‹ Souvenirs;Chapitre 46 sur 49 · D U M A R Q U I S DE M U N · texte numérisé non relu

D U M A R Q U I S DE M U N

Melun, 18 août 1821.

J'ai lu votre dernier volume de Schiller avec bien de l'intérêt. Votre vie partagée entre la littérature et les devoirs réunis de deux paternités, doit avoir de la douceur. Peut-être ne pensez-vous plus aux chances de nos débats intérieurs, non pas tels qu'ils sont pour l'instant où chacun se repose après le combat, mais tels qu'en suite de cette halte poUtique, les partis doivent se reprendre. Voyez-vous bien où le gouvernement trouvera ses forces, devant rimpossibihté assez invraisemblable de recourir après les unes et le peu d'empressement à en rallier d'autres? Cette chevaleresque entreprise est un peu fantastique dans un système représentatif où il ne suffit pas de le croire, comme Bayard, sans peur et sans reproche pour en imposer seul à l'orage. Le temps est passé de ces hommes gigantesques, seuls contre des armées; il faut s'en former une à tout prix, et je ne vois ici d'autre combinaison possible que celle des centres réunis pour se présenter avec avantage à la session prochaine. Mais on hésitera, mais de petits ressentiments, de petites considérations arrêteront les démarches utiles, on abordera le choc avec mollesse, et Ton sera forcé de céder le terrain; ce qui sera toujours fâcheux; car quel que soit celui qui l'occupera, je ne prévois pas que la chose publique puisse y gagner.

Vous voyez que je suis plus que jamais pénétré de rutiUté des centres où finit par se trouver toujours le salut des gouvernements représentatifs. Je serais

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tenté aujourd'hui de parodier le chevalier d'Assas, et de crier : « A moi les A'entres, voilà les ennemis! » dussent les plaisants se moquer de l'élégance de mon panache qui, j'en comaens, prête moins à la poésie que celui de Henri IV.

A MADAME ANISSON DU PERRO.X

Benais, 30 août 1821.

Puisque vous avez lu les Soirées de Saint-Pétersboio'g, vous essayerez du moins la Vie de Schiller, qui est gorgée de métaphysique, et que je peux bien n'avoir pas réussi à rendre toujours très claire. Mais il est difficile d'écrire sur la httérature allemande sans dire en quoi elle consiste. C'était une nécessité du sujet, et je l'ai subie sans répugnance, car j'ai assez de goût pour les principes des choses et ne suis point doctrinaire pour rien. Il est probable que lorsque cette besogne va être définitivement revue, corrigée et ache- A'ée, je me mettrai à mon écrit Sur V Administration des communes. Naturellement, les questions poUtiques du moment y seront amenées, et mes appréciations pourrontbien ne pas être conformes aux opinions, ou pour mieux dire aux conservations dont vous êtes en"sdronnée. Toutefois je compte ne pas toucher aux personnes et rester enfermé dans l'examen de la situation actuelle de la France. Je me suis aussi donné la tâche de traduire une tragédie de Shakespeare (1). C'est une lutte que je me proposais depuis longtemps

(1) La tragédie d'Hamlet. Cette traduction a paru dans les Chefs-d'œuvre des théâtres étrangers, c. b.

et OÙ je n'espère pas réussir. Schiller est un liomme de notre temps ; ses idées ont à peu près le môme cours que les nôtres; il parle, sauf la différence de ridiome, le même langage que nous. Shakespeare appartient à une autre civilisation. La langue dont Q se sert n'a pas son équivalent dans les langues d'aujourd'hui. Savez-vous que je vous admire de hre couramment tout cela dans l'original?

J'ai lu les Mémoires de Vahbé Morellet ; c"est un brave homme plein de candeur, qui a fait bien honnêtement son métier de Uttérateur, mais qui certes n'avait ni imagination ni sensibihté. Les Mémoires sont toujours de la nature vivante et je n'en connais aucuns qui ne soient agréables à hre; et quand ce ne serait qu'un commérage rebattu sur ce qu'on sait, ce commérage-là vaut encore mieux que celui dans lequel on passe sa vie.

DE M. DE REMUSAT

Paris, jeudi 30 août 1821.

