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Souvenirs;

Malgré tous les regrets inspirés par la retraite de mon prédécesseur, je fus accueilli à Nantes avec bienveillance. Les préventions m'y étaient favorables. M. Van Styrum, à qui je succédais, un des hommes les plus estimés parmi les magistrats de la Hollande, avait été appelé à cette préfecture, lors de la réunion de son pays à l'empire français. Mais, depuis l'arrivée des armées russes en Westphalie, les populations néerlandaises se soulevaient contre la puissance française, encouragées encore par la présence des flottes anglaises qui longeaient la côte. Dans toute la Hollande on n'entendait plus que le cri de : vive Orange ! M. Van Styrum ne pouvait donc demeurer préfet puisqu'il cessait d'être II. 1

Français. Retourner dans sa patrie lui étant toutefois difficile, il continuait à résider tranquillement à Nantes, non moins considéré qu'auparavant. Je fis sa connaissance et j "allai souvent passer la soirée chez lui.

Les dernières mesures prescrites par M. de Montalivet avaient abouti au résultat que je prévoyais. Départements, communes, fonctionnaires, consentaient à équiper des cavaliers montés ; mais les volontaires étaient peu nombreux. Il fallait recourir à un autre expédient pour avoir des hommes. Le décret du 3 avril 18 J 3 y pourvut (1).

La levée des gardes d'honneur fut un des actes les plus tyranniques et les plus odieux du gouvernement impérial. A peine installé à Nantes j eus à m'en occuper.

Le contingent assigné au département se montait à vingt-sept au minimum, à quatre-vingt-dix au maximum. Le décret n'indiquait nullement de quelle manière seraient recrutées les compagnies

(1) « 11 est créé quatre régiments Je gardes d'honneur à cheval formant un complet de dix mille hommes. — Les hommes composant lesdits régiments devront s'habiller, s'équiper, et se montera leurs frais. — Ils auront la solde des chasseurs de la garde, — Après douze mois de service dans lesdits régiments, ils auront le grade de sous-lieutenant. — Lorsqu'après la campagne il sera procédé à la formation de quatre compagnies des gardes du corps, une partie de ces compagnies sera choisie parmi les hommes des régiments des gardes d'honneur qui se seront le plus distingués. »

de gardes d'honneur. Il iiA pouvait guère être question d'enrôlement volontaire,. Aucun des jeunes gens ayant quelques goûts militaires, n'avait attendu ce moment pour entrer dans l'armée, soit en passant par les écoles spéciales, soit en s'engageant comme simple soldat, avec la certitude d'un avancement rapide. Cette nouvelle levée d'hommes devait donc être eflectuée parmi ceux qui avaient satisfait à la conscription, en fournissant des remplaçants ou bénéficié de motifs légaux d'exemption. C'était manquer aux promesses faites, aux garanties contenues dans la loi.

Les circulaires ministérielles n'expliquèrent point expressément les intentions de l'empereur. On n'osait point prescrire de prendre uniquement les jeunes gens appartenant aux familles aristocratiques; mais on parlait de fortune et d'éducation. Or, pour parfaire le nombre fixé, il était nécessaire d'atteindre à peu près toutes les familles considérables. La pensée politique, quoique sousentendue, n'en était donc pas moins réelle. Je fis un projet de liste que j'envoyai comme provisoire, et sujet à changement. J'aurais fort désiré ne point user de contrainte; mais il y avait tel nom, spécialement celui de M. de Charette, que les ministres auraient appelé d'office, même en ne le lisant pas sur la liste. La famille de M. de Charette le comprit du reste très bien.

Voici ce que j'écrivais à mon père sur la manière dont je menais cette opération :

Il y eut d'abord beaucoup plus de volontaires que je ne l'espérais, presque tous jeunes gens sans position et criblés de dettes. L'espoir d'un prompt avancement, les sommes qu'on leur versait pour payer leurs créanciers et pour s'équiper sans aucun frais, les décidaient. Cet argent provenait des familles riches empressées de racheter ainsi leurs fils. C'était une sorte de remplacement d'autant plus facile à accorder que je n'avais présenté ma liste au ministre que comme un projet conjectural susceptible de nombreuses modifications.

On peut lire sur notre liste de la Loire-Inférieure quelques-uns des meilleurs noms de la province, des fils de négociants, d'armateurs ruinés, d'officiers retirés ou de jeunes marins dégoûtés de leur métier. Tous les soins que j'ai consacrés à cette triste opération ont-ils réussi? On me le dit beaucoup, mais je ne le crois guère. Si j'en juge d'après ma conscience, tous mes pateUnages ne changent rien à la réahté. Au fait, d'après un ordre suprême, j'ai disposé illégalement des enfants et de la bourse des citoyens. J'ai cela sur le cœur. Mais je me suis conduit plus habilement que les préfets d'Orléans et d'Angers. Le premier a reçu du ministre l'ordre de recommencer l'opération; le second a repoussé toute réclamation, n'a pris en considération ni l'âge ni la position de famille, au point que le ministre, M. de MontaUvet, a été obligé de modérer son ardeur.

J'eus cependant à regretter un incident. M. Ba-

cher, fils criiii médecin riche et fort considéré, se compromit en essayant de susciter une ciiouannerie anticipée. Il tarda quelque temps à se rendre à son régiment, puis il y excita une sédition aussitôt prévenue. Arrêté, il allait être traduit devant un conseil de guerre. Un de ses camarades, M. de jXé lumières, vint chez M. de Ségur, qui commandait le régiment, lui demanda la liberté de son ami, et, sur son refus, lui tira un coup de pistolet. Par bonheur la balle s'amortit contre la cravate. Les gardes d'honneur, impliqués dans cette mutinerie, furent heureusement laissés à la disposition de la police, puis retenus en prison; remis au ministre de la guerre ou à la justice militaire, ils n'auraient pu sauver leur vie.

Les tentatives de médiation de l'Autriche n'avaient pas réussi devant le refus de l'empereur de consentir à la moindre diminution de sa puissance.

La Prusse se joignait à la Russie, et la Suède (i) elle-même entrait dans la coalition.

(1) Ce fut toutefois avec beaucoup d'iiésitation que le prince royal de Suède se détermina à entrer activement dans cette ligue contre la France. Même après avoir signé et promis, il eut de continuelles fluctuations d'esprit. Son patriotisme français était, pour quelque chose dans cette indécision. Il avait en outre, une inconcevable vanité et une ambition chimérique. Tantôt il aurait voulu commander en chef les armées alliées, tantôt il songeait à se ménager pour pouvoir devenir le successeur de Napoléon renversé. Comme il parlait beaucoup, comme il était déclamateur et grand faiseur de phrases, on pénétrait aisé-

Les débris de la Grande Armée ne s'arrêtaient que sur les bords de l'Elbe, où se formait l'armée nouvelle dont Napoléon prit le commandement le 23 avril 1813.

Lutzen, Bautzen, Wurcheim ébranlaient un instant la confiance des alliés dans la rapidité du succès final, mais non leur résolution de lutter jusqu'à la libération de l'Allemagne.

Le congrès de Prague échouait. Napoléon, sans vouloir entendre les conditions si modérées qui lui étaient faites, n'y avait vu qu'un délai pour permettre à des renforts de rejoindre son armée. Et

ment ses incertitudes et les alliés se méfiaient de lui. C'est non seulement au comte Pozzo qui le veillait de près que j'ai entendu expliquer la conduite et les tergiversations du prince royal de Suède, mais aussi à Benjamin Constant et à M. Schlegcl, auprès de lui pendant la campagne. Ce dernier, racontait plaisamment les gasconnades et les chimères de Bernadotte, en disant : « C'est un merle qui se croit un aigle ! « M. Bignon, dans son Histoire diplomatique, rend un compte assez exact de ses variations.

Au mois de septembre 1813, Talma A'int à Nantes donner quelques représentations. Il me rapporta que mademoiselle Georges, qui avait quitté la France depuis quatre ou cinq ans pour aller à Saint-Pétersbourg, passa par la Suède en revenant de Russie. Comme elle retournait à Paris, le prince royal, sachant qu'elle prendrait sa route par Dresde, où elle verrait sûrement l'empereur, lui remit une lettre en lui recommandant le plus profond secret. La lettre, cousue dans le corset de mademoiselle Georges, n'en fut tirée que lorsqu'elle fut seule avec l'empereur. 11 la lut devant elle tout bas, et, se parlant à lui-même, il dit : « C'est trop tard .' » Elle n'en savait pas davantage.

cependant, en sacrifiant le duché de Varsovie, en renonçant au protectorat de la Confédération du Rhin, en restituant les villes hanséatiques, il aurait gardé toutes ses autres conquêtes; le Piémont, la Toscane, Rome en départements français ; la AVestphalie, la Lombardie, Naples en royaumes vassaux et aurait rendu à la France cette paix si désirée par la nation. L'Autriche médiatrice devenait maintenant puissance belligérante, et si la bataille de Dresde contre de si nombreux adversaires, avait été un merveilleux triomphe du génie de Napoléon,' dès le lendemain, les échecs de ses lieutenants en annihilaient les résultats. Enfin le désastre de Leipzig- nous rejetait jusque sur le Rhin. L'ennemi mena^jait nos frontières; l'invasion commençait. Il s'agissait de trouver encore des hommes.

Des sénatus-con suites successifs mirent à la disposition du ministre de la guerre le 10 janvier 1813 : cent mille hommes, premier ban de la garde nationale, cent mille hommes, pris parmi les conscrits de 1810, de 1811 et de 1812, qui n'avaient pas été appelés, cent cinquante mille de la conscription de 1814; au mois d'octobre 1813, deux cent quatre-vingt mille hommes sur les classes de 1812, 1813, 1814; et un mois après, trois cent mille hommes, des classes antérieures à 1813, depuis l'année 1803.

Ces impitoyables levées, faites sans tirage au sort préalable, sans délibération des conseils de revision, les réquisitions de chevaux, pour Icsquel-

8 SOUVENIRS DU BxVRON DE BARANTE.

les on ne m'ouvrait aiicTin crédit, de sorte que je ne pouvais pas les payer, telle était maintenant l'occupation unique de mes journées. Il n'y avait ni lois ni règle. Bien que l'administration fût armée de l'arbitraire le plus absolu, je tâchai d'en user avec équité et douceur.

