je dans mon coin? J'ai tort, sans doute, puisque les habiles paraissent rassurés.

Je ne travaille pas si couramment ni avec aulant de goût que si j'étais dans mon métier de narrateur,, mais je m'occupe curieusement de ce qui ne sera peut-êlre pas fort curieux à lire. Je crois pourtant que ce sont des vues assez justes sur tous les commencements de notre histoire. Mon ambition serait d'avoir fini cette partie introduclive (1) lors de mon retour à Paris.

C'est un de ces jours que vous allez voir arriver ce jeune homme (2) dont je vous ai déjà parlé. Vous me direz si je me suis trompé et si ses essais ne sont pas vraiment assez étonnants. On ne pouvait cette année se promener à Thiers sans trouver quelque peintre, mâle ou femelle, occupé à prendre un de ces points de

(1) Cette Introduction à V Histoire du parlement de Paris était terminée et les premières épreuves déjà tirées et corrigées quand les événements de Juillet vinrent rendre à M. de Barante un rôle actif dans la politique de son pays. Rentré en 1848 dans la vie privée, d'autres travaux historiques lui semblèrent présenter plus d'opportunité. L'Histoire de la Convention, celle du Directoire, les Questions constitutionnelles, la Vie politique de Royer-Collard absorbèrent cette dernière période de sa vie et ne lui permirent pas de reprendre l'œuvre commencée en 1828. Toutes les notes qu'il avait réunies en vue de cet ouvrage ont été retrouvées dans ses papiers, c. b.

(2) M. de Houdetot, à qui M. de Barante recommandait son jeune compatriote, le peintre Marilhat, était lui-même un amateur éclairé M. de Houdetot a été nommé, en 841, membre de l'Académie des beaux-arts. c. b.

vue qui nous environnent. Nos paysages deviennent classiques.

DU BARON DE VANDEUVRE

Vandeuvre, 14 octobre 1829.

Le vicomte de La Rochefoucauld, mon collègue, qui est venu dans mes environs et qui m'a donné vingt-quatre heures, m'a vivement inquiété par la détermination qu'il m'a assuré être prise en certain heu, de pousser les choses à toute extrémité. Ceci, lui a-t-on dit, est mon dernier ministère : s'il ne peut s'entendre avec la Chambre, j'en appellerai un autre. Si, comme on m'en menace, on m'envoie une assemblée de jacobins la révolution sera à découvert, je ne reculerai pas devant elle ; j'ai quarante ans et je puis encore monter ce cheval; voilà ce que je vous autorise à dire. Je sais bien jusqu'à quel point on doit s'effrayer de cette menaçante cavalcade, mais, en attendant qu'on se mette en selle, on peut faire bien des sottises, et compromettre tout le pays. Ce grand mot répété depuis deux mois : la restauration est remise en question^ fermente dans toutes les têtes, et tous les jours fait de nouveaux progrès. Je suis frappé autour de moi de ces progrès effrayants. Certainement s'il y a des élections ce printemps et qu'un homme se présente avec une profession de foi politique antimonarchique, il l'emportera sur moi, du moins si l'opinion continue à marcher comme elle a fait depuis deux mois. Les électeurs sont si mécontents de la conduite de la Chambre pendant la dernière session, qu'ils ne croiront jamais pouvoir aller assez loin pour

obtenir des garanties. Je sais que les dispositions de nos départements de l'Est ne sont pas celles de toute la France; qu'en général elles sont beaucoup plus vives et plus prononcées; mais n'est-ce pas un malheur et un sujet d'inquiétude de plus que cette grande différence entre les diverses parties de la France?

D'une autre part, le Journal des Débats travaille sans relâche à faire de la popularité à M, de Chateaubriand ; mais la popularité ne peut lui venir. Il y a toujours un sourire sur les lèvres quand on parle de M. de Chateaubriand comme homme politique; la France semble ne pouvoir le prendre au sérieux ; il y a quelque chose qui lui dit que ce n'est pas encore là son homme. On l'estime, on l'aime, on l'admire, mais comme homme et comme écrivain; jamais comme un homme national. D'une autre part, il est en horreur à la cour; je lui vois peu de chances. La réunion Agier (1) est bien peu nombreuse.

Et du Beugnot, qu'en pensez-vous? mais pour celuilà, il n'y a rien à en dire; il s'est placé si bas qu'il ne peut plus ni nuire ni servir. Imaginez-vous qu'il était dans ce pays-ci, quand il a reçu la nouvelle qu'on pensait à lui. Il était depuis huit jours dans la petite ville de Bar-sur-Aube, sa patrie, déblatérant

(1) M. Agier, député des Deux-Sèvres, qui, dans les premiers temps de la restauration, se signalait parmi les ultras les plus violents, avait rompu avec l'extrême droite en 1824, pour siéger au centre droit et se rapprocher peu à peu des nuances de gauche. Lui et une trentaine de ses collègues formaient une réunion appelée « le parti de la défection », dont le rôle parlementaire eut une certaine importance pendant les dernières sessions qui précédèrent la révolution de 1830. c. b.

o20 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.

contre le ministère La Bourdonnaye, donnant des poignées de main à des gens qu'il n'avait pas regardés depuis vingt ans, et allant demander à diner à des électeurs auxquels il n'avait pas donné signe de vie depuis l'Assemblée législative; mais à Bar-sur-Aube, comme à Paris, on se moque de lui. On a bien ri surtout lorsqu'un malin il est parti en poste pour Paris, sans dire adieu, et que huit jours après on a vu sa nomination (1).

DU COMTE MOLE

Champlàtreux, i'à octobre 1829.

