‹ Souvenirs anecdotiques; médecine navale, saint-simonisme, chouannerieChapitre 47 sur 49 · AUTRES ACTES DE CHOUANNERIE ET PARTIGDLARITIÉS DIVERSES · texte numérisé non relu

AUTRES ACTES DE CHOUANNERIE ET PARTIGDLARITIÉS DIVERSES

Les derniers mois de 1799, ou premiers mois de l'an YIII, furent la période spéciale des enlèvements de personnes et des assassinats commis par les bandes de chouans. —Voici un fait dont j'emprunte le récit à une plume en général très-indulgente dans l'appréciation des faits et gestes à la charge du parti catholico-royaliste :

« Le 1" brumaire an VIII (22 octobre 1799), une troupe de douze individus armés, conduits par un guide et commandés par un chef du nom de Martin, dit Lamèche ou César, enlève, dans la soirée, le fermier de la métairie du Grenier, en Yffiniac; puis elle se présenta, vers deux heuresdu matin, au moulin du Picay, en Plédran. Elle maltraita

tous les habitants et força le meunier à les conduire chez le juge de paix, après lui avoir enlevé 600 liv. Le meunier, qui était bien connu, se fît ouvrir sans peine chez le magistrat vers cinq heures du matin ; les chouans se précipitèrent dans la maison, prirent le juge de paix qui était au lit, Tentraînèrent malgré les cris et les prières de ses enfants. A l'entrée du cimetière le meunier s^évada; les deux autres prisonniers reçurent une décharge à bout portant, furent dépouillés et laissés là.

à M. le Guen était un homme inoffensif, étranger aux partis, mais qui avait refusé de livrer les titres de la terre de Plédran, dont il était régisseur, lorsque les paysans étaient venus pour les brûler. » — Anciens évêchés de Bretagne^ par MM. Geslin de Bourgogne et A. de Barthélémy, t. II, p. 448.

La date de l'attentat, tout semblable au précédent, commis, vers la même époque, sur la personne de mon grand-père maternel Charles Rogon, ne m'est pas exactement connue (1). Cependant deux lettres que j'ai entre les mains peuvent aider à la fixer approximativement. La première lui était adressée de Rennes, le 7 frimaire an YIII, par son gendre Jean-Baptiste Parrenin, lieutenant de carabiniers au 2* bataillon de la 13* demi -brigade; elle rouie presque entièrement sur les dangers que courait le vieillard dans sa position isolée à la campagne. La seconde est une lettre du même officier à sa femme en date du 22 nivôse même année, par laquelle il accuse réception de la funeste nouvelle. L'événement se place donc entre les deux dates, mais plus près de la première, suivant toute probabilité, carie lieutenant Parrenin mande qu^il a trouvé la lettre de sa femme, qui lui annonce le malheur arrivé, a au retour d'une excursion de quatorze jours dans les campagnes pour faire payer les contributions. »

Ce serviteur de la République provenait de l'ex-garde suisse, quoiqu'il fût né en Franche-Comté, au Russey (Doubs), de la famille qui avait produit le jésuite missionnaire Dominique Parrenin. Comme mon père, il avait été du nombre des défenseurs de l'infortuné Louis XVI dans la journée du 10 août. Il mourut à Tarmée d'Italie en Tan X.

Voici un passage de la première des deux lettres du lieutenant Parrenin ; elle est adressée à son beau-père, le citoyen Rogon :

tt Mon cher papa, votre situation isolée m'inquiète beaucoup. Vous

(1) Cette ignorance de ma part touchant un événement de famille s'explique par la raison que ma mère mourut sept mois après m'ayoir donné le jour.

n'avez de force qu'en vous-même, et malgré la plus stricte surveillance

à se tenir sur ses gardes, on n'en court pas moins des dangers

« Je me suis aperçu que vous aviez trop de confiance dans tout ce qui vous entoure ; que vous vaquiez à vos affaires avec trop de sécurité ; que vous avez Thabitude d'aller de nuit comme de jour. N'est-ce pas trop se hasarder dans le temps où nous sommes? »

Ces prévisions inquiètes ne furent que trop justifiées.

Je trouve dans les Annales armoricaines de M. Gh. Lemaout, déjà citées, une mention se rapportant au meurtre de mon grand-père, mention erronée quant à la qualité donnée à la victime.

On lit dans les Annales armoricaines, p. 394 :

« An 1799 {janvier 20), minuit j fin de l'armistice.— Durant le temps « de cette suspension d'armes, les chouans n'ont cessé de commettre « des vols et des assassinats ; le général Rogon et autres en sont des « exemples. »

Il n'y eut de mis à mort par les chouans aucun autre personnage du nom de Rogon que.mon grand-père, Charles Rogon de Kertanguy. Nonseulement il n*était pas général, mais, fils unique et marié à i 9 ans, il n'avait jamais servi. II avait seulement été maire de sa commune depuis 1789. Quant à ses ascendants, ils appartenaient de père en fils à la marine. Son père, mort en 1773, était capitaine de vaisseau de la compagnie des Indes. Sous Louis XIV, on cite un Rogon commandant de VMtrée, un des navires de l'escadre de Dugay-Trouin à l'expédition contre Rio-Janeiro en 1711. Était-ce J'aîeul de celui qu'enlevèrent et occirent les chouans? C'est présumable, mais je n'en ai pas la preuve. Cet aïeul avait épousé Marie Douart, fille d'un sénéchal de Dol, dont j'ai le portrait de grandeur naturelle, le représentant assis et dans son costume de magistrat. Au revers de la toile on lit :

a Fait à Paris, en juin 1671, par Adeline, rue de la Bûcherie, près le « Petit Châtelet »

Les deux fils de mon grand-père, Charles et Ange Rogon, étaient aussi entrés dans la marine, lorsque les lois révolutionnaires qui excluaient les ci-devant des services publics vinrent interrompre forcément leur carrière. Frappés d'incapacité comme nobles, honnis par la noblesse et par les royalistes comme fils d'un partisan déclaré de la Révolution, leur position était des plus pénibles. Revenus à la maison paternelle, tous les deux y moururent de chagrin, suivant ce que j'ai entendu dire.

J'ai entre les mains un certificat concernant l'un d'eux, qui témoigne des conditions qu'il fallait remplir, avant 1789, pour être admis dans les gardes marines, pépinière des ofSciers de la flotte. Les mêmes conditions de naissance étaient exigées pour l'admission aux écoles mili«

taires de Mézières et de Brienne. Voici la teneur de cette pièce avec les signatures apposées au bas :

« Nous soussignés, anciens (mot absent par déchirure ou usure d'un « coin du papier], gentilshommes de la province de Bretagne, résidant « dans la ville de Saint-Brieuc, certifions qu'Ange Rogon, fils de messire « Charles Rogon de Kertanguy et de dame Charlotte- Angélique-Claude « Bérart, demeurant à leur château de la Noë-Halé, paroisse de Coët- « mieux, diocèse de Dol, enclave de Saint-Brieuc, est issu d'ancienne « extraction noble, et que lesdits sieur et dame, ainsi que leurs auteurs, « se sont toujours gouvernés noblement.

