Nom de fumillc de la princesse de Bclgiojoso
son cœur ses remerciements à Dieu de ce qu'il conservait ù son cher fils la santé.
« Et Dieu accepte cela sans remords! Ali ! c'est bien là un Dieu barbare, de la façon des Égyptiens. Ce n'est pas une divinité de la Grèce qui traiterait ainsi un poète, il le frapperait de la foudre ! Mais le faire mourir misérablement pièce à pièce... »
« Que de pensées éveillées par ces mots ! Aussi un long silence les suivit, lorsque, continuant à haute voix sa pensée, Heine reprit :
« Ce peuple égyptien ne connaissait pas les arts, ni
n'en n'avait souci Pour être sincère, j'ajouterai qu'au
travers de toute cette misère physique, dans la solitude, je suis moins à plaindre que bien d'autres. Je sens, je ne dirai pas ma valeur, mais mon essence, et je sors de moimême. »
c: —Eh bien, demandai-je, cette séparation entre lara;'tière et l'esprit vous devenant chaque jour plus sensible, quel tour prennent alors vos idées sur l'immortalité ou sur le néant?
« Longtemps Heine hésita, de cette façon qui témoigne une profonde incertitude. Puis, poussant un soupir, il répondit :
« Et pourtant il y a un coin de divin dans l'homme!»
Ce fut au commencement de janvier 1 848 qu'Henri Heine me fit sa dernière visite. Il s'était fait porter sur le dos de son domestique, de la voiture à mon second étage. Après cet effort, à peine déposé sur un canapé dans le salon, il fut saisi par une de ces terribles crises qui ont persisté jusqu'à son dernier jour : des crampes partant du cerveau et qui se prolongeaient jusqu'à l'extrémité des pieds. Cette souffrance intolérable ne cédait qu'à l'application delà morphine. On en saupoudrait des moxas, posés successivement et entretenus le long de l'épine dorsale; plus tard j'ai tenu de lui ce détail effrayant, qu'il était arrivé
à absorber pour cinq cents francs par an de ce poison calmant.
Durant la crise dont j'étais le témoin involontaire, toute tremblante à voir souffrir ainsi, je ne pouvais que répéter en moi-même: Quelle idée, quelle folie de se transporter dans un état pareil ! Aussitôt que le calme parut se faire, je le suppliai de suspendre ses sorties jusqu'à ce qu'un traitement intelligent eùl amélioré son état.
«Mon mal est incurable, fut la réponse. Je vais me coucher et je ne me relèverai plus. Aussi suis-je ici, ma chère amie, pour vous arracher la promesse avec serment que vous viendrez me voir chez moi et ne me délaisserez jamais. Si vous ne le jurez, je me fais rapporter, et vous cause de nouveau la belle peur de tout à l'heure. »
Alors Henri Heine , bien revenu à lui-même, se mit à tracer un tableau lamentable et comique de l'embarras où j'eusse été s'il fût mort là sur mon canapé; le public aurait de suite mêlé l'amour à l'événement. « De quel charmant roman posthume je fusse devenu le héros ! » disait-il.
« Faites-moi une nouvelle là-dessus, aurait commandé Buloz à l'un de ses lieutenants. » S'aiiétant : « Non, il eût désigné un habile capitaine, pour me lairc honneur. »
iMille folies se succédaient, sans toutefois perdre de vue la promesse qu'il voulait m'exlorquer. Ayant grande hâte de le savoir chez lui, je me prêtai au badinage. A peine eus-je donné la parole réclamée qu'un nouveau jet (le plaisanterie éclata. C'était son habileté à tirer parti d'un incident funèbre qu'il vantait, ainsi que la façon dont il venait d'établir un droit de moi-ibondage (exlircssion favorite). A dater de ce jour, effectivement, il lie se releva plus, et je répondis toujours à son appel.
Avait-il donc deviné que je serais esclave de ma promesse? J'éprouvais une pitié attendrie à voir la patience résignée avec laquelle il subissait sa cécité, ainsi que les cruelles souffrances engendrées par la paralysie. Ni le génie poétique, ni le prodigieux esprit de Henri Heine ne pouvaient faire pressentir qu'il possédât l'héroïsme du martyr. L'épreuve en faisait un homme nouveau pour moi. Ne voyons-nous pas le paysage changer d'aspect suivant le jour qui le frappe? Il est donc naturel que les gens nous paraissent différents selon que notre pensée les éclaire.
Seule, la maladie qui l'a cloué huit ans sur un lit de misère nous a révélé son admirable fermeté.
Quelques mois après la révolution de 1848, cédant aux prières de sa femme, le pauvre malade consentit à se laisser transporter à Passy. On voulait essayer d'un changement d'air. De là me parvint le billet suivant, dont l'écriture incertaine laissait constater à première vue les ravages de la maladie :
Paris, ce 16 juin 1848
Citoyenne,
Si vous êtes à Paris, et que vous vous promeniez un jour au bois de Boulogne, je vous prie de vous arrêter quelques moments à Passy, 64, Grande-Rue, où, dans le fond d'un jardin, demeure un pauvre poète allemand, qui esta présent complètement paralysé. Mes jambes sont devenues tout à fait inertes, et on me porte et on me nourrit comme un enfant.
Salut et fraternité.
Henri Heine.
Après les terribles journées de Juin, je fis la visite sollicitée et je trouvai le poète couché sur deux matelas posés à terre. Ce système fut désormais adopté par lui. Une propreté recherchée témoignait toujours des soins
dont l'entourait sa femme. Il était à Passy placé devant une porte-fenêtre ouverte. Un jardin plein de (leurs lui envoyait ses senteurs. Les événements récents fournirent amplement à notre causerie; avide de détails, il fut parlé de tout et point de lui. A quoi bon? il suffisait de le regarder. Je n'eus pas le courage de lui avouer que je m'éloignais pour quelque temps de Paris; je tardai jusqu'au jour du départ, et lui rendis compte des démarches faites pour lui sans succès au ministère des affaires étrangères, en y joignant mes adieux.
