Le 28 juin IG
de Montespan ; mais je suis convaincue qu'ils étoient sans fondement, et je crois, selon que je l'ai entendu dire à madame de Maintenon, que cette fille s'est tuée pour avoir voulu partir de Fontainebleau le même jour que le Pioi, quoiqu'elle fVit en travail et prête à accoucher. Elle fut toujours languissante depuis, et mourut enfin peu reiirettée.
Madame de Montespan n'auroit pas appréhendé la durée du crédit de madame de Fontanges ; elle auroit été bien sûre que le Roi seroit toujours revenu à elle, si elle n'avoit eu que cet obstacle. Son caractère, plus ambitieux que tendre, lui avoit fait souvent regarder avec indifféi^ence les infidélités du Roi ; et, comme elle agissoit quelquefois par dépit, elle avoit elle-même contribué à fortifier les commencemens du goût que le Roi avoit pris pour la beauté de madame de Fontanges. J'ai ouï dire qu'elle l'avoit fait venir chez elle, et qu'elle n' avoit rien oublié pour la faire paroître plus belle
aux yeux du Roi : elle y réussit et en fut fâchée ; mais la mort la délivra bientôt d'une rivale, aussi dangereuse par la beauté que peu redoutable par l'esprit.
Madame de Fontanges joignoit à ce peu d'esprit des idées romanesques que l'éducation de la province et les louanges dues à sa beauté lui avoient inspirées ; et, dans la vérité, le Roi n'a jamais été attaché qu'à sa figure ; il étoit même honteux lorsqu'elle parloit et qu'ils n'étoient pas tête à tète. On s'accoutume à la beauté; mais on ne s'accoutume point à la sottise tournée du côté du faux, surtout lorsqu'on vit en môme temps avec des gens de l'esprit et du caractère de madame de Montespan, à qui les moindres ridicules n'échappoient pas, et qui savoit si bien les faire sentir aux autres, par ce tour unique à la maison de Mortemart. Cependant madame de Fontanges aima véritablement le Roi, et elle répondit un jour à madame de Maintenon , qui J'exhortoit à se guérir d'une passion qui ne
pouvolt plus faire que sou malheur : P^oils me parlez de quitter nue passion^ comme on parle de (juittcr un habit.
Je me souviens aussi d'aA^oir souveut eutendu parler de madame de La Vallière. Ou sait qu'elle a précédé madame de Montespan ; et ce n'est pas l'histoire de chaque maîtresse que je prétends faire. Je veux seulement écrire les faits qui me sont demeurés plus particulièrement dans l'esprit, soit que j en aie été témoin, ou que je les aie entendu raconter par madame de Maintenon.
Le Roi prit donc de l'amour pour madame de Montespan dans le temps qu'il vivoit avec madame de La Vallière, en maîtresse déclarée ; et madame de Montespan, en maîtresse peu délicate, vivoit avec elle : même table, et presque même maison. Elle aima mieux d'abord qu'il en usât ainsi, soit qu'elle espérât par là abuser le public et son mari, soit qu'elle ne s'en souciât pas, ou que son orgueil lui fît plus goûter le
plaisir de voii' à tous les instans humilier sa rivale, que la délicatesse de sa passion ue la portoit à la crainte de ses charmes. Quoi qu'il en soit, c'est un fait certain. Mais ua jour, fâchée contre le Roi pour quelque autre sujet (ce qui lui arrivoit souvent), elle se plaignit de cette communauté avec une amertume qu'elle ne sentoit pas : elle y trouvoit, disoit-elle, peu de délicatesse de la part du Roi. Ce prince, pour l'apaiser, répondit avec beaucoup de douceur et de tendresse, et finit par lui dire que cet établissement s'étoit fait insensiblement. Insensihlenieiit pour co».?, reprit madame de Montespan , mais très-sensiblement pour moi.
Le personnage singulier de madame de La Vallière pendant plus de deux ans mérite de n'être pas oublié. Tout le monde l'a su, tout le monde en a parlé; mais, comme il pourroit être du nombre de ces choses qui ne s'écrivent point et qu'on oublie, je veux en faire un article dans iwi^^Souvetiirs.