Voilà la paix faite ou plutôt signée. Tout le monde crie à l'humiliation pour la France et tout le monde a raison, mais peut-être pas autant et de la façon que chacun le croit. Il y a des lieux communs de poHtique extérieure qui sont à l'usage même des gens d'esprit tant qu'ils ne tiennent pas eux-mêmes la queue de la poêle. Votre voisin du Breuil(i) m'a fait penser cela bien souvent.

Ce que je dis ou insinue ici n'a rien d'applicable au ministère actuel qui est tout anglais et remplit dignement sa mission. Mais le ministère précédent me semblait suivre une ligne qui eût été la véritable en y ajoutant quelque peu de fierté et de hauteur. On lui reprochait d'être russe : je lui aurais plutôt reproché de ne pas l'être assez, car c'était la seule manière de

(1) M. Beugnot avait été nommé, le 4 octobre, président au bureau du commerce et des colonies, c. b.

(2) L'abbé de Pradt. c. b.

faire les affaires de la France. Désormais la politique intérieure et la politique extérieure sont étroitement liées. Avec l'Angleterre et l'Autriche, pour nous point de charte et point de frontière. Même en nous plaçant de ce côté, nous n'empêcherons pas la guerre et nous ne reculerons que de peu de jours le moment oii nous serons forcés d'y prendre part. Le congrès de Vienne a jeté des germes qui se développeront, quoi qu'on fasse, et il n'y a qu'une conflagration nouvelle qui puisse amener le redressement des absurdités qui ont été faites alors. La Turquie en fournira l'occasion, et fera éclater plus tôt ce qui fermentait. Toutefois, quand vous écrirez à M. de Talleyrand, ne lui dites rien de ceci : il ne serait pas édifié de mon langage sur le congrès de Vienne.

Je travaille beaucoup dans le meilleur petit cabinet, pendant que le salon joue au billard ou aux cartes.

Je voudrais bien que vous rapportassiez votre introduction, ce me serait une joie de la lire en hiver avec vous. Quels sont donc vos projets de retour? Vous ne m"en dites rien.

A M. GUIZOT

Barante, 22 octobre 1829.

Parmi les bons articles du Globe et des Débals, il en a manqué un sur l'Angleterre, sur la conduite de son cabinet et de son aristocratie envers nous, cette méconnaissance complète de ce qu'est la France, cette sympathie constante pour tout ce qui est antinational chez nous, cette méprise grossière de leur politique qui n'a pas vu que nous donner un ministère était le

meilleur moyen pour ne rien obtenir de nous. Le duc de Wellington n'a pas été en tout cela autre que l'opinion anglaise. Tous, les uns comme les autres, sont hostiles à nos libertés telles que nous les entendons. Du reste cette alîaire d'Orient les surprend en incapacité et voltigerie flagrantes. Pour en revenir à notre ministère, je crains qu'il ne soit difficile à déracine]-; je ne conçois pas ce qui se passera au lendemain de sa chute. J'ai un fond d'inquiétude que ne dissipe point le sentiment des forces du pays ; si ces forces ne produisent pas un effet purement comminatoire, et il faut pour cela qu'elles se manifestent activement, je tiens tous nos progrès pour compromis. Je n'ai rien encore pour la Heviie; suis-je encore à temps? Écrivez-le-moi. Je parlerai volontiers des Œuvres de Lemontey, surtout de son volume de Louis XIV, faites-moi envoyer les volumes. J'ai lu avec plaisir votre peinture des salons à l'époque oii nous sommes entrés dans le monde, ce sont des souvenirs communs et nos impressions sont pareilles. L'article sur Broussais(l) est à merveille, plein de raison, de force et d'élévation. Je ne connais pas le livre réfuté (2); mais est-il vrai qu'il soit aussi pauvre qu'il le paraît. Le récit de M. Mérimée (3) est d'une fermeté et d'une simplicité de peinture qui sont remarquables; c'est une lithographie d'Horace Vernet. En tout \a. Revue \di fort bien et doit gagner dans le public. Je crois comme

(1) M. Broussais, De Vexistmce de Vâme, par M. le duc de Broglie. c. b.

(2j De l'irrUatioii et de la folie, ouvrage dans lequel les rapport» du physique et du moral sont établis sur les bases de la médecine physiologique, c. b.

(3) L'£nZèi'e/ne?î(de/aredou<e, scène contemporaine, c. b.

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vous que vous ferez votre cours; en toutes choses la clameur est destinée à leur faire plus de mal que ce dont ils tenteraient de se débarrasser.

Croyez-vous que Pépin l'Ancien fût un nouveau converti? Il y a une Chronique qui pourrait le faire soupçonner, cependant j'en doute; toujours est-il que tous les Francs ne se firent pas chrétiens avec Clovis; il y en eut qui conservèrent longtemps leur ancien culte, surtout en Auslrasie. On en trouve encore sous la seconde race.

DE M. DE REMUSAT

Paris, 25 octobre 1829.

On prétendait hier que les facultés du roi s'affaiblissaient sensiblement. Je crois que c'est tout simplement la surdité qui augmente ; du reste, il est toujours engoué de son ministère. MM. de Polignac et Chabrol font dire partout qu'ils tenteront pour la fête du roi un effort pour éhminer la portion violente du cabinet. Je doute qu'ils réussissent, eux-mêmes disent que c'est très difficile, il paraît que M. de Polignac est sans crédit réel sur le roi qui le traite sans conséquence. M. Royer-Gollard croit que si cela réussissait, on essayerait de se recruter jusque dans la gauche. M. Pasquier a quelques engagements avec M. de Chateaubriand. Celui-ci est généralement fort découragé, il s'est avisé d'être l'amant de mademoiselle Allard (1)

{{] Mademoiselle Allard a raconté tous les détails de sa liaison avec Chateaubriand dans /es Enchantements de Prudence, c. B.

