‹ Souvenirs anecdotiques; médecine navale, saint-simonisme, chouannerieChapitre 3 sur 49 · L ÉCOLE DE BREST IL Y A QUARANTE ANS · texte numérisé non relu

L ÉCOLE DE BREST IL Y A QUARANTE ANS

Peut-être est-il bon, en commençant^ d'avertir le lecteur que je n'ai aucune prétention à me faire Thistorien d'une époque et d'une institution, encore moins à me constituer juge des hommes et des choses dont j'aurai l'occasion de parler. Je raconte ici mes impressions d'autrefois ; tout ce que je puis garantir, c'est que je m'attache à les rendre avec ' une fidélité sincère. Cela dit, je me laisse aller au courant des lointains souvenirs; ce qui a aussi son charme : meminisse juvat,

I. Arrivée à Brest. — Première garde de niiit à l'hôpital du bagne.

Lorsque j'arrivai à Brest (c'était en octobre 1823) pour y commencer mes études médicales, je fus moins émerveillé encore du spectacle de la magnifique rade qu^bn aperçoit de la promenade dite le Cours d'Ajot, et de celui des constructions monumentales du port qui bordent, sur une longueur de trois kilomètres, les rives de la Penfeld, que* je ne fus frappé de voir des escouades d'hommes en casaques rouges, qui balayaient les rues sous la surveillance de quelques argousins. Ce qui donnait pour moi un cachet spécial à la ville du grand arsenal maritime, c'était cette rencontre des forçats, employés par petits groupes au nettoyage de la voie publique, ou bien par masses aux grands travaux du bassin et des chantiers : une partie en casaques et en bonnets

verts; ceux-ci étaient les condamnés-à vie, qui se trouvaient en forte proportion à Bresi, parce que c'était la chiourme où Ton envoyait de préférence cette catégorie de condamnés. Parmi eux se trouvait à cette époque le prétendu comte de Sainte-Hélène qui avait ordonné des prêtres comme évéque, passé des revues comme général; le fameux abbé Contrafatto, le curé Mingrat et quelques autres célébrités des drames judiciarres. Mais ces notabilités du bagne n'allaient pas à la corvée comme la plèbe des galériens; il y a de laristocratie partout.

Quand Tétranger, passant pour la première fois sur les quais, se voyait accosté par ces hommes, objet traditionnel de répulsion et d'effroi, qui venaient lui offrir à acheter les petits travaux en os, en coco et en paille, produits de leur patiente industrie, il éprouvait, en général, une impression de t^éûance et même de crainte.

Je fus bientôt mis à une épreuve qui me causa d'ftpres émotions. A peine inscrit comme élève externe tJsms I« service des hôpitaux de la marine, je fus désigné pour une garde de nuit auprès d'un forçat qui venait d'être amputé de la cuisse -dans la salle des blessés du bagne. Or, pour arriver jusqu'à mon poste, près du lit de Topéré, il fallait parcourir, dans toute âa longueur, la salle des fiévreux d'abord et une partie de celle des blessés. J'avoue qu'en passant, sur l'heure de minuit, à la clarté douteuse de lampes clair-semées, entre les deux raqgées de lits occupés par les galériens, et que, me voyant seul au milieu de tous ces gens sur lesquels il court, non sans motif, tant de sinistres histoires, j'étais loin de me sentir tout à fait rassuré. Combien de crimes «t d'attentats divers, depuis le vol circonstancié jusqu'au meurtre, à r^ssa$sinat et au viol, représentait le personnel couché dan3 les deux rangées de lits entre lesquelles je marchais!

Arrivé cependant près de l'élève que je venais relever, ce souci était remplacé par un autre: c'était l'inquiétudo sur ce que j'aurais à faire s'il survenait à l'opéré une hémorrhagie. Jo savais que c'était surtout «n vue de* ce danger qu'on nous plaçait auprès de lui en surveillance; mais je n'étais pas ferré, tant s'en faut, sur les moyens à mettre en usage pour parer à un accident de cette nature.

