‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 51 sur 55 · DE M. DE SAINT-CRICQ · texte numérisé non relu

DE M. DE SAINT-CRICQ

Paris, 29 août 1829.

Vous avez, dans bien peu de mots, mon cher baron, jugé en homme d'État la nouvelle position des affaires et en ami juste celle de mes collègues et la mienne. Ce qui est advenu était nécessaire, peut-être, pour que l'on appréciât avec équité ce que nous avons fait, et aussi ce que nous n'avons pu faire. Nous laissons nos institutions en meilleure situation que nous ne les avons prises, car il faut désormais des coups d'État

pour s'y attaquer, et les coups dÉtat, au temps où nous sommes, sont choses périlleuses, à laquelle on songe longtemps avant de s'y résoudre. Il y a du mal sans doute, mais il peut se réparer, si tous les hommes de valeur veulent être sages, et ne puiser la force d'opposition que dans le vrai. Or, il n'y a de vrai et de bon que le plein exercice du pouvoir royal, consciencieusement conseillé, et la loyale intelligence des libertés publiques défendues avec sincérité.

DE M. GUIZOT

Paris, 21 août 1829.

Mon cher ami, vous voyez leurs débuts; je n'ai pas grand' chose à vous apprendre. On demandait hier matin à La Bourdonnaye ce qu'il comptait faire : «Je ne sais. rien, je ne veux rien, je ne fais rien ; j'ai six mois devant moi. » C'est là en effet toute leur politique. Si la Chambre devait se réunir demain, peutêtre tomberaient-ils aujourd'hui, peut-être feraientils après-demain un coup d'État; l'un et l'autre est possible ; et nous autres, public, nous croyons tantôt l'un, tantôt l'autre, selon qu'ils nomment M. Mangin ou que M. Mangin s'excuse d'être nommé. A tout prendre, pourtant, le fait dominant est leur impuissance ; ils la sentent et on peut espérer que le dénouement viendra de là. Les refus, les démissions les accablent; M. Delalot n'a voulu entendre parler de rien et est retourné en Champagne, annonçant l'hostilité pourla prochaine session. Voilà M. de Cambon (1)

(1) Le marquis de Cambon, député de la Haute-Garonne, qui siégeait au centre et s'était surtout signalé par son

VOIT 1829-AOUT 1830. o03

qui sort du conseil. Leurs pareils seuls accepteront et à peine ont-ils, en pareils, de quoi faire un cadre de gouvernement. J'ai donc assez bon espoir; et si l'issue est bonne, elle sera très bonne, car nous aurons acquis un motif sans réplique pour tout ce qui estrécessaire. Cependant j'ai peine à me persuader qu'une fois arrivés là ils se laissent tomber sans résistance ; leur avènement a montré que tout est possible; le bon plaisir qui les a élevés peut les soutenir à tout prix. Nous verrons. Mais, à coup sûr, la crise décidera bien des choses. Elle avancerait fort si le Journal des Débals était acquitté ; tout donne à croire qu'il le sera en cour royale, le tribunal de première instance est moins sûr. Ils ont là un rude ennemi, et qui leur fait chaque jour plus de mal. On attend la démission de M. de Chateaubriand, car on y compte. Victor m'écrit, avant de savoir tout ceci, que son langage est très bon, qu'il professe le plus grand mépris pour les tentatives de M. de Polignac, et ne veut entrer que dans un ministère libéral. Les amis de M. de Mortemart disent que, lorsqu'il aura reçu deux ou trois dépêches qui lui déplairont et rendront sa situation désagréable, il pourra bien se retirer aussi (1). Le roi, on ne sait pourquoi, parle de Martignac avec une amertume toute particulière. Ravez est décidément pair. M. de Polignac et M. de Chabrol n'ont pas cessé de se repaître d'espérances d'une majorité : « Nous avons déjà 180 voix, dit Chabrol, et nous gagnons tous les jours. » La Bourdonnaye est plus sérieux et se fait

hostilité contre M, de Villèle, avait été nommé conseiller d'État par le ministère Martignac. c. b. (l)LeducdeMortemartétaitambassadeurenRussie. c. b.

moins d'illusion. Quoi qu'il en soit, tenez que le printemps prochain ne nous trouvera pas comme nous sommes; nous aurons triomphé, ou nous en serons à délihérer s'il faut payer l'impôt.