A cette femme jeune, si vivante, aimant le plaisir en Parisienne, sans enfant, oisive d'esprit conmie le comportait son éducation, la vie qu'elle menait était lourde à porter, et l'on ne peut que louer sa conduite dans ses rapports avec Henri Heine comme mari et comme malade. Se promener à son bras, se montrer avec lui en public étaient des jouissances de vanité dont elle avait rarement joui; elle l'entraînait, avant sa séquestration, aux concerts payants, qui se donnaient dans les salles Herz ou Erard. C'était pour elle une occasion de voir et d'être vue; il nous est même arrivé de rencontrer le couple exécutant ce genre de partie fine, ce qui jetait Heine dans une perplexité plaisante : il voulait se comporter en célibataire, et cependant ne pas quitter sa il'unno. Joignant à cela l'agacement que lui causait la musique, il avait vraiment l'air d'un diable dans un bénitier; il prétendait n'aimer que la grande musique. Ce qu'il entendait par là serait difficile à préciser, fuyant également l'Opéra, les Italiens et le Conservatoire. Peutêtre ne goûtait-il que les symphonies qu'il entendait en rêve.
Aimait-il davantage la peinture ? Oui, croyons-nous. Dans cet art, son esprit trouvait une abondante pâture. Par l'intelligence, il pouvait même suppléer en jugeant un tableau au sentiment, si celui-ci quelquefois faisait
défaut; les chefs-d'œuvre le touchaient d'une façon sensuelle, ce qui pourrait expliquer une préférence pour la statuaire. Alors, l'imagination vibrant sous la sensation, toutes les facultés poétiques s'éveillaient et absorbaient des trésors de comparaisons, d'analogies et d'antithèses; il faut lui avoir entendu conter sa dernière visite à Vétius, ainsi qu'il l'intitulait, pour connaître la puissante fascination qu'un beau marbre exerçait sur le poète. Au printemps de 1848, par les soins du docteur Gruby, l'état du malade s'était amélioré ; il avait recouvré l'usage des mains, la sensibilité du palais; une paupière demeurait entr'ouverte, quelque espoir semblait justifié. Heine voulut s'essayer, prendre l'air pour se reposer : il entra au rez-de-chaussée, dans une galerie du Louvre où sont les statues ; il s'assit en face de la Vénus de Milo. Là, dans un demi-jour, sous l'influence de ce sourire divin, de cette beauté plastique qui désormais ne serait pour lui qu'un souvenir, il tomba dans un état extatique Puis le passé, le présent, l'avenir, lui apparurent à la fois, et se confondirent dans un désespoir aigu.
«Ah! que ne suis-je tombé mort, là même, en cet instant! s'écriait-il. C'était une mort poétique, païenne, superbe, et que je méritais. Oui, j'aurais dû m'éteindre dans cette angoisse. »
Après un court silence, reprenant un ton railleur : « Mais la déesse ne m'a pas tendu les bras ! Vous connaissez ses malheurs? sa divinité est réduite de moitié; comme mon humanité. Or, en dépit de toutes les règles mathématiques et algébriques, nos deux moitiés ne pouvaient faire un tout. »
Un vif plaisir était d'entendre Henri Heine vous décrire un paysage. Il y excellait. Le spectacle de la nature l'enivrait, et l'empreinte lui demeura bien vive de tous les asf)ects sous lesquels les eaux, les cieux et la verdure lai étaient apparus.
Les femmes pâles, aux traits réguliers, d'une beauté un peu fantôme, l'intéressaient particulièrement ; un visage bizarre, tenant un peu du sphynx, l'attirait aussi. Il y eut en ce genre une célébrité dont oh parla quelque temps, désignée sous le nom de Reine Pommée. A son sujet la verve d'Henri Heine était intarissable, mais de ces amours-là il vivait.
La passion qui l'a tué a été inspirée par cette fillette devenue sa femme, face ronde et pleine, aux grands yeux noirs, cheveux abondants, belles dents blanches dans une bouche rieuse, formes épanouies, vrai type d'ouvrière parisienne, avec des mains d'une distinction aristocratique ; le son de sa voix était pour Henri Heine un enchantement perpétuel, sans cesse il y faisait allusion ; plusieurs fois, durant sa longue agonie, il m"a répété que cette voix avait rappelé son âme au moment où décidément elle prenait son vol vers l'inconnu.
En y prêtant attention, il me parut qu'avec un profond dédain du médium, cette voix de fauvette se tenait toujours dans les cordes élevées, sûre ainsi de son effet sans doute; aussi le hasard faisait-il percer ses accents de rantichambre jusqu'à nous; il fallait voir le malade s'arrêter court de parler puis, d'un sourire complaisant,
accompagner le son, tant il se prolongeait.
Quoique séquestré et vivant surlui-mCnie, rien de plus facile avec Heine que d'animer la conversation; tout ce qu'il avait écrit, soit en vers, soit en prose, formait une galerie de tableaux vivants dans sa mémoire. Si la causerie ramenait un de ces souvenirs, il reprenait le sujet sous une forme descriptive, comme si la réalité eût été là, devant ses yeux, ajoutant des développements et des détails qui avaient été sacrifiés aux nécessités que l'art impose. Imaginez enfin une mémoire qui gardait présents tous les traits que son esprit lui avait fournis depuis qu'il était au monde.
Une manière d'échapper à sa prison forcée était pour Heine la lecture assidue de voyages lointains. Ce n'étaient point les découvertes scientifiques qu'il recherchait, mais bien plutôt les singularités de mœurs, les hommes et les animaux étranges, les bizarreries religieuses. Gomme délassement encore, il s'est fait lire tous les romans d'Alexandre Dumas.
