A MON PÈRE
Nantes, avril 1814.
.J'ai fait l'autre jour une Inen bonne œuvre. Le rassemblement des Vendéens m'avait envoyé des députés
■60 SOUVENIRS DU BARON ItU HAKANTE.
pour m'assurer quïl ne voulait faire de mal à personne; mais que la retraite de tons les révolutionnaires ■du pays, leurs réunions, leurs propos inspiraient une inquiétude et une terreur que leur retour seul dissiperait. Je fis venir ceux-ci, mais ils ne pouvaient se rassurer et refusaient de rentrer chez eux. Je les trouvai bien mauvais, haineux, amers contre les autorités et surtout contre moi, s'imnginant qu'il n'y avait plus pour eux aucune protection et qu'on les abandonnait à leurs ennemis. J'eus patience, je les ramenai peu à peu et leur olTris de les reconduire moi-même chez eux. Ils acceptèrent et le lendemain, Je me mis en route seul avec ce cortège de jacobins honteux et tremblants. Je fus reçu avec transport par les autres, avec une cordiahté, une confiance, un enthousiasme pour ma personne qui m'ont fort touché, Je me sentais sur mon terrain, au bourg de Légé, sur les Umites de la Vendée, et tout ce que je faisais se rapportait bien plus à la Vendée qu'à la Loire-Inférieure. L'attroupement, fort nombreux, s'était déjà dissout sur une lettre de moi; il ne restait que les •chefs. Je les réunis avec mes jacobins, je rassurai les uns et les autres, ils se promirent tranquillité, rancune tennnte; je leur lus la déclaration du roi qui venait d'être publiée et je rentrai bien content de ma journée.
Ils avaient aussi envoyé des députés à M. de Châteaubourg. Le major du 26^ régiment aurait voulu qu'on les arrêtât, qu"on les fusillât, ou telle autre foUe. Le préfet refusa d'écouter ces absurdités. Alors le major, perdant la tête, s'imagina l'armée sacrifiée, humiliée, et tout ce qui était dans sa position dorénavant en butte à tous les atTronls; enfin il se tua. Je sais bien
qu'il n'aA'ait vraiment la plénitude de sa raison que pour mener des soldats au feu. Mais enfin voilà un symptôme, assez vif, des alarmes exaltées où cette révolution a jeté certaines gens. Ah ! qu'ils feraient encore d'infamies et d'absurdités atroces, si on tombait entre leurs mains ! Jamais je n'ai mieux conçu les horreurs de 93. J'ai eu affaire aux deux exagérationsopposées, mais quelle différence !
La déclaration du roi me paraît du goût de tout le monde. Je désire que dans cette constitution on ne s'attache pas à une imitation impossible des formes anglaises. Je voudrais que le Sénat devînt, de fonctions ou d'esprit, un grand corps de magistrature. Nous ne créerons pas en France l'esprit propriétaire et indépendant. Le Sénat se composera de courtisans ou de faiseurs philosophes, si on ne le forme pas de magistrats. Quant aux députés des départements, U faut, je crois, qu'ils émanent des conseils généraux. On ne fera rien de bon des assemblées électorales ; tout au plus tirerait-on parti des assemblées cantonales, où, grâce aux paysans, l'influence des propriétaires sera assez prédominante, et où chacun se présentera non seul et hvré au hasard des cabales d'une assemblée, mais avec une masse plus ou moins grande à lui dévouée. J'ai pu voir nombre d'assemblées cantonales, et il ne m'a jamais semblé qu'elles renfermassent de mauvais éléments.
Je n'ai point idée du moment où je partirai. Mon commissaire, M. Gilbert des Voisins, est, dit-on, à La Rochelle, il faut bien l'attendre. Et puis peut-être un prince viendra. J'aurais pourtant envie et même besoin de secouer pour quelque temps les soucis que les affaires m'ont donnés depuis deux ans. La nou-
veauté du gouvernement actuel est presque aussi occupante que la décadence de l'autre.
Nantes, 29 avril 1814.