Vous recevrez en même temps que cette lettre, une petite brochure qui ne vous fera peut-être aucun plaisir. C'est le Démélrius de Schiller. Je l'ai découvert chez un hbraire, et j'ai cru de notre devoir, à Ladvocat et à moi, de troubler la tranquilhté de votre conscience sur le compte de cet enfant posthume que, sans nul doute, vous croyiez tout à fait mort. Vous verrez mieux que moi, si sa naissance est bien légitime. Cette pièce ne se trouA^e pas dans votre édition, à ce qu'il parait, elle n'est pas non plus dans la mienne, quoiqu'elle soit annoncée dans sa préface. La brochure

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que je vous envoie semble cependant détachée d'une édition complète : vous en ferez ce que vous voudrez mais je pense que vous ne pouvez refuser à iJéinétrius ce que vous avez fait pour Warbek.

Je suis bien aise que ma lettre vous ait excité à agrandir un peu votre notice. Quoi que vous en disiez, vous en savez plus qu'il n'en faut sur les arts pour changer tout à fait l'état de la question entre le romantique et le classique. Si vous vouliez seulement mettre dans votre notice les reliefs de deux ou trois de vos conversations sur le théâtre, il y aurait de quoi faire disputer sans fin les classes et les académies. J'ai lu, il y a quelques jours, le Philippe II, de Chénier que je ne connaissais point. Il y a très certainement de grandes beautés et de beaux vers, mais il est curieux de voir comment il s'est servi de Don Carlos de Schiller, comment ii a régularisé, abrégé, repoli toutes ces idées bizarres et exagérées, comment il s'est cru obligé d'ajouter un dénouement tout entier. Je voudrais que vous eussiez cette pièce sous les yeux, car c'est un excellent terme de comparaison entre les deux genres.

Il y a peu de nouvelles; on dit beaucoup ici que le duc de Welhngton est venu pour demander alhance et secours contre la Russie ; je ne le crois point ; mais, dans tous les cas, il parait que M. Decazes va retourner à Londres. On assure que l'empereur Alexandre a grande répugnance à la guerre de Turquie et qu'il ne s'y décidera que forcé par l'esprit public, qui lui a déjà fait sacriiier une fois ses affections. Ce qui est certain, c'est qu'on est parvenu à lui persuader que toute distraction du côté de l'Asie compromettrait toutes les légitimités d'Occident, et que la Sain tell. 34

Alliance avait besoin que ses neuf cent mille soldats fussent toujours à sa disposition. En attendant, la révolution xa. grand train en Portugal et au Brésil.

Notre intérieur est fort paisible. L'indifférence et l'ennui sont les principaux caractères de notre esprit public. Les ultras toutefois continuent d'être aigres et injurieux. Le ministère leur fait cependant mille cajoleries. J'ai quelque raison de croire que les instructions ministérielles pour les élections seront les mêmes que l'année dernière. Telle n'est pas cependant la conversation de M, Pasquier, mais M. de Richelieu le veut, et comme Acliille quoique seul pour elle, etc. L'événement le plus remarquable de cette dernière semaine est la distribution des prix; elle a fait grand'peur; cette jeunesse s'est montrée très \'ive et très au fait des affaires, au point que l'entrée de M. Siméon a été accueillie par des bravos et celle de M, de Richelieu par des chut. Les murmures contre l'abbé NicoUe (1) ont été très Aiolents et les applaudissements au nom de Camille Jordan ont duré dix minutes. Cet hommage-là vaut bien toutes les oraisons funèbres, même de Bossuet.

A MADAME DE BARANTE (2

Paris, 16 septembre 1821.

On ne s'occupe pas encore beaucoup de nouvelles pohtiques, ou, pour parler plus exactement, il n'y a pas de nouvelles. On dit que la partie du ministère qui

(1) Recteur de T Académie de Paris, c. b.

(2) Madame de Barante était restée à Benais. c. b.

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îi un peu de bon sens et d'expérience est loin d'avoir une influence complète sur M. de Richelieu; mais, d'un autre côté, il n'a nulle en\'ie de la chasser. En tout, chacun de ceux qui se mêlent des affaires veut des choses impossibles, mais comme personne ne les veut bien fort, on n'a pas grand'peur.

