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Souvenirs

Le fidèle Richomme. — M. le marquis de Talaru. — M. Roger l'acadéniicien. — Gomment M"» Duchesnois corrigeait Racine. — Le secret de M°"= Récamier. — Une marquise originale. — Le chevalier Artaud.— jyXrac Berryer. — M™" de Rupert. — Un oncle terrible. — Berryor pèrenoble et la comtesse Rossi. — Un couplet de Dupaty. — Eugène Delacroix. — Lettres de Berryer à la comtesse de T.... — Un mot regrettable de la princesse Belgiojoso. — Amédée Hennequin. — Le cas de Chopin et de M"« Sand. — Le chanteur Gcraldy. — Le prince Belgiojoso. — Talent de lecteur de Berryer. — Un mariage sans dénouement.

Pour peindre Berryer, en rett\içant sa longue et brillante carrière, il ne suffit pas de l'avoir beaucoup connu : il faudrait encore posséder une plume exercée, habile et éloquente. Je ne puis entreprendre une pareille tâche; mais dans un cadre limité, groupant mes souvenirs, je chercherai à faire connaître l'homme illustre par ce côté intime et vrai, toujours accueilli avec intérêt, quand, par son retentissement, un nom éveille la curiosité.

Trois semaines passées au château d'Augervilie, en

i840, seront propices à ce genre d'étude ; c'est là qu'il fallait voir le grand orateur, goûtant bourgeoisement les joies quotidiennes du propriétaire nouveau, et recevant ses visiteurs avec la distinction et l'aisance d'un seigneur châtelain par droit d'héritage. Ce mélange des temps passés et du présent, cette double face de l'esprit se dessinaient d'une façon tranchée chez Berryer. Ainsi les goûts les plus aristocratiques s'alliaient chez lui aux idées libérales. L'indépendance du caractère se prélait à une soumission religieuse, absolue. Sa fierté plébéienne était au service de l'autorité monarchique. Le j)hysique même rappelait cette nature complexe : d'une taille moyenne, les épaules larges et la poitrine bombée ; le col fort, comme il appartient à l'organe puissant de l'orateur ; cet ensemble au premier abord nuisait peut-être au caractère de distinction d'une très belle Icle. Mais, si Berryer parlait, tout en lui s'ennoblissait. A la tribune, il semblait grandir. L'on demeurait frappé de la puissance que ce geste simple et sobre, cette physionomie fière et mobile, cette voix sonore et vibrante exerçaient autour de l'orateur.

Une fois admis comme hôte, on jouissait au château d'Augerville d'une entière liberté d'action, de parole et même d'omission. Ce dernier point peut être regardé comme la pierre de touche des maîtres de maison. jyjme Berryer, dans son rôle un peu effacé, pleine d'indulgence, secondait son mari, ne s'imposant que par d'aimables attentions.

Lorsque des visiteurs attendus venaient à manquer de parole, ainsi qu'il arrive fréquemment quand une vingtaine de lieues vous séparent de Paris, on ne passait pas le temps à les regretter. On ne jouirait que mieux, savaiton, de la compagnie du châtelain. C'est alors qu'il exerçait cet art merveilleux d'éveiller l'intérêt, de piquer la curiosité, de paraître confiant^ cxpansif, sans tou efois

rien livrer de son for intérieur. 11 généralisait, s'appuyant d'exemples ou de citations que sa riche mémoire lui fournissait. Il entraînait aux confidences sans jamais les faire regretter, par un souvenir inopportun. En gravissant le large escalier du château, qui conduit aux appartements particuliers, posant le regard sur la devise : « Faille sans dire », tracée sur les stores, la réflexion forçait à constater qu'appliquée à ce maître en l'art de la parole, elle était aussi juste que singulière.

Ce caractère secret, et point mystérieux, était une précieuse qualité chez un homme politique ; il possédait encore celle de conserver en toute situation une entière liberté d'esprit ; il n'aimait pas le danger, mais il l'acceptait.

Après avoir promis ma visite à la campagne, pour les premiers jours d'aoiît, je la retardais volontairement. Ce ne fut donc qu'après avoir reçu la lettre suivante, que je me rendis à l'appel.

Chère, bien certainement vous n'avez ni arbres à planter dans Paris, ni chemins à tracer, ni fossés à creuser, ni portes à ouvrir, ni grains à battre, ni étables à clore, ni... Vous faites mieux, beaucoup mieux; je n'en doute pas; j'aime mieux vos affaires que les miennes, et d'abord parce qu'elles ne tiennent pas tous les moments captivés; il y a des heures où votre bureau n'est qu'à deux pieds de vous, et où il ne vous faut que tendre la main pour obéir à cette résolution tombée soudainement dans vos rêveries:— Ah! il faut que j'écrive à Berryer! Gomment donc n'aije pas un mot de vous depuis huit jours bien comptés ? et je vous attends, vous le savez. Tout est en fleur, l'air est parfumé. J'ai fait office de tapissier à faire crier miracle au tapissier de profession, et ces petites joies me plaisent. Me voilà donc impatient do vous voir ici. Jusque-là le piano est muet. Mais aussitôt que Jes grelots de votre postillon se feront entendre, M"° Berryer lancera les invitations qu'elle tient en réserve, au prince de Belgiojoso et à Just Géraldy. Près de vous, dilettante con amore, je puis m'écrier : — Vivent les gens pour qui tout est musique, mélodie, harmonie; paroles, ton, couleurs, regards, mouvements, tout leur est chant, et ce chant éveille toutes les pensées. Je suis de ces musiciens-là, qui ne craignent ni brume, ni vent; et dont la vie

se cadence sur un mode toujours divers, mais dans une pensée soutenue à travers peines et joies, orages et clair soleil. Le vent qui souffle en mes voiles me pousse à cette heure vers le couchant, triste route, direction fâcheuse, qui soulèverait l'idée des cinquante ans qui approchent, si je ne me sentais en force de lutter contre et de revenir sur mes pas.

Arrivez donc, arrivez vite, vous qui rendez si belles les heures où l'on vous vait, et dont la pensée charme celles où Ton est loin de vous. Donnez vos ordres.

Je vous Laise les mains.

Berryer.

Le ton, certes, était engageant, pressant ; j'y cédai. Mon hésitation avait tenu à ce que je savais la comtesse de T... seule d'étrangère <à Augerville en ce moment. Je ne la fuyais pas, il s'en faut. Dans le monde, nous nous iecherchions. Je goûtais son esprit; le mien ne l'ennuyait pas Mais enfin si, dans les promenades et les longues soirées, j'allais involontairement jouer un rôle importun? La comtesse tenait grande place dans l'existence de Berryer. Elle lui plaisait, j'en étais certaine. Sans cesse il allait chez elle. Par quels liens étaient-ils attachés l'un à l'autre? Comment s'aimaient-ils?

Dans le monde, s'il existe des liaisons qui échappent aux regards curieux ou malveillants. — chose difficile. — il y a, en revanche, grand nombre d'intimités dont les hommes pourraient avouer avoir eu l'honneur, sans le profit. La beauté, la grâce, l'esprit, le sexe même y jouent leur rôle. L'allure du début est vive, puis mille entraves surviennent, la raison se fait entendre; peutêtre l'expression d'un regret est-elle accordée : rien au delà. Cependant, des deux côtés, on demeure en coquetterie ouverte ; des rapports dans les goûts font naître une certaine manière d'être animée, particulière et fort piquante.

Ainsi, notre monde civilisé crée entre hommes et lommes mille nuances dans les relations qui constituent, à vrai dire, le charme de la société. Ces nuances

BLRRYER.

étaient mieux senties et mises en valeur, dans le genre de vie pratiqué aux derniers siècles. La première partie du nôtre avait encore conservé la trace de ces soirées régulières où l'on se réunissait pour deviser, sans autre souci que le plaisir de la conversation, auquel chacun contribuait de son mieux. Toutefois, la fréquence, la périodicité de ces réunions servaient et voilaient les inclinations naissantes au moment décisif : linstant où le fruit se noue, dirait un jardinier.

Berryer, aimant uniquement la société des femmes, se plaisait fort dans un semblable milieu. Donnant de l'esprit, par sa manière d'écouter, à celles qui lui parlaient, il prouvait sans cesse qu'un habile causeur tire de son partner le même parti que le virtuose du plus médiocre instrument. Sensible à tous les charmes, il se trouvait singulièrement exposé à ces amours fractionnés qui le rendaient plein de séduction quand il était stimulé, quand il subissait l'entraînement causé par la présence de la personne aimée.

Sa femme parlait plaisamment de ces règnes éphémères et mettait une certaine vanité à prétendre n'être jamais prise pour dupe, à connaître, avec plus de précision que l'époux lui-même, ses bonnes fortunes et l'état de son cœur.

Je résolus, en arrivant à la campagne, d'avouer à M"^ Berryer, en répondant à d'affectueux reproches, le motif de mon retard : l'appréhension de me trouver parfois de trop; aussi, lorsqu'elle m'eut accompagnée dans mon appartement accoutumé, la chambre du Prince, ainsi désignée parce que, du temps de la Fronde, le prince de Condéy avait pris abri une nuit, je m'excusai près d'elle en disant que l'idée déjouer le rôle importun de tiers m'était odieuse.

<f Je vous ai vingt fois répété, s'écria d'un ton impatient la châtelaine, que le monde était dans l'erreur, à l'égard

de l'attachement qui existe entre Berryer et M™* de T..,, C'est un pur platonisme, assaisonné de coquetterie. »

Et comme je prenais une physionomie dubitative, en ajoutant : « Mais elle est veuve maintenant; ne faut-il pas tenir compte de cette liberté nouvelle? »

Il me fut répliqué :

« Chère Elma, nous en parlerons dans quelques jours. Des visiteurs sont attendus, et d'ici-là, vous ne serez en tiers que si vous le voulez bien. Comme toujours, notre Richomme est à vos ordres. Il me remplacera quand vous le demanderez, très flatté de l'honneur que vous lui ferez. Quant à moi, mon amie, vous savez que ma paresse s'oppose aux promenades, ainsi que ma santé aux veillées du soir ; il faudra m'excuser.

L'intérieur de Berryer paraîtrait incomplet si l'on n'y retrouvait la figure de son fidèle Richomme, qui avait débuté dans la même étude d'avoué que lui, tous deux clercs et compagnons de plaisir. Celui quVai^it illustré son nom vint en aide, plus tard, au camarade demeuré obscur et sans fortune.

Une déraison pleine de comique, des lueurs de bon sens et de sensibilité, une gaieté inaltérable avec un grain de malice, tel était l'hôte admis au foyer de Berryer, sans que jamais il pût sentir que la main qui donne est au-dessus de celle qui reçoit.

Le lendemain même de l'ari-ivée, nous suivions en promenade le cours de l'Essonne, jolie rivière qui traverse le parc d'Augerville dans toute sa longueur ; nous admirions les beau\ peupliers dont ses oaux baignent les pieds, et que le propriétaire entourait amoureusement de ses bras pour constater leur développement, quand Richonnue, pris d'un subit enthousiasme, s'écria :

« Que dira-t-on un jour, quand Berryer ne sera plus, et que je raconterai aux promeneurs (\uù je suis venu h\, à cette place même, avec le grand orateur? On meques-

tionnera ! Avait-il foi, croyait-il vraiment au retour de notre Henri?,..

— Assez, Richommo, assez !

— Assez, dis-tu? Alors, je leur répondrai : — Notre chef politique ne traitait jamais de légitimisme en plein vent ! Une fois au grand air, il ne s'occupait plus que de ses peupliers, ou des femmes si elles étaient jolies!

—7 Archifou que tu es, interrompit le châtelain, qui ne pouv\^^ ainsi que nous s'empêcher de rire, faut-il encore que tu es mon aîné, ce qr.e tu oublies sans

vrai, pardonne-moi. Je me complais dans une petite débauche d'imagination ; ma vanité s'épanouit dans l'avenir.

— Et ton cœur, mauvais ami ?

— Ah! mon cœur? Il a son tour; il ne peut fournir deux sentiments à la fois.

— Allons, allons, il faut que tu me prouves ton attachement au dîner; nous demanderons du Champagne, et tu boiras à ma longue vie.

— Bravo ! Je promets de boire ferme! »

Berryer, pour son compte, ne se livrait jamais à ce genre d'excitation ; mais il soutfrait avec une douce indulgence le plaisir très vif que trouvait parfois Rikomski dans une demi-ivresse.

Ce nom de Rikomski, avec lettres de noblesse polonaise, avait été octroyé par M™<= Berryer, et avait survécu à la plaisanterie qui lui avait donné naissance. Le physique du personnage rendait comique toute prétention. Petit, trapu, chauve, nez vulgaire, bouche de satyre, teint vineux, petits yeux gris, fins et caressants, tel était le p^hysique du personnage. J'ajouterais qu'il rappelait singulièrement Etienne Béquet, des Débats, si je ne me souvenais, à propos de cette comparaison, de M. le vicomte de Chateaubriand, qui, dans un de ses ouvrages,

parlant dos ruines de Ninive, et clierchant à en donner une juste idée, nous invite h les comparer avec celles de Babylone !

