‹ SouvenirsChapitre 4 sur 56 · LE MARQUIS · texte numérisé non relu

LE MARQUIS

Ah! madame Abraham, cela vous plaît à dire... Irenle-netif ans! avec un esprit si mûr, si consommé, si sage, cette élévation de sentiments, ce goût noble, ce visage prudent? Vous ma trompez assurément, vous avez trop de mérite, trop d'acquis, pour n'avoir que trente-neuf ans. Oh! ma foi! vous pouvez vous donner Iwrdiment la cinquantaine, et sans crainte d'être démentie.

MADAME ABRAHAM (Ù pa?*/).

On s'en fâcherait d'un autre; mais il donne à fout ce qu'il dit une tournure si polie...

Lorsque la bourgeoise veuf parler des avantages considérables qu'elle fait à sa fille, le marquis la renvoie, du liaut de ses talons rouges, à son intendant Pot-de-Vin. « Vous vous arrangerez avec lui, dit-il dédaigneusement. »

MADAME ABRAHAM

Et voilà, en avance, une bourse de mille louis pour faire les faux frais des noces.

LE MARQUIS {prenant la bourse gracieusement).

Eh bien ! madame, donnez donc... Étes-vous contente ? En vérité, vous faites de moi tout ce que vous voulez; je me donne au diable, il faut que j'aie bien de la complaisance.

Rien ne peut rendre le comique de cette scène, jouée par Berryer. Quel prodigieux acteur il devenait, et comme il savait prendre aussitôt la rondeur mêlée d'orgueil financier de l'oncle Mathieu, dont la résistance au mariage fléchit, lorsque le marquis l'aborde en l'embrassant et se déclarant son neveu.

Après avoir tous écouté la pièce avec un intérêt passionné, le prince s'écria :

« Cher monsieur Berryer! je vous dois une véritable conquête; grâce à vous, j'aurai connu le monde de 1728. Mais c'est bien vivant que j'ai connu, toujours grâce à vous, le marquis de Moncade, avec sa distinction naturelle et les ridicules de son époque. Quant aux dames Abraham, il y en a aujourd'hui encore. Plus d'une fois, j'ai été assailli par leurs compliments pesants et leurs singulières invitations, tandis qu'aujourd'hui les travers aristocratiques n'ont plus l'audace de ceux de l'autre siècle.

— 11 semble, répliqua Berryer, qu'ils soient échus en partage à nos riches parvenus. La vanité d'argent de ceux-ci équivaut à celle des marquis sous l'ancien régime.

— Mais, demanda Belgiojoso, se peut-il admettre, comme le prétendent des mélancoliques de vieille roche, que cette ancienne forme de la société puisse revenir?

— Non, prince. Tout est changé en France. A l'époque de mes élections, en parcourant le Midi, j'ai pu constater combien dans ce pays, demeuré royaliste, était effacée toute trace de la hiérarchie aristocratique. Voilà ce qu'il faudra qu'Henri V comprenne, s'il revient sur le trôiie;

autrement ce ne sera qu'un passage. Puisque tout est changé en France, il faudra bien aussi que le mode de gouvernement change.

— Vous auriez alors un beau rôle, dit Belgiojoso pensif et tirant sa moustache. Mettre les rois à la raison n'est pas chose facile ! Et pourtant vous possédez hi sagesse de l'esprit et la puissance de la parole.

— Ah! mon cher ami, si, comme souvent je l'ai rêvé j'étais entré dans les ordres, si la chaire eût été ma tri bune, j'aurais pu avoir une influence persistante, durable dans ses efiets. Sous la forme religieuse, réloquence peut fanatiser les masses; ainsi peuvent s'accomplir des choses considérables. Voyez les croisades ! Mais en politique, sous un régime parlementaire, les plus grands succès ont rarement un lendemain. J'ai tenté parfois de faire entendre aux hommes le langage de la raison, de leur faire comprendre ce que les partis gagneraient à l'esprit de conciliation; mais hast! toute tentative de ce genre se heurte contre le tempérament de nos Chambres, comparable à celui des Zélandais, qui font la guerre uniquement en vue du plaisir de la bataille. L'art consiste donc, mon cher prince, à ne pas tenter l'impossible, à mesurer ses forces. Voyez un peu, fit Berrycr riant, comme mon éloquence échouerait, si je tentais d'obtenir l'abolition du cigare, ce dangereux passe-teaij)S que vous pratiquez journellement !

— Si comme vous, cher monsieur Berrycr, je savais défendre une cause, j'entreprendrais de défendre celle de mon ami le cigare, mais je n'engagerais pas la lutte contre vous. Je serais vite écrasé par l'art que vous possédez de doubler en quelque sorte les idées par des faits. Je vous trouve en matière politique beaucoup trop modeste lorsque vousamoindrissezvotre puissance d'action. Si vos convictions ne peuvent obtenir un succès immédiat, comballant Tespril révolutiomiaire qui règue, l'eilet

n'en saurait être perdu. 11 se fera sentir dans un temps plus éloigné; c'est une semence que certain souffle fera germer,

— J'admire, prince, votre bonne grâce; vous me donnez pour l'avenir les espérances qui, sans doute, soutiennent votre foi radicale durant l'épreuve de l'exil.