« A Saint-Brieuc, ce vingt septembre mil sept cent quatre-vingt-deux.

a Det... (la fin du nom est illisible), De Tordre royal et militaire de Saint-Louis, ancien , capitaine de grenadiers roïaux.

« Le chevalier de la Yillegourio, chevalier de Saint-Louis,

ancien capitaine de cavalerie.

« Le vicomte de la Yillemoisant, chevalier de Saint-Louis,

ancien capitaine de cavalerie.

« Yilléon, capitaine de vaisseau. »

On conviendra que les examens qu'il faut passer aujourd'hui pour entrer soit à l'Ecole de marine, soit à Saint-Cyr ou à l'Ecole polytechnique, remplacent avantageusement une attestation de la nature de celle qui précède. Voilà pourtant ce que paraissent oublier volontiers tant de hauts dignitaires de l'armée et de la marine qui, sans la Révolution, n'auraient jamais pu obtenir même l'épaulette. Combien d'entre eux, fils ingrats de cette Révolution, jettent la pierre à leur mère et à leur bienfaitrice ! Presque tous les parvenus de la Révolution se sont empressés de renier et de trahir sa cause. L'exemple partait de haut. • Trop semblables encore à celle du Père Loriquet, nos histoires à Pusage des collèges, pensionnats, écoles et institutions de toute espèce, ne s'attachent guère, en ce qui concerne la Révolution, qu'à tracer le sombre tableau des calamités et des crimes de l'époque révolutionnaire, sans faire aucunement ressortir le bien immense qu'elle a produit sous le rapport de la justice et de l'égalité. De ces fruits précieux de la Révolution il n'est presque jamais fait mention dans nos établissements d'instruction publique ou privée ; on n'en parle ni aux enfants du peuple, ni à ceux de la bourgeoisie qui a surtotit profité du changement opéré en 1769. Comment cet aspect et tous les résultats avantageux du drame révolutionnaire seraient-ils exposés aux regards de la jeunesse par un clergé qui reste l'irréconciliable ennemi de 1789, et par des corpora-

lions religieuses qu'il dirige absolument, qui tirent de lui seul toutes leurs inspirations? Voyez un peu ce que pèse par exemple, dans l'esprit des frères et des sœurs de nos écoles chrétiennes de garçons et de filles, une circulaire du ministre de Tinstruction publique, mise en regard d'un mandement de l'évêque diocésain, ou même d'une opinion, d'un simple vœu du prélat.

Aussi offrons-nous le bizarre spectacle d'une société qui travaille par l'éducation à propager le discrédit des principes de son droit public et des institutions qui sont censées la régir.

Non pas que mon sentiment de justice et de gratitude envers la Révolution dégénère en aveugle engouement pour tout ce qu'elle a fait et produit. On parait s'émerveiller du courage qu'il faut à MM. Quinet, Marc Dufraisse et Renan, le dernier venu dans cette voie, pour oser faire des réserves sur la portée et sur les résultats de la Révolution. Comme si, plus de soixante ans avant ces appréciations d'aujourd'hui dans lesquelles une part est faite à la critique, Saint-Simon et surtout Fourier n'avaient pas signalé, dans l'œuvre révolutionnaire, bien des lacunes et même de regrettables méprises. Dans la biographie du second de ces novateurs, dont la première édition a paru en 1839, j'ai consigné à son sujet la remarque suivante :

« Ce qu'il y a de bien certain, quant à cette période de la vie de Fourier qui correspond à la tourmente révolutionnaire, c'est qu'il se tint complètement en dehors de tous les partis, et qu'il ne se fit jamais illusion sur l'insuffisance de ce grand mouvement, signalé par tant d'héroïsme, accompagné de tant de désastres, pour une amélioration décisive dans le sort des masses laborieuses. »

Pour revenir à ce révolutionnaire de Rogon, mis à mort par les chouans, voici une lettre tracée de sa main et adressée ai^x demoiselles de la Goublaye de Nantois, qui témoigne que la passion politique n avait pas étouffé chez lui le sentiment de la justice.

« A Saint-Alban, 27 fructidor, an YI.

tt Mesdemoiselles,

« Je vous adresse une perrée de froment (1) pour la Saint-Michel prochaine de la rente que mes enfants vous doivent.

(1) Mesure de blé du poids de 100 kilogr. — Une autre rente pareille, due à M. et à madame de la Guyomarais qui, ainsi qu'il a été dit p. 208, périrent sur Téchafaud en 1793, a été rachetée par mon père, en 1841, à leur fils M. Casimir-François de la Motte-Guyomarais.

« Nous avons des engagements à prendre pour les années antérieures qui vous sont dues. Je ne prétends pas, mesdemoiselles, me faii^ un mérite de vous avoir conservé votre bien ; je n'ai fait à cet égard que mon devoir. Ce n'est pas que je n*eusse une parfaite connaissance des décrets qui prescrivaient les déclarations des biens de ceux qui se trouvaient dans votre position ; mais cette démarche n'était pas dans mes principes. Heureux si, en vous conservant votre bien, j'ai mérité votre estime !

« Fixez-moi un jour et l'heure qui vous sera le plus commode pour terminer avec vous; je suis à vos ordres. Si samedy vous étiez libres, mandez-moi votre heure. J'aurai l'honneur d'aller avec ma fille ^née vous saluer. •

a Recevez les assurances du respect avec lequel je suis, mesdemoiselles,

« Votre très-humble et obéissant serviteur,

a Ch. Rogon. »

Seul descendant de ce Rogon qui dépouilla si complètement les préjugés de sa caste et qui ne voulut pas profiter, contre sa conscience, du bénéfice des décrets révolutionnaires, je regarde comme un pieux devoir envers la mémoire de mon grand-père maternel de mettre au jour le fait qu'on vient de Ifre.

Ce fut, comme je l'ai dit, sur le territoire de Bréhan-Montcontour où le plus chevaleresque des chefs de bandes royalistes, Boishardy (1)

(1) La mort de Boishardy a été diversement racontée.

Quelques-uns ont prétendu que c'était une jeune paysanne qui, poussée par la jalousie, avait signalé aux républicains la retraite du chef royaliste. D'autres affirment que ce fut un jeune homme au dévouement duquel il avait une foi entière qui, pour une somme d'argent convenue et touchée, conduisit un détachement de grenadiers de la Gironde jusqu'aux abords du champ de genêts où reposait Boishardy, dans un hamac attaché aux branches d'un pommier en fleurs, à côté d'une jeune orpheline noble qui était sa fiancée et qui partageait courageusement avec lui cette vie d'incessantes alertes et de dangers toujours imminents* Blessé d'un coup de feu pendant qu'il cherchait à dépister l'ennemi plutôt qu'à fuir, Boishardy fut achevé par l'officier auquel il rendait son épée. Sa tête coupée fut promenée ensuite dans les rues de Montcontour et de Lainballe : ce qui indigna Hoche à ce point qu il rendit un ordre du jour pour flétrir les auteurs de cette infamie et pour provoquer leur châtiment.