L'élève auquel je suiccédaii^, qui était mon ancien de plusieurs mois, me montra biei) le garrot tout disposé, que je n'aurais qu'à serrer, ci je voyais l'appareil traversé par le sang, en attendait le secours de mains plus habiles. Heureusement les deux heures de naa faction s'écoulèrent sans accident d'aucune sorte. J'avais apporté un livre, mais j'aurais vainement essayiê d'en Ure u^e page, tant j'étais préoccupé de la situation où i<$ me trouvais et de la responsabilité qui posait sur moi.

On se fdmiliari«e vite avec le genre d'impression qui m'avait d'abord

si vivement affecté dans mon premier service à Thôpit^l du bagne. L'élève n'est pas en fonction depuis huit jours^ dans une salle de forçats, qu^il arrive à les considérer comme d'autres malades. Res sacra miser ou œger, ce qui est la même chose pour le médecin : touchante parole dont il a, plus que personne, occasion de sentir la vérité.

II. État de renseignement. — Le premier médecin en chef, M. Droguet. h— Sédition causée par un essai du cura famis, — Le premier chirurgien en chef. M. Delaporte. — Brest divisé, comme toate la France à cette époque, en parti libéral et en parti ultra. -^ Un missionnaire pendu en ef&gio. — Le second médecin en chef, M. Legris-DuTal, Tami de Laënnec. — Le professeur d^anatomie, M. Mougeat ; celui de chimie, M. Grime, pharmacien en chef.

 répoque reculée dont je parle, et qui contraste sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, avec l'époque présente, renseignement était à peu près nul à l'Ecole de médecine navale de Brest. Le soin de s^instruire y était presque entièrement laissé à la spontanéité individuelle; attrapait qui pouvait et comme chacun pouvait, quelques bribes de la science. L'approche des concours éveillait seule un peu d'ardeur studieuse; mais en ce temps-là, les concours étaient rares, à intervalle de deux et trois années quelquefois. La carrière se trouvait obstruée à cause du petit nombre des armements. Ce fut la morte-saison de notre marine.

Le premier médecin en chef du port, M. Droguet, passait pour un bon praticien. Il épousa même, presque septuagénaire, une belle jeune personne qu'il avait sauvée d'une fièvre maligne et qui lui donna sa main par reconnaissance. Malgré Teiemple, rapporté dans la Bible, de la méthode de rajeunissement dont usait sur ses vieux jours le saint roi David , rarement ces unions disproportionnées restent sans inconvénient pour les vieillards qui les contractent. A partir de son mariage, M. Droguet baissa rapidement, et il laissa au bout de peu d*années yne veuve qui se consola en épousant un sien Cousin : c'était son droi^; n6u$ ne sommes pas au Malabar.

Quelques trésors de savoir et d'expérience qu'eût amassés le premier médecin en chef dans sa longue carrière, il essayait peu d^en faire profiter ses jeunes subordonnés. Il n'est pas à ma connaissance que M. Droguet ait jamais fait une leçon. Il serait, je crois, un peu étonné lui-même, s'il revenait au monde, de se voir cité comme une autorité scientifique, au commencement d'un savant article sur l'acclimatation, fbttni par M. le docteur Bertillon à un des nouveaux Dictionnaires de médecine qui se publient aujourd'hui.

Sans doute M. Droguet avait été à d*autres époques do sa vie un tra-

vailleur ; il avait eu son temps d'ardeur studieuse ; il ne serait point parvenu sans cela au poste élevé qu'il occupait. Mais à Tépoque où je l'ai connu, ce n'était plus la passion de la science qui, chez lui, prenait sur les heures du sommeil : dans les soirées officielles ou particulières, il arrivait parfois à Thonorable médecin en chef de s'oublier à une table d'écarté ou de bouillotte jusqu'au milieu de la nuit, rarement au delà, que la veine fût pour ou contre lui. Il avait d'ailleurs la réputation de jouer -assez heureusement.