Ici, la vanité des uns et l'irritabilité des autres continuent à s'exaspérer. La garde nationale qui, par négligence et mauvaise humeur, avait cesse- presque tout ser\'ice, s'est soulevée en véritable émeute, pour réclamer les postes qu'à son défaut je confiais à la troupe de ligne. Les uns disaient qu'on voulait livrer la vUle aux Vendéens, les autres qu'on ne voulait pas que le duc d'Angoulème, quand il viendra, fût gardé par la garde nationale. On comptait m'insulter au théâtre. Le lendemain on s'était réuni en tumulte à la Bourse. Pour une fausse démarche, la moitié de la ^àlle écharpait l'autre. J'y courus et me fourrai tout au travers du tapage. Après bien des vociférations je fus écouté. J'expliquai une phrase d'une lettre de moi au commandant de la garde, lettre dont le sens avait été dénaturé; je réprimandai cette mutinerie : je promis de fermer les yeux sur les coupables. Tout est fini, hormis la haine des uns contre les autres. M. du Fou ( 1 ), les officiers de la garde urbaine, tout ce qu'il y a d'un peu bien dans la ville, me montrèrent le plus grand dévouement et j'en ai eu, finalement, plus de jouissance que de contrariété. Tout cela m'a laissé beaucoup plus froid et plus calme que je ne l'eusse imaginé. C'est une sotte et vilaine chose que le peuple. La vanité et la présomption sont ridi-
(1) Maire de Nantes, c. b.
cules et déplaisantes; mais l'envie arrive si vite à la rage qu'elle inspire de la répugnance et du dégoût.
Quelques-uns de mes amis de Paris, M. de Montlosier, M. Constant, xM. Benoist, trouvent qu'on va bien un peu vite, et ont déjà peur de la direction des courtisans. Anselme n'a pas rapporté cette impression. Les gens qu'il a vus étaient tout simplement contents. Le roi est, dit-on, bien disposé.
Nantes, 4 mai 1814.
Les esprits sont ici très anxieux, les aristocrates et les patriotes, il nous faut dire comme en 1789, sont en présence, animés les uns contre les autres de mille ressentiments ; ceux-là pleins de présomption, ceux-ci de crainte et d'offense. Par bonheur une forte habitude de respect pour le gouvernement les maintient et se joint au besoin de repos.
 Nantes, les patriotes forment la presque unanimité. En revanche, les campagnes sont en plein soulèvement. Contre qui ? elles n'en savent rien ; mais prendre un fusil est une manière d'exprimer sa pensée dans la Vendée.
Au miheu de tout cela, avoir de la raison et de l'impartiaUté n'est pas un moyen de succès, et je vis ici sur les épines. Nul moment ne m'a donné tant de tracas; mais l'idée que tout ceci est passager, et que dans quelques jours l'assiette sera prise, me rend peu sensible aux contrariétés. L'avenir pourra bien ne pas être tout à fait de mon goût ; mais il ne se présente plus horrible et effrayant comme celui qui hantait mon imagination cet hiver.
rs'otre commissaire n'a pas encore paru. Je ne sais même s'il viendra. On s'est aperçu dès le lendemain de la fausseté de cette mesure; on la mettra peu ou point h exécution. Le roi a dû arriver mardi. Le journal mentionne, aujourd'hui, qu'il a reçu le Corps législatif et point le Sénat. Donc celui-ci sera changé dans le corps ou dans les membres. L'opinion tout entière s'accordait à ne pas vouloir d'eux. M. de Montlosier s'armait contre eux de tout son désir de voir un gouvernement libre et raisonnable. Il désirait les chasser pour l'amour de la constitution.
M. Laborie m'écrit que les changements projetés à cette constitution sont sages; mais il peut fort bien n'être pas difficile. J'ai une lettre de madame de Staël, elle semble contente, mais sans transports. Elle se loue de l'accueil du roi. Cependant je crois, au ton de sa lettre, qu'elle restera Suédoise; elle a raison.
Nantes, 10 mai 1814.
En Vendée les paysans, je ne sais pourquoi, ne payent pas d'impôts et s'imaginent que le retour des Bourbons les dégage de l'universalité des lois. Ce mouvement a fini en un instant ici, mais l'esprit qui l'a produit subsiste encore et je vois tout le monde mal disposé à goûter ce repos tant désiré. Chacun souhaite, avant de se lixer, attraper une bonne place. On veut bien que la France de\denne comme la cour de la Belle au Bois dormant, mais on ne veut pas être surpris debout par l'enchantement. Nos négociants, dont l'honnête prudence ne varie point, ne feront pas une affaire avant que le traité de paix soit connu ;
MARS 1814-AVRIL 18 lo. 63
ils ont mille craintes sur ce traité, sur l'esprit de domination des Anglais, sur la loi qu'ils nous dicteront peut-être ; enfin les voilà rejetés, pas tout à fait dans le système continental, mais du moins sur la route qui a conduit Bonaparte à jouer cette déplorable comédie et à prendre ce prétexte.