Barante, 24 septembre 1821.

Je commence à me sentir en train de mon travail Sur les Communes, c'est dommage que je sois condamné à tant de dérangements, d'allées et venues; si j'avais six semaines devant moi, je me mettrais à l'ouvrage avec plaisir. Plus je vais, plus je me persuade que j'aurai le goût et le besoin de m'occuper. La vie littéraire me tient compagnie à un point que j'étais loin de prévoir. Peut-être les affaires auxquelles je me suis consacré durant quinze ans avec conscience et en les faisant bien, m'ont-elles détourné dune A'ocation qui m'eût été plus douce et où j'aurais eu quelques succès! mais on ne répare jamais la perte des quinze années les plus fortes de la vie, et rien ne remplace ce qu'on eût appris pendant ce temps-là.

Barante, samedi 28 septembre 1821.

Je suis toujours assez en train d'écrire, mais indécis sur la publication. Je ne manque point de courage, mais je n'aimerais pas à troubler mon repos ni à me faire des ennemis absolument en pure perte. Or, j'ai dans le style une certaine amertume qui est sujette à blesser, et je n'en ai pas en\'ie.

On peut aussi diminuer sa position et se faire clas-

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ser parmi les gens qui écrivent et non plus dans les hommes d'affaires. Enfin, je vais toujours continuer et je consulterai les circonstances pour savoir ce que j'en ferai.

liaranle, 30 septembre 1821.

Votre tante (1) m'écrit de fort bons conseils. Il lui paraîtrait tout simple que jamais ni une pensée ni une parole de blâme contre les ministres ne me vint à l'esprit ou dans la conversation, lorsque le fond de ma situation est précisément de ne pas approuver ce ce qu'ils font. Je lui ai répondu que je n'avais ni aigreur ni hostilité contre ceux des ministres qui étaient de mes amis. J'aime si peu la guerre que tout en continuant d'écrire, et je crois d'une manière qui aurait de l'effet, je n'ai nulle ardeur à publier. L'indifférence générale me gagne ou plutôt m'a gagné depuis longtemps, et je ne veux pas que mes pages soient plus vives que moi. Quant aux ménagements, je n'en dois qu'aux personnes, mais nullement à leur poUtique, et à cet égard mes relations avec un ou deux membres du ministère n'influent pas plus sur moi, que je n'influe sur eux.

Mes amis m'écrivent des ra^•issements sur la Vie de Schiller, mais comme elle est précisément à l'adresse de ces amis-là, ce n'est pas chose surprenante. Il faudra voir ce qu'on en pensera ailleurs. J'ai dit en partant qu'on eût soin de vous l'envoyer, vous voudrez peutêtre la reUre, et d'ailleurs /es Brigands ont del'intérêt. Je travaille un peu à bâtons rompus. Ecrire est

(1) Madame de La Briclie. c. b.

une besogne trop absorbante ; on n'a plus assez d'attention pour lire et pour s'instruire; et comme la tête se lasse, il s'ensuit qu'on ne fait pas grand'chose. Cependant je me trouve bien ici, surtout pour l'œuvre dont je m'occupe, parce que je suis au milieu de mes livres et que je puis les consulter à tout moment. Je ne me serais jamais tiré de là à Benais.

Ambert, 1" octobre 1821.

Je vous écris d'une petite ville où je n'étais jamais venu et où j'arrivai hier soir, après une journée de chemins horribles; mais le pays est en général charmant. On suit les bords de la Dore à travers les montagnes, elle fait des courbes au milieu des bois, des prairies et des rochers, qui forment à chaque instant des paysages très pittoresques. Par malheur, j'avais un compagnon fort ennuyeux qui ne me laissait pas rêver à mon aise.

Je vais passer au moins deux jours ici. Les ultralibéraux assurent qu'ils y sont en grande force et qu'ils feront l'élection. Si les autres étaient raisonnables, ils pourraient réussir à obtenir un bon choix, mais il n'y a pas moyen de s'entendre avec eux. Je suis, ou plutôt je semble être beaucoup trop entouré des uns qui me répugnent, et j'ai peu de relations avec les autres qui valent mieux, mais n'ont pas le sens commun et sont d'une intolérance insupportable. Je fais donc pauvre figure dans toute cette élection campagnarde.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Paris, 3 octobre 1821.