Ceci pourra hien vous distraire un peu du Parlement de Paris ; travaillez cependant ; ce sera toujours autant de fait. Vous avez toute raison de croire que placitwn est d'origine latine. Le mot est employé dans la jurisprudence romaine, et signiOe contrat, convention. N'est-il pas singulier que, de même que le mot convention, il ait servi à désigner un contrat et une assemblée? C'est après l'invasion que ce dernier sens lui a été attribué, mais son histoire correspond exactement à celle du mot convention; à cela près que le premier sens de placitwn a été contrat, tandis que le premier sens de convention a été la réunion matérielle ; l'un a commencé par désigner le rassemblement des personnes; l'autre, l'accord des volontés; mais ils ont également passé de l'un à l'autre sens, mallum, mahl est l'ancien mot germain, et son histoire est la même, car il a signifié aussi un contrat et une assemblée; et la trace de ce double sens subsiste encore aujourd'hui en allemand, d'une part dans les mots gemahl, vermàhlen qui désignent le contrat de mariage, de l'autre dans le mot Mahlzeit, temps du repas, ou de la réunion pour prendre le repas. Quant à la synonymie des deux mots mallum etplacitwn, elle est un peu vague; je crois cependant que le mallum désignait l'assemblée des hommes libres en général, sans aucune allusion aux affaires dont elle s'occupait, tandis que placitum indiquait plutôt une assemblée judiciaire ; sa métamorphose dans le mot plaid semble confirmer cette conjecture. Du reste, cette variété

dans le sens des deux mots lient surtout à la diversité de leurs dates. Mahl est du temps où les assemblées des hommes libres faisaient toutes choses ; jo/acitum du temps où l'on ne se réunissait plus guère que pour juger les procès. Il y a cependant beaucoup de restrictions à apporter à celte distinction.

Quant au mot parliamentum, sans aucun doute, il n'a pas été employé avant le commencement du xii^ siècle. Il n'est, à coup sûr ni du pur germain, ni du pur latin; il est roman et date de l'époque où les nouvelles langues ont commencé à paraître, soit dans le midi, soit dans le nord de la Gaule. On le trouve au Midi et au Nord, chez les Provençaux et chez les Normands. D'où est-il venu ? je. ne le sais pas bien. Toute cette famille de mots/)ar/e?% parole, parlement, est d'une origine douteuse. Je crois peu, fort peu aux origines celtiques ou gaéliques, surtout pour des mots d'un usage général, journalier et qu'on rencontre pour la première fois au xii" siècle. J'ai souvent cherché l'étymologie de parlement et ne me suis point satisfait. Je ne vous enverrai pas par la poste toutes les hypothèses que j'ai parcourues; ce serait trop long. Mais tenez pour certain que le mot commence

A M. GUIZOT

Barante, 29 août 1829.

Je m'aperçois fort bien, mon cher ami, de la castration que leur fait subir l'opinion publique. Le choix pour la marine, de M. d'Haussez est d'une pauvreté inconcevable ; c'est un étrange ministère, on ne sau-

;i06 SOUVENIRS Et U BARON DE BARANTE.

rait se mettre sur un plus petit pied. Ils attendront peut-être la session sans se jeter dans la violation des lois. Il n'y a pas pour eux espoir de majorité à la Chambre ; toutefois, je suis porté à croire que lorsqu'arrivera dans une situation quelconque le moment de subir le joug de la charte, de se soumettre à son effet positif et non plus seulement négatif, alors on deviendra capable des témérités les plus folles. Jusqu'ici il ne me semble pas que leur ancien parti les y pousse; il se tient fort tranquille dans nos provinces, et, pour dire le vrai, on ne s'excite encore nullement. J'ai su qu'on craignait plus qu'on ne souhaitait les manifestations des conseils généraux. Nous verrons ce qu'ils essayeront de faire sur les élections partielles du mois prochain. Le Courrier a parlé de vous pour la Côte-d'Or, s'en occupe-t-on sérieusement ? Y a-t-il des chances ? Ce journal du Courrier est en vérité trop brutalement gauche, il pourchasse chaque jour Bourdeau et les gens du centre, tandis que tout ce qu'il y a de plus essentiel est de les garder avec nous. Comment est M. de Martignac?il aura de l'importance à.la prochaine session.