En me rendant à Augerville, c'est à tort que j'avais redouté que le cercle ne fût restreint. A peine y étais-je qu'un groupe de légitimistes se présentait. Le plus important d'entre eux était le marquis de Talaru. Ancien ambassadeur, considérable [)ar sa naissance et sa fortune, d'un très noble caractère, dans les conciliabules du parti ultra, il se' plaçait toujours, ainsi que le duc de Fitz-Janics, le comte de la Ferronnays et le baron de Vitrolles, du côté de Berryer ; appuyant ses avis, et reconnaissant son autorité, sans cesse contestée par des hommes incapables, bouffis d'orgueil, qui voulaient, se haussant sur leurs généalogies, écarter ce simple avocat, qu'ils ne pouvaient admettre comme chef du paiti royaliste. Quelle force leur apportait-il? Rien, que son talent ! Ils abreuvaient de dégoiits l'illustre député. Sa fenune, dans la répugnance que lui causaient ces réunions l»(»lilic[ues, n'avait que trop raison. Elle s'irritait à l'idée que l'on discutait mesquinement, ce jour-là même, les moyens de conserver à, son mari les droits à la députation. après l'avoir arraché au barreau, source honorable et certaine de fortune. Cette fierté était bien j^lacée, et les vrais amis de Berryer souhaitaient de lui voir suivre la ligne de conduite que lui indiquait sa femme. Ce retour au Palais de Justice, elle l'obtint plusieurs fois. Aussitôt les clients d'accourir. Tant de plaideurs réclamaient ce i)uissant talent ! Mais, conujie l'amertume de l'absinthe, les amertumes de la politique sont, paraît-il. attractives et enivrantes; on n'y saurait renoncer.

(^e fut la cloche du dîner qui mit fin au conciliabule légitimiste; et la bonne grâce avec laquelle le maître de la maison fit les homieurs de sa table ne gardait aucune trace des ennuis de la séance.

Il étail entendu que, de retour au salon, on ne s'occupait plus de la politique. Parmi les nouveaux venus, RJ. Roger, racadémicien, ne pouvait que gagner à cette règle. Il avait une façon nasale d'émettre ses arguments ■ légitimistes un peu vieillots, qui agaçait singulièrement son ami Berryer, tandis que d'anciens succès littéraires à la Comédie-Française étaient une source intarissable de conversations intéressantes et d'anecdotes piquantes. C'était un homme bon et serviable. La maîtresse de la maison, cherchant à lui être agréable, fit tomber la conversation sur M"'' Rachel, dont on s'occupait alors beaucoup. On vantait l'intelligence supérieure avec laquelle ses rôles étaient conçus.

A rencontre des enthousiastes, en tête desquels se plaçait le châtelain, notre académicien soutint aussitôt qu'un grand talent pouvait se rencontrer avec une intelligence très limitée. On se récria : il appuya son dire d'un exemple. M'"' Duchênois, la grande tragédienne qu a quitté le théâtre en 1830, et n'est pas encore remplacée dans le rôle de Phèdre, était d'une laideur affligeante, avait un hoquet dramatique insupportable ; pas d'instruction, et une intelhgence bornée. Elle dominait cependant, empoignait son public !

« Quel était donc son secret? demanda M""^ Berryer.

— La passion! madame, la passion ! Elle la ressentait et la communiquait à son auditoire. Au sujet de ce rôle de Phèdre, j'ai eu avec elle des discussions incroyables ! Au moment où elle adresse à Hippolyte les vers suivants :

Que de soins m'eût coûté cette tête charmante, Un fil n'eût pas assez rassuré votre amante...

sans y manquer, elle estropiait sottement le second vers, déclamant ainsi :

Un fils n'eût pas assez rassuré votre amante!

Cela me rendait furieux. J'allai la trouver dans sa loge:

« Vous voulez donc corriger Racine, criai-je? Dites un fil, mademoiselle, un fil, vous entende/^? » Et je mettais le livre ouvert sous ses yeux. Elle répondait alors du plus grand sang-froid :

« Comment prétendez-vous qu'un fil me rassure? Non, monsieur, à la bonne heure, un fils I »

« En scène, le soir suivant elle refaisait la même faute, et le public, hélas! ne s'en apercevait pas ! »

L'anecdote eut du succès. M. de Talaru parla ensuite de la tragédie échouée du vicomte de Chateaubriand, chute si plaisamment contée depuis, dans les Mémoires d'outre-tombe. On lisait alors des fragments de l'œuvre destinée à la race future, chez M'"*^ Récamier, aux élus de TAbbaye-aux-Bois. Ceux-ci en parlaient avec enthousiasme, ajoutant à la satisfiiction avouée, celle secrètement ressentie d'exciter l'envie de ceux qui étaient demeurés à la porte du sanctuaire. Le marquis do Talaru s'enquérait avec curiosité du jugement qui serait porté plus tard sur cette publication.

Berryer exprima l'opinion que l'exactitude y ferait défaut. Allant du connu à l'inconnu, il redoutait la prédominance, dans le récit des faits, de l'imagination sur la réalité, et à l'appui, il cita ceci :

a En 1833, lorsque toutes les passions étaient éveillées par l'ariestation et remprisonnement de M""^ la duchesse do Berry, la naissance de l'enfant, toutes les circonstances politiques et romanesques résultant de cette situation, le vicomte de Chateaubriand fut désigné, concurremment avec moi, comme défenseur de la princesse. Ma plaidoirie eut un tel succès, que M. le vicomte refusa net de prendre la parole, disant, avec une vive émotion, qu'il ne voyait pas un mot à y ajouter. Mais dans ses Mémoires, je sais pertinemment qu'il raconte, au contraire, qu'après avoir entendu son plaidoyer à lui, le jury vola sans hésiter. Or, j'ai précisément une lettre,

continua Berryer riant, qui rétablit le fait dans sa véracité, et je pourrai bien lui jouer le tour de la publier quelque pari.

— Faites-le, répliqua avec vivacité la jolie veuve, et puisque nous nous permettons de pénétrer dans le sanctuaire de l'Abbaye-aux-Bois, parlons un peu de M'"* Récamier. Donnez-moi la clef du charme inextinguible qu'elle exerce sur ses fidèles. Je me sers de cette qualification, parce que son culte ressemble à une religion. On y rencontre une sorte de fanatisme et beaucoup d'intolérance. Fait-elle des miracles? A-t-elle prodigieusement d'esprit? Cette beauté de la dernière heure a cessé d'être incomparable; en grâce, d'où vient cette influence?

— Faut-il vous révéler son secret? » demanda d'un ton sérieux Berryer.

Un oui unanime éclata, et Eh bien ! elle sait écouter.

— Il paraît, repris-je, que le moyen n'est pas irrésistible. J'ai remarqué, à votre honneur, que vous n'avez jamais figuré parmi les englués de l'Abbaye.

— Non; et c'est pour cela que j'ai pu distinguer le procédé. Que de nuances, de degrés dans la pratique! Quelle habileté! C'est une merveille à étudier que cet art de plaire. La femme s'efface, et l'on sent toujours sa présence.

— Que de questions, s'écria la comtesse, on voudrait adresser à qui a connu M™^ Récamier dans sa fleur de beauté; mieux que cela, sur ce passé, il faudrait diriger une enquèlCj connaître par quelle sorcellerie elle a pu enguirlander les prétendants avec des refus. Ne laisserat-elle donc pas quelque ouvrage instructif à ses héritières?

— L'ouvrage serait puéril. Il me semble, mesdames, que vous n'avez rien à apprendre de son expérience, répliqua Berryer.

— Ce que je sais, moi, fit Rikomski, affectant une voix timide, en sortant d'un angle obscur du salon, c'est que je n'ai jamais voulu mettre les pieds à TAbbaye-aux- Bois. Fi donci moi, liomme. figurer dans cette réunion de refusés! »

Cette bouffonnerie parut goûtée par le marquis de Talaru, qui. gaiement, déclara qu'il se ralliait tout à fait au sentiment de M. de Riclioumie. Puis se levant, il baisa la main à la maîtresse de la maison, nous souhaita un aimable bonsoir, et se hâta, voulant le soir même coucher chez lui au château de Chamarande.

Après avoir mis son hôte en voiture, le châtelain rentra au salon, où il me trouva racontant comment le hasard m'avait favorisé autrefois d'une rencontre avec la première femme de M. de Talaru. Lorsqu'elle avait convolé en secondes noces avec lui, elle était veuve de M. t!e Clermont-ïonnerre, charmante, quoique plus âgée que le nouvel époux. C'était une créature originale, singulière par ses habitudes et les allures d'ancien régime qu'elle conserva quand même.

Un jour d'été à la canq)agne, dans une matinale promenade à cheval. j'aj)erçois un lourd cavrosse traîné par de vieux chevaux, conduits par un cocher dont le tricorne couvre des cheveux blancs simulant la poudre. L'équipage venait à nous dans une allée étroite, mon écuyer m'engage à me ranger de côté. Au même instant, reconnaissant un de ses voisins dans le cav^dier qui m'accompagne, la marquise de ïalaru, car c'était elle, abaisse une glace et me laisse voir une ï^orte de petite fée mignonne, taille de guêpe, demi-paniers, robe de soie en pékiu rayé bleu et saumon, dont le corsage, ouvert très bas, laissait voir des appas respectés par le temps. Un rang de perles énormes étranglait le col, tandis que les cheveux dressés et poudrés à frimas, ornés de barbes en dentelles rclioussées, découvraient un

petit visage où le rouge s'étalait fièrement, ne cédant le pas qu'à l'éclat du vermillon des lèvres. Tout cela, cependant, formait un ensemble qui permettait, à discance, d'imaginer le piquant attrait qu'avait eu au temps jadis cette physionomie de blonde.

« Cher ami,cria-t-elle par la portière à mon cavalier, quelle est cette belle enfant?

— • C'est, madame la marquise, la jeune mariée dont je vous ai parlé.

— Ah! ma reine, je vous soupirais, reprit-elle; que votre mari vous amène bien vite, et dites -lui surtout que je vous trouve jolie comme un cœur. »

Puis, du bout des doigts, me jetant un baiser, elle permit à ma jument impatiente de reprendre sa course. J'étais charmée d'avoir vu s'animer et parler ce véritable portrait d'ancêtre, sans prétendre cultiver davantage un voisinage qui n'attrayait guère mes quinze ans.

« Eh bien ! reprit à son tour le châtelain, j'ai eu dans le temps de plaisantes séances avec cette même personne,

« Pendant les fréquentes absences de M. de Talaru, retenu à l'étranger, soit par des fonctions éminentes. ou des goûts de voyage, la marquise, toutes les fois qu'elle se trouvait empêchée, me mandait en consultation.

tt Unjour, rentrant chez moi, vers cinq heures, je trouve d'elle trois billets successifs qui réclamaient ma présence. Inquiet, Je me hâte d'accourir. En me voyant, l'intendant s'écrie :

« Oh! monsieur, M™^ la marquise vous attend avec tant d'impatience qu'elle en est malade.

— Il n'est pas arrivé malheur, j'espère?

— Pas que je sache, monsieur. »

« Et il m'introduit dans une pièce immense en fermant la porte sur moi. Je cherche à me diriger dans une demiclarté, quand d'un angle de la chambre part un éclat de voix :

« Enfin, c'est vous, cher! Attendre ainsi, c'est à mourir! »

« Je ne distinguais d'abord qu'une sorte de chapeautoque, sur lequel se mêlaient aux plumes des fleurs artificielles; puis, dessous, cette petite figure peinte que vous savez ; elle paraissait assise très bas, et devenue comme le centre d'un flot de mousseline blanche. Je clierchais en vain à me rendre compte de ce qui était mouvant sous mes yeux. Je suppose que ma physionomie exprimait l'étonnement, car tout d'abord la dame me dit :

« Ne faites pas attention, cher! c'est pour calmer mes nerfs, l'attente me rend si malade.

— Qu'est-il donc arrivé, madame, i[iic voulez-vous de moi ?

— Ne le devinez-vous pas? N'avcz-vous donc pas lu au Moniteur, ce matin, les nouvelles nominations dans la diplomatie? Deux paltoquets, cher ami : l'un, premier secrétaire d'ambassade, l'autre, ministre au Pérou? Des gens sans aveu , d'une roture évidente , ne pouvant fournir que des noms de calendrier. Ce gouvernement prétend nous avilir. J'écrirai à M. le marquis de donner sa démission comme ambassadeur, et nous la motiverons. J'écrirai au roi, et vous lui porterez la lettre, cher. Oui, vous la porterez!

La marquise, en ce moment, se livrant à des gestes désordonnés, un bruit de clapotement me révéla le secret que j'avais vainement cherché à pénétrer jusquelà : la marquise prenait un bain de siège. Elle agita une sonnette, nue antique Mariette parut.

« Vite de l'eau chaude ! demanda-t-ello, le bain se refroidit. »

Puis, la colère de cette singulière personne s'exhala (le nouveau en propositions Colles. L'ell'et du bain m»^ paraissait peu calmant. J'imaginai de renchérir sur son excentricité, l'engageant à demander une audience à Sa

DERRYER. IJ

Majesté et à lui soumettre le plan d'une école diplomatique, pépinière où toujours on prendrait au choix les plus anciens de race.

« C'est divin.! Vous êtes adorable! Oui, agissons ei laissons les deux susnommés dans leur crasse de naissance! »

Accompagnant cette conclusion d'un violent geste de dédain, je fus vertement éclaboussé. Mettant à profit l'incident, je m'esquivai, sûr, du moins, de ne pas être suivi.

— Très bien! fit M"'^ de T..., vous aviez réussi à vous mettre à lu hauteur de votre marquise. Quel contraste entre les époux! Le mari me paraît être la raison et la convenance même.

— Dites aussi la douceur et la bonté, ajouta Berryer. Il tait le plus noble emploi de sa fortune. Pour Paris, il a adopté un mode particulier de charité : il paye des loy^ers aux indigents. Sous cette forme unique, il dépense 40,000 francs tous les ans.

— Eh bien! moi, remarqua Rikomski, fatigué d'un long silence, j'aurais un autre système de charité. Des malheureux, je ferais des heureux. Je leur donnerais un litre de vin par jour, mais rigoureusement; pas une goutte de plus, par exemple ! »

Ce plan ingénieux fut déclaré absurde avec unanimité. Chacun se récriait en allumant les bougeoirs et se disant bonsoir.

« Absurde! absurde! répétait Rikomski. Ces gens-là noieraient leur chagrin. Je suis certain que monseigneur d'Orléans m'approuverait... »

Ici la voix se perdit dans l'éloignement.

