‹ Souvenirs;Chapitre 45 sur 49 · AU VICOMTE DE IIOUDETOT · texte numérisé non relu

AU VICOMTE DE IIOUDETOT

Benais, 13 août 1821.

Il est bien possible que je n'aie pas encore fini ma préface quand vous arriverez. Ce que j'écris me déplaît et je trouve ridicule cette manière où je retombe autant et plus que tout le monde, de faire des dissertations à perte de Aaie sur le moindre détail, et de remonter à l'origine et à la nature des choses pour expliquer la plus petite circonstance. Il vaudrait bien mieux raconter en une dizaine de pages la vie de ScMUer, et en finir par là. Mais on ne veut pas, on ne sait pas faire un Livre, et l'on dépense ses idées en notices, en brochures, en articles de journaux, et puis on se déplaît à soi-même et cola ne sert de rien.

DE M. DE RÉMUSAT

Paris, jeudi 16 août 1821.

Vous êtes un aimable correspondant, car vous êtes exact. G"est pour mettre moi-même à profit cette exactitude que je vous écris, car je n'ai rien à vous dire. Je suis seul à Paris. Je ne sais rien : il n'y a plus ni Chambres ni salons, par conséquent point de nouvelles. Je n'ai guère dans la tête que les épreuves dont me poursuit le zèle de votre imprimeur et tout ce que je peux vous en dire, c'est que cette Conjuration de Fiesque est un ouvrage bien faux et bien outré, mais bien spirituel, et qu'en général, les Français, quoiqu'ils s'en piquent, n'ont point égalé Schiller pour le genre épigrammatique. C'est, du reste,

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un bien mauvais genre, bien stérile, bien digne de gens blasés, et pour cela, peut-être, à l'usage de notre siècle. Je ne serais pas fort étonné que Fiesque réussi l en France comme drame irrégulier : je crois pourtant que j'aime mieux Pinlo. Puisque je pense à Lemercier, je vous dirai qu'il vient de donner, avec un succès médiocre, une tragédie (1) où sont cependant les plus grandes beautés que j'aie jamais remarquées dans ses ouvrages. Je ne sais ce qui manque à cet homme, il a de belles parties de talent. Dans ce dernier ouvrage, par exemple, il y a, contre son ordinaire, et contre l'usage du temps, de la naïveté; oùl'a-t-il prise? c'est la première fois. La religion aussi y est presque toujours bien admise, elle y est dévote et point philosophique.

Vous parlerez de tout cela dans votre notice sur laquelle je vous avertis que je compte beaucoup. On n'a point écrit, sans préjugé novateur ou routinier sur la tragédie. Madame de Staël n'a jamais conçu de la poésie, comme de tous les autres arts, que ce qu'elle a de moral, et cependant il y a autre chose. La vérité reste encore à dire sur tout cela ; et assurément elle n'est point dans les lettres sur don Carlos. Quant au défaut dont vous parlez, celui de traiter de tout à propos de tout, c'est celui du siècle. C'est à la fois le défaut et la supériorité de la métaphysique. Or nous sommes tous, par le temps qui court, un peu métaphysiciens. Une des causes de cela, ou peut-être, un des effets, c'est l'esprit de conversation : la rapidité et l'universahté sont ses caractères, aussi voyez- vous que les ouvrages ne sont spéciaux et dogmatiques que

(1) Louis IX en Egypte, c. b.

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là où. il y a des controverses, et non ce que nous appelons des conversations. Plus les hommes se mêlent et s'entretiennent, plus les genres se confondent et les dées se généralisent. Témoins l'Institut, où l'esprit du siècle a forcé de réunir toutes les académies, et le gouvernement représentatif, où l'on fait délibérer en commun des négociants, des procureurs et des marquis.

Vous avez, du reste, répondu à ma disposition, en me conseillant de faire un ouvrage des notes que vous avez vues. J'ai le projet de remanier tout cela, et d'en tirer, avec le temps un traité qui sera dogmatique, je m'en flatte. Je l'appellerais Théorie du -pouvoir, si M. de Bonald ne m'avait point volé ce titre; mais je ne veux point que mon livre ne soit que spirituel (passez-moi cette vanité), aussi suis -je obligé d'y penser et de lire tout ce qu'on a écrit, car il faut bien savoir l'histoire des questions pour les résoudre.

