LE COMTE DE NESSELRODE AU COMTE PAHLEN
(Page 556.)
Saint-Pétersbourg, 25 novembre 1840.
Monsieur le comte,
Parmi les rapports que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'adresser en dernier lieu, et qui me sont exactement parvenus jusqu'à la date du 14/36 courant, son expédition du 28 octobre (9 novembre) a principalement fixé l'attention de l'empereur. C'est avec un vif intérêt que Sa Majesté y a pris connaissance des premières conversations que vous avez eues, monsieur le comte, sur la situation actuelle de ces affaires, tant avec le roi lui-même qu'avec les membres du ministère qui vient de succéder à l'administration de M. Thiers. L'expression de leur désir d'améliorer les relations politiques de la France avec les puissances européennes, et de faire cesser dans les esprits une effervescence dangereuse en rétablissant l'ordre au dedans et la paix à l'extérieur, ne pouvait qu'être appréciée par notre auguste maître. Les paroles que le roi vous a adressées en particulier portent le cachet de cette sage modération qui préside aux vues et aux dispositions de ce monarque.
L'empereur a vu avec satisfaction que le roi Louis- Philippe ait rendu justice à l'esprit qui avait dicté au cabinet impérial la circulaire (26 septembre) par laquelle nous avons communiqué aux différentes cours étrangères la convention du 3/lo juillet. La manière dont nous nous y sommes exprimés à l'égard de la France nous avait été inspirée par un sentiment sincère, notre cour ayant toujours regretté que cette puissance restât en dehors d'une transaction à laquelle l'appelait l'importance de sa position en Europe et qu'il eût été si désirable de voir fortifiée par son concours.
Le discours que M. Guizot a récemment prononcé à la Chambre des pairs, dans la discussion de l'adresse, vient encore à l'appui des assurances pacifiques qu'il vous a données dans ses entretiens. Ce discours est empreint d'une franchise courageuse à laquelle nous nous empressons d'applaudir. En replaçant sous un jour plus vrai les circonstances qui ont précédé et suivi la conclusion du traité de Londres, en redressant les idées fausses répandues et accréditées en France relativement aux intentions des puissances signataires de cette transaction, en proclamant tout liaut et sans détour qu'elles n'ont voulu ni insulter, ni tromper, ni isoler le gouvernement français, M. Guizot a rendu un véritable service à la cause de tous les amis de l'ordre et de la tranquillité. Nous dirions plus : il se facilite à lui-même aussi bien qu'aux autres puissances les moyens de sortir des complications fâcheuses amenées par une
politique moins franche et moins habile à la fois.
Le désir d'y contribuer pour notre part n'a jamais cessé de nous animer un seul instant et si dans les témoignages que nous .aurions pu en donner au cabinet des Tuileries nous avons cru devoir, sous le ministère précédent, apporter une certaine réserve, cette réserve nous était dictée seulement par la crainte que nous avions de ne point les voir accueillir avec confiance. Les dispositions qu'on nous témoignait ne pouvaient nécessairement ne point influer sur les nôtres. D'injustes préventions nous faisaient envisager et nous désignaient même à l'opinion comme les promoteurs volontaires du dissentiment qui s'était manifesté entre la France et l'Angleterre. Dans des circonstances pareilles, aller au-devant des explications c'était s'exposer sans motif à provoquer de fâcheuses récriminations, aigrir peut-être plutôt qu'améliorer le caractère des relations réciproques. Nous avons donc préféré en laisser l'initiative à nos alliés, et nous montrer plus sobres de protestations que nous n'aurions désiré l'être. Mais cette sobriété même, dérivant de notre circonspection, attestait nos intentions pacifiques.
Elles ressortent surtout bien évidemment du silence que nous avons gardé dans la polémique qui s'est engagée publiquement sur l'origine et les conséquences du traité du 3/15 juillet entre les cabinets de Paris et de Londres.
Et pourtant, monsieur l'ambassadeur, le nom de la Russie s'y était trouvé mêlé plus d'une fois par VI. 41
M. Tlîiers dîme façon plus ou moins gratuite. Le Mémorandum du o octobre, en particulier, renfermait sur la conduite de la Russie plus d'une insinuation peu équitable. La tendance était assez claire pour n'avoir point échappé à notre intention. Elle était manifestement de ra\'iverà dessein, entre l'Angleterre et nous, plus d'un souvenir irritant ; de faire peser sur notre cabinet le reproche d'inconséquence dans la marche qu'il a sui\ie avant comme après la Note collective du 27 juillet; de dénaturer, par ce rapprochement, les motifs qui nous ont portés à adopter, pour les conditions territoriales à imposer à Méhémet- Ali, le plan proposé par l'Angleterre. Certes, monsieur le comte, si nous avions voulu entrer dans l'arène de la discussion, nous n'aurions pas manqué d'arguments pour repousser ces insinuations. Il ne nous eût pas été difficile de démontrer que sans vouloir, comme on le supposait, profiter du dissentiment des deux cours maritimes, il était tout simple qu'après l'engagement d'honneur que nous avions pris envers la Porte par la Note du 27 juUlet, nous options pour celui des deux plans qui lui assurait les conditions les plus avantageuses.