Le jour suivant, une promenade en bateau fut décidée, sous l'inspiration de M""' de T..., qui avait vraiment les goûts d'une ondine. Au moment de s'embarquer, comme on perdait le temps en politesse, à qui passerait en pre-

mier, la comtesse s'élança dans la barque, s'assit au gouvernail, criant :

« Qui m'aiine me suive ! »

Le chevalier Artaud, d'une galanterie surannée, mais spirituelle, l'excellent académicien Roger, Rikomski et deux jeunes propriétaires du voisinage se précipitèrent à sa suite. On me tendait la main, j'entrai à mon tour dans le bateau. Sur la berge, Berrycr parut hésiter, puis renoncer résolument.

« Nous serions trop de monde, dit-il.

— Comme vous voudrez, fit M"'^ de T..,, avec un petit rire moqueur ; on se noiera sans vous. >>

Il me parut que notre châtelain avait un air abandonné. Avant que les rames ne fussent en mouvement, je me levai et sautai à terre.

« Moi aussi, dis-je, je préfère marcher. Nous serons deux pour, du rivage, admirer l'embarcation. »

Nous suivions d'un pas lent et distrait le courant de la rivière, quand des cris d'effroi nous arrachèrent à la rêverie. Nous voyons de loin les hommes s'agilant en tous sens; mais la comtesse n'est plus dans le bateau! Pâle d'émotion, Berryer s'élance; mais déjà le visage riant de l'ondine se montre à fleur d'eau, nageant élégamment et gagnant la rive, sans paraître embarrassée du poids de ses vêtements.

« Le capitaine est sauvé! » cria-t-elle à l'équipage troublé.

Elle n'osa avouer tout de suite que la chute était une expérience. Habile nageuse, elle s'était laissée choir en se penchant, voulant savoir comment, tout habillée, on pouvait se tirer d'un naufrage. En partant, son intention était de prévenir ceux qui voguaient avec elle. Une malice féminine la fit changer d'avis lorsque Berryer refusa la promenade. L'eflVaycr était tirer une petite vengeance de son abandon, vengeance dont le grave auteur de

Vllisîoire des Papes, le chevalier Artaud, devint la véritable victime. Dans le saisissement que lui causa cette chute, il avait lâché son lorgnon qui, tombé dans la rivière, suivit le fil de leau sans se laisser repêcher. Myope au superlatif, en prenant pied à terre, il ne pouvait plus se diriger. Je lui tendis une main secourable, tandis que la naïade s'appuyait sur le bras du châtelain.

De retour au château, tout le monde à la fois se plaisait à raconter l'aventure à M"'^ Berryer. Pour combattre les effets du refroidissement chez la baigneuse et de l'émotion chez les rameurs, Rikomski réclamait du vin chaud.

M'"^ Berryer s'occupait avec bonté de mettre la comtesse à l'abri d'un rhume, et de remplacer le lorgnon du chevalier Artaud. Elle ne put se procurer que des lunettes. Or, notre chevalier parfumé, avec des habitudes de coquetterie ayant quarante ans de pratique, ne consentit pas même à les essayer.

M'°^ de T..., cause de ce désagréable incident, expédia à Tinstant môme un domestique à Paris, et le lendemain matin, en se mettant à table. M. Artaud, sous sa serviette, trouva un charmant lorgnon. On peut imaginer tout ce que, sur ce thème, suggéra une galanterie cultivée en cour de Rome, où, longtemps, iM. le chevalier avait fait partie du corps diplomatique.

La comtesse avait décidé cette même matinée de demander au maître de céans de faire avec elle une promenade en tilbury, sentant qu'il fallait racheter par quelque bonne grâce sa fantaisie aquatique de la veille. Pendant qu'elle disposait sa toilette, on entendit une voix retentissante appelant Pinson, le garde-chasse. Alors. il s'établissait, entre maître et serviteur, de longs dialogues au sujet des eaux et des bois, toujours pleins d'intérêt.

Cette campagne d'Augerville plaît et attache. Une

ceinture d'anciens fossés, avivés par une eau courante, entoure le château, laissant sur une des façades l'espace d'un parterre. Le parc semble un fragment soustrait à la forêt de Fontainebleau. De beaux rochers, non artificiels, sont réunis par de légers ponts en bois, et varient le paysage. Là-haut, 'de grands pins d'Italie vous offrent leur ombrage. Dans le bas, de jolies allées coupées dans les taillis sont favorables aux courses à cheval et aux voitures légères.

Berryer aimait beaucoup cette dernière façon de parcourir sa propriété. Je l'ai vu parfois s'arrêter, me confier les rênes, descendre, se coucher par terre, pour découvrir si un semis de chênes commençait à montrer ses pointes vertes. C'était plaisir de le voir ainsi; tout cela se faisait con amoi-e. avec l'allure d'un homme qui n'a d'autre souci que l'heure présente. Il taillait belle part aux affaires, sans empiéter sur les plaisirs. Que d'habileté dans cette distribution! Rien ne demeurait en souffrance, tout était prévu ou conjuré. Les procès et les clients, la politique et la Chambre, rien ne devenait entrave. L'amour même, qui, dans sa vie, jouait un rôle important, se conciliait, par une volonté dominatrice, avec ses plaisirs d'amitié. Il se dédoublait, se multipliait, et par un charme réel, une fois présent, il était tout à vous. Quel attrait jtiquant dans ce laisser-aller apparrentl Ce gaspillage du temps devenait un véritable luxe, >une prodigalité.

Qui jamais l'a entendu s'enquérir de l'heure ? Désobligeante question! Toutefois il était d'une scrupuleuse exactitude, base indispensable des rapjiorts de société. Jamais lettre ou billet ne demeurèrent sans réponse, et la correspondance prenait immédiatement un tour personnel, flatteur pour l'absent. J'insiste sur ces traits de caractère qui expliquent la solidité des relations d'amitié ; on ne pouvait y renoncer.

En ma présence, un jour, un homme aimable et spirituel, ennuyé de voir toutes les femmes engouées de l'orateur, soutint, contre de belles adversaires, qu'il refusait, en amour, la perfection qu'il accordait à Berryer dans les sentiments de mezzo caractère.

« Connaît-il cette passion, ce feu dévorant, concentré, qui est avant tout exclusif? Non! son cœur r.'évapore entre les mille et une ! »

L'auditoire féminin se récriait, s'exclamait.

« Eh bien ! demandait-il, quelle femme pourrait montrer de lui des lettres comparables à celles de Mirabeau à Sophie? »

Naturellement, sur ce point délicat, personne ne prenait la parole ni ne cherchait au fond de sa poche. Regardant ce silence comme gain de cause, il poursuivit :

« Croyez bien que, si Berryer ne dépensait en monnaie sa pièce d'or, peu de femmes, parmi les plus sages même, pourraient se vanter d'avoir résisté à cette éloquence passionnée, pénétrante. Pouvoir éveiller, agiter les passions, quel don divin! Mirabeau est bien la preuve de ce que j'avance. Pourtant il était puissamment laid ! Jugez, avec tout l'agrément de figure de votre idole, jugez de ce qui adviendrait! »

Il y avait quelque justesse apparente dans ce dire; mais quelle large part d'inconnu existe encore dans le cœur et la vie même de ceux qu'on croit le mieux savoir !

Après avoir vu le tilbury emporter la jeune veuve et le châtelain, je me rendis au petit salon, où j'étais à peu près sûre de trouver la maîtresse de la maison mollement plongée dans une bergère. Là, règne un jour mystérieux, qui, tamisé par des tentures cramoisies, répand sa teinte animée sur un beau marbre de Canova, placé au milieu du salon. Cette Vénus a été léguée, en 1838, par le duc de Fitz- James à son ami Berryer. Tout dans cette retraite favorise l'épanchement, amène les confidences.

iO SOUVENIRS DE M"' C. JAUBERT.

« Eh bien! demanda M™^ Berryer en m'apercevant, votre opinion est-elle arrêtée? Est-ce l'amour ou l'amitié que vous venez de mettre en voiture?

— Moquez-vous de moi, ma chère, répliquai-je. A cet égard, je ne sais que penser. Vu à la loupe, je croisa l'amitié ; mais, à distance, une sorte de mirage me fait supposer un amour réciproque consenti.

— Il n'en est rien, Elma! fut-il dit d'un ton d'autorité. Faut-il donc vous répéter que mon époux ne peut rien me cacher? »

Ce ton affirmatif me fit rire.

« Je ne saurais croire, madame, que cet homme, d'un tact délicat, vous fasse d'aussi étranges confidences.

— Je ne les lui demande pas : mais j'ai plus d'un moyen de me tenir au courant de sa vie. Dans le sommeil, s'il paraît un peu agité, je lui prends la main et l'interroge; il répond à mes questions.

— Le soupçonne-t-il. le sait-il? m"écriai-je, au comble de l'étonnenient.

— Oui, il le sait. Que lui importe? Il sait aussi que je suis sa meilleure amie, incapable d'abuser. Mariés tous deux à l'âge de dix-neuf ans, un attachement solide, dont la confiance forme la base, succéda entre nous à l'amour. Remarquez que je dis confiance et non confidence. Il y a des sujets qui vivent à l'état de sous-entendus; nous ne les abordons guère. Quant aux lettres qui tondjent sous ma main, je les lis sans scrupule, .\insi, hier, il en est arrivé une dont le timbre seul indiquait le conteim. C'était un rendez-vous, et je m'ingéniais à devinercomment on s'y prendrait pour vous quitter, mesdames. Ce matin, au réveil, mon époux m'a annoncé qu'une affaire au Palais l'obligeait à passer vingt-quatre heures ;\ Paris. Cela me contrarie fort, a-t-il ajouté d'un ton sincère. Vous avez, lues aimables amies, tout l'hon-

neur du regret. C'est M'"« de Rupert qui sera de passage dans la capitale.

— Comment; son enthousiasme pour cette personne dure encore?

— Hélas, oui. C'est devenu, ma chère, une passion à grand orchestre. Nous avons des jalousies, des exaltations mystiques; la religion y a un rôle, le remords met des entraves, puis une phase contraire y succède ; l'on prie ensemble, c'est-à-dire à la même heure, à deux cents lieues de distance. Ma chère, en tout il y a de la mode J'ai connu un temps, continua avec bonhomie M™^Berryer, où les femmes adressaient ce genre de dévotion aux étoiles et à la lune; il paraît qu'on a changé tout cela. »

Ici un court silence donné aux souvenirs, puis, retournant à M"'^ de Rupert :

a Que je voudrais, Elma. vous faire lire une de ces lettres si incandescentes!

— J'avoue, madame, que si cela se pouvait faire honnêtement, je m'en amuserais.

— On trouve beaucoup d'esprit à cette femme... de l'imagination, d'accord; mais elle est envahissante, fatigante... et, convenons-en, mon amie, elle n'est ni belle, ni jolie.

— Puisque telle est votre opinion, je ne vous contrarierai pas sur ce point ; et je veux à ce sujet vous conter une histoire, oii j'ai joué un rôle très embarrassant.

« Jj'hiver dernier, à l'un des raouts de l'ambassade anglaise, j'aperçois M. Rerryer circulant dans la foule et pilotant sa conquête. Il m'aborde, fait une présentation en règle ; nous échangeons quelques mots gracieux sur le désir de nous connaître ; puis tous deux se tournent vers le comte delaFerronnays, l'arrêtant au passage. Au même instant, mon oncle le général, que vous connaissez bien, fond sur moi comme un cyclone, et, de cette voix qui fait merveille un jour de baiaille, me crie: « Ehu?.'

quel est donc ce grand garçon habillé en femme que promène notre député?

— Pardon de vous interrompre, dit gaiement la châtelaine, mais c'est excellent, c'est tout à fait cela!

— Patience, écoulez ce qui suit; j'arrive au lamentable. Pour arrêter le flux d'appréciations de mon oncle, j'avance précipitamment le pied, le posant en façon de pédale sur celui du général. Au même instant, je saisis le regard brillant du député, attaché sur mon avertissement. Je n'ose plus retirer le pied révélateur, et je demeure jambe tendue, fort gênée de mon rôle amical, d'autant que cette physionomie expressive que nous connaissons ne disait que trop clairement qu'il avait tout entendu. Résultat : embarras réciproque toutes les fois que le nom de M'"'^ de Rupert se présente dans la conversation.

— Pour ma part, chère amie, reprit M'"^ Berryer. je suis charmée de votre bonté maladroite. C'est une leçon. H ne faut pas prétendre ériger une femme pyrann'dale en beauté, et de, l'absence déplorable de formes, constituer une élégance. »

Il faut se souvenir que celle qui parlait ainsi, avec des traits charmants et un teint éclatant, de taille moyenne, avait toujours été un peu grasse. « C'est un paquet de roses, » disait d'elle une envieuse.

Le soir de ce même jour, personne ne soufflait mol encore d'un départ. La musique vint remplir la plus grande partie de celte ioirée. Notre châtelain adorait placer une partition de Rossini sur le pupitre, s'asseoir près du piano, et, guidé par les paroles, battant du pied la mesure, chanter de mémoire tour k tour toutes les parties, sans connaître une seule note des clefs de c<;o/ou (le fa. Musicienne, la comtesse se prêtait volontiers, comme moi, au rôle d'accompagnateur. Les souvenirs du Théâtre-Italien venaient colorer, accentuer la partie vocale. C'était tour à tour Lablache et Rubini, puis la

Sontag, la Pisaroni, ou la diva Pasta, que, par une sorte d'imitation, tenant à la vivacité du souvenir, le geste la physionomie et la voix du chanteur nous indiquaient.'

Les heures pour Berryer s'écoulaient ainsi délicieusement. Souvent quelque anecdote surgissait, qui, comme un point d'orgue, suspendait l'exercice vocal. Cette fois, ce fut en feuilletant l'opéra du Barbier, que tout à coup son séjour à Bade en 1836 et sa rencontre avec la charmante Sontag, devenue comtesse Bossi, lui revinrent en esprit.