« Ce mulâtre m'amuse, s'écriait-il d'un air enchanté ; il est prodigieux! son imagination repose la mienne. »
Après avoir en silence pâturé une vingtaine d'années sur les œuvres d'Henri Heine, force était aux écrivains qui le citaient de le nommer. Ses Reisebilder, traduits et publiés, des articles de lui insérés dans la Revue des Deux- Mundes, avaient peu à peu familiarisé le public français avec cette réputation si considérable en Allemagne. Il était très friand de la rencontre de son nom ou d'allusions à ses ouvrages. Je ne manquais jamais de l'avertir quand cela venait à ma connaissance ; souvent j'avais occasion de lui citer Théophile Gautier, qui était vraiment imbu des poésies et de l'esprit de l'illustre écrivain.
« Oui, c'est un bon enfant que Théo, disait Heine, je crois qu'il a de l'amitié pour moi. » Puis, après une pause : « Avec celui-là je suis tranquille; celui-là du moins ne gâte pas ce qu'il touche ; s'il avait pu me traduire! »
— Mais vous avez Gérard de Nerval !
— Je l'ai, je l'ai c'est très bon, quand je l'ai. Mais
on ne sait plus où le prendre, et pensez, ma bonne amie (ici sa tfcte s'enlevait un peu de l'oreiller), pensez que je suis tamponné au fond de sa poche ! (la tête retombait accablée).
— Vous ne pouvez exiger, mon pauvre Heine, qu'un homme qui n'a pas de domicile possède un portefeuille ?
— 0 petite Fée, que ne savez-vous l'allemand! par vous je mettrais mes vers en sûreté, à mesure qu'ils naî-
Iraient; tandis qu'après les avoir gardés dans mon cerveau, de la nuit au jour, il faut les dicter, à qui? — vous devinez le danger 1 Celte pensée était accompagnée d'un gémissement que la souffrance physique n'avait pas le pouvoir de lui arracher. Très défiant, il l'était avec redoublement au sujet de son secrétaire. Cet homme pouvait prendre copie des vers, les envoyer en Allemagne, les vendre... Parfois il se décidait à en choisir un d'esprit borné, espérant qu'il ne comprendrait pas la valeur de ses dictées; mais des bévues successives le forcèrent bien vite à modifier ce système. Il refusait nettement parmi les postulants tout juif allemand, ce qui, en l'espèce, lui paraissait particulièrement redoutable. Un jour, (lurantuninterrègnedesecrétaire, je le trouvai tout misérable de ne pouvoir se faire lire même un journal.
« Ne pourriez-vous, dis-je tout naturellement, demander ce léger service à M""= Heine?
— Non, elle ne peut lire que les lettres choisies de M'^^ de Sévigné, et cela ne fait pas mon affaire. «
On voit ici comment, entraîné par le tour plaisant, il lui arrivait de railler ce qu'il aimait le plus au monde.
Involontairement, je lui fournis une occasion d'exercer ce penchant irrésistible de son esprit. La comtesse de K..., nièce de M. de Nesselrode, beauté russe très à la mode, sous la République de 1848 et les premières années de l'empire, avait pris à tâche de connaître toutes les célébrités. Esprit cultivé, goljlant dans l'original même les œuvres d'Henri Heine, elle désirait passionnément en connaître l'auteur. Elle me supplia de Ty aider. ,roj)posai en vain la répugnance de l'illustre malade ;\ admettre une personne inconnue, c'est-à-dire nouvelle. Des touristes allemandes avaient-elles réussi à pénétrer jusqu'à lui, il ne tarissait pas en plaintes, sauf de bien rares exceptions, parmi lesquelles je citerai Fanny Lewald, dont la présence lui fut ufie joie.
Cependant l'insistance est une force, comme le démontra M""' de K... Je cédai, et entrepris la négociation, qui aboutit difficilement. Je cherchai à piquer la curiosité du poète, en lui lisant les vers de Théophile Gautier, chantant sous le titre de Symphonie en blanc majeur la carnation éblouissante de cette beauté du Nord; Heine m'écoutait, faisait la grimace, mais il ne consentit que de guerre lasse. Il lui arrivait, en soulevant une des paupières paralysées, d'entrevoir l'espace d'une seconde un objet vivement éclairé :
« Je ferai effort, dit-il, pour percevoir les splendeurs que vous me vantez. »
La présentation eut lieu Naturellement aimable et gracieuse, la comtesse le fut ce jour-là avec redoublement. En apparence on se sépara très satisfaits. La faveur d'une seconde visite fut sollicitée et accordée. Je refusai d'y assister, me réservant d'aller, le jour suivant, connaître l'impression définitive produite par tout l'ensemble de cette beauté sur le poète.
« Eh bien, me remerciez-vous? lui demandai-je en enti-ant, ètes-vous sous le charme?
— Ce n'est pas une femme, ma bonne amie, que vous avez introduite chez moi ; c'est un monument; c'est la cathédrale du dieu Amour 1 »
Ce mot parti , je pressentis ce qui couvait. Au bout d'un instant il céda au désir de me réciter des vers tout frais éclos, et logés dans sa mémoire sous le titre de X Éléphant blanc. Il me les traduisait d'une façon pittoresque et avec un enjouement juvénile. Je bataillai courageusement pour obtenir quelque atténuation à la rudesse des allusions. Mais c'était toujours le meilleur dont je demandais la suppression. Kien ne put le retenir d'envoyer tout de suite ces vers en Allemagne pour être intercalés dans le Romancero, qui s'éditait alors, volume qu'il se hâta d'offrir à la comtesse de K...
Il prétendait, par co procédé, parer à tout. En Allemagne, l'allégorie avait, il est vrai, peu d'importance; mais, en donnant la traduction de ces vers (faite par luimême) à la Revue des Deux-Mondes, c'était s'adresser précisément au cercle choisi que fréquentait M"'" de K... J'insistai sur cet inconvénient et dois avouer que je n'obtins que de faibles modifications.
