‹ SouvenirsChapitre 2 sur 56 · Elle fait vibrer les cordes niuelles · texte numérisé non relu

Elle fait vibrer les cordes niuelles

regrette rien de mes rêveries, entouré à cette heure de charmantes réalités. »

Sur ce compliment à facettes, nous nous joignîmes à ceux qui acclamaient l'entrée d'une collation que devait égayer le Champagne frappé. Une vive discussion s'établit. Nous fîmes la guerre à Géraldy, qui abusait de la flexibilité de sa voix grave pour la déguiser en fausset. 11 luttait, voulant nous faire entendre une vieille romance, et nous lui refusions cette satisfaction. Kikomski en avait saisi le refrain :

Et l'on revient toujours A ses premiers amours !

qu'il déclama de la façon la plus comique, ajoutant :

«Cette morale est absurde; jamais on n'y revient, jamais! par celte raison pércmptoire — qu on les a profondément oubliées ! — J'en appelle à monsieur mon prince ?

— Pour cette fois, mon pauvre Rikomski , nous ne sommes pas d'accord.

— Quoi! vous vous souvenez? demanda celui-ci, ébahi.

— Oui, oui! Faut-il être sincère, confesser mes premières amours? »

Le cercle aussitôt se forma autour du prince.

tt Mesdames, je réclame votre indulgence pour l'aveu!

« J'ai gardé un si vif souvenir de mon premier péché, que, même aujourd'hui, il y aurait rechute, je crois, si je rencontrais rol)jet de celte jeune flamme. J'avais dix-neul ans. C'est le temps de ma vie où j'ai été le plus anioureu.x. Cette fois seulement, j'ai perdu le boire et le manger. Tu entends, Rikomski?

— J'entends, mais je ne comprends pas. Pour ma p;u l, je mesurais toujours la violence de mes amours à celle de ma soif.

— Eh bien! mon cher, voilà pourtant comme j'étais, et j'adorais la créature!

— Une belle Milanaise, sans doute? interrogea M'^^Berryer. — Prince, nous sollicitons son portrait.

— Elle était belle et Milanaise, en elïet. C'était la fille d'un cordonnier. Passant dans la rue , je la vis à sa fenêtre. Je pris feu. Une tète d'une beauté! Un regard! Une bouche ! Ma parole d'honneur ! le souvenir m'en émeut toujours! Et j'ai pourtant rencontré bien des personnes agréables en ce monde ! »

La physionomie de Richomme était à peindre, écoutant, la bouche ouverte, se délectant au récit. Après un. court intervalle, le narrateur reprit : « Jusqu'ici, cependant, mon histoire n'a rien de singulier.

— Non, franchement, dit Rikomski. Le prince était jeune et beau, la fille était belle et jeune...

— Patience! J'arrive au nœud de l'atï'aire : la fille était bossue ! ! ! »

Bossue ! — A ce mot, comme par une commotion électrique, chacun de répéter : « Bossue ! »

« C'est bien le nœud, fit tristement Richomme.

— Et vous ne vous en aperceviez pas? demanda vivement M™^ de T...

— Si l'on y regardait de près, dis-je, bien des épines dorsales paraîtraient douteuses.

— Non, non! Pas de palUatif! s'écria bravement le prince; pas d'excuse à ma folie! Comme Polichinelle, elle était bossue devant et derrière, le cou encaissé entre les deux montagnes! — Oh! mon cher monsieur Berryer, vous m'eussiez compris, vous! Ce visage distillait l'amour. Son regard m'anéantissait, sa bouche m'incendiait... J'ai difficilement guéri de cette passion; en y songeant, je m'attendris encore! »

Nous demeurâmes silencieux; chacun cherchait dans

sa mémoire quelque point de comparaison à cet étrange amour. Hennequin, lui, s'étonnait, non de l'amour ressenti, mais de l'aveu qui nous en était fait. Braver ainsi le ridicule!

Pour ranimer la conversation, j'attaquai Berryer, sui l'interpellation directe du prince.

Pourquoi avait-il été désigné comme l'homme qui, grâce à sa mobilité puissante, pouvait en amour tout admettre et tout comprendre?

« Sous cette innocente interrogation, répliqua Berryer, je devine, madame, l'accusation de légèreté, d'inconstance, de versatilité dans mes goûts et mes inclinations. Pour répondre à ce sous-entendu, je pourrais vous citer vous-même, charmante Elma, comme une preuve de la constance de mes sentiments. Mais je prétends ne pas répondre par les plus jolis compliments du monde à votre attaque sournoise.

