XLIV PREFACE
jamais toutes ces impostures imprimées, et surtout les prétendus Mémnircs de madame de Mainten'm\ compilés par l'ignorance la plus grossière et par la fatuité la plus révoltante, écrits d'ailleurs de ce mauvais style des mauvais romans qui ne sont faits que pour les antichambres.
Que penser d'un homme qui insulte au hasard les plus grandes familles du royaume, en confondant perpétuellement les noms, les événemens? qui vous dit d'un ton assuré que M. de Maisons, premier président du par-lcment, at'cc plusieurs conseillers, n'attendait qii'un mot du duc du Maine pour se déclarer contre la rége/ice du duc d'Orléans, tandis que M. de jMaisons, qui ne fut jamais président, avoit arrangé lui-même tout le plan de la régence ;
Qui prétend que la princesse des Ursins, à IVige de soixante et un ans, avoit inspiré à Philippe V, roi d'Espagne, une violente passion ]ionr elle;
Qui ose avancer que les articles secrets du traité de Rastadt excluaient Philippe V du trône ,
^ . Voltaire veut parler ici des I\I cniolres i\c inailamc de Maiiiteiion publics par La Bt-aiimelle en 1755.
miilACK. XLV
comme s'il y avoit eu tics articles secrets à Kasladl;
Qui a eu l'impiulence (l'affirmer que IMonseiyncui-, fils (le Louis XIV, t'pni/sa nindcmniscllc Choiiin, et rappelle sur cette faussetd* tous les contes absurdes ini[)rimés chez les libraires de Hollande ;
Qui, pour donner du cr(idit à ces contes, cite l'exemple d'Auguste, lequel, selon lui, étoit amoureux de Cléopatre ? C'est bien savoir l'histoire !
- Voilà par quels gredins la plupart de nos histoires secrètes modernes ont ét(3 com]ios(^'es. Quand madame de Caylus n'auroit servi par ses mémoires qu'à faire rentier dans le nt-ant les livres de ces niiscM'ables, elle auroit rendu un tr(3S-grand service aux honnêtes gens amateurs de la viiritd".
DE
if^i /?;-€QSe titre de Mémoires, quoique de ^') vj^,^è> toutes les façons d'écrire la plus w 5^/^ simple et la plus libre, m'a cependant paru encore trop sérieux pour ce que j'ai à dire, et pour la manière dont je le dis. J'écris des Souvenirs sans ordre, sans exactitude , et sans autre prétention que celle d'amuser mes amis, ou du moins de
leur donner une preuve de ma complaisance. Ils ont cru que je savois des choses particulières d'une cour que j'ai vue de près, et ils m'ont priée de les mettre par écrit. Je leur obéis; sûre de leur fidélité et de leur amitié, je ne Duis craindre leur imprudence, et je m'expose volontiers à leur critique.
Je commencerai ces Soiiuetiirs par madame de Maintenon, dont l'esprit, le mérite et les bontés qu'elle eut pour moi, ne s'effaceront jamais de ma mémoire. Mais ni la prévention que donne l'éducation, ni les mouvemens de ma reconnoissance, ne me feront rien dire de contraire à la vérité.
Madame de Maintenon étoit petite-fiUe de Théodore-Agrippa d'Aubigné, élevé auprès de Henri IV, dans la maison de Jeanne d'Albret , reine de Navarre, et connu surtout par ses écrits et son zèle pour la reli- «rlon protestante, mais plus recommandable encore par une sincérité dont il parle luimême dans un manuscrit que j ai vu de sa main, et dans lequel il dit que sa rude
probité le rendoit peu propre auprès des grands.
Il eut l'honneur de suivre Henri IV dans toutes les guerres cpi'il eut à soutenir; et se retira , après la eonversion de ce prince , dans sa petite maison de Mursay, près de Niort en Poitou * .
Le zèle d" Agrippa d'Aubigné pour sa relioion, et son attachement pour son maître, lui firent tenir un discours après l'assassinat de Jean Chàtel, qui lui fit beaucoup d'honneur dans le parti des huguenots. P^ons 7iavez dit-il à Henri IV , renié Jésus-Christ que de bouche, i>ous açez été blessé à la bouche ; mais si t'ous le rcjwncez de cœur, vous serez blessé au cœur^ .
M. d'Aubigné s'occupa dans sa retraite à écrire l'histoire universelle de son temps , et, dans la préface de ce livre, il donne à
1 . Tl en f:iU la description diins le Baron de Fœiiesle, cliap. V (lu livre I.