Je me souviens d'avoir, pendant mes vacances de rhétorique, à la

vendu par un traitre, avait péri par la main des républicains, que périt à son tour par celle des chouans le chevalier Charles Rogon, partisan déclaré du nouvel ordre de choses. Comment reçut-il le coup de la mort? fut-ce, comme Poulain-Corbion, en bravant les chouans par le cri de vive la République l fut-ce en implorant vainement, hélas! la pitié des meurtriers? Aucun de ceux qui purent le savoir n'en a jamais rien dit.

J'ai de mon aïeul un portrait au pastel, portant au revers : « Philippe p;nxit, 1755, » et qui le représente à Tâge de 13 ans. On trouve que j'ai avec lui beaucoup de ressemblance. Un autre pastel, qui fait le pendant du premier, représente la mère de Charles Rogon, Marie Prévost, fille d'un commissaire ordonnateur de la marine à Lorient. Ma mère, Marie-Madeleine-Charlotte, née le 27 octobre 1767, était le sixième enfant de Charles Rogon et de Charlotte-Angélique Bérart du Frost, son épouse.

L'attentat dont périt victime mon grand-père maternel m'ayant conduit à donner quelques détails sur ce côté de mon lignage, on me soup-

fin de l'été de 1822, chez un mien cousin à la mode de Bretagne, au petit port de Dahouet, je me souviens, dis-je, d'avoir rencontré la dame qui avait, toute jeune fille, comme promise de Boishardy, accbmpagné ce chef dans ses expéditions. Renommée pour sa beauté, sa bonne mine, son courage et son humanité, elle avait été surnommée la Royale. Après la mort de Boishardy, un de ses lieutenants, du Lorin, l'épousa.

* A répoque où j'eus occasion de la voir, c'était une femme d'environ 45 ans, épuisée par une maladie de langueur. Elle avait été frappée du coup le plus cruel qui puisse atteindre le cœur d'une mère : un de ses deux fils avait été, une couple d'années auparavant, tué en duel par un avocat de Saint-Brieuc.

Après le déjeuner, madame du L... voulut, malgré son extrême faiblesse, tenter une promenade sur les falaises qui dominent rentrée du petit havre de Dahouet. Elle prit elle-même mon bras; j'étais trop timide pour le lui offrir, et fit, pendant tout le temps que nous passâmes ensemble, les frais de la conversation d^une façon toute gracieuse et tout avenante.

J'avais ouï dire vaguement que madame du L... avait joué un rôle dans la chouannerie. Ah! si jeunesse savait et osait questionner! Bien des fois, depuis, j'ai regretté de n'avoir pas mis à profit l'occasion d'obtenir des renseignements sur le chef dont elle avait momentanément partagé l'orageuse destinée.

çonnerait peut-être de tenir quelque peu du vaniteux mulet de la fable, si je n'avais hâte de noter que mon père, Jean Pellarin, né le 21 avril 1770 d'un paysan de la Savoie et de Marie Lacoste, son épouse, qui cultivaient à Cruseilles un petit bien leur appartenant, était brigadier de gendarmerie à la résidence de Jugon, lorsque je pris naissance en ce petit endroit : un trou, dit-on communément, — un village de la Suisse, a dit Souvestre, dans une crevasse entre deux montagnes. — Telle est en effet la physionomie de Jugon avec ses collines (d'où son nom Jugum) et ses deux étangs, dont l'un peut passer pour un petit lac d'une lieue de long, qui domine les toits de la ville et tient suspendue sur elle une menace incessante de submersion (1). C'est là que le 25 novembre 1804 je ûs mon entrée en ce monde; et comme le parrain, M. Esprit-Raoul Gloteaux, mari de l'aînée des sœurs de ma mère, et la marraine, mon autre tante, Victoire-Pauline Rogon, veuve Parrenin, habitaient l'un à Binic, l'autre à Lamballe, on renvoya le baptême au dimanche suivant, qui se trouvait être le 2 décembre, jour du couronnement de l'Empereur. Cette circonstance m'a été rappelée assez souvent dans mon enfance pour que je n'aie pu Toublier.

Avec les prénoms des parrain et marraine me fut donné, en souvenir du grand-père, celui de Charles, qui de temps immémorial était porté par l'aîné de la famille des Rogon.

Quoique unique héritier de mes deux tantes qui n'eurent aucune postérité, je n'ai point recueilli leur succession. L'aînée mourut en 1811 d'une chute de cheval. Sur son lit de mort, dont on ne laissa pas approcher sa sœur survivante (ma mère était morte en 1805 et mon père était alors à l'armée d'Espagne), elle signa un testament qui donnait en toute propriété son avoir au mari. C'était à elle qu'était échu le manoir patrimonial de la Noë-Halé. Je me souviens que peu de mois avant sa mort, en me montrant de la main le jardin et ses dépendances, cette tante me disait un jour à moi, bambin de six ans : «Regarde, cher petiot, tout cela te reviendra un jour, puisque je n'ai point d'enfants. »

Mon autre tante, qui pourtant m'aimait et me choyait, ne laissa pas moins manger par des parasites une maison qu'elle avait à Lamballe et une métairie qu'elle possédait au bourg de Saint- Albon. J'ai appris de bonne heure qu'il ne faut pas faire compte sur les héritages.

(1) Le plus petit des étangs de Jugon a été desséché il y a quelques années et converti en prairie. Us étaient séparés par le monticule sur lequel s'élevait le château féodal, place forte qui avait donné cours à ce dicton :

Qui a Betaigne sans Jugon A la chape sans chaperon.

Au collège de Saint-Brieuc, où j'obtins de ces succès qui, suivant une opinion aujourd'hui en vogue, promettent pour Tavenir un imbécile doublé d*un sot, lorsque, à la distribution des prix, le principal (l'abbé Soncbet) appelait coup sur coup mon nom : —C'est le fils d'un gendarme ! disait-on dans rassemblée. J'avais, je le confesse ici, la faiblesse, ou si l'on veut, la petitesse de souffrir du propos, et j'allais jusqu'à maudire intérieurement ma notoriété de lauréat qui le provoquait.

Pour ce qui est du défavorable augure des triomphes scolaires, je le confirmerais au besoin par mon exemple. Des condisciples que je battais à coup sûr en thème et en version, plusieurs ont su bien mieux que moi tirer leur épingle du jeu de la vie et faire leur chemin dans le monde.

