LXXIX. La prophétie
' Voici quelques spécimens de ces morceaux apocalyptiques auxquels la lettre de Bazard fait allusion, et « dont l'ensemble, aux termes de la Notice , devait former ce que les saint-simoniens appelèrent la prophétie, »
G^est d'abord Tapôtre Duveyrier qui, en regard du terrible choléra asiatique (la mort), signale et dépeint la vie :
« La vie! la vie pour le peuple I s'écrie-t-ilt une vie de courage et de foi, une vie d'amour!
« Elle a paru dans la capitale de la France, cette vie divine qui vient installer la religion et les fêtes; elle a paru sous la figure d'un jeune homme plus beau et meilleur que tous les hommes; elle brille sur son front grave, dans ses regards doux et son sourire; elle est tombée avec sa parole dans le cœur de ceux qui l'ont approché. Ils ont écrit, et la vie de mon Dieu a volé sur des feuilles légères que déposaient chaque jour les courriers dans les villes... » (Notice, tome YI, 173.)
Dans un article intitulé : le Bourgeois^ — le Révélateur^ Michel Chevalier, de son côté, prophétisait ainsi :
a II faut d'autres vertus que des vertus bourgeoises pour aller ramasser une nation qui s'est perdue dans les précipices.
(1) Une autre fois, Bazard, répondant à Rességuier qui avait blâmé le ton de sa polémique à l'égard d'Enfantita, laisse échapper un gémissement qui révèle l'homme consciencieux : «Comment né vous est-il pas venu à la pensée que la doctrine ne constituait pas pour vous et pour moi, là où je suis, là où vous êtes, une position identique, au moins sous le rapport des nécessités et des convenances de la conduite? Avez-vous sous les yeux le spectacle de jeunes filles dont l'avenir semble compromis pour toujours? de familles entières dont le bonheur est détruit? d*époux, longtemps unis maintenant divisés, dont quelquesuns peutrétre vont payer de leur vie les douleurs de ces déchirements.? Avez-vous, au même degré que moi, par vos antécédents, la responsabilité de toutes ces misères, et le devoir d'enr arrêter le cours?... »
« D'où yiendra-t-il ce colosse de vigueur, de gloire et d'amour qui, passant comme le Samaritain auprès de la France en pleurs, descendra pour la relever et la faire asseoir à ses côtés sur un char de triomphe?
a II n^aura pas consumé sa vie à humer nonchalamment Tair frais au milieu de ses prés, de ses champs, de ses vignes...
«... Le temps est proche où aux yeux de tous un homme apparaîtra dont la vue fera tressaillir les peuples à son approche ; les puissantes cités, la ville de César et d'Hildebrand, celle d'Alexandre, celle de Constantin, celle du czar Pierre, se lèveront saisies de respect, comme des filles devant leur père. Du milieu des monceaux de décombres qui masquent la place de Babylone, Sémiramis montrera sa tôte pour regarder passer le libérateur.
a Les villes le salueront, et il les saluera par un nom nouveau. Audessus de leur tôte, il dressera un phare éblouissant de science; pour elles il parera la terre de toutes les merveilles de l'industrie, pour elles il embaumera l'air des parfums de l'amour et des arts. De son doigt, comblant les vallées et abaissant les monts, il tracera entre elles des voies rapides, afin qu'elles soient unies, et qu'il n'y ait bientôt qu'une vie, qu'une foi, qji'un ch£f pour toute la terre.
« Emancipateur pacifique, il parcourra le monde, distribuant l'affranchissement au prolétaire et à ja femme,
« Il dira au désert de devenir une terre féconde, et le désert obéira; à sa voix les reines de l'Orient, Babylone et Palmyre, renaîtront plus splendides, car il n'y aura plus d'anathème.
« Celui-là portera-t-il sur sa face la quiétude du bourgeois ou le calme du Révélateur? » (Ouvr. cité, t. VI, 182, 183, 184.)
Je laisse ici la parole à l'auteur de la Notice sur Enfantin, lequel auteur parait bien ôtre. pour une bonne part, Enfantin lui-môme.
« Le journal de la religion nouvelle ne pouvait guère publier entièrement tout ce qui se disait ou s'écrivait alors dans la famille saint-simonienne sur ce titre de révélateur appliqué d'abord à Saint-Simon, et reporté ensuite sur Enfantin. Parmi les principaux apôtres, il s'en trouvait qui pressaient le Père suprême d'oser proclamer le caractère divin de sa mission, dût-on l'entendre dans le sens des antiques croyances. A ceux-là Enfantin apparaissait, non pas seulement comme le continuateur du Christ, mais comme le Christ lui-môme, dans toute sa grandeur divine, humainement développée à travers les siècles. Un jour (2 mars 1832) celui des disciples qui avait fait dire de lui au maître qu'il représentait la sainte persécution que le supérieur éprouve de la part de C inférieur y avait abordé le chef suprême pour lui com-
mmiiquer, sons forme de rêve ou de visioB^ ce qu'il puisait dans les excitations de sa foi exaltée. Voici le récit (1) de cette communication extraordinaire, tel que le disciple Ta écrit luk>mème, et qu'il a été copié par Enfantin pour être conservé dans les archives saint-simoniennes.