Madame de La Yallièreétok née tendre et vertueuse : elle aima le Roi et nonla royauté. Le roi cessa de l'aimer pour madame de Montespan. Si, à la première vue, ou du moins après des preuves certaines de cette nouvelle passion, elle s'étoit jetée dans les Carmélites, ce mouvement auroit été natnrel et conforme à son caractère : elle prit un autre parti, et demeura non-seulement à la cour, mais même à la suite de sa rivale. Madame de Montespan, abusant de ses avantages , affectoit de se faire servir par elle , donnoit des louanges à son adresse, et assuroit qu'elle ne pouvoit être contente de son ajustement si elle n'y mettoit la dernière main. Madame de La Vallière s'y portoit, de son coté, avec tout le zèle d'une femme de chambre dont la fortune dépendroit des agrémens qu'elle prèteroit à sa maîtresse. Combien de dégoûts, de plaisanteries et de dénigremens n'eut-elle pas à essuyer pendant l'espace de deux ans qu'elle demeura ainsi à la cour, à la fin desquels elle vint
prendre publiquement congé du Roi ! Il la vit partir d'un œil sec pour aller aux Carînélltes, où elle a vécu d'une manière aussi édifiante que touchante.
Elle disolt souvent à madame de Maiiiteiion, avant de quitter la cour : Quand f aurai de la peine aux Carmélites , je me souviendrai de ce que ces gens -là m'ont fait suufj'rir (en parlant du Roi et de madame de Montespan); ce qui marque que sa patience n'étoit pas tant un effet de son insensibilité qu'une épreuve peut-être malentendue et téméraire : je laisse aux dévots à en juger. 11 est certain que le style de la dévotion convenoit mieux à sou esprit que celui de la cour, puisqu'elle a paru en avoir beaucoup de ce genre. Je l'ai vue dans les dernières années de sa vie, et je l'ai entendue, avec un son de voix qui alloit jusqu'au cœur, dire des choses admirables de son état, et du bonheur dont elle jouissoit déjà, malgré l'austérité de sa pénitence.
Je me souviens d'avoir ouï raconter que
feu M. l'evêque Je Meaux , lîossuet, lui ayant annoncé la mort de M. le comte de Vermandois, son fils, elle avoit, par un mouvement naturel , répandu beaucoup de larmes ; mais que, revenant tout à coup à elle, elle dit à ce prélat : Cest trop pleurer la mort cl un fis dont je ii ai pas encore assez pleuré la naissance.
J'ai vu madame de Montespan aux Carmélites, bien des années après, et dans le temps qu'elle-même n'étolt plus à la cour , y venir chercher madame de La ValUère, devenue pour elle une espèce de directeur.
Mais mes Souvenirs me rappellent à la cour, où madame de Maintenon jouoit un grand rôle auprès du Roi et auprès de la Reine. Elle avoit été faite dame d'atours de madame la Dauphine de Bavièi'e ; et le Roi avoit acheté pour elle la terre de Maintenon, en 167 i ou 1675, dont il voulut qu'elle prît le nom.
Mais les commencemens de la faveur de
madame de Maintenon ont tant de liaison et de l'apport à madame de Montespan, que je ne puis parler de l'une sans me souvenir de l'autre. 11 est donc nécessaire de dire un mot des commencemens de leur connoissance pour en raconter les suites.
Madame de Maintenon m'a dit souvent qu'elle avoit connu madame de Montespan chez le maréchal d'Albret, et qu'elle n'avoit point alors cette humeur qu'elle a fait paroître depuis; ajoutant que ses sentimens étoient honnêtes, sa conduite réglée, et sa réputation bien établie.
