‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 40 sur 41 · LE COMTE DE NESSELRODE AU COMTE DE MÉDEM · texte numérisé non relu

LE COMTE DE NESSELRODE AU COMTE DE MÉDEM

Saint-Pétersbourg, 26 décembre 1839.

J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser pour m'accuser la réception de mon expédition du 22 novembre dans laquelle vous rendez compte au ministère impérial des plaintes que vous avait faites le chef du cabinet français relativement à la nature incomplète et tardive de nos dernières communications, au sujet du retour de M. de Brunnow en Angleterre. Bien qu'Une nous soit pas absolument démontré qu'en cette occasion nos communications aux cours de Vienne et de BerUn aient été plus détaillées puisqu'il ne s'agissait que de leur annoncer un seul fait, l'adoption de la modification demandée par l'Angleterre à nos premières ouvertures ; bien qu'également le retard de peu de jours qu'a subi la dépêche

qui vous était adressée tienne purement à des combinaisons insignifiantes dans l'arrangement du départ de nos courriers, néanmoins, monsieur le comte, nous admettrons la réclamation comme fondée et nous allons y répondre avec une entière franchise.

Nous conviendrons donc que, dans les derniers temps, nos explications avec la France ont été empreintes d'une certaine réserve et que celles que nous avons données à nos autres alliés portaient peut-être un caractère plus marqué d'empressement et d'abandon. Cette réserve avait ses motifs et nous ne prétendons pas les dissimuler. C'est que depuis longtemps, monsieur le comte, nous avions cru nous apercevoir que la France apportait dans ses jugements sur notre politique en Orient des dispositions moins favorables que les autres puissances. C'est que celles-ci nous témoignaient plus de conûance et d'équité ; qu'à l'égard de l'Egypte leurs vues s'identifiaient davantage avec les nôtres, et que, comme nous, elles pensaient trouver dans la conduite du gouvernement français plus de penchant pour le vassal que pour le souverain légitime. C'est que dans la question du différend à régler entre le sultan et Méhémet-AU, la France ne semblait voir qu'une question purement secondaire. Elle mettait à la représenter comme européenne avant tout, une affectation dont le but vous était palpable ; c'est qu'en un mot le langage qu'elle adressait à nos alUés et celui que tenaient les feuilles plus particulièrement destinées à soutenir à l'intérieur la popularité de son ministère portaient ouvertement

l'empreinte d'an sentiment peu juste, peu amical envers la Russie.

Ce qui n'était qu'une présomption vient de se convertir en fait par la dépêche que le maréchal Soult a récemment adressée au gouvernement anglais, pour défendre contre les objections de celui-ci son opinion sur le plan de pacification à effectuer entre l'Egypte et la Porte. Dans cette pièce qui se rapporte exclusivement aux divergences qui se sont manifestées entre les deux cabinets, celui des Tuileries a cru devoir gratuitement nous faire entrer dans l'arène de la discussion, en appelant sur nous particulièrement la vigilance et l'attention de l'Angleterre. Il y avoue implicitement que l'indépendance de l'empire ottoman le préoccupe pour le moins autant que son intégrité même, et qu'à ses yeux il est peut-être plus important de protéger Tune contre nous que d'assurer l'autre contre l'Egypte. Il y reproche à l'Angleterre de perdre de vue ce qu'il appelle le côté européen de la question, pour ne s'occuper que de la partie égyptienne ; il y insinue enfin que s'il existe aujourd'hui entre la Grande-Bretagne et la France un dissentiment fâcheux, ce dissentiment vient uniquement de ce que, dans la pacification du Levant, la Grande-Bretagne ne voit autre chose qu'un arrangement territorial plus ou moins avantageux à obtenir en faveur du sultan, tandis qu'au contraire la France s'est constamment propose d'en faire avant tout sortir l'annulation du protectorat exclusif et dominant que nous faisons, suivant son expression, peser sur la Porte ottomane.

Voilà, certes, des aveux nettement articulés, et si nous pouvons reprocher au gouvernement français de méconnaître nos vraies intentions, il ne nous accusera sûrement pas de nous méprendre sur les siennes.

Comme la dépêche qui renferme les allégations que je viens de citer ne nous est pas adressée, nous ne nous sentirions pas autorisés à y répondre directement. Mais puisque, d'un autre côté, le maréchal Soult a pris vis-à-vis de vous l'initiative des réclamations, il ne nous sera pas défendu de lui faire entendre les nôtres.