— Oh! vous savez, en politique, nous appliquons les mêmes expressions dans les deux pays à des choses très diverses. Notre point de départ, à nous autres Italiens, c'est la haine de l'étranger, qui nous a si cruellement opprimés, et, pour devenir forts, nous travaillons à l'unité. Je suis pourvu d'une bonne voix pour chanter: Vi'va la libertàfMàh il me manque, pour entraîner mes compatriotes, cette merveilleuse éloquence qui fait votre gloire.

— De ce ton sincère, voilà une louange bien aimable, reprit Berryer; mais à reconnaître combien les succès de la parole sont éphémères, l'amour-propre s'humilie. Après nous, que reste-t-il? La mémoire de quelques survivants prolongera d'un jour peut-être notre renommée. Mais le souvenir ne s'en peut transmettre, il s'évanouit comme le son ! »

Insistant^ le prince répliqua :

« Cependant, si une fée vous offrait l'échange de ce don d'éloquence en toute autre faculté humaine, hésiteriez-vous?

— Non, non! s'écria Berryer, se levant impétueusement, ce serait de l'ingratitude envers le ciel. Je dois à cette organisation d'orateur des jouissances d'une intenèité incomparable. Lorsque la passion m'entraîne et lait couler à plein bord le torrent des paroles, je ressens physiquement des transports aussi vifs que si je pressais une femme adorée dans mes bras. Et pour l'intelligence ! quelle fête de s'écouter avec surprise, de partager Tétonnement des autres, de jouir de la sensation qu'on impose ! »

Sa belle figure s'était animée; sa valeur se révélait : tout homme envieux en pouvait être jaloux.

Le lendemain de cette soirée, la comtesse de T..., Belgiojoso, Géraldy et moi, par un déjeuner rapide, nous préludions au départ. En robe de chambre, M™<= Berr\ei vint nous surprendre d'une façon gracieuse, pour nous répéter une fois encore : Abientôt! De son côté, le châtelain ne tenait pas en place. Il allait à la voiture placer un, deux, trois coussins, prétendant par ces soins rendre moins rude notre route en calèche* ouverte. Sous cette activité il dissimulait le chagrin réel que lui causaient les départs.

Nous étions pressés, bruyants, et les maladresses provoquaient nos rires.

« 0 jeunesse, que je vous envie! s'écria Berryer, le cœur gros.

— Quoi! un méchant sentiment, dit la comtesse. — Monsieur! si vous lisiez dans mon cœur, vous le trouveriez pénétré du tendre chagrin de vous quitter. N'est-ce donc rien?»

La main qu'elle tendait fut pressée, baiàée, puis le signal du départ donné.

Nous n'avions pas encore atteint la grille, que nous aperçûmes, en haut d'une des tourelles, Rikomski, avec un bonnet de coton enfoncé sur les yeux, en signe de douleur, et agitant, en façon de drapeau, un grand mouchoir à carreaux, auquel il avait su donner un aspect éploré. Par un geste amical nous répondîmes à sa manifestation.

En nous éloignant d'Augerville, notre dernière soirée au château devint un thème tout trouvé à nos regrets les chants, la lecture de la comédie, puis enfin cet élan inattendu sur l'éloquence, et nous rendions grâces au prince de l'avoir provoqué ; tous ces souvenirs étaient

repris tour à tour. Chacun cherchait à caractériser par quelque remarque particulière le charme que la présence du maître de ce lieu exerçait sur ses hôtes.

« C'est la séduction d'un esprit compréhensif jusqu'à la divination, disait l'un. — Et nullement, reprenait un autre, ce genre d'esprit qui se tient à l'affût, tire sa llèche etrentre dans lesilence. — Remarquez, ajoutaM^'^de T..., comme il se plaît à faire comprendre, sentir, partager ses impressions?

— C'est un grand artiste! » s'écria avec emphase Géraldy.

De sa part, l'expression pouvait avoir une application restreinte. En la généralisant, elle devenait profondément caractéristique, s'appliquant avec justesse à toute l'existence de l'orateur.

Artiste, il l'était naturellement, sans effort, comme certaines beautés féminines, dont toutes les attitudes semblent 4ine révélation de l'art.

Chez Berryer, les goiils et les sentiments, la vie privée et la carrière politique, furent soumis aux lois artistiques, en ce qu'elles ont de plus saisissable : la mesure et l'à-propos.

L'atelier de peinture de M. Sanders. — M"» de Portai. — M"» de Rutières et son amie M"« Doucet. — La comtesse Kalergis. — Le magnétiseur Marcisset. — Une séance de somnambulisme. — Alfred de Musset. — Le nom de Rachel deviné. — Berryer et M""= Esther Manby.

