‹ Souvenirs; (volume 4)Chapitre 54 sur 55 · III · texte numérisé non relu

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qu'il ne se fut opposé à la dissolution, prévoyant qu'en cas de revers, le roi en viendrait aux grands coups. Il s'était séparé du roi en excellents termes. « Pour exécuter de telles mesures, lui avoua le roi, je conçois qu'il faut être convaincu de leur nécessité et de leur succès. Peyronnet a tout ce qu'il faut pour donner un coup' de fouet à l'opinion. » M. de Chabrol essaya encore de lui parler du danger de toucher à la charte et alla jusqu'à lui dire : « Si on veut percevoir l'impôt sans qu'il soit voté par les Chambres, il y aura des gens de votre maison qui refuseront de le payer. » C'était autant de paroles perdues. Le roi croyait au succès des élections, comme ensuite il crut au succès des ordonnances de Juillet.

Coppet, 22 mai 1830.

Je suis bien fâchée, cher Prosper, en effet, de ne pas m'être arrangée pour avoir plus tôt des lettres de vous ; j'ai trouvé la vôtre arrivée ici où je suis depuis peu de jours. J'avais été retardée dans ma route par le duc d'Angoulême que j'ai vu passer remuant la tête pour saluer à droite et à gauche des gens qui n'avaient pas l'air bien enthousiastes.

J'attends Victor à chaque instant, il ne pourra venir que pour trois semaines étant obligé de retourner pour les élections; cela trouble cruellement ce séjour qui aurait tant besoin de calme. Il est pénible d'apporter dans un lieu de souvenirs douloureux un cœur tout plein d'agilalions actuelles, mais comment y échapper? Je suis bien aise que vous me disiez que

vous êtes tranquille, car la terreur me gagne un peu, cette nrianière d'être amenés contre la difficulté face à face est effrayante; parlez-moi toujours des résultats et des détails, car j'y pense beaucoup.

Je n'ai pas besoin de vous dire ce qu'est Coppet, cher Prosper, vous le comprenez. Cette pauvre figure si jeune et si abattue qui habite seule ce lieu si animé, est bien belle et bien touchante; il y a dans son cœur tant de vie, tant d'éléments de bonheur que cela est encore plus déchirant. J'ai revu avec beaucoup de plaisir madame Necker, madame Rillet, tout ce qui reste d'un passé qui s'efface tant. Nulle part, cher Prosper, votre amitié ne peut me devenir moins chère, mais s'il y avait un lieu oi^i j'en sentisse plus le besoin ce serait ici, dans ce séjour si désert et si peuplé de souvenirs.

DE M. DE REML'SAT

Paris, 21 mai J830.

Pendant que je tardais à vous répondre, mon cher ami, ces gens-ci allaient leur train et vous voyez ce qu'ils ont fait. Je n'ai rien à ajouter à ce que les journaux vous en disent et à ce que vous devinez. On dit que le roi est dans un état d'exaltation et d'exaspération singulier. Cependant les ministres sortants croient que le résultat des élections, s'il est un peu prononcé, lui fera de l'effet d'autant plus qu'ils ne seront plus là pour qu'on le leur impute; je ne sais s'ils ne se trompent pas. Les ministres et M. Peyronnet lui-même ne cachent point que, dans leur pensée, ce dernier changement doit leur nuire dans les élections. Ce n'est

donc pas sur la carie des élections qu'est leur enjeu. Et il faut s'attendre à tout. Je suis loin d'ailleurs de compter sur une forte majorité; les nouvelles des départements ne sont qu'à peu près bonnes et le nom de Peyronnet, plus que ses mesures, va donner un coup de fouet aux fonctionnaires. Pensez-vous que leur surcroît de zèle compense le surcroît d'irritation qu'a dû produire ce qui est arrivé?

Il est remarquable d'ailleurs combien nous savons peu de choses du gouvernement. Rien n'en sort. On ne sait si M. de Polignac est inquiet ou confiant. Leur affaire d'Alger les ennuie ; ce départ retardé est un vrai contretemps, et la conduite des Anglais n'est pas nette.

2 juin.

J'ai suspendu cette lettre huit jours et vous vous en apercevrez bien. C'est qu'en vérité, je n'ai rien de neuf à vous dire. Je fais un journal à moi tout seul et j'y mets tout ce que je sais. Les nouvelles des élections sont meilleures. On dit qu'une majorité de soixante voix ferait quelque effet aux Tuileries. J'en doute. Il me revient de bon lieu que le parti est beaucoup plus pris que nous ne croyions. 11 paraît même que le ministère est décidé à ne point réunir la Chambre. Savez-vous que les salons sont en l'air pour le petit tumulte du Palais-Royal, le jour du bal ? On dit que la Révolution a ainsi commencé. Je n'ai pas tout vu, mais ce que je puis dire, c'est que le peuple n'était que gai et moqueur. Le roi a été accueilli plus que froidement; mais point de cri menaçant. Entre nous, je ne doute pas que le prince n'eût fait son petit

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calcul en ouvrant ainsi le Palais-Royal à la foule, malgré les instances du préfet de police. Il y avait extrêmement peu de gendarmes, et c'était lui, dit-on, qui l'avait voulu ainsi. Au fond, rien de tout cela n'est grave : mais la société a vraiment pris l'alarme.

Voilà M. Mole qui a eu une audience du roi.

Donnez-moi des nouvelles de l'élection de M. Anisson du Perron. Cela nous intéresse vivement. Nous comptons sur Villemain soit à Bergerac, soit en Alsace. C'est à peu près la seule acquisition remarquable qu'on nous promette.

DE M. GUIZOT

Paris, 23 mai 1830.

Encore un pas, mon cher ami. Vers quoi? je n'en sais rien. Mais c'est un pas. Villèle est battu. La Gazette va faire pour lui, mais avec bien moins de franchise et d'éclat, ce que les Débats ont fait pour M. de Chateaubriand. Voilà donc une nouvelle défection. Que M. de Peyronnet soit nommé pour agir violemment sur les élections, et pour s'en passer ensuite, nul doute; mais il est déjà intimidé, sa circulaire de ce matin le prouve. 11 pourrait bien faire le second tome de M. de La Bourdonnaye. Je ne sais quel effet cela produira chez vous. Ici et tout à l'entour, on s'en irrite plutôt qu'on ne s'en effraye, et nous y gagnerons au lieu d'y perdre. Tout cela s'est fait soudainement, étourdiment, comme vous savez. Le Globe et le Temps ont été bien informés. Le langage du roi est à la témérité et à la colère. C'est pourtant lui qui a voulu que M. de Montbel restât. En tout, nos nou-

velles électorales sont bonnes ; il y a beaucoup d'activité, et peu de crainte. C'est là notre unique affaire. Quel que soit l'avenir, de bonnes élections y seront également bonnes; elles nous dispenseront d'une résistance plus difficile, ou nous y prépareront. Je ne vais pas en Normandie avant l'élection. Les électeurs de Lisieux préfèrent que je n'j' aille qu'après. Ils disent que ma réélection est certaine, et que j'aurai plus de voix en n'ayant point l'air d'en demander. Vous comprenez que cela me convient tout à fait.