« Je dirai donc que le prince s'est adressé à moi par courtoisie. Les gens du meilleur sens en ce monde mesurent retendue et la dignité de l'intelligence de l'homme sur la variété de ses richesses et sur cette diversité de puissance avec laquelle il s'empare de tous les trésors du monde. Cette mobilité, cette domination variée de l'esprit, fait toute sa gloire. Pourquoi n'en est-il pas ainsi du coeur? pourquoi?

— Parce que l'éducation des femmes est tout à refaire, s'écria Belgiojoso.

— Bravo, mon cher prince, dit Berryer, je vote avec vous pour un plan d'éducation qui enseigne aux femmes, pour leur bonheur comme pour le nôtre, qu'il faut tendre à s'aimer confortablement.

— Je trouve, dit Belgiojoso, les dames, en France, un peu juives. En matière de sentiment, elles tiennent un compte courant de doit et avoir, poussant la chose jusqu'à prétendre faire la police pour la voisine. Der-

nièrement la plus brillante de nos cantatrice de salon, au théâtre, m'a reproché mon admiration pour la Pauline Garcia conmie une infidélité à la Grisi!

— C'est bien cela! fit Berryer. Répondez donc, cher prince, que c'est au contraire faire preuve de constance dans ses goûts. Tous restez sous le même charme, et ce sont les mêmes plaisirs que vous recherchez.

— Mais vraiment, monsieur, s'écria la comtesse, votre explication admise ouvrirait la porte à deux battants à toutes les inconstances. Plus d'individualité, de personnalité, rien que des sentiments collectifs ! »

Et comme cela avait été exprimé avec une certaine animation, Berryer répondit en souriant :

« Veuillez me permettre d'expliquer la forme que prennent, dans la pratique, ce que vous nommez des sentiments .collectifs : peut-être y serez-vous plus indulgente. j\lon art consiste à réunir en imagination, sur une seule tête, tous les charmes répandus en cent beautés diverses. Voilà comment le caractère transige avec le cœur.

— Oh! oh! murmura le jacobin Rikomski. c'est plus fort encore que le mystère des trois personnes en une! »

Puis aussitôt, effrayé de sa hardiesse, il chercha à rompre les chiens, et ne trouva rien de mieux que de contrefaire Géraldy, en hurlant d'une voix sépulcrale le grand air de Robert le Diable :

>Jonnes, qui reposez

Aussitôt, avec un mouvement de colère, M""® Berryer l'interpellait :

« Je vous ai déjà défendu de jouer avec ce morceau, dit-elle; c'est mon air de prédilection! »

Géraldy s'approcha avec précipitation :

(( Je suis à vos ordres, belle dame, vous le savez, tout ce qui vous plaira.

— Eh bien ! je demande mes nonnes ! »

Le choix fut acclamé. Je pris mon rôle d'accompagnateur, et bientôt cette voix puissante nous remplit tous d'émotion.

Abandonnant ensuite le piano, je m'approchai de ceux qui discutaient leurs préférences musicales.

Berryer plaçait Rossini comme compositeur très audessus de Meyerbeer. Il enfantait ses chefs-d'œuvre, remarquait-il, sans auxiliaire, tandis que les opéras du musicien allemand sont un alliage de Tart musical avec l'art dramatique. Le chanteur doit s'y montrer acteur, sous peine de faire fiasco; tandis que pour représenter les œuvres rossiniennes, que réclame-t-on? Des chanteurs nuisiciens. Quelle que soit l'exécution, des parties entières s'imprègnent dans les mémoires, et le plaisir s'avive à les répéter, avec n'importe quelle voix, même sans voix !

a Faites cela avec du Meyerbeer, je vous en défie! j)

La comtesse se prétendait impartiale, parce qu'elle plaçait sur la même ligne les deux compositeurs.

« Mais, madame, s'écriait Belgiojoso l'interrompant, leurs procédés de composition suffiraient seuls à déterminer leur valeur musicale. Chez l'un, des années s'écoulent à nourrir Fidée, enfanter et construire l'œuvre, tandis que, chez le nôtre, l'inspiration et l'exécution coulent de source, comme la parole chez le seigneur d'Augervillc.