« Pourquoi cette femme aime-t-elle les bêtes curieuses? Je veux lui en faire passer le goût, répondait-il obstinément. D'ailleurs ces vers ne sont-ils pas élogieux ? »
Pour le prouver, il en augmentait ironiquement le grandiose en les commentant.
La cousine de la belle étrangère, la baronne de S... (M"" de Nesselrode), sollicita aussi la faveur de pénétrer chez Henri Heine. Pour elle, il fut charmant, la trouva sympathique et crut à la sincérité de son émotion en face du « misérable poète».
Au retour en ville, je trouvai des nouvelles de mon malade, dictées et non plus de son écriture. La signature seule était de sa main. Le contenu de la lettre donne un bulletin de sa santé :
Passy, 19 septembre 1848.
Petite Fée !
(C'est sous ce nom, qui vous a été donné par M"" Iloine, ([ne vous êtes connue ciiez nous), j'ai encore à vous remercier de la picmière gracieuse lellre que vous m'avez écrite au moment où vous alliez monter en voilure pour vous rendre aux /?oc/ics ou chez M"" de Grignan, je ne sais. Ce malin, j'ai reçu voire seconde lettre, dont le Ion alTectueux el compatissant me fait beaucoup de bien, quoique la nouvelle que vous me donnez n'est guère réjouissante. Pour dir^ la vérité, je suis tellement abasourdi de douleurs physiques (|iic cette mauvaise nouvelle, la non-réussile aux aiïaires étrangère, ne ne me fait pas grand'chose : un coup d'épingle à un homme (jui se trouve sur le brasier ardent delà torture du Saint-Office. En attendant, je vous remercie du zèle que vous avez montré à
ette occasion, et je vous prie aussi d'être auprès de monsieur votre frère l'organe de ma reconnaissance sincère. Je vous écris aujourd'hui pour vous dire que, demain, vous ne e trouveriez plus dans ma villa Dolorosa de Passy, que je quitte our rentrer à Paris, rue de Berlin, n° 9 (au coin de la rue d'Amterdam); je n'y resterai que jusqu'à ce que M"" Heine ait trouvé un ppartement plus convenable à l'état de ma santé. Depuis que j'ai u la consolation de vous voir, mes maux ont augmenté, et des
symptômes alarmants me décident à rentrer à Paris
.Je ne veux pas être enterré à Passy; le cimetière doit y être bien ennuyeux. Je veux merapprociier de celui de Montmartre, que j'ai depuis longtemps choisi pour ma dernière résidence. Mes crampes n'ont pas cessé ; au contraire, elles ont envahi toute l'épine dorsale, et montent jusqu'au cerveau, où elles ont fait peut-être plus de dégât que je ne puis le constater moi-même; des pensées religieuses surgissent
.\dieu, petite Fée, que le bon Dieu vous pardonne vos enchantements et qu'il vous prenne sous sa sainte et digne garde.
Hexri Heixe.
A dater de ce retour à Paris. le poète subit son mal dans toute sa cruauté, c'est-à-dire sans aucun espoir de guérison, et avec l'effroi incessant, vivement senti, de l'envahissement du cerveau par la paralys'e; perdrait-il ses facultés intellectuelles? Il n'en fut rien. Heine deimeura lui-même, conserva hi's self possessi m, expression ijanglaise qui peint juste. — Assurer par u i contrat "ïivec son libraire le sort de celle qui demeuï 3rait après lui devint le but qu'il poursuivit avec un ; indomptable énergie.
Il aimait sa femme à la fois comme u le maîtresse et comme son enfant; le manque de prévoyance de Juliette le touchait; son ignorance du monde le charmait.
« Elle n'a jamais rien lu de moi, me confiait-il en baissant la voix; elle ne sait pas ce que c'est qu'un poète! Cependant, j'ai découvert en elle une vague idée que mon nom est imprimé dans une revue, » et parlant plus bas encore : « mais elle ne sait pas laquelle. »
308 SOUVENIRS DE M™' C. JADBERT.
Toutes les fois qu'il était question de Gœtlie ou de sa femme, le malade se soulevait sur son coude et baissait le ton, comme s'il eût craint qu'on écoutât aux portes.
Pauvre Heine! il était horriblement jaloux. Or, si Juliette n'était pas littéraire, elle avait en revanche un gotàt prononcé pour l'hippodrome et le théâtre. L'existence de la jeune femme était solitaire et triste. Parfois, elle obtenait de son mari l'autorisation de se joindre à quelque amie pour aller au spectacle; alors, s'il ne confiait pas les angoisses de son cœur, quelques mots échappés les laissaient entrevoir. Cependant, ce fut au hasard que je dus la connaissance du côté intime et douloureux de cette union.
Un matin, je reçus la visite d'un médecin envoyé pour me prévenir qu'Henri Heine venait de ressentir une crise très grave et qu'il serait heureux de me voir; alarmée, je demandai au docteur si le malade était dans un danger imminent. Celui-ci, me croyant au courant des désolations de cet intérieur, parla ouvertement :
(( Que peut notre art, répondit-il, luttant contre un amour insensé, une jalousie extravagante? Kien n'en peut distraire Heine, puisque l'objet de sa folie est sans cesse près de lui. Dans ces coivditions, le mariage était fatal; il a singulièrement hâté la marche de la maladie.
— Cependant, repris-jc, sa femme le soigne parfaitement, et en l'état présent c'est pour lui une grande douceur.»