Ce que vous m'ayez envoyé est à merveille et fort à propos. J'en vais faire tout de suite usage. Vous devez trouver que les journaux continuent de bien aller. Malgré les velléités de déraison de deux ou trois subalternes, ils ont, à tout prendre, beaucoup plus d'intelligence et de conduite que jamais les feuilles quotidiennes n'en ont eues nulle part ni à aucune époque.

Adieu, moucher ami. On m'assure à l'instant même que M. de Peyronnet a écrit à ses préfets une lettre confidentielle, fort différente de sa lettre officielle. Peu m'importe! Ses lettres confidentielles n'intimideront pas les électeurs.

DU PRINCE DE TALLEYRAND

Valençay, 14 juin 1830.

Je quitte demain Valençay pour aller demander un peu de force dans les jambes aux eaux de Bourbonl'Archambault où j'arriverai le 17. J'y resteraijusqu'au milieu de juillet pour de là revenir à Paris où j'attendrai le 3 août. Je ne sais pas ce que j'y resterai de temps. Nous marchons vers un monde inconnu sans

pilote et sans boussole : il n'y a qu'une chose qui soit certaine, c'est que tout ceci finira par un naufrage. Où est la planche de salut? Si vous le savez, vous me le direz. La révolution d'Angleterre a duré au delà d'un demi-siècle. La nôtre n'en est qu'à sa quarantième année, ainsi je ne puis, en aucune manière, espérer d'en voir la fin. Je doute même que la génération présente la voie, et, à moins d'événements sur lesquels il n'est pas permis de compter, ceux qui la verront n'auront pas à s'en féliciter. Nous entrons dans de nouveaux hasards. Mandez-moi si vous réussissez dans l'élection qui vous intéresse. Ici les deux députés qui ont voté l'adresse seront nommés; le troisième n'est pas encore arrêté.

Notre archevêque est venu à Valençay; il a confirmé cinq ou six cents enfants. Ce que j'ai pu remarquer, c'est qu'il blâme tout ce qui se fait. J'ai vu M. Royer qui part le 19 pour Paris et le 21 pour Vitry. Il n'en sait pas plus que nous sur l'avenir.

DE LA DUCHESSE DE DINO

Valençay, 15 juin 1830.

Non , certes, je ne vous ai pas oublié; cela ne se peut pas. Je le dis moins souvent que par le passé, parce que, vivant d'une vie retirée, silencieuse, je crains de n'avoir à parler que de moi et de ne donner qu'un faible intérêt à mes lettres. Mais mon cœur est toujours bien fidèle et bien tendre pour mes amis et je n'en connais pas deux dont je regrette l'éloignement autant que le vôtre ! Nous venons de passer deux mois ici fort paisibles par le fait, quoique notre esprit soit

nécessairement devenu soucieux au milieu de la tourmente générale. Je ne sais pas ce que je vais trouver en Touraine oii je serai après-demain. Vous aurez vu que mon voisinage du côté d'Angers a été en grande agitation et dans le Maine qui m'est bien voisin aussi, des menaces d'incendie mettent les habitants en grande fermentation. Du reste, je suis fort décidée à ne fuir aucun danger, persuadée comme je le suis qu'on le diminue pour soi par sa présence d'esprit, et qu'on le diminue également pour les autres par les conseils qu'on peut donner et les secours qu'on peut offrir.

Je ne pense pas aller à Paris avant le 1" septembre. Si M. de Talleyrand trouve que dans le mois d'août il n'y ait rien à faire pour la Chambre des pairs, il viendra le passer chez moi. Vous devriez vous arranger pour venir ensemble, cela me ferait une grande joie.

Les élections me paraissent tendre vers un but unique ; la Bourse prend aussi une tendance uniforme et marquée ; la flotte ne fait pas parler d'elle ; les incendies continuent ; les préfets font charger le peuple ; voilà un état de choses qui ne s'est point vu encore.

Je suis contente de ma santé. Madame de Barante l'est-elle de la sienne ? Je ne le suis pas de mes affaires. L'Oder a occasionné de si horribles ravages en Silésie par les débordements printaniers que nous sommes réduits à une gêne positive pour plusieurs années. Heureux ceux qui ne seront pas complètement ruinés! Il serait cruel, après avoir été inondés en Silésie, d'être consumés en Touraine !

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DE M. DE RÉiMUSAÏ.

Paris, 16 juin 1830.

Vous voyez où nous en sommes. Cette proclamation (1) est indifférente ; elle s'est peu à peu énervée, comme vous le voyez. On croit qu'elle est ferme, mais on a eu soin de rendre ambiguë la fermeté, et l'on porte le jésuitisme dans la menace comme dans tout le reste. On se fait du bruit avec les mots et on les entortille de peur qu'ils ne fassent trop d'effet. Cependant le roi est toujours décidé et M. de Polignac aussi ; Peyronnet louvoie. Au fond personne n'a un projetquelconque. Ils conviennent tous pourtant qu'ils n'ont pas la majorité. Toutes les nouvelles, en ce genre, sont bonnes pour nous.

Vous voyez celles de la flotte. Ce rapport de l'amiral a l'air d'un 29® bulletin ; et bien des gens croient l'expédition finie. C'est aller un peu vite. Mais ce qui est certain, c'est qu'elle est fort basardée. Le temps continue à être détestable, et l'année s'annonce, comme la précédente pendant laquelle il n'y a eu que huit jours en tout éparpillés un à un, en douze mois, 0 1^1 le débarquement eût été possible.

Le départ de M. de Montbel passe toujours pour certain. Capelle lui succédera. La transaction dont Villèle eût été le lien commence à perdre, excepté à la Bourse qui ne rêve que lui. Cet espoir ralentit seul la baisse. Il y en a qui croient que Peyronnet travaille pour lui. C'étaient Humann et Pelletier d'Aulnay qu'on

(1) Proclamation du 14 juin, suprême appel du roi aux électeurs, c. b.

voulait faire entrer dans cet arrangement. Il pourrait être acceptable avec de fortes conditions et une bonne majorité. Mais ce sont de ces choses que le public ne comprend jamais, et qui donnent un air d'intrigue à un parti.

L'élection de Villemain est douteuse.

DE M. R OYER-COLLARD

Châteauvieux, 16 juin 1830.

Depuis que vous m'avez écrit, il y a le 19 mai, et enfin la proclamation et la liste des présidents, l'une et l'autre mêlées jusqu'à l'insignifiance. Voilà, du moins, ce que m'inspirait la première lecture. Relégué ici, dans un champ d'observations fort étroit, et réduit sur le reste aux journaux, je ne puis porter que des jugements hasardés, mais il me semble que du mouvement des élections doit sortir une Chambre qui passera l'attente commune. Et quoi après? Je ne le sais pas! Nous sommes pressés là entre des impossibilités contraires. J'en appelle à l'imprévu et à la providence.