J'ai passablement trimé : tour à tour chirurgien de marine et chirurgien de la mobile (pas la nouvelle, bien entendu, mais celle de Lamartine et de Cavaignac), et assez bien noté dans les deux services; collaborateur dans rintervalle de journaux (la Phalange et la Démocratie pacifique) qui semaient quelques idées, mais récoltaient peu de bénéfices et n*enrichissaient pas leurs rédacteurs, loin de là ; chirurgienmajor de la garde nationale pendant seize ans ; ancien secrétaire du comité de vaccine de Tarrondissement de Sceaux et lauréat de l'Académie de médecine pour mes rapports ; membre de la commission d'hygiène et de la délégation pour les écoles; chargé de bon nombre de fonctions médicales gratuites, je suis toujours resté Grosjean ; —et à 63 ans passés, je vis et fais vivre ma famille du produit, strictement nécessaire, de vingt visites de malades par jour, dont moitié pour le compte du bureau de bienfaisance, dans l'une des circonscriptions du Paris annexé, les plus misérables et les moins accessibles faute de voie de communication. — Je ne suis pas, on le voit, du nombre des enfants gâtés de la fortune. Et pourtant, qui le croirait? il m'arrive encore de faire des jaloux, d'avoir des envieux. -^ a II n'y a pas de quoi! » m'écrivait dernièrement l'un d'eux , pensant tout à la fois se disculper péremptoirement etm'humilier beaucoup.—// n'y a pas de quoi! c'est, parbleu! bien aussi mon avis. — Quoi qu'il en soit, je ne me plains pas de mon sort, et je ne porte envie à personne. Gaudeanl benè nantis! Heureux m'estimé-je aussi, moi, lorsque, soit à l'un soit à l'autre bout d'une journée de fatigue, je trouve une heure pour griffonner quelques pages en faveur de mes convictions sociales et philosophiques!

Assez comme cela, beaucoup trop môme de confidences personnelles et de mémentos généalogiques qui n'intéresseront personne. Je demande au lecteur humblement pardon pour cet indiscret bavardage.

En fait d'origine, tous tant que nous sommes, nous descendons de l'Adam, probablement multiple, du premier âge de. l'humanité. Que

celui-là soit provenu, ainsi que d'aucuns le soutiennent aujourd'hui, du degré immédiatement inférieur de Panimalité, ou qu'il ait été le produit direct et spécial d'un acte de la puissance créatrice, — à mon avis, il n^ a pas lieu de tant s'émouvoir à ce sujet : cela ne change rien essentiellement à l'affaire capitale des devoirs de Thomme et de ses droits. Dans l'une et l'autre alternative, en effet, droits et devoirs n'existent pas moins pour l'homme,— et mêmes droits et devoirs, quelle que soit celle de ces hypothèses qu'on adopte, — du moment quMl a pris conscience de lui-même et de la place élevée qu'il occupe dans la série des êtres, du moment qu'il a reconnu que c'est à lui que revient la tâche d'établir Tordre sur la terre, en conformité, bien entendu, des lois naturelles, et d'y amener Tavénement du règne de la justice, qui sera aussi celui du bonheur pour son espèce, — sans préjudice, ajouterai-je, du bien relatif de nos frères inférieurs des espèces animales.

A telle antienne je n'aperçois pas ce qui pourrait empêcher matérialistes et positivistes, spiritualistes et même croyants de toutes les églises, de dire ensemble i4men à Tunanimité, malgré leurs dissidences sur tout le reste. — Mais la question des moyens?... Elle est tout entière dans l'application méthodique de la série aux travaux productifs.

En attendant l'heureux avenir de paix et d'harmonie dont la science nous montre et peut dès à présent nous ouvrir les chemins, rappelons encore, afin de les faire de plus en plus détester et d'en prévenir à jamais le retour, quelques odieux traits de nos temps de sanglantes discordes.

Meurtres d'un prêtre orthodoxe et d'un évêque constitutionnel.

Vers l'époque des faits de chouannerie que j'ai racontés, mais quelques mois plus tard, ce qui nous reporteau millésime 1800, eurent lieu deux des atrocités de ce temps déplorable. Elles furent commises, la première par un détachement de soldats républicains, la seconde par une bande de chouans: je veux parler, du meujtre de l'abbé Meheust, sur la route de Saint-Brieuc àSaint-Malo, dans la traversée de la comr mune de Morieux, et de celui de l'évêque constitutionnel du Finistère, Audren, assassiné pendant qu'il se rendait de Quimper à Morlaix pour administrer la confirmation dans cette dernière ville.

L'abbé Meheust avait été vicaire de Coëtmieux, et son nom figure, ainsi que celui de M. Depagne, recteur-doyen de cette paroisse, sur les actes de naissance et de décès de plusieurs membres de la famille Rogon. Il n'est pas besoin d'avertir que le pauvre abbé Meheust qui, suivant ce que j'ai entendu conter dans mon enfance, venait à la Noë-Halé en soutane râpée et rapiécée, n'avait rien de commun avec le vicaire ambi-

lieux et hautain, tyran de son recteur et plus tard chef d^intrigues contre-révolutionnaires, qui est dépeint par E. Souvestre dans ses Mémoires (tun sans-culotte bas-breton^ roman dont Fauteur a placé les premières scènes au presbytère de cette même paroisse de Coëtmieux.

Ayant, au fort de la Terreur, émigré en Angleterre, M. Meheust en était revenu pour exercer le saint ministère dans les campagnes où il était connu et aimé. Comme il sortait un jour de la métairie des Tronchais, située au confluent de l'Evron et du Goëssant, à l'extrémité sud de l'étang des Ponts-Neufs, qui verse ses eaux dans la Manche à travers un amas de rochers formant un des points les plus pittoresques de cette côte, Tabbé Meheust fut rencontré par une colonne mobile. L'officier qui la commandait fit ou laissa odieusement fusiller le pauvre prêtre sur le bord du chemin. L'homme auquel on impute cette lâche et tardive cruauté (on était à la veille du Concordat et la liberté des cultes existait alors de fait) périt lui-même à la guerre d'Espagne en

Quant à l'évêque Audren, il avait joué un certain rôle dans la Révolution. Après s^être montré zélateur ardent des idées nouvelles, ce qui lui valut d'être porté par les électeurs à l'Assemblée législative et à la Convention, où il vota la mort de Louis XVI avec la restriction du sursis, il publia deux années plus tard un mémoire en faveur de ladauphine, puis en 1797 une apologie de la religion chrétienne contre les prétendus philosophes^ ceux-là mêmes dont il avait précédemment embrassé et propagé les doctrines et auxquels il attribuait maintenant toutes'les horreurs de la Révolution. Tout cela témoigne assez de Tinconsistance des opinions d'Audren. Quoi qu'il en soit, élu en 1798 évêque constitutionnel du Finistère, il remplissait avec zèle ses fonctions épiscopales.

