EN BRETAGNE
Surprise de Saint Brienc par les chonans. — Mort héroïque da procureur de la commune, le citoyen Poulaîn-Corbîon.
Puisque, dans le cours de Topuscule qui précède, j*ai été conduit à mentionner incidemment quelques faits de chouannerie, je nerveux pas déposer la plume sans revendiquer une justice qui lui a jusqu'à présent fait défaut, en faveur d'un des plus beaui traits de courage et de dévouement civique qui aient signalé cette déplorable guerre d'une partie des populations de nos départements de Touest contre la Révolution : je veux parler de la mort vraiment héroïque du procureur de la commune de Port-Brieuc (comme on disait en langage officiel du temps], le citoyen Poulain de Corbion, lors de l'entrée des chouans dans ce chef-lieu des Côtes du-Nord, pendant la nuit du 4 au 5 brumaire, an VIII, ou du 25 au 26 octobre 1799.
L'histoire a d'étranges oublis, et l'opinion, celle-là môme pour laquelle ils ont généreusement donné leur vie, n'a pour certains hommes qu'une indifférence qui ressemble à de l'ingratitude.
Pendant les plus sombres jours de la Révolution, Rennes eut son courageux maire, le tailleur Leperdit qui sut tenir tête à Carrier et préserva ses concitoyens des fureurs du féroce proconsul, resté plus odieusement célèbre encore par ses noyades de Nantes que Fouché, Collot d'Herbois et Couthon par les mitraillades de Lyon (t).
Ce même Leperdit résista dignement aux séductions de l'Empire, et
(1) Lorsque Carrier arriva à Rennes, il demanda au conseil municipal
8ê tint debout devant Napoléon, lorsqae tant d'ex-farouches montagnards s'agenouillaient aux pieds du maître, luttant d'adulations serviles avec les courtisans de l'ancien régime, ralliés à la fortune du fondateur d'une quatrième dynastie (1).
La population de Rennes garde en vénération le souvenir du simple artisan qui s'était montré grand homme de bien et grand citoyen dans deux circonstances caractéristiques : dévoué aux principes d'humanité lorsqu'ils étaient foulés aux pieds par le fanatisme révolutionnaire, et fidèle à ses convictions républicaines lorsque chacun se précipitait sous le joug du nouveau César.
Victime d.e son dévouement dans un incendie où, malgré ses 73 ans, il courut porter secours, et où il fut renversé p|ir des débris enflammés, Leperdit meurt de ses blessures en 1825. Ferme et constant dans toutes ses opinions, il refuse à ses derniers moments l'assistance d'un prêtre* Son convoi, purement civil, est respectueusement suivi par la foule de ses compatriotes.
A la révolution de 1848, le buste du citoyen Leperdit, dû au ciseau de David (d'Angers), a été placé dans la salle des séances du conseil municipal de Rennes, noble exemple pour tous, magistrats et particuliers.
Ici la conscience publique a fait son devoir ; elle a sanctionné par
de dresser une liste des fédéralistes, des modérés, etc. Le conseil, effrayé, dressa à la hâte une liste et la présenta à Leperdit. Vous avez oublié un nom, dit-il.
— Lequel ?
— Le mien. Cette liste est un bon pour le bourreau; je ne la signerai pas. .
— Mais Carrier l'a demandée; la refuser c'est donner sa tète.
— Je le sais ; aussi je me charge de la refuser.
Et déchirant la liste, il dit à ceux qui l'entouraient : Je vous recommande mes enfants.
Dans une autre occasion, Carrier reprochait à Leperdit d'avoir favorisé l'évasion de plusieurs prêtres.
— Ne savais-tu pas, lui disait-il, qu'ils étaient hors la loi ?
— Us n'étaient pas hors l'humanité, répondit le tailleur. (Emile SouvESTRB, Mémoire d'un sans-culotte bas-breton,)
(1) A la création de Tordre de la Légion d'honneur, le conseil municipal de Rennes demanda à l'unanimité la décoration pour Leperdit. Le tailleur refusa : « Un pareil joujou, disait-il, nuirait point sur mon établi, »
un juste hommage une belle vie, signalée par la pratique courageuse de toutes les vertus de l'homme et du citoyen.