Sur un théâtre de société, on voulait représenter une pièce de Scribe, les Premières Amours. Or, la Sontag ne consentit à remplir le rôle de jeune première que si, à son tour, le grand orateur se laissait enrôler, en acceptant celui de père noble. Le traité fut conclu, et, lors de l'exécution presque impromptue de l'œuvre, le seul reproche qui se pût adresser à Berryer, qui avait joué, assurait-on, avec un naturel exquis, était d'avoir donné à son rôle certain caractère qui troublait le spectateur. On arrivait à confondre parfois le père et l'amoureux,' tandis que, précisément, le jeune premier, lui, remplissait son rôle d'une façon toute paternelle.

Il y a dans la pièce une situation où, pour conquérir son consentement au mariage, la jeune fille demande à son père ce qu'elle pourrait faire pour lui plaire. Lue délicieuse surprise avait été préparée au public. D'accord avec l'orchestre, Berryer tira de sa poche une feuille de musique, qui n'était autre que la cavatine du Barbier \le Séville. En reconnaissant la ritournelle, les spectateurs éclatent en transports. La cantatrice, après une courte hésitation que le père sut faire cesser, entama une fois encore cet air û.\ma voce poco fa, qui lui avait valu tant ;ie succès scéniques.

« Oh! que j'aurais aimé être là! s'écria M""* de T..., ouir de ces accents, et surtout... voir jouer ce père qui

n'en était plus un! Comme vous aimez le théâtre, monsieur! Je rai constaté il y a longtemps. N'étais-je pas en votre compagnie dans une avant-scène des Italiens, lorsqu'un soir, l'illusion fut pour vous si complète, que, déboute! vous adressant à la Pasta, vous vous êtes écrié : «Ah! cara!!! » Oui, monsieur, et toute la salle vous a

entendu.

— Quelle exagération! reprit en riant Berryer.

— Est-ce surprenant, avec cette voix qui sonne comme une cloche? Comment pouvait-on ne pas vous reconnaître? Tout le monde se retournait, et je me cachais. Ce public croyait peut-être que vous commenciez un discours. Voyons, dites la vérité. Je suis certaine que vous avez eu des velléités prononcées d'aborder le

théâtre !

— Pourquoi le nierais-je, madame?

— Oh! je suis là pour l'attester, s'écria Rikomski.

— On ne te consulte pas, mon bon ami.

— Non; mais j'atteste et je circonstancié. C'était sous le règne de la belle Emilie Contât, — alors un magnifique soleil couchant, — un peu forte par exemple. «

Ici le geste descriptif achevait la phrase.

« Kichomme, tu es un être insupportable ; un bavard,

qui ne sait ce qu'il dit. »

A cette attaque, Rikomski réplique avec bonne humeur:

« J'ai encore de la mémoire, et j'aime à la produire.

je n'ai plus que cela !

— Allons, allons, séparons-nous, lit Berryer, je dois me lever tôt. Je pars avec MM. Artaud et Roger qui, prudemment, se sont retirés il y a une heure déjà. — Mesdames, avez-vous des ordres à me donner pour Paris? »

Sans répondre, la comtesse prit un air boudeur.

« Revenez vile, dis-je, souriant au souvenir du commentaire que j'avais recueilli, dans la journée, de ce voyage subit.

— Je ne serai que vingt-quatre heures, » acheva le châtelain en baisant la main de la jolie veuve.

Gagnant nos appartements, M""^ de T... me demanda si j'avais sommeil, se déclarant pour sa part terriblement éveillée.

« Entrons chez moi et causons, dis-je.

— Vous êtes aimable et j'accepte, » fut sa réponse. Puis, par la pensée continuant la soirée, la comtesse

me demanda comment je m'expliquais le vif attrait qui poussait l'un vers l'autre Rossini et Berryer.

« Rien n'est plaisant comme l'épanouissement de ces deux visages lorsqu'ils se rencontrent.

— Ma chère, pour qui les connaît bien, répondis-je, cela s'explique par des affinités d'esprit et des aptitudes semblables.

— En fait d'affinités, reprit la veuve, je les soupçonne fort, l'un comme l'autre, de ne pas cultiver la désespérance; ils n'acceptent d'ennuis que l'inévitable ; de l'amour que les plaisirs. Enfin, tous les deux prennent la vie du bon côté. Mais vous m'accorderez que ces analogies, dans les esprits et les goûts, ne modifient pas la diversité de nature de ces deux hommes émiuents. L'orateur demeure indifférent, répulsif même aux intérêts d'argent, généreux au delà de sa fortune ; tandis que le musicien devient "de plus en plus parcimonieux, avaricieux, oubliant complètement les chiffres de ses recettes. J'opposerai encore la sensualité gastronomique de ce dernier à la sobriété du premier, dont les recherches de table sont toutes en l'honneur de ses hôtes. Voilà de terribles différences !

— Ma chère belle, ne savez-vous pas comment notre Berryer se plaît à ignorer ce qui pourrait amoindrir l'estime où il lient les gens qu'il aime? Ces deux illustres ont reçu en naissant le même don ; ils ont le pouvoir d'émouvoir et de passionner les humains. Ils parlent une

langue différente, mais tous deux sont des charmeurs. Lorsqu'ils se rencontrent, Rossini entend la façon chaude et intelligente dont son génie est compris, et il se sent tout à fait heureux. Notre ami, de son côté, n'éprouve-til pas alors cette jouissance intime que l'on goûte dans l'exercice de ses facultés? Ce n'est pas avec tout le monde que l'on peut être éloquent !

— Accordé! je jugeais superficiellement. »

Je continuai à parler, oubliant l'heure avancée de la nuit, tout en insistant près de la comtesse sur les effets prodigieux de l'art oratoire. « N'est-il pas vraiment magique, disais-je, de réussir par un acte de la volonté à transmettre à qui vous écoute toutes vos impressions, à faire rire ou pleurer, jouir ou souffrir, haïr ou aimer?

— Je ne conteste pas ; seulement expliquez-moi alors comment une femme peut résister à lamour qu'elle inspire, s'il est dépeint éloquounnent ?

— Chère comtesse, fis-je en riant, tout en arrangeant mes cheveux pour la nuit, c'est là précisément ce que je désirais vous demander. »

Rougissant légèrement, sa réponse fut :

« Je vous devine. Aussi bien je suis aise de saisir cette occasion d'éclairer des doutes que je lis parfois dans vos yeux. Venez avec moi, je vous confierai la lettre mC'me reçue au moment de venir ici. »

Toutes deux, marchant sur la pointe des pieds, nous gagnâmes l'appartement de la comtesse; là, dénouant un ruban qui réunissait quelques feuillets, consultant les dates, elle me remit une lettre du 1" août.

« Emportez-la avec vous, dit-elle ; je ne saurais en ma présence voir lire de telles douceurs ; mais vous me la rendrez, » fit-elle, me menaçant du doigt, et laissant échapper une partie de ses papiers.

Je me précipitai pour les ramasser.

L'aimable Lucy dit en riant;

« Vous les tenez? eh bien ! emportez ces lettres, elles marquent diverses époques ; et maintenant, bonsoir, Elma ! Je suppose que nous venons de souffler sur le flambeau de la cérémonie. »

Ma réponse fut un baiser. Je m'enfuis, ayant hâte de m' enfoncer dans ma lecture; en gourmet, je réservai pour la dernière la lettre la plus récente, et je pris celle datée de 1837, adressée à M">' de T... en Angleterre, où elle assistait au couronnement de la reine Victoria.

Jeudi matin 1837.

Ne croyez pas que j'en aie parlé seulement pour me mêler à la conversation ou pour mettre en scène un acteur de plus, dans cette journée des brancards, où tout le monde partait pour Boulogne. Ce n'était pas même un simple désir, mais bien un projet très arrêté et qui s'exécutera; aussi je vous demande de n'oublier pas de me dire de Londres, quand vous serez à Brighton, et combien de jours vous y comptez demeurer. Ce n'est pas que je mô plonge en des rêveries sur votre façon si gentille de m'appeler ou sur le charmant cantilène de M™" de X..., qui met, dites-vous, traîtresse, grand prix à ma venue. Hélas ! hélas ! je commence à ne plus voiries choses de la vie que ce qu'elles sont, et, sceptique consciencieux, je ne marche plus ferme et confiant dans ces belles espérances que j'ai vu quelquefois faire de l'avenir; pourtant vous avez toujours grande raison de dire: 11 fera ce que je veux; pourtant je ne cesse de murmurer contre ma sottise, et l'enfin c'est égal a toujours le même accent et porte en lui le même remords.

Y a-t-il rien, en effet, de plus ridicule que d'être aux yeux du monde comme si... et de n'être pas en effet comme ça.

Mais n'est-ce pas que la marquise est bien charmante à écouler tout un jour, et délicieuse à voir cheminer nonchalamment au bord des grandes lames noires de la mer et sur les difficiles galets? Et puis vous me promettez bien un peu de soleil à Brighton?

Bah ! ne vous ai-je donc jamais parlé de mes courses sur les rives de l'Océan, de la marée d'équinoxe à Saint-Malo, où j'ai manqué périr? j'avais vingt-trois ans; d'une cloche qui sonna au milieu de la nuit avec un interminable vacarme et mit sur pied toute une maison, à mon grand embarras ! Et entre Boulogne et Calais, en un lieu qu'on appelle Ouessant... Mais je vous ai dit tout cela.

En somme, l'Océan est grand, et son bruit et sa mauvaise odeur

me plaisent aux jours sérieux, aux jours de pensées jetées au delà de l'iiorizon du monde; mais les idées de vie, de joie, d'amour, oh! c'est Tonduleuse et caressante Méditerranée qui les colore et les rajeunit.

Allez donc vous promener au cap Griné, que je n'ai pas vu depuis vingt ans, asseyez-vous un moment au haut de cette falaise, et vous me direz s'il ne vous vient pas envie de bondir; j'ai vu de ces mouvemcnls-là en ce lieu.

Enfin, notre Chambre est fermée ou plutôt vidée; mais, à mon grand ennui, je suis pris pour quatre jours par un long et fastidieux procès. J'ai vu X..., qui attaque et tue le ministère aujourd'hui même.

Dites-moi de Londres qui va à Brighton. A Brighton ! là le revoir, là mon dépit, là comme ici ma tendresse et ma joie quand même... L'heure de laudience sonne, dites donc à la marquise quelque JUDICIEUSE et agréable parole, selon ma pensée.

Berryer.

Après cette lecture ma curiosité cherchait à éclaircir si le ton de la correspondance entre Berryer et la comtesse, devenue veuve, était demeuré le même. Le court billet suivant me tomba sous la main, daté de 1838.

Chère, ah bah! il faut appeler les choses par leur nom; vous, la plus aimable de toutes, dites-moi si vous voulez de moi et à quelle heure, je serai exact. En tous cas, redites-moi en quel lieu se donne le concert, je me le suis fait dire cinq ou six fois, et je l'ai six fois oublié ; mais aussi puurijuoi ne parlons-nous que de choses aussi indilTérentes?

« Shakc hands. »

Dans ce billet s'en était glissé un autre plié en pointe.

Chère, puisque hier au soir vous étiez moins soulTrante, et ne manquiez (jue de la force de laisser tresser vos clieveux, vous pourrez sortir aujourd'hui. Je croyais n'être libre qu'à quatre heures, mais je le serai beaucoup plus tôt. Ne voulez-vous pas que nous visitions le musée Isabey, au grand jour? Et ne pourrions-nous pas nous donner l'amusement de voir quelques autres raretés' Dès une heure je serai à vos ordres; si donc vous pouvez sortir plus tôt, faites-le dire, commandez et il vous sera obéi.

Je suis peut-être un grand sot, je ne vous ai pas dit mol, avant-

hier, de la charmante lanterne. C'est tout ce que je désirais avoir, c'est un de ces petits bonheurs que je goûte encore avec joie d'enfant. Comment ne vous en ai-je pas dit merci ? Il faut qu'en vous voyant, j'aie pensé à tout autre chose qu'à la joie du cadeau. Serait-il donc vrai, qu'il n'est pas vrai, que ce me soit égal ? Ah ! povero !

A bientôt, je vous baise les mains.

Enfin la lettre la plus récente.

Août, Augerville.

Chère ! (car sans illusion, je supprime le possessif), tout ici est en fleur et l'air est parfumé ! ne nous viendrez-vous pas ? Ils sont si bons les jours où je vous regarde marcher dans votre liberté ! Rien n'est plus charmant à contempler, et plus riant à aimer. Si vous ne venez de suite, aumônez-moi d'un petit mot bien amical. Vous êtes du petit nombre de personnes dont mes pensées les plus chères peuplent ma solitude, et que je fais converser avec" moi, en regardant couler l'eau, ou écoutant bruire le vent dans les arbres. Envoyez-moi quelques bonnes paroles à mêler à celles que je vous prête ; faites-moi voir que mes rêves ne sont, pas mensonges, ni vos promesses non plus.

Adieu, vous que j'aime à part, et à travers tous les goûts, toutes les passions, toutes les joies, tous les entraînements de ma vie. Objet de regret, de dépit, de contentement, admiration et charme. Je vous envie à tous, et ne suis point jaloux. J'ai bonheur à ce qu'on vous aime et vous comprenne, et voudrais cependant qu'il n'y eût que moi qui vous fus bien « Your for ever ».

Berryer.

De quel nom baptiser c^tte singulière intimité? me demandais-je en repliant les lettres; une tlirtation?Non, c'est un sentiment, une espérance, élevée à sa plus haute puissance...; et, sans avoir trouvé à la chose un baptême qui me satisfit, je m'endormis.