Haussant les épaules, le docteur poursuivit :
tt Ce n'est pas la faute de sa femme; mais quels soins pourraient compenser le dommage d'une nuit comme celle qui vient de s'écouler? J'ignore quels soupçons injustes traversèrent l'imagination du malade: je constate le fait; se glissant ou plutôt se laissant tomber de son matelas posé à terre, se traînant sur le ventre à l'aide de ses mains, après des efforts qui furent le triomphe de a volonté, il est parvenu jusqu'à la porte de la chambre
de M""* Heine, où il est demeuré évanoui ; combien de temps? nul ne le sait. Comme médecin, il a fallu me mettre dans la confidence de cette lamentable aventure, m'expliquer pourquoi je trouvais mon malade sur le lit de sa femme. Elle s'en est acquittée d'un air véritablement navré. Il fut question ensuite des phases successives, tortures et opérations qu'entraînerait la paralysie des organes intérieurs. Hélas! le cœur saignait à entendre ainsi dérouler l'avenir.
« Heine connaît son sort, ajouta le docteur, et je le prévois, son courage ne se démentira pas. Cet homme est étonnant : dissimuler le présent à sa mère, assurer l'avenir de sa femme, telles sont ses seules occupations.
— Mais cet homme est vraiment bon ! m'écriai-je, d'un ton de reproche qui s'adressait à mes doutes dans le passé.
— Relativement, répliqua froidement le docteur. 11 faut se souvenir qu'il a l'esprit vindicatif. Sa bonté est restreinte, et gardons-nous de son inimitié. Mieux vaudrait mettre le pied dans un nid de guêpes. Voyez comme il s'acharne sur Meyerbeer! Sous ce titre, Monsieu7^ l'Ours, il vient
«encore de publier en Allemagne des vers qui le déchirent; et pourquoi cette guerre contre l'homme dont il avait été l'admirateur et l'ami? Il avait demandé à l'auteur du Prophète une loge pour une première représentation, et, le jour désigné, il n'a rien reçu !
— Remarquez, docteur, que, cette fois encore, c'est l'amour qui en est cause. La loge réclamée était pour sa Juliette, qui s'en faisait une grande joie, et jamais il n'a pu pardonner à Meyerbeer cette déception. Que voulez vous? C'est un souvenir logé dans son fiel. »
Une fois le docteur éloigné, je demeurai pensive, recherchant dans ma mémoire tout ce qui avait été dit. £h bien, lavouerai-je? je me sentis une sorte d'indulgence pour les torts de Heine envers l'illustre composi-
teur, ces torts dont son amour était l'excuse. Il aimait si fort! il était si malheureux!
Je jugeais plus sévèrement les aitaques auxquelles il se livrait par partie de plaisir. Laisser couler l'ironie à plein bord, poursuivre d'un persiflage cruel ses meilleurs amis, la plume à la main, lui paraissait une récréation permise. Cherchiez-vous à éveiller en lui des regrets de ce procédé? II vous écoutait avec curiosité, comme s'il était étranger à la question. Puis, reprenant avec verve en sous-œuvre le sujet, il y ajoutait une foule de traits, qu'il n'avait pas osé imprimer, et qu'il exhalait avec bonheur. Telle était sa forme de repentir. J'imagine que, lorsque, après un examen de conscience, il se disait : «Le cœur n'y est pour rien!» il se croyait innocent. Ainsi s'expliquerait cette bizarrerie, qu'à l'occasion il n'hésitait pas à réclamer un service d'une personne qu'il avait blessée dans ses écrits.
Surprise, je lui demandais alors s'il avait oublié tel passage que je citais :
« Oh! comment aurait-il pu se fâcher? n'étions-nous pas amis?
— Mais c'est pour cela même, répliquais-je.
— Bah! on me connaît. Le pittoresque, l'imagé ou le comique m'entraînent, c'est ma nature.
— Allons donc, lui dis-je une fois, impatientée; vous répondez comme dans une fable le ferait un champignon accusé d'être vénéneux : C'est ma nature.
— Bravo! c'est cela même, ma i)onne amie, -n
Et voilà le malade ravi, sans se soucier d'amitiés précieuses qu'il s'était aliénées. .
Cependant, je sentis, par quelques questions qu'il"' m'adressa sur Béranger, qu'il n'était pas indifférent à la négligence apparente du poète, qu'il tenait on grande estime. Il se l'expliquait d'autant moins, qu'il avait fait à son sujet un article très élogieux, assurait-il, puisqu'il
y avait mis son sentiment. Pour en juger, je lus l'article, et je découvris l'endroit où il avait accolé l'épithète de polisson au nom de Béranger.
« Tout est là, mon cher Heine, m'écriai-je; il est évident que vous ne sentez pas l'acception que nous autres. Français, attachons à ce mot. 11 aura été mal interprété. »
Alors, mettant de l'entêtement dans sa défense, il ne voulut jamais convenir de son tort, prétendant s'autoriser d'exemples puisés dans le vieux français.
« Puisque vous aimez Béranger, répliquai-je, adressezlui un mot d'explication. »
Non, il s'obstina et bouda.
Contrairement à ce tempérament personnel, fréquent chez les poètes, sa mémoire avait toujours présent dans nos relations habituelles ce qui intéressait mes affections; quel que fût l'état de sa santé, son accueil était charmant de vivacité. Souvent, m'entendant entrer, il s'écriait :
0 N'est-ce pas plaisant de vous imposer une telle corvée au nom de tous les bons et beaux sentiments? «
11 est à remarquer que de tous ses maux et de toutes les misères qui en découlaient, il parlait fort peu, et toujours avec simplicité; il se permettait quelquefois une raillerie à ses propres dépens, mais jamais une phrase tendant à émouvoir. Deux fois le feu prit à la cheminée Ijcontre laquelle était posée la tête de ses matelas : il semblait, à lui entendre conter l'incident, qu'il tfeîit pas couru plus de danger que toute autre personne.