A l'hôpital de la marine, où sont aussi traités les militaires de la garnison (l'administration de la guerre n*a point d'établissement hospitalier à Brest), M. Droguet avait le service des salles d'officiers fiévreux et vénériens. Pour les affections de ces derniers, il n'établissait aucune distinction de nature quant au traitement. M. Ricord n'avait pas encore fait la lumière dans cette classe de maladies. Pour toutes, M. Droguet, comme la plupart des praticiens de ce temps-là, prescrivait invariablement la liqueur de Yan Swiéten jusqu'à un nombre déterminé de solutions. Quand il arrivait à quelque patient de faire des difficultés pour avaler le spécifique : « Apprenez, monsieur, lui disait le père Droguet de sa voix caverneuse et avec un accent provençal qu'il avait contracté, lui Breton d'origine, dans la fréquentation des marins toulonnais,-— apprenez, monsieur, que je suis le premier... spécialiste des vingt-deux cantons. » Il ne disait pas spécialiste, mais un autre mot que je m'abstiens d'écrire, même dans une feuille médicale.

Cependant, comme il se trouvait parfois dans les lits de son service quelques jeunes chirurgiens amenés là pour l'expiation de leurs peccadilles, ceux-ci (on n'est jamais trahi que par les siens), quand ils n'avaient que ce que les Espagnols nomment una purgacion, jetaient la solution dans le vase de nuit, et à leur exemple, autant en faisaient plus d'un de leurs compagnons de mauvaise fortune ou, si Ton veut, de bonnes fortunes malencontreuses.

A propos du traitement des affections vénériennes et syphilitiques, il survint un incident qui vaut la peine d'être mentionné.

Sous l'empire des idées alors de plus en plus envahissantes de la doctrine dite physiologique^ le traitement de ces maladies était devenu plus arbitraire que jamais. Les exagérateurs de Broussais allaient jusqu'à nier la spécificité et même l'existence du virus syphilitique. On sait comment trois internes de l'Hôtel-Dieu de Paris, séduits par ces ^chimériques théories, s'inoculèrent un jour le liquide chancreux, et comment l'un d'eux, sujet très-distingué et de haute espérance, désolé ensuite des ravages causés dans son organisme par suite de cette témérité, se tua de désespoir. Dans notre fanatisme broussaisien , nous

n'aurions pas été très-éloignés, la plupart, de commettre la môme imprudence. On frémit d'y penser !

Je ne sais plus quel rêveur de la Germanie ou de la Scandinavie avait imaginé d'appliquer aux maladies vénériennes, quelles qu'elles fussent, le traitement par la diète exclusivement, le cura {amis dans toute sa rigueur. Un chirurgien de première classe, connu déjà pour ses excentricités, qui se trouvait chargé du service des vénériens à Tbôpilal Brûlé (i), s avisa de mettre en pratique cette belle conception sur les matelots et les soldats confiés à ses soins. Un matin il prescrit pour tout aliment à la salle entière deux bouillons. Le lendemain, simples bouillons encore. Les estomacs se révoltèrent. Il n'y a pas, comme on sait, de pire sédition que celle du ventre. L'exaspération de cette centaine d'affamés était montée à un tel point que, si le médecin avait reparu dans la salle, il eût été infailliblenhmt lapidé à coups de pots de tisane. Averti de ce qui se passait, le conseil de santé se hâta de retirer au novateur son service, et bienlèt après on le mit à la retraite.