Saint-Brieuc eut aussi, dans le cours de la Révolution, son magistrat municipal dont il a sujet d'être fier. Celui-ci, quoiqu'il eût, comme député du tiers aux États-Généraux, siégé à l'Assemblée nationale et qu'il y eût rempli son mandat de manière à obtenir à son retour les félicitations publiques de ses électeurs ; quoiqu'il eût été maire de Saint- Brieuc dès avant la Révolution et qu'il le fût encore aux jours radieux d'espérance de 1789, signalant sa gestion par des améliorations importantes dont profite encore aujourd'hui la population de cette ville; quoiqu'il eût traversé aussi la phase orageuse et trouble des années qui suivirent sans prendre part aux excès ni renier ses convictions libérales ; celui-ci, dis-je, n'eut peut-être qu'un jour, qu'une heure qui recommandent hautement sa mémoire à la postérité. Mais dans ce jour, à cette heure il fut sublime ; il sut mourir non-seulement en héros, mais en martyr résolu de son devoir comme magistrat, de sa foi politique comme citoyen.
Et cependant un trait qui égale tout ce que l'antiquité offre à notre admiration en fait de dévouement patriotique, est demeuré depuis plus de soixante ans, sous nos gouvernements divers, sans qu'aucun honneur public lui ait été décerné, sans même avoir trouvé place dans une des grandes histoires de Tépoque. C'est à peine si deux ou trois chroniqueurs locaux lui ont consacré une mention de quelques lignes.
Un compatriote de Poulain-Corbion, M. Geslin de Bourgogne, dans un ouvrage écrit sous l'inspiration de sentiments peu favorables à la Révolution, les Anciens évéchés de Bretagne, a été un de ceux qui ont apprécié le plus dignement la mort de ce généreux citoyen. Après l'avoir rapportée, l'auteur témoigne son étonnement de ce qu'un tel acte d'héroïsme n'ait été l'objet d'aucun hommage qui en perpétue le souvenir. Avant M. Geslin de Bourgogne, feu M. Habasque, président du tribunal civil de Saint-Brieuc, dans le tome II de ses Notions historiqiLes sur le littoral des Côtes-du-Nord, édité en 1834, et M. Ch. Lemaotit, dans ses Annales armoricaines, publiées en 1846, avaient retracé les circonstances de ce glorieux trépas. Le second s'exprimait surPoulain- Corbion ainsi qu'il suit :
tt La ville de Saint-Brieuc lui érigera un jour une statue en face du « lieu où il a payé de son sang son immortalité. Encore quelques an- « nées, et nous verrons s'accomplir cet acte de reconnaissance. »
Vingt ans et plus se sont écoulés depuis cette prédiction sans que personne, à notre connaissance, ait rien tenté pour en amener racoomplissement*
À défaut d*une voix plus puissante, la mienne essayera de secouer la torpeur et de stimuler le zèle des hommes de qui il dépend de faire cesser un tel déni de justice, en élevant Timage de Poulain-Corbion sur la place qui fut témoin de son héroïque dévouement, et en donnant son nom à cette place, au lieu du nom banal de place de la Préfecture qu'elle porte aujourd'hui.
Avant le récit du fait particulier que j'ai en vue, il n'est pas hors de propos d'indiquer sommairement les motifs de la résistance que rencontra la Révolution dans la Vendée et dans la Bretagne, résistance qu'elle ne parvint à surmonter qu'au prix d'une lutte acharnée et en faisant des concessions à l'un des intérêts pour lesquels s'étaient armés les paysans vendéens et bretons.
Deux causes ont produit et entretenu les insurrections des populations de l'ouest contre la Révolution : la violence faite à la conscience religieuse des habitants et les levées d'hommes pour Tarmée.
La première cause, qui fut de beaucoup la plus puissante et la plus générale, eut son point de départ dans la constitulion civile du clergé, funeste erreur de l'Assemblée nationale, qui lui fut inspirée, comme le fait remarquer M. Thiers, par quelques-uns de ses membres, amis de la religion catholique, et non point par les libres penseurs qui formaient la majorité de l'assemblée (1). En soumettant les ecclésiastiques à un serment que repoussait la conscience de la plupart d'entre eux et que bientôt le chef suprême de là hiérarchie catholique défendit formellement de prêter, on divisait les prêtres en deux partis : l'un des dociles qui, suspects d'hérésie aux yeux du peuple, lui parurent en outre avoir obéi à un sentiment pusillanime, avoir trahi par peur, disons le mot, leur croyance et leur devoir. Ceux-ci, désignés dans les campagnes sous le nom de juroux (jureurs), devinrent dès lors un objet de scandale et de mépris pour nos paysans bretons, rattachés, au contraire, d'autant plus fortement aux ministres du culte qui avaient refusé le serment, que ces derniers leur apparaissaient avec le prestige de confesseurs et de martyrs de la foi.