— Le docteur Teste. — Une prière espagnole. — Le major Frazer. — Un mariage annulé. — Le capitaine de Montclar. — Le trousseau et le nez de M"« de Mareuil. — La princesse de Liciatenstein. — Une séduction. — Mariage de M"' de Portai. — Le comte de Rosheim. — Sur une morte, d'Alfred de Musset. — Une soirée intime. — Les peintres mélomanes. — Le prince de Belgiojoso. — La comtesse d'Alton-Shée.

— Billet d'Alfred de Musset. — La comtesse de Vergennes. — Un souper sérieux. — Une chute de -cheval. — Le boléro d'Alfred de Musset. — Opinion de Berryer et de Chateaubriand sur la gloire. — Les moines de l'Abbaye-aux-Bois. — Le baron Charles de Rosheim. — Un bal costumé chez la princesse Lichtenstein. — La belle inconnue.

— Paul de Molènes. — Un méchant sorcier. — Lettres de M"« d.' Rutières. — Un père et son fils rivaux d'amour. — Révélations. — L'approche d'un cataclysme. — Un morceau de musique du présidei t Troplong. — La fusillade de février. — Un duel impromptu. — Avènement de la République. — Les élections. — Les élections de Berryer.

— Les journées de Juin. — Mort tragique de M"' de Rutières. — Une

lettre venue trop tard.

Je donnai mon consentement! Il s'agissait de poser en modèle complaisant et patient, une fois la miniature commencée, de ne point couper court, dans un accès d'impatience, un travail consciencieux de ma charmante amie Emilie M... Elle possédait un habile pinceau et un don de ressemblance vraiment remarquable.

Il faut l'avouer, ce n'étaient cependant pas ces qualités qui influèrent le plus sur ma décision. La curiosité sur

cette vie d'atelier, voir par mes yeux les élèves dont m'entretenait Emilie, voilà ce qui l'emporta sur une sorte de répugnance naturelle que j'éprouvais à me laisser pourtraire. En outre, je devais me rencontrer là avec une femme de mes amies, la comtesse' Kalergis. qui posait en ce moment.

Lorsque je fis mon entrée dans l'atelier, après l'ascension des cinq étages, Emilie poussa une joyeuse exclamation, et de tous les pupitres les nez se dressèrent en l'air. Seule M"^ de Portai ne tourna pas la tête. Parfait exemplaire d'élégance parisienne, une des plus habiles parmi les élèves de M. Sanders, elle tenait le premier rang à l'atelier. Elle régnait sur ce petit monde, où se heurtaient déjà les amours-propres et les passions. Se déclarait-elle fatiguée, on savait à l'avance que c'était à la suite d'un bal d'ambassade ou d'un concert à la cour. L'entrée d'Alix de Portai, annoncée par le froufrou de ses jupes et les parfums qu'exhalait sa personne, faisait toujours sensation dans la modeste-salle d'étude; les pinceaux demeuraient immobiles, on écoutait avidement les détails qu'elle daignait communiquer sur cette société élégante qu'elle avait le privilège tant envié de fréquenter.

Dès la première séance, je pus constater que M"* do Portai était la reine de cet essaim d'élèves, pour la plupart jeunes et jolies, qui, dès le matin, envahissaient l'atelier de peinture, où jusqu'au soir elles bourdonnaient.

[Ine seule abeille, paraît-il, échappait à celte autorité, c'était Dalila de Rulières, intéressante créole dont sans cesse m'entretenait ma jeune amie peintre; à ma première séance, elle était absente; mais on parlait d'elle, et j'écoutais.

Parmi les élèves, une grosse fille rougeaude, nommée Eulalie, manifestait une hostilité animée contre la créole. On retrouvait là celte guerre de races, qui sous toutes

les formes, existe entre les natures distinguées et les natures vulgaires. M"'' de Portai, l'écoutant, haussait les épaules. Ce geste m'enhardit le lendemain à interroger celle-ci au sujet de sa compagne absente.

« A vrai dire, madame, répondit Alix, je crois que M"® de Rutières a été charmante, aimée... abandonnée ! cela se devine, se sent, se voit.

— Bravo! s'écria la grosse Eulalie, nous donnons des brevets de beauté à toutes les femmes pâles et décharnées! »

jjiie (}g Portai lui décocha un regard plein de mépris.

« Voyons, dit Emilie, sans avoir recours aux suppositions, M"^ Doucet ne pourrait-elle éclairer noire jugement? »

Dans nos causeries avec ma jeune artiste, j'avais appris à connaître Marianne Doucet comme l'amie dévouée de la belle créole ; j'appuyai la demande d'Emilie.