(vous savez qui c'est) qui cherche à se faire ici une certaine existence et un salon de gens d'esprit. Elle vient de Rome oîi elle a fait un roman intitulé Jérôme sur son aventure avec M. Sampayo.

Écrirez-vous dans la prochaine Revuel Ces Mémoires de Saint-Simon font une espèce de révolution; la société en est bouleversée. M. Cuvier a été à Versailles pour les lire sur les lieux. Il me semble que vous pourriez un de ces jours profiter de la réimpression de Lemontey pour écrire sur tout cela quelque chose de plus significatif et surtout plus politique que l'article sur M. de Staël.

DE M. ROTER-COLLARD

Paris, 9 novembre 1829.

Pour sortir des généralités, je présume, mais de moi-même et sans autorité, que le présent ministère n'est pas celui qui ouvrira la session, mais qu'il durera, comme il est, sans vie aucune, jusqu'à ce que le vent de la Chambre, venant à souffler, le fasse tomber. Je suppose qu'il sera remplacé plusieurs fois par des ministères insuffisants et inefficaces. Je ne prévois rien au delà. Nous avons appris, ce que nous ne savions pas assez, ce que ne savent pas encore assez les plus savants, que notre abstraction constitutionnelle de la royauté est fort commode pour la tribune, mais qu'elle est un grand mécompte dans nos affaires. On le verra chaque jour davantage, et c'est ce qui rend l'avenir si obscur et si redoutable.

Je crois que vos amis vont bien. L'enfant de madame de Staël est mort avant-hier. Il y a, sans doute, des

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morts plus importantes, mais il n'j- en a guère de plus tristes. Avant de revenir, mon cher ami, pendez-vous! Nous avons nommé M, de Lamartine à l'Académie et vous n'y étiez pas. Vu la diversité, non des jugements, mais des inclinations, nous avons été contents de notre majorité.

A M. ANISSON' DU PERRON

Barante, 17 novembre 1829,

La mort de ce pauvre enfant m'a navré. Voilà une cruelle persistance du malheur contre gens qui méritaient un autre sort. Le courage de madame de Broglie est soumis à de tristes épreuves. Elle les supporte avec une admirable et pieuse résignation. Mais Tâme reste abattue et flétrie, on ne retrouve plus le même ressort, le même mouvement, ou du moins on perd le goût des choses de la vie. Je suppose qu'ils reviendront très tard de Broglie, à moins que la santé de Victor s'accommode mal de ce séjour pendant l'hiver.

Je ne crois pas à la dissolution. On m'écrit que vraisemblablement tout finira par un mezzo termine qm ne contentera personne et dont tout le monde se contentera. C'est la mode du temps. Elle nous vaut le repos au dehors et au dedans. Aussi je ne m'en plains pas.

J'ai été bien content des quatorze voix de M. Philippe de Ségur. L'élection de son concurrent était à peu près convenue d'avance, mais il faut que la sienne le soit aussi. J'en écris à M. Royer-Gollard. S'il garde les mêmes suffrages; que ceux de MM. Villemain, Royer, Chateaubriand, Laine lui soient acquis, comme il est possible, l'affaire sera certaine. C'est dans ce sens qu'il faut aller.

326 SOUVENIRS DU BAHO.N DE BARAXTE.

DU COMTE MOLE

Paris, 27 novembre 1829.

Maintenant que j'ai vu tout le monde, je puis vous assurer que jamais il n'y eut plus d'unanimité dans les craintes, les prévoyances, les commentaires; depuis la restauration, je n'ai rien vu de pareil. Espérons toutefois encore que des conseils si funestes seront écartés et que l'ambition de quelques hommes n'entraînera pas le trône et le pays dans une catastrophe dont il serait impossible de mesurer les suites. C'est au moment où la vraie gauche, les Ghauvelin et G'^ se retiraient devant le pays qui ne voulait plus d'eux, qu'on veut remettre tout en question et délier un peuple qui ne demandait que paix et repos. Encore une fois, espérons que de tels soupçons calomnient ceux sur lesquels ils planent. Pour moi qui, depuis le berceau, n'ai vu que des orages, je voudrais bien ne plus sortir du port. J'ai perdu le goût des découvertes et ne demande qu'à rester où et comme je suis.

J'ai beaucoup vu et soigné M. de Talleyrand pendant et après son accident (,1). Il m'attirait comme attire tout ce qui échappe, ce qui menace de disparaître pour toujours. Tant de souvenirs se rattachent à cet historique vieillard! L'esprit et les principes du xviu' siècle, la grâce et la politesse de l'ancienne cour se trouvent réunis dans sa personne à l'indépendance de jugement propre à notre époque et au dévergondage de la révolution. La place ne sera point remplie; en tout, nos

(1) M. de Talleyrand avait eu une congestion aux yeux,

circonstances sont si petites que les supériorités ne s'y renouvellent point. Les facultés naturelles sont taries et les positions manquent à tout le monde.

DE M. DE REMUSAT

Paris, 28 novembre 1829.

Nous avons eu une alerte, mon cher ami, et elle est à peine passée. Le projet qui retentit dans les journaux est vrai ; Tacte en est dressé, et dressé par Beugnot. C'est, dit-on, une charte électorale portant suppression du collège d'arrondissement. Mais ce qui est vrai aussi, c'est que le jour n'est pas pris pour cette belle tentative. Ce n'est qu'un en-cas qu'on tient en réserve et M. de Polignac n'y doit point recourir avant d'avoir épuisé les moyens parlementaires. L'Angleterre ne l'entend pas autrement, peut-être même n'y consent-elle dans aucune hypothèse, et je crois bien que c'est son opposition qui nous épargne seule celte extrémité. Encore ne faut-il jurer de rien. Le gouvernement est tout entier dans un comité qui se tient chez M. de Damas oîi le roi passe ses soirées. M. Tharin y exerce, dit-on, la grande influence ; M. de LaBouillerie en est un membre actif. La retraite de M. de La Bourdonnaye ne parait avoir nullement modéré le ministère. Elle n'a fait que compléter et épurer dévotieusement le gouvernement et donner un tour plus chimérique aux vues et aux desseins qui prévalent aujourd'hui. Le roi est dans une exaltation croissante; la cour est consternée et d'une hardiesse incroyable dans ses propos.