J'emprunte à un article de la Biographie bretonne, signé du directeur de cette publication, M. Levot, le récit de la mort d'Andren :

« Au mois de novembre 1800 il avait résolu d'aller à Morlaix administrer la confirmation et prêcher.. Quoique averti des dangers qu'il pouvait courir dans ce voyage, il n'en persista pas moins à l'entreprendre, et crut se mettre à l'abri en faisant route par la diligence. Lorsqu'il y monta, à neuf heures du soir, le 21 , on criait sur la place publique : « Bon soir, Andren, nous ne te reverrons plus. » La diligence était à peine parvenue à une lieue et demie de Quimper, près de la chapelle de Saint-Hervé, dans la commune de Briec, que douze hommes armés commandent au conducteur d'arrêter. La voiture était en ce moment au haut d'une descente rapide, et celui-ci ne pouvait retenir ses chevaux. Bientôt on lui tire un coup de fusil. Il s^arrête alors, et des hommes armés, s'approchant de la diligence, obligent les voyageurs à mettre pied

à terre, leur assurant qu'il ne leur sera fait aucun mal. Audren n'avait pas obéi à l'injonction, il s'était blotti dans un coin de la voiture. Un des hommes y monte et veut le forcer à descendre ; mais Audren résiste et lé mord au doigt assez fortement. Cet homme se sentant blessé se plaint; ses compagnons viennent alors arracher le malheureux évêque, lui reprochent son vote homicide dans le procès de Louis XYI, vote qu'il né chercha pas, dit-on, à excuser; ils le conduisent vers un fossé, et après lui avoir donné un demi-quart d'heure pour recommander son &me à Dieu, ils le fusillent. Les meurtriers lui mirent dans une main une boite à saintes huiles, et dans l'autre un mandement qu'il venait de publier, puis ils se retirèrent. »

Déjà le curé constitutionnel de cette même commune de Briec et son collègue de celle d'Edem avaient été massacrés par les chouans en l'an m.

Puisque nous sommes censés vivre sous le régime de la liberté des cultes, pourquoi, en général, ne témoigne-t-on pas la môme horreur pour les attentats dont furent victimes les prêtres qui avaient prêté serment à la nation que pour les persécutions subies par ceux de leurs confrères qui l'avaient refusé? Au point de vue de la discipline romaine, je comprends qu'il soit fait une différence entre les uns et les autres; au point de vue de la patrie et de l'humanité, je ne le conçois pas.

A l'endroit où fut assassiné un évoque constitutionnel, rien aujourd'hui ne rappelle le crime des chouans, tandis que la rigueur des républicains envers un pauvre prêtre non assermenté est dénoncée à l'indignation des passants par une croix et par une inscription commémorative. — Est-ce donc que je demande et que je voudrais voir la suppression de cette croix? •— Elle prêche, pourrait-on dire, la haine de la révolution. — Non pas, à mon sens, mais seulement l'horreur d'un crime commis au nom de la révolution. — Or il est salutaire que ce sentiment soit conservé, afin de prévenir au besoin le retour de pareils excès. Mais je voudrais qu'on tînt la balance égale entre les deux partis et qu on flétrît, partout et toujours, aussi bien les attentats commis sous prétexte de servir la cause de Dieu et du roi, que ceux qui avaient pour but de faire triompher les principes de liberté et d'égalité politique. Sous tous les drapeaux honorons de nos réispects, de nos sympathies ce qui fut généreux, humain ; frappons d'une réprobation sans réserve tout ce qui eut le caractère opposé*

En tout lieu où, sous quelque prétexte que ce soit, un homme désarmé et sans défense a été frappé, que là s'élève un signe public de deuil et de repentir, car là il a été commis un crime contre l'humanité, que n*absout et n'excuse aucune considération politique ou autre. Pour-

suivons, mais seulement par des moyens honnêtes, jamais à trayers le sang et les ruines, le triomphe des principes que nous croyons les meiU leurs. Si nous devons marcher résolument vers le noble but d'une régénération sociale, que ce ne soit jamais en foulant aut pieds le sentiment d*inviolable respect dû à la vie humaine : Non accides f Tu ne tueras point !

Après la raison d'humanité qui prime toutes les autres, la clémence dans les guerres civiles est presque toujours la bonne politique au point de vue du patriotisme. Le concitoyen du parti adverse que vous épargnez aujourd'hui sera peut-être demain le plus ferme bouclier de TÉtal contre l'étranger. Supposons, par exemple, qu'à l'égard de ses prisonniers de la plage de Quibéron, qui comprenaient presque tons les offi* ciers de l'ancienne marine, la République se fût montrée moins impitoyable et qu^elle ne les eût pas, d'après l'avis et sur les rapports de Tallien, fait fusiller froidement, pendant deux mois, dans les exécutions journalières de Vannes et d'Âuray; qui sait si, parmi eux, Napoléon n'aurait pas trouvé plus tard Thomme de mer qui lui manqua toujours pour Topposer à Nelson dans le commandement de nos flottes? Celles-ci, faute d'un chef qui fût à la hauteur de cette mission, furent constamment malheureuses en bataille rangée contre les flottes anglaises, tandis que dans les combats isolés, bâtiment contre bâtiment, nos marins soutenaient avantageusement la lutte et non-seulement gardaient intact l'honneur de leur pavillon, mais lui donnèrent même en plus d'une rencontre un nouveau lustre. — Ah ! quelques vicissitudes que nous réserve Tavenir, plus de boucheries d'hommes ! Rien de bon n'a germé jamais dans le sang.

LE DOCTEDR JOBERT (DE LAMBALLË).

Ud renvoi imprudent (p. il4), qui équivaut à un engagement pris vis-à-vis du lecteur, m^impose l'obligation de donner quelques renseignements biographiques sur le chirurgien célèbre dont le nom se lit en tète de ces dernières pages.

Ce qui concerne la naissance, les premières années de Jobert et ses débuts dans la carrière qu'il a glorieusement parcourue, je l'emprunte au récit, sur tous ces points très-exact, d'une feuille locale, VUnion malouine et dinanaise :

« Le docteur Jobert était un enfant de l'arrondissement de Dinan. Son père, Antoine Jobert, originaire de Saint-Amand (Cher), exerçait la profession de chapelier à Lamballe lorsqu'il épousa Aimée Sauneuf, le 24 janvier 1798. Peu de mois après leur union, les époux allèrent s'établir à Matignon, pensant y faire fortune. Leurs espérances furent déçues. Dans leur détresse, ils eurent du moins la consolation de pouvoir sourire à un premier fils(l): ce fut à Matignon, le 26 frimaire anVIII (17 décembre 1799), que naquit Antoine-Joseph, qui devait être un jour Tune des plus éclatantes lumières de l'art chirurgical en France.