J'ai le besoin de vous écrire tout de suite, mon cher Prosper, après avoir lu votre Notice. Il est impossible d'avoir un plus grand plaisir : cela est plein d'âme et d'esprit, cela m'a retransportéc dans tout le cercle d'idées où nous vivions autrefois, et tout en ayant beaucoup d'analogie avec V Allemagne, cela est cependant tout à fait neuf; ce sont de nouveaux motifs pour les mêmes impressions. Il m'a semblé entendre une conA'ersation entre ma mère et vous. Cela maintient l'âme dans une sphère pure et idéale. Vous m'avez fait aussi beaucoup aimer Schiller, tout en ayant r>eu d'anecdotes particulières, vous donnez très bien l'idée de son caractère, surtout de cette réunion qui ne se trouve que chez les êtres doués de génie, d'une imagination désordonnée, avec une âme très pure qui plane au-dessus de ses propres erreurs. C'est une belle chose aussi que cette marche constante vers le bien, de cette âme qui non seulement se perfectioime, mais se puriûe encore et retrouve une innocence qui tient à l'étendue de ses pensées et au regret de ses fautes. Auguste trouve qu'il y a du rapport avec la Notice de madame Necker et cela ne m'étonne pas. Je n'y trouve point d'obscurité dans le style et aucun des défauts doctrinaires. Je ne sais si le public, si accoutumé à appeler obscur tout ce qui Aient de notre côté en accusera ceci, mais cela me paraîtrait très injuste. La question du classique et du romantique est présentée de la façon la plus ingénieuse et la plus évidente. Victor Va lue comme moi en trois heures

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et en a été enchanté. Je devrais peut-être attendre de savoir les diverses impressions pour vous les raconter, mais le monde est si dispersé que je serais plusieurs jours ayant de les savoir; j'aime mieux vous écrire plus tard pour vous les dire. Nous avons le temps de penser à la littérature, car l'apathie politique est complète; on ne s'informe de rien, ni des élections ni du ministère; jamais je n'ai vu Paris si endormi. Au milieu de tout cola il y a une prospérité matérielle immense et une tranquillité personnelle que nos libéraux déplorent. Cependant personne ne sait gré de ce bonheur au gouvernement, et en effet il n'y est pour rien que pour le laisser être, aussi le payet-on par une indifférence complète.

M. Guizot revient des départements, très content, je ne sais pas trop de quoi; il dit que les hbéraux sont très raisonnables ; ils n'ont rien de mieux à faire pour l'instant et que les doctrinaires dominent partout. Il pourrait bien y avoir un résultat heureux de cette affaire-ci, c'est que tous les absurdes du côté gauche se décourageassent et que la voix de la raison se fit entendre. Quand on ne peut pas réussir, le moins ennuyeux est encore d'avoir raison et quelques-uns y prennent goût. Benjamin Constant du moins annonce ce désir.

Quant aux Grecs, nous prenons leurs maux en patience, la paix ne sera point troublée, l'empereur Alexandre les sacrifie généreusement au repos de l'Europe, comme M. de Serre a sacrifié tous ses amis au repos de la France. Il n'y a eu que ce pauvre M. de Donald qui s'est aventuré tout seul et auquel tout son parti jette la pierre pour avoir dit que la légitimité c'était la raison. Ce que c'est que d'aller s'enfouir en

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province! Il a fait cet article tout seul, sans consulter personne. Le ministère a deux ailes, droite et gauche, ce qui ne le fait pas voler plus haut. L'aile droite que M. de Serre commande veut la rentrée de M. de Yillèle, mais on n'y croit pas; on croit qu'ils feront des lois pour le côté droit et garderont les places pour eux. C'est si bon marché de payer en principes, mais les ultras n'en sont pas contents. On parle de quinquennahté, d'avoir deux sessions de suite pour rétablir l'année financière, mais en vérité on ne dit rien, car personne n'a l'air de s'en soucier.