J'aurais bien à répondre à ce que vous me dites de Bonaparte, il a rétabli l'ordre, soit; c'est-à-dire qu'il s'est mis à la tête de la tendance qu'il a trouvée dans la société . Elle se serait réordonnée d'elle-même, parce qu'elle en avait besoin ; cela eût pris un peu plus de temps, mais cela nous aurait épargné les conquêtes, les invasions et tout ce qui s'ensuit. Ce que Bonaparte a relevé se serait rétabli de lui-même, comme ce que Voltaire a renversé serait tombé sans lui. Nos gens d'ici, qui ne sont ni Voltaire ni Bonaparte, ne songent ni à renverser ni à rétablir. Ils voudraient bien n'être pas brouillés avec Bérénice; ils font tout ce qu'ils peuvent pour cela. Je doute qu'ils y réussissent. Croyez-moi, les ultras ne seront plus ministériels : vous me répondrez que les ministres se

feront ultras; à, cela je vous dirai que oui. Il n'y a cependant que M. de Richelieu et M. Laine qui le soient. Les autres, y compris M. de Serre, prétendent tenir la ligne mitoyenne. Ce que je puis vous affirmer, c'est que M. Pasquier ne demande pas mieux que de trouver une occasion favorable pour sortir du ministère. M. Decazes est parti dïci après avoir mis l'univers entier dans la confidence de ses espérances. Je crois qu'il n'y a point gagné. On parle d'une promotion de pairs pour la Saint-Louis. Il court aussi un bruit de M. Laine, ministre de l'intérieur; il est vrai qu'il en a été question, mais, je crois, on n'y pense plus.

La grande popularité du moment, c'est M. Roy — la rente à 89 francs ou peu s'en faut ! un emprunt à 83,55! C'est admirable!

Vous concevez bien que tout le monde est persuadé ici que la reine Caroline est morte parle poison, ou, comme cela s'appelle, d'un cancer héréditaire. 11 est bien badaud le siècle des lumières !

J'ai parlé de vous à M. Royer-Collard. Il se porte assez bien, il me prise beaucoup, et il est parti pour le Blésois, où il va toucher une succession.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Cauterets, 16 août 1821.

J'ai bien regretté aussi, cher Prosper, de ne vous avoir pas vu en passant à Tours. Si j'avais su plus tôt que cela pourrait s'arranger, je n'y aurais pas manqué, car vous savez bien le plaisir que j'aurais eu à vous voir. Ce voyage ne m'a fait aucun mal et les eaux

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font, grâce à Dieu, un grand bien à Victor. Nous avons ici beaucoup de monde, mais on n'est pas réuni. En fait d'esprit, nous avons M. de Panât et M. Yillemain, M. de Panât est moins ultra, moins amusant que je ne m'y attendais. M. Villemain a tourné la tête au duc de Laval (1) qui a passé ici dix jours; il n'en revenait pas qu'un roturier pût être si aimable et il le lui faisait entendre avec une charmante naïveté, car il ne se doute pas qu"un grand seigneur ne soit pas ce qu'il était il y a trente ans. Il ne s'est pas aperçu de deux choses, de la révolution qui s'est faite et des cinquante ans qui lui sont arrivés. Du reste il est fort aimable de manières, et quand on vit entre doctrinaires (dont je vous excepte pour ce point) on n'est pas lâché de se reposer de temps en temps dans une politesse très douce. Ce sont des mollesses qu'il ne faut pas s'accorder longtemps de peur de s'affaiblir, mais en passant cela fait bien. Vous n'êtes pas compris dans ce reproche, car vous êtes bien doux, vous, vous n'êtes que colère, et ce péché, j'espère, quoi qu'on dise, qu'il n'est pas mortel. Cet excellent duc de Laval convient pourtant de très bonne foi qu'il n'y a rien à faire pour la contre-révolution en Espagne, et que l'unanimité y est grande; il a l'air très convaincu de cela, et comme cela ne luiplait pas, il faut le croire. Du reste, il est parti, subitement rappelé par ses amis, et comptant, à ce que nous croyons, sur l'ambassade d'Angleterre; mais il sera désappointé, car M. Decazes écrit ici qu'il va laisser sa femme aux Gibeaux pour y ' aller lui-même en mission extraordinaire. Cette lettre, adressée à un excellent homme du centre, finit par

(1) A celle éjDoque, ambassadeur en Espagne, c. u.