11 est assurément impossible de ne pas concevoir

les plus sérieuses inquiétudes. Cependant nous ne devons pas oublier qu'une intermittence de péril et de calme, de menace et de faiblesse est la loi de cette situation. Si, comme tout l'annonce, ils sont décidés à aborder la Chambre, il y a encore de la ressource. Mais alors même ne tiendront-ils pas ferme, et y a-t-il auprès du roi un seul homme en état de lui donner, avec autorité, un bon conseil? — Ce n'est point Chabrol qui a renversé Villèle, c'est le duc de Rivière. Les moyens constitutionnels n'ont après tout de force que sur des créatures raisonnables, ils n'ont point d'action matérielle et ces gens-ci n'entendraient que les coups. Si cependant ils reviennent à résipiscence, tout indique que Chateaubriand et Martignae formeraient le futur ministère. MM. Pasquier et Humann y seraient sans doute appelés. J'espère que personne du côté gauche n'y entrerait. M. Royer, dans cette hypothèse, serait président, mais il ne veut absolument pas l'être avec le ministère actuel. Son projet est de jouer un rôle actif au début de la session, et il va se mettre à la tête de l'affaire de l'adresse. Voilà mon journal, cher ami, qui doit être assez conforme à vos conjectures. Du reste, je ne me hasarde à rien prédire et je ne sais de l'avenir que l'anxiété qu'il me cause. J'ai été des derniers à voir en noir, mais il le faut bien.

Je vous ai écrit tout ceci hier samedi. Le soir on prétendait qu'il n'y avait rien de tout ce que je vous mande et que nous avions tous été dupes d'une rouerie de M. de Talleyrand qui, en effet, a le premier donné les nouvelles, et puis est parti pour Rochecotte, après avoir presque dicté les premiers articles du Journal des Débats. Je crois cependant que

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le fait est vrai dans la mesure où je vous l'ai dit.

A propos de M. de Talleyrand, il est assez bien. Son accident a été plus sérieux par sa nature que par sa gravité.

Ne ferez-vous pas quelque article pour la Revue? Elle manque de littérature; il est vrai que la France fait un peu comme elle.

Je n'admets point ce que vous me dites de votre ouvrage. Ne craignez pas de développer, de citer, de prouver : l'érudition, maniée à la manière moderne, a du succès aujourd'hui. Le plus grand défaut que pourrait avoir votre livre, serait de paraître une suite d'aperçus.

DE LA DUCUESSE DE BHOGLIE.

Broglie, 2 décembre 1829.

Cher Prosper, j'ai reçu une lellre de vous toute bonne et toute troublée dans ce triste séjour de Coppet. J'étais bien sûre que personne plus que vous ne ressentirait un si cruel malheur, je le craignais pour vous comme une peine personnelle, cher ami, tant je sais que ce passé vous est cher. C'est un séjour bien mélancolique en effet que Coppet, le cercle est refermé! il commence par la figure grave et digne de mon grand-père et finit par celle d'un pauvre petit ange de Dieu. Ce séjour est bien triste et pourtant il a un grand charme de mélancolie, tous ces souvenirs semblent vivre et entourer ceux qui restent. Il n'y a pas de paroles pour le malheur de ma pauvre sœur, c'est la fin de tout, mais en môme temps rien n'est plus frappant que les secours immenses que lui III. 34

S30 SOI VENIKS DU BARON UE UARANTE.

envoie la bonté de Dieu. Je crois que peu de spectacles sont plus frappants comme puissance de la foi. C'est une nature parfaitement simple, droite, et exempte de toute exaltation, mais qui vit de sa foi à la lettre comme on vit de haine quand on meurt de faim. Le sentiment de la bonté de Dieu, que tant de coups sembleraient devoir ébranler, est plus fort que jamais et empêche toute amertume de se mêler au désespoir.

Quant à moi, cher Prosper, je suis revenue au milieu d'un intérieur bien heureux, retrouvant mes enfants en parfaite santé et bien gentils, et je suis presque honteuse de me retrouver au cœur tant de joie. C'est une singulière et solennelle impression que celle de posséder encore tous les biens nécessaires à la vie, mais d'être seule de sa race, ce n'est pas du malheur puisque tout ce qui fait l'existence du cœur subsiste, mais c'est très solennel. Il me semble que je plains tous ces êtres de n'être plus représentés que par moi sur la terre et que cela me donne encore plus le sentiment d'être étrangère el voyageuse^ ces deux années m'ont donné un sentiment bien intense de la fragilité de la vie et cela ne me paraît pas empêcher le bonheur; on accepte la journée, mais^ comme les Hébreux célébraient la Pâque, il faut avoir le bâton à la main et les reins ceints pour le départ.

Adieu, cher Prosper, je ne puis encore me remettre à parler d'autre chose; néanmoins je ne suis pas bouleversée, il y a un fonds do paix dans les douleurs dont j'ai été entourée qui s'est communiquée à moi. Nous reviendrons tard à Paris; je voudrais vous voir ici, la vie y est douce et réglée, l'âme et l'esprit de Victor grandissent chaque jour et il répand autour de lui la lumière et le calme.

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DU DUC DECAZES

La Grave, 2 décembre 1!

