APPRÉCIATION DO MOUVEMENT SAINT-SIXONIEN
On ne se réTolte pas impunément contre Ii ratscn.
V. Cousin. Du vrai, 4u beau ei du bkn. 6* le^on : Du mysticisme.
Il convient de porter un regard d'ensemble sur ce mouvement saintsimonien dans lequel Je vins étourdiment me jeter à la dernière heure, c'est-à-dire lorsqu'il ne marchait plus. Ménilmontant fut, en effet, le tombeau du saint-simonisme, en tant que réunion d'hommes travaillant ensemble à l'élaboration et à la propagation d'une doctrine de rénovation sociale. Enfantin l'avait tué en prétendant l'élever à l'état de religion constituée avec son culte et sa liturgie, religion dont il se proclamait à la fois le messie et le pontife.
Reprenant les choses de plus loiin, je dirai que, lorsque Bazard et quelques autres habitués des ventes du carbonarisme, frappés de certaines vues de Saint-Simon touchant la réorganisation de la société européenne, abandonnèrent les voies ténébreuses de la conspiration et des complots pour se tourner vers l'étude des problèmes de l'économie sociale, ils accomplirent un notable progrès. Cette conversion de marche les mettait vraiment dans la direction du but à poursuivre. Fascinés, comme leurmattre, par l'idée du rôle qu'avait joué le christianisme dans la transformation du monde antique, ils se persuadèrent qu'il y avait quelque chose d'analogue à opérer de nos jours et par des moyens de môme nature; ils commettaient ainsi un grossier anachronisme.
C'était, an effet, une aberration singulière que la prétention de fonder, au dii-neuvième siècle, une religion, afin de réaliser quelques innovations d'un mérite fort contestable, telle que l'abolition de l'héritage et l'attribution du gouvernement de la société aux banquiers et aux chefs industriels plus ou moins moralises par des prêtres (1). Qui ne comprend aujourd'hui qu'on s'abusait étrangement en croyant que par de telles mesures, à supposer leur avènement possible, on réussirait à procurer Tamélioration positive du sort de la classe la plus nombreuse? Et pourtant, dans l'ignorance générale où l'on était des véritables conditions du progrès social et des moyens susceptibles de le réaliser, cette illusion fut partagée par beaucoup d'esprits distingués.
Bientôt les directeurs de ce mouvement d'idées, qui avait été d'abord principalement économique et philosophique, érigeant Saint-Simon en Révélateur providentiel et outre-passant même les prétentions de celuici à fonder un nouveau christianisme, en vinrent à répudier complètement, à frapper même de réprobation les traditions critiques des seizième et dix-huitième siècles. Ils se mirent à réhabiliter, dans le but d'établir une théocratie nouvelle, les doctrines et l'organisation religieuse du moyen âge. C'était entrer dans une déplorable déviation et tenter une entreprise essentiellement rétrograde.
Cette déviation, poussée à ses dernières limites par l'infatuation orgueilleuse d'Enfantin, aboutit aux jongleries sacerdotales de Ménilmontant. Et ces jongleries, qui l'aurait cru? au lieu de les laisser discrètement ensevelies dans l'oubli , voici qu'après trente-cinq ans on les exhume avec éclat, afin de les faire servir à une apothéose du Père suprême : apothéose dont il a lui-même pris soin de disposer tous les matériaux; car, et ceci est caractéristique, c'est lui, M. Enfantin, qui a classé, catalogué, commenté toutes les pièces de son dossier de Yice-
(1) Je ne remonte pas jusqu'au fondateur de l'école, Saint-Simon, qui eut le mérite de proclamer la déchéance progressive de l'élément militaire ou destructif, au profit de' Télément industriel ou productif. Cependant j'emprunte à un critique impartial, M. Al. Erdan, l'appréciation comparative que voici :
« Saint-Simon, au point de vue de Toriginalité véritable, me paraît très-inférieur au théoricien des passions, du travail attrayant et de toute la série des thèses phalanstériennes, Charles Fourier. » ( La France mystique^ par Al. Erdan, t. II, p. 509.)
Le même écrivain ajoute à la fin d'une Note : « Oui, plus j*y songe, plus il me parait que Fourier est supérieur à Saint-Simon pour la profondeur et surtout pour la nouveauté des conceptions. » (I6td.vP* &100
Dieu, pour être publiées, comme cela vient d'être fait, en conformité de ses dispositions testamentaires.