M. Gilbert des Voisins arrive ce soir, et sera, je crois, très bien pour moi. Chacun s'empresse à le venir saluer : les uns pour quïl leur soit favorable, les autres afin de gagner de vitesse les informations qui leur seraient contraires.
Voilà le ministère formé aussi satisfaisant qu'on pouvait l'espérer. La conduite persiste à être bonne et je pense même qu'elle se maintiendra dans cette direction. Les royalistes par excellence ont tant de prétentions, sont si exigeants, leur foule abonde tellement à Paris, qu'on les trouvera gênants et peu raisonnables. C'est alors qu'ils se montreront fort grognons. Aussi le roi sera-t-il bientôt convaincu qu'il faut gouverner ferme et faire cesser cette manifestation de tous les égoïsmes. Je ne sais pas un plus méprisable spectacle. Notre nation est pourrie au cœur, elle bouillonne de vanité et d'intérêt personnel. Heureusement elle est mobile, et si un jour on met de la vanité à être honnête homme, peut-être le redeviendra-t-on.
J'avais déjà écrit quelques pages sur notre situation actuelle, sur cette constitution à donner, mais je suis tellement dérangé que probablement je ne finirai point ce travail commencé avec goût et vivacité; d'ailleurs H est bien tard (1).
(1) Ce travail parut quelques jours après sous ce titre : Des éléments cVune constitution française. Paris, 1814. c. b. IL o
66 SOUVENIRS DU IIARON DE BARA.NTE.
Ce qui est curieux, c'est la constitution espagnole. Elle est au moins aussi antiroyale que la nôtre de 91, mais elle a une couleur noble, généreuse, religieuse, et ceux qui se sont fait tuer pendant six ans pour leur roi, peuvent bien lui demander une grande liberté; la gravité castillane rendra exécutable telle chose difficilement réalisable en France.
Mon affaire de la garde urbaine a inspiré de l'inquiétude à mes amis de Paris. Ils ont craint qu'elle ne fût mal prise. Au reste, il y a un zèle pour moi, qui m'est une grande jouissance. Je ne demande rien, ainsi il n'y a pas de démarches à faire; mais l'empressement à dire du bien de moi m'est fort doux. Ce sont M. de Sesmaisons, M. de La Rochejaquelein, madame de Damas, M. Beugnot, M. Laborie, enfin de tous côtés.
Je venais en effet d'être attaqué assez vivement par quelques personnalités désireuses de rendre vacante pour elles ou les leurs la préfecture de Nantes, et qui s'empressaient de chercher à profiter de cette aventure de la garde urbaine. Chose singulière, tandis que l'on me taxait à Nantes d'avoir agi en royaliste outré et de ne vouloir qu'une garde toute composée de gentilshommes, on m'accusait à Paris de tendances révolutionnaires et d'inventions de jacobins. Cette menée échoua complètement.
AU COMTE DE MON'TLOSIER
Nantes, 23 mai 1814.
Parce qu'on a le frivole dévouement des courtisans qui ne se rendent compte d'aucun obstacle, qui n'entendent rien aux ménagements, aux concessions raisonnables ; parce qu'on a ou qu'on croit avoir séduit des généraux, il ne s'ensuit pas qu'on soit très solide et qu'on puisse disposer à son gré de la nation. D'ailleurs, quel mauvais calcul ! Le pouvoir du roi n'a-t-il pas tout à gagner en ne prenant pas pour guide les prétentions de son entourage !