Le protectorat exclusif de la Russie ? Nous l'avouons ; après toutes les preuves de désintéressement qu'a données l'empereur dans ces derniers temps, nous avons été surpris de voir se r.eproduire un pareil fantôme. Le gouvernement français perdrait-il de vue qu'au moment où nous parlons l'empereur n'a mis encore en mouvement ni un soldat ni un vaisseau, tafidis que les bâtiments français sillonnent les eaux de la Méditerranée et ancraient encore, il y a peu, dans le voisinage des Dardanelles? Était-ce donc ce protectorat exclusif que nous chercliionslorsqu'en 1833, avant que le désespoir du sultan l'eût porté à appeler notre assistance, nous avons adjuré les puissances maritimes de le secourir contrôle pacha? Était-ce lui que nous vouUons conserver lorsque, dès le commencement de la crise actuelle, nous avons été les premiers à éveiller sur la situation de l'Orient la commune sollicitude de ces mêmes puissances, à les engager à contenir Méhémet-Ali dans des limites infranchissables; à les presser, et la France en particulier, d'employer

aubesoin contre lui des mesures coercitives? Si, comme on l'a tant de fois soutenu, le traité d'Unkiar-Skélessi avait eu pour but de nous assurer cette protection exclusive, aurions-nous, comme nous l'avions fait, employé nos conseils et nos efforts à prévenir l'application de ces clauses? La France ne sait-elle pas que, loin de nous prévaloir de cet acte, nous nous sommes spontanément déclarés prêts à en faire l'abandon si nous obtenions en échange la reconnaissance d'un principe de droit public européen, qui à la vérité fermerait bien auxpa^■illons étrangers l'accès de l'un des deux détroits de Constantinople, mais qui à nos propres bâtiments interdirait l'entrée de l'autre? Faut-il enfm rappeler au gouvernement français que même antérieurement aux dernières concessions que nous venons de faire, nous aA"ions spontanément encore proposé que s'il devenait nécessaire de faire avancer notre flotte et nos troupes au secours de la capitale du sultan, cette mesure serait dépouillée de tout caractère isolé; qu'elle ne serait pas russe exclusivement, mais proclamée solennellement comme une mesure européenne ?

Ces faits devant être pour la France aussi patents qu'ils le sont pour les autres cabinets, on serait presque tenté de se demander, monsieur le comte, si c'est bien sérieusement qu'elle a pu élever contre nous des allégations pareilles à celles que renferme la dépêche du maréchal Soult, ou si elle a voulu les employer eu faveur de son plan de pacification, comme un moyen de négociation dans ses discussions avec l'Angleterre,

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en réveillant sur notre compte d'anciennes appréhensions que nous avons si heureusement réussi à effacer. Si (ce que nous sommes assurément loin de penser) telle avait été effectivement l'intention du cabinet des Tuileries, sa conduite en cette occasion présenterait avec la nôtre un contraste bien remarquable. Lorsque se sont manifestés les premiers symptômes d'un dissentiment entre les deux puissances maritimes sur les moyens de concilier la sécurité du sultan avec les prétentions du pacha d'Egypte, qu'aurions-nous fait, nous le demandons à la France, si, comme elle le suppose gratuitement,notre intention avait été de l'isoler, en la séparant de l'Angleterre? Éiidemment, nous aurions cherché à envenimer ce dissentiment, à l'exploiter, à le convertir, s'n eût été possible, en mésintelligence. Nous nous serions efforcés d'exagérer encore aux yeux du cabinet anglais la partiahté qu'il reproche à la France en faveur du pacha d'Egypte. Nous eussions abondé avec empressement dans le sens de ses idées et soutenu énergiquement son plan de pacification contre celui mis en avant par la France. Bien loin de là, nous avons parlé aux deux puissances le langage delà concihation, quoique, à la vérité, le plan de lord Palmerston nous semblât plus favorable que celui du gouvernement français à la sécurité future de la Porte ottomane, bien qu'il fût certainement aussi plus conforme à la dignité des cinq cours intervenantes, après les offres de médiation qu'elles avaient de leur propre mouvement adressées au Grand Seigneur, nous nous sommes bornés à engager les deux cabinets à chercher

à rapprocher leurs idées. Nous leur avons déclaré que s'ils parvenaient par des concessions réciproques à se rencontrer à mi-chemin et à convenir d'un moyen terme, nous étions prêts à adopter le plan dont ils pourraient tomber d'accord, pourvu seulement que ce plan fût acceptée par la Porte et précédé d'une entente commune sur ses moyens d'exécution.