Je suis tout distrait de ma besogne du Parlement qI je n'avais pas besoin pour moi du changement de ministère. Je me suis mis à lire les Capitulaires, la Diplomatique deMabillon, le ^ecuei/deBaluze, etc., etc. ; de sorte que je fais des recherches, je prends des notes et ne commence pas. Cependant je ne veux pas faire une œuvre de discussion et après m'étre formé une opinion, je ne me ferai pas honneur du soin que j'aurai mis à l'étudier. Je poursuis souvent beaucoup de choses qui me seront inutiles, mais pour bien savoir un point, il faut connaître tout ce qui l'environne, à

propos. Je suis bien fâché que vous ayez si peu de certitude sur l'étymologie de parler, cela m'étonne.

DE M. DE RÉMUSAT

Paris, 4 septembre 1829.

Nous commençons, mon cher ami, à nous ennuyer bien fort. Cette situation ne change pas, et ce ministère est stérile. Il n'est pas douteux que M. de Polignac en est au regret des collègues qu'il a choisis, et il travaille sourdement à les écarter. Je doute qu'il y réussisse; et surtout qu'il parvienne à en trouver d'autres. Tous, cependant, commencent à convenir qu'on n'a point la majorité. Que faire? Dissoudre la Chambre, c'est peut-être le plus probable, à moins que vous ne supposiez qu'ils se rendent sans défense. C'est ce que ne fait guère un ministère. Toutefois, je ne crois qu'à une dissolution légale. On se fera, sur ces élections, les mêmes illusions qu'on s'est faites longtemps sur la Chambre, et d'ailleurs M. de La Bourdonnaye n'épargnera pas les mauvais moyens, si les choses marchent ainsi. C'est ce qu'il peut nous arriver de plus heureux. Ce sera le second tome de 1827, avec un dénouement plus décisif, et un acte d'accusation qui, cette fois, ne s'exhalera pas en belles paroles. Les coups d'État, pour le moment, semblent ajournés. Mais leur embarras est grand, leur présomption inépuisable.

A côté de cela, les gens de cour sont inquiets; il s'est monté une petite cabale intérieure pour engager le roi a congédier son ministère. Le duc de Maillé et d'autres parlent fort en ce sens. Il est très vrai que

Courvoisier déclame toujours, en ancien membre de la réunion Ternaux. Il fait des charges de hussard dans tous les conseils, parlant toujours de démission en masse, soutenant à M. de Polignac qu'il est détesté, et celui-ci le remerciant de son indépendance et de son appui. Chabrol s'est fait successivement refuser par cinq démissionnaires qu'il a suppliés de rentrer au conseil d'État. La Bourdonnaye brouille tout à l'intérieur, et parait à ses bureaux en théoricien rêveur. La retraite de Chateaubriand fait grand bruit, elle est honorable. On dit qu'il est, à la lettre, dans la misère. Adieu ; lisez- vous Saint-Simon (1) ? Admirable livre ! Ah! ce n'est plus de LouisXVque datela décadence, et ily a longtemps que la Révolution étaitjuste etmérilée!

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Brofilie, 8 septembre 1829.

Vous devez me trouver bien singulière et bien ingrate, cher Prosper, de ne vous avoir point encore écrit, ayant tant à vous remercier d'un article qui m'a été au cœur. Je suis un peu excusable, d'abord par un long voyage, puis par deux fluxions successives qui m'ont absolument empêchée d'écrire. J'avais bien besoin de vous dire, cher Prosper, combien j'étais touchée de votre article (:2) ; je l'ai lu en route à la Grave ; toutes les paroles en ont été à mon cœur, j'y ai entendu cet accent qui devient de plus en plus rare,

(i) Les Mémoires de Saint-Simon, dont on ne connaissait que des extraits, venaient d'être publiés en leur entier, c. b. (2) Sur le baron Auguste de Staël, c, b.