Elles sont difficiles à contenter et l'obséderont mille fois plus que la manière d'être des hommes de la France nouvelle. Personnellement le roi et les princes ont l'opinion à peu près universelle pour eux. Pourquoi n'en pas profiter et faire cause commune avec le parti qui, à tort ou à raison excite l'animadversion de la foule ? Tout ceci n'est pas affaire de goiU, c'est de la politique et de la nécessité. On serait bien attrapé, si, dans trois ou quatre ans, comptant chasser M. Grégoire ou M. Cochon, on les trouvait forts et redoutables, et je ne voudrais pas jurer du contraire; je sais bien que les salons, les journaux, les pamphlets sont très triomphants, mais l'opinion ne va pas tout à fait ainsi. A Rennes, la brochure de Bergasse (1), qui contient de belles et raisonnables choses, a été brûlée et l'on a cassé les \itres du li-
(1) Réflexions sw Vacte constitutionnel du Sénat. Paris, 1814. c. B.
braire qui la vendait. On a apaisé cela, mais le fait subsiste et c'est un symptôme parmi d'autres.
A MON l'ERE.
Mai 1814.
Le gouvernement tarde bien à commencer. On ne reçoit aucune instruction. M. GUbert des Voisins, qui est le plus raisonnable du monde, gémit avec moi de cette absence complète du gouvernement. Je passe quelquefois quatre courriers, sans une lettre ministérielle. Notre conduite générale ne nous est pas plus tracée que notre marche d'administration. Nous ignorons jusqu'à quel point il faut résister ou céder aux fantaisies vendéennes de réaction, et jusqu'où il faut être sévère pour les équipées jacobines. Nous ne savons si nous trouverons le moindre appui dans ce que nous disons ou faisons. Je suis spectateur, rien de plus, et M. le commissaire du roi m'aide dans cette tâche.
Aussi l'esprit d'anarcliie gagne ; tous les partis ont la bride sur le col. Mais ils rentreraient dans l'ordre en vingt-quatre heures, si les ministres exerçaient leur métier.
D'un autre côté, M. de Montlosier m'écrit, avec douleur, que le ministère est inconstitutionnel et veut par force ou par adresse arriver au gouvernement absolu. Beaucoup de symptômes manifestent cette tendance qui est mauvaise, dangereuse, et provient de vues fausses. Le choix de trois des rédacteurs de la constitution est fait en ce sens. Le piège sera de donner une constitution inexécutable et de con-
server le Sénat tel qu'il est, afin de pouvoir, quand on voudra, user contre lui du mépris public. On dit que c'est de la belle politique de l'abbé de Montesquieu.
M. Gilbert des Yoisins, le commissaire extraordinaire envoyé à Nantes, était un homme doux, modeste, de relations faciles. Conseiller à la cour impériale de Paris, il s'attacha de bonne foi et sans autre espérance au gouvernement de Napoléon. Nommé chef d'une légion de la garde nationale de Paris, quelques mois avant la chute de l'empire, il fit jusqu'au dernier instant preuve de zèle et de dévouement. C'en était bien assez pour être en butte aux préventions et à la malveillance des royalistes. Ils contaient sur lui je ne sais quelles anecdotes pour prouver qu'il restait bonapartiste et qu'on ne pouvait se fier à lui. On prétendait, entre autres griefs, qu'il avait voulu empêcher de prendre la cocarde blanche le jour de l'entrée des alliés. Tout cela lui donnait une situation fausse au milieu des Vendéens et des chouans du terroir, à Nantes et dans les départements de l'Ouest. Je ne me souviens pas de sa proclamation, qui dut ressembler beaucoup à toutes les autres, à cela près que les phrases du jour n'étaient sûrement pas une inspiration du cœur.
Je ne le connaissais pas auparavant, mais nous nous trouvâmes bien vite de même opinion sur les ridicules prétentions qui compromettaient déjà
le gouvernement de la restauration. Seulement elles lui déplaisaient plus aigrement qu'à moi, et, au fond de l'àme, il rendait bien à ces messieurs hostilité pour hostilité.