Je m'en vais après-demain. Quel dommage! Que la campagne est bonne et comme je m'y plairais jusqu'à la Saint-Martin, au moins! N'importe ! Marche, marche ; il faut aller chercher au loin une mission redoutable et reprendre des engagements inconnus. A la bonne heure; j'éprouve qu'à mon âge la résignation est plus facile.

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DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Coppet, juin 1830.

Je me réjouis vivement de votre triomphe (1), cher Prosper, pour vous, votre sœur et M. Anisson, pour le pays qui aura un excellent député. C'est un admirable spectacle que cette France si raisonnable, si jeune, ne se laissant ni ébranler par la guerre, ni par la victoire, ni parla crainte de la défaite. Ce sera un beau pays bien gouverné un jour ; nous aurons peutêtre à souffrir, mais nos enfants verront de beaux jours. Que c'est pourtant difficile de se contenter d'un sentiment désintéressé ! C'est ce que la jeunesse avec tout son dévouement ne sait pas faire. Le jour où nous avons su jouir ou souffrir pour ce qui n'est pas nous, ni notre intérêt, ni notre amour-propre, ni nos affaires, nous avons respiré l'air d'une autre ' région, de cette région dont M. de Lamartine a si bien parlé. Qu'il y a de belles choses dans M. de Lamartine ! lisez-le et relisez-le, et dites-m'en votre avis, lisez surtout le Chêne, la Pensée de la mort, etc. C'est superbe à travers bien du mauvais goût, mais il n'y faut pas regarder. Quand le poète nous a rendu le service de soulever ce poids de l'inexprimable qui nous accable, en nous décrivant, en nous exprimant les sentiments confus qui oppressent notre cœur, il serait ingrat de le chicaner sur ses fautes : la mission est remplie.

Adieu, cher Prosper, quelles que soient les destinées

(1) M. Anisson du Perron avait été nommé député de l'arrondissement d'Arabert. c. b.

556 SOUVENIRS DU BAROxN DE BARANTE.

de notre pays, nos sentiments et nos convictions nous lient à toujours. Calmes ou agités, notre amitié ne peut que se resserrer. Mille choses à tous les vôtres.

Glogau, 2 juillet 1830.

Me voici en Silésie, mon cher Barante, je ne pouvais manquer d'y songer souvent à vous et de me rappeler notre première et si douce intimité ; nos conversations sérieuses, notre apprentissage d'administration, nos niches à ce pauvre Angles, nos tours de page à ce bon Lespérut. J'aime à croire que vous vous reportez quelquefois à ce temps. Pour moi, je le fais avec un grand plaisir. Ma femme a retrouvé une sœur à laquelle elle est tendrement attachée, et elle jouit beaucoup de tous les souvenirs de son enfance. Pour moi, je n'ai presque plus de mes anciennes relations. La mort et les changements de résidence les ont fait disparaître de Glogau. Il n'y reste plus un seul des membres de la Chambre avec laquelle nous exploitions le pays. Maintenant ces Chambres s'appellent régence. M. de Kottwitz, qui était de celle de Glogau, est devenu président à Breslau. Je me propose d'aller le voir. Je suis curieux aussi de faire connaissance avec les embellissements de Breslau. Les fortifications ont été rasées et à la place on a formé de charmantes promenades comme à Leipzig et à Francfort.

De notre temps, la population était de soixante mille âmes, maintenant on l'évalue à quatre-vingt-dix mille. La petite ville de Glogau est tout le contraire,

sa population n'a point augmenté et on accroît ses fortifications de l'autre côté de l'Oder. On fortifie également Posen. Vous voyez qu'il ne s'agit plus de se précautionner contre le Midi et l'Ouest. Aux environs, les nouvelles constructions sont meilleures; les campagnes se ressentent déjà du nouveau régime ; le gouvernement s'occupe de détruire les restes de la servitude; il va sans dire que ce n'est pas sans froissements et que les propriétaires des terres nobles trouvent, pour la plupart, que ce sont de dangereuses innovations. Vous vous rappellerez d'un certain. La R***, qui était secrétaire de Chaillou, de triste mémoire. Il a acheté une seigneurie, et s'est déguisé en baron de Frauendorf. Il vient de publier une brochure dans laquelle il reproche au roi d'attaquer les droits de la noblesse. Comme vous n'oubliez rien, vous vous rappellerez aussi que les enfants des paysans étaient obligés de servir chez le seigneur pendant trois ans, pour le logement et la nourriture, c'est-à-dire place au fenil, de l'eau, du pain noir et quelques légumes. On pouvait ne leur donner de la viande que trois fois par an. L'autre jour, un grand propriétaire me disait que cet ordre de choses était bien regrettable, car les paysans ne seraient plus dressés à la frugalité. Je lui ai répondu, comme de l'aison, que son raisonnement était très fondé. J'aurais pu ajouter qu'il faisait pendant à ceux que les colons nous donnent à la Chambre. Glogau est une ville toute militaire ; nous y avons un général Grollmann, qui était allé chercher à guerroyer contre Napoléon jusqu'en Espagne. Il est facile de voir qu'il est très disposé en faveur des institutions anglo-françaises. Puis un général Zastrow, homme de fort bonne compagnie. Il avait épousé une demoiselle

558 SOlVENinS DU BARON DE BARANTE.

Portails, mais il a divorcé. Le divorce est encore plus à la mode que de notre temps : on ne rencontre que gens divorcés. Pour moi qui ai vu l'ancienne armée prussienne, c'est un spectacle curieux que la comparaison des deux armées. La discipline contondante avec laquelle on avait fait la bataille de léna a été remplacée par la discipline française. Les soldats manœuvrent avec une ardeur remarquable, et on ne saurait voir de plus belles troupes que ces corps oii la plupart des hommes n'ont qu'un an ou deux de service. La Landwehr a l'air fort militaire, et ce qui est plus singulier pour nous, c'est une cavalerie dont les chevaux labourent et qui ne se réunit que deux fois par an. J'ai visité ce matin l'arsenal de celle de l'arrondissement de Glogau. On y conserve avec soin tout ce qui est nécessaire, depuis la chemise du cavalier jusqu'à la bride et la croupière du cheval. Nos affaires occupent beaucoup les Allemands; beaucoup s'en inquiètent. Il semble, en effet, difficile de prévoir comment elles se débrouilleront. Je me flatte pourtant de l'espoir que, malgré les sottises multilatérales, la machine publique continuera à marcher sans explosion. Je sais que vous le souhaitez autant que moi, mais en est-il ainsi partout oîi cela devrait être ?

AU COMTE DE MONTLOSIKR

Barante, 20 juillet 1830.