Dans l'arrondissement dAncenis , pendant une de ces tristes séances, une rixe s'éleva entre deux conscrits et les gendarmes. Elle n'était nullement motivée par un refus d'obéissance, et ne se rapportait à aucune mesure de service. Un gendarme fut assez grièvement blessé. On se saisit des deux conscrits, et le général commandant à Nantes en rendit compte au ministre de la guerre. Peu de jours après, je reçus une lettre de M. Real, conseiller d'Etat, attaché au ministère de la police. Il me transmettait un décret impérial ainsi libellé:

»< Les deux rebelles arrêtés les armes à la main dans l'arrondissement d'Anceiiis, et envoyés par le préfet de la Loire-Inférieure devant les tribunaux, seront déférés à une commission mihtaire pour y être jugés suivant toute la rigueur des lois de l'empire. »

M. Real, en m'adressant cette pièce, y joignait quelques exhortations sur la conduite à tenir et sur la nécessité d'étouffer, par un exemple sévère, tout commencement de trouble.

Ce décret et les commentaires de M. Real ne présageaient que trop l'exécution des deux malheureux conscrits. Ils ne méritaient véritablement pas

cette rigueur. Je résolus de les sauver. J'écrivis à M. de Rovigo, et pour que ma lettre, des plus pressantes, lui arrivât directement, je l'envoyai à M. Laborie qui, sans être attaché à ses bureaux, lui servait de rédacteur intime. Elle fut remise. M. de Rovigo en entretint l'empereur et le persuada. J'ai conservé le billet de 31. Laborie.

Mon cher ami, c'est fait; on ne fusillera pas. C'est bien à vous qu'on le doit.

M. Real, à qui j'avais demandé de ne pas s'opposer à la bonne volonté du duc de Rovigo, ne fit du reste, nulle objection à cette réponse.

Aucun succès de mon administration ne m'a causé plus de satisfaction. L'opinion publique, à Nantes, me témoigna une sincère reconnaissance. Je ne me refuserai pas le contentement de transcrire ici une lettre que m'adressait alors, de Napoléon-Vendée, mon ami,M.Duvivier. Elle est aussi un témoignage de l'état d'esprit de ces départements.

11 faut que vous ayez fait merveilles dans votre conscription. Les maires de Vendée ne cessent d'exalter votre justice, votre douceur, votre humanité. Ils expriment leurs espérances en accompagnant leurs conscrits; ils prétendent que, prenant l'exemple de votre conduite , on fera tomber les choix sur les moins utiles à leur famille. J'arrive des envn^ons de Beauvoir; je me suis arrêté dans cinq ou six communes. J'ai entendu les mêmes récits. On enviait le sort des voisins de la Loire-Inférieure.

Les paysans de nos environs de Napoléon sont mécoDtents. Il n'y a pas de doute, ils sont travaillés ; il n'est partout bruit que de conscrits déserteurs, de leur nombre, de leur rassemblement; à chaque instant, nouveaux récits. Le moindre de leurs faits est raconté de village en village. C'est, ce me semble, une conséquence nécessaire de la situation politique.

Le département de la Vendée devait donner douze mille hommes. On ne croit pas qu'on en fasse partir plus de sept mille. J'ignore le nombre de ceux qui ont refusé de se présenter. Beaucoup ont quitté leur détachement pendant la marche. Un plus grand nombre a déserté une fois arrivé au corps.

Une suspension de la levée de trois cent cinquante mille hommes, qui devaient être pris sur le premier ban de la garde nationale et sur les conscrits hbérés de 1809, mO, 1811 et 1812, a été accordée aux départements de l'Ouest. J'attribue cette suspension provisoire aux renseignements qui ont dû venir de tous côtés sur l'esprit de ces départements. Personne ne les connaît mieux que vous. Votre correspondance, vos remontrances, auront, je le pense, frappé les ministres. Je doute qu'aucun préfet ait parlé avec plus d'autorité et se soit fait mieux écouter. Je me sou- Aiens que lorsqu'on a voulu lever le premier ban de la garde nationale, vous aviez déjà envoyé le contrepoison des rapports qui étaient partis d'ici. On me dit que vous avez été applaudi au théâtre de Nantes. Vous n'êtes point certainement eniATé de ce succès. Plus les Nantais vous connaîtront, plus ils s'attacheront à vous, et, comme nous, ils vous regretteront lorsque vous les quitterez.

Les populations commençaient, on le voit, à s'e'moiivoir et leur mécontentement se manifestait davantage à mesure que le gouvernement de l'empereur perdait l'imposante autorité de ses victoires. On se souvenait des guerres de la Vendée. Des rassemblements se formaient et parcouraient la campagne. Ce n'était pourtant pas encore la guerre civile. Les anciens chefs de la Vendée et de la chouannerie, s'ils inspiraient grande méfiance au gouvernement, qui les surveillait de très près, ne se compromettaient en aucune manière. Seule, la coalition de l'Europe devait ramener les Bourbons et les replacer sur lo trône. Car, jusqu'à son dernier jour, le gouvernement impérial eut assez de puissance pour déjouer et pour réprimer des bandes de conscrits qui n'avaient même pas le secours de l'Angleterre.

J'étais resté en bons rapports avec M. Louis de La Rochejaquelein. Je ne lui demandais pas ses secrets, mais je le savais trop raisonnable pour risquer une action quelconque sans aucune chance de succès. Il fut toutefois dénoncé comme avant participé à la sédition militaire où M. de Ségur courut le danger que j'ai raconté.

On ne prit aucune mesure contre lui; mais on lui ordonna de venir à Paris et de se présenter au ministère de la police où il aurait des explications à fournir. Il ne douta point que quelque acte de rigueur ne suivit cet interrogatoire. Deux ans auparavant, son frère n'avait-il pas été incarcéré

jusqu à ce qu'il eût accepté un grade dans l'armée !

M. de La Rochejaquelein résidait fort peu en Poitou. xVbsent de France au temps de l'insurrection, il n'était point en intimité avec les anciens chefs de la guerre civile. Il séjournait habituellement en Médoc, chez sa belle-mère, madame de Donissan. C'est ce que je fis valoir avec insistance, quand, sur sa prière et celle de sa femme, aflolée dïnquiétude, j intervins en sa faveur auprès du ministre.

Celui-ci répondit à mes observations que « du moment où je présumais, en dépit du rapport fait contre lui, que la conduite de M. de La Rochejaquelein avait été exempte de reproches, il pouvait se présenter sans crainte. Si, par des explications franches, il se justifiait et détruisait toutes préventions, justice lui serait rendue. » Il m'invita en même temps à lui transmettre cet avis et à le rassurer sur sa situation.

Vers la fm de décembre, le gouvernement impérial, devant les difficultés de ces derniers recrutements, imagina d'envoyer dans chaque division militaire, un sénateur ou un conseiller d'Etat qui, muni, d'attributions souveraines agirait avec plus de décision que les préfets. C'était un souvenir des plus mauvais jours de la Convention. De telles mesures ne convenaient plus à la France bien ordonnée, accoutumée au règne des lois et à une administration régulière. Dans un temps de trouble et de bouleversement, on comprend que des com-

missaires revêtus de pouvoirs illimités et arbitraires, représentant un parti vainqueur et des opinions exaltées, puissent mettre les provinces en mouvement, effrayer les citoyens paisibles, rendre toute opposition soumise et muette et imprimer aux hommes de leur nuance une énergie tyrannique et violente; mais échauffer des populations tranquilles, troubler l'ordre établi, briser le mécanisme administratif ou arrêter l'action des tribunaux, est une conduite insensée et stupide. Les sénateurs envoyés par l'empereur avaient trop d'expérience et de bon sens pour essayer rien de pareil, et, au fond, l'intention de Napoléon n'était certainement pas de recourir à ces moyens extrêmes. Il voulait l'ordre et l'obéissance, mais sans violences révolutionnaires pour les obtenir. L'emploi de son pouvoir absolu était toujours calculé, sauf erreur.

M. de Boissy d'Anglas fut désigné pour la 1 2" division militaire. A Paris, je le rencontrais souvent dans les salons de madame de Houdetot et de M. Suard. Il jouissait à juste titre de beaucoup de considération. Membre de la Convention il n'avait pas voté la mort du roi et un souvenir glorieux était attaché à son nom depuis la séance du P-" Prairial.

J'appris sa nomination par une lettre que je reçus de lui le 6 janvier 1814 (1).

(1) « Vous avez déjà connaissance, monsieur, du décret

11 ne vint pas directement à Nantes et je dus lui adresser ma réponse à La Rochelle.

Une correspondance s'établit entre nous et il fut

impérial qui m'honore d'une mission importante dans la 12" division militaire dont votre département fait partie. Je me félicite des rapports qui vont s'établir entre nous, à cette occasion. Vous connaissez le profond respect dont j'ai toujours fait profession pour madame de Houdetot, dont vous étiez devenu le petit-fils, et je désire pouvoir vous persuader aussi des sentiments de considération et d'estime que vous m'avez inspirés vous-même. Nos relations pourront être particulières ou officielles, les premières me seront doublement précieuses, mais elles ne seront que pour moi, et quand je croirai pouvoir en user, ce sera sans vous citer à qui que ce soit. Les autres me serviront dans les comptes que j'aurai à rendre aux ministres et je dirai alors de qui je tiens les renseignements que je leur donnerai. Je vous demanderai ofliciellement, aussitôt que je serai arrivé à La Rochelle, les informations que je suis chargé de prendre; mais je vous demande d'ici, de vouloir bien m'éclairer particulièrement et avec détails sur l'esprit public de votre département, sur les personnes qu'il faut y surveiller, sur ce qu'on peut espérer ou craindre relativement à la tranquillité publique, enfin sur ce que vous croiriez qu'il serait possible d'y faire avec succès pour le maintien de l'ordre public avec les grands pouvoirs dont je suis investi. Si vous m'écrivez et si vous voulez que ce soit pour moi seul, vous mettrez deux enveloppes à vos lettres, et la seconde ne sera jamais ouverte que par moi. Je contracte de plus l'engagement de vous restituer cette correspondance quand ma mission sera terminée. Dans tous les cas c'est à La Rochelle que je vous prie de me répondre. Je ferai d'abord mon principal séjour dans cette ville. Je me propose de par-

bien vite persuadé de la conduite à suivre à l'égard de trois départements qui tenaient à la chouannerie. Il commença par traiter avec ménagements la poursuite de quelques conscrits réfractaires de Bressuire. En me racontant ce premier acte de sa mission, il ajoutait : « Je vous prie, monsieur, de continuer à meclairer de vos lumières ».

A la fin de février, il arriva dans la Loire-Inférieure. Il n'avait aucun compte à me rendre, s'il croyait utile de prendre une mesure extraordinaire. Mais nous entretenions de si bonnes relations, il était si heureux de retrouver à Nantes un salon de Paris, qu'il voulait en toutes choses se concerter avec moi. Cependant il avait parfois quelques souvenirs de la Convention et un vieux penchant à servir ardemment un pouvoir fort et dont on a peur. Mais ces velléités ne duraient guère. Il était accompagné de son fils, à cette époque commissaire des guerres; celui-ci, au contraire, dominé par une ardeur aveugle et mauvaise. Trente ans après, devenu mon collègue à la Chambre des pairs, il ne me pardonnait pas encore la tiédeur que je sus inspirer alors à son père.