A cette apothéose, le nouveau messie (c'est le titre qu'on lu! donne et qu'il se donne en dix endroits), le nouveau messie, dis-je, a généreusement associé ses apôtres. Reste à savoir si quelques-uns des survivants d'entre eux, qui sont à présent de hauts personnages officiels plus ou moins millionnaires, se trouveront de tout point flattés et salisfaits de cette évocation de leur passé apostolique. Ils sont si loin ces jours où l'on fulminait chaque matin dans le journal le Globe, et chaque çoir dans la salle de la rue Taitbout, contre tous les privilèges de la naissance ; où Ton chantait processionnellement dans Jes allées du jardin du Père :
Le peaple a faim, le peuple est misérable.
Nous ayons pris ses douleurs sur nos tètes*
La condition du peuple,- hélas! n'a guère changé en mieux depuis cette époque ; mais ceux qui avaient pris ses douleurs sur leurs tètes ne gardèrent pas longtemps un couvre-chef si peu confortable et trop garni d'épines. Je ne prétends pas les blâmer de s'être fait de belles positions dans le monde, soit de la finance, soit de la politique; seulement je m'étonne qu'après cela, on vienne encore présenter à notre vénération le Père suprême et ses fils, le front ceint d'auréoles...
C'est d'après la volonté expresse de M. Enfantin que cette exhibition rétrospective a lieu. Il se pose de nouveau, comme aux jours d'exaltation de 1832, Père suprême de l'humainité, successeur légitime et sérieux, continuateur pei^fectionné de Moïse, de Jésus et de Saint-Paul, espérant tout de bon que la postérité l'en croira sur parole et lui confirmera les honneurs quasi-divins qu'il se décerne avec un ^aplomb ini-' maginable. Il y a donc lieu d'examiner les titres d'Enfantin à un tel rôle, un rôle désormais impossible, heureusement impossible, dirai-je.
Or, en recherchant ce qu'Enfantin apporta et mit de son crû dans* le saiht-simonisme, on ne trouve pas une seule vue de génie, mais en revanche beaucoup d'idées saugrenues. Use montre sans cesse et pardessus tout préoccupé de la mise en scène, et le soi-disant messie, quand on l'observe et l'étudié avec attention, vous apparaît comme un composé assez vulgaire de commis voyageur, d'histrion et de thaumaturge, se targuant d'opérer par ta puissance du regard.
€et irrévérencieux langage à l'endroit du Père suprême va me faire accuser de garder rancune à M. Enfantin. Je n'en disconviens pas absolument. Mais mon principal grief contre lui n'a rien de personnel. Je lui en veux surtout d'avoir conduit à une impasse et fait avorter dans le ridicule un généreux mouvement d'idées qui, s'it fftt resté à l'état
philosophique et qu'il n'eût point emprunté les oripeaux religieux d'un autre âge; s'il eût en outre admis les vues fécondes produites en dehors des travaux de Saint-Simon et de son école, aurait persisté bien au delà des années 1832 et 1833, et aurait pu exercer une grande et salutaire influence, bien différente de celle qu'il a eue, et qui a fini par une réaction ouverte contre Toeuvre émancipatrice du dix-huitième siècle, par une impulsion fâcheuse au mysticisme et au retour vers les croyances traditionnelles. Ajoutons que, dans le monde des affaires, l'esprit saint-sim'onien devint par la suite un nouveau ferment d'agiotage et se fit le complice de la féodalité financière.
Au surplus, je ne prétends pas m'ériger ici en justicier : je me borne à donner en toute sincérité mon témoignage; il vaudra ce que de raisorij suivant la formule des certificats que, nous autres médecins, nous délivrons pour être produits en justice.
LXXVm. Le rôle d'Enfantin.
Si Enfantin partagea dans le principe, avec Olinde Rodrigues, Bazard. Bûchez et quelques autres, le mérite de susciter l'élan des esprits vers l'étude des questions sociales, ce fut lui qui, en 1831, égara cet élan et amena la dissolution du centre saint-simonien. Un résumé impartial de l'histoire du saint-simonisme pendant sa dernière phase établirait ce point avec la dernière évidence. Il suffirait pour cela d'emprunter les documents contenus dans la publication préparée par Enfantin lui-même et mise au jour par ses fondés de pouvoir pour sa glorification posthume. Cette publication, à titre de préambule biographique aux 'œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin, ne comprend pas moins de treize volumes. Or, de ces treize volumes^ les deux tiers du premier seulement sont affectés à Saint Simon ; les douze autres et le dernier tiers du premier, déduction faite d'un volume de Table des matières, sont occupés par la Notice Enfantin.
Suivant cette publication très-peu impartiale, tout depuis le moment de la retraite de Bazard et des autreà dissidents, tout aurait suivi une marche progressive, tout aurait continué de grandir et de se perfectionner sous la direction d'Enfantin. Et cependant on ne citerait pas un homme de quelque valeur qui soit venu au saint-simonisme, qui ait fait acte d'adhésion à la doctrine depuis la scission de novembre 1831.