Le vrai mobile de la révolte fut l'atteinte portée au sentiment religieux. Cette vérité n'échappait à aucun des hommes de sens qui se trouvaient, ne fût-ce que momentanément, sur les lieux où elle venait d'éclater. Dès l'année 1794, un conventionnel en mission dans les départements de la Bretagne, Boursault-Malherbe , petit-fils du poëte
(1) Histoire de la Révolution française, par M. Thiers, 1. 1, liv. 3, p. 229 de la 13« édit.
contemporain de Molière, auteur lui-même de quelques pièces de thé&tre jouées avec succès, le représentant Boursauit, dis-je, écrivait de Saint-Brieuc à la Convention : « Liberté des cultes, liberté des cultes, sans cela impossibilité de maintenir les campagnes. »
Telle était aussi Topinion du général Hoche, et cette opinion, hautement manifestée, ne lui fut pas moins utile que la valeur des soldats républicains pour amener la pacification des départements de rOuest.
Les dispositions hostiles des paysans bretons s'étaient accusées dès
1791 dans les environs de Vannes, par un soulèvement en faveur de révoque de cette ville, violenté à cause de son refus de serment. En
1792 il y avait eu à Lannion, à la Roche-Derrien, à Pontrieux, des engagements entre les habitants des campagnes et les patriotes de ces villes. Les femmes de cette dernière localité s'étaient signalées en aidant leurs maris et leurs frères à repousser l'attaque des chouans.
Jusque-là ces mouvements partiels ne se rattachaient pas à un plan d'ensemble. Celui qui organisa l'insurrection royaliste en Bretagne, le marquis de la Rouarie, eu plus exactement de la Rouerie, mourut de fièvre maligne le 30 janvier 1793, au châtenu de la Guyomarais, dans la commune de Saint- Dénouai, entre -Lamballe et Matignon. La découverte du cadavre et d'une partie des papiers de ce chef entraîna la mort de M. et de madame de la Guyomarais et de dix autres personnes condamnées avec eux par le tribunal révolutionnaire. Au nombre des victimes se trouva Angélique Désilles, madame de la Fonchais, sœur du jeune officier malouin, surnommé le héros de Nancy, qui, lors de l'insurrection militaire de cette ville en 1790, avait, au prix de sa vie, empêché le combat entre la garnison révoltée et les troupes envoyées pour la faire rentrer dans le devoir. Digne sœur d'un tel frère, cette dame se laissa juger, condamner et exécuter sous le nom de sa belle-sœur, plutôt que de racheter ses jours en compromettant le sort de celle-ci, qui avait, en effet» pris part aux réunions des conjurés.
Cette fâcheuse issue des projets préparés par la Rouerie n'empêcha pas l'insurrection de suivre son cours. Elle éclata à l'occasion du tirage au sort pour la levée de 300.000 hommes, prescrite par la loi du 24 février 1793. Pendant que l'opération s'exécutait à Pluméliau, bourg distant de Pontivy d'une couple de lieues, les jeunes gens cernent l'église dans laquelle avait lieu le tirage; ils se précipitent sur les agents de l'autorité, tuent le membre de l'administration du district qui présidait, ainsi que treize gardes nationaux de Pontivy, quelques gendar* mes et un officier de l'armée. Ce fut le commencement d'une série d'atrocités dont les deux partis se souillèrent à l'envi Tun de l'autre, à titre ou sous prétexte de représailles. De beaux traits, non-seulement
Joe
de courage, mais aussi de générosité, se produisirent toutefois au mi^ lieu des horreurs de cette guerre civile acharnée.
Le fait que je vais rapporter appartient aux derniers temps de la chouannerie, signalés surtout par le brigandage. Il eut toutefois pour principe un noble et généreux sentiment de la part des chefs insurgés qui l'accomplirent. Il s^agissait pour eux de délivrer les prisonniers de leur parti, détenus dans la maison d'arrêt de Saint-Brieuc, et spécialement une dame condamnée à mort pour motif d'embauchage, madame le Frotter, dont l'exécution était imn^inente.
Sollicité par madame de Rérigant, nièce de madame le Frotter, le principal lieutenant de Georges Gadoudal , Mercier, dit la Vendée^ se rendit du Morbihan dans les Cdtes-du-Nord avec une troupe de chouans dont on a fort diversement évalué le nombre. Les uns le portent à quinze ou dix-huit cents hommes, d'autres, tels que M. Geslin de Bourgogne, le réduisent à trois cents. Cette colonne fut rejointe par plusieurs bandes appartenant aux Côtes-du-Nord, par celle de Carfort entre autres, qui avait sa sœur incarcérée dans la prison de Saint- Brieuc.