2. Ces paroles sont rajiporlécs par d'Aubigné luimême dans SCS Mcir-oires.
SOUVETVIRS
Henri IV une louange qui m'a toujours paru si propre à lui et si belle , que je ne puis m empêcher de la rapporter ici. Il appelle Henri IV le conquérant du sien ., éloge qui renferme , ce me semble , en deux mots , toute la justice de sa cause, et toute la gloire des autres conquérans.
Théodore-Agrlppa d'Aubigné, dont je parle, épousa Suzanne de Lezay, de la maison de Luslirnan. Il eut de ce mariage un fils et deux tilles : l'aînée épousa M. de Caumon- Dadde, et l'autre M. de Villette, mon grandpère. Le fils fut malheureux, et mérita ses malheurs par sa conduite*. Il épousa, étant prisonnier dans le château Trompette de Bordeaux, Jeanne de Cardillac, fille de Pierre de Cardillac, lieutenant de M. le due d'Epernon, et gouverneur, sous ses ordres, de cette place. Sa femme ne l'abandonna jamais dans ses malheurs, et ac-
1. 11 fut accusé d'avoir fait de la fausse monnoie. (Note de madame de Caylus.)
coucha, dans la conciergerie de Niort , de Françoise d'Aubigné, depuis madame Scarron, et ensuite madame de Maintenon,
Je me souviens d'avoir entendu raconter que madame d'Aubigné , étant venue à Paris demander au cardinal de Richelieu la grâce de son mari , ce ministre avoit dit en la quittant : Elle serait bien heureuse si je lui refusais ce qu elle me demande.
Il est aisé de croire qu'un tel homme n'avoit pas beaucoup de religion ; mais il est rare qu'il en parlât à sa fille et à une enfant ; car j'ai ouï dire à madame de Maintenon que, la tenant entre ses bras, il lui disoit : Est-il passible que vous, qui cwez de V esprit, puissiez croire tout ce quon vous apprend dans votre catéchisme ?
Les mauvaises affaires que M. d'Aubigné s'étoit faites l'obligèrent à la fui de prendre un établissement en Amérique. Il y mena sa famille, qui consistoit en une femme, deux garçons, et cette petite lîlle, qui n'avoit, je crois, que dix-huit mois, et
qui fut si malade dans le trajet, qu'on fut prêt à la jeter à la mer, la croyant morte.
M. d'Aubigné mourut à la Martinique, à son second voyage % car je crois avoir entendu dire qu'il en avoit fait deux. Quoi qu'il en soit, madame d'Aubigné revint en France avec ses enfans : elle trouva leurs biens vendus et dissipés par les créanciers de leur père, et par l'injustice de quelquesuns de ses parens. Ma grand'mère, sœur de leur père, et femme de mérite, prit soin de cette famille malbeureuse, et surtout de la petite fille, qu'elle demanda à sa mère, et qu'elle élevoit comme ses propres enfans ; mais mou gTand-père et ma grand'mère étant huguenots, madame de Neuillan, mèi^e de la maréchale de Navailles et parente de M. d'Aubigné, demanda à la Reine mère un ordre pour retirer cette eufant de leurs mains.
1. Il mourut, au retour de son second voyage de la Martinique, dans un voyage qu'il fît à Orange. (Note de madame de Cayhis.)
Madame cîc Ncuillau voulut faire par là sa cour à la Reine; mais sou avarice la fit bieatôt repentir de s'être chargée d'une demoiselle sans bien, et elle clierclia à s'en défaire à quelque prix que ce fût. Cest dans ce dessein ([u'elle l'amena à Paris, et qu'elle la mit dans un couvent, où elle se fit catholique, api'ès une longue résistance pour sa jeunesse ; car je crois qu'elle n'avoit pas encore quatoi'ze ans faits.
Je me souviens, à propos de cette conversion, d'avoir entendu dire à madame de Maintenon, qu'étant convaincue sur les articles principaux de la religion, elle résistoit encore, et ne vouloit se convertir qu'à condition qu'on ne l'obligeât pas de croire que sa tante qui ctoit morte, et qu'elle avoit vue vivre dans sa religion comme une sainte, fut damnée.
Après que madame de Neuillan eut fait mademoiselle d'Aubigné catholique, elle la maria au premier qui se présenta; et ce fut M. Scarron, trop connu par ses ouvrages
pour que j'aie rica de nouveau à dire de lui.
