‹ Souvenirs;Chapitre 49 sur 49 · FIN DU TOME DEUXIEME · texte numérisé non relu

FIN DU TOME DEUXIEME

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Je ne crois pas avoir rencontré un homme plus avili que M. de Bourrienne. Sa seule pensée était de se procurer de l'argent par tous les moyens. Il en a eu plus d'une fois beaucoup, et U fallait qu'il fût trop chimérique dans sa cupidité ou qu'il eût l'esprit faux dans les affaires pour avoir été si souvent ruiné, et pour finir par mourir dans la banqueroute et la misère, après tant d'aventures dignes de la cour d'assises. Les biographes en racontent quelques-unes, notamment la failhte Goulon, dont le scandale fit un tel bruit que le premier consul dut chasser M. de Bourrienne de son cabinet.

Cependant Bourrienne conserva toujours des relations avec Napoléon, qu'il avait connu petit officier, "• 35

et même une sorte d'indépendance audacieuse, une insolence de valet fripon qu'on a peine à s'expliquer autrement que par la crainte de quelque révélation. En voici un singulier exemple. Longtemps après sa disgrâce, il fut envoyé à Hambourg, qui n'était pas encore annexé au territoire français, comme consul général et ministre plénipotentiaire. .Napoléon prévoyait sans doute qu'il chercherait à y gagner de l'argent, et, probablement, ne comptait pas y regarder de trop près. C'était à ce moment que, dérogeant aux rigueurs absolues du système continental, il imaginait de délivrer des licences pour faire le commerce avec les Anglais, vendant ainsi une autorisation de contrevenir à ses décrets. Mais il usait discrètement de ce moyen de se procurer des ressources. Quelque temps après cette nomination, l'empereur reçut une lettre du vice-roi d'Italie lui demandant s'il avait permis au ministre de France, à Hambourg, de déUvrer des licences pour Venise, et annonçant en même temps l'arrivée de plusieurs bâtiments munis de ces licences. Napoléon répondit sur-le-champ qu'il n'avait consenti à rien de semblable, et ordonna que ces pièces lui fussent communiquées. Elles portaient la signature de Bourrienne. L'empereur les remit à M. Chaptal, en le chargeant d'un rapport sur cet incident pour le conseil d'administration. Il résulta de cet examen que les licences numérotées formaient une série qu'on ne connaissait pas entièrement; tous les bâtiments n'ayant pas encore atterri. Le numéro le plus élevé était 15. Parmi les autorisations, les moindres suppo'

saient un chargement d'environ iin million, de sorte qu'en admettant que 13 fût le dernier chiffre de la série, M. de Bourrienne avait vendu la tolérance d'un commerce de quinze milUons.

Napoléon, après avoir entendu la lecture de ce document, prescrivit à M. de Champagny d'enjoindre à M. de Bourrienne de verser deux millions à la caisse des affaires étrangères. Celui-ci ne nia point, et d'un grand sang-froid, déclara qu'il ne payerait pas un sol. M. de Champagny insista, sans rien obtenir. « Mais enfin, monsieur, que dirai-je à l'empereur? — Vous lui direz de s'aller faire f...! » Qui fut bien empêché d'avoir à rapporter une telle réponse? Ce fut M. de Champagny. 11 ne savait comment s'y prendre, et ne s'y pressait pas. Au prochain conseil d'administration, l'empereur lui demanda : « Eh bien, qu'a dit M. de Bourrienne? » Et voyant M. de Champagny tout interdit, il le contraignit de répondre. Au mot fatal, l'empereur se leva tout en colère ; il se promena un moment dans son cabinet. On ne savait ce qu'il ordonnerait. Il se rassit et parla d'une autre affaire.

M. Chaptal et M. MoUien m'ont l'un et l'autre raconté cette anecdote : ils assistaient à cette séance. Cependant, on reprit la négociation sous une forme plus convenable. M. de Bourrienne consentit à restituer un million, non sans avoir marchandé beaucoup. Le premier profit qu'il tira de son dévouement empressé pour la restauration fut d'être dispensé de payer ce million, non soldé encore à cette époque.

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Dès la première restauration, il avait témoigné, en effet, d'un dévouement zélé pour cette cause et figurait parmi les intrigants qui, sous le patronage de Monsieur, s'efforçait à faire prévaloir un despotisme sans garanties. Cette coterie n'exerçait que trop souvent de l'influence sur Louis XVIII et lui dictait quelquefois le choix des personnes. M. de Bourrienne, disgracié et destitué de tout emploi par Napoléon, renommé comme homme de police, présentait toutes les conditions susceptibles de plaire aux habitués du pavillon de Marsan. Monsieur le nomma directeur des postes; mais, devant de mauvais renseignements, le roi ne confirma pas cette nomination; puis lorsque Napoléon, débarquant à Cannes, avançait sans rencontrer de résistance, on lui confia, sans trop savoir pourquoi, la préfecture de police. A peine eut-il le temps de s'y installer.

Dans la position qu'il avait pri^e, il lui convenait de se rendre à Gand, près du roi. Il eut une mission à Hambourg. Au retour de Gand, le crédit de ses protecteurs fut assez grand pour le faire créer conseiller d'État, et même quelques jours après ministre d'État. Élu député par le département de l'Yonne, il offrit à l'extrême droite ses services comme financier. Membre de la commission du budget, il s'y montra capable; il n'y gagna pas, toutefois, la confiance de M. de Villèle, qui gouvernait cette discussion. Dans les relations que je dus avoir avec lui, à propos des contributions indirectes, je le trouvai raisonnable.

En 1824, il s'enfuit à Bruxelles, de peur d'être

arrêté pour dettes. Lorsque la mode des Mémoires contemporains commença, M. Ladvocat, alors le libraire en vogue, alla chercher M. de Bourrienne en Belgique, le ramena, te cacha dans une petite chambre, lui donna un peu d'argent, et essaya de le faire travailler à ses Mémoires. M. de Bourrienne, déjà affaissé et même un peu abruti par le malheur, livra des notes avec lesquelles on rédigea les deux premiers volumes. Il n'a été pour rien dans les suivants, composés par M. Malitourne, qui travaillait pour M. Ladvocat. M. Bourrienne perdit de plus en plus la raison. Placé dans une maison d'aliénés de Caen, il ymourut en 1834 .

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