Cette ville se trouvait en ce moment dégarnie de troupes : deux cents carabiniers qui formaient la principale force de la garnison venaient de se rendre à Lamballe; il ne restait guère au chef-lieu que la compagnie d'ouvriers militaires de la 13* demi-brigade. Cette circonstance était parfaitement connue des chouans.
Parvenus un peu avant minuit à un kilomètre de Saint-Brieuc, sur le plateau du manoir de Robien, Mercier réunit les chefs des six divisions qu'il avait formées, leur donne ses instructions et convient avec eux que Tattaque commencera à deux heures précises du matin. C'était le 26 octobre ; il restait encore assez de nuit pour l'accomplissement des projets arrêtés*
Aux approches de la ville, les chouans marchèrent pieds nus pour ne pas donner l'éveil par le bruit de leurs pas; ils portaient leurs chemises par dessus leurs culottes, afin de se reconnaître dans Fobscurité.
Saint-Brieuc étant une ville ouverte, il ne s'agissait pour s*en rendre maître que de surprendre les deux ou trois postes où il y avait des hommes de garde.
J'emprunte au récit animé et pittoresque de M. Geslin de Bourgogne le détail suivant :
« Le détachement chargé d'enlever le poste de l'hôtel de ville, qui a était aussi le siège du département, arriva précédé de deux chouans, « dont l'un était déguisé en femme et l'autre jouait l'homme ivre. La « sentinelle les laissa approcher sans défiance; elle était morte avant
« d'avoir proféré un cri. tl en fut de môme à la barrière de Crouëdic (sur « la route de Lamballe).
« Une partie des chouans parcouraient les rues, faisant im-
« pitoyablement feu sur toute fenêtre ou toute porte qui s'ouvrait : il « n'en fallut pas davantage pour déterminer la plupart des habitants et « des fonctionnaires publics à attendre chez eux la fin de l'événement. « Le général donna Texemple. »
C'était le général de division Casablanca, qui s'était cependant distingué ailleurs par son courage, notamment à 1 armée du Nord, en 1792, et dans Topiniâtre défense de Caivi contre les Anglais, en 1794. Arrivé seulement depuis la veille à Saint-Brieuc, ce général ne crut pas devoir s'engager à la tête d'une simple escouade dans les rues d'une ville qu'il ne connaissait pas. Peu édifiés sur les motifs de cette inertie de l'homme qui avait entre les mains tous les pouvoirs , puisque la ville et le pays se trouvaient depuis longtemps sous le régime de Tétat de siège, les Briochins transformèrent son nom en celui de Casa-peur-a.
Le général avait dû être un des premiers avisé de la présence des chouans, car ce fut un des grenadiers de garde à sa porte qui donna Talerte au poste de la place, occupé par la garde nationale. Le sergent, nommé Guillot, fait aussitôt ranger en bataille les seize hommes du poste; mais à peine cette disposition prise, la place est brusquement envahie par une multitude d'hommes armés qui font une décharge sur le poste, aux cris de : Vive le roi! vive Louis XYIII!
Dans l'impossibilité de résister à cette masse, la girde rentre et la porte est barricadée en dedans. Les chouans l'attaquent à coups redoublés. Déjà une planche est enfoncée, et l'on crie du dehors : « Ouvrez, ou il ne sera fait de quartier à personne. » La porte cède, et le corps de garde est à l'instant rempli de chouans qui désarment les républicains et leur intiment Tordre de se jeter sur le lit de camp sans bouger ni relever la tête , sous peine d'être immédiatement fusillés.
Ayant mis des postes à tous les abords de la place , les chouans envoient un détachement briser la porte de fer de la maison commune et enlever un canon qui s'y trouvait; un autre piquet se porte sur le lieu où siégeait le département, pénètre dans les bureaux et prend une partie des papiers qui s'y trouvaient.
Le poste de la porte de Lamballe avait été traité comme oelui de la principale place dont il vient d'être question, et qui se nommait alors place de la Liberté.
La sentinelle, le citoyen Breton, blessée d'abord, fut achevée ensuite dans la rue à une cinquantaine de pas plus loin.