« Qui ne serait ému, nous fut-il répondu, par la réalité seule qui sans cesse est sous nos yeux? une orpheline luttant courageusement par le travail contre la souffrance et la pauvreté? — Douée de toutes façons, ajouta Marianne, une sorte de fatalité semble l'atteindre dans ces dons mêmes. »

Chacun tendait l'oreille, espérant une plus ample information, lorsque Eulalie rompit le silence:

« De plus fort en plus fort ! s'écria-t-elle d'une voix vraiment formidable. Hier, cette beauté clair de lune était, à n'en pas douter, l'héroïne d'un roman moderne ; aujourd'hui on en fait un personnage de tragédie antique ! Pour ma part, mesdemoiselles, je déclare ne pas vouloir me prêter à ce fatalisme, qui toujours ici fait prendre la meilleure place à cette prédestinée. L'atelier, le maître y compris, semble n'appartenir qu'à elle. Il faut corriger mademoiselle la première! Gomme je paye régulièrement

mes leçons, je ne demande de grâce à personne, et je prétends maintenir l'égalité entre nous deux. »

Comme elle achevait sa phrase, M"^ de Rutières ouvrait la porte; elle répéta :

« L'égalité entre nous deux? Ah! ma belle, si cette égalité doit se constater par la force du poignet, je deniande à ne {.as lutter contre vous. »

Tout le monde se prit à rire de l'à-propos, hors la robuste Eulalie, dont le visage s'enipourpra de colère. •

Sans se presser, Dalila ôta son chapeau et son long châle. Sa taille s'élevait au-dessus de la moyenne, et sous l'ampleur d'une blouse sombre la délicatesse de sa complexion se trahissait. L'étroit poignet des manches laissait à découvert des mains pâles et fiuetles, qui maniaient le pinceau avec dextérité. Sa démarche nonchalante était pleine de grâce, et le désordre de ses cheveux noirs ondes indiquait l'absence de coquetterie, et non l'absence de soins. Très rapproché de l'œil, le sourcil était tracé, par une ligne droite et fine. Les prunelles, dun bleu noir, miroitaient comme l'ardoise au soleil, ce qui contribuait à la singularité de ce regard, tour à tour froid ou ardent, scrutateur ou passionné. A ce visage régulier, un nez droit, fin et un peu court, donnait une nuance de fantaisie. On ne voyait pas rire aux éclats W^'' de Rutières, mais qu'elle était charmante lorsqu'un sourire entrouvrait ses lèvres pâles! Alors de petites dents perlées, ainsi qu'une légère fossette à la joue, rendaient à son visage son caractère de jeunesse.

Après avoir aligné ses pinceaux, elle vint examiner le travail de M""-' Doucet.

« Quelle richessede tons ! dit-elle à mi-voix en regardant atienlivement 31"'^ Kalergis qui posait. Lu pareil modèle est une de ces bonnes fortunes d'artiste qui ne saurait m'arriver. — Voilà les cheveux d'or chers à l'école vénitienne ; et les yeux ! voyez, ma chère, ils ne sont ni bleus

ni noirs, ni gris ni verts : les prunelles semblent deux violettes de Parme. Quant au teint, s'il vous embarrasse, écrasez quelques roses sur votre palette, et trouvez Tart d'en faire usage. »

En signe d'approbation, caressant les cheveux de son amie, disposés en bandeaux Jisses que le souffle de la mode n'avait jamais soulevés, Dalila, du regard, parcourut l'atelier, pour décider où elle installerait son pupitre. Avisant une fillette dont .l'innocent visage rappelait le type des têtes de Greuze :

« Petite, lui dit-elle, donnez-moi votre place près de la fenêtre ; quand on possède des yeux de quinze ans, on y voit trop au premier rang. »

Celle-ci se recula complaisamment. Eulalie partit alors d'un gros éclat de rire.

a Vous êtes bien gaie ce matin, mademoiselle; est-ce que vous allez vous marier? demanda Dalila.

— Il y aurait des choses plus étonnantes, reprit la rieuse d'un ton piqué.

— Aussi je m'y attends. Oui, mes chères demoiselles, toutes ici vous vous marierez, excepté moi. Je dois vivre et mourir seule ! »

Elle raillait en commençant cette phrase, qui se termina d'un ton mélancolique. Au travers de la petite guerre que soutenait M"^ de Rutières contre ses compagnes, elle s'aperçut que la comtesse aux cheveux d'or s'était faite son alliée. En effet, amoureuse de la nouveauté, captivée par ce je ne sais quoi qui donnait un caractère d'intérêt aux moindres choses venant de cette étrange fille, la comtesse n'en pouvait détacher ses regards, s'étonnant de la voir agir sous les yeux d'un nombreux auditoire avec la même simplicité que si elle eût été seule dans sa chambre. Ainsi, plusieurs fois par jour, elle venait réchauffer ses pieds au petit poêle en faïence qui décorait l'atelier. Quel singulier déballage

elle exécutait alors ! Otant de gros chaussons, d'où l'on voyait surgir de petites pantoufles, où se nichaient des bas épais, il ne restait place en dernier" lieu que pour un de ces pieds microscopiques dont les créoles ont le privilège. Une petite toux fréquente commentait ces précautions excessives, exigées par sa prudente amie Marianne