J'ai visité Toulon, Marseille et toute la Provence. J'ai trouvé partout les mêmes sentiments et les mêmes opinions pour le ministère. Je n'ai vu aucun de ces messieurs, mais je les sais fort effrayés de leur position, à Jules de Polignac près, qui est d'une présomption imperturbable. Il est pourtant hors de doute qu'ils auront contre eux une immense majorité; on n'en peut douter quand on voit des gens comme du Marhallac'h (1), Donatien de Sesmaisons, Arthur de La Bourdonnaye (2) faire de l'opposition.

Il paraît que le roi ne parle politique qu'avec Jules et ne permet pas aux autres d'entamer ces matières.

Vous n'avez pas cru au coup d'Etat dont parlent les journaux et quoique vous sachiez peut-être que c'est le prince de Talleyrand qui a fait faire ces articles dans les Débats et le Comiilutionnel où il envoyait tous les jours de petits bulletins. Il est certain que le ministère ne pense pas à de telles choses et que ce n'est qu'à bout de voies légales que Jules lui-même y recourra, s'il y recourt jamais, ce dont je doute. C'est à La Bourdonnaye que la tâche sera réservée. Celui-ci disait à Talhouet, l'autre jour : « Vous avez dû être bien étonné de me voir entrer avec ces niais. Quand je suis entré au conseil, j'ai cru être dans un couvent et qu'on allait chanter les litanies. »

(1) Député du Finistère, c. b.

(2) Député du Morbihan, c. b.

532 SOUVENIRS DU IJAKO.N DE BAKANTE.

DE M. DE REMUSAT

Paris, J9 décembre 1829.

Nous paiîsons le temps, mon cher ami, dans une anxiélé véritable, comme gens à la merci de la sottise et du caprice. Il ne paraît que trop vrai que dimanche dernier s'est agité un projet de coup d'État qui n'allait à rien moins qu'à la suspension de l'inamovibilité des juges. Quatre ministres avaient comploté cela, et sans la résistance véhémente de Courvoisier qui a donné du cœur au dauphin, je ne sais si nous ne serions pas depuis lundi en guerre civile, au moins virtuellement. Maintenant sur quoi compter? Je sais bien que le temps et la délibération épuisent l'énergie qu'il faut pour les résolutions désespérées, mais cependant tout est possible, et même en supposant qu'on cède encore cette fois à la prudence, qu'on se retire en présence des Chambres, ne pourra-t-on pas revenir plus tard.

Quels ministres d'ailleurs pouvons-nous mettre à la place de ceux-ci ? En vérité, j'en rougis. Nous avons eu à cet égard, la semaine qui a précédé celle-ci, une comédie ridicule : pendant que se tramait à Gompiègne le conseil du dimanche, quelqu'un vient trouver M. Roy et lui demande s'il ne voudrait pas être ministre avec M. de Polignac : il refuse, mais il en conclut judicieusement que le ministère est décomposé. Il va faire part de sa découverte à M. Portai. « Gela ne me surprend pas, dit celui-ci, j'ai remis un mémoire au dauphin et j'ai causé avec Ghabrol. » Bref, ils vont tous deux trouver M. Pasquier, et, de leur autorité privée, tous trois se font ministres :

mais il leur faut des auxiliaires; ils rendent visite à Humann qui répond froidement, puis prend conseil, et refuse enfin, par une lettre longue et motivée. Ils vont voir Martignac qui leur dit qu'on se moquerait de lui s'il sortait de chez lui sur la foi d'une pareille proposition. Les voilà bien honteux: puis les nouvelles du dimanche arrivent. Ils s'aperçoivent de leur duperie. Maintenant ils nient tout, et M. Pasquier dit que M. Humann est un gros Allemand qui ne comprend rien. Tout cela s'était fait sans en dire un mot à 31. lloyer et à M. de Chateaubriand. Martignac est jusqu'ici très bien^ c'est une de nos espérances. Du reste, tout demeure au statu quo pour le moment. On croit que cela vient de ce que le roi a envoyé consulter Yillèle et qu'il attend la réponse.

L'élection de Guizot, à Lisieux, est aussi sûre qu'élection peut l'être (1).

DE M. GCIZOT.

Paris, 20 décembre 1829.

Mes affaires de Lisieux m'ont occupé et dérangé. Je les crois bonnes, et aussi avancées, aussi sûres, qu'on peut l'être en pareil cas tant que tout n'est pas fait. J'attends avec impatience la convocation du collège, il me manquera, je crois, peu de voix libérales. J'ai été adopté par tous les hommes influents avec un zèle qui se propage bien partout. MM. Dupont (de l'Eure) et Bignon m'ont très bien servi. Du reste la

(1) La circonscription de Lisieux était devenue vacante par suite de la mort de son député, le chimiste Vauquelin.

convocation . ne peut guère tarder. Je désire que la chose réussisse. Le moment me paraît excellent pour entrer dans la Chambre.

Nous voilà retombés dans l'immobilité ; M. de Polignac et M. de Montbel vont visiter la nouvelle salle, discutent à quelle place il faudra s'asseoir. Toutes négociations, comme on les appelle, sont rompues; cependant tout le monde cherche toujours ses ministres; et la question se pose de plus en plus entre les hommes qui essayeraient encore de tricher avec la Chambre pour se remettre un peu bien avec le roi, et ceux qui tenteraient de s'appuyer vraiment sur la Chambre pour avoir quelque force auprès du roi. Je suis complètement hors d'élat de dire qui prévaudra; probablement moitié l'un, moitié l'autre, selon l'usage. Mais la lutte ne s'engagera sérieusement que dans les quinze jours qui précéderont la Chambre, lorsqu'il faudra rédiger le discours du trône. Voilà la chance la plus favorable, et à mon avis, la plus probable. Il y a aussi celle de la persistance du ministère. Tout annonce que la Chambre l'attaquerait assez vivement, et de façon à lui rendre le gouvernement à peu près impossible. Les indépendants du centre droit y paraissent tout aussi décidés que personne. Puis enfin la chance du coup d'État, de la folie; celle-là subsiste toujours; elle est dans les mystères de la liberté humaine; il ne faut qu'une résolution de cinq minutes, une lubie. Nous serions des fous à notre tour de ne pas en tenir grand compte. Ces résultats? Nous en savons tout autant. Cependant, je n'y crois pas ; et à tout prendre, à travers mille vicissitudes d'ici là, une révolution matérielle assez tolérable est, à mon avis, ce qui se prépare.