La division des chouans, qui avait pénétré par ce côté^ trouva dan»
réglise Saint-Gaillaume une vingtaine de chevaux de remonte dont elle s'empara. Ces chevaux fournirent des montures à quelques-uns des prisonniers qu'on délivra, comme il va être dit, et servirent à traîner une charrette sur laquelle fut placée la pièce de canon prise à Thôtel de ville.
La môme bande se dirige sur la prison où, malgré la ferme résistance du geôlier et de six hommes de garde qu'il avait avec lui , les chouans finissent par pénétrer après avoir fait sauter la serrure et le crampon qui tenait le verrou de la porte. Ils mettent en liberté non-seulement les gens de leur parti, telles que madame le Frotter et mademoiselle le Nepveu de Garfort, sœur d'un de leurs chefs qui conduisait en personne, avec l'un des fils te Frotter, les assaillants de la prison , mais encore les détenus pour crimes communs.
Si, comme il a été dit plus haut, beaucoup de représentants de Tautorité, à commencer parle chef militaire, se tinrent éclipsés pendant la bagarre, il y eut d*honorables exceptions. Au bruit de la fusillade» le lieutenant de gendarmerie Chrétien se rend avec ses deux brigades sur la place de la Liberté, pour renforcer le poste. Il est accueilli par une fusillade partie à la fois de droite, de gauche et de front, qui lui tue un homme et lui en blesse trois. La gendarmerie riposte, mais une seconde décharge la disperse.
Le lieutenant Chrétien tombe un peu plus tard aux mains des chouans qui, après Tavoir désarmé, lui proposent de prendre parti dans les chasseurs du rot,
— Non, répondit-il, jamais je ne porterai les armes contre mon pays.
— Tu vas être fusillé.
— Eh bien! fusillez-moi.
Trois chouans le couchaient en joue, quand arrive un jeune chef qui leur crie :
— Mes b , est-ce là Tordre qu'on vous a donné? Qu'on mène cet
homme au corps de garde , il faut attendre la décision du général avant de fusiller les prisonniers.
De son côté le capitaine de gendarmerie Thomas, qui douze ans plus tard mourut général de brigade en Espagne, tenta à plusieurs reprises, en ralliant quelques hommes, de reprendre le poste de la place. Il reçut treize coups de baïonnette et fut laissé pour mort sur le terrain.
Mais l'homme qui se montra véritablement admirable en cette circonstance, ce fut le procureur de la commune, le citoyen Poulain-Corbion. Ce magistrat, lorsqu'il entendit la fusillade, sortit avec ses deux fils pour se rendre à l'hôtel de vijle. En arrivant sur la place, il tomba au milieu des chouans qui l'occupaient.
Quelques-ims l'ayant reconnu, le somment, en lui mettant la baïon-
nette sur la poitrine, de livrer les clefs de la poudrière et de crier Vive le roi !
— Non, répond-il, je ne souillerai pas mes cheveux blancs en proférant un cri que ma conscience repousse. Vive la république !
Et il tombe aussitôt perce de coups.
Un de ses fils fut aussi blessé ; l'autre traîné par les cheveux sur la place ; enfin tous deux parvinrent à s*échapper.
Suivant une version, en même temps quMl proférait le cri de Vive la république! le procureur jeta vivement dans un puits qui se trouvait à sa portée les clefs de la poudrière.
Diaprés d'autres témoignages, même étendu sur le sol et baignant dans son sang, il répétait encore : Vive la république !
La femme d'un chirurgien, madame Gonen, née Pouhaër, qui, à défaut de son mari qu'elle tenait caché, fut mise en réquisition par les chouans pour panser les blessés, dit dans sa déposition : a Je fus témoin de la mort du citoyen Poulain-Corbion, qui fut tué près la poudrière en criant toujours : Vive la république! »
(La poudrière était alors dans la tour nord de la cathédrale.)
« Chose étrange ! dit M. Geslin de Bourgogne en retraçant la mort de Poulain-Corbion, aucun honneur ne fut rendu à cet acte d'héroïsme, comme si l'hommage au mort eût été un reproche aux vivants; et, à l'heure qu'il est, rien dans cette ville ne rappelle un trait que sauront admirer tous ceux qui ont du cœur, à quelque parti qu'ils appartiennent. »
De cet inexcusable oubli qui a duré jusqu'à ce jour, il y eut plusieurs causes.
Au moment où mourait ainsi d'une façon sublime le procureur de la commune de Saint-Brieuc, on était à la veille du 18 brumaire. Il n'était pas trop dans les tendances du gouvernement issu de ce coup d'Etat de glorifier un dévouement manifesté par le cri de Vive la république! devenu bientôt importun, puis factieux.