Un mot, répété souvent par la mère du docteur Jobert, peint la profonde misère du jeune ménage à l'heure où l'enfant prédestiné fit son entrée dans la vie : « Quand mon petit Antoine vint au monde, disait-elle, je couchais sur la paille, et j'en avais si peu que je sentais l'humidité du sol ! »

Les pauvres époux revinrent à Lamballe quelques mois après et s'y fixèrent définitivement ; aussi le docteur Jobert considéra toujours cette dernière ville comme son véritable bercedTu ; devenu célèbre, en reconnaissance des sympathies généreuses qu'il y avait rencontrées, et lorsqu'il devint nécessaire qu'on le distinguât d'un de ses homonymes de

(1) Étrange consolation ! — je demande à l'auteur du récit pardon de la remarque, — étrange consolation pour un père et une mère sans pain, sans lit, réduits à coucher sur une botte de paille humide!

la Faculté, il voulut attacher à son nom celui de cette chère et noble cité.

Sept frères et sœurs vinrent successivement augmenter la famille. Le père travaillait courageusement ; la mère vaquait aux soins de la maison ; mais comment chasser Tindigence du foyer, dans de telles conditions?

Cependant, grâce à la bienveillance d'une ancienne et bonne demoiselle du pays, mademoiselle Le Sourdier, Antoine-Joseph savait lire à l'âge de sept ans. Toutefois, il quitta bientôt l'école pour courir la ville tous les jours que Dieu faisait. Le jeudi, jour du marché, pour quelques sous, il conduisait les chevaux des cultivateurs à Tabreuvoir, et passait le reste du temps à jouer dans les rues et sur les places.

Un vénérable prêtre, M. Tabbé Micault de SouUeville, déjà cassé par Tâge et les fatigues du saint ministère, venait parfois se réchauffer au soleil près de Tantique église Notre- Dame-de-Lamballe. Il remarqua la vivacité du jeune Jobert, le fit causer et fut frappé de la précocité de son intelligence. A plusieurs reprises, ayant prié Tenfant de lui porter un pliant sur lequel il s'asseyait, le bon vieillard put constater Tobligeance d'Antoine-Joseph, qui s'crmpressait toujours d'être agréable au digne ecclésiastique. Une sorte d'intimité s'établit ; le vieux prêtre finit par prendre l'enfant en affection; il le recueillit sous son toit, lui procurant à la fois le pain du corps et de Tesprit.

Antoine écoutait avec respect les conseils de Tabbé Soùlleville et profitait de ses leçons. Il parsdt que la vocation médicale de l'écolier se révéla de bonne heure, d'une façon très-précise. On raconte, en effet, que le maître affectueux posait souvent cette question à son élève : — « Eh bien ! que veux-tu devenir? » — « Je veux être médecin ! » répondait invariablement Jobert.

Frappé de l'intelligence et de la résolution que montrait l'enfant, l'abbé SouUeville, chaque fois qu'il était question de son protégé, ne manquait pas de dire : a Si je ne me trompe, le petit Berry fera son chemin. » Ce sobriquet lui venait de ce que son père avait été soldat au régiment de Berry.

Un jour l'excellent abbé SouUeville, pressentant une fin prochaine, manda le docteur Bedel, un lie ses plus honorables amis ; il lui fit part de ses intentions à l'égard d' Antoine-Joseph : je désire qu'il apprenne la médecine, dit-il ; si je venais à mourir, promettez-moi de le prendre près de vous; je lui léguerai un peu d'argent pour l'aider dans ses études.

Quelques jours après cette entrevue, Antoine fut chargé de porter lui-même 6,000 francs envoyés pour lui par l'abbé SouUeville chez le docteur Bedel.

Le pieux abbé SouUeville mourut; ses héritiers intentèrent un pro^ ces an docteur Bedel, dans le but de s'emparer des fonds versés en ses mains pour le jeune Jobert, prétendant qu'étant médecin il ne pouvait recevoir, môme pour autrui. Heureusement, la somme avait été remise à Antoine-Joseph; les charitables intentions de Pabbé SouUeville étaient incontestables , la justice maintint la validité de la donation.

Après la mort de son bienfaiteur, le protégé de Tabbé SouUeville demeura près de deux années chez le docteur Bedel, qui Taccueillit avec un sympathique intérêt, encouragea ses dispositions, lui donna les premières notions de la médecine et fut réellement son premier maître dans Part de guérir.

L'application de Jobert et son ardeur au travail étaient telles qu'il était difficile de le distraire : plusieurs de ses condisciples ont raconté que les autres élèves prenaient un malin plaisir à le tourmenter, tantôt aux dépens de son habit, qni finissait par leur rester dans la main, tantôt par quelque méchante taquinerie. Il ramenait alors sur eux des yeux étonnés, qni bientôt retournaient d'eux-mêmes à leur tâche accoutumée ; le rire qui s'emparait de la classe entière le réveillait à peine de sa studieuse extase.

Jobert était âgé de 19 ans lorsqu'il prit le parti d'aller à Paris, avec l'intention de se faire recevoir docteur. A peine arrivé dans la capitale, bien qu'il n'eût encore suivi aucun cours, il se rendit à l'Hôtel-Dieu, pénétra dans les salles, se mêla aux élèves occupés des pansements, et sans mot dire se mit aussi, lui, en devoir de panser les malades.

L'apparition insolite de cet inconnu fit sensation parmi les étudiants. La chose sembla tellement extraordinaire qu'une sorte de tumulte en résulta. Le pauvre étranger fut expulsé.

Jobert était tenace : il renouvela le lendemain, dans les salles de l'hôpital Saint-Louis, la scène de THôtel-Dieu. Le môme bruit se reproduisit

Le docteur Richerand, chirurgien en chef de l'établissement, voulut savoir ce dont il s'agissait : — « Qui donc ôtes-vous et comment vous nommez-vous? » fit-il. — « Je suis Breton, je m'appelle Jobert, je veux être médecin, » répondit Antoine-Joseph avec résolution. — c Vous troublez le service, reprit le docteur Richerand ; vous ne devez pas vous introduire ainsi dans les salles. Venez me parler après ma visite. »

Jobert, sans se faire attendre, se présenta le même jour chez le docteur Richerand qui, reconnaissant son intelligence hors ligne, lui fit prendre ses inscriptions et lui procura un logement dans les combles de rhôpiUl.

C'était le couvert. Il fallait le vivre. Or ses ressources étaient plus que modiques; mais Jobert savait se contenter de peu : en automne et

en hiver, il déjeunait ]e plus souvent, dit-on, avec du pain et d^s pommes; le soir, il dînait avec des châtaignes, son mets favori; dans les autres saisons, il mangeait dans les plus humbles restaurants. Cette extrême frugalité ne l'empêchait pas d'être l'un des plus robustes parmi les élèves de l'École de médecine de Paris.

Le courageux Breton marcha vite dans le chemin du succès, bientôt dans celui de la gloire. Après avoir obtenu le titre d'interne (1821), il fut successivement nommé, au concours, aide d'anatomie(1827), et prosecteur (1828). Cefut à cette époque qu'il conquit le diplôme de docteur. En 1829, il devint chirurgien du Bureau central. En 1830, il était agrégé de la Faculté. Il fut nommé, avec Dupuytren, chirurgien de l'hôpital provisoire établi à Saint-Cloud pour les blessés de juillet, il s'y fit remarquer par son dévouement. )>

Pour parer à quelques inei^actitudes qui se sont ici glissées dans Ténumération faite par le journal dinanais des emplois et des titres de Jobert, je continue moi-même cette énumération.