Ce n'est pas plus pour isoler la France et pour nous passer de son concours qu'à l'époque des propositions dont nous avons chargé le baron de Brunnow, nous nous sommes en premier lieu adressés à TAngleterre, c'est parce que, comme nous l'avons dit et le répétons au gouvernement français, l'Angleterre nous avait témoigné des dispositions plus confiantes ; c'est parce que les vues de cette puissam;e à l'égard du vice-roi d'Egypte coïncidaient davantage avec les nôtres, et qu'au besoin elle était d'avance déterminée à les appuyer par des moyens d'action. Mais de ce que nous avons pris vis-à-vis d'elle l'initiative d'ouvertures préalables sur un arrangement à discuter plus tard avec les autres cabinets, s'ensuit-il donc nécessairement que notre dessein fût d'eu exclure la France? Si une pareille initiative devait impliquer cette exclusion, pourquoi l'Autriche, pourquoi la Prusse ne l'ont-elles pas ainsi interprétée pour elles-mêmes? D'où vient qu'aucune de ces deux puissances n'avait songé à s'en formaliser? Leur amour-propre est-il moins exigeant ou nous ont-elles rendu plus de justice?

Il est temps, monsieur le comte, que les méfiances et les récriminations fassent place enfin à une plus

saine appréciation de nos vues politiques. L'empereur a fait assez de sacrifices d'amour-propre au désir de l'union et de la paix pour avoir droit d'en obtenir quelques-uns en échange. Sa Majesté ne s'est pas bornée à de purs sacrifices d'opinion. Elle a offert au bien commun des concessions défait autrement importantes. C'est bienle moins que l'on renonce d'un autre côté à des préventions qui n'ont plus de fondement. Si, malgré tant de preuves de désintéressement et d'abnégation, l'empereur continuait à voir ses intentions méconnues; si, tout en acceptant ses concessions on essayait de les exploiter, dans un but de popularité, en les représentant comme dérivant d'une autre source que sa spontanéité pleine et entière ; si, dans l'arrangement qu'il s'agit de conclure, on s'efforçait de compliquer la négociation par de nouvelles exigences, en agitant des questions, en soulevant des éventualités étrangères à la crise actuelle, si enfin, sous prétexte de faire entrer la Turquie dans le système européen, on tentait de nous enlever non cette prépondérance exclusive à laquelle nous n'avons jamais prétendu, mais cette part légitime d'influence à laquelle la Russie ne renoncera pas, alors, monsieur le comte, ayant épuisé la mesure de la modération et de la condescendance, notre auguste maître pourrait se voir forcé de se replacer sur le terrain qu'il occupait avant ces premières propositions, et il ne resterait plus à Sa Majesté qu'à attendre avec calme les événements, ne prenant conseil pour les régler que du soin de sa dignité et des intérêts de son empire.

Tel ne sera pas le cas, nous aimons à l'espérer. Quand le cabinet français s'exprimait comme il l'a fait dans la dépêche précitée, il était encore dans l'ignorance de l'importante modification que nous avons consenti à apporter à la teneur originelle de nos ouvertures. Il pouvait donc à la rigueur lui rester un doute sur nos intentions définitives. Mais après le gage éclatant que l'empereur Aient de donner de sa loyauté, Sa Majesté n'admet pas la possibilité qu'il en puisse exister encore. Que la France apporte donc à la négociation qui va s'ouvrir des dispositions conformes à cet acte de conciliation, et nous nous féliciterons sincèrement de la voir y prendre la part que son rôle et sa position lui assignent. L'empereur vous a déjà chargé et U vous chargera itérativement d'assurer le cabinet des Tuileries de tout le prix qu'U attache à une coopération qui, aux yeux de Sa Majesté, ne peut que contribuer à asseoir la pacification du Levant sur des fondements plus solides.

VeuUlez, monsieur le comte, exprimer cet espoir et cette opinion au chef du cabinet français, en lui donnant communication et copie de la présente dépèche.

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