AOUT 18 29-AOUT 1830. '.m

A M. GUIZOT

Baraute, 1" janvier 1830.

Bonne année, mon cher ami, je compte que dans trois semaines ou un mois, j'aurai le plaisir de vous revoir et de vous prendre encore quelques moments, tout occupé que vous devrez ôtre sans doute alors. Cet espoir de Lisieux me charme au dernier point. L'arrêt de la cour royale a dû être une sorte d'événement; plus on va, plus les coups d'État deviennent un jeu plein des plus grands périls. La seule chose que je vois très clairement dans mon coin de province, c'est la disparition presque complète du parti ultra; ceux mêmes qui auraient sympathie avec le ministère n'ont pas confiance et désavouent les témérités qu'il pourrait tenter. Malgré tout cela je ne suis pas rassuré. Nous sommes aux mains d'aventuriers et d'imhéciles, tous gens capables d'audacieuses sottises. Il parait bien qu'ils arriveront à la session, mais quitter le pouvoir après s'être ainsi compromis, c'est pour eux une terrible affaire ; d'autant qu'ils ont des peurs aussi absurdes que leur courage. Quoi qu'il survienne je doute que nous ayons un ministère où le centre gauche ait franchement sa part ; les débris Richelieu livreront les derniers combats avant de permettre une telle chose.

Le dernier numéro de la Revue était très agréable; le public prend goût à ce genre de publications ; en cela, comme en tout, l'offre excède la demande, mais c'est un moyen d'accroître la consommation et de rendre meilleures les affaires de ceux qui surnageront. La Revue sera sûrement de ceux-là. De qui était

536 souvENiKS nu bahon de barante.

l'article Espagne ? il est facile et gentil. M. Thiers a bien traité le maréchal Saint-Cyr (1), mais non pas con amore; ses sympathies le rapprochent beaucoup plus du Comité de salut public et du système d'invasion bonapartiste.

J'ai depuis trois jours les CÊ'uyresde Lemontey, et je vais me mettre à l'œuvre. Ce sera un article sur le Gouvernement de Louis XIV el Saint-Simon ; car pour les facéties des autres volumes de Lemontey qui ont été plus ou moins plaisantes en leur temps, cela n'est pas plus lisible qu'un vaudeville d'il y a trente ans, A propos de Louis XIV, retenez-moi les Mémoires de Dangeau.

Je n'ai pas assez travaillé; j'ai entrepris à peu près le même travail que vous, pour arriver à des conclusions pareilles. Cette occupation a eu de l'intérêt pour moi, mais peu de résultats écrits, La lutte de Charlemagne contre la féodalité naissante et nécessaire, l'inutilité de ses efforts formeront un développement que vous n'avez pas donné. Ce ne sera rien de nouveau, mais la question sous un autre aspect. Je reçois vos leçons qui me plaisent, comme toujours, et me guident. Je suis bien loin d'avoir fini mon introduction. L'étude des deux premières races, que je n'avais jamais faite aussi à fond, m'a jeté presque hors de mon sujet; en vérité ces commencements avaient été singulièrement explorés. Boulainvilliers et Saint-Simon ont fait un roman sans chercher une épreuve, et Montesquieu a eu le véritable enfantillage de se cacher h lui-même la vérité. Ce que vous dites de la confusion des époques est la clef de toutes ces erreurs des uns et des autres.

(1) De l'oruanisatinn militaire de la France, c. b.

DU PRINCE DE TALLEYRAND

Rochecotte, 11 janvier 1830.

Je ne vous ai pas écrit depuis longtemps parce que je viens d'avoir une forte fluxion sur les yeux. Je ne pouvais ni lire ni écrire; et aujourd'hui encore, quoique je spis depuis trois semaines dans les ventouses et dans les cataplasmes de belladone, j'ai l'œil gauche en fort mauvais ordre; le droit est guéri. Mon projet est de retourner h Paris quelques jours avant l'ouverture des Chambres, c'est-à-dire vers le 23 février. Nous allons voir ce qui sortira des ardeurs françaises pour la liberté et des inclinations françaises pour la servitude. Se fera-t-il quelque traité entre ces deux dispositions? Nous verrons. D'ici je ne vois et n'apprends rien; on me mande ce que l'on sait et ce que l'on prévoit. Tout cela est bien vague. — J'ai pris un assez bon moment pour avoir mal aux yeux, car il me semble qu'il n'y a pas grand'chose à lire : à l'exception des Mémoires de Saint-Simon il ne s'imprime rien que je sois pressé de faire venir de Paris. — Quand avez-vous le projet de quitter l'Auvergne?

A M. GUIZOT

Barante, i'6 janvier 1830.

Voici, mon cher ami, l'article Sur M. Lemontey (1).

(1) Tous les articles de M. de Barante, parus dans la Revue française, ont été ré anis dans ses Études historiques et biographiques et dans ses Études littéraires et historiques.