Quand viendrez-vous? Ce sera une grande joie que de retrouver cet esprit aimable et animé au miUeu de cette apathie générale. Adieu, cher Prosper, mille choses à A^otre aimable femme et mille amitiés à vous. Je n'ai pas besoin de vous dire combien j'ai été touchée de ce passage si profondément intime sur ma mère; il me semble en effet que vous avez dû bien penser à elle en écrivant cela.

Je rouvre ma lettre pour vous dire une opinion qui vaut mieux que la mienne, celle de M. Guizol; il est dans le ravissement de votre notice ; il dit que c'estle plus spirituel et le meilleur mélange de métaphj'sique, de pohtique et de la httérature qu'il puisse y avoir; c'est de la httérature comme il en faut faire à présent (vous savez sa manière de s'exprimer), il vous loue avec tout le tranchant doctrinaire.

Adieu encore, il admire comme moi cette marche si bien marquée du perfectionnement de SchUler, et trouve aussi des rapports avec la Notice de madame Necker.

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A MADAME DE BARANTE

Barante, jeudi soir 4 octobre 1821.

Je suis parti d'Âmbert sans attendre le résultat et tout de suite après avoir voté. Je crois pourtant qu'il sera tel que je le souhaite, c'est-à-dire qu'aulieu d'avoir l'homme qui a la réputation la plus révolutionnaire de tout le pays, on aura un fort brave homme du centre gauche. Assurément, sans moi la chose eût tourné d'autre sorte, et cependant je ne me suis mêlé d'aucune cabale; je n'ai été hostile envers personne; mais j'ai dit hautement mon vote et donné de bons conseils tout autour de moi. Je saurai demain soir seulement si, en effet, j'ai réussi.

Pour moi, je vais reprendre pour trois ou quatre jours ma solitude et mon traA-ail, avant la réunion du grand collège à Clermont. Je comptais aller faire une ou deux visites à quelques Heues d'ici, mais la paresse me prend.

A MADAME AXIS S ON DU PERRON

Barante, 6 octobre 1821.

Me voici, chère Sophie, dans notre demeure, qui n'est plus que mienne. De tous ceux qui l'ont habitée dans leur enfance et qui en aiment les souvenirs, il n'y a que moi qui aie été appelé à y être fidèle. Probablement même j'y recommencerai l'espèce d'existence qui a été longtemps celle de mes parents. J'y vivrai avec mes enfants, en m'occupant d'eux et ils n'en vaudront pas plus mal. Cette idée m'est vraiment

assez douce, mon imagination ne s'effraye point de ce repos et de cette solitude. J'ai joui, sans beaucoup de plaisir, de la plupart des choses qu'on désire, de sorte que j'ai pu les quitter sans vifs regrets. Gésarine est de caractère à ne pas s'effrayer plus que moi de ce changement. Ainsi, nous attendrons fort bien les événements avec indépendance et dignité.

A MADAME DE BARANTE

Clerniont, 12 octobre 1821.

Comme je le prévoyais, nous avons été battus dès le premier jour et les ultras ont réussi à élire tout ce qu'ils ont de plus ^dolent et de plus insensé. Ceux qui parmi eux ont un peu de jugement sont, ce me semble, confus eux-mêmes de ce succès. Car nous autres nous consentions à nommer des leurs, pourvu qu'ils fussent un peu modérés.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Angervilliers (1), 14 octobre 1821.

Le Moniteur vous aura mieux répondu que moi, cher Prosper, et j'espère que nous allons vous voir arriver : ce sera une vive joie. Les ministres sont affligés des élections et qui plus est étonnés, ce qui me parait bien bête. Gela nous semble devoir chasser l'aile gauche, et la pairie de M. Pasquier est peut-être

(1) Château du marquis de Catellan, pair de France, situé dans le département de Seine-et-Oise. c. b.

un prélude. Du reste la tranquillité est la même, le côté gauche est abattu et ne s aperçoit pas, je ne sais si la session le réveillera. On croit de nouveau à la guerre, mais pas avant le printemps; cependant nous envoyons xM. de La Tour-Maubourg complimenter le Grand Turc et peut-être se faire pendre, les négociants français en Turquie demandent un ambassadeur, regardant cela comme une garantie. Il y a des personnages considérables qui expriment hautement leur intérêt pour les Turcs et qui disent que depuis François I" la politique française a été de soutenir le Turc, mais il est vrai qu'en revanche il pouvait faire brûler des hérétiques, plaisir qui nous est refusé pour l'instant.