Je ne considérais pas comme un grand mérite

courir ensuite tout le reste de la division et de finir mon voyage par Nantes. Il me sera agréable, monsieur, de vous y renouveler l'assurance de tous les sentiments dont je fais profession pour vous et dont je vous prie d'agréer l'expression.

Comte DE BoissY d'Anglas.

de me refuser aux rigueurs que notre sénateur était disposé à mettre à exécution. Je savais mieux que lui les intentions secrètes du ministère de la police. Je n'ignorais pas que les ménagements me paraissant nécessaires pour maintenir en paix le département de la Loire-Inférieure seraient approuvés par les bureaux où se conservaient les traditions de Fouché, si expert à prévenir les troubles possibles, dans les provinces de l'Ouest.

Je ne connaissais pas le duc de Rovigo, Dans ma seule entrevue avec lui, lors de mon dernier voyage à Paris, il m'avait toutefois fort bien accueilli. De plus, un de mes intimes amis, M. Angles, mon ancien compagnon de Silésic, était attaché depuis quelque temps, au ministère, comme directeur de la police des départements de lEst, et je pouvais compter sur son intervention pour décider le ministre à m'accorder une entière confiance.

M. Laborie, dans des billets de style télégraphique, me mettait au courant de l'eflet produit par mes dépèches. En voici quelques-uns :

« L'empereur est tout à fait de votre avis sur la poursuite des conscrits. »

« Combien vous avez raison sur le sénateur! »

« RoAigo est enchanté de vous. »

« Tout ce que vous avez fait parait excellent. Vous n'avez que trop raison. »

M. Angles m'écrivait également :

Tout ce que vous faites est excellent. Vos conscrits ne veulent point partir et se tiennent tranquilles. Les nôtres, qu'on poursuit, se transforment en brigands.

Toutefois, je n'ofais pas ouvertement autorisé par le ministre et je prenais sur moi la responsabilité de ne pas exécuter les volontés officielles de l'empereur. Le sénateur ne me blâmait point, mais n'osait m'approuver tout haut. Ce fut peut-être pour ce motif qu'il retourna bientôt s'établir à La Rochelle. Notre correspondance ne cessa point cependant ; et, tant que dura sa mission, il continua à m'informer de ses décisions dans les autres départements.

J'eus, vers cette époque, à signaler au ministre de l'intérieur la présence, dans la Loire-Liférieure, de bandes armées qui depuis quelque temps parcouraient tout le pays vendéen. Le 1" mars 1814, une de ces bandes se présenta devant la petite ville de Chàteaubriant et demanda l'hospitalité pour une nuit. La ville, autrefois fortifiée, possédait encore une enceinte bâtie et des portes : on aurait pu les tenir fermées. Mais la garde nationale était peu nombreuse et insuffisante pour défendre la place : d'autre part, les vagabonds ne prenaient pas une attitude menaçante et promettaient de rester tranquilles si on ne les traitait pas en ennemis. Le sous-préfet, le maire et le II. 2

capitaine de la garde nationale consentirent h les laisser pénétrer. Une fois maîtres de la ville, ces hommes devinrent plus impérieux; ils voulurent qu'on mît en liberté un de leurs camarades emprisonné pour quelque délit, et se portèrent sur la prison. Le geôlier leur ouvrit la porte sans résistance. Puis ils exigèrent de l'argent. Les habitants, saisis de frayeur, se soumirent à leurs exigences et les autorités fermèrent les yeux sur tous ces désordres pour ne point provoquer une bataille dans les rues.

Dès que cette nouvelle me parvint, j'en rendis compte au sénateur et aux ministres de l'intérieur et de la police. Cet événement semblait avoir et avait sans doute beaucoup d'importance. Toutefois il me paraissait inopportun et même inutile de sévir trop durement contre les fonctionnaires de Ghâteaubriant : je crus devoir solliciter pour eux l'indulgence du gouvernement.

Une correspondance s'établit entre le ministre et moi. On désirait me Aoir prendre les mesures les plus violentes. On me citait comme exem{)lc le préfet de la Sartho, dans le département duquel des bandes se montraient et qui s'était mis en marche avec une forte escorte. Il avait fouillé partout, et partout les brigands se seraient dispersés à son approche. M. de Montalivet ignorait-il donc combien, malgré son inépuisable activité, ce fonctionnaire avait été impuissant à détruire des rassemblements qui désolaient encore ce pays.

Je n'en persévérais pas moins dans les mêmes errements, persuadé du danger de tout excès de zèle et convaincu qu'avertir sans menacer était le meilleur moyen d'éviter l'aggravation de ces désordres.

Les nouvelles militaires devenaient de jour en jour plus alarmantes. L'ennemi approchait de Paris. Les prodiges du génie de Napoléon retardaient en vain sa marche. Le dénouement fatal était imminent.

Sur ces entrefaites (l)m'arriva une lettre denotre sénateur : M. de Boissy d'Anglas était toujours à La Rochelle. Il avait reçu du directeur général de la conscription des instructions confidentielles dont il m'envoyait copie. On lui prescrivait de ne plus presser comme auparavant le départ des conscrits, mais de les réunir au chef-lieu d'arrondissement et de préférence au chef-lieu du département toutes les fois que la chose serait possible. Le sénateur ajoutait :

Je ne pense pourtant point qu'il faille renoncer hautement à faire partir les conscrits; c'est à vous de voir s'il faut le faire tacitement. Il ne faut point faire voir qu'on regarde la prise de Paris comme devani changer la marche des affaires : il faut la considérer comme un grand revers et croire à une prompte réparation. Sans doute, il faut redoubler de modération dans une circonstance pareille, mais la modération

(1) 6 avril 1814.

n'est pas la faiblesse et il faut é"\dter par-dessus tout l'apparence du découragement. Dans cette circonstance, comme dans toute autre, vous êtes, par votre caractère et vos talents, au niveau de votre position et je suis assuré que, quoi qu'il arrive, vous sortirez de la crise où nous sommes avec honneur et sans mériter de reproche. Je tâcherai d'en faire de même et je me féhciterai toujours des rapports que nous avons eus ensemble.

Je ne sais rien de ce qui se passe : je n'ai appris les événements de Paris que par quelques lettres particulières écrites de côté ou d'autre et ce qu'on a pu recueilHr sur les routes. Je ne connais d'officiel qu'une lettre du duc de Bassano, écrite de Fontainebleau cl M. le préfet de la Vienne, et l'inAdtant à la faire connaître à d'autres : vous aurez eu probablement les honneurs de l'original. Personnellement je n'ai rien reçu. Il parait, d'après les on-dit, que l'ennemi est entré dans Paris paisiblement, toutefois après un combat devant les barrières où les élèves de l'École polytechnique ont péri en assez grand nombre. On assure qu'on ne pille point, que le plus grand ordi'e règne dans la ^•ille; pourtant on n'en sort pas, puisque nous n'avons aucune nouvelle. On dit que les sénateurs sont dispersés, que le président du Sénat est à Ghambord avec l'impératrice, le roi de Rome, l'archichancelier et quelques autres. On assure que la route est coupée entre Tours et Blois ; ce qu'il est de certain c'est que mes lettres les plus éloignées sont de Poitiers. Je ne prévois pas les événements ; je les attends, bien décidé à aller jusqu'au bout; avec cette résolution on peut se passer de nouvelles puisqu'on n"a besoin que de soi pour

déterminer sa conduite. Cependant, lorsque vous saurez quelque chose, je vous prie de me l'écrire, de m'envoyer même une estafette si la chose en vaut la peine, je ne vous citerai jamais et, quoi que vous me disiez, vous devez être sûr de ma fidélité.

En voyant les choses militairement, il me semble difficile que l'empereur ne soit pas déjà rentré à Paris. Je ne sais s'il y restera; mais cette malheureuse \ille me parait ressembler à un jouet de verre que des enfants se disputent et qu'ils s'arrachent mutuellement jusqu'à ce qu'ils l'aient brisé. Il serait encore temps de faire la paix. Mais qui est-ce qui pourrait l'espérer?

Ce qu'il y a d'étrange, c'est l'abandon où me laissent les ministres, surtout ayant à pousser l'ennemi d'un autre côté; il est vrai qu'ils m'ont accoutumé à me passer d'eux.

J'avais appris comme lui la prise de Paris et l'entrée des armées alliées : depuis ce jour nous étions sans aucune nouvelle, sans savoir ce que devenait la France. Il était évident que l'ennemi interceptait toutes communications.

J'écrivis aux préfets de Tours et de Blois. Ils étaient dans la même ignorance que nous sur les événements. J'écrivis aussi au préfet d'Angers (1), il me répondit, le 9 avril :

Je reçois à l'instant votre petit mot d'hier et je me hâte d'en profiter pour vous dire deux autres mots

(1) M. Hély d'Oissel. c. b.

d'un courrier qui, retenu hier à Tours, a reçu cette nuit de Gambacérès l'autorisation de continuer sa route et d'annoncer que la paix est faite. Voilà donc encore une révolution. Je ne vous donnerai point de détails; car, au moment où vous par\'iendra cette lettre, vous aurez reçu les journaux et les actes d'un gouvernement pro\'isoire qui vous auront, ainsi que moi, fait tomber de votre haut; car je suppose que voua étiez, de même que moi, depuis huit jours sans nouvelles aucunes de Paris.

Quelques mots de la correspondance des ministres de l'intérieur et de la police faisaient bien présumer qu'un nouveau gouvernement voulait s'élever : mais cependant nous n'avions point de certitude; aujourd'hui même nous n'avons rien d'officiel; car, excepté une signature que vous reconnaîtrez sous le timbre de l'intérieur, tout le reste pourrait être fabriqué à plaisir par une imprimerie h la disposition de l'ennemi.

Cependant, tous les récits des voyageurs s'accordent parfaitement entre eux et avec le dire des nouveaux journaux : on assure que l'empereur a abdiqué, que tous les maréchaux sont venus avec leurs troupes se ranger sous la bannière du nouveau gouvernement; on assure aussi que l'impératrice est partie cette nuit de Blois pour se rendre à Fontainebleau sous la conduite d'un prince russe venu de Paris pour l'accompagner.

Adieu, mon cher collègue, vous le voyez, je vous parle sans réticence aucune : attendons prudemment les événements dont nous ne pouvons arrêter la marche et croyez au sincère attachement que je vous ai voué.