On ne m'écrit rien de Paris parce qu'on ne sait rien, parce qu'il n'y a rien de résolu. Cette vérification de pouvoirs sera le moment de la crise. Toutes

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les questions graves y viendront : la proclamation royale, les menaces aux fonctionnaires, Montauban (1), les injures des journaux ultras, les provocations à la chouannerie et à la guerre civile. En tout, bien que la Chambre se propose d'être sage et modérée, elle sera, quoiqu'on veuille, très vive. Ce qu'il faut, c'est qu'en même temps elle soit grave et que les discussions soient bien menées. Je crois qu'à Alger on s'est animé trop tôt sur quelques propos insolents et hostiles de lordStuart (2) qui n'en dit pas d'autres, et que l'Angleterre attendra. Il va y avoir un provisoire sur cela comme sur toutes choses. Si le ministère nous livrait à un congrès, il n'y aurait pas assez de boues et de pavés pour lui jeter à la tête.

DU PRINCE DE TALLEYRAND

Bourbon-rArchambault, 29 juillet 1830.

Le portrait du roi d'Angleterre sous lequel il y a : Il règne, mais il ne gouverne pas, entre bien dans nos affaires. Tout ce qui sepassemènenécessairementàun changement de ministère, que l'on fera le plus tard que l'on pourra, mais que l'on fera. Une alliance de M. de Villèle et de M. de Mortemart n'est qu'une intrigue. Gela ne peut pas se faire, elle aurait une trop

(1) Des désordres assez sérieux s'étaient produits à Montauban le jour du scrutin. A la nouvelle de l'élection de M. de Preissac, candidat libéral et appartenant à la religion protestante, la populace, ultra-royaliste et catholique, avait forcé la maison de M. de Preissac, qui ne dut son salut qu'à une fuite précipitée, c. b.

(2) L'ambassadeur d'Angleterre, c. u.

mauvaise couleur. On perdrait M. de Mortemart qu'il faut trouver, le microscope à la main, être quelque chose. M. de Villèle, ni personne de ce parti-là ne peut arriver si l'on veut entrer dans un véritable ordre. Ces messieurs auront beau faire des promesses, ils ne valent rien : on peut leur rappeler ce passage anglais :

None but gardener can give good gifl.

Un de vos enfants le traduira par : 11 faut de bonnes gens pour faire de bons présents.

Mon projet est d'aller d'ici droit à Paris et d'y arriver le 24 juillet. Les eaux agissent encore sur mon vieux corps d'une manière insensible. Quand serez-vous à Paris ?

DU DUC DECAZES

De la route de Clermont à Riom, 30 juillet 1830 (2 heures 1/2).

Cher ami, j'allais dîneravec vous (1). Le préfet m'apprend les cruelles suites des funestes ordonnances. On écrit que Paris est à feu et à sang, que les boulevards et les rues sont barricadés ; qu'on crie « vive Napoléon II! »; que les armes de France sont partout arrachées ou effacées ; que le roi est parti pour Compiègne; que la troupe de ligne a refusé de tirer; qu'à Rouen, douze mille ouvriers se sont armés. A Lyon, tout est également en insurrection. Mon poste est

(1) M. le duc Decazes, en se rendant de Libourne à Paris, devait passer quelques jours à Barante, et en repartir avec son collègue à la Chambre des pairs, pour assister à la session, c. b.

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auprès du roi. Je dois trop à son frère et à Monsieur le dauphin pour différer de vingt-quatre heures et pour ne pas sacrifier tout à ce devoir. Vous m'approuverez ainsi que votre femme, qui croira aisément comme vous à mes regrets d'être si près de vous et de ne pas vous voir. Si tout n'est pas désespéré, ma voix pourra peut-être être entendue de Monsieur le dauphin, et si tout est perdu, mon poste est encore auprès de lui. Je ne puis oublier que j'ai été volontaire royaliste, et que son oncle m'a traité en père. Ma dette n'était pas viagère et elle n'est pas encore acquittée. Je vais tout droit à ÉlioUes, d'où je vous écrirai.

Le préfet est informé qu'il doit y avoir un mouvement demain à Clermont; il m'avait chargé de vous supplier de venir à son aide, convaincu que vous auriez assez d'empire sur les gens influents pour les convaincre de la nécessité de ne pas sortir des voies légales. Je vous engage fort à faire cette course qui peut empêcher de grands malheurs. Portai sera demain à midi à Clermont.

A MADAME DE BARANTE

Saint-Pourçain (1), samedi 31 juillet 1830 (3 heures).

Nous venons de rencontrer un voyageur qui a quitté Paris jeudi matin et qui a tout vu. C'était fini et le roi devait rentrer dans la journée; il s'était réfugié à Compiègne et l'on a négocié avec lui ;vous aimez mieux cela, et moi aussi. On raconte des merveilles de la

(1) M. de Barante se rendait à Paris. Ce billet et la plupart de ceux qui suivent sont écrits au crayon, c. b. III. 36

modération et de la fermeté de la garde nationale; il y a eu, dit-on, environ mille personnes tuées; beaucoup de gendarmes par des citoyens; presque toute la troupe de ligne a refusé de tirer ou a tiré en l'air. Tout est donc mieux qu'on ne pouvait croire; cela est beau et honorable pour le pays.

Adieu, je fais attendre.

Pouilly, dimanche l"'' août 1830, 5 heures du matin.

Les malles passent mais ne portent pas de journaux ; nous continuons de vous donner les nouvelles que nous ramassons sur la route. Paris est fort tranquille mais barricadé et dépavé. Le roi est à Saint-Cloud et il parait même qu'il n'en a pas bougé; il y a rassemblé toutes les troupes et en fait venir d'autres; il semblerait donc qu'il ne veut pas céder. On parle de négociations, de M.Hyde de Neuville, de M. de Sémonville porteurs de propositions, mais ce qui a mauvaise mine, c'est un gouvernement provisoire tout entier pris dans la gauche, MM. Lafitte, Casimir Perier, le général Gérard, puis d'autres obscurs ou ridicules. On ne dit pas qu'ils soient violents, mais ils doivent ne pas imposer beaucoup. Ainsi rien de sur, rien de fini, cette fermeté de résistance, cette modération, ensuite ce désir de conserver le roi, pourront bien finir par s'évanouir; du reste, nousTie savons que des propos de voyageurs.

Briare, dimanche i"" août 1830(11 heures), (En attendant des chevaux).