Vers cette époque, M. Sanders, le professeur, ayant commandé plusieurs copies à M"^ de Rutières, celle-ci prolongea son séjour à l'atelier au delà de l'heure accoutumée. Je m'arrangeai pour faire coïncider mes séances avec les siennes, et M™^Kalergis obtint de Marianne la même faveur, afin de demeurer ensemble les dernières. La conversation prit ainsi un tour familier, où les vingt ans de l'orpheline formaient un étrange contraste avec le détachement qu'elle paraissait mettre aux intérêts de ce monde.

Une fois, s'arrachant à une sorte de rêverie^ comme entraînée par un courant d'idées :

« J'ai été belle, dit-elle, qui le croirait? Et pourtant, je suis jeune encore !

— Entre toutes, vous êtes toujours la plus jolie ; de cœur on se sent entraînée vers vous, lui dis-je.

— Vous êtes aimable et bonne, répondit-elle ; mais croyez-moi, madame, pour être heureuse, endurcissez ce cœur.

— Soyez sans inquiétude sur l'avenir de madame, interrompit la comtesse, me signalant du geste ; voyez combien sa physionomie est heureuse! elle défie le chagrin.

— Oui, vous avez raison. Tandis que moi, continua M"* de Rutières, oserai-je l'avouer? j'ai la conviction d'une mort violente. Un jour, en passant devant une glace, avec les cheveux épars, je crus me voir enveloppée d'une sorte de linceul noir. ..Ornes amies! continua

Dalila avec émotion, sans cesse je retrouve celte luneste impression !

— Allons, allons, je le vois, vous croyez aux pressentiments et aux apparitions, j'en suis stire.

— Voilà qui me plaît fort, interrompit d'un ton enjoué la comtesse ; là-dessus nous nous entendrons, tandis que Marianne hausse les épaules en nous écoutant. J'adore toutes ces choses mystérieuses et incompréhensibles. L'autre jour j'ai été en partie de plaisir chez le fameux magnétiseur Marcillet. Il possède en ce moment un sujet merveilleux, et nous avons obtenu (nous étions nombreux) une séance des plus intéressantes. Ecoutez bien. J'avais une lettre dans ma poche. Cette fille, nommée Catherine, a redit tout haut ce qu'on m'avait écrit !

— Mot à mot? demanda M"^ Doucet, ouvrant de grands yeux.

— Non, mademoiselle, parce que lire la fatiguait. Elle a dit : « La lettre contient une déclaration d'aamour... »

— Mais, interrompit vivement la jeune artiste, c'était fort indiscret ce qu'elle révélait là !

— Pas le moins du monde, dis-je à mon tour en plaisantant; une déclaration est sans valeur tant qu'elle li'est point endossée.

— C'est juste, très juste, ma chère. Ts^e sommes-nous pas toutes exposées dans le monde à recevoir quotidiennement des déclarations de ce genre ? La somncTmbule a ajouté que j'avais beaucoup ri en la lisant. Puis elle a fait un portrait du jeune adorateur.

— Ressemblant ?

— Oui, mademoiselle Doucet. Aussi ressemblant et moins flatté que celui que vous faites d'après moi, sans pinceau, en quelques mots seulement. Le plaisant était que l'auteur de la lettre se trouvait présent et tremblant d'émotion : un tout jeune homme. Moi, je répétais '

84 SOUVENIRS DE M-"^ G. JAUBEKT.

« i\ommez-le, nommez-le! » Elle n'a jamais voulu. Oh 1 quand on vain, il faut s'armer de patience; ces créatures sont odieuses par leur mélange de réticences et de divinations, ï

Dalila écoutait avidement.

« Eh bien 1 fis-je à mon tour, on doit ces jours-ci m'amener le célèbre Marciilet, 11 faut que M"^ de Rutières déroge à ses habitudes de retraite, ainsi que son amie Marianne. Ce sera une séance de jour, avec peu de monde; quelques-uns de mes habitués seront seuls ;.dmis. Nous regarderons attentivement. Je demande à. M"* Doucet d'ouvrir alors de grands yeux, comme elle le lait à cette heure. Et vous, comtesse, un Ij/'s ne vous ennuiera pas ?

— Non, non, répliqua M""" Kalergis. Je suis devenue enthousiaste de l'incompréhensible. »

Démêlant une grande hésitation dans la volonté des deux amies, je m'éloignai sans insister. Huit jours plus tard, je leur expédiai ma double convocaiion, appuyant sur le caractère d'intimité de la réunion du lendemain. Viendraient-elles ? Oui !

Tout en souriant, Dalila m'avoua en entrant que l'incertitude s'était prolongée jusqu'au dernier moment. Elle écrivait excuse sur excuse. Marianne voulait venir, trouvant cette rencontre préférable à la vfeite projetée au domicile de Marciilet.