Voila donc Françoise d'Aubignë, à quatorze ans, dans la maison d'un homme de la figure et du caractère de M. Scarron, remplie déjeunes gens attirés par la liberté qui régnoit chez lui. C'est là cependant que cette jeune personne imprima, par ses manières honnêtes et modestes, tant de respect, qu'aucun n'osa jamais prononcer devant elle une parole à double entente , et qu'un de ces jeunes gens dit : ^S"^7 fallait prendre des libertés avec la Reine ou avec madame Scarron , je ne halancerois pas . fen prendrais plutôt avec la Reine. Elle passoit ses carêmes à manger un hareng au bout de la table, et se retiroit aussitôt dans sa chambre, parce qu'elle avoit compris qu'une conduite moins exacte et moins austère, à l'âge où elle étoit, feroit que la licence de cette jeunesse n'auroit plus de frein, et deviendroit préjudiciable à sa réputation. Ce n'est pas d'elle seule que je
tiens CCS particularités ; je les tiens de mou père, de M. le marquis de Beuvron, et de plusieurs autres qui vivoient dans la maison dansée même temps.
Je me souviens d'avoir ouï raconter qu'étant un jour obligée d'aller parler à M. Fouquet, elle affecta d'y aller dans une si grande négligence, que ses amis étoient honteux de l'y mener. Tout le monde sait ce qu'étoit alors M. Fouquet, son foible pour les femmes, et combien les plus liauthuppées et les mieux chaussées cherchoienl à lui plaire.
Cette conduite, et la juste admiration qu'elle causa, parvinrent jusqu'à la Pveine. Le baron de La Garde lui en parla le premier , et fut cause qu'à la mort de M. Scarron cette princesse, touchée de la vertu et du malheur d'une fille de condition réduite à une si grande pauvreté, lui donna une pension de deux mille livres , avec laquelle madame Scarron se mit dans un couvent , et ce fut aux Hospitalières du faubourg Saint-Marceau. Avec cette modique
pension ou la vit toujours honnêtement et simplement vêtue. Ses habits n'ëtoient que d'él aminé dn Lude; du linge uni; mais bien chaussée et de beavix jupons; et sa pension, avec celle de sa femme de chambre et ses gages suffisoient à sa dépense; elle avoit même encore de l'argent de reste, et n'a jamais passé de temps si heureux : elle ne comprenoit pas, disoit-elle alors, qu'on pût appeler cette vie une vallée de larmes.
Le maréchal d'Albret, qu'elle avoit connu chez M. Scarron, l'avoic liée d'amitié avec sa femme : preuve certaine encore de la vertu qu'il avoit reconnue dans madame Scarron; car les maiis de ce temps-là, quelque galans qu'ils fussent, n'aimoient pas que leurs femmes en vissent d'autres dont la réputation eut été entamée.
Madame la maréchale d'Albret étoit une femme de mérite, sans esprit 5 mais madame de Maintenon, dont le bon sens ne s'égara jamais , crut, dans un âge aussi peu avancé, qu'il valoit mieux s'ennuyer avec de telles
femmes que de se divertir avee d'autres. La maréchale d'Alhret la prit eu si grande amitié quelle fit son possible pour rengager à venir demeurer chez elle , ce quelle refusa ; mais elle y alloit souvent dîner , et on l'y retenoit quelquefois à coucher.
Madame Scarron s'attiroit cette amitié par une grande complaisance et par une attention continuelle à lui plaire, à laquelle la maréchale étoit peu accoutumée; et j'ai, ouï dire que quand elles alloient à quelque spectacle, cette pauvre femme, qui n'entendoit rien aux choses qu'on représentoit , Youloit toujours avoir auprès d'elle madame Scarron pour qu'elle lui expliquât ce qu'elle voyoit elle-même devant ses yeux, et la détournoit ainsi de l'attention qu'elle auroit voulu donner aux pièces les plus intéressantes et les plus nouvelles.
C'est cette même maréchale d'Alhret, qui fut accusée, malgré sa dévotion et son mérite, d'aimer un peu trop le vin, ce qui paroissoit d'autant plus extraordinaire en ce temps-là
que les femmes n'en buvoient presque jamais, ou du moins ce u'étoit que de l'eau rougie. Je me souviens, à propos de la maréchale et de son goût pour le vin, d'avoir ouï raconter que, se regardant au miroir et se trouvant le nez rouge, elle se dit à ellemême : Mais ou est-ce que f ai pi'is ce nezlà? et que M. de Matha de Bourdeille, qui etoit derrière elle, répondit, entre bas et haut : jiu buffet.