€'étaiftle même original' (ou plutôt maniaque) dont, vingt-cinq ans plus

(1) Après l'inctHMiie qui, en 1776, avait détruit l'hôpital de la marine, il fut établi, pour recevoir pil^visoirement les malades, des baraques en pan de bois qui conservèrent cette destination jusqu'à la reconstruction de l'hôpital pendant les premières années du règne de Louis-Phikppe. Quatre de ces longues baraques, divisées chacune en deux salles, avaient été élevées dans le jardin de l'ancien séminaire ou maison des jésuites, qui avaient eu, jusqu'à l'abolition de leur ordre, en 1762, le privilège de fournir des aumôniers à la flotte. Le bârtiment des Pères, surmonté d'un dôme élégant, séparé par une vaste cour de la rue Saint- Louis ou de la Mairie, sur laquelle était son entrée principale, ayant au premier étage les salles d'officiers malades, et, au rez-de-chaussée, sur les côtés, la pharmacie et différents services, portait lui-même le nom d'hôpital Saint-Louis.

Trois autres baraques avaient été construites sur remplacement de rhôpital incendié ; elles étaient affectées aux vénériens et aux galeux. Là se trouvait aussi, dans une petite partie du bâtiment épargnée parle feu, l'amphithéâtre de dissection, le musée et une salle pour les cours. Le tout garda le nom d'hôpital Brûlé qu'il échangea contre celui du ministre de la Restauration, le comte de Clermont-Tonnerre, qui fit rendre l'ordonnance royale prescrivant la construction du nouvel hôpital. ,

Enfin, deux vastes salles placées dans le bagne même pour les condamnés fiévreux ou blessés complétaient, sous le nom d'hôpital du Bagne, les établissements nosocomiaux de la marine à Brest.

tard, OD a vu affichées sur tous les murs de Paris les circulaires de can* didat à la présidence de la République. Il y promettait, s'il était élu, de faire sans faute le bonheur du peuple français, et cela pour presque rien, au meilleur marché possible. Le peuple le plus spirituel de la terre n'eut pas Tesprit de prendre au mot le prometteur^ et pour une foule de raisons péremptoires, il n'aura pas Toccasion de réparer sa bévue. L'une de ces raisons» indépendamment de celles qui étant écrites dans la Constitution, sont connues de tout le monde, — c'est que l'excompétiteur au premier poste de l'Etat est mort en 1857. — Nous ne dirons pas, nous autres médecins : où diable l'ambition va-t-elle se nicher? car nous savons que la manie ambitieuse est une des formes communes de la folle.

Parmi mes compagnons d'étude, en 1824 et 1825, à l'école de Brest, se trouvait un neveu du premier médecin en chef, Marie-Ange Drogoet, fils d'un négociantdeLamballe, jeune homme heureusement doué pour la mu. sique et pour les sciences. L'oncle ne se mit en frais d'aucune sorte pour retenir auprès de lui ce neveu qui joignait à ses aptitudes le goût du travail. Aussi le jeune Lamballuis partit-il bientôt pour Paris, où il fut distingué par Orfila, dont il devint un des bons élèves et l'un des préparateurs. Jusqu'à la mort de l'illustre doyefi, Marie-Ange Droguet, que des circonstances de famille avaient conduit à embrasser le commerce et avaient forcé de renoncer à la médecine, mais non pas à l'étude de la chimie, visitait, dans tous ses voyages à Paris, son ancien mattre, par lequel il était toujours affectueusement accueilli. Son goût pour la chimie lui avait fait donner le surnom de Potasse, qu'il garde encore parmi ses intimes. Au nombre de ceux-ci était, il y a trente-cinq ans, un de ses compatriotes, devenu plus tard le chirurgien célèbre, comblé de distinctions et d'honneurs, qu'un récent malheur a frappé, et qui commençait dès lors à se faire une réputation par ses travaux d'anatomie et de médecine opératoire. Les bons rapports des deux amis furent, il est vrai, plus d'une fois troublés par les inégalités de caractère et les susceptibilités excessives de l'un d'eux. Mais qui pourrait aujourd'hui songer à autre chose qu'à plaindre une grande infortune, le naufrage d'une belle intelligence et d'une haute position, catastrophe annoncée longtemps à l'avance par ces bizarreries mêmes?...