Je voyais pour la première fois les deux amies hors de l'atelier Sanders. A leur entrée, je les regardai curieusement. Marianne dessinait sa tournure raide et distinguée .dans une robe noire collante, éclairée par un col et des manchettes blar.ches, costume auquel aucune variation dans la température n'apportait de changement. Agée de trente ans environ, sans famille, vivant seule au Marais, imprégnée par l'éducation d'idées de règle et de routine, elle formait un parfait contraste avec Dalila. Celle-ci pos-

sédait une grâce créole pleine de désinvolture. Chaque attitude devenait une pose favorable à l'artiste. En entrant elle se débarrassa d'une mantille noire en dentelle, jetée sur sa tête. Un caraco en velours violet, garni de fourrures , marquait sa taille élancée, qui s'enveloppait ensuite dans les plis profonds d'une jupe noire.

« Quel bonheur! s'écria-t-elle, il n'y a personne. Je profite de ce moment pour vous prier de me permettre de demeurer dans un petit coin, sans aucune présentation.

— Il sera fait, ma belle, comme vous le désirez. Espérons] du moins, repris-je en riant, que notre magnétiseur sera de parole. On sonne! c'est lui peut-èire. Non, c'est Alfred de Musset : « Comment ! vous de si bonne heures? » m'écriai-je.

— Oui, madame, et je pensais trouver déjà le major Frazer à son poste. En nous séparant sur le boulevard, à deux heures du matin, nous nous sommes juré d'exercer ici une surveillance attentive pour déjouer les diableries du sieur 3Iarcillet. Nous ne le perdrons pas de vue !

— Vous êtes tous de même, fis-je, haussant les épaules, résolus à ne rien croire, tout en brûlant de voir. — Mais, silence! j'aperçois le major qui précède notre homme et son sujet. »

Quelques invités encore se succédèrent, puis enfin la jolie Esther de ***, et je fis fermer ma porte.

Cette dernière arrivée était une jeune femme qui, après trois ans de mariage, travaillait à recouvrer sa liberté sous la direction sage et habile de son défenseur, M. Berryer; l'homme qu'elle avait épousé était Anglais, cadet de grande famille, physique agréable et distingué ; il était joueur, et c'était là son moindre défaut. Du jeu, il avait fait une industrie, et la charmante petite créature, une fois à Londres, dut reconnaître à quel rôle attractif elle était destinée dans son salon.

Ici l'attention générale- se porta sur le magnétiseur,

dont le sujet fut promptemenl endormi. On lui posa un bandeau épais sur les yeux, lui présentant des cartes qui furent tout de suite nommées; l'heure indiquée sur diverses montres fut aussi constatée sans erreur. De ces menues bagatelles, nous passâmes au singulier talent de lecture de la demoiselle Catherine. Voici l'expérience à laquelle elle fut soumise.

En se recueillant, se cachant, chacun écrivait un non;, un mol sur un papier, plié ensuite soigneusement en quatre, et toujours mystérieusement placé sur la nuque du sujet. On attendait un peu. Après une sorte de travail d'attention, M"^ Catherine articulait le mot. Ayant réussi plusieurs fois de suite, l'admiration parut générale. Tout le monde s'agita, les mains se tendirent vers la somnambule. Les demandes se multipliaient. <( Suis- je magnétisable? » Ou bien : « Pourrai-je endormir par la volonté ? » A ce moment j'engageai les deux amies auxquelles je m'intéressais particulièrement à s'approcher du sujet. M"^ Doucet, la première, présenta courageusement sa main. Après un silence qui se prolongeait :

« Vous ne me dites rien? demanda Marianne étonnée.

— Votre vie est une page blanche, je n'ai rien à vous dire. »

Dalila se prit à rire, en prenant la place de son amie.

Aussitôt, le sujet parut agité, oppressé, et posant 1 1 main sur le côté, geste habituel càAI"*de Rulières :

'( Je souffre là, » fit-elle. •

Cela surprenait fort Marianne, qui dit précipitamment à son amie :

« Demandez à la somnambule ce qu'il faut faire.

— Vous distraire; vous vous rétablirez. » El disant cela, le calme revenait.

« Ainsi, demanda l'orpheline après un court silence, l'avenir n'est pas inquiétant ?«-»

L'agitation du sujet reparut. •''■

« Ne m'interrogez pas, fut-il répondu d'une voix émue. Méfiez-vous de lui... Si jeune, si belle! » Et quelques larmes mouillèrent ses yeux.

Marcillet s'avançait faisant de grands ronds de bras. Catherine s'apaisa ; et les deux amies s'éloignèrent, l'ainée grondant la plus jeune, qui n'aurait pas dû, prétendait-elle, poser ainsi la question.