En peu de jours, la place ne fut plus tenable pour lui, mais comme il n'avait aucun pouvoir, aucune commission déterminée, cola était assez égal, à moi, du moins. Quant aux Vendéens, leur indignation allait croissant contre l'envoi dun tel commissaire. Ils en portèrent plainte à Paris. Pour les contenter, sans pourtant leur céder complètement, on dépêcha un nouveau commissaire extraordinaire supérieur, dont la mission comprenait tous les départements de l'Ouest. Ainsi nous en eûmes deux au lieu d'un, mais toujours sans avoir rien à faire. Ce commissaire fut le général Ruty, ami du général DessoUes, et très bien choisi par lui. Le général Ruty, homme d'esprit et surtout de beaucoup de finesse, avait eu le soin, dès les premiers moments de la restauration, d'entrer en relation avec les principaux favoris de Monsieur, les meneurs du pavillon de Marsan, M. de Bruges, M. de VitroUes, M d'Andigné, M. de Suzannet et sut gagner leur bienveillance. Il n'était pas, ne pouvait pas être un des leurs, mais ils avaient confiance en lui. Nous nous arrangeâmes fort bien ensemble. Il crut ne pas courir de risques en me laissant deviner le fond de sa pensée. Nous jugions l'un comme l'autre des choses et des hommes, et en vérité, les gens sensés n'avaient pas deux opi-
nions. Seulement il écoutait patiemment les Vendéens et les royalistes passionnés, ne leur faisait pas d'objections; et derrière moi leur disait qu'ils avaient bien raison, me donnant à décider ce qui se trouvait en question. Toute sa manière était grave, convenable, discrète (1). Enfin il se tira bien mieux d'afîaire que M. Gilbert des Voisins. De retour à Paris, vers le milieu de juin, il rédigea un rapport sur sa mission, et, pour faire sa cour aux Vendéens, proposa à l'abbé de Montesquiou de ne pas me maintenir à Nantes, de m'appeler à quelque autre grande préfecture. Toutefois, il s'exprimait sur mon compte en termes fort honorables, et il conseillait cette mesure également dans mon projjre intérêt.
J'avais pu, en ce même instant, m'échapper de Nantes pour venir à Paris, m'entretenir avec les ministres des affaires de mon département et de ma situation personnelle. J'étais, par ma parenté avec madame de Fézensac, presque en crédit dans le ministère, l'abbé de Montesquiou me parla très
(1) Le général Ruly n'a point parcouru une carrière proportionnée à son esprit et à son mérite. Son excessive prudence, ses ménagements pour toutes personnes et toutes opinions l'ont retenu loin du premier rang. Nommé à la Chambre des pairs en 1819, il aurait dû s'y distinguer et se placer fort en avant des autres généraux. Il s'est contenté du modeste emploi de directeur général des poudres, qu'il remplissait avec une capacité administrative inaperçue dans cette petite spécialité. Le comte Riity est mort trois ou quatre ans avant la révolution de Juillet.
franchement des conclusions de M. liuly. Je répondis que ce dernier avait peut-être raison dans mon pruprc intérêt^ puisque je quitterais Nantes, soit pour Bordeaux, où M. Louis de La Rocliejaquelein me demandait; soit pour Lyon, plus rapproché de mes propriétés, soit enfin pour le conseil d'Etat, postes supérieurs en importance; mais que cette condescendance aux exigences royalistes me semblait une faute du gouvernement ; que ces messieurs n'avaient aucune prise sur moi, que j'avais rendu des services à plusieurs d'entre eux ; que jamais ils ne m'avaient surpris le moindre fanatisme impérial ; qu'au vu et au su de tout le pays j'avais accueilli avec contentement la restauration ; qu'à la vérité je la concevais d'une tout autre façon que les Vendéens et les émigrés ; mais que, pour cela même, il serait à propos de me conserver où j'étais. L'abhé de Montesquiou fut bien vite convaincu et les choses en restèrent là pour le moment.
La visite du duc d'Angoulème me rappela bientôt à Nantes.
Il était envoyé dans les provinces de l'Ouest, en témoignage de la reconnaissance due aux Vendéens pour leur glorieux dévouement à la cause royale. Aussitôt arrivé, il s'installa à la préfecture. Il me fit accueil, à sa manière, sans dignité, sans bonne grâce, sans effusion, sans esprit, mais avec convenance et bon sens. Il avait avec lui le duc de Guiche, tout jeune alors, sans nulle expé-
rience des affaires et des hommes, qui, élevé hors de France, n'en connaissait rien.^NIais, émigTé encore enfant, il n'apportait pas du moins les habitudes et les préjugés de l'ancien régime et se montrait disposé à être raisonnable. M. le dauphin avait aussi cet avantage. Rien en lui ne rappelait un souvenir de Versailles; nulle élégance, nulle façon de prince, nul besoin de manières aristocratiques. On lui avait inspiré des préventions assez favorables pour moi. Le chevalier de Panât, un de mes amis, également du voyage, me fut très utile et, par ce qu'il dit au prince et au duc de Guiche, j'obtins une confiance assez complète. Il y avait là, encore, M. le baron de Damas, alors très sensé.