« I/opéra de Tancrhdc a été écrit en six jours, chez moi, ;"\ la Pliniana, près Milan, et cela au travers d'une partie de chasse. Quand nous rentrions harassés par dix heures de courses dans les ])ois, s'asscyant au coin de la table, en attendant le repas réparateur, Rossini couvrait de petites notes quelques feuillets. Puis, au dessert, s'insl allant devant un pianino. placé là exprès : « Allons, Emilio, me disait-il, et loi, Ponipéo, — mon cousin, doué

d'une superbe voix de basse, — allons, mes enfants, essayons cela ! » Et nous voilà déchiffrant ce griffonnage serré, le maestro prenant à son compte toutes les parties absentes. Quant aux chœurs, c'est à pleins poumons que nous les empoignions, prétendant ainsi nous rendre compte de l'effet à la scène. Puis Rossini retournait à son coin de table pour corriger et ajouter d'autres feuillets. L'intérêt que nous prenions à la chose nous tenait éveillés. Ma parole si nous ne croyions pas composer! On se couchait enfin. A six heures du matin, Pompéo, sonnant de la trompe, nous réveillait tous, et nous reprenions la chasse sans plus songer jusqu'au soir à ce Tancrede. dont je conserve le manuscrit original au palais Belgiojoso, à 31ilan.

« Quel bon temps! fit le prince avec un soupir où se confondaient le regret de la patrie et celui des années charmantes de la vertç jeunesse.

— Revient-il prochainement en France ce merveilleux cousin? demanda Berryer. J'ai assisté un soir à une discussion bien plaisante entre Rossini et lui. Pompéo Belgiojoso avait chanté à miracle le premier air du Bm^bier, accompagné par le maestro; celui-ci, très satisfait, se levant de son siège, embrasse l'amateur en disant : « Très bien, carissimo Pompéo, tu m'as compris! — Compris! s'écrie le chanteur révolté; je le crois bien, mieux que toi! Tu as fait le chef-d'œuvre sans t'en douter. Tout ce qu'il y a là d'imagination d'esprit, de vérité, d'inimitable, tu ne le sais pas! Je pourrais t'en apprendre long sur cette composition : mais je ne le veux pas, concluait-il d'un air digne; je le garde pour moi. — Povero me! fit le maestro, comme il me traite! » Et il riait aux larmes. »

Quelques accords se firent entendre. C'était Géraldy se préparant aux chants plaintifs. Le malicieux Hennequin avait provoqué cette exécution.

« Assez, assez! m'écriai-je avec élan; ne gâtez pas le plaisir que vous venez de nous donner, par des chansons de ramoneurs ou de petites mendiantes.

— Belle dame, le public cependant adore mes romances.

— En ce cas, il les faut garder pour ce public-là. » On riait de mon franc courroux. Je fermai le piano,

déclarant qu'on ne ferait plus de musique. Il était tard, on se retira. Le prince et moi nous restâmes en arrière. « Nous voilà seuls, dit Belgiojoso, parlons donc un brin de l'épouse de notre basse chantante. Elle est piquante et tout à fait jolie. Pourquoi ne la voit-on pas? Est-il jaloux? C'est, je crois, un mariage d'inclination?

— Je vais vous conter la chose. Vous jugerez s'il y faut mettre cette étiquette.

« Remarquant la jolie Nathalie un soir chez moi, Géraldy demanda pourquoi elle ne se mariait point.

« — Tout bonnen^ent, dis-je, parce qu'elle n'apporte en mariage que des vertus, des talents et de la beauté.

«• — Gomment! s'écrie-t-ilindigné,parmitouscesgants jaunes (désignant ainsi un groupe d'élégants et frappant vigoureusement sa poitrine), pas un n'aura le cœur de prendre pour femme celte délicieuse créature! Je leur monlrerai, moi Géraldy (nouveau coup de tamtam), de quoi est capable une âme d'artiste! »

« Et. après cette sortie, il se dirige vers le piano, conserve l'air féroce en regardant les insouciants gants jaunes, et chante en perfection. De la soirée, il n'approche de la jeune fille; mais, le lendemain matin, se présentant chez moi , il me prie de vouloir bien transmettre sa demande en mariage h la charmante Nathalie.

« Je veux donner une leçon, continua-t-il, à tous ces riches oisifs, bons à rien! »

a Voilà, mon cher prince, comment sont éclos la déclaration, la demande et le mariage. La jeune femme

est musicienne , douée précisément du tact et autres qualités qui manquent à l'époux, en sorte qu'il a commis une folie raisonnable.

— Mais l'amour? demanda Belgiojoso.

— Je crois qu'elle-même ne saurait qu'en dire.

— Quoi! Innocente à ce point?

— J'ai été consultée à ce sujet, fis-je en prenant un air capable.

— Eh! madamina! que ne s'est-ellc adressée à moi?

— Vous seriez vraiment docteur compétent, le grief étant un peu musical. Mais je ne saurais m'expliquer davantage. »

Alors les supplications devinrent si bruyantes, que notre châtelain descendit s'enquérir du motif de cette hilarité.

((Ah çà! je veux rire avec vous, mettez -moi au courant. »

Je laissai la parole au prince, qui, joignant quelques appréciations de sa façon sur l'union géraldienne, provoqua chez Berryer une gaieté aussi folle que la sienne.

