‹ SouvenirsChapitre 10 sur 56 · IG · texte numérisé non relu

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leurs testamentaires, il confie le secret de sa volonté, à savoir : « Brûler, sans le li7'e, le sixième volume de Z'His- î toire de Napoléon I". » Pour qu'il fût achevé, cinquante pages s'y devaient ajouter.

A Paris, au moment des adieux, comme j'attachais mon regard sur le gros manuscrit placé en travers de sa table de travail, l'historien devina ma pensée. « Je vous comprends, madame la Présidente, dit-il, souriant mélancoliquement, il manque au livre un résumé. C'est une partie indispensable. »

Par un codicile ajouté cinq mois plus tard au testament, la défense délire le manuscrit, et sa condamnation au feu, ont été renouvelées. Toute la fermeté d'esprit, la vigueur de caractère de l'historien se retrouvent dans cette décision.

Grâce aux soins assidus et intelligents dont le malade était entouré, les souffrances des dernières heures lui furent adoucies. Lanfrey mourut sans que son esprit faiblît un instant.

Jusqu'à son dernier souffle, sa religion fut le culte de l'honneur, entre toutes les religions, certes, la plus sévère et la plus exigeante.

Avec l'houneur il n'est point d'accommodement!

M. Heine et M. Gerusez, promoteurs d'Alfred de Musset. — Lettre d'envoi à M""= C. J. du livre de Heine sur l'Allemagne. — Deux billets d'excuse. — La princesse Belgiojoso. — Victor Cousin. — Le compositeur Bellini. — Jettatura. — Choucroute et ambroisie. — Malitourne pour J.-J. Rousseau. — M'"^ Heine. — Une dernière visite. — La voix de fauvette. — Sur Théopliile Gautier et Gérard de Nerval. — M™' Kalergis. — L'Éléphant blanc. — Lettre de Heine. — La petite fée. — Béranger. — Une épithète mal comprise. — Moribondage et jalousie. — MM. Thiers, Guizot et Cousin en rêve. — Augustin Thierry. — La petite Véronique. — Oraison funèbre du perroquet. — La crise suprême. — La femme noire et le coin divin.

Dans un bal donné à Paris durant l'hiver de 1835, Henri Heine me fut présenté. 11 parlait alors le français avec quelque difficulté, toutefois exprimant sa pensée sous une forme piquante; des cheveux d'un blond chaud, taillés droits, un peu longs, le faisaient paraître plus jeune que son âge, qu'il m'indiqua en riant. « Je suis, disait-il^ le premier homme de mon siècle. » A travers une conversation animée, je remarquai qu'il s'impatientait à rencontrer sans cesse notre admiration française, placée sur les mêmes noms de Goethe, Byron ou Victor Hugo. Aussi, apercevant Alfred de Musset dans un groupe de valseurs : « Je ne comprends rien aux Parisiens, dit-il; à vous entendre parler poésie, on vous croirait amateurs forcenés, et je vois là un poète par excellence, qui vous appartient par droit de nalivité... Eh bien, je constate

que, parmi les gens du monde, il est aussi inconnu comme auteur que pourrait l'être un poète chinois! »

A cette date, la critique était fondée; la Ballade à la Lune et la Chanson de la Marquise andahiise, d'Alfred de Musset, composaient le baaage littéraire des salons, bagage d'après lequel le jeune écrivain était plaisanté, jugé ou évalué. Nous avons encore présent l'étonncment de l'auditoire, lorsqu'un soir, au milieu d'une trentaine de personnes réunies chez moi, ^I. Geruzez, professeur suppléant de M. Villemain au cours de littérature de la Sorbonne, prit spontanément en main la cause du poète nouveau, et, à l'appui de son enthousiasme, récita la belle tirade du duel, dans Don Paez^ une des premières poésies d'Alfred de Musset, combat qui commence par ces vers :

Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées, Deux louves remuant les feuilles desséchées S'arrêter face à face et se montrer la dent....

M. Geruzez, ensuite, commenta, avec l'esprit fin et délicat qui lui était propre, y joignant l'autorité de son savoir, la beauté de cette poésie, et osa dire : « C'est une étoile qui se lève. »

La bonne fortune d'une rencontre avec Heine eut un lendemain. Je reçus de lui la lettre suivante :

.l'ai l'honneur, madame, de vous envoyer ci-joint mon livre sur l'Allemagne. Je vous invile délire la sixième partie; j'y parle des ondines, des salamandres, des triiomes et des sylves. Je sais bien que mes connaissances par rapport à cette matière sont très incomplètes, quoiciucj'aie lu, dans l'idiome original, les œuvres du grand Aureolus, Tlicoplirastus, Paracelsus, Bombastus de Ilohenlieim.

Mais lorsque j'ai écrit mon livre, je n'avais jamais vu de ces esprits élémentaires; je doutais même qu'ils fussent autre chose que des produits de notre imagination, qu'ils n'habitent pas les éléments, mais seulement le cerveau de l'homme... ; cependant, depuis avant-hier, je crois à la réalité de leur existence.

.. Ce pied que j'ai vu avant-hier ne peut appartenir qu'à un dfl 5es êtres fantastiques dont j'ai parlé dans mon livre; mais est-ce jue c'est le pied d'une ondine ? — je pense qu'il est glissant comme 'onde et qu'il pourrait bien danser sur l'eau;

Ou appartient-il à une salamandre";

« Il ne fait pas froid, dit Joseph Marteau à Geneviève, quand le )ied de la belle fleuriste embrase son imagination '. »

Peut-être c'est le pied d'un gnome, — il est assez petit, mignon, în et délicat pour cela, — ou le pied d'une sylve ? La dame est vériablement si aérienne, si féerique... Est-elle bonne ou méchante"?

Je n'en sais rien; mais ce doute me tourmente, m'inquiète, me lèse. C'est vrai ! je ne plaisante pas.

Vous voyez, madame, que je ne suis pas encore assez avance lans la science occulte, que je ne suis pas grand sorcier; je ne suis jue votre très humble et très obéissant serviteur.

Henri Heine.

Le 22 avril 1835.

Le plaisant qu'avait pour moi la fin de cette lettre, ou enri Heine exprimait par un doute son inquiétude sur ma bonté, venait de ce que précisément la première impression qu'il m'avait laissée était de manquer de jette précieuse qualité, qui n'exclut nullement la malice, ju'on peut regarder comme le hochet de l'esprit. Fréquemment avivée par ses propos, cette impression empêcha longtemps mon amitié de répondre à la sienne. Toutefois l'attrait exercé par son imagination, l'amusement qu'éveillait son esprit faisaient fort goûter sa présence dans une petite réunion; il animait, brillait; son esprit, pailleté en quelque sorte, devenait un élément précieux ; souvent , je lui demandais de se joindre à mes convives quand ils pouvaient lui plaire; il apportait une exactitude aimable dans tous les rapports de société. S'il était attendu, ne pouvait-il venir, un mot d'excuse vous prévenait à temps. Pour faire connaître la note de son tour familier, nous allons copier deux billets pris au hasard :

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