MARS d813-AVRIL 1814. 23

Puis le lendemain :

Angers, H avril 1814, 5 heures du malin. Mon cher collègue,

Je crois devoir, en voisin qui vous est sincèrement attaché et connaît la pureté de vos sentiments, vous dire que vous devez croire à tout ce qui se trouve dans les journaux : Que la révolution qui expulse Napoléon et sa famille pour replacer la dynastie des Bourhons sur le trône est consommée; que tout, à Paris, absolument tout, se rallie au nouveau gouvernement; que les maréchaux, généraux et soldats y adhèrent tous; qu'à Tours le général cU visionnaire, les généraux sous ses ordres, le préfet et tous les fonctionnaires publics ont assisté solennellement au Te Deum chanté par l'archevêque dans l'égHse métropoUtaine ; que la nouvelle constitution et tous les détails contenus dans les journaux y sont affichés partout.

Ici tous les fonctionnaires publics sont d'accord. J'ai été un peu plus content du colonel Noireau, de sa sagesse et de son bon esprit : il n'a eu d'hésitation que celle que doit nécessairement éprouver un homme d'honneur lié par un serment; mais il a senti qu'il ne pouvait arrêter la marche d'une révolution amenée par la force des circonstances et surtout par la lassitude générale ; qu'il y aurait fohe de vouloir soutenir un gouvernement qui n'existe plus, qu'on ne peut trouver nulle part, qui ne transmet plus d'ordres, qui n'a ni troupes ni argent : il a donné l'ordre à tous ses gendarmes de prendre la cocarde blanche et la prend lui-même. Le Domine salvian fac Regem a été chanté hier et avant-hier dans l'éghse cathédrale d'Angers. Depuis deux jours les rues sont remplies

de personnes de tout âge portant la cocarde blanche. A Tours le préfet est allé hier h la mairie proclamer la nouvelle constitution. J'avoue que je ne compte pas en faire autant. Il me semble que la constitution étant soumise à Tacceptalion et à la sanction du roi, nous devons attendre cette sanction pour la proclamer. Du reste je publie les événements et les actes du gouvernement provisoire.

Le général de Ségur est parti de Tours pour se rendre à Paris faire sa soumission au gouvernement provisoire et offrir au roi les services des quinze cents gardes d'honneur qu'il commande.

Vous êtes peut-être au courant de tout : ceci alors ne signifiera rien ; mais vous y verrez toujours une preuve du sincère attachement de votre collègue.

Je ne veux point vous laisser ignorer mes opinions, parce que, si elles ne doivent en rien influer sur les vôtres, elles peuvent au moins entrer pour quelque chose dans les déUI)(';rations que vous ferez, h part vous, avant de prendre une détermination. Mes collègues n'en ont pas agi ainsi avec moi, et je ne sais ce qu'ils font que parce que j'ai pris soin de m'en informer : j'aurais trouvé plus convenable d'en être instruit par eux.

Bientôt après un voyageur d'une maison de commerce m'apporta de Paris des lettres de M. Mounier (1) et de M. Angles. Je les joins ici pour témoigner de la disposition des esprits à ce moment.

(1) M. Mounier avait quitté en 1813 le cabinet de l'empereur, il était alors intendant des bâtiments de la couronne, c. B.

Mon clicr Barante, aussitôt que par rentrée des -armées alliées à Paris la force compressive qui nous retenait a été détruite, l'opinion publique a repris son empire et, en quelques heures, l'édifice du despotisme a été détruit.

Nous allons avoir une constitution libre, avec un Bourbon pour roi : une nouvelle charte et une ^1eille dynastie, ce sont deux avantages bien rares à rencontrer réunis. L'empereur Napoléon, abandonné de la meilleure partie de ses troupes, erre dans la forêt de Fontainebleau. Ainsi, d'un côté un homme, de l'autre son pays : votre choix ne sera pas plus douteux que le nôtre. Nous vous envoyons quelqu'un pour vous porter nos lettres : envoyez-nous bientôt l'adhésion de Nantes. Quel bonheur de pouvoir s'écrire ce qu'on sent et ce qu'on pense, et de songer à la fm de cette destruction systématique de l'espèce humaine! Concevez-vous qu'on ait fait tuer cinq milUons d'hommes et qu'on n'ait pas le cœur de se tuer soi-même?

MouxiER.

6 avril 1814.

Mon cher Barante, je connais trop vos sentiments pour penser que vous vous refuserez à adhérer aux grands événements qui viennent d'avoir lieu à Paris. Le dévouement à la patrie, le besoin que nous sentons tousde voirun terme aux maux affreux quipesaient sur elle, m'ont sur-le-champ dicté la marche que je dois suivre. Je me suis conduit dans cette circonstance comme vous l'auriez fait vous-même, sans incertitude; l'honneur qu'on devait attacher à cette entreprise étant en proportion des dangers que l'on pouvait courir dans les premiers moments.

26 SOUVENIIiS Dr BAHON DE BARANTE.

Une si noble cause, qui devait faire cesser une si cruelle appréhension, trouvera, je n'en doute pas, des partisans et vous la seconderez puissamment.

Le Sénat a proclamé la déchéance de Napoléon Bonaparte, pour avoir enfreint, suivant son caprice et au moyen d'un despotisme inconnu dans Tliistoire des temps modernes, le pacte social et les constitutions de l'empire. La France, sur le Lord de Tabime, ne demandant que de lui devoir la fin des calamités qu'il avait attirées sur elle, n'a jamais pu arracher de son cœur un mouvement de pitié et de commisération. La guerre dcA'enait interminable sans la magnanimité de l'empereur de Russie et nous devons à ce prince des jours heureux pour nos enfants sous un gouvernement paternel.

Le Sénat, dans sa séance d'iiior, a posé les bases d'une constitution et replacé la famille des Bourbons sur un trône qpie leurs ancêtres ont si souvent illustré. Les intérêts de tous ont été assurés. C'est donc en nous ralliant autour de l'étendard des petits-fils de Henri IV que toutes les larmes seront taries, toutes les douleurs calmées et que nous nous réconcilierons avec tous les peuples de l'Europe, que le gouvernement a si impohtiquement et si injustement outragés et attaqués depuis plusieurs années. Occupez-vous h réunir toutes les opinions en faveur d'un changement que la force des choses a nécessité et que les vœux de la majorité appelaient. Calmez les inquiétudes et fortifiez les âmes craintives.

Je dois vous faire connaître que le maréchal Marmont, duc de Raguse, et le duc de Bellune, ont donné leur adhésion aux actes du Sénat et qu'ils ont passé au service du gouvernement provisoire, le premier

avec son corps d'armée. Les restes de l'armée de Napoléon, soit environ quinze mille hommes, sont à Fontainebleau, entourés d'une armée de cent quatrevingt mille hommes. Depuis deux jours il ne traite plus que pour sa sûreté personnelle et il a envoyé son abdication pure et simple.

Recevez, mon cher ami, l'assurance de ma bien

vive amitié. .

Angles.

Je communiquai ces lettres au général Brouard, commandant à Nantes. Mais, quoique signées par des fonctionnaires, elles n'avaient point un caractère officiel et annonçaient une nouvelle sans prescrire un devoir ; elles ne me parvenaient môme point par la poste, dont le service était suspendu. Le général attendait, pour déterminer sa conduite, l'ordre du ministre de la guerre d'un gouvernement reconnu.

J'étais assuré qu'il ne prendrait auparavant aucun parti, d'autant plus qu'en même temps nous arrivaient des instructions du ministère siégeant encore à Blois près de l'impératrice.

Ces pénibles angoisses se prolongèrent quelques jours : les Vendéens ajoutaient encore à ma perplexité ; je craignais qu'ils ne fissent quelque tentative qui rallumât la guerre civile. Dans les villes et dans les campagnes, un certain nombre d'entre eux étaient enrôlés, inscrits, armés, et se tenaient prêts pour le moment où ils seraient appelés. Le général de cette petite armée, qui n'existait encore que sur les pages d'un registre,

était un des plus distingués d'entre les chefs vendéens, le comte de Suzannet. Au temps où j'administrais Bressuiro, puis le département de la Vendée, je le rencontrais chez M. de La llochejaquelein, son cousin germain, et nous étions devenus bons amis. Depuis son retour à Nantes, je le voyais souvent. Aussi, sans être dans la confidence de ce que préparaient les Vendéens, j'étais au courant de leurs dispositions et ne doutais pas de leurs projets.

D'un autre côté, je connaissais l'état de l'esprit public à Nantes. La population de cette ville n'avait aucune aiïection pour le régime impérial. La ruine de son commerce et les sacrifices que lui imposait la continuation de la guerre, l'avaient entretenue dans un état de constant mécontentement. Mais elle n'aimait pas non plus les Vendéens, dont l'insurrection avait été pour elle une cause de souffrance. La plupart des gentilshommes étaient vus avec malveilhmce et inquiétude : la ville entière se serait soulevée pour s'opposer à tout mouvement de ce genre.

Survint enfin le courrier de Paris. J'avais depuis longtemps réfléchi à ce que j'aurais à faire en de telles circonstances. J'y avais pensé sous le rapport de mes opinions personnelles mais bien plus encore dans l'intérêt du pays dont l'administration m'était confiée : c'est là surtout qu'était le devoir; une fausse démarche aurait suscité la guerre civile, ce que je voulais avant tout empêcher.

Aussitôt l'arrivée du courrier, une foule nombreuse se rassembla autour du bureau de la poste : il aurait été impossible de m apporter les dépêches ; elles eussent été arrachées à l'employé chargé de me les remettre. Je me rendis au bureau avec le général commandant le département. Je le savais d'opinions très opposées aux miennes et fort capable de refuser obéissance au gouvernement provisoire qui venait de proclamer les Bourbons. Nous lûmes ensemble les dépêches et les journaux. Je lui fis comprendre qu'il n'y avait d'autre chance que le rappel des Bourbons pour conclure une paix moins funeste à la France. Le général ne répondait point, son chagrin était visible. « Toute la population est là dehors impatiente de savoir les nouvelles ; allons les faire connaître. »

Il s'avança avec moi sur le perron, et je donnai à haute voix lecture de la proclamation du gouvernement provisoire qui fut très bien accueillie de cette foule. Puis je proposai au général de m'accompagner au théâtre pour procéder à la même publication. Au théâtre les nouvelles trouvèrent le même accueil. J'entendis pourtant quelques murmures, mais ils se perdaient au milieu du contentement général. Je sortis du théâtre : il était neuf heures du soir. Toute la ville de Nantes était calme et môme très heureuse de voir finir enfin les déplorables anxiétés d'une situation insupportable.

Avril 1814-Mars 1815.

Les puissances alliées n'avaient guère prémédité une restauration de la maison de Bourbon sur le trône de France, et n'étaient rien moins que favorables à cette éventualité.