Le lendemain, Berryer partit; nous trouvâmes à propos, Lucy et moi, de consacrer la journée à la châtelaine, nous réservant la soirée. La poste apporta l'annonce positive de la venue du prince de Belgiojoso et du virtuose Géraldy. Engagées d'avance, la comtesse et moi, à assister à la comédie qui se jouerait prochainement au

château de P... par une excellente troupe d'amateurs, nous prétendions ne pas renoncer à ce divertissement. Or, il était dans les habitudes du château de ne préciser ni les arrivées ni les départs. Cependant j'insistai en demandant si les musiciens indiquaient un jour précis.

« Géraldy s'annonce pour la fin de la semaine, se déclarant certain d'entraîner le prince. Je pense, ajouta ^[mc Berryer, qu'ils nous donneront le samedi et le dimanche.

— Quelle bonne fortune musicale! m'écriai-jc : ténor et basse !

— Qu'est-ce donc qui a pu entraîner votre basso-cantante au mariage? demanda Lucy.

— Il ne saurait l'expliquer lui-même, fis-je, me tournant en riant vers la maîtresse de céans^ car il aimait ailleurs. Ne le savez-vous pas, madame? 11 a la passion loquace, se confie à tout le monde; il ne la tairait donc qu'à vous seule?

— Allons, ma chère Elma, vous vous plaisez à taxer 1 de folie mon pauvre Géraldy. Bien reçu â Augerville, enthousiaste dans l'expression, il aura rendu ses sentiments de façon à induire en erreur ceux qui ne savent pas que je suis une vieille femme, et que M"'° Géraldy , est jeune et jolie. 1

— Est ce l'acte de naissance qui règle les sentiments ? demanda la comtesse.

— Du moins, répartit M'"*' Berryer, il n'y a aucune tricherie de ma part. Dieu sait, mesdames, que je ne me suis jamais rajeunie d'unjour...que dis-je? d'une heure !

— Oh! nrécriai-je, ce serait plutôt le contraire! Pardonnez-le-moi, mon excellente amie, il me semble parfois que c'est une petite taquinerie conjugale que vous exercez, ayant précisément le mC'me âge que votre mari. »

Elle sourit, sans me contredire. Assez franche, elle ne

s'épargnait guère. Cependant, subissant une sorte de routine, elle ne s'étonnait pas de plaire encore. Ses toilettes de couleurs sombres étaient sans prétentions à la jeunesse, mais l'élégance des détails y donnait de l'intérêt ; l'éclat du teint, le brillant des yeux bleus, aux larges prunelles, rendaient le visage agréable à regarder.

Notre causerie fut interrompue par un bruit de carambolages incessants venant de la salle de billard. Ouvrant la porte, nous trouvâmes Rikomski, qui, seul et en manches de chemise, se démenait comme un beau diable pour perfectionner son jeu, prétendait-il.

Sa perruque était posée sur un affreux buste en plâtre de Louis XYIII. 11 l'apostrophait violemment, lui reprochant la charte de 1815, ses billes manquées et les malheurs de Charles X. Passant ensuite brusquement à notre Henri, x\on\qvC\\ prononçait toujours emphatiquement, — il chanta en larmoyant : — Quand le bien-aimé reviendra ! — puis finit par se coucher sur une des banquettes placées autour du billard, en s'écriant : « Mon Dieu, mon Dieu, si Berryer m'entendait! » Un fou rire termina la scène.

Pour le ramener au sérieux, on lui annonça qu'il allait avoir l'honneur de nous servir de nautonier. Ce plaisir le laissait très froid. Habile rameur, par paresse, il dissimulait volontiers ce talent. Parmi les folies qu'il débita en naviguant, il donna un libre cours à son hostilité contre les promenades en bateau. « Je prétends, nous dit-il d'un ton de confidence, donner à ce sujet un avis indirect au seigneur d'Augerville Mais, diable ! il y faut des détours, pour donner des conseils : avec nos grands hommes comme avec nos rois ! Je le ferai en chantant, comme à l'Opéra-Gomique.

— Oh! je vous vois venir, Rikomski, interrompit M™^ Berryer; vous brûlez d'envie de nous faire coimaître quelques petits vers nouveaux ; vous avez toujours mis

beaucoup d'amour-propre à votre talent pour le couplet. Chantez donc, mon cher. »

Sans se faire prier davantage, abandonnant la rame, gesticulant, il entonna d'un air héroïque :

Je veux, sur l'amoureuse rive. Brûlant d'immortelles clartés, Fixer la course fugitive Des éternelles voluptés !

« Que signifie ce galimatias, s'écria la châtelaine, où avez-vous donc pris cela ?

— Moi, madame , je trouve cela grandiose. Remarquez que c'est l'orateur qui parle ! A mon tour maintenant, la leçon indirecte. Et prenant une voix llùtée : Attention, mesdames !

Sur les eaux quand l'amour s'expose, Un rien peut le faire périr...

C'est sur une feuille de rose Qu'il navigue vers le plaisir !

« Remarquez ce vers, répétait-il : « Un rien peut le faire périr... »

Et nous applaudissions.

« Je voudrais, reprit-il, faire passer le goût des promenades aquatiques, amener le seigneur de ces lieux à mettre du vin dans son eau...

— Voyons, galant batelier, rentrons, dit d'un ton moqueur la châtelaine, et je conviendrai qu'en fait de chan sons, vous en avez fait de meilleures que celle-là.

— Je ne dis pas non, madame, je ne dis pas non. » Et, comme nous abordions, il sauta vivement à terre,

d'où il cria : i

« Le couplet que je viens d'avoir l'honneur de vous ^ chanter, est de la façon de iM. Dupaty, mendjre de l'Académie française. » Tuis il se sauva, triomphant du succès de sa myslification.

Le soir venu, nous pûmes enfin causer avec ab&ndon, Lucy et moi.

ce Voilà, dis-je, en lui restituant ses lettres, qui de votre part, prouve un puissant charme de captation, et, chez l'homme, des nuances vraiment délicates dans ses sentiments. J'y constate aussi ce discernement que La Bruyère déclare ce qu'il y a de plus précieux, après les perles et les diamants. Toutefois, le jeu demeure dangereux.

— J'en conviens ; mais la raison me crie sans cesse que nos rapports d'affection ne d(ïîvent pas se transformer. — ■ Je me ris des fausses suppositions, et quant à ma victime, faut-il la plaindre ? N'a-t-elle pas Tair heureux en ma compagnie ?

— Voulez-vous, dis-je, chère Lucy, connaître un des grands charmes de vos relations ? Il naît précisément de ce que l'homme fait retrouve près de vous des impressions de sa jeunesse; il désire, sollicite, espère et désespère, et puis... et puis... faut-il tout expliquer?

— Je vous en prie, pas de réserve.

— Bénissez, ma chère, les nombreuses distractions qui sauvent la position. Voyez, comme s'il n'était pas déjà favorisé pard'aimabîes compatriotes, la Bussie, dit-on... car vous n'ignorez pas ce que tout le monde sait? un de ses colosses de neige brûle pour lui d'une flamme diplomatique !

— Oh ! pas autant que cela, j'espère, interrompit la comtesse en me fermant la bouche avec la main.

— Quoi! seriez-vous jalouse?

— Non certes; mais cela ne me plaît guère. Je préférerais ne pas y croire.

— Lucy, Lucy! C'est là cependant ce qui préserve votre idéal.

— Que vous avouerai-je?yo;Te2"e non vonei'f » A/nsi se montrait le bout de l'oreille féminine.

En nous rejoignant le lendemain, Lucy déclara avoir peu dormi.

« J'ai médite, dit-elle; avec profit! j'espère. Décidément, cher 3Ientor, je trouve vos raisonnements topiques.

— Je devrai donc, imitant Rikomski, m'écrier : Ciel! si Berryer m'entendait ! »

Mais il n'avait rien entendu, et, comme c'était annoncé, il revint dans la journée, joyeux de nous retrouver. En quittant Paris, avait-il été attristé? Je l'espère pour lui. Il aurait ainsi goûté le même jour les deux bonheurs que peut donner l'amour : larmes et sourires ! — la tristesse de l'adieu et la joie du retour.

(( Réparons le temps perdu ! s'écria le voyageur d'une voix animée. Nous pouvons, avant le dîner, faire une belle promenade. »

Et nous nous mîmes en marche. Rien ne languissait. Comme nous approchions du château au retour, Rerryer, s'emparant du bras de la jolie comtesse, lui adressa d'une voix émue ces deux vers de Musset :

Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime,

Qui sait, l)rune aux yeux jjleus, ce que vous en diriez?

— Sans hésiter, je vous dirais : « Monsieur, vous êtes un infidèle! » puisque jamais on ne vous a connu le cœur inoccupé !

— Voilà qui s'appelle taper sur les doigts, fit Berryer regardant Lucy tendrement. Puis se tournant vers moi :

— Me traiteriez-vous aussi durement, chère, si j'intro- <luisais en variante : o blonde aux yeux noirs? »

— Oh! moi, je répliquerais : « Ce qui vous charme particulièrement dans cette délicieuse déclaration de Musset est l'élasticité de la dédicace. Voyez toutes les variantes auxquelles se prête le thème : — Rousse aux

yeux verts, blonde aux yeux bleus, brune aux yeux noirs...

— Assez, assez ! cria Berryer.

— Et, continuai-je, cela ne vous coûte que la peine d'en varier l'accent. Asseyons-nous un moment sur ce banc avant de rentrer, et veuillez, monsieur, nous dire la pièce de vers en son entier. Entre la brune et la blonde, la situation devient critique et digne de votre talent. »

Il faut en convenir, ce fut dit, détaillé, révélé, avec un art incomparable. L'émotion, l'organe, tout y concourait. Quels regrets que le poète ne fût pas là pour jouir de cette diction merveilleuse !

Encore émue de cette déclaration poétique, dont à bon droit la comtesse s'attribuait la chaleur pénétrante, rien ne pouvait tomber plus à propos, pour rompre la chaîne d'idées et de sentiments qu'on venait d'éveiller, que l'arrivée d'Eugène Delacroix, que nous trouvâmes installé auprès de la châtelaine. Nouvel élément venant se mêler à notre intimité. La vie mondaine se trouve ainsi tissée qu'elle sauvegarde souvent nos bonnes résolutions. L'éminent artiste reçut de nous tous le plus cordial accueil. Berryer mettait quelque amour-propre à répéter que lui et Delacroix étaient cousins. Les séjours trop courts que l'on pouvait obtenir du grand artiste étaient employés en bonnes causeries et en promenades que l'on alternait avec la musique. Pour le peintre comme pour l'orateur, une passion musicale véritable mêlait cet élément à tous j leurs plaisirs. Ce fut même la base de leurs premières relations. Une similitude de goûts les attirait dans le même monde. Bientôt ils purent apprécier les rapports qu'établissaient entre eux la délicatesse du tact, la finesse de l'esprit, la fierté des sentiments. Ils ne vivaient pas de la même vie; la politique entraînait l'un vers le monde extérieur, tandis que le travail artistique retenait l'autre chez lui. Cependant, un lien d'estime affectueuse s'était

formé. Une visite au château d'Augerville en était un témoignage annuel. Delacroix y venait sans crayons ni pinceaux; il avait promptement constaté l'impuissance absolue du châtelain à comprendre la peinture. Pour cette intelligence, si bien douée d'ailleurs, c'était lettre close. Il ne possédait pas même cette sorte de science superficielle qui s'aiguise en visitant les galeries et les collections de tableaux. Il fallait qu'il en fût ainsi pour supporter, sans souffrir, la vue des détestables portraits placés sous ses yeux. Il eût poignardé ces méchantes toiles, s'il eût été connaisseur ou simplement amateur.

Il venait cependant d" orner son salon d'une réduction bien faite du tableau de V Entrée d'Henri IV, par Gérard. Cela remplissait tout le panneau du fond. Berryer y promenait avec complaisance ses regards, mais en propriétaire gretïe de royaliste, et non pas en artiste.

Delacroix, aimable, séduisant, d'une politesse exquise, sans aucune exigence, jouissait pleinement à Augerville d'une sorte de vacance qu'il s'accordait. Il se prêtait alors à toutes les distractions ; très empressé aux promenades, à celte seule condition qu'il lui fût accordé le temps do se costumer. Irait-t-on en bateau, à pied ou en voiture? Aussitôt la décision prise, il s'éclipsait, puis reparaissait, ayant combiné ses vêtements pour affronter soit la mer de glace, le soleil du désert ou le vent de la montagne. Cette manœuvre nous divertissait, ayant découvert, par une de ces trahisons du séjour à la campagne, que sur son lit demeuraient étalés des gilets, des cache-nez, des coiffures, numérotés et correspondant aux degrés du thermomètre. Nous ignorions alors de quelle déplorable délicatesse de larynx il était affligé.

A le voir ainsi afl'ublé, on riait, mais en sourdine; on n'aurait pas osé le traiter en bon enfant; la cordialilé, chez lui, était teintée d'une nuance de cérémonie. Kécem-

ment, j'avais assisté à une petite scène de salon qui n'avait pas nui à l'estime où je tenais son caractère.

Il avait été invité d'une manière pressante à venir diner chez la princesse de Belgiojoso, à Port-Marly, où elle avait loué une campagne. Delacroix admirait cette beauté intelligente sans se sentir attiré par elle; les formes amples, les tons riches des femmes d'Orient, voilà ce qui l'inspirait. En face de cette pâleur marmoréenne, de ce corps effilé comme celui des saintes dans les œuvres gothiques, de ces yeux immenses dont les paupières ne palpitaient point, il répétait : « C'est beau! très beau! » et demeurait froid. Le sourire seul, disait-il, lui rendait le sentiment d'un être vivant et féminin.

Donc l'artiste se laissait prier par la belle personne; sa réserve habituelle le tenait hésitant; seule, son excessive politesse le fit céder. Quant au jour indiqué, ce serait celui qui lui conviendrait; aucune échappatoire ne lui était laissée.