En approchant de Paris, les nouvelles deviennent plus claires, plus détaillées et plus certaines. Je viens de lire le seul journal qui ait reparu : le Temps. Il a été envoyé aux directeurs des postes seulement, avec recommandation de le faire lire. On dit qu'aujourd'hui il arrivera aux abonnés; ainsi vous l'aurez peut-être en même temps que ma lettre. C'est la complète révolution; la victoire populaire est entière, le roi a quitté Saint-Gloud, les troupes sont aux ordres des généraux libéraux, les Suisses (non pas les Gent-Suisses) ont capitulé. M. de La Fayette commande la garde nationale; dans tout ceci, pas un nom des centres, pas un de nos amis n'a paru, pas même Sébasliani et Dupin dont nous avaient parlé les voyageurs; du reste, le langage est jusqu'ici bon et honorable, et puis, ce qui s'est fait ne pouvait pas être l'œuvre de gens modérés. On dit, mais ce n'est plus le journal et ce sont encore des ouï-dire, qu'on a en effet négocié avec le roi, qu'il a offert d'abdiquer en faveur de son fils, que tout cela n'a pu s'arranger; que tout cela irait au duc d"Orléans, dont cependant il n'est pas question. On compte que les Chambres vont régler le sort commun. Ou je me trompe bien, ou toutes deux, même la Chambre des députés, ne sont pas de cette couleur-là | j'ignore encore si elles se prêteront à une réunion officielle; vous voyez qu'il est bon d'arriver. Nous laisserons notre voiture à la barrière, on ne peut passer ni dans les rues, ni sur les boulevards. Il n'y a nulle inquiétude personnelle à avoir, et pour le fond

064 SOUVEMRS DU BARON DE BARA.NÏE.

des choses, malgré mes objections, n'allez pas croire que je regrette la victoire royale.

Voilà la malle.

Paris, lundi 2 août 1830.

Je vous écris du Palais-Royal, au milieu des allants et venants, entendant causer et causant. Je veux pourtant donner un peu de suite à ma lettre. Je venais de fermer celle de Briare quand la malle et la diligence sont arrivées chamarrées de tricolore; cela m'a rappelé notre affaire d'il y a quinze ans (1 ), mais enfin c'était la fin, c'était le succès. Tout était calmé, on se communiquait de bonnes nouvelles; de proche en proche nous apprenions des détails. Aucun trouble ni dans les villes ni sur la route. Nous avons manqué de chevaux deux fois, ceux qu'on nous attelait étaient harassés. Nous avons atteint la barrière à six heures et demie; les barricades du boulevard et des rues nous ont fait traverser lentement la ville.

J'ai trouvé Anselme animé sur tout ce qu'il avait vu; lui et tous les militaires disent que jamais on ne s'est battu comme les jeunes gens et les ouvriers, car c'étaient les combattants, et en même temps humains pour les blessés, trouvant de l'or sans y toucher. Enfin, les gens les plus graves parlent avec émotion de ces trois jours. Le roi et M. de Polignac ont été inflexibles jusqu'à jeudi; on leur a fait encore espérer soumission et ils n'en ont pas voulu. Le dauphin a été d'une obstination plus rude et plus violente encore;

(1) L'arrivée, à Nantes, de la nouvelle du retour de l'île d'Elbe, c. B.

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il a arraché l'épée du maréchal Marmont et a cherché à la briser en lui reprochant de ne pas avoir réussi. Le jeudi enfln, le roi a nommé M. de Mortemart premier ministre, a révoqué les ordonnances, promis l'accusation de M. de Polignac et des autres, la cocarde, l'abdication, tout enfin. Il était trop tard; M. de Mortemart lui-même l'a dit à la réunion des pairs, et de ce moment il n'a plus été question que de M. le duc d'Orléans. C'est à la grande joie de tous. Madame de La Briche (1) toute la première, s'écrie: « Quel bonheur que M. le duc d'Orléans soit là pour nous préserver d'une révolution ! » Pour reprendre ma marche après m'étre habillé, je suis allé chez madame de La Briche ; il n'y avait qu'elle dans la maison. M. Mole était déjà au Palais-Royal, où est le lieu de rendez-vous général; j'y suis venu. J'ai trouvé le grand escalier gardé par des ouvriers un peu en guenilles, mais qui avaient l'air contents d'avoir si bien fait et d'être si bien traités, et puis me voilà dans un salon, attrapant par-ci par-là une parole ou une nouvelle de l'un et de l'autre. M. de Broglie, M. Guizot et autres sont en conseil. M. le duc d'Orléans va, vient, entre, sort, reçoit les arrivants qui sont les bienvenus quand ils sont un peu considérables, les princesses bonnes, aimables, pas embarrassées. Que j'aie été bien reçu, attendu, vous n'en doutez pas. M. de Broglie est sorti une seconde pour me dire bonjour et je causerai avec lui à fond quand le conseil sera fini. M. Cousin est là, dans ce salon, écrivant des billets pour que je sois à

(1) Madame de laBriclie n'avait pas tout à fait les mêmes opinions que son gendre M. Mole et son neveu M. de Barante, ses tendances élaient phiUU ultra-royalisfes. c. b.

l'instruction publique. On dit que M. de Broglie ne veut pas être ministre, M. Guizot le sera sûrement, sans doute de l'intérieur. Peut-être, avant de fermer ma lettre, saurai-je quelque chose de plus.

M. de Broglie ne sort pas de son conseil et voilà l'heure du départ. Le roi et le dauphin ont congédié leurs dernières troupes. On leur envoie le duc de Trévise, le duc de Goigny, M. Odilon Barrot et le colonel Jacqueminot pour leur servir de sauvegarde et les engager à s'embarquer à Cherbourg.

DE M. DE RE MU s A T.

Paris, lundi 2 août 1830.

Vous comprendrez, mon cher ami, comment je ne vous ai pas écrit au milieu du trouble de cette semaine de miracles; j'en suis encore tout éperdu, et de plus harassé et malade. J'imagine que nous vous verrons dans peu, probablement avant que cette lettre arrive en Auvergne. Je n'anticipe donc nullement sur le million de choses que j'ai à vous dire.

Tout va bien ici; la tendance à l'ordre est si forte, la nécessité du gouvernement nouveau si visible, que j'espère qu'elles triompheront de toutes les difficultés. La bonté des situations corrigera, j'espère, l'incapacité ou plutôt la nullité des individus. Non, rien ne peut vous donner l'idée des jours héroïques que nous avons vus ; l'histoire et le monde en garderont mémoire.

Tous nos amis sont bien. Venez, que je serai heureux de vous embrasser.

A MADAME DE BARANTE

Paris, mardi, 3 août 1830 (10 h. 1/2).