Lors du congres de Chàlillon, au moment où le traité de Chaumont allait être signé, une note de lord Castlereagh fut remise aux autres négociateurs, pour proposer aux alliés de s'engager à n'intervenir en rien dans les questions relatives à l'ordre intérieur de la France. Habilement rédigée, elle laissait entrevoir un désir haineux de livrer la France aux chances qui TafTaibliraient le plus. Lord Castlereagh trouva peu d'objections de la part de la Prusse et de l'Autriche. L'empereur Alexandre, avant de donner une réponse, communiqua cette note à M. Pozzo di Borgo. Le comte Pozzo, dont la volonté active et passionnée poursuivait non seulement la ruine de Napoléon mais

aussi le rétablissement des Bourbons, envisageait en outre avec une réelle douleur patriotique les calamités sans terme où les Anglais voulaient plonger la France, il discuta, dans un mémoire qu'il m'a fait lire, la proposition de lord Castlereagh (i), et décida l'empereur Alexandre à se refuser à tout engagement de ce genre.

Ce ne fut qu'après la rupture de ces conférences de Chàtillon que M. de Metternich consentit à recevoir les premiers agents envoyés par Monsieur. J'ai revu longtemps après, à Saint-Pétersbourg, un d'entre eux, M. Wildermetb, et il m'a raconté combien vive était la méfiance des ministres étrangers, combien les alliés semblaient mal disposés pour la maison de Bourbon et la croyaient incapable de régner sur laFrance nouvelle. Le duc d'Angoulême, lors de son séjour à Nantes, peu de temps après la restauration, m'a parlé avec amertume des procédés de lAngleterre, de la position où il avait été tenu pendant plusieurs semaines à Saint-Jean-de- Luz sous un faux nom, délaissé dans une mauvaise auberge, sans permission de venir à l'armée ou au quartier général. «Du reste, disait-il, j'aurais mau-

(I) J'ai appris, depuis par madame la princesse de Liéven, que le prince régent lui avait confié sa secrète opposition aux vues de son ministère et son désir de les voir repoussées par l'empereur Alexandre. Il fut convenu que le comte de Munster serait envoyé à Chàtillon sous le prétexte des affaires de Hanovre, et madame de Liéven lui remit une lettre pour le comte Pozzo.

vaise grâce à me plaindre ; on était froid, mais poli pour moi, au lieu que mon père a eu à endurer toutes les grossièretés des Aulricliiens, »

M. de La Rochejaquelein eut une peine extraordinaire à persuader h. lord Wellington d'entrer à Bordeaux. Cette expédition était militairement une haute imprudence, mais il répugnait surtout au général anglais de compromettre tant de gens dans cette ville et de les exposer aux vengeances du gouvernement avec lequel il savait que les allies pouvaient traiter. M. de La Rochejaquelein m'a dit maintes fois que si son entretien avec lord Wellington n'avait pas été tenu en anglais, s il n'avait pu, lui qui servit longtemps dans l'armée anglaise, s'expliquer de manière à faire comprendre toute sa pensée et motiver sa conviction avec assez de clarté et de chaleur pour la faire partager, le duc de Wellington se serait refusé à ce projet.

Quant à l'empereur Alexandre, c'était encore plus contre son penchant et son pronostic que la maison de Bourbon remontait sur le trône de France. Il avait souvent entendu parler des Bourbons sans nulle considération pendant qu'ils étaient réfugiés dans ses Étals; de plus, une telle intimité avait régné entre lui et l'empereur Napoléon ; il s'était trouvé tellement séduit et subjugué aux conférences de Tilsitt et d'Erfurl, qu'il devait rester un peu froid et embarrassé sur le chapitre de la légitimité des Bourbons.

Ce ne furent pas les cocardes blanches, les en-

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thousiasmes de femme et de salon qui le déterminèrent. Tout cela avait quelque chose de futile, d'imprévoyant, et les hommes un peu sages y voyaient plutôt des objections que des motifs. Mais chaque circonstance vint indiquer et amener ce qui était indispensable, ce que l'empereur Napoléon avait cent fois prédit. Lui tombé, il ne restait de force et d'ensemble qu'à l'opinion bourbonienne. D'autres orages, d'autres dangers pouvaient ensuite Tassaillir; mais, au premier instant, il est hors de doute que la France de la Révolution n'avait pas un point de résistance.

M. de Talleyrand, M. Pozzo di Borgo, la défection du maréchal Marmont, la conférence du S avril en décidèrent. Le général Dessolles eut dans cette réunion un rôle plus important qu'on ne le raconte. Il examina longtemps et fort bien les diverses hypothèses et constata quïl n'y avait rien de raisonnable à faire que de rappeler les Bourbons. C'était son opinion sincère. Il ne s'est point fait leur courtisan. Il les a peu aimés et leur a beaucoup déplu. Cependant, je lui ai toujours entendu dire : « J'avais raison. Ce serait à recommencer que je dirais les mêmes choses. » Il ne tenait en rien à l'ancien régime ; c'était un homme de l'armée. Il parlait dans l'intérêt de la France nouvelle et contribua plus que personne à convaincre l'empereur Alexandre.

L'adhésion des régicides du Sénat fit surtout grand elTet sur les souverains alliés. M. de Talley- II. 3

rand s'est quelquefois applaudi davoir su les amener à cette signature, selon lui, une des conditions décisives de la restauration.

A Paris, l'empereur Alexandre aima à se montrer en public; il témoigna d'un grand désir de plaire à la France, et tout ce qui avait quelque importance put avoir des rapports avec lui. Son influence s'exerça dans le sens libéral. Il voulut même faire accepter par le roi la constitution que le Sénat avait brochée à la hâte. D'un autre côté, le roi, comme son entourage, n'ayant pas le sentiment de la position, ne soupçonnant pas une difficulti', ne se gêna nullement pour laisser apercevoir combien cette conduite lui déplaisait. L'appui de l'Angleterre était maintenant bien plus constant, bien plus entier. On se trouvait également en meilleure harmonie avec les principes de gouvernement et les habitudes aristocratiques de l'Autriche. De sorte que la Russie paraissait la puissance disgraciée. Il y avait aussi dans cette façon de juger l'empereur Alexandre quelque chose qui ressemblait à de grands airs vis-à-vis dun souverain nouveau d'une puissance récente. Louis XYIII, ainsi que la maison de France et en vrai fils de Louis XIV, se regardait comme de race supérieure à toutes les familles régnantes. Il manifestait une sorte de prétention et de hauteur aristocratique à l'égard des autres souverains. L'empereur Alexandre n'était pour lui qu'un cadet de la maison de Holstein. 11 se montra froid envers le tsar et atlecta de

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le tenir à distance. L'empereur désirait marier sa sœur, la grande-duchesse Anne, au duc de Berry ; on feignit de ne pas comprendre ses ouvertures à ce sujet. Le roi ne lui conféra même pas l'ordre du Saint-Esprit, qu'il avait quelque envie d'avoir. M. de Talleyrand, soit pour faire sa cour, soit qu'il méditât déjà en projet l'alliance avec l'Angleterre contre la Russie, se garda d'imprimer par ses conseils une autre direction. Aussi l'empereur Alexandre quitta-t-il Paris fort mécontent. Et cependant s'unir avec la Russie, s'appuyer sur elle pour obtenir de moins dures conditions était tout indiqué et autrement conforme aux inclinations nationales, que le gouvernement blessait encore en agissant ainsi.

Je n'ai point à faire le récit, dans ces quelques notes plus ou moins mal cousues ensemble, des combinaisons diverses d'où résultèrent successivement le gouvernement provisoire, le projet de constitution'élaboré par le Sénat, la déclaration de Saint-Ouen et enfin la rédaction de la charte.

M. de Talleyrand, dont on connaît le rôle prépondérant lors de ces événements, avait conçu la restauration d'une façon libérale et constitutionnelle. Les opinions de 1789 reprirent un instant possession de l'ancien constituant. Il était trop perspicace pour supposer les Bourbons en état de détenir le pouvoir absolu. Mais M. de Talleyrand, dont la conception presque toujours si bien avisée, lui permettait de juger d'une façon si ferme

l'ensemble des circonstances et la direction qu'elles prendraient, était en même temps d'une négligence incroyable sur tous les moyens de détail et d'exécution et traitait avec inattention et dédain les circonstances les plus graves, les plus urgentes. Il semblait qu'il suffisait de marquer le but pour que les choses marchassent toutes seules. Le soin, la vigilance, l'exactitude lui paraissaient des minuties vulgaires. Assurément, il était difficile, impossible peut-être, défaire un 1688 légitime, comme me l'écrivait alors M. Mounier, un des principaux membres de la coterie bourbonienne constitutionnelle. Mais M. de Talleyrand ne s'y donna aucune peine.

On ne prit nulle précaution pour empêcher une poignée de royalistes de chercher, par leurs cris et leurs cavalcades sur le boulevard, à se faire passer pour les initiateurs de la restauration. On permit aux femmes d'agiter leurs mouchoirs aux fenêtres et de célébrer l'entrée dos alliés à Paris. M. de Talleyrand d('sirait la cocarde tricolore, et dès le premier jour ses deux frères étaient chez lui avec leur croix de Saint-Louis et la cocarde blanche. De moment en moment, il se laissait déborder et tout allait au delà de sa volonté. Il ne mit aucun soin à ce projet de constitution du Sénat. Rédigé avec quelque précaution, quelque gravité, sans l'ignoble clause par laquelle les sénateurs se partagaient les dotations, il pouvait être appuyé par une volonté marquée de l'opinion publique,

et malgré le mépris où était le Sénat, on aurait pu accepter de lui les garanties qu'il stipulait pour le pays. L'empereur Alexandre aurait d'autant plus insisté en sa faveur qu'il se serait senti soutenu par l'agrément de la nation.

Dès que M. de Talleyrand vit comment marchaient les choses, il changea aussitôt de visée et ne se mêla plus, en rien ni pour rien, de la politique intérieure. Sans se déclarer contre les opinions libérales, il n'en eut aucun souci et se livra à ses penchants aristocratiques, ne songeant qu'à redevenir un très grand seigneur fort puissant et fort riche. Il chercha à être bien venu du roi et des princes, à faire sa paix avec la grande noblesse de cour. Il lui tarda promptement de transporter au congrès de Vienne les affaires de l'Europe, espérant, ce qui arriva, y obtenir une grande importance, et revenir posé de façon à gouverner la France, qu'en attendant il abandonnait à toutes les chances et à toutes les difficultés d'une restauration.

Longtemps après, lorsque la restauration devenait de jour en jour plus irréconciliable avec toutes les nuances de l'opinion libérale, M. de Talleyrand me parlait de ce que, dans sa pensée première, aurait dû être le gouvernement qu'il avait contribué à installer : « Je répète, disait-il, le mot de madame de Créqui : « Ce n'est pas ce fils-là que » j'avais dans la tête. »

Si Louis XYIII n'avait pas voulu de la constitu-

38 SOrVENIRS DU BARON DE 15 A R A N T E .

tioii présentée par le Sénat; s'il souhaitait régner selon un principe imniuuLle de légitimité, et non pas en vertu d'un contrat passé avec la nation, il reconnaissait toutefois la nécessité d'affirmer le nouveau droit public et d'en assurer le fonctionnement par les formes constitutives de son gouvernement, la déclaration de Saint-Ouen, en comportait l'engagement.