(( Chut, chut! fis-je, vous allez faire lever tout le château! »

Et je voulus me retirer. Continuant ses folies, Belgiojoso se mit à mes genoux, implorant rien qu'un mot qui pût mettre les deux curieux sur la voie des recherches.

(( Qu'est-ce que sa gentille femme lui reproche? » insistait-il.

Tenant la porte entr'ouverte, je jelai ces mots en pâture :

(( De choisir l'heure du berger, pour étudier ses points d'orgue. » Et je m'enfuis lestement.

Le lendemain, je sus que sur ce thème, il avait été longuement raisonné.

Notre dimanche fut animé de la présence de quelques voisins de marque conviés à une courte séance musicale

de jour. Tout se passa à souhait. Exact à son poste, le petit curé ouvrait la bouche pour mieux entendre. II confiait dans l'oreille à Hennequin sa préférence marquée pour Géraldy :

« Le son est bien plus fort, m'sieu! bien plus beau, m'sieu. Voyez donc l'effet dans ma petite église ! On deviendrait sourd, m'sieu! »

Le courrier du matin nous avait apporté nos invitations au château de D..., il fallait partir le lendemain matin. La comédie avait lieu dans deux jours.

Nous allâmes prévenir la maîtresse de la maison de ce départ prochain. Elle nous promit le secret, pour ne pas assombrir cette dernière journée; mais un ordre surpris révéla nos projets à Berryer. Il vint nous trouver. Trop homme du monde pour insister sur une résolution arrêtée, il combattit pour une promesse de prochain retour.

« Quoi! vous m'abandonnez toutes deux, lorsque incessamment m' arrivent et d'Alton-Shée et les Musset?

— Le jeune pair, répliqua Lucy , ne vous viendra qu'après la comédie, où il remplit un rôle ; et je m'étonne que vous invitiez les deux messieurs de Musset ensemble.

— Oui, madame, et cela n'en sera que mieux. Ils se tout valoir mutuellement. Alfred s'amuse prodigieusement de l'esprit de son frère; et Paul se plaît partout où s'amuse Alfred. »

Un retour à jour fixe ayant été consenti, le ciel redevint serein.

a Employons bien notre soirée, répétait le châtelain, faisons un programme, consultons les jeunes femmes.

— Cher monsieur Berryer, dit le prince, je ferai tout ce que vous voudrez; je chanterai, je danserai, si vous consentez à remplir une promesse dont le souvenir me poursuit. Vous souvenez-vous, un soir où l'on parlait de la façon particulière dont vous lisez la comédie, vous

souvenez-vous avoir répondu à mes instances, par l'engagement de me régaler de ce plaisir, tant que je voudrais, si je venais à Augerville? M'y voici; vous voilà. Un petit public d'amis. Se peut-il rien de mieux? »

Hennequin s'élança, prêt à monter à l'assaul de la bibliothèque. Le choix fut discuté; il s'arrêta sur l'École des Bourgeois, de Dallainval. On ne pouvait mieux tomber. Berryer retrouvait, dans cette pièce de l'ancien répertoire, le souvenir des meilleurs acteurs^ entre autres celui de Fleury, qui s'identifiait avec tant de talent au rôle du marquis de Moncade.

« Mon cher Médée, cria le châtelain, sur le troisième rayon du corps de bibliothèque n° 2, vous verrez une vieille édition reliée à tranches rouges : c'est Dallainval ; apportez. »

Les yeux fermés, le propriétaire pouvait mettre la main sur l'ouvrage dont il avait besoin. Cet esprit d'ordre lui était inhérent; il l'apportait dans ses idées comme il l'appliquait aux olijets matériels : cela donne la clef de cette richesse de temps dont il semblait disposer en •prodigue.

Dès les premières scènes, on constatait chez le lecteur la faculté de s'identifier naturellement avec les divers personnages. Né à une époque transitoire et révolutionnaire, il était comme pénétré de ce double courant de privilèges et de justice, de préjugés et d'égalité, de dépendance et de liberté au milieu duquel il avait grandi, Dans V École des Bourgeois, le pn^sonnage du marquis met à la scène les travers les plu^ saillants de la noblesse de cour en 1728. Ce qui nous semble à cette heure le comble de l'infatuation et de Pafiectation était le ton naturel du monde à cette époque. Pour nous amener à trouver d'une excellente comédie les dialogues entre le marquis de Moncade et la veuve Abraham, riche financière, jetant à pleines mains l'argetit pour combler le

fossé large et profond qui sépare Benjamine, sa fille, du marquis, il faut, avec un art exquis, ressusciter le passé, lui rendre la vie. Nous citerons un fragment :

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