Après la chute de l'Empire, ce n'est pas la Restauration qui aurait pu songer à acquitter la dette du pays envers un magistrat républicain tombé sous les coups des royalistes. Quoique fondé sur un autre principe que celui de la branche ainée, le gouvernement de la branche cadette des Bourbons n'avait pas précisément à cœur de rechercher, en vue de les célébrer par des commémorations monumentales, les dévouements de la nature de celui par lequel s'était signalé le citoyen Poulain-Corbion.
Disons-le cependant, pour apprécier ce qu'il y a de grand et de beau dans une telle mort, il n'est pas besoin de se tenir au point de vue exclusif d'un parti ou d'une forme de gouvernement : c'est le sentiment
du devoir de magistrat et de citoyen, sentiment poussé jusqu'à l'héroïsme, qui éclate dans la mort de Poulain-Corbion.
Le procureur de la commune, le fonctionnaire républicain de ranVIII a péri victime volontaire, intrépide martyr de ce noble sentiment du devoir : c*est là surtout ce qu'il faut considérer. Il est tombé en proférant le cri aujourd'hui réprouvé de Vive la république !Eh qu'importe? est-ce que leur titre de républicains a empêché qu'on n'élevât des statues à Marceau, à Hoche, à Kléber? Est-ce que le gouvernement actuel, il faut lui rendre cette justice, n'a pas concouru naguère à l'érection de la statue d'Ârago qui lui avait refusé le serment?
Un gouvernement national, quelle que soit sa dénomination, s'honorera lui-même en honorant le beau trait sur lequel j'appelle aujourd'hui l'attention, ou plutôt l'admirai ion publique. Il est temps qu'un acte solennel répare un trop long oubli, un vrai déni de justice envers la mémoire de Poulain-Corbion. Ce nom mérite d'être glorieusement inscrit non-seulement dans les fastes de la révolution, mais encore au panthéon de l'histoire.
De nos jours'd'ailleurs, l'érection d'un monument, dont après d'autres compatriotes de Poulain-Corbion je viens exprimer le vœu, présenterait si peu le caractère d'un acte de parti que, parmi les fils et petits-fils de ceux qui combattirent sous le drapeau opposé au sien pendant les guerres civiles de la Révolution, plusieurs, je n'en doute pas, apporteraient eux-mêmes leur pierre à ce monument. L'honneur décerné à un si beau trait, loin de réveiller et d'entretenir les haines du passé, deviendrait plutôt un gage de réconciliation et d'union pour le présent et pour l'avenir.
Je reprends et je termine le récit du coup de main des chouans sur la ville de Saint-Brieuc.
Les instructions qu'avait données le commandant supérieur Mercier avaient reçu leur exécution, sauf en un point. Le chef chargé d'enlever la caisse des fondsr publics oublia, au milieu des libations, de remplir la mission qui lui avait été confiée.
N'était la cause de cette omission, quelque apologiste des chouans (et il n'en a pas manqué qui représentent tous les chefs de bande comme autant de petits saints et de héros), quelque apologiste pourrait dire qu'ils avaient volé d'abord à la délivrance de leurs prisonniers, ne songeant qu'en second lieu à la caisse. Le fait est que, d'après le courant d'idées qui a prévalu depuis, aussi bien dans leur parti que dans les autres, ce serait la marche inverse qu'on suivrait selon toute probabilité ' de nos jours : l'argent d'abord, les prisonniers après.
Bien que ce ne fût pas leur faute si quelques personnages tels que
radmioistrateur du département, M. Laonay-Provost, sa femme et son fils (qui a été sous Louis-Pbilippe député des Gôtes-du-Nord) échappèrent à leurs coups , les chouans, dans cette circonstance, ne firent pas, il faut leur rendre ce témoignage, autant de mal qu'ils en auraient pu faire. Â la vérité, on ne leur laissa pas non plus le temps d'accomplir tout ce qu'ils se disposaient à exercer de représailles sur les prisonniers républicains tenus renfermés dans le corps de garde.
Au point du jour quelques gendarmes et quelques ouvriers militaires, s'abritant dans une maison que Ton construisait au coin de la place, commencèrent de là un feu si bien nourri que les chouans ne purent jamais les débusquer de ce poste. Renforcés bientôt par les habitants qui se hasardaient à sortir de leurs maisons, ils quittèrent cette espèce de retranchement et se mirent à attaquer l'ennemi dans les rues.