Elle devint peu après dame du palais de la reine, par la faveur de Monsieur, et le Pioi ne fit alors aucune attention à sa beauté : toute sa faveur se bornoit à sa maîtresse, qu'elle amusoit à son coucher, qui duroit longtemps, parce que la Reine s'étoit fait une habitude d'attendre toujours le Roi pom- se mettre au lit. Cette princesse étoit si vertueuse qu'elle n'imaginoit pas facilement que les autres femmes ne fussent pas aussi
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sages qu'elle; et, pour faire voir jusqu'à quel point alloit sou iuuoceuce, quoique avec beaucoup de hauteur dans ses sentimens, il suffit de rappeler ici ce qu'elle dit à une carmélite, qu'elle avoit priée de l'aider à faire sou examen de conscience pour une confession générale qu'elle avoit dessein de faire. Celte religieuse lui demanda si, en Espagne, dans sa jeunesse, avant d'être mariée, elle n' avoit point eu envie de plaire à quelques-uns des jeunes gens de la cour du roi son père : Oh non ! ma mère , dit-elle, il n'y avoit point de roi.
Mais enfin madame de Montespan plut au Roi ; elle en eut des enfans , et; il fut question de les mettre entre les mains d'une personne qui sût et les bien élever et les bien cacher. Elle se souvint de madame de Maintenon, et elle crut qu'il n'y avoit personne qui en fût plus capable : elle lui en lit donc faire la proposition, à quoi madame de Maintenon répondit que, pour les enfans de madame de Montespan, elle ne
s'en cluirgeroit point ; mais que, si le Roi lui ordonnoit d'avoir soin des siens , elle lui obeiroit. Le Roi l'en pria, et elle les prit avec elle.
Si ce fut pour madame de Maintenon le commencement d'une foitune singulière, ce fut aussi le commencement de ses peines et de sa contrainte. Il fallut s'éloigner de ses amis, renoncer aux plaisirs de la société, pour lesquels elle sembloit être née, et il le fallut sans en pouvoir donner de bonnes faisons aux gens de sa connoissance. Cependant, comme il n'étoit pas possible de s'en éloigner tout d'un coup, pour remédier aux inconvéniens qui pouvoient arriver dans une aussi petite maison que la sienne, dans laquelle il étoit aisé de surprendre ime nourrice, d'entendre crier un enfant, et tout le reste ; elle prit pour prétexte la petite d'Heudicourt, et la demanda à madame sa mère, qui la lui donna sans peine par l'amitié qui étoit entre elles, et par le goût qu'elle lui connoissoit pour les enfans. Cette petite
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fille fuL depuis madame de Moutgon *, dame du palais de madame la Daupliiue de Savoie.
Je me souviens d'avoir ouï raconter beaucoup de particidarités de ces temps-là, qui ne méritent pas, je crois , d'être écrites , quoique le l'écit m en ait iafmimcnt amusée. Je n'en dirai (pi'un mot.
On envoyoit clierclier madame de Maintenon quand les premières douleurs pour accoucher prenoient à madame de Montespan. Elle emportoit l'enfant, le cachoit sous son écharpe, se cachoit elle-même sous un masque, et, prenant un fiacre, revenoit ainsi à Paris. Combien de frayeurs n'avoit-elle point que cet enfant ne criât! Ces craintes se sont souvent renouvelées, puisque madame de Montespan a eu sept enfans du Roi.
Mais je me souviens d'avoir ouï raconter
^. Mère de l'aLbé de Montgon, auteur de Mémoires où le cardinal do Fleurv est très-dénigré.
qu'elle fut si pénétrée de douleur au premier, que sa beauté s'en ressentit. Elle devint maigre, jaune, et si changée, qu'on ne la reconnoissoit pas. Loin d'être née débauchée, le caractère de madame de Montespan étoit naturellement éloigné de la galanterie et porté à la vertu. Son projet avoit été de gouverner le Roi par l'ascendant de son esprit. Elle s'étoit flattée d'être maîtresse nonseulement de son propre goiit, mais de la passion du B.oi, Elle croyoit qu'elle lui feroit toujours désirer ce qu'elle avoit résolu de ne lui pas accorder : la suite fut plus naturelle. Elle se désespéra , comme je lai dit, à la première grossesse , se consola à la seconde , et porta dans les autres l'impudence aussi loin qu'elle pouvoit aller. Cependant on cachoit avec le même soin les enfans dont elle paroissoit publiquement grosse.