Ce neveu du médecin en chef de la marine, dont j'ai été amené incidemment à dire quelques mots, bien plus porté que son oncle à répandre autour de lui les lumières de la science, fit, il y a bien des années, a une époque où il n'était nullement question de conférences littéraires ou scientifiques, quelques séances sur la chimie aux habitants de Lamballe. Par. malheur, la petite ville ne pouvait fournir un audi-

toire suffisant pour encourager les leçons du professeur qui joint à ses autres talents celui de cultiver des dalhias et des roses dont Amédée Latour pourrait être jaloux.

Il est temps, pour ne pas mentir doublement à mon titre, de revenir à l'ancienne école de Brest.

Ab Jove principiunu,. Si J'avais tenu à me conformer à cet oittre, j'aurais dû commencer ma revue du personnel médical du port de Brest en 182S par le premier chirurgien en chef. C'était lui, en effet, qui était le Jupiter de l'Olympe du conseil de santé. D'une sévérité hautaine, à la façon de Dupuytren» M. Delaporte était craint non-seulement de ses subordonnés, mais aussi de ses collègues^ sur lesquels il n'exerçait pas seulement l'ascendant d'un mérite supérieur, mais il pesait en outre du poids d'une volonté dictatoriale. Quand ce Napoléon du conseil de santé avait émis son avis sur une question, aucune voix ne so serait avisée de contredire. Quelques-uns des membres du conseil, le second chirurgien en chef particulièrement (M. Mollet), se contentaient de murmurer ou de bouder à l'écarL

Comme chirurgien, M. Delaporte devait. surtout sa réputation à la ligature de l'artère iliaque externe, qu'il avait été l'un des premiers à pratiquer. Mais souffrant continuellement de la goutte, qui ne lui laissait que de rares moments de répit, il faisait une apparition dans son service quatre ou cinq fois Tan, sauf le cas do quelque grande opération qu'il venait pratiquer lui-même,à moins d'impossibilité absolue. Le jour où M. Delaporte franchissait le seuil de la salle des blessés, chacun, chirurgiens et élèves, n'avait qu'à se bien tenir. Les remontrances, quand quelque chose y donnait lieu, n'étaient point tempérées, tant s'en faut, par le ton et la forme.

M. Delaporie appartenait de père en fils à la chirurgie de la marine ; il était l'aîné des enfants du chirurgien-major de la frégate que montait Bougainville dans son voyage autour du monde.

Le chirurgien en chef n'a point laissé de postérité;. mais il avait deux neveux de son nom qui débutaient, vers l'époque dont je m'occupe, Tun en médecine et l'autre en pharmacie. L' aîné, Louis Delaporte, qui fut un de mes bons camarades, au lieu de s'en tenir au Traité (Vanalomie descriptioe d'HippolyXe Cloquet» notre livre- classique, s'en allait étudier la philosophie de l'organisation dans les écrits de Geoffroy-gain t- Hilaire et de Blainville, chose peu profitable pour les concours, mais qui témoignait d'une noble aspiration vers les points de vue élevés de la science..

J'ai revu à Brest, en 1850, l'oncle et le neveu. L'ancien -chirurgien en chef, alors octogénaire, était plus ingambe que je ne l'avais vu vingt- cinq

années auparavant. Je le retrouvai heureux â*étre débarrassé de ses douleurs goutteuses, ce qu'il attribuait à Tusage persévérant des alcalins, mais gardant rancune à son successeur de sa mise en retraite qu'il l'accusait d'avoir provoquée. Ce successeur, hélas! n'était déjà plus de ee monde. Il n'avait point d'ailleurs borné là son ambition; plus encore par l'ascendant de son incontestable mérite que par l'effet de toute autre influence, il était monté bientôt (1844) au sommet de la hiérarchie, et après avoir été pendant un petit nombre d'années à la tète du corps en qualité d'inspecteur général, il était mort presque subitement vers la fin de 1848.

