SUR LA CRISE MINISTÉRIELLE DU 20 NOVEMBRE
Après l'élection de M. Grégoire et l'effet qu'elle produisit, M. Dccazes et ses amis se trouvèrent dans une position fort embarrassante. Si la France avait eu la longue habitude du gouvernement représentatif; si le parti ultra-royaUste n'avait pas tenu une si grande place; si le roi n'avait pas eu à se défendre contre des influences de famille trop souvent en harmonie avec sa propre opinion; si cette élection n'avait pas troublé toutes les têtes, H n'y aurait pas eu de quoi se tant émouvoir. Au vrai, le nom de M. Grégoire était scandaleux, et il avait été élu par bravade et par insulte ; toutefois l'extrême gauche, les hbéraux révolutionnaires ne formaient pas la majorité à la Chambre;
(1) 11 fut un instant question de l'entrée de M. de Barante dans le nouveau ministère que l'on cherchait à former, c. b.
ils n'exerçaient pas sur l'opinion du pays tant d'influence qu'ils croyaient; le gouvernement aurait pu avoir contre eux plus d'appui encore que n'en a obtenu le gouvernement de Juillet. Il y avait cependant pour cela une condition indispensable : il fallait que la dynastie eût confiance au pays et lui inspirât confiance. AsSurémejit, on ne voulait pas une révolution, même on la craignait; mais le parti royaliste, mais ses réactions; mais, pour dire en un mot, l'incompatibilité de la France de l'ancien régime avec la France nouvelle, ne permettait pas une sincère espérance de s'arrêter à temps, si on se laissait dériver au courant des opinions libérales. Probablement, aussi on n'aurait pas réussi h y décider le roi, du moins d'une façon complète et sans arrière-pensée.
D'ailleurs, pour commencer, le ministère ne trouvait aucune force dans les Chambres. Il y avait des amis, et non un parti. L'extrême gauche voyait bien qu'elle devenait l'ennemi direct, contre qui allait se produire l'attaque. Une grande portion du centre gauche pensait, avec quelque raison, que ce changement de front conduisait directement à rendre l'influence et peut-être le pouvoir aux ultra-royalistes; et que la première règle en politique est de ne pas se livrer à ses ennemis. TeUe était le sentiment d'une moitié du ministère. M. Dessolles, le maréchal Saint- Cyr, M. Louis sans mettre en doute les dangers de la situation, aussi mécontents que possible de l'élection de M. Grégoire, et effrayés de l'esprit ré,volutionnaire de l'extrême gauche se sentaient plus antipathiques encore avec la droite. Ils ne niaient pas absolument que la loi des élections dût être modifiée; mais une telle besogne leur déplaisait; ils re-
fusaient de s'en charger. Aucun sentiment de devoir ne le leur imposait. Nul des trois n'avait d'ambition, ni de goût pour le pouvoir; ils n'avaient pas à espérer ces succès de tribune, qui donnent cœur aux luttes parlementaires et inspirent une confiance présomptueuse.
Les doctrinaires eux-mêmes, si peu nombreux qu'ils fussent, étaient divisés. M. Iloyer-CoUard avait depuis la formation du ministère, de l'humeur contre tout et contre tous. Aucun projet ne lui semblait bon à adopter, aucune route bonne à suivre. Il blâmait bien haut chaque opinion, se complaisait à montrer l'inanité de chaque expédient. Il détachait de M. Decazes, M. Beugnot, M. de La Boulaye et quelques autres amis des doctrinaires. De sorte que de la coterie, U ne restait guère comme auxihaires des ministres que M. de Broglie, M. Guizot, M. de Staël et moi. Pas un de nous n'était député, notre secours ne consistait qu'en conseils, en projets, en rédactions.
Le centre droit gardait rancune de la scission de l'année précédente et voulait le retour du ininistère Richelieu. Les royalistes de toute nuance, bien disciplinés par M. de Yillùle, se tenaient prêts à toute combinaison qui jetterait M. Decazes à bas.
A la Chambre des pairs chaque parti était dans la même disposition que parmi les députés. Les soixante pairs de la promotion récente n'avaient pas un seul jour fourni une masse ministérielle compacte ; chacun s'était classé selon ses amitiés ou ses opinions.
Dans cet état de choses, reformer le ministère était difficile. Notre principale idée, et en cela nous étions d'accord surtout avec M. de Serre, c'était de se présenter à la session avec un ensemble de projets de
lois et de mesures, qui, modifiant la charte en quelques articles, donneraient au gouvernement un mécanisme, un esprit plus parlementaires, et ne toucheraient à la loi des élections qu'en offrant des garanties nouvelles. Au fond, il y avait dans nos vues une inspiration libérale et aristocratique.