Nous l'avions dit et redit au gouvernement français. Nous avions parlé dans ce sens dès la signature de la Note sus-mentionnée, et avant qu'il fût question d'un plan français et d'un plan anglais pour déterminer les Umites entre la Turquie et l'Egypte. Au protectorat exclusif que M. Thiers nous attribuait l'intention de vouloir exercer sur la Turquie, nous
pouvions, certes, opposer de notre côté le patronage bien autrement exclusif et avoué qu'annonçait le Mémorandum lui-môme. Ce Mémorandum avait été communiqué à tous les cabinets étrangers ; il avait été immédiatement reproduit par tous les organes de la presse ; il nous déférait pour ainsi dire à l'opinion du public européen, et cependant nous sommes restés muets devant l'Europe.
Nous avons pensé qu'une discussion aussi retentissante nous entraînerait peut-être plus loin que nous ne voulions aller, qu'elle ne ferait sans doute qu'ajouter à l'irritation des esprits, et nous n'avons pas voulu introduire de nouveaux germes de complications dans une situation qui n'en renfermait déjà que de trop graves -
Les mêmes vues nous ont engagés, en recevant communication de la Note postérieure du 8 octobre : k ne point relever tout ce que, dans notre opinion, elle renferme de contestable et, ajoutons-le, de peu bienveillant pour nous dans la manière dont M. Tbiers explique ce qu'il entend par l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman, tout ce qu'elle présente de contraire aux droits de souveraineté de la Porte à l'égard d'un de ses fonctionnaires et de propre à encourager ce dernier à persister dans sa rébellion. Il nous suffit que cette tâche ait déjà été remplie par le cabinet britannique, et préférant, pour notre part, déblayer le terrain de la discussion en écartant toute controverse de principe, nous nous en tiendrons purement à ce que la pièce contient de pacifique et
de pratique pour arriver à la solution du problème turco-égyptien.
M. Guizot appréciera, nous l'espérons, les motifs de conciliation qui nous dirigent. La politique de paix qu'il professe est également celle qui préside aux résolutions de notre cabinet.
Moins que jamais nous prétendons fermer à la France la voie d'un rapprochement avec les quatre autres cours. Les obstacles qu'il a présentés jusqu'ici tenaient avant tout à l'attitude qu'avait adoptée le dernier ministère.
Recourir de prime abord aux démonstrations belliqueuses ; employer à l'égard de l'Europe un système de provocations et de menaces c'était interdire soi-même aux puissances toute avance qu'elles auraient pu être disposées à faire pour renouer avec le gouvernement français: car l'initiative qu'elles en auraient prise pouvait être interprétée comme une faiblesse de leur part. Du moment où, au contraire, le nouveau cabinet s'annonce comme un ministère de paix, l'honneur et la dignité des puissances cessent par là même d'être en cause, et, dès lors, elles n'ont plus de motif de se refuser à lui facihter la tâche de réconciliation qu'il entreprend. M. Guizot en trouvera lapreuvedanslapromessequ'elles viennent d'adresser à Méhémet d'intercéder auprès de la Porte pour lui faire rendre le gouvernement de l'Egypte, s'il renonce aux territoires que la convention replace sous l'autorité du sultan.
Cette démarche à laquelle notre plénipotentiaire a
concouru avec empressement témoigne assez des sentiments des quatre cabinets alliés. Elle prouve que, loin que de se prévaloir des avantages de leur position actuelle en Syrie, ils ne sont nullement disposés à pousser les choses à l'extrême envers le vice-roi et à donner aux conséquences du traité de Londres l'extension qu'on lui a prêtée dans leur pensée. Elle fournit au gouvernement français un moyen de prendre part à l'œuvre de pacification, en adressant de son côté au pacha les avis que, du nôtre, nous nous engageons à adresser au sultan.
Moyennant ces conseils réciproques, le conflit entre le maître et le sujet arriverait ainsi à son terme avec l'aide de toutes les puissances, et cette œuvre si épineuse auUeu d'être une source de mésintelligence en deviendrait au contraire une d'harmonie et d'unanimité. Aussi est-ce avec un vif sentiment de satisfaction que nous venons d'apprendre, monsieur le comte, par une de vos dernières dépêches, que le ministère français s'était décidé à user de son influence à Alexandrie pour engager Méhémet à se soumettre aux conditions du traité. Le poids des conseils de la France venant ajouter à TefTet qu'ont dû produire sur son esprit ses derniers revers en Syrie etla prise de Saint-Jean d'Acre, ne saurait manquer de vaincre l'obstination qu'il a montrée jusqu'à présent.
Tout nous autorise donc à croire qu'une solution définitive de la question orientale fera promptement cesser l'état de crise où elle tient encore le monde, et, en permettant à la France de se replacer sur la
même ligne que les autres cabinets, mettra fin k un isolement qu'aucun d'eux, M. Guizot le reconnaît, n'a voulu créer autour d'elle.
Vous voudrez bien, monsieur le comte, en exprimer l'espoir à ce ministre, en portant à sa connaissance la présente communication.
l-l.N m TOME VI