Vers six heures du soir, un jour d'été, Delacroix entre sans bruit dans le salon, où la princesse, très animée, livrait bataille contre Bixio, homme de lettres et politique, qui savait fort bien se défendre. Les lutteurs s'arrêtèrent un instant; puis, après une bienvenue très accentuée, très flatteuse, la discussion, suspendue un instant, reprit avec un redoublement de chaleur.

La princesse soutenait en tout et pour tout la supé^ riorité de son pays sur le nôtre. Son esprit passionné n'admettait aucune concession. Bixio répliquait :

« Le Français ose plus, il ne garde pas son opinion en poche ou dans son âme, comme disent volontiers lés Italiens; c'est tout simple! Depuis longtemps, en ce pays-ci, les hommes ont cessé de vivre opprimés comme le sont vos compatriotes, princesse; le Français est plus franc, plus vrai... »

Haussant les épaules et devenue agrès m ve :

a Je ne comprends pas, monsieur Bixio, dit-elle, qu'étant d'origine italienne, vous osiez porter un tel jugement! »

Bixio, riant, ce qui exaspérait la belle Milanaise, répondit :

" Je ne doute pas qu'une fois passionnés, les Italiens ne se battent bien pour soutenir une cause; mais ils ne le feront pas de sang-froid, par principe...

— Par principe! s'écria la princesse, bouillante de colère, qu'entendez-vous par là? Quel est le principe, pour un Français, qui ne fléchisse pas devant un dîner? >

Ce trait malheureux, inexcusable, échappé à la violence, reçut promptement sa punition. Un silence glacial le souligna. Delacroix se leva tranquillement et se dirigea vers la porte du jardin. Lorsqu'on annonça le dîner. M*"' de Bolgiojoso envoya Pietro, son domestique, prévenir le convive absent. Après un instant dattente, le serviteur revint et déclara que le monsieur était parti. Le reste de l'explication se fit en milanais.

Le repas fut maussade. Un sentiment de solidarité faisait à tous ressentir l'offense. Plus que personne, la princesse eût voulu anéantir ce propos inqualifiable, si contraire à son sentiment hospitalier.

Mais il n'était pas dans son caractère d'avouer un tort, d'exprimer un regret. Combien ce langage était éloigné de la considération qu'elle témoignait aux hôtes distingués qu'elle recevait! il était tout à fait opposé et tout à fait en contradiction avec ses procédés de simplicité aftectueuse et hospitalière. Aussi les convives demeurés près d'elle ce jour-là se prêtèrent, en souvenir du passé, à l'oubli d'une parole visiblement échappée à la colère.

Mais Eugène Delacroix, nouveau venu, atteint parce que l'attaque avait de général, ne put y trouver d'excuse. Jamais il ne retourna chez M""* de Belgiojoso, tout en

BERRTER.

ayant le bon goût, soit à la rencontre, soit en parlant d'elle, de paraître avoir oublié l'épisode.

Nous en eûmes, à Augenrille, la preuve immédiate par ane conversation qai s'engagea sur l'étude des écritures comparées.

Berryer expliquait un travail curieux entrepris par M. le comte de Falloux, précisément sur celte science qaasi-cbiromancienne. Se rencontrant en Suisse avec le comte. Berryer mit sous se» yeux une lettre écrite par la comtesse de T...

« Je ne réjpiéterai pas, continua le châtelain, s'adres- ^ant à elle directement, tout ce qui m'a été dit sur cette fine écriture; mais on a conclu en demandant comme une faveur d'être présenté à celle qui l'avait tracée.

— Ma petite écriture est fort glorieuse, répondit Lucy, -urtout, mon cher ami, de sa ressemblance avec la vôtre ; autrement j'imaginerais qu'il y a supériorité dans les bonnes grosses écritures lisibles. Est-ce une parenté de-prit? Voyez l'écriture de monsieur, ici présent (désii.'T)arit Delacroix}, de Musset, de George Sand, de .\!"^ de Belgiojoso; on ne peut nier une ressemblance dans le tracé des lettres. »

Paraissant porter, pour la première fois, son attention sor ce .sujet, Eugène Delacroix réfléchit un instant, puis il dit:

« Effectivement, il doit y avoir de certains rapports intellectuels entre les deux femmes que vous venez de nommer; les fronts sont également beaux dans leur développement; mais le bas du visage, chez la princesse, est plus fin, plus distingué, et le charme des fossettes, ajouta-t-il en souriant, diable! il en faut tenir compte. »

D'après cette appréciation, on voit comment le côté artistique, chez le peintre, primait et grief et préférence, si ce qui se disait en ce moment des relations de George Sand avec Delacroix était fondé.

40 SOUVKNIRS DE M""^ C. JAUBERT.

Une fois la curiosité éveillée, chacun parla d'aller chercher dans son portefeuille quelques sujets de comparaison. Une lettre de Rossini fut réclamée. J'entraînai le peintre chez moi pour lui montrer combien, dans l'écriture du châtelain, était marquée la disposition ascendante des lignes, remarque qu'il n'avait pu faire dans les courts billets qu'il tenait de lui. « Cela indique, expliquai-je, dans cette science de l'écriture, une nature heureuse, disposée à l'espérance, confiante dans l'avenir. «

Comme Delacroix examinait attentivement la lettre que je venais de placer entre ses mains :

« Lisez-la, lui dis-je, elle est adressée, par mon intermédiaire , à un magistrat de mes proches parents ; elle donne précisément la note de l'élévation de sentiments, de la générosité de caractère de l'homme qu'à bon droit nous aimons. »

L'offre fut acceptée avec empressement.

Paris, 1840.

Ctière, il serait trop tard pour prendre une autre résolution, l'afTaire doit être plaidée à Lille aujourd'iuii même. Je ne saurais, d'ailleurs, regreller de ne point avoir accepté cette cause. J'ai dû agir ainsi que je l'ai fait. M. le conseiller se trompe, en jugeant la question du point de vue du ministère pulilic. 11 n'existe aucune solidarité entre les membres de la Chambre. Le devoir d'un avocat qui y siège, n'est pas de faire châtier toutes les fautes de collègues dont la nomination peut être un tort des électeurs. L'avocat n'est pas, comme le magistrat, gouverné par l'obligation de faire faire justice de toutes personnes, de tous criminels. Son. m'nistére est libre, et ce n'est pas céder à de légers scrupules, «luand on refuse une cause par un motif même personnel. Ici je ne veux pas être accusé de ni'êlro complu à faire sévir contre un adversaire politique, je voudrais moins encore qu'on pût croire que j'aurais été excité par les oITres qu'on m'est venu faire.

Je ne suis pas l'avocat de tous, mais de qui je veux, et j'use de cet heureux privilège, quand il me serait pénible d'attaquer un homme avec lequel j'ai eu des relations même éloignées. A d'autres la rigidité des devoirs; ma profession ne m'en impose

pas de semblables, et j'aime toujours peu me porter accusateur. Je n'ai jamais rempli ce rôle que contre mes naturelles dispositions.

A ce soir, mais toujours tout à vous.

Berryer.

On nous cherchait, on nous appelait, Delacroix me serra affectueusement la main, en me restituant l'autographe.

En étudiant l'écriture du grand maestro au salon, M"'' de T... prétendant y lire tout un caractère, semait le portrait de traits malicieux. Voulant mettre fin à cette étude au scalpel, qui blessait l'amour passionné de notre châtelain pour ce génie musical :

« Laissons là les écritures, s'écria Berryer ; passons à l'étude des compositions! »

Ce fut à moi d'occuper le piano. A demi-voix, je demandai à la comtesse, lorsque son tour viendrait, de nous jouer du Chopin. Elle y excellait^ et je désirais faire naître l'occasion de parler sur ce personnage.

Nos deux amateurs, constituant le public, se disposèrent à écouter attentivement. Placés l'un vis-à-vis de l'autre, le contraste physique qui existait entre ces deux hommes était singulièrement mis en lumière.

Eugène Delacroix, mince, de taille moyenne, d'une tournure distinguée, paraissait délicat, La pâleur de sa figure s'accentuait par l'encadrement de cheveux très noirs, la ligne des sourcils et la couleur foncée des prunelles, que voilaient de longs cils frisés. La forme du nez était régulière, le sourire fin et serré, quoique les dents fussent jolies. Après cette esquisse, faut-il répéter ce qui quelquefois se disait à voix basse, que cette pâleur d'une teinte jaunâtre et ce sourire bridé tout particulier pouvaient faire songer au prince de Talleyrand? Etait-ce là l'effet de ce que l'on appelle communément un regard? Du temps du Directoire, le prince avait beaucoup con-

tribué à faire nommer ministre aux affaires étrangères le père de Delacroix, dont la mère était charmante. — En faut-il davantage pour alimenter la médisance?

Berryer, lui, plein de vie, de force et d'activité, traitait sa santé en esclave. En ce moment, il se préparait au plaisir. Ses yeux brillaient voluptueusement. Son nez, légèrement aquilin, battait des ailes; ses dents, fortes, d'une éclatante blancheur, éclairaient un sourire épanoui. Les deux physionomies s'accentuaient d'une façon différente, dans l'attente d'une jouissance musicale.

Il fallut d'abord satisfaire l'appétit rossinien des deux auditeurs. Leurs natures contrastées se reliaient syinpathiquement au génie du grand compositeur : — tous trois étaient cminennnent coloristes.

Après avoir parcouru plusieurs partitions, je feignis de la fatigue et fis prendre ma place à la comtesse. Celle-ci nous prépara, en préludant avec douceur, à l'exécution d'une délicieuse rêverie de Chopin.

Accoudé sur une table basse, notre grand peintre caressait de sa main pâle et nerveuse une abondante et sombre chevelure, à reflets bleuâtres comme de l'acier bronzé. Son regard, à la fois voilé et lointain, semblait atteindre la pensée du compositeur, tandis que le puissant orateur, l'œil humide, sa large poitrine oppressée, troublé par l'étrange harmonie des accords plaintifs, demeurait immobile comme si quelque vision funèbre lui fût apparue. A la dernière vibration de ce ton mélancolique, le silence succéda. Berryer le rompit en s'écriant:

« Quel diable d'homme que ce Polonais! Il remue les lombes, évoque les morts!»

Et, prenant Lucy par la main :

« Obère, je vous assure que celte musique est malsaine, très malsaine. » répéta-t-il en ramenant la comtesse près de M'"*' Berryer, assise sur un canapé.

Celle-ci lui adressa le plus fatteur compliment sous

forme de reproche. M""* de T... avait trop bien joué, en provoquant l'émotion jusqu'à la souffrance.

« Et nous ne voulons pas de cela, continua-t-elle du ton d'une douce raillerie, ni en amour ni en nmsique. Qu'en pense monsieur Delacroix?

— En effet, madame, le rôle de dilettante n'implique pas celui de désespéré.

— Ce dernier rôle serait-il celui qu'a pris Chopin près de M""^ Sand? demandai-je. Dans le monde, on parle d'une passion persistante et d'une ténacité fatigante.

— Il demeure idolâtre^ paraît aveugle; enfin, madame, il agit en enfant gâté. »

Telle fut la réponse lancée d'un ton sarcastique.

— Il y a de la faute de M°'^ Sand, dit Berryer. Pourquoi, dans ses livres, se plaît-elle à revêtir l'amour d'une teinte maternelle? Elle est prise au mot : l'enfant pleure, l'obsède, quand elle veut s'éloigner.

— Mon Dieu, mon Dieu, que je la plains ! m'écriai-je d'un ton si lamentable que tout le monde éclata de rire.

— Madame, votre pitié s'amoindrirait, répliqua Eugène Delacroix, avoir comme elle exprime la fatigue de l'ennui. Croiriez-vous que M™*= Sand imagina de nous lire un soir, à tous deux, le manuscrit de sa Floriani, roman où se retrouvent l'adoration entêtée de Chopin et la bizarrerie de son caractère, peints avec une vérité transparente? Ce héros ne comprend que ce qui lui est identique, n'ayant pas le sens de la réalité ; intolérant d'esprit et d'une jalousie effrénée, il est tout naturellement despote. Comme ce héros, cependant, est parfaitement élevé, il persécute la femme qu'il aime poliment et gracieusement sur chaque chose. Il lutte contre les idées. Pour lui, une femme n'existe que d'une manière relative. Il ne laisse aucun moyen indirect à la femme qui n'aime plus de faire connaître ses sentiments; elle ne le peut qu'avec dureté, brutalement même.

« J'étais au supplice pendant cette lecture. » Et qui a connu Delacroix, être nerveux et susceptible, pouvait aisément s'imaginer ce qu'avait dû être ce supplice.

« Mais, demanda Berryer, pendant cette lecture, que devenait la nature sensitive de Chopin?

— Ma foi, je ne pourrais le dire ; le bourreau et la victimem'étonnaient également. M™'' Sand paraissait absolument à l'aise, et Chopin ne cessait d'admirer le récit, A minuit nous nous retirâmes ensemble. Chopin voulut m'accompagner, et je saisis l'occasion de sonder ses impressions. Jouait-il un rôle vis-à-vis de moi? Non vraiment ; il n'avait pas compris, et le musicien persista dans l'éloge entliousiasle du roman.

— Voilà qui prouve bien, remarqua la comtesse, que, pour être compris, il faut parler aux gens leur langue. A la place de M"'* Sand, je mettrais des paroles sur la Marche funèbre de Chopin, avec ce titre : « Enterrement de nos amours ! » et je placerais la pièce sur son pupitre.

— C'est évident, fit Rikomski, qui, guettant le moment d'entrer en scène, saisissait le joint quand la musique cessait; et je lui dirais, à ce Chopin : « Je n'ai jamais été votre mère; je ne suis plus votre amante; me prenezvous pour votre nourrice.? »

Après s'être amusé de cette sortie grotesque, notre artiste s'approcha de la maîtresse de la maison, et, à voix basse, exprima le regret qu'il éprouvait de son prochain départ.