Les mots : De notre règne le dix-neuvième , par lesquels on datait cette déclaration, firent une fâcheuse impression sur les esprits. Puisque Louis XYIII régnait depuis dix-neuf ans, tout ce qui s'était fait en France était donc illégitime et pouvait être argué de nullité. La cour et le parti contre-révolutionnaire tenaient beaucoup à ces satisfactions puériles et appelaient cela des principes. Constater par desparoles qu'on est vainqueur, blesser et irriter son ennemi, telle est la politique vaine et dangereuse des gens passionnés. Dater de « la dix-neuvième année de notre règne » était une grande joie. J'ai ouï raconter à M. de La Maisonfort qu'après une longue conversation où le roi assista, tout d'abord, la déclaration de Saint-Ouen fut enfin convenue et signée. Il y avait eu controverse sur « la dix-neuvième année » de règne, mais pas de décision. M. de Talleyrand et M. de Blacas, restés les derniers assez avant dans la nuit, finirent par s'aller coucher sans résoudre ce point, n'y songeant peut-être plus, tant il y avait de choses à régler pour le lendemain. La déclaration de-

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meura entre les mains de M. de Yitrolles, chargé de l'envoyer au Moniteur et à l'Imprimerie royale. M. de Yitrolles prit sur lui de mettre « la dixneuvième année » et créa ainsi, avec une légèreté regrettable, un des principaux griefs imputés par l'opinion à la restauration.

Ce ne fut que peu à peu, à force d'en parler ou d'y réfléchir plus à loisir, qu'on se forma sur la charte une idée systématique, qu'on lui assigna un esprit fondamental , une pensée mère que M. Royer-Collard, surtout, finit par élever à une dignité de théorie, et dont plus tard on se servit avec avantage contre les ultras. Mais, au premier moment, on ne savait pas bien ce qu'on faisait en rédigeant la charte. Personne n'avait foi en l'œuvre dont on s'occupait. C'était pour tous comme une formalité exigée par les circonstances et destinée à ne pas durer davantage. Les libéraux voyaient avec quelle répugnance, et conséquemment avec combien peu de bonne foi on se soumettait à cette nécessité révolutionnaire. Aussi les garanties constitutionnelles étaient-elles réclamées par eux comme des places do sûreté contre un pouvoir ennemi, et non point comme moyens d'établir un gouvernement libre et pondéré.

L'abbé deMontesquiou, qui dirigeait tout ce travail, n'avaitpas au fond de principes politiques bien arrêtés. En cherchant à résumer ses causeries spirituelles et animées, on pouvait croire qu'il en

était au même point que les hommes d'aiïaires un peu éclairés du xviii^ siècle. Ennemi d'un despotisme malhabile, dégoûté des intrigues de cour, aimant la justice et le bon ordre, il admettait l'intervention du peuple dans Tadminislration, mais non pas dans le gouvernement. Répartir l'impôt, peut-être même le voter, en donnant un avis sur les dépenses, régler les travaux publics, tout cola à titre de conseil et non de pouvoir, telle était en gros, dans son idée, l'attribution dévolue aux représentants du pays. Son amour de la liberté n'allail pas au delà des étals du Languedoc ou des assemblées provinciales : la restauration, c'était pour lui l'ancien régime rendu raisonnable. Plus grand seigneur que courtisan, il avait les superstitions monarchiques. Personne n'eût plus franchement dit au roi ce qu'il sentait comme vrai, bien loin en cela de la servilité d'antichambre où était tombée la noblesse. Mais une fois ce devoir accompli, la volonté du roi lui devenait sacrée. Se mettre dans une opposition quelconque lui paraissait un renversement de la morale. Il avait la Révolution, toute la Révolution, en déplaisance et en dégoût et ne tarissait pas de verve contre les absurdités et les indignités du parti libéral. Là-dessus, il était sans réserve, sans exceptions, sans mesure. Son dédain pour la cour et les sottises de l'émigration était aussi fort vif. Mais on sapercevait toujours qu'il s'agissait des sottises de ses amis et que son humeur était excitée parce

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que sa propre cause avait été mal défendue et abîmée. Au premier aspect on pouvait ne pas le soupçonner fort ennemi de Fégalité. Ses manières étaient simples, son commerce n'avait rien d'exclusif. Il n'y fallait pas regarder beaucoup pour lui reconnaître une grande hauteur d'aristocratie, un sentiment complet et invariable de la dilTérence des races. L'orgueil était si grand que la vanité n'était jamais inquiète. En outre, l'abbé de Montesquiou, homme cependant de bon jugement ou pour mieux dire d'impressions justes, ayant passé presque toute la Révolution en France, en province, à Paris, mêlé à toutes sortes de gens, voyageant par la diligence, vivant simple et pauvre, ignorait complètement les sentiments du pays, les habitudes qui s'y étaient enracinées. Tout cela avait défilé devant ses yeux sans qu'il sût l'observer, tant il se complaisait à ses propres pensées. Tout lui était nouveau dans cette discussion de la charte. Les méfiances, les exigences, les doctrines du parti libéral le confondaient et lui ouvraient les yeux sur les difficultés et les périls qu'allait rencontrer la monarchie. D'instant en instant il voyait combien la France lui était inconnue. Moins que tout autre il concevait la possibilité d'établir un mécanisme constitutionnel ; mais proposer autre chose lui semblait trop dangereux. Il tentait seulement, plus par humeur que par calcul, d'entraver encore l'exécution d'un système qu'il jugeait impraticable et antifrançais; il mettait des bâtons

dans les roues pour empêcher le char de marcher. L'initiative, les quarante ans des députés, un article 26 sur le droit d'amendement auquel on n'a jamais pu se conformer; la division des Chambres en bureaux, précaution capitale, selon lui, et qui n'a pas même été aperçue, telles furent les traces de sa coopération à la charte.

De toute la charte rien ne déplut autant au parti aristocratique et contre-révolutionnaire que l'institution de la Chambre des pairs. Elle paraissait un coup mortel porté à la noblesse française. Dorénavant elle ne serait plus une classe ni une nation dans la nation. L'esprit d'égalité entre eux rognait parmi les gentilshommes plus encore qu'ailleurs, et une Chambre des pairs attentait surtout à leur égalité. M. le chevalier d'Andigné, ancien chef de chouans, habitué du pavillon de Marsan, grand ami de M. de Bruges, eut dans ce temps-là une mission à Nantes et nous nous mîmes en conversation intime. Il me raconta ce qu'on avait voulu, ce qu'on voulait encore, ce qu'on espérait dans son parti, c'était une Chambre des pairs élective, représentant l'ordre de la noblesse, où l'on consentait à recevoir la noblesse impériale. Les meneurs et les habiles de cette faction n'abandonnèrent jamais cette idée. Lorsqu'en 1827, M. de Yillèle fit une promotion de soixante-seize pairs, il l'avait désirée plus nombreuse et se cachait peu du dessein de rendre la Chambre haute si peuplée

qu'il faudrait qu'une élection ou une délégation royale y choisît, pour chaque session, les membres appelés à siéger.

MM. Dambray, Beugnot et Ferrand furent les collaborateurs de l'abbé de Montë'squiou dans cette élaboration de la charte, puis dans les conseils du gouvernement.

Avant la restauration, à peine connaissais-je le nom de M. Dambray. J'avais quelquefois entendu mon père ou ses contemporains parler comme d'un souvenir de jeunesse, du début brillant de M. Dambray, et des espérances que la magistrature mettait en lui. Mais je ne savais guère s'il était mort ou vivant, émigré ou resté en France, riche ou pauvre. En un mot, c'était pour ma génération l'homme le plus étranger au temps présent.

Cependant, avant la chute du gouvernement impérial, j'étais intimement lié avec M. Donatien de Sesmaisons, gendre de M. Dambray. Il le considérait comme un homme des plus éminents par ses vertus et ses talents. Ce jugement-là ne me prouvait pas grand'chose et je n'ignorais pas qu'on devait y voir le bon cœur de M. de Sesmaisons, plutôt qu'un libre examen.

Quand le roi revint, il n'y avait pour lui et pour tout l'ancien régime, qui se croyait ressuscité, pas d'autre chancelier que M. Dambray. Il faisait pour ainsi dire partie nécessaire de la restauration. Cet indispensable chancelier était un homme

(jui vivait depuis vingt ans dans ses terres en Normandie, honorable de tous points sans doute, respecté dans sa province, cliaritable, juste, de commerce facile et doux, mais étranger à tout; ne venant presque jamais à Paris, sans une relation avec un homme nouveau, ne connaissant pas les lois nouvelles, ne lisant pas un livre parmi ceux qui paraissaient, et pas beaucoup parmi les autres, ni même un journal, disait-on; passant son temps avec des voisins de campagne, et les soirées à jouer au piquet avec son curé et sa tante. Il y avait là de quoi rouiller le plus grand esprit du monde, à supposer qu'il put s'accommoder d'un tel régime. Or M. Dambray était incapable de comprendre toute idée opposée à ses habitudes et à son instinct. Les doctrines constitutionnelles étaient pour lui l'inconnu et l'absurde qu'il laissait se professer avec bonhomie sauf à s en moquer devant le roi et dans sa famille avec la lourde gaucherie d'un homme de robe. Il faut ajouter à cela que M. Dambray n'avait nulle dignité extérieure : laid, d'une laideur vulgaire et inexpressive, de manières bourgeoises à la façon de la petite magistrature de l'ancien régime, nulle conversation, ne sachant jamais de quoi on parlait, tant il avait vécu loin de tout. On juge de quel secours il dut être au gouvernement naissant de Louis XVIII, pour entendre quelque peu aux choses et aux personnes. Il donna presque toute sa confiance à M. de Semonville, avec qui il

xivait été autrefois en relation et celui-ci disposa plus ou moins de lui pour tout ce qui eut rapport à la charte et à la constitution de la Chambre des pairs. Quant à la conduite des Chambres, sans grandes difficultés en cette première année de la restauration, elle incomba surtout au ministre dirigeant l'abbé de Montesquiou. Mais M. Dambray lui était de peu de secours, et je me souviens qu'un jour, ayant cherché à faire quelque plaisanterie sur les embarras qu'avait eus alors M. de Montesquiou, celui-ci lui repartit avec son emportement d'abbé : « Je me suis tiré de tout excepté de votre loi sur la cour de cassation que j'ai eu à défendre sans qu'elle soit comprise ni de vous ni de moi. »

Comme chef du département de la justice, M. Dambray fut homme bon et sage, sans aucune ardeur de charge. Pendant que ses amis de la contre-révolution voulaient tout culbuter il avait une répugnance instinctive et invincible à destituer, et je n'ai jamais connu dhomnie moins malveillant, craignant plus de causer de la peine et du mal. Il était ministre depuis neuf mois qu'il n'avait pas encore conféré l'institution royale à un seul juge, parce qu'il voyait bien qu'il serait obligé de la refusera beaucoup de ceux qui étaient en place. La librairie fut mise dans ses attributions; il ne s'en mêla point et laissa M. Royer-CoUard, directeur général, s'y gouverner comme il l'entendait. Mais, en y regardant bien, on reconnaissait en

lui un esprit de justice que les opinions politiques ne faussaient presque jamais, une tradition de la magistrature française qui, à travers ce quil avait de trivial, lui donnait pourtant un fonds de gravité, une connaissance des situations sociales, un tact des convenances personnelles, enfin un ensemble de qualités de l'ancien régime quon n'eût pas rencontré dans un homme nouveau. Louis XVIII l'aimait sans doute à cause de tout cela. M. Dambray était sinon dévot, du moins d habitudes pieuses, aussi sa conversation, toujours réservée, n'avait rien de licencieux. !Mais, en revanche, quand il était en gaieté, il se plaisait aux sales histoires, aux farces de carnaval et d'apothicaire, grand moyen de succès auprès du roi, que réjouissaient singulièrement ces dégoûtantes gaudrioles.