Ce même Matha étoit un garçon d'esprit infiniment naturel, et par là de la meilleure compagnie du monde. Ce fut lui qui, voyant la maréchale d'Albret dans une grande affliction sur la mort ou de son père ou de son frère, et qui, dans sa douleur, ne vouloit point prendre de nourriture, lui dit : Ai>e.zi'ous résolu , madame , de ne manger de votre l'ie P s^il est ainsi, vous avez raison; mais si vous avez àmanger un jour ^ croyezmoi, il vaut autant manger tout à theure. Ce discours la persuada ; elle se fit apporter un gigot de mouton. C'est lui encore à qui
Ton demanda comment il pouvoil faire pour être si légèrement vêtu eu hiver, à quoi il répondit : Je gela de froid.
Le maréchal d'Albret avoit deux parentes qui demeuroient avec madame sa femme, mademoiselle de Pons, et mademoiselle de Martel , toutes deux aimables, mais de caractère différent. Ces deux ilUes ne s'aimoleiit pas, et ne s'accordoient guère que sur le goût qu'elles avoient lune et l'autre pour madame de Maintenon.
Madame de Montespan, parente aussi du maréchal d'Albret, se joignoit à cette société, et c'est là qu'elle connut madame de Maintenon. Elles se plurent mutuellement, et se trouvèrent l'une à l'autre autant d'esprit qu'elles en avoient en effet.
Madame de Maintenon av^oit encore l'hôtel de Richelieu, où elle alloit souvent, également désirée partout; mais je parlerai ailleurs de M. de Richelieu.
C'est sans doute à peu près dans le même temps qu'une des princesses de Nemours
devint reine de Portiiaal * . Les amis de madame de Maintenon lui paillèrent si avantageusement d'elle qu'elle eut envie de l'emmener ^ et le lui fit proposer. Cette occasion paroissoit favorable pour l'état de sa fortune ; mais il étoit triste de quitter son pays, et de renoncer à une vie pleine d'agrément. Elle fut quelque temps en balance, et bien a:f£ligée pendant la durée du combat que les raisons pour et contre excitoient en elle , mais enfin son étoile l'emporta , elle refusa les offres de cette reine.
Je me souviens d'avoir ouï raconter encore que madame la princesse des Ursins , alors madame de Chalais, faisoit de fréquentes visites à l'hôtel d'Albret. Je lui ai entendu dire depuis à elle-même , parlant à madame de Maintenon, qu'elle souffroit impatiemment que le maréchal d'Albret et les autres seigneurs importans eussent tou-
1. Marie-Françoise-ElisaI)eth de Savoie-Nemours, <ÎIte mademoiselle d'Aumale, épousa Alphonse YI, roi de Portugal, le 25 juin i6G6.
DE :MADAME Dli CAYLUS. 15
jours des secrets ù lui dire, pcadaut qu'on la laissoit avec la jeunesse , comme si elle eût été incapable de parler sérieusement. Madame dcMaintenon avouoit avec la même sincérité qu'elle ne s'eunuyoit pas moins de ces confidences que madame des Ursins envioit, et qu'elle auroit souvent voulu qu'on l'eût crue moins solide , pour la laisser se divertir, et ne pas la contraindre à écouter les fréquens murmures et les projets des courtisans. Cet échantillon marque., ce me semble, la différence du caractère de ces deux femmes, qui depuis ont joué de si grands rôles; car il faut avouer que madame de Maintenon n'étoit pas née pour les affaires : elle craignoit les intrigues par la droiture de son cœur, et elle étoit faite pour les délices delà société par l'agrément de son esprit. Mais avant de raconter les suites qu'eurent les commencemens de connoissance entre madame de Maintenon et madame de Montespan , je dirai un mot de ma famille, et de ce qui me regarde en particulier.
î 6 SOUYENIUS
La paix étant faite *, le Roi, ti-aiiquille et glorieux, crut qu'il ne manquoit à sa gloire que l'extirpation d'une hérésie qui avoit fait tant de ravages dans son royaume. Ce projet étoit grand et beau , et même politique , si on le considère indépendamment des moyens qu'on a pris pour l'exécuter. Les ministres et plusieurs évèques, pour fiiire leur coiu' , ont eu beaucoup de part à ces moyens, non-seulement en déterminant le Roi à en prendre de ceux qui n'étoient pas de son goût, mais en le trompant dans l'exécution de ceux qui avoient été résolus.
Mais il est bon de dire, pour rendre ma pensée plus claire, que M. de Louvois eut peur, voyant la paix faite, de laisser trop d'avantage sur lui aux autres ministres, et surtout à M. Colbert et à M. de Seignelay son fils, et qu'il voulut, à quelque prix que ce fïit, mêler du militaire dans un projet qui