« Ne parlons pas de cela, s'écria Berryer, dont l'oreille et l'œil étaient prompts à tout saisir, je ne le souffrirai pas ! Tous ici nous voulons vous garder. Je propose ce soir de prolonger la veillée, ne vous demandant qu'un quart d'heure pour expédier une lettre, pendant que M""^ Berryer nous fera servir un thé, avec faculté de le

changer en grog, et nous porterons un toast à la prolongation du séjour de mon cher cousin.

— Bravo! fit Richomme en se frottant les mains; et comme j'ai lu aujourd'hui tout ce qui concerne le procès Lafarge, j'en entretiendrai le monde pendant que le maître fera sa correspondance. Si le président était là en face, je lui dirais : « Interrogez-moi, je suis prêt à répondre à toutes les questions. »

— Allons, ne se croit-il pas accusé! » fit Berryer se moquant et s'éloignant.

Alors, se tournant vers la châtelaine, qui lui était souvent d'une grande ressource :

« Je voudrais bien voir notre Berryer, dit Rikomski, défendant M""' Lafarge. Cet époux n'intéresse personne, tandis qu'elle est fort gentille et distinguée. Ce misérable Pouch, qui pour lui plaire ne trouve rien de mieux que d'orner sa cheminée avec des oranges à clous dorés, comme on en voit chez des portiers! Fi donc! de là, indignation de la jeune vierge, poudre blanche et le reste !

— Ah çà! Richomme, demanda M'"'^ rJerryer étonnée, vous la tenez donc pour coupable?

— Oui et non, madame, attendu que Pouch méritait le poison. Mais le grog s'avance, j'abandonne l'audience.

— Cela ne fera pas mal, mon cher, car vous déraisonnez. Je vais aussi me retirer. J'entends mon mari qui revient et chante avec entrain un buona sera à quatre voix. Je dis, comme lui, bonsoir à tous. »

Nous nous assîmes autour de' la table h thé. riant et parlant tous à la lois. Après un moment de contusion, la conversation revint sur M""^ Lafarge. On demandait à connaître sur ce procès l'opinion du grand avocat.

« Vraiment, dit Berryer, plus je vieillis, moins j'ose me prononcer sur la culpabilité d'un accusé.

— Savez-vous. mon cher ami, remarqua Delacroix, que

le ton pénétré dont vous parlez de l'incertitude des jugements humains, même de la part d'hommes éclairés, donne fort à réfléchir sur la peine de mort?

— Oui certes, cher cousin, et je veux à huis clos vous conter un fait personnel, auquel je ne songe jamais sans éprouver une sorte de frisson.

a C'était en juillet 1835; j'avais obtenu un rendez-vous amoureux. Il fallait pouvoir aller et venir incognito, sur la frontière, entre France et Savoie. De là nécessité absolue de posséder un passeport sous un faux nom. Thiers alors était ministre. Je m'adressai à lui ; et, sur ma parole d'honneur de n'en pas faire un autre usage, le passeport me fut délivré. Je déroutai si bien mon monde, que mon cher abbé de Lamennais écrivait à cette date, 22 juillet, au baron de VitroUcs :

« Berryer quitte Paris, en quête de quelques mouve- « ments généreux chez les rois! »

« Au lieu de cela, je passais toute une semaine dans Tivresse amoureuse; entre autres, nous demeurâmes enfermés trois jours pleins, sans sortir, sans demander l'heure, sans vouloir la connaître.

« Le glas de la séparation sonne enfin ! — Je gagne Chambéry, et là. voici le premier mot ((uc j'entends, adressé au postillon qui attelle : « Vous savez la nouvelle? le roi est mort! » Je m'écrie : « Comment! Louis-Philippe? — Oui. monsieur, il a été tué hier dans l'après-midi. » Avec cette rapidité que le danger prête au calcul, tout de suite j'envisage le péril de ma situation. J'accourais à Paris au moment oii mon parti réclamait ma présence. S'il était en suspicion, si la police mettait sa griff'e sur moi, elle me saisissait muni d'un faux passeport. On m'intentait un procès; impossiljle de rendre compte de mon temps durant cette dernière semaine. Eussé-je été traîné sur l'échafaud, je devais me taire. L'honneur m'y obligeait. Le même sentiment niQ forçait

à ne point révéler le nom de celui qui m'avait livré le passeport. J'étais pris dans un inextricable réseau de mystère.

« Qu'auriez-vous fait, mon cher Delacroix, si vous eussiez été appelé à me juger? Me comdamner, c'eût été avoir tort et raison ! »

Se levant avec vivacité, et frappant sur l'épaule de Berryer :

« Quelle sottise de s'exposer ainsi! interrompit la comtesse ; votre histoire rend malade. Qu'alliez-vous donc faire là-bas ? »

Entendant cette singulière exclamation, nous fûmes tous pris de fou rii-e; et, rougissante, notre étourdie se joignit à l'élan de gaieté qu'elle venait de provoquer.

« N'étant pas sur la frontière de Savoie, dis-je à mon tour, retirons-nous ; il est deux heures du matin! »

C'était résolument qu'Eugène Delacroix voulait nous quitter. Entre les deux coups de cloche, qui avertissent les appétits du matin, le châtelain s'empara de son hôte, lui demandant instamment de prolonger son séjour.

« Je ne le puis absolument pas, lui fut-il répondu : j'ai donné parole à mon ami Chenavard, qui arpente les galets à Dieppe en m'attendant.

— Quoi ! vous quittez notre compagnie pour celle de ce farouche personnage? Voilà qui est mal, mon cousin!

— 3Ion cher Berryer, excusez-moi, ma santé exige cet air salin, et mon esprit y gagnera aussi, dans de longues causeries avec ce farouche, qui est fort aimable, je vous assure.

— Je n'ai fait que l'entrevoir, je n'en puis juger. Je suppose cepertdant que, sur plusieurs points, nous ne serions pas en sympathie.

— C'est possible, fit Eugène Delacroix, la tête inclinée de côté, comme s'il réfléchissait, et que les deux personnages fussent en sa présence, surtout, mon cher, si

votre résistance était volontaire. Il est, je vous le déclare, plus sensitif et pénétrant que Chopin, Quel esprit substantiel et varié ! quelle grâce et quelle souplesse dans les définitions! C'est absolument comme son crayon.

— Mais enfin, qu'a-t-ilfait? » deman-daBerryer un peu impatienté, la qualité de philosophe sous-entendue ne l'attrayant guère.

— Cher cousin, venez me voir : je vous montrerai une simple tète de Christ, que je lui ai soustraite. Elle est accrochée dans mon lit, et y demeurera jusqu'à ma mort. Il est prévenu. »

Berryer parut fort étonné, et n'insista plus.

Le déjeuner servi, la maîtresse de la maison entra, donnant le bras à un nouveau venu qui n'était pas un inconnu. Amédée Hennequin, fils d'une célébrité du barreau, député, ami politique du chef légitimiste, auquel ce père l'avait chaleureusement recommandé, faisait partie de l'intimité à Augcrville. C'était une âme droite, honnête, un esprit fin, moqueur, naïf et perspicace. Gauche dans ses mouvements, taillé physiquement à la grosse, la jeunesse le défendait contre la laideur. Son tourment secret était une crainte exaltée, maladive même du ridicule. De complexion amoureuse, il eût désiré plaire, se dévouer peut-être... Mais il entrevoyait l'obstacle, et sa susceptibilité irritée le rendait critique sans indulgence envers h^s hommes, et timide près des femmes. Avec moi, peu à peu il s'était apprivoisé et me divertissait par des apartés pleins de malice, aussi bien que par les naïvetés sentimentales qui lui échappaient.

Apres le repas, à mi-voix, le châtelain dit à Delacroix :

« Les ordres sont donnés. La voiture â' quatre roues sera attelée et vous conduira à Étampes. D'ici là, cher cousin, laissez-nous oublier que nous aurons le chagrin de vous perdre. »

l'uis, revenant à son jeune protégé :

« Quoi de nouveau, monsieur Médée? fit-il.

— On s'occupe du procès futur du prince Louis-Bonaparte. Cela sera curieux, si le choix de l'avocat dont on parle se confirme.

— C'est bon, c'est bon, jeune homme ; je vous entends, je vous devine. Mais vous savez que l'on doit garder l*^. secret même entre confrères. »

Puis, se tournant vers Delacroix :

« Je vous présente, mon cher cousin, un jeune avocat qui, au premier jour, fera son début dans quelque gros procès. En attendant, il est très littéraire, poétique, et hugolâtre. Aussi, je le tiens en garde contre l'antithèse; je l'engage à s'en défier.

— Vraiment, repartit Eugène Delacroix, à la façon dont notre grand poète abuse du procédé, on constate une fois de plus qu'on est fatalement entraùié à verser du côté où l'on penche. Il faut avec effort se bien connaître et se combattre. Ainsi, en peinture, j'étudie, dans les grandes œuvres, la pureté des lignes, particulièrement la maes.tria du dessin, je m'en pénètre, j'admire! Je lutte ainsi contre la propension envahissante de ma palette.

— Mais, dit Amédée à son tour, M. Victor Hugo peut s'autoriser de l'exemple des anciens. Ils se servaient beaucoup de la métaphore, ainsi que de l'antithèse, et j'ai entendu à Paris, en visite chez M"'^ Berryer, Tabbé de Lamennais lui-même appuyer beaucoup sur l'heureux effet obtenu par l'antithèse

— L'abbé avait raison, mon cher enfant; les anciens, pour donner plus de clarté aux idées abstraites, les matérialisaient par la comparaison. Aussi de cette forme l'abus seul est à reprendre. La question de quantité n'est-elle pas la loi dominante que nous retrouvons en tout?

— Ainsi, lança malici.usement Lucy, M. Berryer

déclare qu'en aimant il est important de garder la juste mesure?

— Ai-je dit un mot de cela? J'en fais juges tous ceux qui sont ici présents.

— Cependant, d'après votre conseil, il faudrait doser la passion comme un poison?

— Que dites-vous des femmes, monsieur mon cousin? N'est-ce pas à perdre l'esprit? Savez-vous, comtesse, que vous me remettez en mémoire une maxime formulée par l'un de nos amis : « La logique des femmes n'est qu'une insistance privée de toute raison. »

— Oh! l'impertinent! fit en riant aux éclats M™* de T..., qui ne savait résister à un trait spirituel. Nommez-le, je l'exige !

— Volontiers. Mon auteur est Paul de Musset.

— Eh bien, je réplique : La logique, chez l'homme, est insistance appuyée volontiers sur la force. Nous voilà quittes. Je ne tais aucun cas de celte logi((ue masculine dont Ihomme se pavane. Au raisonnement je préfère le sentiment. Il peut très bien guider.

— Et vous faire aimer, » ajouta très bas Berryer.

Pendant ce, le jeune Hennequin, philosophe fraîchement enrôlé, mêlait de « ah! » et de « oh ! » ses rires étouftés.

Delacroix reprit :

a J'ai connu un homme qui avait été souvent amoureux...

— Fi ! que c'est laid! interrompit encore la comtesse.

— Faut-il continuer? demanda le narrateur.

— Oui; voyons, que disait ce monsieur?

— Il assurait qu'en s'étudiant on pouvait toujours découvrir d'oîi parlait en amour le point d'alfolcment, soit qu'on fût frappé en surprise par des miasmes flottants dans l'air, ou atteint par une fièvre inoculée par un léger contact. Chez une fennue, prétcndait-il, la

beauté n'est que l'enseigne qui nous attire. Ce sera un détail infinie, souvent une imperfection, qui exercera la séduction. De même, dans l'intelligence, ce n'est certes pas la logique qui nous domine; ce sera plutôt la grâce dans la déraison. Il y aune telle disproportion en amour entre la cause et l'effet, que, sur ce sujet, vous ne sauriez, la plupart du temps, être absolument sincère, même avec un intime ami. C'est une étude, assurait-il, qui a l'avantage de remplir les intermèdes amoureux, et dont le résultat peut surprendre l'observateur.

— Cet homme est un disciple de Fichte, osa avancer le jeune Médée.

— Mais enfin, dis-je à mon tour, à quoi lui servent ses découvertes, en dehors de l'étonnement qu'il éprouve?

— Ma foi, vous méprenez sans vert, répondit notre grand artiste d'un ton de bonhomie. Seulement, cela peut expliquer la diversité des choix; autrement, il est évident que tous les hommes seraient épris de la même femme, celle qui approcherait le plus de la perfection.

— Voilà qui serait péniblement incommode, conclut sardoniquement le philosophe à barbe naissante. »

Tout en devisant ainsi, on avait gagné les parterres. Marchant un peu en arrière, Berryer faisait remarquer à l'artiste, en regardant Lucy, la grâce particulière de sa démarche. Bien faite, dans des proportions fines et délicates, elle semblait à peine poser à terre ; souvent, dans le monde, au bal surtout, l'épithète de sylphide lui était appliquée ; la nature, chez elle, avait tout fait avec soin : le teint, d'un pâle rosé, était transparent, le rii'e perlé ; les yeux parlaient ; elle était douée, et le singulier sentiment que poursuivait Berryer était naturel chez un homme auquel rien n'échappait de ce qui avait charme ou valeur.

Un soleil radieux éclairait le paysage ce jour-là.

a Quelle belle journée ! s'écria le châtelain. Je crois

voiries feuilles s'ouvrir, tout reverdit; nous sommes au printemps, je le sens ! Cette impression ne dit-elle pas encore quelque jeunesse ? Répondez, madame Elma!

— Certes, oui, mon cher ami; et quant aux chiffres d€s années, je suis tout à fait du sentiment du célèbre docteur Sanmel Johnson, qui écrivait : « Je n'accorderai « jamais que je vieillis, tant que rien ne sera changé dans « mes dons de conversation, qu'elle sera toujours aussi « féconde, aussi variée. »

— Votre Johnson était homme de sens !