Il arriva une fois que le feu prit à une poutre de la chambre de ses enfans, à Paris. Ce feu, qui Ti'avoit pas encore eu d'air.
etoit comme endormi, et madame de Maintenon , en prenant les mesures nécessaires sans faire de bruit, jugea cependant que ce feu pourroit s'allumer tout à coup, et de façon qu'il ne seroit pas possible de ne pas laisser entrer beaucoup de monde. Dans cette crainte , elle envoya en diligence à Saint-Germain pour demander à madame de Montespan ce qu'il faudroit qu'elle fît en pareil cas; sur quoi elle dit pour toute réponse à celui qu'on avoit envoyé : J'en suis bien aise ; dites à madame Scarron que c'est une marque de bonheur pour ces en fans.
L'aînée des enfans du Roi et de madame de IMontespan mourut à l'âge de trois ans. Madame de Maintenon en fut touchée comme une mère tendre, et beaucoup plus que la véritable ; sur quoi le Roi dit, en parlant de madame de Maintenon : Elle sait bien aimer ^ il y auroit du plaisir à être aimé d'elle.
Madame de Montespan eut cinq enfans de suite. Je ne sais s'ils furent reconnus
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tous ensemble ou séparément ; je sais seulement que, ne pouvant les faire légitimer sans nommer la mère^ parce qu'il n'y avoit point eu d'exemple d'une pareille reconnoissance, pour qu'il y en eut, on fit précéder celle des enfans du Roi par celle du bâtard du comte de Saint-Pol, fils de madame de Longueville, qui se trouvoit dans le même cas, puisqu'il étoitfils de la maréchale de La Ferté, et qu'elle l'avoit eu du vivant de son mari *.
Le Roi fit ensuite reconnoître les siens, savoir, M. le duc du Maine, M. le comte du Vexin, iTiademoiselle de Nantes, et mademoiselle de Tours; l'aîné étoit mort sans être reconnu, et M. le comte de Toulouse €t mademoiselle de Blois, depuis duchesse d'Oi'léans, n'étoient pas encore nés.
Madame de Maintenon alla à la cour avec ces enfans du Roi; mais elle s'attacha
\. Celui qu'on appeloit le chevalier de I.ongucville, «( qui fut tué ou siège de Philipsboiirg, en 1688.
particulièrement ù M. le duc flu jMalne, dont l'esprit proinettoit heiuicoup. Heureux, je l'oserai dire, si l'usage, ou la fortune de madame de Maintenon, lui avoit permis de demeurer plus longtemps auprès de lui, et qu'elle ei'it pu achever son éducation comme elle Vavoit commencée!
Elle n'auroit rien ajouté à l'agrément de son esprit ; mais elle lui auroit peut-être inspiré plus de force et de courage (j'entends celui de l'esprit', qualités si nécessaires aux hommes élevés au-dessus des autres. Il faut avouer aussi que la figure de M. le duc du Maine, sa timidité naturelle, et le goût du Roi (car il n'aimoit pas naturellement que ceux qu'il admettoit dans sa familiarité fussent infiniment répandus dans le grand monde), ont contrihué à éloigner ce prince du commerce des hommes, dont il auroit fait les délices s'il en avoit été connu. La timidité rend les hommes farouches, quand ils se font surtout un devoir de ne la pas surmonter.
Le mariage de M. le duc du Maine mit le comble à ses malheiireuses dispositions. Il épousa une princesse du sang, d'un caractèr-e entièrement opposé au sien, aussi vive et entreprenante qu'il étoit doux et tranquille. Cette princesse abusa de sa douceur ; elle secoua bientôt le joug qu'une éducation peut-être trop sévère lui avoit imposé, elle dédaigna de faire sa cour au Roi, pour tenir la sienne à Sceaux, où, par sa dépense, elle ruina monsieur son mari, lequel approuvoit, ou n'osoit s'opposer à ses volontés. Le Roi lui en parla, mais inutilement, et, voyant enfin que ses représentations ne servoient qu'à faire souffrir intérieurement un fils qu'il aimoit, il prit le parti du silence, et le laissa croupir dans son aveuglement et sa foiblesse.