A répoque où me reportent les souvenirs que je retrace, c'est-àdire sur la fin du règne de Louis XYIII, il y avait partout en France deux partis tranchés : le parti libéral ou bonapartiste (cela se confondait alors) et le parti royaliste ou ultra» Le premier comprenait aussi les libres penseurs, et le second était qualifié par ses adversaires de parti prêtre, parti jésuite, comme on dit aujourd'hui parti clérical. Nulle part cette scission n'était plus prononcée qu'à Brest, où d'ailleurs le premier parti l'emportait immensément dans la population et même parmi les fonctionnaires de la marine. C'est ce qui poussait le gouvernement de la Restauration, en cela, comme en beaucoup d'autres choses, mal inspiré et mal conseillé, à composer la garnison de Brest de troupes étrangères. Ce fut un régiment suisse d'abord, puis le régiment allemand de Aohenloë qu'on y envoya.

Il y avait eu à Brest, l'année qui précéda mon arrivée dans cette ville, une mission qui avait fait beaucoup de bruit. Quelques jeunes gens, appartenant pour la plupart aux premières familles du commerce, avaient fait la mauvaise plaisanterie dé pendre à un des grands ormes du Cours d'Âjot un mannequin représentant le plus fougueux des prédicateurs de la mission. De là un procès jugé d'abord à Brest, où les prévenus furent condamnés à quelques mois de prison, puis à Quimper, où ils furent acquittés aux bruyants applaudissements de tout le parti libéral. Ce procès, dont les journaux s'étaient beaucoup occupés, ne contribua pas peu à la popularité des avocats qui le plaidèrent : Bernard (de Rennes), Hello, du barreau deLorient, élevés un peu plus tard, par la révolution de juillet, aux premiers postes de la magistrature. M. Hello, lié intimement avec M. Foullioy, qui dirigeait alors le service de santé au port de Lorient, avait un cousin germain de son nom et originaire comme lui de la petite ville de Pontrieux, qui était chirurgien de 2* classe à Brest.

Cette division en deux partis se retrouvait jusque dans le corps des officiers de santé de la marine : au sommet de la hiérarchie s'entend, car les grades inférieurs appartenaient à la nuance ardente du libéra-

lisme. Quelques jeunes chirurgiens avaient même été un peu affiliés aux ventes du carbonarisme, et ils s'étaient trouvés en rapport, au moins indirect, avec le général Berton et le docteur Caffé qui payèrent de leur tète la conspiration anti-bourbonnienne de Saumur, en 1822. On sait comment ce dernier parvint à se soustraire à Téchafaud en s'ouvrant Tartère crurale avec une lame de canif, pendant qu^il paraissait écouter les exhortations du prêtre qu^on lui avait envoyé pour le préparer à la mort. — On aura beau dire, ces actes d'énergique volonté élèvent plus Thomme que le rôle passif de victime résignée.

Le premier chirurgien en chef, le premier médecin lui-même passaient pour favorables à Vopinion libérale, surtout à raison d'un reste d'attachement qu'on leur supposait pour TEmpire. Le second chirurgien et le second médecin en chef étaient considérés comme partisans de la Restauration, l'un par calcul ambitieux, l'autre, M. Legris-Duval, par conviction et par sentiment de famille. Il était le frère puîné d^ l'abbé Legris-Duval, connu par son dévouement aux Bourbons dans les mauvais jours, et qui, à leur rentrée, refusa la mitre, afin de rester tout entier à ses œuvres charitables; il était le condisciple et l'ami de Laënnec, qui acceptait chez lui l'hospitalité lorsqu'il venait à Brest.