Son mobilier était celui d'un bourgeois aisé, tenu avec mne propreté recherchée. Un beau portrait de Laëmlin rappelait sa femme lorsqu'elle était absente. M™^ Heine se retirait discrètement à l'arrivée d'un visiteur dans son logis de la rue d'Amsterdam ; la chambre de madame était placée tout au fond de l'appartement. Je supposai que cette distribution des pièces avait été décidée par le jmalade, afin d'entendre aller et venir; il écoutait, l'oreille
tendue, les voix et les pas de ceux qui circulaient au dehors. Demeuré amoureux et jaloux, rivé sur son grabat, qui peut dire si, chez cet homme de génie, le supplice de l'âme n'a pas été plus terrible encore que celui du corps?
Une présence qui lui causa vraiment de la joie fut celle de la princesse de Bclgiojoso, revenant d'Orient. Elle avait été jusqu'à Jérusalem visiter les lieux saints. Or, c'était un de ces pays que le malade parcourail souvent en imagination depuis que la Bible était devenue une lecture favorite, Durant les dernières années de sa vie. ce livre fut pour lui une puissante distraction; s'il ne pouvait goûter, tout comme Voltaire, le chapitre d'Ezéchicl, en d'autres parties il rencontrait une poésie dont la splendeur le ravissait , le transportait. A entendre l'intérêt chaleureux avec lequel Heine se renseignait sur ce voyage en terre sainte, la princesse se méprit et ciut saisir une lueur religieuse chez le malade. Elle parla de l'abbé Caron, très en vogue à cette époque, comme d'un homme intéressant et de grand mérité. Elle proposa de l'amener; en accédant à la demande, je crains fort que la curiosité d'une double étude fût l'unique moMIo d'Henri Heine.
Après deux ou trois visites de l'abbé, il me dit :
« La princesse m'avait amené l'abbé Caron, vous le saviez? (prenant un air de componction) il avait éveillé quelques velléités religieuses... (puis en riant); maisdé-i cidément je reviens aux cataplasmes. Le soulagement est plus immédiat ! » j
Pour se bien rendre compte de l'organisation du poète,il faut se souvenir qu'il était ;\ la fois accessible à toute poésie religieuse, quel qu'en fût le prophète, Confudus ou Mahomet, Moïse ou Luther, et absolument réfractai le à l'esprit de dévotion; la foi, les pratiques, le cleiyo étaient pour lui une source intarissable de plaisanteries
et de sarcasmes, dont la mort même, alors qu'il en sentait le souffle glacé, ne pouvait arrêter le cours. Durant le dernier été qu'il passa dans ce monde, je bravai un jour une chaleur caniculaire pour l'aller voir; comme j'entrais :
« Oh! n)on amie, s'écria-t-il, je viens d'avoir une belle peur ! Imaginez un peu; on avait ouvert ma fenêtre, et, par ce soleil brûlant, au lieu de songer aux tilleuls en fleurs, comme l'eût fait tout hunime raisonnable, voilà qu'il sort de ma mémoire successivement toutes les cathédrales que j'ai visitées en Italie pendant mes voyages. « Au secours! m'écriai-je, la paralysie gagne le cerveau ! — Ce n'est rien, monsieur, rien que la chaleur, me répond mon flegmatique secrétaire. Le thermomètre marque à l'ombre trente-six degrés Réaumur. » Cette indication m'est devenue un trait de lumière. Je me souvins du passage des Reisebilder, où j'ai noté la religion catholique, comme bonne religion d'été, attendu la fraîcheur des églises. — Vous saisissez, mon amie, la liaison d'idées provoquées par la sensation. »
Ce cri d'effroi, qu'il accommodait d'une façon bouffonne, était toutefois l'expression de sa constante terreur. Aussi, avide de détails qui pussent lui servir de points de comparaison, il aimait à s'enquérir des gens atteints du même mal que lui. Augustin Thierry ^e préoccupait particulièrement; si je venais de voir ce dernier, les questions se pressaient : « Dormait-il, mangeait-il, comment travaillait-il?» Insistant avec émotion sur l'état du cerveau : « Est-ce que vraiment l'illustre historien conservait toute son activité, toute sa puissance intellectuelle? » M'entendant l'affirmer, il poussait un long soupir de soulagement.
« Vous savez, ma chère amie, ajoutait-il, que notre ma/ a la même origine? ;> Puis sur un ton de persiflage :
314 SOUVENIRS DE M"' G. JAUBERÏ.
« C'est excès de travail, disent les bonnes gens; excès est le mot juste. Est-il bien appliqué? «
Il estimait très baut les ouvrages d'Augustin Thierry. C'est sous l'impression d'une lecture de la Conquête des Normands que lui, Heine, écrivit les vers intitulés : Le Champ de bataille d'Hastings, placés à la date de 1854, dans le livre de Lazare. Cependant cette pièce est beaucoup plus ancienne. Je crois que l'édition de Michel Lévy publiée en ISoo. sous la direction de l'auteur, renferme de volontaires transpositions de dates. Je partage à ce sujet l'opinion de Gérard de Nerval, qui disait de Y Intermezzo ^ daté de 1821 et 182-2: « A moins qu'on ne me montre une édition allemande d'ancienne date, je tiens le poème pour l'expansion beaucoup plus tardive de son cœur et sa passion. Une fois marié, Henri Heine regretta et voulut dérouter. »
En eflet, quels que soient la précocité et le don d'intuition dont nous supposions un poète doué, ce que l'expérience ajoute à son talent, il ne saurait le créer. Ce n'est qu'à ses dépens qu'il acquiert certaine science. Le plus habile naturaliste n'aurait ni inventé, ni deviné la vertu délétère du manceniller. Pour la constater, il faut du moins s'en être approché.
J'ai vu éclore par fragments les délicieuses pages du Romancero. L'auteur, sous forme de rêve, se complaisait à me décrire ses elfes, ses nixes et ses g«iômes, qui cachaient leurs petites pattes de canard sous leurs longs manteaux rouges.