A cette petite scène non surveillée, une heureuse diversion fut faite par M. de Musset, demandant à la demoiselle Catherine si elle pensait pouvoir lire un nom dans sapensée.Il promettait d'y porterforteinent son attention.

« Essayons, » répondit-elle.

Il lui remit un crayon et une grande feuille de papier blanc. Après quelques minutes d'absorption, elle traça une lettre, qui parut jetée au hasard sur la feuille. Puis une autre fut lancée de la même façon, puis une autre encore, et cela fut ainsi répété six fois. Alors une des personnes attentives à l'épreuve s'écria, réunissant les lettres :

« Charte ! ... il y a Charte !

— Non, dit Musset penclié sur la feuille et d"un ton sérieux, il y a bien Rachel, c'est le nom que je pensais! »

Pour le coup, un silence de surprise succéda à ce uccès, puis tout le monde se mit à parler à la fois, iusset, lui, recherchait le procédé de l'esprit dans cette ipération. Toujours endormie, cette fille expliqua que, rendant ce travail de divination, il lui semblait que des liuages s'interposaient, puis s'entr'ouvraient ; elle saiissait alors la lettre qu'elle traçait.-*

Dalila s'était rapprochée, écoutant curieusement l'explication.

a 11 est probable, dit -elle à Alfred de Musset, qu^cela ne se passe pas cbaque fois de la même manière.

— Vous avez raison, mademoiselle; par la diversité des fluides, il doit se produire des combinaisons variées à rinfmi. »

Entre ces deux causeurs, un dialogue animé se continua quelques instants. Puis, tout fringant, Alfred de Musset vint me trouver, et d'un ton légèrement railleur :

« Voici ce qui arrive, madame ; vous avez refusé de me présenter à cette belle personne. Elle est venue à moi d'elle-même ! Une attraction sympathique. »

La séance était terminée. Les deux amies s'échappaient et étaient remplacées par la comtesse Kalergis, arrivant en retard comme toujours.

« Qui viens-je de rencontrer? demanda-t-elle. Comment avez-vous réussi à apprivoiser la belle Dalila ? Et naturellement Marianne Ta suivie, comme un bon caniche. Savez-vous, chère amie, qu'en dépit de toutes mes avances, une fois mon portrait fini, ces deux jeunes filles semblent vouloir rompre net nos relations? Moi qui n'avais en vue que l'extension de la réputation de .Vi"^ Doucet, en soumettant l'éclat de ma blonde chevelure au coloris de son pinceau. C'est bizarre !

— Oui, vraiment, reprit Musset; je n'eusse pas agi ainsi. Voulez-vous, comtesse, mettre à l'épreuve mon coup de crayon et mes sentiments? Nous fondrons ensemble nos griefs, car la belle créole, sous prétexte d'incognito, n'a pas permis que je lui fusse présenté.

— Vraiment! Eh bien, elle abuse de sa position, comme disait cette grosse rougeaude à l'atolicr Sanders... {se townant vers moi], vous vous souvenez, chère, celle qui lui reprochait de fonder ses droits abusifs sur une santé languissante et des infortunes?

— Hélas! hélas ! repris-je avec vivacité, ces titres h l'intérêt ne sont que trop justifiés. A ce sujet, comtesse,

j'ai précisément deux mots à vous dire. Monsieur de Musset, éloignez-vous.

— Combien de temps me laissera-t-on en pénitence?

— Voyons, ne soyez pas taquin. La jolie M'"'^ Eslher de *** est dans le petit salon : occupez-vous d'elle, et laissez-nous couver une bonne œu^'ie. »

Ayant deviné, par quelques traits du caractère de M'"'= Kalergis, le besoin d'occupation que son activité réclamait tout à coup, il me vint en pensée de donner un emploi à cette activité au profit de M"'° de Rutières. En vain, le professeur Sanders aidait son élève, en lui commandant de nombreuses copies. Sans cesse, sa santé l'obligeait d'interrompre un travail dont l'assiduité lui était funeste. N'y aurait-il donc pas moyen de rendre celte existence plus douce? Je soumis le cas à la comtesse, m'informant si, par son crédit près de la princesse de Lichtenstein, elle ne pourrait obtenir une position soit de demoiselle d'honneur, soit de lectrice, que sais-je?... M"'"^ Kalergis réfléchit un instant.

« Pourquoi pas celle d'attachée comme peintre? Ne sait-elle pas l'allemand?

— Comme le français, réporxiis-je.

— Je vous ai aussi entendue dire qu'elle était de bonne famille?

— Eixcellente. Tous les quartiers voulus pour faire une chanoinesse.

— Eh bien ! ma belle, je vais m'atteler à cette grosse affaire. Deux cœurs féminins qui veulent le bien sont pleins de ressources. J'ignore si je réussirai...

— J'en suis sûre, moi ! m'écriai-je. Quelle satisfaction de lui annoncer cette nomination ! » Et je frappai joyeusement des mains. Ce qu'entendant, Alfred de Musset accourut, croyant que parce signal je levais la consigne.