À propos de l'immortel inventeur de l'auscultation (auquel il faut bien reconnaître qu*Âvenbrugger avait un peu ouvert la voie, sans parler des anciens dont l'érudit M. Guardia a reproduit quelques indications tendant au même but, toutes choses qui ne rabaissent en rien, à mes yeux, la gloire de notre compatriote); à propos, dis-je, de l'inventeur de l'auscultation, il me revient que» lorsque j*étais écolier au collège de Saint*Brieuc, le père de Laënnec, dont la réputation ne faisait que de naître, habitait cette ville. M. Laënnec père survécut assez longtemps à son illustre fils, mort, comme on sait, en 1826, figé de 45 ans. C'était un petit vieillard à l'air éveillé, fidèle de tout point au costume d^avant 89 : culotte courte, souliers à boucles, frac carré à la française, ailes de pigeon poudrées et surmontées du tricorne. Il était connu pour sa gaieté et ses saillies ; il faisait des vers de société, qui n'étaient dépourvus ni d^originalité ni de mérite, et l'on racontait de lui

des distractions singulières

Je laisse moi-même un peu trop vagabonder ma mémoire. Elle n'aurait pu, il faut bien le dire, eussé-je été l'élève le plus studieux, se charger d'un lourd bagage de science, à l'école de Brest, en 1823 et 1824. L'enseignement théorique de la médecine et même de la chirurgie y était à peu près nul. Seul, M. Legris-Duval exerçait les élèves et les jeunes chirurgiens qui fréquentaient son service à l'examen des malades. Il se montrait envers ces derniers d^une douceur et d'une bonté remarquable, interrogeant en breton les ouvriers du port et les jeunes

marins ou soldais qui ne comprenaient que celte vieille langue ceUique^. le plus ancien idiome peul-étre qu'on ail parlé en Europe. Il me semble entendre eneore la voix un peu câline et fêlée de cet excellent M. LegfiS-Duval. Il avait éprouvé depuis longtemps déjà des bémôptysies, et il mourut des progrès d'une lente tuberculisation pulmonaire et laryngée, en 1841, ayaht passé 60 ans (1).

M. Legris avait alors pour prévôt de son service, où le chirurgien de garde avait ordre d'envoyer les cas les plus graves, Emile Chevé, devenu plus tard l'admirable professeur qui a vulgarisé et perfectionné la méthode de musique inventée par Galin. Chevé avait été précédé immédiatement dans ce poste qui correspondait à celui des chefs de clinique de nos Facultés, par Charruau, l'élève favori du second médecin en chef, et aujourd'hui l'un des praticiens renommés de Paris.

Quoique nous autres carabins de ce temps-là nous fussions tous, exv fait de croyance religieuse, voltairiens pour le moins, (quelques-uns môme allaient jusqu'à professer Topinion d'Epicure, de Lucrèce et de Diderot), la piété de M. Legris-Duval nous inspirait du respect» parce que nous la savions sincère et désintéressée.

Pour les maladies internes, c'était à peu près exclusivement dans le service du deuxième médecin en chef qu'on pouvait apprendre quelque chose.

Malgré son attachement et son admiration pour Laënnec, M. Legris sVtait épris, comme à peu près tout le monde, de la doctrine antiphlogistique qui dominait dans la marine autant que dans l'armée. On eût cherché vainement un sujet entré dans les services de médecine, qui en fût sorti, mort ou vif, sans porter sur la région épigastrique de nombreux slygmates de sangsues. Un seul médecin du port, M. Taxile Saint- Vincent, résista à l'engouement général. Nous le traitions de polypharmaque parce qu'il avait conservé l'usage de quelques-unes de ces vieilles formules qui ont depuis été remises en honneur ; et comme en outre il écrivait ou

(1) Le vaisseau te d'flaulpoul, sur lequel était embarqué M. Legris- Duval, en 1808, fut, après un rude combat, pris par les Anglais. Pendant l'action, M. Legris se montra admirable pour nos blessés, et, plus tard, pour ceux mêmes de l'ennemi. Conduit à la Nouvelle-Ecosse, il fut employé avec un de ses collègues, M. Mercey, dans un hôpital d'Halifax, à traiter les malades. Beau privilège de notre profession qui fait que^ partout et dans toutes les situatious, nous pouvons, nous autres^ médecins, nous rendre utiles ; car notre première patrie, c'est Thumanité. Pendant son séjour à la Nouvelle-Ecosse, M. Legris fut atteint d'hémoplysies répétées, qui le firent considérer comme phlhisique. lli fut en conséquence renvoyé en Europe et rendu à son pays.

dictait ses prescriplions en latin, nous le trouvions rococo au superlatif.