AOUT 1829-AOLT 1830. 509

celui de ceux qui ont aimé les êtres qui me sont chers. Je ne puis assez vous dire ce qu'il m'a fait éprouver. Combien je trouve que vous avez apprécié et compris celle que nous regrettons.

Notre situation politique est bien de nature à nous préoccuper. Victor, qui est à Paris pour trois jours, m'écrit qu'on regarde le ministère comme ne pouvant marcher sans quelque changement et qu'il est beaucoup question de renvoyer M. de La Bourdonnaye et de conserver la même couleur en la rendant moins foncée, mais Victor regarde cela comme peu probable. Voici des temps rudes qui nous sont préparés ; la réunion assez diverse qui se trouvait aux eaux quand nous y étions montrait une indignation unanime : je ne sais si cela se réalisera dans le pays. L'idée de la résistance légale par le refus de payer les impôts me paraît se répandre généralement dans les provinces; nous avons vu à Bordeaux des gens très modérés exprimer cette idée. Il me semble que ce serait le cas d'éclairer le pays sur les moyens et les époques de résistance légale et qu'on devrait beaucoup le discuter d'avance. Au reste, pourquoi s'étonner de ce qui arrive? ne faut-il pas toujours qu'une situation porte ses fruits ? on lutte longtemps contre la réalité et puis un jour arrive où ce qui est éclate de force et où chacun se met à dire et à faire ce qui est au fond des cœurs; c'est ainsi dans les relations individuelles, on a beau faire pour vivre en paix dans l'absence de sympathie, le moment arrive où on ne peut plus se contenir et où tout ce qui a été réprimé parait au grand jour. Nous voilà à essayer le pire, c'est notre dernière lutte et il n'est guère à craindre que la défaite soit de notre côté. 11 pourra

5i0 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.

pourtant y avoir bien des souffrances individuelles.

Ma sœur et son enfant sont ici, c'est une réunion douce mais douloureuse en même temps. Je suis sûre que vous seriez ému en voyant ce pauvre enfant qui a l'air si intimement uni aune autre région. Ma sœur m'a dit plusieurs fois qu'elle voudrait bien vous voir à Coppet; elle a un bien grand désir de s'entourer de tous les souvenirs, de respirer l'air de cette région intellectuelle où elle était appelée et dont elle est si cruellement privée.

Adieu, cher Prosper ; à présent que mon silence est expliqué répondez-moi, parlez-moi de ce que vous pensez sur notre situation; je ne suis pas si indifférente sur notre destinée à tous que je n'y prenne part dans ce moment, mais parlez-moi surtout de votre vie intérieure, qui m'intéresse. Dites-moi aussi que je puis compter sur votre amitié et remplacez quelquefois par cette expression, celle de vos hommages qui me parait bien un peu froide entre nous, cher Prosper. Mille tendresses à tous les vôtres ; vos enfants sont-ils bien?

Victor arrive en ce moment ; il dit que le mouvement de l'opinion est tel qu'il s'exprime dans les cafés et dans les spectacles, et que quand on n'y prend pas part on passe pour un espion. L'effet sur les pays étrangers est également mauvais. Le duc de Wellington est très mécontent, il désirait M. de Polignac, mais aucun de ses collègues. Le roi et le dauphin ont fait cela seuls, et l'impression rejaillit sur eux très fortement ! Tout le monde s'accorde à croire qu'ils ne peuvent pas affronter la Chambre; du reste on vous écrit peut-être tout cela.

AOUT 1829-AOUT 1830. :ill

DU VICOMTE DE Cn ATEAUBRI A ND.

Paris, 8 septembre 1829.

Je ne suis plus, monsieur, qu'un vieux capitaine qui fait encore des retraites à propos, mais qui n'a plus l'ardeur nécessaire pour l'attaque. Sans désespérer de la victoire pour les autres, je sais que j'ai perdu la bataille pour moi et je m'en console. Rome était un beau et bon tombeau qui me convenait tout juste; il m'a fallu m'en défaire comme du reste... Dieu soit loué de tout... Travaillez, monsieur, pour votre gloire et pour celle de la France et revenez à la session durant laquelle finira tout ce que nous voyons aujourd'hui. Qu'aurons-nous après? Voilà la grande affaire. Quant au ministère actuel, c'est peine perdue que de s'en embarrasser.