Alors les chouans se disposent à placer les prisonniers républicains sur deux files entre les rangs de la compagnie des chasseurs du roi, et Tordre est donné de les fusiller de distance en distance. Heureusement, le temps leur manqua pour l'exécution de cet ordre sanguinaire. Sous le feu de plus en plus vif qu'ils essuyaient, un des chasseurs du roi accourut dire à ceux qui gardaient les prisonniers : « Sauvez-vous, les instants sont comptés ! » Ils ne se le firent pas dire deux fois et s'échappèrent en toute hâte. A sept heures du matin les chouans avaient évacué la ville, et ils se retiraient par la route de Quintin, poursuivis par la gendarmerie, une poignée de soldats et quelques citoyens qui s'étaient joints à la troupe.
Les chouans avaient laissé dans la ville cinq morts et un blessé. Ils avaient tué neuf habitants, presque tous pères de famille, et en avaient blessé une trentaine dont plusieurs succombèrent les jours suivants.
Après avoir couché dans la commune de Plaintel, à dix kilomètres de Saint-Brieuc, la colonne en partit à trois heures du matin et arriva un peu avant huit heures à la Croix-Saint-Lambert, dans la forêt de Lorge, à quelques portées de fusil du château.
Un charbonnier leur annonça que les bleus étaient dans la forêt. Aussitôt Mercier fit faire des préparatifs de défense et charger la pièce de canon enlevée à Saint-Brieuc. A défaut de mitraille, on employa les fers des prisonniers.
Une demi-heure après l'avis reçu, paraissait l'avant-garde républi* caine qui fut bientôt rejointe par un capitaine arrivant de Laroballe avec cent quatre-vingts carabiniers et quarante-six gardes nationaux, tant de cette ville que de Saint-Brieuc. Leur première décharge tua aux chouans une dizaine d'hommes, ainsi que madame le Frotter et une autre femme qui étaient à cheval toutes deux.
Le fils aîné de cette dame périt également.
L'autre, qui était encore enfant, se trouvant abandonné, fut placé comme tambour dans Tarmée et devint capitaine de la garde impériale.
La pièce de canon tira un seul coup qui» mal dirigé» porta dans les arbres et en rompit plusieurs branches; Tune d'elles, en tombant» cassa le bras d'un garde national.
Les Bleus coururent sur le canon, qui ne fut pas défendu. Celui qui l'atteignit le premier, un architecte nommé Jouannin, qui construisit plus tard un dés principaux ponts de Saint-Brieuc, le pont de Gouet, posant la main sur la pièce, s'écria ; Elle est à moi !
Les chouans cependant firent encore quelque résistance aux alentours du château de Lorge et dans le château même, tirant par les fenêtres sur leurs adversaires; mais bientôt ils prirent la fuite à travers la forêt.
Le jeune chef qui dirigeait l'expédition contre Saint-Brieuc, Mercier, dit la Vendée, périt un peu plus tard dans les environs de Loudéac. Il n'était âgé, dit-on, que de 26 ans.
Un des commandants en sous-ordre, Saint-Régent, qui avait servi dans l'artillerie, devenait l'année suivante, après un voyage à Londres, l'inventeur, le constructeur et le metteur en œuvre de la terrible machine infernale à laquelle le premier consul n'échappa que par un prodigieux hasard. Horriblement blessé lui-même, Saint-Régent expia son crime sur l'échafaud.
Le tableau des calamités de la guerre civile doit nous inspirer une horreur salutaire, sans toutefois nous empêcher de rendre justice aux traits de valeur dont l'un et l'autre parti donna d'éclatants exemples.
Ils faisaient preuve, à coup sûr, d'une résolution intrépide, ces pauvres paysans bretons qui, pour arracher de prison quelques-uns de leurs chefs et des personnes tenant à ces chefs par les liens du sang ou de Taffection, pénétraient de vive force dans une ville, sachant bien que celui d'entre eux qui, par suite de blessures ou autrement, tomberait aux mains de l'ennemi, était voué d'avance à l'échafaud. Leurs adversaires n'avaient pas non plus devant eux, en cas de revers, une perspective plus rassurante. Point de quartier ! telle était la maxime proclamée et trop fidèlement exécutée des deux côtés.
On a beaucoup exhalé d'indignation contre les mesures rigoureuses, cruelles même, adoptées par la Convention et cruellement exécutées par les agents du pouvoir révolutionnaire. Les dispositions décrétées par les chefs de l'insurrection royaliste n'outragalent pas moins les lois de l'humanité et de la justice.
