PREFACE. VII
terloculetir. Je cherche, et f<ii cherche l'di/iemeiit un Iwre auquel on pût comparer celui-ci. La Vie d'Henriette d'Angleterre, par madame de LafayetlCy à quoi Von seroit tenté de s'arrêter^ est déjà trop ordonnée ; on sent trop dans les dernières pages Vart du romancier habitué à produire et a soutenir V émotion. Les Mémoires de Mademoiselle sont de l'histoire, et de l'histoire triste; et madame de Séuigné sauoit trop bien quon montroit ses Lettres pour oser dire de ses amis : Je n'ai pas à craindre leur imprudence, et je m'expose volontiers à leurs critiques.
M. Sainte-Beuve^ dans un des plus charmans portraits de sa galerie du Lundi, a dit de madame de Cajlus que ses anecdotes avoient tellement circulé qu'on les savoit par cœur. Cela est vrai, sans doute ; mais ce quil faut tou-
jours relire, parce que le moindre défaut de la mémoire détruiroit tout le charme^ comme une seule maille partie rompt tout le fllet^ c'est ses portraits : ses portraits^ tantôt enlevés d'un trait ferme et net, et qui parfois égratigne ; tantôt habilement composés de nuances ménagées et fondues, et oii souvent les réticences, les équivoques, les sous-entendus parlent autant que des affirmations. Quelquefois le mot part comme un soufflet : Madame deSoubise et madame de Monlespan ii'aimoient guère plus le Roi l'une que l'autre : toutes deux avoient de l'ambition ; la première pour sa famille, la seconde pour elle-même. D'autres fois, le trait lancé, on croit la voir hausser les épaules et faire la petite moue rapide des femmes bien nées, tant le dédain est clairement et fermement exprimé : « Mademoi-
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selle de Janine, laide el malsaine^ vécut peu et tristement ; elle avoit, diton, 1)11 beau teint pour éclairer sa laideur. — Madame de Montespa.n se désespère à sa première grossesse, se console à la seconde, et porta dans les autres l'impudence aussi loin qu'elle peut aller. » Et puis des naïvetés d'une malice irrésistible, comme dans ce combat de r amour et du jubilé dont madame de Cajlus croit voir les traces sur le visage de la duchesse d'Orléans, née des amours du Roi et de madame de Montespan après la fameuse réconciliation de Cannée du jubilé. Pauvre mademoiselle de Blois ! si gauche et si rebutée pour ne pas avoir eu l'art de naître avec toutes les perfections que sa mère et sa tante, madame de Thianges, tenoient pour V apanage du sang des Mortemart! Quel déclain mal
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(Icguisé dans le portrait, en quelque sorte négatif, que madame de Cayhis a laissé d'elle] Et pourtant, implacable à tous les ridicules, madame de Cajlus venge mademoiselle de Blois des rigueurs fantasques de sa tante par une de ces impertinences qui entre femmes valent des coups d'épée : it Madame la duchesse d'Orléans, dit-elle négligemment, ne laissoit pas d'avoir de la beauté, une belle peau, une belle gorge, de beaux bras et de belles mains, mais peu de proportion dans les traits. Telle qu'elle étoit, madame de Tfuanges auroit dû avoir plus d'indulgence pour elle, car elle lui ressembloit beaucoup. »
Jusque dans les mots qui la frappent et qu'elle rapporte d'après les autres, on retrouve le goût, l'amour du net et du bien trouvé. D'abord les bons mots
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impayables de Matha de Bourdeilles ^ ce digne partner du comte de Grammont; puis ce portrait que fait Vendôme de madame de T/iianges, qui, ayant la bouche fort vermeille et le nez fort long^ ressemblait, dit-il, à un perroquet qui mange une cerise; enflny dans le sérieux, ce jugement de madame de Maintenon sur madame d' Heudicourt : Je ris de tout ce qu elle dit, mais je ne me souviens pas de lui avoir jamais rien entendu dire que j'eusse voulu avoir dit.
Mais quelle décence et quel respect dans ce portrait du Roi qui nous montre, a dit M. Sainte-Beui^e, « le Roi digne de cette grande époque, ou Von pensait et ait U on parlait si bien. » Elle ne nous le fait ni brillant, ni éloquent, ni même spirituel; ci quoi n aurait pas manqué un panégyriste ou un historia-
graphe. C'est un homme toujours maître de soi, sachant parler quand il faut et comme il faut^ et ne démentant sa grandeur ni par V irréflexion^ ni par l'impropriété du langage. « Jamais pressé de parler ., il examinoit., il pénétrait les caractères et les pensées ; mais, comme il était sage et (pi il savait combien les paroles des rois sont pesées., il renfermait souvent en lui-même ce que sa pénétration lui avait fait découvrir . n N'est-ce pas là le conseil que Louis XI F lui-même donnait au grand Dauphin, et que, selon Saint-Simon, celui-ci par timidité prit trop à la lettre?
Le grand écueil pour madame de Caylus était d'avoir à parler de madame de Maintenon, sa tante et sa bienfaitrice. Et cependant, ou je me tronipe, ou les ennemis les plus déclarés de la directrice de Saint-Cjr trouve-
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roient peu d'exagération à relever dans le portrait. L'admiration quelle avoit pour la vertu et la grandeur de V épouse de Louis XIV, la reconnoissance même quelle avoit du bienfait ne vont point jusqu'à l'empêcher de juger la femme.
Parvenue au point délicat des amours de madame de Ma intenon et de ses prétendus adorateurs, elle se tire d'affaire par une espièglerie ; par un apologue qui, sans entamer .en rien l'honneur de sa protectrice, sauve néanmoins la sincérité de l'histoire. Madame de Maintenon elle-même eût souri de cette réserve qui rappelle si adroitement quelle a été belle, séduisante , cour- . tisée, et n'eût trouvé pour la punir que cette tape du bout des doigts dont on caresse la joue des enfans gâtés.
La mesure, tel est le talent de madame de Cajlus toutes les fois quelle
se prend à un sujel délicat ou sérieux. Quelle modération, par exemple^ et quelle dignité dans le récit de la conduite de son père^ le vieil officier huguenot., supportant orgueilleusement les faveurs intéressées que madame de Maintenon infligeoit à sa famille; et combien à travers ce simple récit ressort la noble réponse que M. de Fillette fit au Roi après son abjuration, — la seule chose qu'il eût faite de sa vie sans avoir pour objet de plaire à Sa Majesté ! Lu vie de madame de Cajlus, au moins les premières années , est tout entière dans son livre : nous n'avons guère Cl y ajouter que le témoignage des contemporains. Saint-Simon revient jusquà quatre fois à madame de Cajlus. « Januiis un visage si spirituel, dit-il, si touchant, si parlant; jamais une fraîcheur pareille ; jamais tant de
grâces ni plus (F esprit; jaiudis tant de ij^aiete' et d amusement ; jamais de créature plus séduisante! n L'abbé de Chois y nest pas moins enthousiaste : <( Les jeux et les ris brilloient à Venvi autour d'elle. Son esprit étoit encore plus aimable que son visage : on navoit pas le temps de respirer ni de s'ennuyer quai ni elle étoit quelque part. Toutes les Champmeslé du monde iiavoient point ces tons rai^issans qu'elle laissoit échapper en déclamant, et si sa gaieté naturelle lui eût permis de retrancher certains petits airs un peu coquets que toute son innocence ne pouvoit pas justifier, c eût été une personne tout accomplie. »
La F are n'a point parlé d'elle dans ses Mémoires, nuiis il l'a chantée ; un peu sur le tard sans doute, et lorsque, rentrée en grâce après son second exil.