« Pour ne pas les chagriner, je faisais semblant de ne les pas apercevoir. »
Et disant cela, Heine se livrait aux plus drôles de mines, agitant ses mains pâles, satinées et fluettes, seule partie de son être qui fût demeurée libre. Je n'ai jamais pu démêler s'il appelait rêve une sorte d'excitation, compagne fréquente de l'insomnie, ou si c'était réelle-
ment en dormant qu'il enfantait une partie de ces merveilles qu'il se plaisait à conter et qui souvent sont devenues les plus charmantes pages de ses livres. D'autres fois ses imaginations étaient burlesques. Je le trouvai un matin m'attendant avec une impatience fébrile, parce qu'il voulait me conter, sous le vif de^^l'impression, le steeple - chase délirant auquel il avait assisté en songe.
« Imaginez, dit-il, que je viens de voir, de mes yeux voir, des courses auxquelles tout Paris prenait part; et les coureurs n'étaient autres que MM. Thiers, Guizot et Cousin, montés chacun sur une autruche. Au lieu de mettre des costumes de jockeys, comme le bon goût l'exigeait, ajoutait gravement Heine, M. Thiers portait un uniforme de général; M. Guizot, coiffé d'une tiare, une crosse à la main en guise de cravache, avait son habit boutonné selon sa coutume, et M. Cousin s'était déguisé en philosophe allemand. Mais, dans le rêve, tout de suite, sans hésiter, je l'ai reconnu ! » Ici le conteur, faisant une puissante grimace, s'arrêtait, — puis riant à gorge déployée: « Voyez-vous, ma petite fée, si cette course-là avait lieu, je sortirais de mon lit pour voir courir sur leurs autruches ces trois écuyers ! »
— 31on cher Heine, répondis-je, vos antipathies sont inaltérables, même en rêve; je retrouve vivace celle que vous a inspirée M. Cousin.
— Mais convenez, petite fée, que le demi-philosophe
chevauchant sur une autruche (Ici il fut pris d'un
retour de gaieté.) Oui, je n'oublie pas, continua-t-il : ainsi j'ai présente comme d'hier la figure de l'illustre professeur, lorsqu'un soir, chez la princesse de Bclgiojoso, au moment où le dîner fut annoncé, il se précipita par enjambées au travers fauteuils et convives, pour offrir galamment la main à la maîtresse de la maison.
« Oh! la comique expression que prit son air grazioso,
316 SOUVKMRS DE M-^' C JAUBERT.
lorsque la princesse, d'un sourire enchanteur encadré de fossettes, le refusa net, — avec ces paroles prononcées d'une voix harmonicale : «Pardon, monsieur Cousin, vous ne voudriez pas me brouiller avec la Russie, » — et d'une soudaine ondulation, elle se tourna vers l'ambassadeur, Pozzo di Borgo, dont elle prit le bras. Oh! la rude leçon de savoir-vivre ! y avoir assisté est un des meilleurs souvenirs de ma jeunesse. »
Après l'avoir laissé donner cours à sa malice, il faisait bon diriger sa mémoire sur les pays qu'il avait parcourus en imagination la nuit, tandis que ce corps indolore ne pouvait se mouvoir; il fallait entendre alors les charmantes descriptions qu'il en donnait.
Cependant, sans lasser sa patience ni son courage, les maux s'aggravaient. Heine jugeait son état avec autant de précision que de fermeté ; il avait demandé à mon mari de vouloir bien accepter la charge d'exécuteur testamentaire et de lui indiquer, pour dicter son testament, un notaire auquel il put se confier. — Cette pièce a été publiée, avec mon autorisation, dans un volume posthume édité par Michel Lévy : Allemands et Français.
La conversation ayant, à cette époque, été amenée sur ces graves matières, le malade exprima de nouveau avec insistance la volonté d'être enterré silencieusement, et, comme il avait vécu, sans cérémonie.
«• Mes œuvres doivent parler, et voilà tout ! et encore vous savez, ma bonne amie, que le laurier littéraire n'est point ce qui me touche. Non, je suis un hardi guerrier, qui a mis sa force et ses talents au service de la grande famille de l'humanité. — Posez, si vous voulez, en sautoir sur la tombe une fronde et un arc.
— Avec de bonnes flèches? » murmurai-je.
11 sourit.
Je ne vous demande décidément, continua-t-il, que li y porter un brin de réséda; vous souvenez-vous, mon
;imie, que c'est la fleur que m'avait donnée la petite V^éronique?...
— Et je me souviens aussi, répliquai-je, que, de cette passion enfantine, je n'ai connu que le commencement.
— Il est temps a'ors de vous faire l'aveu que toute l'histoire est contenue dans ce prélude. En gravissant la montagne, l'enfant jouait avec la fleur qu'elle tenait à la main : c'était un brin de réséda. Tout à coup elle le porta à ses lèvres, puis me le donna. L'année suivante, j'accourus aux vacances. La petite Véronique était morte! Depuis ce temps, son souvenir est venu se placer au travers de toutes les fluctuations de mon pauvre cœur. Pourquoi? Comment? N'est-ce pas bizarre, mystérieux? Parfois, songeant à cet épisode, la sensation devient douloureuse, comme le souvenir d'un grand malheur, »
Le silence se fit entre nous. Les souvenirs, le présent, tout parlait de mort. Je désirais changer l'allure de la conversation ; j'y réussis mal. Je promenais mes regards distraits autour du malade, et, remarquant pour la première fois une sorte d'appareil en corde, de la forme d'un étrier, cloué au mur en tête de sa couche, je lui demandai ce que signifiait cette nouveauté.