Je me souviens, à propos du mariage de M. le duc du Maine, que le Roi, qui pensoit toujours juste, auroit désiré que les princes légitimés ne se fussent jamais mariés. Ces gens-Jh^ disoit-il à madame de
Maintonoii, ne devraient jamais se /narier. Mais M. le duc du Maine ayant voulu l'être, cette même sagesse du Roi am-olt fait du moins qu'il auroit choisi une fille d'une des grandes maisons du royaume, sans les persécutions de M. le Prince, qui regardoit ces sortes d'alliances comme la fortune de la sienne. Je sais même que le Roiavoit eu dessein de choisir mademoiselle d'Uzès, et qu'il étoit sur le point de le déclarer, lorsque M. de Carbezieux vint lui faire part de son mariage avec elle , ce qui fit que le Roi n'y songea pas davantage. Tout est conjoncture dans cette vie , disoit le maréchal de Clairambault , et la destinée de mademoiselle d'Lizès en est une preuve.
Le comte du Vexiu mourut jeune, et ne vécut que pour faire voir par ses infirmités qu'il étoit heureux de mourir. Madame de Montespan ne haïssoit ni les remèdes, ni les expériences ; et j'ai ouï dire qu'on lui avoit fait treize cautères le long de l'épine
du clos. On le destinoit à FEglise, et il possédoit déjà plusieurs grands bénéfices, entre lesquels étoit l'abbaye de Saint-Denis, qui fut depuis donnée à la maison royale de Saint-Cyr.
Mademoiselle de Toui^s, leur sœur, mourut à peu près au même âge, de huit à neuf ans. La quatrième étoit mademoiselle de Nantes', dont j'aurai souvent oceasion de parler dans mes Souvenirs. Je dirai seulement iei qu'on n'oublioit rien dans son éducation pour faire valoir les talens propres à plaire qu'elle avoit reçus de la nature. Elle répondit parfaitement à son éducation ; mais ses grâces et ses charmes sont bien au-dessus de mes éloges. Ce n'est pourtant ni une taille sans défaut, ni ce qu'on appelle une beauté parfaite. Ce n'est pas non plus, à ce que je crois, un esprit d'une étendue infinie. Quoi qu'il en soit, elle a si bien tout ce qu'il faut pour plaire, qu'on ne
\. Depuis durlicsse cle Bourbon.
DE MADAME DE CA\Li:S.
juge de ce qui lui manque que lorst^ue la découverte de sou cœur laisse la raison libre. Cette découverte devroit être aisée à faire, puisqu'elle ne s'est jamais piquée d'amitié; cependant la pente naturelle qu'on a à se flatter soi-même, et la séduction de ses agrémens est telle qu'on ne l'en veut pas croire elle-même, et qu'on attend pour se désabuser une expérience personnelle , qui ne manque guère.
Après ces cinq enfans, madame de Montespan fut quelque temps sans en avoir; et ce fut dans cet intervalle que se fit cette fameuse séparation, et ce raccommodement si glorieux à M. l'évêque de Meaux, à madame deMontausier, et à toutes les personnes de mérite et de vertu qui étoient alors à la cour.
La rupture se fit dans le temps d'un jubilé. Le Roi avoit un fonds de religion qui paroissoit même dans ses plus grands désordres avec les femmes ; car il n'eut jamais que cette folblesse. Il étoit né sage et
si régulier dans sa conduite , qu'il ne manqua d'entendre la messe tous les jours que deux fois dans toute sa vie., et c étoit à l'armée.