La Notice prête incessamment à la conduite de Bazard des motifs personnels et mesquins; elle explique sa séparation par la faiblesse de son esprit et la timidité de. son cœur, incapable de suivre le vol d'aigle du ^vrai continuateur de Saint-Simon. Ce qui ressort, au contraire, du langage et des actes de chacun des deux chefs, c'est que celui qui vit le
pltis juste, celui qui fut droit, ferme et digne (vtr probus), ce fut Bazàrd, et ron n'en saurait dire autant du collègue par lequel il se trouva évincé.
Celui-ci, mettant en œuvre les mauvaises pratiques du jésuitisme» avait de longue main, par une action particulière exercée sur les membres du Collège, en flattant Tamour-propre des uns et tes penchants dominants de chacun, préparé son avènement & la suprématie sans partage.
Sur ce point, il y a un document tout à fait caractéristique : c'est une adresse aux deux Pères pendant leurs dissensions au sujet de la morale, adresse rédigée en commun par Michel Chevalier, Edmond Talabot et Euryale Cazeaux, à laquelle d'autres membres donnèrent aussi leur adhésion. Dans cette pièce, on tient à rencontre des deux Pères un langage dont la diversité fait on ne peut mieux ressortir le genre d'influence exercé par Tun et par Tautre. Ces fils dévoués et aflligés leur disaient :
« Dans le grand drame que vous nous avez fait traverser, aucun de vous n'est parfait à nos yeux. Nous voudrions aimer l'un davantage , nous voudrions avoir pour l'autre plus de respect; nous voudrions cesser de craindre l'un, d^aduler, d'encenser l'autre.
a Père Enfantin, vous avez été entraîné à nous considérer comme des instruments placés dans vos mains pour vous servir, chacun selon sa force, à émouvoir le Père Bazard dans sa fermeté, à obtenir de lui les hommages pour lesquels vous soupiriez dans votre exigence.
tt Vous avez développé, exalté cette croyance qu'un jour votre mariage vous amènerait seul au rang suprême. » Notice historique, Enfantin, t. IV, p. 144, 145 et i46.
Outre la production de ses vues nouvelles sur la morale , vues enta* ehées d immoralité, comme l'exprime le même document, Enfantin avait donc, en réalité, la prétention, par son appel à la femme, de s'ériger en chef unique, et telle était la signification de ce fauteuil laissé vide à côté du sien.
C'était déjà une chose assez ridicule en elle-même que cette idée d'une femme venant, au nom de tout son sexe, formuler une loi morale de moitié avec M. Enfantin , stipulant , lui , au nom du sexe barbu. Et c'est pour avoir mis en avant cette conception bizarre ^qu'Enfantin aurait affranchi la femme (1)1
Mais voyons ce que devient entre les mains d^Enfantin,/ resté chef
(1) Les apôtres, même ceux qui étaient engagés dans les liens du mariage, faisaient vœu de célibat jusqu'à la venue de la femme-messie, compagne future du Père suprême.
unique et absolu, le saint-simonisme. Transon avait très-nettement posé la question dans un écrit par lequel il avait marqué sa retraite. u Songez, y disait* il à Enfantin et à ses adhérents, songez que vous avez en vos mains tout le fruit des travaux de Saint-Simon et des œuvres qui, depuis dix ans, ont été accomplies en son nom. L'usage que vous allez faire de la puissance que .tous ces travaux vous ont acquise donnera au monde la mesure de votre force et caractérisera la nature de l'œuvre qui vous était réservée. »
La réponse à cette question se trouve dans une lettre de Bazard à madame Cécile Fournel. Cette dame, qui avait très-dignement protesté, lors de la scission, contre les théories morales d^Enfantin, et qui s*était d'abord retirée avec son mari, fit sous Tinfluence de ce dernier, devenu un des apôtres de Ménilmontant, un retour vers le Père suprême , non . sans déchirement toutefois ; car voici en quels termes elle avait, la première, écrit à Bazard :
<K ... Vous avez été témoin de tout ce que j'ai souffert en voyant Henri (M. Fournel) s'éloigner de moi ; cependant, Père Bazard, j'éprouve le besoin de vous le dire, si quelque chose adoucit une position ausôi rude, c'est d'avoir la conviction intime qu'aucun fait jusqu'ici n'a justifié les craintes que nous dûmes tous emporter de la douloureuse discussion qui a divisé la doctrine, et la certitude tout aussi absolue qu'Henri ne reste^ rait pas deux heures avec des hommes iiui s'écarteraient, sous quelque rapport que ce soit, de la ligne de pureté qu'ils se sont tracée en face du monde. Je souffre, parce que je ne sens pas l'œuvre qu'ils pensent accomplir.