« Oh! ça, c'est une invention gymnastique, soi-disant pour exercer mon bras droit. 3Iais, entre nous, je crois plutôt une invite à la pendaison : attention délicate do mon docteur. — Il y a pourtant des imbéciles, continua Heine, qui admirent le courage que j'ai de prolonger ma vie. Or, ont-ils jamais songé à la façon dont je m'y prendrais pour me donner la mort? je ne puis ni me pendre, ni m'empoisonner, encore moins me brûler la cervelle, ou me jeter par la fenêtre; me faut-il donc mourir de faim? Fi! — un genre de mort contraire à tous mes principes. — Sérieusement, nous admettrons qu'on veut au moins choisir la forme de son suicide, ou ne point s'en mêler. »
318 SOUVENIRS DE M"» G. JAUBERÏ.
Jamais Henri Heine n'a songé à hâter sa fin, à se séparer volontairement de sa femme. N'avait-elle pas besoin de lui? iS"était-il pas son protecteur? Ce rôle le flattait particulièrement; tandis que M"'" Heine s'occupait de ses fleurs ou de son perroquet, c'était lui qui, dans son état (le riion'bondage, ordonnait, réglait et soldait toutes les dépenses. Après avoir, étant garçon, fait quelques dettes ([u'avait payées son oncle Heine, le riche banquier de Hambourg, il était devenu, depuis son mariage, très scrupuleux pour balancer recettes et dépenses. On ne pouvait 1l' voir tirer de dessous son traversin un petit sac d'écus, qu'il déliait en tâtonnant, pour en sortir la somme que la servante réclamait, sans que la mémoire ne fiit traversée par le souvenir de ses ancêtres. 3Iais ce qui lui appartenait en propre, c'était une humeur généreuse, qui le rendait ingénieux à choisir les dons qu'il envoyait à ses amis aux époques autorisées, telles que fêtes et jour de l'an. Parmi ces souvenirs, devenus reliques d'amitié, je remarque un profil en bronze, œuvre du sculpteur David, d'une ressemblance parfaite. Pour me l'oll'rir, il le fil encadrer dans une guirlande de roses ciselées. Rien ne pouvait rappeler plus vivement la couronne d'épines dévolue au génie brillant dont on regarde l'image. Celte terrible antithèse provoque la mélancolie; cependant les yeux y retournent et on devient pensif.
Nous avons parlé déjà du sentiment protecteur dont il entourait sa femme et dans lequel se complaisait le rnoribonda(je dlleine. Mais il faut dire aussi qu'il était fier de subir l'influence magnétique de sa Juliette, influence si grande, assurait- il, que le son de cette voix, le contact de cette main, plusieurs fois, l'avait rattaché à la vie. H faut citer à l'appui de ce pouvoir fluidique l'anecdole du perroquet, qui se place précisément dans les derniers temps de l'existence d'Henri Heine.
Pris au milieu de la nuit dune de ces crises meurtrières,
que cette fois on pouvait à bon droit croire la dernièrp. sa femme accourut près de lui pleine d'effroi ; elle saisit sa main, la pressant, la réchauflant, la caressant. Elle pleurait à chaudes larmes, et, d'une voix entrecoupée, au travers des sanglots, il l'entendit répéter : « Non, Henri, non, tu ne feras pas cela, tu ne mourras pas! tu auras pitié! j'ai déjà perdu mon perroquet ce matin; si tu mourais, je serais trop malheureuse! »
a C'était un ordre, ajoutait-il, j'ai obéi, j'ai continué de vivre; vous comprenez, mon amie, quand on me donne de bonnes raisons »
Le malade s'amusa prodigieusement à me conter cette histoire ; il la répétait complaisamment, en imitant l'intonation émue de M""^ Heine, et en soulignant le mot perroquet; il était à la fois dans la nature humoristique du poète d'être vivement touché de la douleur qu'il provoquait, et très amusé de la forme comique que le désespoir empruntait.
Cependant, dès le commencement de cette année 1855, tout présageait une fin prochaine.
Les attaques de crampe se rapprochaient, et l'effet puissant de la morphine s'épuisait.
Ce fut environ quinze jours avant la mort d'Henri Heine que, me présentant chez lui de bonne heure, ne rencontrant personne dans la première pièce, et la porte de sa chambre étant ouverte, j'y pénétrai sans bruit. On faisait son ht, pendant qu'il était déposé sur une espèce de fauteuil-chaise longue, qui avait exigé des mois entiers d'essais successifs avant qu'on fût parvenu à le satisfaire. Je demeurai là, debout, immobile, devinant qu'il eût été affligé de me donner le spectacle de sa destruction.
Une des servantes occupées autour de lui l'enleva sur les bras pour le remettre du fauteuil sur les matelas à terre, enroulé de flanelle. Son corps, réduit par l'atrophie, paraissait être celui d'un enfant de dix ans; ses
pieds pendaient inertes, ballottants, tordus, de façon que les talons se trouvaient placés devant, là où devait être le cou-de-pied.
Quel spectacle, quelle révélation! quel caractère tragique et poignant prend à ce souvenir la magnifique poésie du livre de Lazare!
« La femme noire m'embrassa, dit-il, et je fus paralysé.
" Elle me baisa les yeux et je devins aveugle!
« Elle suça, de ses lèvre sauvages, elle suça la moelle de mes reins ! »
I^a strophe qui succède, ajoute :
« Mon corps maintenant est un cadavre où l'esprit est emprisonné. »
Une dernière fois, quatre jours avant sa mort, je revis Henri Heine; il causa avec sa liberté d'esprit accoutumée, seulement le ton était grave.
« C'est une chose bien sérieuse que de mourir, écrit La Bruyère, ce n'est point alors le badinage qui sied bien, mais la constance. »
Cette dernière vertu ne fit pas défaut un seul instant au courageux martyr. Lorsque, me séparant de lui, je mis, selon ma coutume, ma main dans la sienne, en manière d'adieu, il la garda quelque temps, puis murmura : a Ne tardez pas, mon amie, ce sera prudent. »
Jusqu'au dernier soupir, sa merveilleuse intelligence ne subit aucune altération. A se sentir à la fois mort et vivant, sans doute le philosophe s'observait, et le poète se cherchait; cette conviction, exprimée une fois déjà par Henri Heine, a dû être sa pensée suprême :
1 11 V a un coin de divin dans l'homme. »