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dire : « J'ai pris congé du roi, il a été adorable comme à son ordinaire. »

M. de Panât prêche la force des ultras avec assez d'esprit; toutes ses observations en dinant, lui ont prouvé cela : il est vrai qu'il le désire, mais il parle beaucoup du nombre et du fanatisme des petits séminaires. Du reste, il est venu aux eaux pour causer et pour manger, tandis qu'il n'y a de bon ici que de boire et de se promener; aussi je ne le crois pas très content. Nos autres convives sont le général Tromelin, qui m'a chargé de vous dire mille choses et que j'ai trouvé bon enfant et naturel, ce qui est bien rare et bien précieux pour vivre en commun; M. d'Arragon, que nous appelons notre oncle à tous, parce qu'il a l'air d'Ariste dans les pièces de Molière. Il est plutôt content du changement de ministère et prêche l'inébranlable fermeté de M. de Richelieu; MM, de Sèze, père et fils, qui sont très gracieux pour nous quand nous nous rencontrons. Il y a ensuite des ultras de province que nous "ne Aboyons point. M. de Castelbajac est à Saint-Sauveur ; tout cela (à ce qu'on dit) se remue beaucoup pour les élections et est fort mécontent. Victor ne croit pas à la durée de la brouillerie et en effet on ne se ligure pas l'espèce de gouvernement qu'ils veulent faire sans s'appuyer sur personne.

Voilà la reine d'Angleterre morte. Va-t-on nous faire aussi du pathétique là-dessus? Nos officiers à demi-solde ici disent qu'elle est empoisonnée ainsi que Bonaparte ! Nous avons ici plusieurs officiers, entre autres le colonel Simon Lorière, beau, jeune et patriote, mêlant la galanterie au libéralisme, ce qui devrait être interdit, car notre parti, si tant est

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que ce soit le nôtre, n'est bien que dans le grave. Je ne vous dis rien de madame de Saint-Aulaire, qui est très jolie, très douce et très aimable. EUe'et madame de Grammont sont les deux seules femmes que je voie ici.

Adieu, cher Prosper, je voudrais bien savoir quelque chose qui vous amusât; faute de mieux je vous dis que je vous aime beaucoup.

Cauterets, ce 18 août 1821.

Je ^•iens de voir M. de Lascours qui arrive, il dit que les instructions des ministres aux préfets sont pleines de protestations sur ce que rien n'est changé, qu'ils ne sont point brouillés avec le côté droit, que'^la cause de la démission des deux ministres a été tout à fait particulière et p.ccidentelle, qu'ils sont toujours ce même ministère qui a détruit la loi du 5 février ; enfin ils meurent de peur du courage qu'ils ont eu, ce qiii confirme la croyance de Victor que les ultras'reviendront en char de triomphe au commencement de la session. Guizot a été reçu comme un pape à Nimes c'est-à-dire par les protestants; il a été fêté, fètél aussi m'écrit-il une lettre d'une métaphysique joyeuse. De Genève on me dit qu'on ne croit point à la guerre. Voilà toutes mes nouvelles. Ah! ces malheureux Grecs, il faut que je fasse réparation à M. de Panât : il a été indigne depuis deux jours, dénigrant tout ce qui est bien et bon en personnes et en choses: cela me fait plaisir pour notre cause de voir Tinstinct d'immoranté qui la lui fait haïr. Il a Thydrophobie du bien : Dieu veuille avoir son àme pourtant, car il faut être charitable.

;i26 SOUVENIRS DU BARON DE BAHANTE.

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