038 SOUVENIRS Dl BAKON DE BAR.VNTE.

J'avais cru pouvoir y traiter en même temps le règne de Louis XIV sous un autre rapport; je désirais examiner ce qu'était l'esprit d'opposition à cette époque, ses vues, ses espérances, quelles bases il aurait offert à des garanties. En un mot rechercher s'il y avait à cette époque les éléments nécessaires pour un régime légal, c'est dans cette idée que j'avais mis en second les Mémoires de Saint-Simon. J'ai vite reconnu qu'il ne me resterait pas de place et que d'ailleurs ce point de vue valait bien un article à part. Cependant j'ai tant puisé dans Saint-Simon que j'ai laissé son nom dans l'intitulé. Otez-le, si vous voulez. Une autre fois j'écrirai l'autre morceau, soit à propos de Dangeau si on me le donne, soit sous tel ou tel prétexte. Je suis dans l'impatience de votre élection, dont il me paraît qu'on ne doute pas ; c'est pour moi un événement. Gomment est M. Royer ? je souhaiterais qu'il fût président, vos relations seraient alors faciles, autrement il y aura des différences que vous éviterez de votre mieux, mais lui pas. Nous sommes ensevelis sous la neige ici, cependant le 15 février, au plus tard, je serai à Paris ; ce sera un moment assez curieux ; tout semble se disposer mieux que je n'aurais cru et pourtant qui sait? il y a telle obstination qui peut tout jeter dans le désordre. Si au contraire nous obtenons une victoire paisible et légale nous serons bien, c'est-à-dire un peu mieux qu'avec le ministère de l'autre année. La loi départementale et municipale, et toute la police correctionnelle devant des jurés, voilà l'indispensable à obtenir de tout ministère.

AOUT 1829-AOlT 183 0. 539

DE M. GUIZOT

Paris, 28 janvier 1830.

Deux mois seulement, mon cher ami, je voulais vous les envoyer avant-hier, il n'y a pas eu moyen. Vous me pardonnerez d'avoir écrit d'abord à je ne sais combien de personnes dans l'arrondissement de Lisieux. La chose s'est faite aussi bien, aussi agréablement pour moi que je pouvais le désirer. Je n'ai pas perdu une voix de la gauche ni du centre gauche; j'en ai eu une vingtaine du centre droit; assez de gens, qui ne m'ont pas nommé, n'ont manifesté aucun regret de mon élection. C'est ainsi que je voulais arriver.

Votre article est excellent et charmant. L'histoire de la personne de Louis XIV est pleine d'intérêt et d'une vérité frappante.

A M. GUlZOT.

Barante, 31 janvier 1830.

Je n'avais aucune inquiétude : la nouvelle ne m'en rend pas moins content. C'est une belle élection, souhaitée par tout ce qui est raisonnable. Beaucoup d'espérance s'attache sur vous; vous êtes le représentant d'une opinion qui n'avait point d'organe à la Chambre, et qui est pourtant au fond celle du pays. M. Royer m'a écrit le jour même avec une grande satisfaction et cela m'a fait bien plaisir. Il croit encore à une issue paisible et constitutionnelle ; d'autres m'ont écrit avec plus d'appréhension. Peut-être auraije quelques mots de vous avant mon départ.

Voilà donc le Globe quotidien; à la bonne heure; était-ce votre avis?. On commence à parler beaucoup du National, ce ne sera pas la même nuance. En tout la presse est en bon train, pourvu que toute l'activité du pays ne se soit pas concentrée là et qu'il en reste pour se résoudre et pour agir.

Ce président de Lisieux est d'une rare impudence; c'est la première fois qu'on s'est permis de parler contre un candidat. Ces gens-là sont fous; ils se figurent en guerre civile, toute arme leur est bonne.

DE M. DE REML'SAT

Paris, 0 février 1830.

Le froid cruel qui nous est revenu va retarder encore votre retour, mon cher ami, et j'ai tout le temps de vous écrire. Le séjour de Barante doit être un peu sévère par le temps qu'il fait, et je vous aimerais mieux auprès de nous; ce n'est pas que nous menions une vie bien piquante. On se lasse de l'attente et de la curiosité, et nous avons tous ajourné au mois de mars nos idées et nos impressions. Quoi qu'en disent ceux qui règlent leur prévoyance sur leur désir, je ne pense pas que le ministère se retire avant la Chambre, il attendra l'adresse, et même si, comme on peut le craindre, l'adresse épuise l'énergie de la Chambre, il essuiera une session. Si la difficulté est trop grande, peut-être prorogera-t-il au mois d'octobre. Je ne sais personne auprès du roi qui puisse lui donner un bon conseil avec autorité. Cependant il n'est pas impossible qu'en cas d'embarras M. Roy ne fût consulté, c'est le mieux en cour des hommes

AULT IS2y-A0LT 1830. oil

de son espèce . On dit que M . de La Ferronnays rentrerait volontiers; M. de Martignac est indispensable ; M. Pasquier probable. Nous aurions Tancien ministère, les mêmes fautes, les mêmes dangers, un nouveau 8 Août pour dénouement. Telle est, peutêtre, la marche fatale et de la France et de la dynastie. — Tout semble indiquer que la question qui s'agite est radicale. — Du reste, on parle aussi beaucoup de l'expédilion d'Alger. Il parait que M . de Bourmont voudrait de ce commandement comme porte de sortie (1).

Tous aurez vu que nous rendons le Globe quotidien. C'est un grand parti et fort chanceux. L'état général de la presse et nos affaires intérieures faisaient une nécessité de le prendre. Les gens du métier, étrangers à l'entreprise, nous promettent des merveilles. Pour moi j'ai de la peine à y croire, je connais tous nos faibles. Au reste nous demandons protection à tous nos amis.