La situation, on l'a vu, était difficile à Nantes. Le voyage du duc d'Angoiilème ne semblait dédié qu'aux royalistes des insurrections : on s'attendait à être dédaigné du prince, iiuc irritabilité ombrageuse régnait dans les esprits. J'avais eu grand'peine à calmer ces menaçantes colères.
En outre, pour mon compte et pour celui de toutes les autorités légales et régulières, il ne me convenait pas que M. le duc d'Angoulême s'entourât des Vendéens et de la hiérarchie de la guerre civile qui ne pouvait raisonnablement figurer au même rang que les représentants de la hiérarchie officielle. C'était encore plus dans un intérêt d'ordre public, que de dignité. Tout cela fut expliqué au prince; il me comprit fort bien et je vis clairement que je
n'avais à vaincre aucun engouement pour les Vendéens.
On décida que M. le duc d'Angoulême, pendant les trois ou quatre jours qu'il comptait nous donner, serait tout entier à la garde nationale, à la troupe de ligne, à la municipalité, enfin à tout ce qui appartenait au système régulier de gouvernement. Puis, ce devoir accompli, le prince devait aller à Beaupréau, en plein pays de Bocage, loin des grandes villes et des centres d'opinion patriote. Là il ferait, tout à son aise, des gracieusetés aux Vendéens, sans qu'aucun préfet ou général s'interposât.
Réglées de cette façon,. les choses se passèrent fort paisiblement. J'eus donc occasion de voir beaucoup le prince et de m'entrctenir avec lui. Ce ne furent pas des conversations très intéressantes. Il aurait pu ou me parler davantage ou me questionner avec plus de curiosité. Cependant je jngeai de ses dispositions. Ce qu'il apercevait de la France, de ce pays si inconnu pour lui, ne lui déplaisait pas trop. Ne se souvenant pas de l'ancien régime, il en avait peu de regret. Cette égalité d'obéissance, cette suppression de l'aristocratie, la régularité de l'administration et du commandement, tout cela lui souriait assez. Une sorte dinstinct ou de réflexion confuse l'avertissait que c'était une base commode pour le pouvoir absolu. Il n'éprouvait pas la répugnance des vieux émigrés pour le régime impérial. Si ses impressions avaient pu témoigner quelque
vivacité, j'aurais dit que l'eau lui venait àla bouche, d'entendre raconter comment, dans l'ensemble et dans le détail, s'exerçait l'autorité de ce gouvernement, à la place duquel se trouvait posée la restauration. Du reste, je ne remarquai en lui ni reconnaissance, ni affection, ni préférence pour aucune opinion, pour aucun parti, pour aucune classe. Dans sa pensée, il n'avait d'obligation à personne. Les émigrés n'avaient rien fait pour la royauté et maintenant lui créaient des embarras ; les Vendéens n'avaient jamais réussi et prétendaient être récompensés comme s'ils avaient été vainqueurs. Quant aux étrangers, la reconnaissance lui était amère et se changeait en rancune contre l'indifîerence, le dédain ou les hauteurs montrés par eux à une dynastie fugitive et forcée d'implorer leurs secours. Ce dernier sentiment était exprimé en toute évidence. Plus tard, et dans d'autres conversations avec lui, je l'ai vu se développer encore.
Le lendemain même du départ du prince, je m'empressai de me rendre en Auvergne pour aller m'agenouiller sur la tombe de mon père.
Mon père était encore auprès de moi à Nantes pendant les derniers jours de l'invasion et les premiersmoments du gouvernementnouveau. Sa santé, devenue fort mauvaise , avait été singulièrement ébranlée par les émotions que nous avions eu à subir. Il approuva beaucoup ma conduite. Il eût agi dans le même sens à ma place, mais son
âme, brisée par tant de malheurs, n'étant plus animée par l'action, ne supportait pas facilement une telle crise.