Pourtant il y eut, quelques années plus tard, un incident qui rehaussa singulièrement M. Taxile dans notre estime. Un enseigne de vaisseau, garçon superbe et Corse d'origine, se trouvait dans le service des blessés avec une tumeur du creux du jarret, considérée comme anévrismale par le chirurgien en chef qui n'était plus M. Delaporte. Ce chef voulait en conséquence pratiquer la ligature de la crurale, et il réunit les chirurgiens de première classe, afin d^avoir leurs avis avant d'opérer* Tous opinèrent dans le sens du chef. Seul, M.. Saint-Vincent éleva des doutes sur la nature de la tumeur et se montra jusqu'au bout opposé à Topération. Son avis ne prévalut pas, comme on pense. La crurale fut liée très-correctement au lieu d^élection ; des accidents survinrent les jours suivants et entraînèrent la mort. A Tampbithéâtre, on trouva, au lieu de Tanévrisme diagnostiqué, une tumeur de nature bénigne, avec laquelle le jeune officier aurait pu vivre bien des années. Elle siégeait au-dessus de l'artère poplitée qui lui transmettait les battements par lesquels on avait été trompé. A partir de ce jour, nous eûmes le plus profond respect pour le latin de M. Taxile Saint-Vincent.

La fermeté mise par M. Saint-^- Vincent à soutenir son opinion nous avait d'autant plus frappés que par son ton et ses manières il formait contraste avec un de ses collègues qui, tout en affectant, lui, la rudesse et les allures d^un vieux loup de mer, se trouvait toujours de l'avis du chef influent. Dans la plupart des situations, pour ne pas dire dans toutes, la première qualité du médecin est la conscience qui, seule, donne l'indépendance vraie, bien différente de l'espifit d'opposition et du souci de la popularité.

Vers 1824, voici à peu près en quoi consistait l'enseignement donné dans l'école de Brest.

Le second chirurgien en chef, M. Mollet, faisait deux leçons chaque année, sur les généralités de la médecine opératoire, et il s'arrêtait après cet effort jusqu'à Tannée suivante.

Un seul cours était fait avec une scrupuleuse exactitude ; celui d'anatomie> Le professeur, M. Mougeat, possédait à fond l'objet de son enseignement ; mais il l'exposait d'un ton monotone qui ne captivait pas l'attention.

Bien loin était-il cependant d'égaler en puissance narcotisante certain éminent professeur d'anatomie de la Faculté de Paris qui, malgré sa science réelle, donnait ses leçons dans le grand amphithéâtre de l'Ecole en présence d'une douzaine d'auditeurs au plus. Chose d'autant plus

étrange, que ce même M. Brescbet (on peut le nommer sans faire tort à sa mémoire) était un homme agréable à entendre causer dans un salon, et qu'il y débitait même avec chaleur et succès des tirades de nos poëtes classiques.

J'allais oublier de mentionner un troisième cours qui se faisait à l'école de Brest, il y a quarante ans : c'était celui de chimie, dont le ffharmacien en chef, M. Grime, était chargé. Mais, indépendamment de l'air apathique et de la froideur glaciale du professeur qui n'étaient pas propres à lui attirer la foule, il n'y avait pas pour nous autres, dans cette science, complètement omise dans le programme de nos concours, un intérêt assez direct pour nous engager à en suivre renseignement.

En résumé, cette école de médecine de Brest (les choses je le répète^ ont bien changé depuis) ne méritait guère alors le titre d'école. Elle renfermait cependant sur un personnel assez restreint un groupe de dé^ butants d'une certaine valeur.

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