Ce fut alors que M. de BrogUe et M. de Staël imaginèrent les grands collèges et le double vote, M. de Serre entrait pavement dans ce projet et dans ce plan de conduite, qui allait à son genre d'esprit et à son talent. M. Decazes en discutait la valeur comme expédient, et n'y avait point goût, mais il sentait que M. de Serre devant être l'athlète dans cette grande lutte, on était contraint de lui laisser une certaine liberté. M. Guizot et moi, d'accord en tout, trouvions M. de Serre un peu trop théorique et M. Decazes trop attaché à se tirer seulement de l'embarras du moment. Nous n'avions aucun penchant pour le projet électoral de M. de Broglie. Les grands collèges et le double vote ne nous souriaient pas. Notre amendement eût été la division des électeurs en collèges d'arrondissement.
Mais pour produire et soutenir ces projets, il fallait des ministres. On chercha d'abord dansle centre gauche ; il n'y avait assurément nul espoir de recruter M. Royer- Collard. M. Decazes crut cependant à propos de s'assurer sa bienveillance, en le pressant d'entrer au ministère ou du moins d'en désigner les membres. Il y eut à ce sujet échange de paroles assez aigres. Un jour, M. Royer-CoUard dit à peu près à M. Decazes que s'H avait une liste à faire, il ne l'y mettrait pas. « Eh bien, faites-la sans moi! « repartit M. Decazes. Alors M. Royer-CoUard lui démontra qu'il n'y aurait
pas de ministère sans lui, mais persista à ne point l'accepter pour chef. On proposa à M. Mollien, à M. Daru, peut-être à quelque autre dont je ne me souviens pas; ils refusèrent pour les mêmes motifs qui déterminaient la retraite de M. DessoUes.
De plus grands efforts furent tentés pour obtenir le consentement de M. deBroglie, qui ne pouvait alléguer un manque d'adhésion au projet du ministère. Le roi le fit conjurer. Rien ne put le décider. Alors on se vit obligé de recourir au centre droit, et véritablement c'était le penchant de M. Decazes.Il souhaitait avant tout M. Pasquier. 11 lui reconnaissait du courage et du talent. Puis était autrement certain de s'entendre avec lui qu'avec M. de Serre. M. Roy était tout indiqué pour les finances. Ne sachant qui choisir pour la guerre, on songea à M. de LaTour-Maubourg à cause de sa belle réputation de vaillance et d'honorable homme. M. de Serre, désireux avant tout de rester ministre, se prêta sans nulle résistance à s'adjoindre des auxiliaires tout différents de ceux qu'il avait prévus, et dont l'accession modifiait les plans de conduite et les projets de loi naguère encore à l'étude. On arriva ainsi à la session sans que rien fût arrêté, M. Decazes ménageant les deux centres; M. Pasquier bien déterminé à ne point dériver à de nouvelles concessions à gauche; M. de Serre assez gravement malade, agité, irrésolu à la façon des hommes passionnés, dont les variations prennent un caractère de trouble et de violence.
JANVIER 1819-FÉVRTER 1820. 391
AU COMTE DECAZES
Paris, 2 décembre 1819.
Le marquis d'Arragon (1 j aura pu vous conter la physionomie de notre réunion d'hier, où l'on a commencé à se montrer les dents. Je crois cependant que les pairs, disposés à former opposition, ont entrevu qu'il n'y avait pour eux nulle espérance de majorité à la Chambre; cela les rendra plus réservés. Mais donnezvous quelques soins. Notre Chambre est trop laissée à l'abandon. Personne n'y est dans vos confidences.
Ce n'est pas nous qu'il faut réunir, mon cher ami, ce n'est pas avec nous qu'il faut se concerter. C'est avec les sénateurs. Voyez Vimar, Marbois, Chaptal, Pelet et autres. Confiez-leur ce que vous comptez faire ; communiquez-leur les projets de lois, faites-les vôtres. Ils feront ce que l'on voudra, mais il est nécessaire de le leur dire.
La commission qui doit nous présenter des candidats pour le bureau et pour l'adresse, se compose de Pelet, Brigode, Lemercier, le duc de La Yauguyon et le prince d'Eckmïihl. Voyez à ce qu'elle fasse de bonnes désignations. Il n'y a là de décidément ami que M. Pelet. Le brave duc de La Vauguyon prendra mauvaise route, si l'on n'y veille. Le prince d'Eckmiihl était assez loin d'être avec nous hier. Cependant il ne me semble pas tout à fait engagé. Peu le sont, mais dépêchez-vous.
Il m'est revenu que les ultras de la Chambre des députés devenaient décidément opposants. 11 n'y a