Je me souviens que le 13 avril, jour de Pâques, je sortais d'un Te Dcum solennel ; la population était dans l'ivresse de la joie, les fenêtres étaient ornées de drapeaux blancs, la journée éclairée du plus beau soleil ; enfin tout avait un aspect de bonheur et d'espérance, je rentrai et trouvai mon père sombre, abattu et presque les larmes aux yeux ; je lui pris la main, je l'embrassai. Alors il me dit combien cette joie lui semblait aveugle et populaire ; combien la restauration lui paraissait difficile, comment nous allions être reportés aux situations du commencement de la Révolution et à tous les combats de la vanité avec l'envie ; comment les Bourbons seraient condamnés à être toujours le centre des prétentions et de la frivolité des courtisans ; comment l'esprit révolutionnaire encore existant et maître du terrain, s'irriterait, avant bien peu de jours, d'être traité en vaincu.
Assurément, il n'était ni un serviteur zélé ni un sujet servile du gouvernement impérial. 11 en avait été fort offensé. Il n'avait non plus aucun lien avec la Révolution qui l'avait emprisonné et appauvri. Ses idées, au contraire, étaient conformes aux essais de gouvernement qu'on tentait de faire. C'était sa raison toute seule qui lui dévoilait tristement l'avenir. Je ne niais rien. Je savais tout cela, mais je répondais par la nécessité. Je lui disais que l'on a
MARS 1814-AVRIL 181b. 77
toujours pour devoir de la régler et d'en tirer parti. Nous ne différions que de position et d'âge. Hélas ! c'est la dernière conversation un peu sérieuse que j'eus avec lui.
Il me quitta quelques jours après. Il n'avait point repris courage. Il ne songeait pas à obtenir la réparation de l'injustice commise envers lui par le régime tombé ; il ne pensait pas à se faire un titre de cette disgrâce. Il allait en Auvergne et non point à Paris, où des amis demandaient pour lui, avec quelque chance de succès, la première présidence d'Orléans. La pensée qui l'occupait le plus, c'est qu'il reverrait nos propriétés dévastées par des soldats étrangers. Son imagination lui rendait cette idée cuisante et odieuse.
Huit jours après son arrivée à Barante, il tomba malade. Les symptômes étaient graves. A la première nouvelle qu'on m'en donna, je fus saisi des alarmes les plus vives et d'un affreax pressentiment. En partant pour accourir auprès de lui, je me serais condamné à être huit jours sans aucunes nouvelles. J'attendis avec une sorte de conviction que je n'écarterais pas le coup qui devait me frapper. La maladie fut courte, c'était une fièvre putride, affection qui détruit rapidement les forces. 11 ne put entrevoir son sort que par intervalles. Toutes ses paroles furent pour ses enfants. Il s'occupa beaucoup de moi, de ma situation, de mes intérêts; mais sans suite et au milieu de la rêverie. Ma sœur, qui depuis dix ans, avait rendu sa vie
intérieure calme et douce, l'entourait de ses soins. M. de Laverchère, son cousin et son ami, était à son chevet. Ses médecins de Thiers et de Clermont cherchèrent vainement et sans espoir à arrêter le mal. Il succomba le 20 mai et je ne me trouvai pas là pour recevoir ses derniers adieux et sa bénédiction.
Son âge nous laissait espérer que nous jouirions encore longtemps de son affection. C'était la douleur que lui causait la perte de ma mère et de mes frères qui avait usé son âme et lui donnait la mort.
Augmenter l'héritage d'honneur et de bonne réputation quïl transmettait à ses enfants fut le but, la préoccupation de sa vie. Ce dépôt n'a pas diminué entre ses mains. Il devait de la reconnaissance à ses pères, mais nous lui en devions une plus grande encore. Si, à mon tour, je transmets à mes enfants cet héritage paternel avec quelque accroissement, ils sauront que je dois à la tendresse, aux leçons et aux exemples de mes parents, les succès qui ont encouragé ma longue carrière.