Les grandes fêtes lui causoient des remords, également troublé de ne pas faire ses dévotions ou de les faire mal. Madame de Montespan avoit les mêmes sentimens, et ce n'étoit pas seulement pour se conformer à ceux du Roi qu'elle les fiiisoit paroître. Elle avoit été parfaitement bien élevée par une mère d'une grande piété , et qui avoit jeté dans son cœur des semences de religion dès sa plus tendre enfance , dont elle ne se défit jamais. Elle les fit voir, comme le Pioi, dans tous les temps; et je me souviens d'avoir ouï raconter que, vivant avec le Roi de la façon dont je viens de parler , elle jeimoit si austèrement les carêmes, qu'elle faisoit peser son pain.
Un jour la ducbesse d'Uzès , étonnée de ses scrupules, ne put s'empêcher de lui en dire un mot. Eh quoi! madame,
reprit madame de Montespan , faut-il , parce que je fais un. mal ^ faire tous les autres ?
Enfin ce jubilé dont je vien» de parler arriva*. Ces deux amans, pressés par leur conscience, se séparèrent de bonne foi, ou du moins ils le crurent. Madame de Montespan vint à Paris, visita les églises, jeûna, pria, et pleura ses péchés ; le Roi, de sou côté, fit tout ce qu'un bon chrétien doit faire. Le jubilé fini, gagné ou non gagné, il fut question de savoir si madame de Mon-
1 . Madame de Caylus tombe ici dans une erreur de date qui a été partagée par Rulhièrts dans ses Éclahcissrmcns Iiistoriques sur la réi'ocation de l''écl'it de Nantes. La séparation passagère du Roi et de madame de Montespan n'eut point lieu à l'époque du jubilé de 1G7G, mais pendant la semaine sainte de l'année lG7;j. Madame de Caylus, qui n'arriva à la cour qu'en 1681, rapporte ici ce qu'elle a entendu dire ; celte erreur a pu facilement lui échapper. (Voy. l'Histoire de Bossuet , par le cardinal de Bausset, Versailles, 1814, tome II, p. 53, et Lettres de madame de Sévi gué , édition publiée par M. de Monmcrqué, Paris, Biaise, tome III , p. 269, note.)
tespan reviendroità la cour. « Pourquoi non? disoient ses païens et ses amis même les plus vertueux; madame de Moiitespari , par sa naissance et par sa cliarge, doit y être; elle peut y vivre aussi chrétiennement qu'ailleurs.» M.révêquedeMeauxfutdecet avis*.
Il restoit cependant une difficulté : «Madame de Montespan, ajoutoit-on , paroîtra-t-elle devant le Fxoi sans préparation? 11 faudroit qu'ils se vissent avant que de se rencontrer en public , pour éviter les inconvéniens de la surprise. » Sur ce principe, il fut conclu que le Roi vien droit chez madame de Montespan ; mais pour ne pas donner à la médisance le moindre sujet de mordre , on convint que des dames respectables et les plus graves de la cour, seroicnt présentes à cette entrevue, et que le Roi ne verroit madame de Montespan qu'en leur compagnie.
1 . « Iligiioroit donc ainsi que les autres que la fuite est le seul remède en pareil cas? jî Phrase ajoutée par M. de Monmerqué d'après le manuscrit de mademoiselle d'Aumale.
Di: MAn.VMi: dk cayi.is, -^O
Le Roi vint donc chez madame de Montespan, comme il avoit été décidé : mais insensiblement il la tira dans une fenêtre; ils se parlèrent bas assez longtemps, pleurèrent, et se dirent ce qu'on a accoutumé de dire en pareil cas ; ils firent ensuite une profonde révérence à ces vénérables matrones, passèrent dans ime autre chambre ; et il en avint madame la duchesse d'Orléans, et ensuite M. le comte de Toulouse.
Je ne puis me refuser de dire ici une pensée qui me vient dans 1 esprit. Il nie semble qu'on voit encore dans le caractère , dans la pbvsionomie, et dans toute la personne de madame la duchesse d'Orléans, destraces de ce combat de Famour et du jubilé.
Ces deux grossesses furent traitées arec beaucoup de mystère. On cacha ces deux derniers enfans avec soin. Lu des deux naquit à j\Liintenon , pendant une campagne du Fioi j et madame de Montespan avec madame de Thianges y firent un assez longséjour; mais madame de Maintcnon ne fut
pas chargée de ces derniers enfaus, comme elle l'avoit été des autres : M. de Louvois les fît élever à Paris, dans une maison au bout de la rue de Vaugirard.