Il devint en 1831 chirurgien de l'hôpital Saint-Louis et chirurgien consultant du roi; puis en 1847 chirurgien de THôtel-Dieu. Il avait été élu membre de l'Académie de médecine en 1840*

Nommé, dès l'établissement du gouvernement impérial, chirurgien de l'Empereur, et en 1854 professeur à la Faculté de médecine, Jobert, en 1856, fut admis en remplacement de Magendie à l'Académie des sciences (3« classe de l'Institut).

Il était, en outre, commandeur de la Légion d'honneur et décoré de plusieurs ordres étrangers.

Jobert avait donc obtenu toutes les distinctions professionnelles et scientifiques ; il était au faîte des honneurs ; mais toutes ces satisfactions ambitieuses n'avaient pu faire de lui un homme heureux.

On sait comment il est mort, dans la maison de santé du docteur Blanche, d'une maladie mentale que ses bizarreries avaient fait dès longtemps pressentir à quelques-uns de ceux qui eurent avec lui des relations suivies. Je me rappelle avoir entendu, il y a vingt-cinq ans, tel interne de Jobert, à l'hôpital Saint-Louis, alors qu'il était hors de tout propos malmené, rudoyé et bourré par son chef de service, prédire d'une façon formelle ce dénouement. Lorsqu'il se laissait aller à maltraiter ainsi en paroles les élèves, Jobert rendait en partie ce qu*il avait reçu autrefois de Richerand, dont la protection était au prix de plus d'une amertume à subir.

Même auprès de ses clients, en ville, Jobert avait de ces brusqueries qui faisaient redouter son approche. Il traita pendant longtemps, à ma connaissance, une riche veuve créole pour une maladie utérine à la-

quelle elle finit par succomber. A chacune de ses visites, dès que résonnaient dans l'antichambre les talons de bottes de M. Jobert, tout le monde, fenmie de chambre, garde et amies elles-mêmes de la malade, était saisi d'un certain émoi, tant il avait pris l'habitude de bousculer et d'hourvariser tout le personnel un peu craintif de ce petit gynécée.

l'eus, vers le temps dont je parle, quelques rapports avec M. Jobert qui m^accueillait comme compatriote, et aussi comme rédacteur du feuilleton scientifique d'un journal (la Démocratie pacifique). Tel jour, suivant les dispositions du moment, il vous étouffait de caresses, vous prod>guait le tu de la camaraderie ; puis le lendemain, sans qu'on pût deviner pourquoi, il vous recevait du haut de sa grandeur. Ces inégalités chez Jobert s'expliquent trop bien par la maladie qui éclata plus tard pour que l'on puisse songer à lui en garder mauvais souvenir.

Le don fait au jeune Jobert par un bienfaiteur clairvoyant donna lieu, comme il a été dit plus haut, à un procèsiintenté par les héritiers. Ce procès fut plaidé et gagné en faveur de Jobert par un avocat, enfant de Lamballe aussi, M. Antoine Aulanier, qui a été, pendant quarante ans, la plus vive lumière et Tune des réputations les plus honorables du barreau de Saint-Brieuc. Il existe de lui un Traité du domaine congéable, un Traité des actions possessoireSyOVLWTdiges très-estimés des jurisconsultes, et un petit volume, trop peu connu, sur la Méthode, dans lequel l'auteur donne à la fois le précepte et l'exemple de l'emploi de cet instrument d'une puissante efficacité dans les travaux de l'esprit.

Sur le désir que Jobert m'en avait exprimé plusieurs fois avec insistance, je le fis rencontrer un jour (c'était en 1846) chez Véry, avec M. Aulanier qui voulait bien, ainsi que ses fils, m'honoret de son amitié. Une grande heure en retard, Jobert enfin arrive, accompagné d'un convive inattendu, le jeune docteur M... Ce n'eût été rien, si par malheur le grand chirurgien ne s'était trouvé dans un de ses moments de frasques maladives. 11 fut pendant tout le dîner, à propos du service des garçons, à propos de la chaleur excessive, que sais-je encore? tracassier, agaçant à ce point qu'à peine nous eut-il quittés, M. Aulanier, homme de manières simples, avec un esprit délicat et un caractère calme et posé s'il en fut, me déclara qu^il ne voulait pour rien au monde se trouver de nouveau avec M. Jobert; et comme celui-ci avait annoncé Tintention d'offrir un gala en l'honneur de son avocat de 1812, M. Aulanier me dit : « Pour Dieu, délivrez-moi de Jobert; rendez-moi le service de lui écrire demain matin, sans faute, qu'une dépêche m^a rappelé immédiatement à Saint-Brieuc, et que je suis parti. »

Hélas ! oui , on peut le dire sans que sa gloire en souffre, c'était un homme fantasque outre mesure et qui ne connut jamais les premiers éléments

du savoir-vivre, que l'illustre Jobert de Lamballe ! Aussi était-il difficile d'entretenir avec lui des rapports que ses susceptibilités ombrageuses, ses bizarreries et ses boutades ne vinssent pas troubler quelquefois. Un malheur, rendu irréparable par notre loi d'indissolubilité absolue du lien conjugal, avait contribué, dit-on, à aigrir son caractère; mais les natures vraiment élevées et généreuses subissent différemment l'influence des poignantes déceptions et des cruelles épreuves de la vie (1). Non pas au surplus qu'en plus d'une circonstance Jobert n^ait fait preuve de son bon cœur, soit vis-à-vis de malades pauvres, soit vis-à-vis de confrères qu'il savait dans la gêne. On cite à sa louange les moyens détournés qu'il prenait pour venir en aide à quelques-uns de ces derniers, tout en ménageant leur amour-propre et en sauvegardant leur dignité.

Gomme chirurgien , pour la sûreté du diagnostic , la dextérité de la main et la fécondité des ressources contre les difficultés opératoires , Jobert ne le cédait à aucun des maîtres, ses contemporains. Les innovations qui lui appartiennent ont un caractère trop spécial pour qu^elles puissent être ici appréciées ou seulement indiquées. J'omets donc la mention de ses ouvrages, tous consacrés à des sujets d^anatomie, de physiologie et de chirurgie.

Avec des airs d'assurance et presque de rodomont, Jobert était au fond timide et facile à déconcerter. Lorsqu'il faisait, à son hôpital, une conférence clinique, s'il lui arrivait d'apercevoir dans l'assistance une figure suspecte, quelqu'un qu'il supposât mal intentionné, c'était assez pour lui faire perdre le sangfroid nécessaire à l'exposition de son sujet : la pensée du professeur s'embrouillait, sa parole devenait hésitante, et une leçon, brillante au début, s'interrompait tout à coup ou bien s'achevait d'une façon pitoyable.

