Pair de France, c. b
aucun fond à faire sur eux ; ils se vantent beaucoup qu'un de vos collègues, même depuis qu'il l'est, leur a fait cent avances ilLLbérales. Si cela est vrai, ne vous étonnez pas de les trouver insolents.
AU COMTE DECAZES
Paris, lundi soir 6 décembre 1819.
Je crains, cher ami, que vous ne soyez joué pour l'adresse. La partie hostile de la droite en a connaissance et sait qu'elle vous a été montrée. Deux membres de la commission se vantent beaucoup d'avoir été opposants et d'être restés en minorité. Il faut é\'idemment la faire bien plus insignifiante, à moins que d'être assuré de l'assentiment de la réunion Beausset et d'une partie de la droite . J'ai prié M, de Bastard de sonder un peu le terrain. Méfiez-vous de tout le château. En somme les ultras sont encore ce soir bien absurdes, mais non point Villèle, ni M. de Montmorency.
Vous devriez faire imprimer un extrait de la discussion du bill septennal au Parlement anglais, cela serait utile.
A MADAME ANISSON DU PERRON
Paris, lundi 6 décembre 1819.
Etes-vous trop loin de nous, chère Sophie, pour prendre un intérêt vit et impatient aux grandes affaires qui nous font ^i^Te ici dans l'anxiété ? Elles sont si graves, que même à plus de deux cents lieues,
même quanti on a l'esprit doucement bercé sous un beau climat par le bruit de la mer, on doit attendre encore avec empressement le courrier de Paris. Les journaux ne vous donnent guère que des injures et des mensonges. Pour moi, ma gazette ne vous donnera que du doute et de l'incertitude sur l'issue de la crise.
Jamais ministère n'eut un si gros combat à livrer et moins d'amis ; il est enveloppé d'une malveillance et d'un décri dont on ne peut se faire l'idée. Tout le monde a contre lui rancune ou méfiance. Cela ne tient pas aux noms propres; mettez-en d'autres, demain ce sera la môme chose. C'est l'autorité qu'on veut détruire ou injurier tant qu'on ne l'a pas absolument pour soi. A cette disposition se joint un égoïsme universel, et naïf. Chacun se ménage pour tous les lendemains qu'il prévoit. On laisse crier bien fort les journaux de son parti, mais on les désavoue et l'on a soin de dire (me, n'ayant pas une opinion faite, il faut voir. Il y a impossibilité démontrée de composer, dans les Chambres, une majorité pour un ministère quelconque. S'il y a une chance plus probable que les autres, c'est le rapprochement du cabinet avec les hommes de la droite susceptibles d'être raisonnables.
Je suis fort enveloppé dans la malveillance qui entoure le ministère ; c'est plus d'honneur que je n'en mérite ; mes Uaisons avec M. Decazes et M. de Serre, les conformités de mes opinions avec les leurs, sur beaucoup de points, ne font pas que je doive être responsable en rien de l'action, puisque je n'y participe pas ; c'est donc une injustice du public, et il y a une sorte de malchance à se voir plus compromis qu'on ne voudrait. Cependant, comme il en arrive habituelle-
ment ainsi, je n'en murmure contre personne et j'accepte une position comn)anclée.
Madame de La Briche a rouvert ses dimanches. C'est l'institution la plus solide et la plus régulière de la monarcliie. M. Mole est triste et ne tient en ce moment h aucune combinaison politique. L'espèce d'aversion personnelle qu'il a adoptée à l'égard de deux ministres, gêne sa marche. Ils ne sont pas aimés dans les Chambres, tant s'en faut ; mais tous les partis, toutes les nuances se rapprocheront d'eux dès qu'ils le croiront utile. Personne n'a imaginé de compliquer ces questions-là de répugnances personnelles. C'est ce qui rend M. Mole un peu seul.
Voilà, chère Sophie, une lettre pohtique sans rien de plus ; si elle vous ennuie je vous en lais mon compliment. Elle produit sur moi à peu près cet effet-là, car je suis jjIus lassé qu'animé.
Paris, 20 décembre 1819.
Je continue à voir peu le beau monde. De temps en temps je vais chez madame de La Briche. Mais quand je cherche le passe-temps de la conversation, ce qui ne m'est pas un besoin poignant, c'est chez les personnes qui ont avec moi plus de rapport par les souvenirs et les opinions. Madame de Broglie est de plus en plus une personne aimable. Elle est cette année entourée d'une bienveillance générale. La rupture de son mari avec les libéraux a réconcilié les salons avec Albertine et lui. Je vais, aussi quand je puis, à l'Abbaye, voir cette pauvre madame Récamier qui a bien de l'ennui, du "side et du malheur de position. Elle supporte tout cela avec noblesse et sim-
plicité, mais elle le sait bien. Voici votre amie madame de Castellane (1) revenue et cela me fera une petite causerie de plus. Je ne l'ai encore qu'aperçue. Ajouterai-je un peu de politique à mes nouvelles de société ? Les premiers écueils sont franchis. Le ministère a échappé aux dangers que lui faisait courir la discussion de l'adresse. Mais ce n'est nullement une garantie pour le succès de ses vastes projets. Le seul règne aujourd'hui, est celui des journaux, ils sont méprisés, déplaisants, mais ils ont une sorte d'autorité malfaisante, qui est encore la plus grande au milieu de la chute de toutes les autres. Devant cette impuissance et cette lassitude, tous les partis soupirent plus ou moins haut pour le despotisme ; les hbéraux se sont mis à reprendre la rehgion de leur empereur, ils sont dans leur légitimité, d'une façon bouffonne, et ont l'air des juifs qui attendent le Messie. Les autres ont aussi un grand penchant pour sortir de là par la force, plutôt que par la discussion. Enfin chacun étant faible, voudrait avoir un bon maître, bien fort, qui a\irait soin de ses fidèles sujets, et se chargerait de les mener.