« Maintenant qu'il me soit permis. Père Bazard, de vous dire ce que ces chagrins ont reçu d^accroissement de la position où depuis cinq mois j'ai la douleur de vous voir, vous qui portiez, suivant moi, les destins de l'humanité, et qui aujourd'hui semblez renoncer à la sainte mission que je vous concevais... » *
Bazard, dans sa réponse, relevait ainsi le reproche :
«... Seriez-vous donc, Cécile, du nombre de ces personnel qui prennent le bruit d'une machine qui craque et se brise pour le mouvement et la vie? Qu'a donc fait Enfantin depuis la séparation? Par la position de ses adhérents dans le collège, il était resté maître du centre matériel de la doctrine, des salles publiques, du journal, de la caisse, et par conséquent de la foule saint-simonienne qui devait naturellement rester ' attachée aux signes extérieurs de la puissance. Eh bien ! en moins de cinq mois, voici qu'il a gaspillé, dissipé toutes ces ressources, après avoir vu chaque jour quelqu'un de ses adhérents s'éloigner de lui et ses prophéties de la veille démenties par le fait , et aujourd'hui le voilà dani$ la retraite. Plus d'argent, plus de journal et point de femmes ; point dç
culte, pqipt d'industrie, pia3 même le trône de Louis^Philippe, si modestement demandé. Et ce qu'il a gaspillé, ce n'est pas seulement de l'argent et des hommes, c'est encore malheureusement le crédit, la considération, le respect qu'avec tant de peine nous étions parvenus à acquérir au nom de Saint-Simon et aux nôtres. Je vouh demande s'il est possible de donner en moins de temps plus de preuves d'impuissance et d'incapacité. Pour mol, pendant les cinq mois qui vous paraissent si longs, habituée que vous êtes à voir chaque matin sortir des révélations et des mondes de la tête des Michel, des d'Eichthal, des Enfantin et des Duveyrier; pendant ces cinq mois, dis-je, j'ai été six grandes semaines malade ; restent donc trois mois et demi dont j'ai à rendre compte. Je vous prie de remarquer que, pendant ce temps, je n'ai eu, moi, ni salies publiques, ni journal, ni argent, ni serviteurs, par conséquent pas le plus petit mot dit en public sur le calme divin de ma face ou la touriante majesté de mon visage; et pourtant, dans le cours de cette éclipse, j'ai entretenu une volumineuse correspondance qui contient de longs développements sur les points de doctrine les plus importants ; j'ai fait une brochure dont vous pourriez n'avoir considéré que le volume, mais qui a eu dans le monde saint-simonien et dans celui qui s'occupe de nous une tout autre importance. J*ai commencé et avancé d'autres travaux qui un jour, je Tespère, vous donneront meilleure opinion de moi; seulement, Cécile, ces travaux ne sont pas de la nature de ceux qui s'improvisent. Assez, assez de ces madrigaux à la façon du Globe; assez de ces vastes plans, de ces gigantesques projets conçus le matin, mûris dans la journée et bons à tirer le soir, dans lesquels, d'un pôle à l'autre, les races^ les nations, les mers, les fleuves, les marais, les déserts, les vallées, les montagnes sont unis, rapprochés, fertilisés, occupés, cou-^ pés, traversés, surmontés, et tout cela avec le point fixe sur la carte, le nom exact et l'adresse précise de chacun de ces intéressants phénomènes. Assez, assez de ce bavardage puéril, de ces illusions d'en haut... Il nous a fallu sept ans de travaux pour faire savoir aux plus curieux que nous étions au monde ; apparemment qu'il nous faut plus de cinq mois pour prendre possession du trône universel. Si, pour parcourir la carifère qui nous est signalée, il faut Tenthousiasme de la religion, n'oublions pas qu'il faut aussi le calme de la raison et la réserve de l'expérience. Religion!... Gë nom que je viens de tracer, que nous étions parvenus avec tant de peine à faire entendre de nouveau, sinon encore avec amour, du moins déjà avec respect, quel abus n'en a point fait Enfantin? au point de ne plus lui faire présenter que l'idée d'une mascarade.. .
« Rappelez-vous, Cécile, que si l'on est coupable pour ne point désirer et chercher le royaume de Dieu, selon l'expression mystique et
profondément vraie, de l'Eglise catholique, on ne Test pas moins pour vouloir le prendre de force, c'est-à-dire sans l'avoir gagné par son travail et mérité par ses œuvres. C'est alors que le vertige de Torgueil, s'emparant des cœurs et des esprits, les frappe d'aveuglement et les pousse incessamment au néant par les efforts mômes qu'ils font pour
en* sortir... (1). »
Appréciation pleine de vérité ; la suite le fit bien voir.