Ainsi, dans leur manifeste lancé le 26 juillet 1794 et signé de qua-
rante-six généraux et officiers supérieurs de l'armée catholique royale, on lit ce qui suit :
a Art. 2. Us fout un appel général et solennel à tous les Français, et particulièrement à tous lesBretonset habitants des provinces voisines, afin qu*ils aient à se réunir sous les drapeaux de la religion et du roi, sous peine d'être réputés rebelles et traités comme tels.
a Art. 3. Seront aussi réputés rebelles et traités comme tels :
« 1* Le petit nombre de nobles qui, oubliant ce qu'ils sont, ne rougiraient pas de sacrifier à un vil intérêt, à la conservation de quelques propriétés ou à leur sûreté personnelle, les devoirs que la religion, rhonneur et leur naissance leur imposent ;
« 2" Tous ceux qui, flottant entre deux partis, oseraient espérer de pouvoir garder une infâme neutralité, ou qui, par leurs propos pusillanimes, tendraient à détourner les fidèles sujets du roi de rejoindre l'armée;
« 3* Ceux qui, exerçant des fonctions à eux confiées par les usurpateurs, refuseraient d'en cesser l'exercice à la première sommation qui leur en serait faite, ou les reprendraient après les avoir quittées;
« 4* Ceux qui auraient la lâcheté de se refuser à celles qui leur se* raient confiées au nom du roi;
« 5® Tous ceux des sujets du roi, en état de porter les armes, qui ne marcheraient pas au premier ordre qui leur sera intimé par les officiers chargés dés commissions des généraux et chefs de l'armée catholique;
« 6* Ceux qui ne prêteront pas les secours de tout genre qui seront en leur pouvoir lorsqu'ils en seront requis ;
« 7* Ceux qui continueront de porter les couleurs nationales, qui seront convaincus d'avoir prêté leur ministère pour replanter les arbres, signes de la rébellion, ou pour enlever les couleurs royales des endroits où elles ont été placées ;
o 8* Toute ville, bourg ou village dont les habitants, à l'approche de l'armée, quitteraient leurs foyers, cacheraient leurs vivres ou marcheraient contre elle, sans considération des principes qu'ils auraient professés, des services qu'ils auraient rendus, ou môme de la violence qu'on aurait employée pour les y contraindre*..
« Art. 4. La peine de rébellion est la peine de mort et de confiscation au profit du roi de toutes les propriétés mobilières et immobilières. »
Par cette déclaration des chefs de l'armée catholique et royale, on peut juger de la situation faite aux malheureux habitants des contrées théâtre de l'insurrection; ils se trouvaient placés entre un arrêt de mort illimité, porté au nom du roi, et les lois terribles édictées par la
Convention qui n^avaient non plus, pour ainsi dire, qu'une sanction : la mort
Heureusement qu'il se rencontre toujours quelques hommes qui, même au milieu des fureurs de la guerre civile, n'étouffent pas dans leur cœur la voix de l'humanité, et qui tempèrent dans l'application la rigueur barbare des mesures qu'ils sont chargés d'exécuter. Tel se montra parmi les républicains le général Hoche, ainsi que chacun sait ; tel aussi, quoiqu'on ait été moins juste envers lui, le représentant Boursault, qui reçut, en l'an H et l'an HI» la mission d'organiser les admi nistrations de plusieurs départements de la Bretagne, et spécialement celles des Gôtes-du Nord.
Ce fut lui qui proclama, le 17 octobre 1794 (25 vendémiaire an III), l'amnistie qui précéda la pacification de floréal même année (mai 1795). Quoique mal observées, ces conventions diminuèrent un peu les maux de la guerre civile.
Répondant aux administrateurs du district de Port-Brieuc qui exhalaient de vives plaintes sur les attentats commis par les rebelles» Boursault s'exprimait ainsi dans une lettre datée de Port-Malo, le 16 pluviôse an III :
« Je souffre, citoyens administrateurs, de la situation dans laquelle « vous vous trouvez. Je n'ai cessé d'en instruire le Comité de salut pu- « biic, et des mesures sont prises; des troupes d'élite arrivent, et « avant peu ces scélérats qui se jouent de la clémence nationale péri- « ront sans doute« Mais il faut, avant de combattre des frères égarés, « épuiser tous les moyens de persuasion, d'humanité qu'une grande « nation peut employer. Les malheurs de la Vendée affligent nos âmes « d'un douloureux souvenir. »
Il n'y avait pas, comme on voit, que des hommes de violence et de sang parmi les délégués de la Convention.