Je me souviens de les avoir vu reconnoître pendant que j'étois encore chez madame de Maintenon . Ils parurent à Versailles sans préparation. La beauté de M. le comte de Toulouse surprit et éblouit tous ceux qui le virent. Il n'en étoit pas de même de mademoiselle de Blois ; car c'est ainsi qu'on l'appela jusqu'à son mariage. La flatterie a fait depuis que ses favorites l'entretenoient continuellement de sa grande beauté, langage qui devoit d'autant plus lui plaire qu'elle y étoit moins accoutumée.
Les figures avoient un grand pouvoir sur l'esprit de madame de Montespan ; ou, pour mieux dire, elle comptoit infiniment sur l'impression qu'elles ont accoutumé de faire sur le commun des hommes , et sur les effets qu'elles produisent. C'est sans doute par là qu'elle eut tant de peine à pardonner à
DE MADAML' DE CATLTJS. 5l
mademoiselle de Blois d être née aussi désagréable. Madame de Thianges, sœur de madame de Montespan , et dont je parlerai quelquefois, encore moins raisonnable sur ce point, ne pouvoit supporter que la portion du sang de Mortemart que cet enfant avoit reçue dans ses veines , n'eût pas produit une machine parfaite. Ainsi mademoiselle de Blois passoit sa vie à s'entendre reprocher ses défauts ; et comme elle étoit naturellement timide et glorieuse, elle parloit peu, et ne laissoit rien voir du côté de l'esprit qui pût les réparer. Lé Roi en eut pitié ; et c'est peut-être l'origine des grands biens qu'il lui a faits, et la première cause du rang où il la fit monter depuis.
Madame la duchesse d'Orléans ne laissoit pas d'avoir de la beauté, une belle peau, une belle gorge, de beaux bras, et de belles mains; mais peu de proportion dans ses traits. Telle qu'elle étoit, madame de Thianges auroit dû avoir plus d'indulgence pour elle, puisqu'elle lui ressembloit beaucoup.
62 SOLVEMTxS DE MADAME DE CAYEUS.
Quant à l'esprit, il est eertain que madame la duchesse d'Orléans en a. quoique, à dire la vérité, elle en ait peu montré dans sa conduite , par rapport à sa famille , depuis la mort du Roi.
T^ld^'\
--^5 E rcAiens à madame de Mainleyf non, qui vécut chez madame de |j^^^^t< Montespan avec M. le duc du Maine, jusqu'au temps où elle le promena en différents endroits pour clierclier du remède à sa jambe. Ce prince était né droit et bien fait , et le fut jusqu'à l'âge de trois ans, où les grosses dents lui percèrent, en lui causant des convulsions si terribles qu'une de ses jambes se retira beaucoup plus que l'autre. On essaya en vaii\ tous les remèdes de la Faculté de Paris, après lesquels on le mena à Anvers pour le
faire voir à un homme dont on vantoit le savoir et les remèdes; mais, comme on ne voulut pas que M. du Maine fiit connu pour ce qu'il etoit, madame de Maintenon fit ce voyage sous le nom supposé d'une femme de condition du Poitou *, qui menoitson fils ù cet empirique, dont les remèdes étoient apparemment bien violents, puisqu'il allongea cette malheureuse jambe beaucoup plus que l'autre, sans la fortifier; et les douleurs extrêmes que M. du Maine souffrit ne servirent qu'à la lui faire traîner comme nous voyons. Malgré ce mauvais succès, il nelaissa pas de faire encore deux voyages à Barèges, aussi inutilement que le reste. Connu en France, pour être fils du Roi, il reçut, dans tous les lieux où il passa, des honneurs qu'on auroit à peine rendus au Dauphin. .Madame de Maintenon fut bien aise, en passant par le Poitou ou la Saintonge, de revoir sa patrie, sa famille , et ses connois-