Je ne peux vous donner que des opinions dispersées sur la Vie de Schiller, car Paris est trop désert pour avoir une opinion générale. M. Villemain en est très satisfait tout en protestant sur ce qu'il est absurde d'espérer que nous ayons jamais une autre Httérature que celle de Louis XIV, parce que nous sommes en décadence et que nous ressemblons à l'empire romain. M. de Rémusat en est enchanté, il dit que c'est impartial comme votre esprit et en a tout le charme ; mais c'est une opinion doctrinaire, cela ne compte pas, il faut bien qu'ils s'admirent mutuellement. Le duc de Laval, qui n'est pas doctrinaire, en a été très frappé, et, s'il ne l'a pas compris, c'est à son insu, il ne s'en doute pas. Cependant, d'un autre côté, on dit que cela déplait aux ultras ; cela est bien possible, cependant je crois que ceux qui ont le goût de l'esprit s'y plaisent et que c'est plutôt dans la petite société où la médiocrité est à la mode, que cela sera traité d'allemand et d'obscur. Il m'en est revenu quelque chose,

o4) SOUVENIRS DU BARON DE BAUANTE.

mais je suppose que cela vous est fort indifrérent.

Je ne vous ai pas parlé de la santé de Victor, c'est que, sans en être inquiète, je n'en suis pas très contente. Il a été très bien à Cauterets, mais depuis son retour il a eu souvent de l'oppression. On me dit que c'est de lasthme, et alors tous k-s amis trouvent qu'il faut prendre son parti de toul ce qui ne menace pas la vie, et vous traitent de déraisonnable si l'on s'attriste d'un état pénible, incurable, et peut-être progressif, cependant j'ai cette déraison-là beaucoup; mais j'aime mieux n'en pas parler et surtout n'en pas écrire, car cela ne fait que du mal : pour moi, je suis fort bien.

Je suis depuis hier à Angervilliers à voir le spectacle d'une personne que l'ennui dévore avec une effrayante vivacité. Je compatis plus que d'autres à ce mal-là, mais c'est une réunion bizarre qu'une personne qui a besoin des choses frivoles pour apaiser le trouble d'une nature si profondément malheureuse. Mais chacun est bizarre par le côté de ses torts ou de ses chagrins, aussi c'est celui-là qu'il faut cacher.

Adieu, cher Prosper. je me réjouis bien de votre arrivée, vous dont l'amitié donne tant de plaisirs.

A .MADAME ANISSON DU PERRON

Clermont, 17 octobre 1821.

Je suis allé l'autre jour à Sarlieve chez les Castellane. Madame de Castellane et moi nous nous sommes fait grande fête l'un à l'autre. Après un an d'absence de Paris, elle avait soif de tout le train de comme-

rage, et la conversation a été sans fm pendant une demi-journée. Si grandes ont été les confidences et les préférences que j'ai peur que nous n'ayons rendu tout à fait fol M. de Montlosier qui était là en établissement et la pourchassait de ses lourdes et vieilles galanteries. Il nous en est parti de colère, car je ne sais rien de si impétueux que ses poursuites. Il est vrai qu'il lui a pris une autre passion, c'est la musique. Il improvise pendant la moitié du jour devant un piano, dont il ne connaît pas une note; mais en se livrant encore pendant cinq à six ans à cette inspiration, il compte surpasser toute musique connue. Gela, joint à l'agriculture et à une politique furibonde qu'il a imaginée depuis l'hiver dernier, et à laquelle cependant il tient moins qu'au reste, fait un composé qui, pour cette fois, est au delà du bizarre.

Je ne sais comment se passera cet hiver. On ne peut se figurer à quel point les opinions sont exaspérées et combien on s'exècre. Gela a fait d'éclatants progrès depuis l'an dernier. Il semblerait donc qu'on vase déchirer, point du tout; chacun reste tranquille et Abaque à ses affaires, en attendant que quelque événement imprévu vienne lui apporter la satisfaction qu'il souhaite, sans qu'il ait de risques à courir. La Chambre sera-t-elle la représentation de ces haines furieuses ou de ces égoïsmes apathiques?

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