Je n'aurai pas le temps de vous écrire aujourd'hui plus de six lignes. Hier j'ai passé la journée entière sans réussir à voir ni M. Mole, ni M. Guizot, ni M. de Broglie. Ce matin M. de Broglie devait venir à sept heures, puis il m'a fait dire à huit, puis qu'il ne le pouvait. M. Guizot me donne encore un rendez-vous pour quatre heures ; je vais y aller et sans doute je ne le trouverai pas, La séance royale est à midi et demi. Ce matin, M. Pasquier est venu plus d'une heure causer. On est tout occupé de l'abdication et du duc de Bordeaux; cet arrangement convient à la majorité de noire Chambre, mais elle n'essayera pas sans doute de le soutenir; elle est timide et triste; elle sent son propre péril et ne risquera rien. M. de Chateaubriand, que je n'ai pu rencontrer encore, fera peut-être une démarche solennelle pour le duc de Bordeaux. On tâche de l'en empêcher et je doute qu'on réussisse. On doit être tenté d'une si noble conduite. Mounier est arrivé et voulait tout quitter, cependant on l'a décidé à venir à la séance royale. M. Pasquier est raisonnable, point pressé, ne cherchant pas à se mêler. Jusqu'ici sa politique et la mienne sont assez conformes, mais raison, moyens termes, prudence, tout cela est inaperçu; on est encore dans cette impulsion qui a tout emporté; on ne songe qu'à lui plaire ou à ne pas la choquer. Elle a été si belle, si admirable, mêlée de tant de bons sentiments! C'est jusqu'ici une révolution si pure, que ce laisser-aller s'excuse, encore que beaucoup de gens

o68 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.

s'en inquiètent. Pour en revenir au duc de Bordeaux, jeudi c'eût été possible, aujourd'hui on ne peut plus y penser. J'emporte ma lettre et je la fermerai où je pourrai en y ajoutant quelques lignes.

J'ai vu les enfants qui vont à merveille; la tête leur tourne de celte semaine; et les combats des rues, les traits de bravoure, les anecdotes leur font oublier thèmes et versions.

J'ai vu Elisabeth et ce pauvre M. Hubert qui est en grande impatience (1), mais on ne se marie pas au milieu d'un tel train. Hyacinthe (2) a été porteur de paroles au nom de je ne sais qui ; il s'est rendu à Saint- Gloud pour presser le roi ou du moins les ministres de céder ; il a eu du zèle et a fort éloquemment parlé ; — mais on n'écoutait alors ni lui ni personne.

Je sors de la séance; le discours est très bon, vous l'aurez dans la Gazette. Il a été bien reçu. Je viens de dire quelques paroles aux princesses qui étaient venues. Le roi reste à Rambouillet et semble ne plus vouloir partir afin d'attendre l'effet de la proposition du duc de Bordeaux; il lui faudra pourtant s'en aller; il n'a plus personne avec lui, et sa présence irriterait beaucoup. Je vous écris au milieu d'une réunion de pairs chez le duc de Broglie.

Paris, mercredi 4 août 1830.

J'ai eu du monde depuis six heures et demie du

(1) Mademoiselle Mole était fiancée au comte de La Ferté.

(2) Le comte d'Amilly, un des beaux-frères de M. de Barante. Maître des requêtes au conseil d'État (1819), préfet d'Eure-et-Loir (1822), conseiller d'État (1830), député (1834-1837), préfet de l'Orne (1833-1846).

malin. Je fais fermer ma porte exactement à tout le monde et, avant de me mettre à un ouvrage assez pressé, je veux causer avec vous. Hier on était inquiet : le roi n'avait pas consenti à quitter Ilamhouillet ; il attendait l'effet de son abdication en faveur du duc de Bordeaux. Les têtes fermentaient à Paris; les ouvriers et tous nos héros de la semaine dernière, qui ne sont pas encore bien calmés, se sont mis en route pour Rambouillet. C'était un mouvement continuel vers cette route, depuis midi jusqu'à dix heures du soir; il est sorti de Paris trente ou quarante mille hommes en guenilles, armés de piques, de fusils, de pistolets. Le roi était prévenu ; il avait tous les moyens de s'en aller, mais lui et les siens sont si aveugles, si obstinés, qu'on pouvait craindre quelque funeste événement. J'avais quelque inquiétude pour votre frère (1 ) qui est encore là; il paraît qu'aucun malheur n'est arrivé et que le roi va enfin sortir de France ; je ne sais pas les détails.

Maintenant que je vous explique un peu ma propre situation; nous sommes dans un moment difficile; l'opinion active, courageuse, admirable, pour appeler les choses comme elles doivent l'être, est, cela est naturel, exigeante, exagérée, inconsidérée; tout rentrera dans l'ordre quand M. le duc d'Orléans sera roi et agira avec les Chambres; mais il y a là une transition qui a quelque danger. Le parti républicain n'est composé que d'étudiants ; en soi il n'est pas nombreux, mais les derniers événements ont mis à sa disposition une partie du peuple. Sans doute il ne

(i) Le comte Adolphe de Houdetot, officier de la garde rovale. c. n.

570 SOUVENIHS DU BAKON DE BAHAMTE.

surviendra rien de mal, mais il faut des ménagements. Jusque-là tout est provisoire; parmi les sacrifices possibles, que les gens raisonnables tâchent d'éviter, est une épuration de la Chambre des pairs; or vous concevez que M, de Broglie, M. Mole et moi, ne pouvons être de rien dans une telle mesure. Nous ne pouvons accepter une position qu'après cette crise passée. Si je voulais, je serais ministre de l'instruction publique; j'aime mieux qu'on me conserve la place que de me la donner aujourd'hui. Je vais être ce matin de la commission de l'adresse. La pauvre Chambre des pairs est bien humble et soumise.

Les ultras ont une telle peur qu'ils blâment ce que nous blâmons, admirent ce que nous admirons, trouvent le duc d'Orléans nécessaire et n'ont pas même assez de regret du duc de Bordeaux. Hier j'ai vu la pauvre madame de La Rochejaquelein, qui s'est crue en tel péril qu'elle s'est cachée. Sa vieille mère, qui a plus de quatre-vingts ans, pleurait; ses souvenirs lui rappelaient le 10 Août et toutes les scènes d'il y a quarante ans. Je les ai rassurées de mon mieux ; elles me touchaient, mais je les voyais bien résignées, et désavouant tout ce qu'elles ont dit si follement pendant quinze ans.

Il y a beaucoup d'Anglais qui se sont battus et fait tuer avec les Parisiens; en général les étrangers sont confondus d'admiration.

Mercredi, 10 heures.

P.-S, — Je fermerai ma lettre à la Chambre des pairs.

AOTT 1820- A OIT 1830. 571

1 heure et demie.

...Rien de nouveau; ils sont partis hier avec les commissaires et vont s'embarquer à Cherbourg. Je crois que nous allons marcher; la Chambre est bien disposée et nommera peut-ètie aujourd'hui une commission pour s'occuper des grandes affaires. Adieu.

Paris, jeudi 5 août 1830.