Amitié et admiration, monsieur.

DU COMTE MOLÉ

Champlàtreux, 1^"^ octobre 1829.

Votre lettre du 19 septembre, mon cher ami, a passé par des épreuves presque incroyables. Surchargée de trois ou quatre timbres, quoique à Paris et à Champlàtreux mes gens jurent ne l'avoir jamais renvoyée, on avait fini par écrire dessus : Retrouvée

dans la boîte le Peut-être est-ce sa petitesse qui

lui a valu tant de retard et de vicissitudes, mais elle a mis juste treize jours à parvenir dans mes mains. Au reste, comme je vous l'ai déjà mandé, je crois trop à l'inquiète surveillance du moment pour ne pas

retomber dans ces habitudes circonspectes qui ont gouverné ma correspondance durant la Révolution. Je n'ai rien à cacher, mais encore moins à confier et quoi qu'en ait dit M. de Villèle, je n'aime pas à jouer caries sur table.

On croit à la paix. Le combat finit presque faute de combattants, les Turcs n'opposent plus de résistance.

Je viens de faire une apparition à mon conseil général, où j'ai vu MoUien, Lepelletier d'Aulnay, Bertin de Vaux et Bizemont. Je n'ai rencontré qu'une impression et qu'un langage.

La mort du pauvre Daru m'a aussi fait de l'impression ; plus, en vérité, que je ne l'aimais. Quoiqu'il ne fût pas de ma génération, il se trouvait mêlé à tous les souvenirs de ma carrière. Nous avions été conseillers d'Etat et ministres ensemble; enfin, en le voyant disparaître, je me suis écrié, comme Thomas : Serrons nos rangs, le canon perce nos files !

Mon impression sur Saint-Simon est à peu près la vôtre. Cependant, quand je me rappelle les Mémoires de madame Dubarry, je trouve entre les deux règnes beaucoup de difîérence. Les intérêts du peuple n'étaient pas plus considérés sous Louis XIV, mais ceux de la France l'étaient davantage; les hommes, le peuple, il est vrai, n'étaient rien, mais le paj'S^ l'État, sa prospérité et sa grandeur étaient le but avoué du gouvernement. Les mœurs n'étaient guère meilleures, mais bien plus ordonnées, et ce qui est moralement hideux se cachait.

Très cher ami, vous le voyez, je me mets à deviser à votre moindre signal. Je voudrais bien que l'Auvergne fût à Luzarches. Si le ministre Polignac faisait de ces choses-là, il trouverait mon indépendance

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bien exposée. Ce dont je suis certain, c'est que nous serions d'accord sur le présent et sur l'avenir. En attendant, travaillons et absorbons notre activité dans l'étude, c'est une douce et sage manière d'attendre que le devoir nous force de prendre une autre vie. Vous me paraissez avoir très bien compris les limites et le but de votre ouvrage, et il me tarde que vous ayez quelque chose à m'en montrer.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Broglie, 7 octobre 1829.

Voilà encore un bien long silence, mais j'ai de bonnes excuses. Nous avons eu de cruelles angoisses. Ma pauvre sœur a failli perdre ici son enfant, nous n'avions pas les secours nécessaires, jugez si jamais position a été plus cruelle. Enûn ce bon M. Lerminié nous est arrivé de Paris, a reconnu le mal et nous a tirés d'affaire, mais il a jugé nécessaire que l'enfant fût amené à Paris pour continuer le traitement. Je devais l'accompagner, mais au moment où j'allais partir, Sir James Mackintosh 1) est arrivé exprès d'Angleterre avec ses deux filles pour nous voir, j'ai donc été obligée de rester et mademoiselle Randall a accompagné Adèle à Paris. Voilà plusieurs jours cruels, cher Prosper, et qui m'ont fort absorbée. Je pense qu'à présent nous allons être seuls, madame de Castellane m'annonce seulement une petite visite et

(i) Auteur de YHhtoire de la révolution de 1688, d'une Histoire d'Angleterre, et de divers ouvrages de pliilosophie. c. B,

ensuite madame de Sainte-Aulaire; mais le départ de ma sœur me fait une vraie douleur, elle est vraiment une charmante créature, ce pauvre enfant est d'une intelligence remarquable et j'espère que l'ensemble de sa santé n'est pas mauvais.