M. Beugnot était un homme de beaucoup d'esprit, de capacité et d'instruction. iSa conversation agréable, animée, avait du mouvement et du trait, et il charmait surtout par là. Son esprit manquait pourtant d'un peu d'élégance et de distinction. Sa plaisanterie n'était pas toujours de bon goût. Il ne recherchait point la discussion et savait surtout se mettre en harmonie avec ses interlocuteurs; il entrait dans leur sens, développait leurs idées, les exprimait heureusement. Il acceptait avec empressement leurs opinions, sans trop d'obséquiosité, et quelquefois avec une teinte de persiflage, lorsqu'il avait aff"aire aux gens mé-

diocres. D'ailleurs, cette flexibilité ne lui coulait aucun effort.

Je n'ai jamais vu un homme de cette portée aussi dénué d'opinions arrêtées, aussi flottant dans ses convictions. Chez lui le caractère n'était pas au niveau de l'esprit. Sans jamais sortir de la sphère des honnêtes gens, il manquait de courage politique et avait même assez de cynisme dans ses variations. Il n'atteignit point, sous le régime impérial, la position à laquelle on l'aurait supposé destiné. Pendant six ans il fut laissé à la préfecture de Rouen, sans devenir conseiller d'Etat. Quelques-uns des hommes importants qui entouraient l'empereur craignaient que M. Beugnot n'obtint trop de succès et de faveurs, et s'employaient à l'écarter. Son début au conseil, que j'ai raconté plus haut, les rassura bientôt. Un an après. Napoléon le donna pour principal conseiller à son frère Jérôme, roi de Westphalie. M. Beugnot ne put demeurer longtemps au milieu de tant de désordres et de sottises. L'empereur lui remit alors l'administration du grandduché de Berg, qu'il conserva jusque vers la fin de l'empire, s'ennuyant beaucoup, et se regardant comme eh disgrâce et en exil.

Lorsqu'après la bataille de Leipzig les armées et les administrations françaises évacuèrent l'Allemagne, M. Beugnot fut chargé de la préfecture de Lille, ce qui prouvait un retour de confiance du maître. Un préfet, placé sur la frontière, lorsque

les armées étrangères envahissaient la France, était en triste position, mais le fort de la guerre n'eut pas la Flandre pour théâtre. M. Beugnot était encore à Lille lorsque les alliés entrèrent à Paris. Le gouvernement provisoire se composait de ses amis. Il agréait heaucoup à M. de Talleyrand ; M. de Jaucourt, le duc de Dalberg, M. Louis, étaient en grande liaison avec lui. On confia, par intérim, à M. Beugnot le portefeuille de l'intérieur, avant môme qu'il pût arriver à Paris, et il se trouva un des hommes importants du moment. Le jour oîi Monsieur fit son entrée, tout s'était très bien passé. Le prince avait été accueilli avec un enthousiasme populaire. Il s'était montré heureux, bienveillant, aimable. M. de ïalleyraiid s'en félicitait le soir. « Il faudrait pourtant, ajoutait-il, quil eût dit un mot un peu remarquable, un de ces mots qui restent. Une journée comme celle-là n'est pas bonne s'il n'y a pas un mot. » — M. Beugnot répondit : « Eh bien, Monsieur a dit : « — Rien » n'est changé, il n'y a qu'un Français de » plus ! »

Le mot sembla charmant et fut adopté. Son inscription latine, pour la statue de Henri IV, eut également beaucoup de succès auprès du roi Louis XVIII qui avait goût et prétentions classiques.

M. Beugnot, sans posséder une aussi belle mémoire, savait dans l'occasion citer Horace fort

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à propos. Il faisait des circulaires d'un style un peu trop académique pour un ministre, mais sa rhétorique royaliste plaisait au roi. Lorsque l'abbé de Montesquiou prit le ministère de l'intérieur, M. Beug-not devint directeur général de la police. Commissaire avec M. l'abbé de Montesquiou et M. Ferrand auprès de la commission chargée de préparer la charte, M. Beugnot en fut le rédacteur, sans prendre pourtant un vif intérêt à l'esprit plus ou moins libéral de ses dispositions. On le trouvait toujours prêt à faire et surtout à écrire tout ce qui, dans ce moment de précipitation, demandait un peu d'édat et d'effet, mais sa rédaction, excellente, méthodique et lucide, lorsqu il traitait d'affaires, n'était pas toujours heureuse lorsqu'elle prétendait à l'esprit ou à l'éloquence. Son style, comme son caractère, manquait de gravité. Tout employé qu'il était à de grandes choses, dans des circonstances si importantes, M. Beugnot n'acquérait pas une considération proportionnée à son rôle. Une certaine circulaire sur ce que serait la police sous le gouvernement royal lui valut nombre de railleries. Une ordonnance au sujet de l'observation du dimanche, où il instituait des délits et des peines, fui regardée comme une usurpation sur le domaine de la loi, et un témoignage de trop d'empressement pour une opinion qui devenait dominante.

Nommé ministre de la marine quelques mois II. 4

après, il occupa ce poste jusqu'au 20 Mars (1) M. Ferrand était, avant la restauration, une sorte d'oracle pour quelques coteries royalistes. Il se tenait enfermé dans ce milieu. Hors de là, on ne le connaissait que par les souvenirs de son opposition parlementaire avant la Révolution, changée depuis

(1) J'aurais dû rappeler que M. Beugnot, à l'Assemblée législative, avait courageusement défendu la cause de la monarchie constitutionnelle contre les violences du parti révolutionnaire. Les efforts de cette honorable minorité ont eu si peu de succès, la catastrophe qu'ils n'ont pu prévenir a eu de si grandes et terribles conséquences que le souvenir de leur époque est resté froid et pâle. Les hommes modérés de l'Assemblée législative ont tous gardé une physionomie analogue au rôle qu'ils eurent alors. MM. Dumas, Beugnot, Becquey, de Jaucourt, de Pastoret, ne ressemblaient nullement à des constituants ou à des conventionnels. Les constituants conservèrent en général une assez grande fermeté de principes, leurs opinions changèrent peu, elles semblaient appartenir à une conviction sincère et imposaient une sorte de dignité de conduite. Les conventionnels, dont firent partie la plupart des révolutionnaires de la Législative, avaient presque tous contracté dans les scènes violentes de leur vie politique une habitude d'exagération, un langage phraséologique, une irritabilité sur tout ce qui se rapportait aux intérêts révolutionnaires, une répugnance pour les of)inions modéi'ées et moyennes; de sorte qu'ils étaient, ou servilement soumis à un pouvoir fort, ou opposants déraisonnables. Les modérés de la Législative, lorsqu'ils ont reparu sur la scène politique, se sont presque tous montrés honorables, fidèles à leur amour de Tordre et de la justice, amis d'une sage liberté, mais moins absolus et plus flexibles que les constituants.

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en passion antirévoliitionnaire. On avait beaucoup parié de son livre : Esprit de r histoire. Cet ouvrage jouissait d'une réputation, bien qu'en général les hommes sérieux n'y eussent vu qu'un gros pamphlet en quatre volumes, ne dénotant aucune étude historique, où toutes les analogies d'époque à époque, de situation à situation étaient forcées et ressemblaient plus à de frivoles allusions qu'à des jugements réfléchis. Quoi qu'il en soit, il parut destiné à être un des docteurs de la restauration. Il ne fut bon à rien et son exagération causa au contraire, beaucoup de mal tant elle semait d'irritation et de méflance. La phrase sur la ligne droite est demeurée longtemps célèbre (1). M. Ferrand n'était au courant ni de la nouvelle législation, ni de ses principes, ni de l'état de l'opinion, ni de la

(1) « Il est aujourd'hui bien reconnu qu'en s'éloignant de leur patrie, tant de bons et fidèles Français n'avaient jamais eu l'intention de s'en séparer; que, passagèrement jetés sur des rives étrangères, ils pleuraient sur les calamités de la patrie qu'ils se flattaient toujours de revoir; il est bien reconnu que les regnicoles, comme les émigrés, appelaient de tous leurs vœux un heureux changement, lors même qu'ils n'avaient pas encore à espérer. A force de malheur et d'agitation tous se retrouvaient donc au même point: tous y étaient arrivés, les uns en suivant une ligne droite sans jamais en dévier, les autres après avoir parcouru plus ou moins les phases révolutionnaires. Tous étaient donc déjà réunis d'intention. » {Séance du 13 septembre 1814, discours du comte Ferrand, ministre d'Étal, en déposant le projet de loi sur les biens des émigrés non vendus.) c. b.

société moderne. Je ne sais ce quil avait pu être autrefois, quand on excitait un empressement de salon avec quelque verve de conversation et des connaissances superliciulles ; mais en 1814 il était médiocre et ridicule au plus haut degré. Le pauvre homme, privé de l'usage de ses jambes par suite d'une paralysie, avait pourtant la manie de se faire porter partout. On le voyait arriver secouant convulsivement ses membres desséchés, toujours prêt à se mettre en colère, n'endurant pas une tonlradiction, fort animé de lorgueil que lui inspiraient les flatteries du petit cercle qui l'admirait. Très ambitieux il voulait un ministère et aurait été, je crois, placé à la marine, sans le scandale de sa malencontreuse ligne droite. Il resta donc aux postes, où les mauvais plaisants le trouvaient trop peu ingambe pour cette place. « Un cul-de-jatte directeur général des postes, voilà, disait-on, un symbole de la restauration. »