Je viens de voir Adolphe qui revient de Rambouillet : il a couru d'incroyables dangers; il avait été laissé ou plutôt il était resté de bonne volonté à la caserne pour la garder avec quinze hommes. Quand les Tuileries ont été prises, il lui a fallu quitter Paris, car on allait enfoncer les portes de la caserne ; lui et son camarade ont ramené leurs hommes à travers les coups de fusil jusqu'au pontd'léna; puis, en faisant de grands détours, ils sont arrivés quatre à Saint-Cloud. Depuis ce temps il est demeuré avec ces malheureux princes; témoin de leurs misères, de leur pauvreté d'àme et d'esprit, remué comme il devait l'être par ce spectacle. Autour de lui tout était terrifié, tout se hâtait d'abandonner une cause perdue ; vingt-cinq fusils de la garde nationale auraient mis en fuite un régiment; les détails qu'il rapporte sont curieux et attristants; il amis le roi en voiture à Rambouillet; il a tenu l'étrier au dauphin; tous pleuraient; la dauphine était déchirante; la duchesse de Berry, avec une paire de pistolets et en amazone, prétendait que ce n'était pas fini. Il raconte cela vivement et j'en suis ému ; du reste il

s'est fait là grand honneur par sa bravoure, son sangfroid et ses bons sentiments. Le roi, en partant, lui a donné la croix.

Revenons aux affaires. Hier notre séance des pairs était un reflet des scènes de Rambouillet; c'était une tristesse générale; tous les vieux serviteurs, M. de Gramont, M. de Maillé, M. de Duras, étaient là abattus, humiliés, sentant leur cause à jamais perdue, se voyant prêts à renoncer à une ancienne et inutile fidélité. Les gens du centre droit, M. Portails et autres étaient mornes et atterrés. M. de Chateaubriand plein d'incertitude sur ce qu'il ferait et dirait ; M. Decazes froissé de sentiment et un peu mécontent de position. La conduite de cette pauvre Chambre, si menacée dans son existence, si décriée aujourd'hui, roulait en quelque sorte sur M. de Broglie, M. Mole et moi. J'ai été nommé de la commission de l'adresse ; on s'est entretenu de ce qu'elle devait contenir et de la situation où l'on se trouvait. J'ai été amené à prendre la parole ; j'étais plein de tout cela, animé, ému. J'espère avoir bien parlé sans choquer aucun sentiment, honorant ce que le malheur a de respectable, tout en laissant entrevoir ce que la nécessité exige. Je n'avais, comme vous croyez, rien écrit; cela a convenu à tout le monde.

Certainement je suis heureux du résultat, fier de cette révolution si glorieuse pour la France, et cependant j'ai sans cesse le cœur froissé, et ma sympathie se porte vers les individus, sinon sur le parti vaincu. Je n'ai aucun regret de ne pas être plus avant dans les affaires du moment et d'être entièrement désintéressé dans tout ce que je fais. Voilà deux jours que je n'ai mis les pieds au Palais-Royal où je serais

pourtant bien reçu; du reste, la direction de cette ombre de gouvernement est aux gens de la gauche; aux jeunes rédacteurs de journaux, à je ne sais qui enfin, tous fort éloignés des opinions modérées. Ce n'est pas leur moment, en effet; il faut avant tout passer cette dernière crise; arriver le plus lut possible à la royauté du duc dOrléans et aux changements à faire à la charte ; puis on verra quelle tournure cela prendra. Quant au duc de Bordeaux, il ne peut en être question; la moindre hésitation là-dessus mettrait Paris en feu; il est toujours plein d'ouvriers armés qui ne font de mal à personne, qui ne troublent en rien la paix publique; mais si telle devenait leur fantaisie, il n'y aurait aucun moyen de s'y opposer, Ge fond de raison publique rassure un peu, et, pour en revenir à nous, je ne sais ce que je désirerai. Vous ne m'en voudrez pas de n'y apporter aucun intérêt personnel. En attendant je vais m'occuper des autres.

La Bourse ne rouvre pas, parce que les agents de change cherchent quelque moyen d'annuler les transactions faites le 26. On assure que ces malheureux ministres y avaient gagné de l'argent.

Jeudi, 1 heure 1/2.

A MADAME DE BARANTE

Paris, 6 août 1830.

Vous n'aurez qu'un mot aujourd'hui, chère amie; il est six heures et demie, je dois être à sept chez

r)'74 SOUVENIRS MU BARON DE BARANTE.

M. Mole, à neuf au Luxembourg et j'y passerai une partie de la journée. Nous allons proposer à la Chambre le projet d'adresse qui offrira d'une manière plus ou moins directe la couronne à Monsieur le duc d'Orléans. Ce sera sans doute une rédaction de moi qui sera présentée, du moins en grande partie. Je serai peut-être rapporteur. Une telle circonstance, de telles choses à dire sont un sujet d'émotions intérieures bien graves. Je n'ai point évité, je n'ai point cherché non plus cette tâche ; il fallait qu'elle fût faite d'une façon prompte et décisive. On a déjà assez de peine à sauver la Chambre des pairs du déchaînement public ; les uns en veulent à son existence ; d'autres à l'hérédité; presque tout le monde exige une épuration. M. de Broglie, M. Mole, M. Guizotont tenu bon et ont eu une fermeté qui n'est pas la vertu du moment. Vous pensez bien que j'ai été de cet avis et je me suis fort employé à arrêter les démarches hostiles. On se trouve content de mettre ainsi activité et intérêt à défendre des gens qui comptaient nous chasser et peut' être nous proscrire. On a la liste de ceux que le ministère Polignac devait exclure et j'en étais, comme vous pouvez croire. S'ils avaient été vainqueurs ils projetaient des horreurs et auraient répandu des flots de sang.

Je reviens de chez M. Mole ; tout est changé. La peui* a pris, on craint des menaces d'insurrection ; on va rayer les pairs nommés par Charles X. Bienheureux si on n'ôte pas l'hérédité. J'ignore où nous irons si ceci se prolonge, et pourtant tout est tranquille. Paris est dans sa situation ordinaire; le peuple est calme, les habitudes de chacun sont reprises; ce qu'il faut, c'est en finir heureusement . Je crois

AOUT 182y-AOLT 1830. 573

que la proposition de conférer la couronne à M. le duc d'Orléans se fera aujourd'hui aux députés. La question de la pairie bouleverse toutes les têtes,

Paris, 7 août 1830.

Tout se passe bien, les rassemblements de jeunes gens et d'étudiants, qui, hier soir et ce matin, entouraient la Chambre des députés, ont été d'abord assez absurdes et criards, mais sans rien de mauvais ni de menaçant. A travers tout ce que ce moment peut avoir d'inquiétant et de déplaisant, il faut reconnaître qu'il y a un bon sens public qui calme l'agitation. Dans deux ou trois heures on va nous porter la résolution de la Chambre des députés. Nous l'attendons. C'est du Luxembourg que je vous écris. Demain le roi de France s'appelera Philippe VIL Dieu veuille après que nous allions bien.

Paris, dimanche 8 août 1830.