Vous avez entendu parler du mariage de Villemain. Il est à peu près rompu. Sa vilaine femme de mère ne veut pas le lâcher. Elle l'a tant menacé, supplié, désolé, qu'il renonce, Le pauvre homme en a la fièvre, parle de donner sa démission, se croit perdu. Le fait est qu'il se sera conduit fort mal envers cette jeune personne qui l'aimait, qui le lui a dit, qui a été engagée

(1) M. de Bourmont avait de l'esprit, sans aucun doute et aussi du jugement et de la finesse. Il tarda peu à avoir de mauvaises relations avec M. de Polignac, et j'ai trouvé, dans les pièces du procès des ministres, témoignage des soins qu'il avait fallu souvent prendre pour les réconcilier. M. de Bourmont voyait certainement où allait aboutir M. de Polignac et ne se souciait point de partager une si

542 SOUVENlliS ni BAHON DE BARANTE.

autant qu'on peut l'être aux yeux de sa famille et du monde.

DU DUC DECAZBS.

La Grave, 10 mai 1830.

Villeneuve m'écrit qu'on annonce la dissolution pour le 16 mai, les élections pour le 20 juin et les Chambres fin août. Que ferez-vous alors? Pensez vous qu'il faudra être à l'adresse? Il serait à craindre qu'on ne profitât de notre absence pour faire une adresse ministérielle. Je suis convaincu, du reste, qu'après l'adresse nous serons encore renvoyés et qu'on rendra des ordonnances électorales. Je n'ai pas varié; trois Chambres eu 1830, la dernière par ordonnance; j'en suis persuadé depuis que j'ai vu là Polignac, et la Gazelle me confirme encore plus dans cette opinion. Sans cette arrière-pensée et ce projet arrêté, tout ce qu'on fait depuis le 8 août, et le 8 août même serait trop absurde.

grave responsabilité, surtout lorsque son avis ne serait écouté ni sur le moment à choisir ni sur les moyens d'exécution.' Ce fut en partie le motif qui lui fit désirer de commander l'expédition d'Alger. Il ne voulait pas être mêlé à une telle' affaire, qui serait, comme il le savait d'avance, très mal menée. Peu de temps avant de partir, il disait à un de ses amis et des miens: « Si l'on voulait se battre dans les rues de Paris, il faudrait commencer par rétablir la garde nationale ». Cette idée était d'un homme très avisé.

AOUT 1829-AuUT 1830. . u43

A M. GL'IZOT.

Barante, 12 mai 1830.

Vous voilà, mon cher ami, établis dans votre retraite. Vous qui savez vous faire à Paris une vie régulière et occupée, vous ne connaissez pas le plaisir d'échapper à un train insupportable de dérangement et d'inutilité. Quand vous allez à la campagne vous y cherchez une vacance, j'y viens au contraire dans l'espérance de travailler un peu ; encore, celte année, serai-je fort retourné par les perturbations politiques. On songe beaucoup aux élections; on s'en occupe avec activité, et assez bonne espérance. Le parti libéral est d'une raison parfaite, ne rêvant que conservation et légalité. Le parti opposé est fort inerte, sauf les intrigants d'habitude; l'administration les pousse de son mieux, mais évite de se montrer et de se compromettre. Je ne vois pas trop ce que les ministres plus actifs et plus menaçants changeraient à cela. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les menaces de la Gazelle sont comme non avenues : on n'y pense même pas. Je suppose que dans dix jours nous saurons h quoi nous en tenir sur l'époque de la dissolution.

Dl;: LA COMTESSE DE CASTELLANE,

Acosta (1), 15 mai 1830.

Eh bien, vous êtes parti sans venir me voir! J'en

(1) Propriété delà comtesse de Castellane, près de Meulan (Seine-et-Oise).

o44 ^OLVEMHS DL UAKU.N DE BARANTE.

suis loule fâchée, my dear Sir. Imaginez que, .dans ma simplicité, j'avais cru qu'Acosla était une petite redevance d'amitié que vous accompliriez tous les ans. Pourquoi n'étes-vous pas venu? Je vous aurais si bien reçu! Enfin, à présent que voilà mes murmures épanchés, dites-moi que Tannée prochaine je vous verrai et que ce pèlerinage ne sera pas toujours dans la liste de vos projets.

Acosla est charmant, en ce moment : tout y est parfums et fleurs. Je me traîne avec délices pour en jouir mais je me traîne. Le beau temps n'a remis ma santé que de quelques degrés. Au reste cet état de faiblesse n'a rien de pénible pour une femme, je me laisse protéger et soigner avec tant de plaisir! Rousseau peint quelque part une convalescence, et il décrit un charme que souvent j'ai ressenti.

Au milieu de ces douleurs physiques mes facultés restent dégagées et libres, et mes yeux ne sont pas atteints; que me faut-il de plus! Je vis dans ce lieu riant et serein et je suis aussi sereine que lui; je m'occupe continuellement et toutes mes occupations sont de vrais plaisirs, et je ne craindrais pas de vous voir vous associer à cette vie; d'ailleurs voire esprit est de ceux qui se suffisent, et tellement au delà, à euxmêmes, que la règle et la solitude ne les affligent pas. J'entends dire qu'il y aura des élections ; je suppose qu'elles vous mèneront à Clermont, et peut-être à Sarliève; vous y trouverez mes enfants qui viennent de passer quelques jours avec moi pour me faire leurs tendres adieux. Ce sont, dans des genres très différents, de bonnes et chères créatures. Henri (i)

(1) Henri-Charles-Louis-Boniface, marquis de Castellane

AOUT 1829-AOLT 1830. 545

meurt d'envie de vous mieux connaître et vous a deviné d'une manière qui l'en rend digne.

Vos projets sont-ils au travail, et avancerez-vous vos Parlements que j'ai tant d'envie de voir sortir de vos mains? Parlez-moi de vous, de vos projets; il ne faut jamais, en amitié, se perdre de vue, et, si vous admettez ce principe, recevez la meilleure expression de toute la mienne.

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