« -Ce matin, à six heures et demie, j'entrai chez le Père» dit d'Eichthal ; il se réveilla et me demanda ce qui m'amenait. — Père, je crois que nous ne vous connaissons pas. — Que veux-tu dire? as-tu besoin de ma confession? — Nod, Père, ce que j'ai à vous dire, le voici : J'ai eu cette nuit une de ces révélations dont je vous ai souvent dépeint le caractère, espèce û'iUuminalion vive et soudaine qui m'arrive en plein état de veille et me laisse toute liberté de locomotion et de raisonnement, mais qui me remplit de Dieu, de la vue de l'avenir, et fait frissonner de joie et pleurer tout mon être. Celle*ci est la plus grande de celles que j'aie jamais eues.
a Mais j'hésite à parler, car toute ma vie j'ai eu le sort du prophète, j'ai été raillé, moqué : raillé comme juif, raillé comme catholique, raillé comme comtiste, raillé comme saint-simonien ; j'ai été raillé, je le serai encore comme enfantinien; vous-même, l'autre jour, quand je vins vous demander le céUbat pour vos fils, vous m'avez raillé.
« Je parlerai cependant, il le faut; je voua. aime, j'ai foi en vous; si je m'égare, vous me redresserez ; vous dégagerez ce qu'il y a de grand, à coup sûr, de ce qu'il peut y avoir de faux dans ce que je vais vous communiquer; mais je n'ai pas même peur de me tromper, car ce qu'une impétueuse inspiration m'a révélé, j'ai déjà pris soin de le justifier par un retour calme sur le passé.
« Hier, à cinq heures, obligé de me mettre au lit à cause de l'état nerveux où je me trouvais, j'eus une de ces iUuminations dont j'ai parlé tout à l'heure. Je ressentis un mouvement profond pour la foi et le culte catholique. Je me transportai par la pensée à Notre-Dame ; j'y écoutai la messe avec ravissement; je partageai pour Jésus l'atten-
(1) En marge de la copie de ce récit. Enfantin écrivit la note suivante :
a Cette visite de Gustave fut l'occasion d'une commotion religieuse très-vive dans toute la famille. Quelques-uns en furent bouleversés, Rochette, par exemple, et Bourdon, d'autant plus que Gustave s'était chargé de leur communiquer lui-même son inspiration.
a Cette note est le titre le plus important de la vie apostolique de d'Eichthal près de moi; c'est par elle qu'il sera nommé. Sa vie toute entière y est écrite,
« Sainte-PéUgie, 14 janTier 1833. >
drissement .du fidèle le plus fervent, et il me sembla que je pouvais, moi saint-simonien, m'asseoir à la sainte table où Ton se repatt de son corps et de son sang.
« Je vous racontai le fait hier soir au bal oi!i je vous vis. Rentré chez moi à deux heures du matin, mes yeux ne se fermèrent pas un instant. Mon tendre amour pour Jésus bientôt fit de nouveau couler mes larmes; bientôt aussi je sentis que ma communion avec lui était plus intime même que celle du chrétien ; que pour moi Jésus était vivant encore, en chair et en os, près de moi et jusqu^en moi-même. De ce sentiment à un autre plus précis, il n'y avait qu'un pas, il fut franchi : J^us vit EN Enfantin.
« Oui, Père, ce Jésus que j'ai si ardemment aimé, maintenant je le sens en toi; mon amour pour toi se modifie, s'accroît, se fortifie, se divinise de tout celui que l'Eglise catholique sait inspirer à ses enfants pour son céleste époux. Depuis cet instant où, par un vœu solennel, tu as su manifester en toi-même et en tes fils la plus haute vertu d'abnégation et de devoir» Jésus est en toi, se réjouit en toi...
« Père, en effet, n'est-il pas vrai que le Révélateur, au moins la future moitié du Révélateur nouveau, c'est toi? N'ont-ils pas raison ceux qui, comme Bûchez et quelques autres, prétendent que Saint-Simon n'a été qu'un Précurseur, et que la révélation définitive partira de ce COUPLE dont l'avènement doit constater Tégalité religieuse de la femme et de l'hon^me?... »
Cela continue sur ce ton pendant six ou huit pages, dont je citerai seulement les lignes suivantes :
«... Je te dis devant tes fils que tu es autre chose qu'ils ne l'avaient cru jusqu'ici. Reynaud le pressentait quand il te disait \Je ne sais (Voù vous êtes, et Rodrigues aussi lorsque après la séance de protestation de Reynaud, il s'écriait : Depuis le sermon sur la montagne, l'humanité n'a RIEN ENTENDU DE PLUS GRAND. Je to dIs donc quo tu OS autro chose que le représentant de saint Paul, plus qu'un apôtre, plus qu'un pape. Tu es