Nous avons fait un roi hier : après que la déclaration eut passé aux députés, on nous la transmit. Nouseûmes séance à huit heures ; c'était d'un aspect lugubre. Tous ces courtisans contraints d'accepter la chute de ce qu'ils ont adoré, de renoncer pour jamais à une cause qu'ils ont défendue ou aimée quarante ans ; la situation humiliée de la pairie en proie à tant d'attaques; ce retranchement des pairs.de Charles X; tout cela nous rendait mornes. J'ai proposé un amendement pour que du moins nous n'eussions pas l'air de chasser nous-mêmes nos collègues; on m'a su beaucoup de gré du mouvement qui m'a porté à défendre ceux

576 SOUVENIHS DU BAUON DE HAKA.NTE.

qui, à coup sûr, ne m'eussent pas épargné dans leur triomphe. En tout, ma position personnelle dans ce tombeau qu'on appelle la Chambre des pairs est fort à mon gré. — Le scrutin fini, nous nous sommes rendus au Palais-Royal, où les visages sont au contraire radieux. Espérons que cela ira bien, car ce sont d'excellentes gens que j'aime. La Chambre des députés est excellente, modérée, honnête, ne demandant rien de dangereux; il ne s'agit que d'aller avec elle et de ne pas être pour la gauche comme les légitimistes étaient pour la droite. De cela va dépendre ma direction et nos arrangements. Si le nouveau gouvernement marche avec le centre gauche, je tarderai peu à rentrer aux affaires ; si c'est avec la gauche on ne voudra pas de moi, ni moi je n'en voudrais. Au premier cas, je pense que je pourrais bien être à l'instruction publique, à moins que M. Mole ne se la garde, ce qu'il ne m'a pas dit.

Paris est tranquille comme si le duc d'Orléans régnait depuis quinze ans; le peuple est ravi; nos salons un peu tristes et inquiets, mais la masse des hommes éclairés et raisonnables est comme le peuple. Hier, quand les députés sont venus porter leur déclaration, princes, princesses, députés pleuraient de joie et s'embrassaient les uns les autres. Malgré les mais, c'est une belle chose et j'ai peut-être tort de ne pas être plus ferme dans mes espérances pour l'avenir.

Mardi, 10 août 1830.

Nous touchons au terme de cette étonnante révolution; il ne s'agit plus que de savoir comment on gouvernera et si l'on gouvernera. La journée d'hier a été

fort belle ; celle séance royale, si simple, sans pompe, sans costumes, ce serment prêté d'un accent sincère, ce contrat signé devant nous comme entre honnêtes gens qui font une atîaire raisonnable, tout cela était nouveau. Le soir je suis allé au Palais-Royal ; la reine, Mademoiselle, les princesses et les dames étaient assises autour d'une table ronde, faisant de la lapissérie ou de la charpie comme d'habitude. Entrait à peu près qui voulait, en frac, en pantalons, en bottes; elles étaient simples et gracieuses à leur ordinaire. La cour du Palais-Royal était comble ; on voyait toutes les têtes pressées les unes contre les autres; pas un gendarme, pas une police quelconque et aucun désordre. On criait à faire tomber les murailles « Vive la reine! » De temps en temps elle se montrait au balcon et les cris redoublaient; on chantait la Marseillaise, on semblait non pas ivre de joie, mais plein d'espoir et de confiance, et cependant qui sait si nous marcherons raisonnablement, si la seule direction du gouvernement ne sera pas de toujours chercher cette popularité et toutes les autres. Je vous jure que, sauf l'amour-propre et la curiosité de se trouver mêlé aux grandes affaires, il y a peu de regrets à avoir d'être arrivé un peu tard ; bien des choses se seraient faites par moi qui ne m'auraient pas plu. D'ici à trois jours, le ministère va se former. Si je n'entre pas au conseil, j'aurai, je crois, une grande ambassade. On m'a parlé de Londres ou de Vienne ; à le bien considérer ce serait la meilleure solution, surtout dans un moment où rien n'a encore pris son assiette. M. de Broglie me le conseille de pure amilié. M. Guizot, qui augure toujours mieux de tout, dil qu'il serait préférable que je sois au conseil ; nous III. 37

o78 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.

verrous, je n'aime pas à me tracasser inutilement. Le roi Charles X va aller un peu plus vite ; la lenteur de sa marche était un sujet de tracas.

Mercredi, li août 1830.

Je vous écris encore de la Chambre et au milieu de la commission de l'adresse à qui je viens de lire ma rédaction. Aujourd'hui on fait le ministère et peutêtre le saurai-je avant de fermer ma lettre. Les chances pour nous sont l'Angleterre (l) : cela est bon, commode, agréable, me tire des embarras d'un gouvernement qui s'installe, des sarcasmes de nos salons, des mécontentements. Je crois que j'aurais été plus utile ici. Ma position à la Chambre est excellente, l'expérience des affaires n'est pas chose très commune dans ce commencement. EnQn, d'autres considérations les portent à me donner une autre destination et cela m'arrange avec six personnes. Peut-être pourrai-je vous dire notre sort avant l'heure de la poste. M. Mole et M. de Broglie en sortant du conseil m'apprendront ce qui est décidé. Le ministère sera demain dans le Moniteur. M. Mole est aux affaires étrangères; M. de Broglie, président du conseil d'État et chargé de l'instruction publique. Mon adresse passe avec succès.

(1) M. de Barante ne fut pas envoyé à Londres, mais à Turin. Devant les événements de Belgique et les mouvements insurrectionnels qui éclataient en divers pays, le roi Louis-Philippe jugea que M. de Talleyrand, le négociateur du traité de Vienne, mieux que nul autre rassurerait l'Europe sur nos intentions et que sa présence en Angleterre, dont il avait toujours prôné Talliance, pouvait, en nous conciliant de suite sa bienveillance, éviter toute tentative de coalition européenne, c. b.

Jeudi, 12 août 1830.

Cette fois, je vous écris de l'Académie. La vie que je mène est insupportable, il faut que je parte pouf je ne sais où plutôt que d'y être condamné; à sept' heures du matin commencent les visites, les solliciteurs, les quêteurs de préfectures et de sous-préfectures ; puis les lettres à répondre ; j'en reçois vingt par jour et tout cela pour avoir des places. C'est de cette façon que je suis arrivé jusqu'à midi et demi sans pouvoir vous écrire, alors je suis allé au Palais- Royal avec l'Institut. Vous savez que nos confrères de l'Académie savent assez mauvais gré qu'on ne se mette pas en commun avec eux. Philippe de Ségur qui m'a mené m'a conduit ici et je me dépêche pour que vous ayez une lettre. — On m'a parlé hier au soir de notre affaire comme certaine, ainsi vous devez y croire sauf tous les hasards de ce genre de choses. Ne me grondez pas de ne pas avoir ambitionné un autre arrangement; j'ai laissé faire mes amis, et je me félicite de fuir loin des destitutions, des sollicitations, des murmures, de l'aigreur de la société.

Je vous écris plus dérangé encore qu'hier. On me rebat les oreilles de tragédies, de mademoiselle Duchesnois et de toutes les actrices qui jouent bien ou mal.

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