Tout autre était M. Louis, le ministre le plus éminent du cabinet, celui dont les services furent les plus considérables. On ne lui a pas rendu toujours suffisante justice. Sans doute, il n'avait pas les qualités d'un homme politique : aucun talent de parole ; incapable de dire deux phrases à la tribune; confus et pénible dans la conversation, sans nuances dans l'esprit, sans ménagements pour les personnes; tout d'une pièce; mais fidèle à ses opinions et à ses amis, ce qui constitue bien une force et une des meilleures. Quant à sa capacité fman-

cière, elle était de premier ordre. A en bien juger, il est le seul grand ministre des finances que nous ayons possédé depuis 1814. D'autres eurent de l'ordre, de l'intelligence, du soin, dirigèrent avec mérite et avec succès la machine créée par lui ; il en demeure le premier auteur. Succédant k l'administration impériale, il a, dès le début, fondé le crédit public, professé la foi tenue aux engagements comme la principale et la plus étendue de toutes les ressources. Son talent particulier, son coup d'œil, se rapportaient surtout aux mouvements d'argent. En avoir toujours suffisamment au moment et au lieu où il était nécessaire, c'est ce qu'il entendait avec certitude. Les relations qu'il a su établir entre le Trésor et les receveurs généraux, ont été le moyen le plus efficace d'éviter tout embarras dans le service courant. Instruit et habile en économie politique, connaissant à merveille ce qui peut nuire ou servir à la richesse publique, ce qui doit imprimer telle ou telle direction utile aux capitaux, M. Louis professait en outre une conviction entière en ses idées, un courage sans incertitude dans leur exécution, une volonté qui entraînait la persuasion et l'obéissance de tous ceux qui avaient affaire à lui. Nul n'a jamais obtenu l'assentiment, je dirais presque l'admiration de ses subordonnés, autant que M. Louis, et les subordonnés du ministère des finances, les hommes de seconde ligne dans cette administration, ont été constamment, surtout depuis lui, remarquables par leur

capacité et leur mérite. Il n'avait rien de minutieux dans ses rapports avec eux. Sa confiance, une fois accordée, était entière et il ne regardait plus aux détails.

Dans un cabinet, il avait l'inconvénient d'être toujours excessivement déplaisant et odieux à toutes les fractions de l'opinion contraire. Il se montrait dur et brutal quant aux objections qu'il ne discutait ni même écoutait ; inaccessible aux sollicitations de tous ses adversaires ministériels; ne voyant rien que sous le rapport financier, et impitoyable à tout autre genre de considérations. Le bien et le mal ne lui apparaissaient que dans leurs relations avec l'utile. Un jour il me disait, presque sans plaisanter : « Les joueurs et les voleurs, deux industries improductives. »

Jamais ministre dos finances ne s'est trouvé dans des circonstances aussi difficiles, au commencement de la restauration, à l'entrée des alliés, après les Cent- Jours, après la révolution de Juillet, et, à aucune de ces époques, le service n"a manqué. En 1831, M. Laffilte avait mis les choses au point que, de son propre aveu, il ne savait connnent il payerait le semestre échéant au 22 mars. M. Perler, en formant son ministère, posa pour première condition que M. Louis aurait le portefeuille des finances. Il était alors l'objet de l'aversion des libéraux, comme jadis des royalistes sous la restauration, parce qu'il ne voulait pas livrer à leur curée les emplois financiers. Le cabinet de

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M. Perier fut formé le 13 mars et on paya les rentes.

Il n'y avait pas une semaine que le nouveau gouvernement était installé à Nantes qu'un esprit de mécontentement, d'inquiétude et de défiance réciproque s'emparait déjà de la population. Les raisons qui dictaient ma conduite quelques jours auparavant, me retenaient donc à Nantes plus impérieusement encore, malgré mon impatience d'accourir à Paris.

MM. de Talleyrand, de Pradt, Angles, tout le petit groupe constitutionnel qui dominait au premier moment dans le gouvernement provisoire, me mandait quïl était à désirer pour moi que je fusse présent. Peut-être avaient-ils l'intention de me confier un poste plus important, semblable à celui que j'occupai l'année d'après, au début de la seconde restauration. Jo ne pus me rendre à leur obligeant appel. Je restai dans la Loire-Inférieure, mis seulement au courant des événements qui se passaient par les correspondances d'amis ou de parents.

Voici quelques extraits de lettres qu'ils m'adressaient ou decellesque je leur répondais. Ony verra les impressions quotidiennes de cette époque agitée, impressions plus ou moins justes, plus ou moins passionnées, souvent même contradictoires, qu'il ne serait pas exact de convertir toujours en jugements détinitifs, mais ces pages ne sont-elles point que des souvenirs?

AU COMTE DE MONTLOSIER

Nantes, 23 avril 1814.

Il me semble, de loin, qu'on s'est conduit à Paris avec sagesse et habileté; on a tiré d'une situation, en apparence désespérée, un dénouement qui ne sera peut-être pas l'Eldorado, comme on le dit, mais qui était inespérable.

L'effroyable leçon qu'a reçue la France, cette fin où a été amené l'empereur Napoléon, ont inspiré à l'empereur Alexandre une conduite opposée de tous points à la nôtre et nous nous en trouvons bien. La constitution me parait un croquis assez informe, une transaction avec des intérêts privés et des opinions peu précises et peu délinies, mais l'esprit qu'on apporte dans tout ceci est assez fort d'expérience et de modération ; on veut emmailloter le roi dans le régime nouveau et l'on a bien raison ; car l'armée et toutes ses baïonnettes sont bien exclusivement dévouées à ce régime. Il faudra beaucoup et longtemps de ménagements et surtout se garer de l'influence des salons.

Tout ce que je connais a été plus ou moins dans cette affaire. Aussi reçois-je dos lettres d'enchantement.

M. de Montlosier m'écrivait de son côté :

23 avril 1814.

Mon Dieu, monsieur, est-ce bien vrai? Vous avez fait brûler la constitution à Nantes. Je dis vous, il est

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Lien entendu « vos jeunes gens ». Est-ce possible! Et comment avez-vous toléré ou pu tolérer cet excès ? Est-ce que vous ne croyez pas que tout bonheur, tout salut est désormais dans un gouvernement représentatif? On a abattu le despotisme. Ne veut-on que le rétablir sous d'autres noms? Je suis très inquiet de ce qui se passe. J'ignore encore les noms de tous les commissaires ; mais la plupart sont anticonstitutionnels, antilibéraux. Grand Dieu ! comment imposet-on de tels commissaires ! à quelles fins ?

Je ne sais encore rien de nouveau sur le roi et son arrivée. Un parti immense contre le régime de liberté, entre autres le prince de la Moskowa, et tous les anciens ministres qui recherchent par là la faveur et qui comptent la trouver.

En beaucoup d'endroits, les gentilshommes ont tellement affecté de faire des derniers événements leur affaire propre, ils ont tellement l'air de se les approprier exclusivement, qu'il en est résulté déjà un peu de séparation et de refroidissement. Comme le bon ton est de ne pas vouloir ici de régime représentatif, et ce qu'on appelle d'idées hbérales, et que cette manière de voir n'est nullement partagée par les hommes d'expérience et de bon sens, ni par ceux qui veulent avoir devant les yeux une garantie de la Révolution, les deux partis sont en présence.

Je répliquai à cette lettre :

On n'a point brûlé la constitution à Nantes. Quelques gens arrivant de Bordeaux y avaient vu procéder à cette spirituelle opération et voulaient la renouveler ici. Ils eussent été infailliblement assommes

58 SOUVENIRS DU BARON DK BAHANTK.

par tout ce qui forme le fond de la population de Nantes, et alors des hommes assez raisonnables auraient fait cause commune avec eux, après les avoir blâmés. C'était au spectacle que devait se passer cette scène, pour laquelle les brûleurs avaient disposé des prisonniers espagnols. Je le sus à temps, je fis fermer le théâtre. Le lendemain je dis que si l'on ne trouvait pas la constitution bonne, il était tout simple d'en dire sa façon de penser dans une adresse au roi, et qu'il ne fallait point faire de jacobineries ni de farces révolutionnaires. Cela réduisit à deux ou à trois les tumultueux. L'adresse fut rédigée, on me l'apporta, elle était sotte et séditieuse ; je ne le cachai point ; j'avais gagné la confiance. On me pria de la modifier, je le fis, et elle arriva fort modérée, telle, je crois, que vous la signeriez et M. Constant aussi. Ce sont ces sénateurs qui ont tout gâté. Si on n'avait pas mis dans la constitution cet impudent partage de biens et cette hérédité delà canaille, il n'y aurait pas eu une voix contre la constitution, mais le peuple n'y voit que cela : un fait sautant aux yeux, facile à comprendre.

Puis cette constitution est informe. Aucune attribution n'y est indiquée ; la cause de la raison et de la liberté sera perdue encore une fois. Ce sera tant pis pour la dignité de la nation et pour son repos, car il m'apparaît clairement que l'immense majorité, sauf la lassitude qui est grande, mais momentanée, recommencerait la révolution demain, non contre le roi, mais contre la noblesse ; c'est une conspiration assez inerte à la vérité, mais terriblement prononcée. Il y avait d'abord malveillance pour les Bourbons, malveillance qui eût maintenu l'empereur sans ses folies.

Elle s'est dissipée de suite et a même fait place à un sentiment contraire. Mais la jalousie contre la classe supérieure ne diminue point, vingt-cinq ans d'égalité l'ont encore augmentée : et cette classe supérieure est en général si vaine qu'elle irrite à coups d'épingle, môme les gens les plus sensés. 11 n'y a pas un prétendu gentilhomme qui ne croie le roi de France rentré en France pour son bénéfice particulier. 11 leur faut à tous des places, des pensions, des cordons. Il n'y en aura que pour eux, leur temps est arrivé, etc., etc..

Eh bien, je parierais que si tout cela réussit, nous aurons encore une con^oilsion, avant huit ou dix ans. Oui, cet envoi de commissaires ne vaut rien. Qu'estce que ces messieurs, venant se mêler d'affaires et disposer du sort de gens qui peuvent être mauvais, mais dont ils sont incapables de juger le talent ou la conduite ?

Le Sénat devrait renoncer le plus tôt possible aux avantages qu'il s'est faits. Par cette démarche volontaire, il regagnerait l'opinion et obtiendrait une bonne charte. En laissant traîner la chose, on on tirera moins bon parti.

L'armée sera gagnée et servira la puissance royale aussi aveuglément qu'elle a servi la puissance impériale. Sur tout cela, nous sommes sans doute du même avis.

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