PRÉFACE
Voici un livre (si toutefois c^en est un) dont le besoin ne se faisait pas généralement sentir. Il ne m'a été ni commandé par un éditeur ni réclamé par une fraction quelconque du public, pas même par une coterie, si petite qu'on veuille bien la supposer. Je n'ai donc pas
d'excuse à alléguer, absolument aucune, pour la faute de l'avoir fait et de le mettre au jour.
Indépendamment de bieD d'autres défauts, on pourra justement reprocher à cet opuscule de manquer d'unité ; il forme une trilogie dont les termes, assez disparates, sont indiqués dans autant de soustitres :
Médecine navale ;
Saint-Simonisme ;
Chouannerie.
Passe-temps puéril à'xxnvieux qui s'est laissé griser un moment par ses souvenirs de jeunesse et de camaraderie; — voilà pour la première partie du volume.
J'y raconte quelques-unes des sottises que j'ai faites, pas toutes, bien entendu : je ne suis ni un saint Augustin ni un Jean-Jacques pour m'arroger le droit et me sentir l'audace de faire au public ma confession générale.
N'étant à aucun titre un personnage, pas même de dixième ou de vingtième ordre, je ne pouvais me prendre pour un homme à Mémoires; et pourtant c'est une sorte d'autobiographie que je me suis laissé aller à écrire.
Pourquoi, au surplus, ce genre là serait-il absolument interdit au vulgaire dont je fais partie ? Dans ce dernier cas il s'agirait, cela va
sans dire, bien moins de Vaeteur que du spectateur^ et de la façon dont il aurait vu les choses de son temps et dont il aurait été par elles impressionné dans sa petite sphère.
Un garçon d'esprit de mon voisinage me disait dernièrement qu^il ne se plaisait plus guère à lire que des autobiographies, a Non pas, ajoutait-i], que j'accorde la moindre foi à ce que l'auteur dit de ou sur lui-même : ceci est à bon droit suspect et non avenu, en tant qu'il s*agit d'un témoignage favorable ; mais je tiens compte de ce qu'il dit des autres. Ici la condition d'impartialité est souvent, sinon toujours, remplie... »
Âppliquez-moi cette règle, ami lecteur, c'est votre droit; je ne m'en plaindrai pas.
Suivant le propos d'un autre voisin (car je n'ai garde de dédaigner ni de négliger à l'occasion le procédé, beaucoup plus usité qu'on ne l'avoue, de l'abbé Trublet :
Aa peu d'esprit qae le boDhomme ayait L'esprit d'antroi par supplément serrait);
suivant ce propos, dis-je, il n'y a aucun de nous qui n'ait son livre au-dedans de lui-môme, résultat de son observation et de son expérience personnelle : tout est de vouloir et de pouvoir l'écrire, ce livre intime, aperto corde, à cœur entièrement ouvert.
J'ai tâché de le faire dans une certaine mesure pour le mien ; j'espère qu'il me sera tenu compte de l'intention.
La seconde partie est une contre-légende qui ne manque peut-être pas complètement d'utilité.
Ne voudrait-on pas nous faire accroire, encore aujourd'hui, qu'une Révélation nouvelle, une Révélation pour de bon (ne riez pas!) s'est produite, il y a cinquante ou quarante ans, par la bouche de Saint- Simon d'abord, puis d'Enfantin, son continuateur? — Or, en fait de Révélations, je trouve que nous avons bien assez des anciennes.
Les inspirés sont un genre de fous dangereux. C'est parce qu'il a cru sur parole des inspirés, — inspirés quelquefois sublimes au point d'être divinisés comme Bouddha, — que l'esprit humain a perdu ses franchises naturelles, et que sur lui pèse encore partout une op-
pression à laquelle les sayants et les sages ont tant de peine à Tarracher.
« Un seul Dieu tu adoreras, » a-t-il été écrit, et, nonobstant, la terre a produit ou reçu, pour sa part, toute une série de dieux, qui se disputent Tempire des âmes et Tencens des fidèles. Ne laissons pas semer ni lever cette mauvaise graine des superstitions, qui étouffe le germe de la raison dans l'homme et qu'il est si difficile ensuite d'extirper. Tel est le motif qui a fait tourner à la polémique frondeuse mes souvenirs du saint-simonisme. Au pis aller, on dira que j'ai enfoncé une porte ouverte.
Enfin le désir de signaler à l'attention, à l'admiration publique, un des plus beaux traits d'héroïsme de la Révolution, resté jusqu'à ce jour enseveli dans les chroniques locales de la contrée où le fait se passa, voilà ce qui m'a inspiré les quelques pages sur la chouannerie qui terminent ce volume (1).
Puissent tous ceux qui auront la patience de le parcourir y reconnaître, en dépit de la ténuité du fond et de l'imperfection de la forme, l'œuvre, non, — le mot serait trop ambitieux, — mais le fait et le faire d'un ami fervent de la vérité, de la justice et de l'humanité!
Paris-Montrouge, le 8 avril 1 868.
(1) La partie du récit qui se rapporte au fait dont il s'agit (l'invasion de Saint-Brieuc par les chouans en Tan YIII et la mort héroïque du procureur de la commune. Poulain Gorbion) a été publiée par le Siècle^ numéro du 23 janvier 1868, édition des départements et numéro du 27 avril, édition de Paris.
Gh. PELLARIN.
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