Cette disposition fut la principale cause qui tint Jobert à l'écart des concours pour les chaires de la Faculté. Il n'y serait point arrivé par cette voie; aussi était-il l'ennemi et le détracteur passionné du con« cours, dans lequel il ne voulait voir que le moyen de faire triompher la faconde aux dépens du vrai mérite.

(1) Le diable, disait Voltaire, ne se joue pas aux médecins. — Sans allusion à aucun cas particulier, non plus qu'à des bruits qui peuvent, après tout, n'avoir été que l'explication hasardée d'un mystère qu'il n'appartient à personne de vouloir sonder, — en thèse générale , je dirai que je ne comprends pas comment la fleur d'oranger, passée à fruit, s'aventure à affronter la couche nuptiale d'un fils d'Esculape , élève aussi de Lucine, l'un n^allant pas sans l'autre.

Pour le môme motif, le manque d'assurance oratoire, il s'abstenait de prendre part aux discussions de l'Académie de médecine, même dans les questions de sa plus grande compétence.

Vers 1844, Jobert fut tourmenté de Tidée qu'il était menacé des atteintes de la rage. Il se crut sérieusement sous* Tincubation de cette affreuse et implacable maladie. Personne n'a pu me renseigner sur la circonstance qui avait donné lieu chez lui à cette alarme. II ne paraît pas qu'il eût subi, en réalité, aucune morsure suspecte. Était-ce de sa part hallucination pure et comme un premier symptôme de folie? Quoi qu'il en soit, sa frayeur fut vive, et elle le tint, pendant plusieurs mois, éloigné de son service d'hôpital.

Une autre épreuve, non plus fantastique cette fois, de contagiosité virulente était réservée au chirurgien dans la pratique de son art.

Peu d'années avant la fin de sa carrière, il arriva qu'un jour, en opérant dans son service de l'Hôtel-Dieu une malheureuse femme qui se trouvait infectée, Jobert se fit au doigt une piqûre par laquelle s'introduisit un virus redoutable. Il ne se douta de la portée de l'accident que longtemps après, lorsque le poison avait déjà fait dans son économie de profonds ravages. Son visage, d'une beauté énergique dont il tirait quelque vanité, reçut des atteintes qui lui furent particulièrement sensibles. Ainsi, deux fois dans le cours de la vie de Jobert, la femme lui fut cruellement fatale.

Par compensation, d'autres femmes ne furent pas sans influence sur son avancement dans la voie de la fortune et des honneurs. Quant à celles-là, qui auraient eu pour lui un faible et des bontés particulières, il faudrait les plaindre, car Jobert n^était pas homme à se piquer longtemps d'égards ni de reconnaissance. L'ambition était son unique loi, une ambition féroce et peu scrupuleuse sur les moyens. La position à laquelle il s'était élevé, si haute qu'elle fût, laissait son cœur accessible à tous les tourments de l'envie. Il en était dévoré et il en est mort.

Indifférent en politique, indifférent et de plus sceptique à l'égard des questions de réforme sociale qui ont surgi de nos jours, Jobert, il faut bien le dire, se trouva toujours du parti de ceux qui disposaient des honneurs, des faveurs et des places* Il parvint à de hauts emplois que justifiait sans doute le mérite éminent qu'il possédait dans son art, mais auxquels ce mérite aurait bien pu ne pas suffire seul à le faire arriver.

Élu, en 1857, au conseil général des Gôtes-du-Nord, la part qu'il prit aux travaux de l'assemblée départementale ne saurait fournir un argument en faveur des candidatures officielles. Il y produisit cependant un plan d'organisation du service médical des indigents dans les campagnes, dont plusieurs dispositions auraient été adoptées, dit-on, pour l'établissement de ce service dans tout l'empire.

Fila affectueux, Jobert montra toujours pour sa mère ua pieux attachements Il lui faisait régulièrement parvenir, par l'intermédiaire du docteur Bedel, une pension dont madame veuve Jobert ne voulut jamais qu'on élevât le chiffre tout à fait modeste. Cette respectable* femme, avec laquelle son fils avait, dans la coupe et dans l'expression du visage, une ressemblance marquée, périt octogénaire, il y a quinze ou seize ans, écrasée par une diligence, dans la rue qu'elle habitait à Lamballe.

Aux pauvres de cette ville, M. Jobert a, par un acte spontané, rendu ce qui leur revenait de droit, la somme que lui avait avancée le vieux prêtre, son bienfaiteur, — déduction faite des frais de procédure qu'il avait eus à supporter pour faire prévaloir son droit contre les revendications des héritiers du donateur. Supputation bien mesquine de la part d'un homme qui allait, en mourant, laisser près de trois millions de fortune ! Jobert avait destiné d'abord cette libéralité à la fondation d'une salle d'asile. Plus tard, à la demande de M. le maire de Lamballe, il en changea l'affectation, et, de son consentement, elle a été employée à l'achat des bâtiments du collège.

Jobert de Lamballe est mort n'étant, comme on sait, ni garçon ni veuf. Il y avait donc par le monde une personne qui se trouvait en droit, m'assure-t-on, de réclamer légalement la moitié de son opulente succession. Dans un temps comme le nôtre où l'amour effréné de l'or étouffe dans les âmes tout autre sentiment, il en est bien qui seraient venues quand même, alléchées par l'appât de ce million et demi. Je constate, à l'honneur de qui il appartient, qu'aucune revendication ne s'est produite. Â la vérité, d'autres personnes m'affirment qu'une séparation judiciaire avait été prononcée, qui excluait toute prétention de la part d'un des conjoints sur l'avoir de l'autre. Ce qu'il y a de certain, c'est que le riche héritage a passé tout entier aux mains des frères, sœurs, neveux et nièces, un peu ébahis de cette aubaine sur laquelle ils n'avaient exercé aucune prélibation : Jobert, pour une raison ou pour une autre, n'avait pas été envers eux prodigue de ses bienfaits. Ils lui ont. élevé, dans le cimetière de Lamballe, un tombeau qui renferme ses restes et qui porte l'inscription de tous les titres du renommé chirurgien.

Au point de vue social, une moralité ressort de l'exemple même fourni par le triomphe de Jobert sur la fatalité de la naissance. Étant donné son point de départ, quelle chance ne lui fallut-il pas, et quel concours de circonstances exceptionnelles pour le mettre à même de faire son premier pas dans le monde et de pouvoir, par suite, développer, utiliser, comme il l'a fait, ses remarquables facultés! Combien

d'enfants pauvres, quoique non moins richement doués par la nature que Tétait le petit Berry^ ne rencontreront jamais un abbé SouUeville pour leur faire franchir cette première barrière posée devant eux sur la route où les appelleront en vain leurs vocations ! Cependant il y a perte et dommage, pour la société comme pour Tindividu, chaque fois que de précieuses aptitudes restent sans culture et sans emploi.

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