Mon congé n'était pas terminé. De Barante, je me dirigeai vers Paris. Il me tardait d'y faire un séjour un peu sérieux, et d'approfondir ce que je n'avais vu qu'en passant au mois de juin. En y arrivant, j'appris qu'une nouvelle tentative pour me faire quitter Nantes se poursuivait contre moi. Je gênais décidément par trop les Vendéens. Je ne me prêtais pas assez à toutes leurs fantaisies de réaction. Ils ne se plaignaient pas de moi, mais il
MARS 1814-AVRIL 18Ib. 79
fallait que je changeasse de préfecture et ils y employaient tout leur savoir-faire. M. de Suzannet, que je rencontrais souvent, me l'avouait très franchement. Le chancelier me conta que le duc d'Angoulême revenait complètement livré à l'exagération du parti et résolu à tout culbuter, y compris moi. M. Dambray se prononçait hautement contre ces façons de juger et de faire, mais me conseilla pour mon repos, de céder et de demander mon changement. De là j'allai chez l'abbé de Montesquieu, il me dit que M. le duc d'Angoulême ne l'avait nullement entretenu de tout cela; qu'au contraire, n'espérant pas de lui la même complaisance que du chancelier, le prince, en homme faible, lui avait tenu un autre langage. Je finis par être assez impatienté et par déclarer que si l'on me donnait quelque chose à Paris, je ne le refuserais pas, mais qu'on se prononçât net si j'étais ou n'étais pas à déplacer. M. de Montesquiou m'imposa de tenir tète à l'orage, comme il le faisait lui-même, car nous étions, toutes proportions gardées, dans une semblable position.
Du reste tout le monde était fort bien pour moi. J'écrivais à madame de Barante, alors au Marais :
Paris, 18 août 1814.
Je suis allé hier aux Tuileries. Le roi m'a dit une parole quasi insignifiante, mais, comme il ne parle à
§0 SOUVExNIRS DU BARON DE BARANïE.
personne, cela passe pour une marque de bienveillance.
De là chez Madame la duchesse d'Angoulême qui m'a remercié de la bonne réception de M. le duc d'Angoulême à Nantes, du contentement qu'il en avait eu. Enfin j'ai eu la gloire de trois phrases. Tout cela dénote une intention de bienveillance qui prouve qu'on n'a pas dit trop de mal de moi.
Ma position n'a donc rien de particulier. Ce qui m'inquiète ne m'est point personnel, c'est le mouvement égoïste et vaniteux d'un certain parti, qui attaque tout ce qu'il ne peut concevoir, ne veut ni ménagements ni impartialité, et croit qu'on lui doit en leur entier les droits de la victoire qu'il n'a pas remportée. Nous sommes au moment de la lutte. Elle serait bientôt terminée si le roi se prononçait ouvertement. Mais le penchant étant d'un côté, et la raison de l'autre, la direction suprême n'aura jamais rien ^'entièrement marqué.
Paris, 20 août 1814.
Je vous conterai le décousu de ce qu'on voit, de ce qu'on entend. Cela est si pitoyable qu'on ne peut pas en rire, tout comique que ce soit. C'est pourtant de cette loterie que dépend le sort des gens en place. Mais je me sens calme et insouciant, je juge des coups presque avec autant de sang-froid que si je n'y étais pour rien. Très heureusement U en est ainsi, sans cela je trouverais ce train si insupportable que je laisserais là tout avant peu.
MARS 18i4-AVRIL I8I0. 81
Paris, 23 août 1814.
J'ai enfin vu madame de La Rochejaquelein ; avant de quitter Bordeaux elle y a laissé des Mémoires h imprimer. Je vais leur faire une conclusion où sera relatée la prise de Bordeaux, qui est assurément un beau post-scriptum. Elle est très fière et très animée surtout cela, d'une absurdité d'opinions très curieuse, mais bonne personne, pleine d'amitié pour moi ainsi que son mari.
J'ai passé hier la soirée chez madame de Damas, toujours dans un état si extatique qu'elle ne s'aperçoit môme pas de mes sentiments un peu différents des siens. Elle vit les yeux au ciel, tout brillants de larmes .
Paris, 25 août 1814.
Tout va mieux h Nantes, à ce qu'on me mande. Au fond U en est de même ici.
Les prétentions et les méfiances des partis et des individus sont, H est vrai, encore en mouvement, mais on ne doit pas s'alarmer tant qu'on ne se livrera pas à une coterie.
La chose marche donc et pourra même s'établir. Il n'y a rien de fort dans ces vivacités qui semblent, au premier aperçu, destinées à apporter du trouble partout. Cependant les affaires et les nominations se traitent toujours avec précipitation, sans régularité, et, dans beaucoup de questions, on ne sait ce qu'on fait parce qu'on veut escobarder sur des lois existantes ou des promesses solennelles.