Il me semble que nous sommes retombés dans un état de stagnation et que la colère ne tient pas contre la nullité de notre ministère, par degrés nous oublions que nous sommes menacés, il faut espérer pourtant que nous nous réveillerons au moment nécessaire.

Je suis bien aise de ce que vous me dites de la manière plus patiente dont vous prenez l'éducation, c'est une grande difficulté que de conserver l'activité après la multiplicité de mécomptes qu'on rencontre à chaque pas. On se heurte à tout moment contre l'incomplet; savoir se relever et marcher avec les forces qu'on a est la seule manière de nous tirer d'affaire, mais ce n'est pas facile.

Ma lettre a été interrompue.

Je suis encore dans l'anxiété sur ce pauvre enfant; on n'a pas encore bien reconnu son mal, s'il s'aggravait je rejoindrais la mère. Cher Prosper, cela m'ébranle beaucoup; ce pauvre être qui renferme tant de souvenirs et d'espérances ! Je vous écrirai quand je serai rassurée, car vous avez besoin de l'être, car il vous est cher aussi. Nos affections sont communes.

Avez-vous lu un article spirituel sur la Revue française dans le Journal des Débats'îVi était de M. Doudan.

AOUT 1829-AOLT 1830. oi5

DE M. GUIZOT

Paris, 14 octobre 1829.

Voilà je ne sais combien de temps que je ne vous ai écrit, mon cher ami; j'ai travaillé, j'ai musé, j'ai passé huit jours à la Grange (1). Je rentre seulement dans ma vie régulière, à peu près comme mon fils au collège. Je suis un peu ennuyé de ne pas savoir ce qui en sera de mon cours. Je crois que je le ferai pourtant, et je m'en occupe comme si de rien n'était. Il en sera de cette petite affaire comme des grandes : ils ont montré leur mauvais vouloir ; la clameur a été générale ; ils n'osent plus. A vrai dire, ce que je crains le plus, à présent, c'est leur impuissance même. Il ne m'est pas démontré qu'ils n'en soient pas, eux et leurs gens, aussi convaincus que nous, et qu'ils ne se décident pas à rester en place aussi longtemps qu'ils le pourront sans rien demander, sans rien faire, uniquement pour empêcher leurs successeurs. S'ils prennent ce parti, s'ils ne proposent que le budget, un budget assez économique, bien ou mal, comme ils s'en vantent, la Chambre le leur donnera. Elle ne refusera pas le budget, par la seule nécessité de renverser un ministère qui ne fera rien. Elle n'est pas capable d'une conduite politique. Je n'en ai jamais douté, malgré ce qu'en disaient, il y a deux mois, quelques-uns de nos amis; ils n'en doutent pas non plus aujourd'hui. C'est là, pour le ministère, le seul moyen de vivre cet hiver; moyen difficile, improbable, j'en conviens, mais qui existe. Ils se promettent aussi quelque effet de

(1) Propriété de M. de La Fayette, en Seine-el-Oise. c. a.

l'arrangement des affaires de Grèce ; elles finiront mieux, je crois, que le protocole de Londres ne voulait ; l'indépendance, à l'égard des Turcs, sera complète. La Russie l'exige, en consentant à ne pas s'en attribuer le mérite à elle seule, et à laisser régler le tout au nom des trois puissances qui prendront le nouvel État sous leur protection. Voilà au moins le dénouement qui se laisse entrevoir. M. de Polignac y sera, à coup stir, bien étranger, mais il s'en prévaudra. Je vous dis leurs espérances, leurs chances, si tant est que ce soient là des chances. Gela dit, je crois à leur chute, et tout le monde y croit. Le problème de leur succession est grand. La Chambre ne me paraît pas en état de soutenir le ministère qui sera naturellement appelé, ni ce ministè're en état de dissoudre la Chambre et d'en appeler une nouvelle. Nous aurons des alliances dont il résultera encore je ne sais quelle neutralisation réciproque dont nous tirerons quelque profit, sans grand honneur. Pour le mois de février la session ; rien n'annonce un retard.

Avez-vous préparé quelque chose pour la Revuel

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