— Oui, vraiment! et l'on sait de lui de bonnes histoires, où se retrouvait son horreur de la vieillesse. Ainsi, devenu très âgé, il rencontre un ancien condisciple; celui-ci commence aussitôt d'une voix lamentable: « Ah! monsieur Johnson, que d'années écoulées! et nous sommes tous deux devenus des vieillards! — C'est bon, c'est bon, monsieur Edwards il ne faut pas comme cela se décourager les uns les autres. » Et il s'éloigna rapidement. »

Je remarquai que tout le monde riait, hormis Berryer : il était trop vulnérable sur ce sujet. Il reprit :

« Oui, on rencontre des maladrcls qui n'ont que des choses déplaisantes à vous rappeler ; fuyons-les! »

Nous venions d'atteindre la pelouse, et là, assis sur de petites buttes gazonnées, la comtesse fit un rapprochement entre la vue dont nous jouissions elles paysages qu'elle avait admirés en Angleterre.

« Cette beauté de verdure, je l'accorde, dit Berryer ; mais vous vous êtes plu à Londres, tandis que la grandeur sans goiÀt m'y fatigue. Vous me parliez des raouts comme s'ils piquaient votre curiosilé, et, pour moi, la cohue sans passion, sans joie, sans esprit, me serait insupportable. Il ne faut de l'Angleterre, de ce pays protestant, habiter que les châteaux pour se perfectiomicr dans le goîit et rinlclligencc du confortable. Et

si là on pftut se rencontrer avec des membres distingués des Chambres, causer avec des leaders, alors l'intérêt s'éveille. Vous souvenez-vous, chère comtesse, d'une lettre adressée à Londres à l'époque du couronnement, où je parlais d'Eugène Delacroix et du tableau que j'aurais voulu lui inspirer?

— Si je m'en souviens! Est-ce que j'oublie ces choseslà? C'était précisément au lendemain d'une fête donnée parle duc de Wellington. On y avait fort remarqué que le noble duc était demeuré assis sur un même divan avec le maréchal Soult, les deux guerriers devisant longtemps ensemble, placés sous un portrait en pied du grand Xapoléon. Si j'étais mon cousin, disiez-vous, j'aviverais bien ces figures-là sur ma toile.

— Oh! vraiment, exclama Delacroix, vous pensiez cela? 3Iais je crois, cher ami, que ce singulier rapprochement parlait plutôt à l'esprit qu'au pinceau. Vous en pouviez tirer grand parti dans un mouvement oratoire ; vous vous aidiez dupasse et de l'avenir. Tandis que, moi. quelle vie eussé-je donnée à ces personnages? Au lieu d"un portrait, il y en aurait eu trois. L'inattendu de cette réunion qui faisait fermenter votre imagination m'eût laissé très froid.

« L'expression de la vie, de la passion, voilà ce qui m'émeut; la splendeur du coloris m'attire irrésistiblement. Ainsi là, vis-à-vis de nous, ces deux femmes de natures contrastées, en les regardant, je sens palpiter mon pinceau : l'une, d'une incarnation transparente, aux cheveux bruns et soyeux, pleine d'un charme délicat; l'autre, aux formes puissantes d'une Antiope, dont les cheveux blonds ondes et dorés semblent ajouter au caractère pénétrant de ses noires prunelles; là-bas, un paysage aux teintes fondues, cette eau courante à deux pas... Tout cela me paraît le point de départ d'une sorte de Décaméron. Nous placerions en opposition le jeune

Amédée, avec une guitare en bandoulière, un peu dans l'ombre, ajouta le peintre en riant ; et du .doigt il traçait en l'air son esquisse, tout en clignant des yeux.

— Oh ! mon cher, s'écria le châtelain avec explosion, vous nous crayonnerez ça, avec un peu de couleur ensuite! Jurez-le, vous reviendrez? »

Et l'heure du départ sonnait si juste qu'on se serra hâtivement la main en répétant : « A bientôt. »

Après la séparation, une sorte de langueur s'empara de la petite réunion.

« Allons-nous donc faire, demanda Berryer d'un ton moqueur, comme un brave homme de ma connaissance, qui, toutes les fois qu'il prononce le moi adieu, fond en larmes?

— Cependant, répliquai-jc, à la campagne les visiteurs causent aux propriétaires un double plaisir : celui de l'arrivée et celui du départ.

— Comment l'entendez-vous? demanda chacun.

— J'adresserai ma réponse à notre bonne châtelaine; j'en appelle à sa sincérité. »

Et je regardai M'"" Berryer.

(c Est-ce que les goùls divers à satisfaire, le bien-être de ses hôtes, leur amusement de chaque jour, ne lui causent pas quelque souci? Ne sent-elle pas le poids de cette responsabilité? Oui, je le soutiens, au petit ciiagrin de la séparation succède... On respire largement! »

jime Berryer hocha la tête d'une façon approbatlve, tandis que son mari s'indignait et menaçait de me garder de. force, ce qui mi^ donnerait un vigoureux démenti.

« Vraiment, interrompit la comtesse, je regrette de paraître passera l'ennemi; mais aux remarques d'Elma j'en ajouterai une qui m'appartient en propre. Pour- (juoi remonte-t-on le perron tout consolé, en fredonnant? »

Lefredon était, en effet, une habitude de Berryer. « Allez-vous donc aussi, s'écria-t-il, gagner la redoutable faculté d'analyse de votre alliée ?

— De ma part ce serait inquiétant; il n'y aurait pas, à côté, une grande bonté.

— Vous avez raison, madame. Cette bonté, je la connais si bieUj répliqua notre ami, que, si elle l'eut permis, j'aurais voulu vivre à ses pieds !

— Eh bien ! et les miens ? fit plaisamment la jeune veuve, en les rapprochant l'un et l'autre, et nous les montrant. »

Au même instant, d'un geste indiquant au bout de l'allée le curé, que nous ramenait la châtelaine :

« Voilà, dis-je, qui met fin à tout marivaudage; » et j'allai au-devant d'eux.

Ce curé, qui était de très petite taille, avait une longue figure, dont le menton marquait, pour ainsi dire, la moitié de la hauteur. La robe cléricale, ainsi que le vigneron son père en avait jugé, était donc fort utile. Cette tête était régulière. De grands beaux yeux, faits pour regarder, plutôt que pour voir; de très belles dents, qui ne s'étaient point usées à manger. Il avait vécu misérable, jusqu'au jour où la cure d'Augerville lui fut octroj^ée. Alors, logé dans un bâtiment éloigné, mais dépendant du château, il fut généreusement pourvu à tous ses besoins. Cœur simple, bonne nature, plein de zèle, le petit curé cherchait, en officiant, à se pénétrer du sentiment de dignité que son seigneur châtelain voulait lui infuser. Dans l'intérêt du culte, je soupçonne que la leçon pratique s'ajoutait à la leçon théorique; le tout à huis clos. Aussi, devenu modestement fier, le petit curé tenait beaucoup à ce que je le visse officier. J'accédai, et le comblai en l'assurant qu'il exerçait avec dignité ; en effet, il faisait de son mieux, le cher petit homme, se redressant, se tiraillant, se grandissant jusqu'à relever

en l'air ses gros sourcils, et les y maintenir avec effort, durant toute la messe.

Berryer était religieux par tempérament, et par goût il était catholique. Cette forme du christianisme s'imposait du reste à sa politique légitimiste. Loi d'ensemble dont il fallait préserver l'harmonie. En théorie, il admettait sans efl'ort que la manière de prier dépendît de l'esprit particulier d'un peuple ou de la diversité des époques. La croyance en une justice divine et l'espoir d'une vie future pouvaient exister, selon lui, dans un esprit indécis et ne pouvant parvenir à fixer l'expression de sa religiosité. Cela accordé, il se distinguait fort de ce qu'on nonnne un dévot. C'est ce qui explique aussi que, dans les discussions qui naissent de la dissidence des opinions religieuses, il n'apportât aucune âpreté. Amoureux de la pompe catholique, il ressentait une véritable antipathie contre la forme austère et sèche du culte protestant.

Celte répulsion se peignait en quelques mots : « A la pensée seule, disait-il, de me trouver dans la Genève protestante, entre MM. de Broglie et Guizot, j'éprouve une oppression j)hysique. Je me sens étouffer! »

Quand on étudie attentivement les hommes, souvent on découvre ce qui relie en eux des goiits en apparence disparates. Ainsi l'amour passionné du théâtre s'allie à merveille avec la dévotion pratique du culte catholique. Le clergé le comprenait bien, quand il attirait les fidèles par la représentation des mystères.

En sortant d'une brillante représentation de la Comédie-Française, électrisé parle talent des Contât et des Fleury, tout jeune, Berryer prenait pour une vocation lardeur qui le poussait vers le théâtre. N'y a-t-il pas quelque analogie entre cette ardeur et rentraîncment qui, dans sa longue existence, le fit songer sérieusement à entrer dans les ordres? Certes, ce ne fut jamais pour vivre au désert. Non ; il caressait alors en imagination les

succès de la chaire. Il voyait à ses pieds la foule attentive, puis émue ; une influence persistante sur ce sexe toujours aimé ; un cadre favorable à la vieillesse, préoc cupation incessante de son esprit. Qui sait même si, à quelques années de distance, dans sa rêverie, il n'entrevoyait pas la tiare, compensation suprême au poids des ans ? Alors se déroulait sous son regard la pompe romaine, la chapelle Sixtine, l'encens, les cierges et les costumes... et, dans ses divers élans, se retrouvait l'écolier qui, chez les Pères de l'Oratoire, parcourant les arcades du collège de Juilly, déclamait avec une émotion inexpliquée ces deux vers de Delille :

Ici marche entouré d'un murmure d'amour, Ou l'orateur célèbre, ou le héros du jour !

Ce qui en tout temps l'agitait sourdement était l'emploi de ses facultés. Riche, il voulait se dépenser. La vanité n'eut jamais place au conseil; il était actif et fier.

Après cette sorte d'exploration dans le domaine de l'homme public, il est bon de revenir à l'homme privé, si charmant de simplicité et de bienveillance.

Nous le trouverons organisant une partie de loto, pour amuser son petit curé, qui avait dîné au château ; il fallait voir le maître d'Augerville diriger et animer le jeu, ainsi que la joie enfantine et franche que laissait éclater l'abbé. Jamais, en voyant successivement tous ses numéros, il ne soupçonna nos fraudes pieuses.

Parmi nous, cependant, il y avait un réfractaire. Rikomski ne se soumit point au mot d'ordre. La châtelaine le chapitrait en vain.

« Je ne suis pas fait pour amuser des curés, répondait-il obstinément.

— Richomme! vous parlez comme un jacobin!

— J'ignore, madame, comment les jacobins se com-

portaient au loto; moi, je joue pour tout de bon, ou je ne joue pas. »

Cette résistance était la joie dHennequin, qui. pour son compte, n'aurait osé la pratiquer, mais admirait l'énergie de la résistance.

Le brave petit curé disait naïvement :

« C'est donc vrai qu'au jeu il y a des personnes qui portent malheur? Quand M. Richomme appelle, jamais je ne gagne! »

Le vendredi s'écoula en incertitudes sur l'arrivée des voyageurs attendus. Le soir. Berryer prit des cartes et confectionna des patiences. Une fois ce jeu commencé, le joueur était complètement absorbé, se passionnant et se couchant fort tard. Était-ce une étude qu'il poursuivait sur le hasard des calculs, ou un intérêt superstitieux qu'il recherchait dans ces diverses combinaisons de cartes ?

Le samedi, vers six heures du soir, comme nous revenions de la promenade en dissertant sur les torts de l'inexaclitude. Berryer nous arrêta :

<f Écoutez! je ne me trompe pas, j'entends des voix, et le piano résonne ! »

A ces mots, nous voilà à courir, criant :

« Ce sont eux ! »

En effet, en approchant, nous reconnaissons, chanté à plein gosier et les fenêtres ouvertes, le duo de Gencrali : Che bella vita, che'l militari Telle fut la façon de s'annoncer du prince Belgiojoso et du maestro Géraldy. On devine qu'après cette fanfare, toute cérémonie se trouvait mise à l'écart. Cène furent qucxclamations bruyantes, échanges de poignées de main. M'"* Berryer se moquait des promeneurs, qui n'avaient eu que le finale du duo; les voyageurs annonçaient un appétit brillant, et nous avions juste le temps de nous habiller avanT le dîner. Cette toilette du soir était une satisfaction donnée au seigneur du

lieu, qui se plaisait à voir les femmes en toilettes élégantes. Berryer donnait le ton. Il dînait toujours en habit fermé sur le devant par des boutons de métaL Le matin, il portait une veste en velours.

Le repas fut animé et la soirée délicieuse. Pourquoi Delacroix était-il parti? Nous tenions à notre disposition des voix incomparables et des talents exquis, choisissant, désignant des morceaux préférés. On écoutait, assis nonchalamment sur des canapés.

« Quelle belle et bonne chose que la musique ! s'écria Berryer :

It wakes each silent string* !

«Je me surprends à citer en anglais, et j'ai tort. J'ai lu quelque part qu'il n'y a que les choses qu'on ne comprend pas qu'il faut exprimer dans la langue qu'on entend le moins.

— Aussi, repris-je, je demeure toute surprise de la citation dans votre bouche.

— Eh bien! chère, êtes-vous curieuse parfois de connaître l'enchaînement de la pensée ? Voyez : — c'est le plaisir très senti que les chants de ces messieurs m'ont fait goûter, qui m'a remis ce vers anglais en mémoire, me reportant en même temps à l'époque où , avec un petit misérable dictionnaire de poche, j'étudiais l'anglais dans ma prison de Nantes, en 1832.

j — Est-ce une sensation pénible , demandai-je , que provoque ce retour vers le passé ?

— Non pas ; j'ai vécu là avec moi-même^ ayant arrangé ma prison en cellule; et, dans ce cadre, le silence et la méditation se prêtaient aux illusions monacales, qui m'ont toujours été chères. Croyez bien, cependant, que ie ne

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