Il nous conta plaisamment comment, par sa présence dans le petit salon, il avait coupé en deux une flirtation

anglaise entre ma jeune amie Esther de *** et le major Frazer :

« Ils m'ont paru assez comiques tous deux, sifflant leur anglais avec délices. Je ne connais rien de plus affecté que des Français parlant cette langue avec l'accent insulaire. Il faut pouvoir lire dans Shakespeare; mais le parler ! Penh !

— Eh bien, monsieur de Musset, reprit la comtesse, je voudrais vous voir tourner cette difficulté, en faisant la cour à une belle Anglaise.

— Madame, je me servirais de cette langue pantomime, riche et confuse, que l'on apprend à l'Opéra en étudiant le style des ballets, et je terminerais ma déclaration par un tour de valse à deux temps ! »

En ce moment, M. Berryer entrait, et, tout en nous saluant du regard, il cherchait ma petite amie Esther; il lui avait donné rendez-vous chez moi pour une nouvelle conférence, ayant consenti à se charger pour elle d'un procès très délicat et difficile à gagner.

Musset l'arrêta au passage.

« Quel regret, s'écria-t-il, que vous n'ayez pas assista à la séance que vient de nous donner le sieur Marcillet ! J'aurais été bien curieux de connaître l'impression qu'en eût reçue M. Berryer, continua-t-il, nous prenant h partie; cette fille n'a-t-clle pas été surprenante?

— Mon cher Alfred, répliqua Berryer, je fuis ces sortes d'études. Elles ne servent qu'à troubler la pensée. C'est une recherche malsaine. Je vous suis avec plaisir, avec abandon, dans la fantaisie poétique; mais ce fantastique dont on prétend faire article de foi, je l'évite. «

Mon ami, le docteur Teste, s'était glissé derrière M. Berryer. Je ne connus sa présence que par l'approbation qu'il donna à haute voix à l'opinion émise par le grand orateur au sujet de la science magnétique.

« Comment, vous docteur, qui avez fait des études si

intéressantes sur ces phénomènes bizarres, vous parlez ainsi ?

— Précisément, madame, il y a là un mélange de savoir et d'ignorance qui m'est antipathique... entre toutes autres mains que les miennes, » ajouta-t-il en riant.

Esprit observateur et curieux, enthousiaste et sceptique, le docteur Teste, par ses qualités contradictoires, offrait un ensemble piquant et attrayant. Ajoutons que personne ne conte mieux que lui, et ne possède une mémoire plus richement emmagasinée.

« Est-ce à cette volte-face magnétique qu'il faut attribuer l'arrivée tardive de M. le docteur?

— Non, madame; tout simplement à mon dévouement à mes malades. Je vous ai parlé, je crois, d'une vieille Espagnole, qu'une peur terrible de la mort précipite sans cesse à mes consultations? Ce matin, un billet pressant m'appelle à son secours, et je sors de chez elle. Ce n'était qu'une indigestion dont, par esprit méridional, elle se refusait à accuser les pois chiches. Une fois éclairé sur l'origine du mal, j'écris mon ordonnance. Que vois-jc alors ? ma vieille malade se mettre à genoux devant un Saint Jean, beau Murillo, que je lui envie, et s'écrier en espagnol, présumant que seuls Dieu et elle connaissent cette langue : « 0 mon Dieu, fais-moi la grâce que cet imbécile ne me fasse pas mourir en se trompant! » Ne trouvez-vous pas, madame, que je suis bien récompensé d'avoir sacrifié au devoir le plaisir de votre matinée ?

— Eh bien, repris-je, il ne faut pas qu'au plaisir de vous écouter nous sacrifiions les intérêts d'une jeune amie. »

Et prenait le bras de M. Berryer, je le conduisis près d'Esther Manby. J'en arrachai le major Frazer, qui de beaucoup ei'it préféré continuer son duo anglais. Discrètement alors, devinant qu'avec l'orateur il s'agissait de quelque affaire sérieuse, les visiteurs s'éloignèrent, tout

on causant de magnétisme et accompagnant la belle blonde jusqu'à sa voilure.

Je fus invitée à assister à l'examen approfondi que faisait l'habile avocat de l'affaire de ma jeune amie. Etait-il possible d'obtenir une séparation judiciaire? La conclusion fut qu'il fallait obtenir la nullité du mariage anglais, en s'appuyant à l'ambassade sur quelque formalité négligée.

« M. Frazer, qui causait avec vous, madame, lorsque je suis entré, est en position, dit Berryer, de nous obtenir les renseignements et les pièces qui nous seront nécessaires. »

Esther, légèrement embarrassée en me priant de lui servir d'intermédiaire, acquiesça.

Effectivement, le major était en relations avec tout le personnel de l'ambassade anglaise. Secret jusqu'au mystère, il s'amusait d'une existence énigmatique, sur laquelle je basais, en le plaisantant, sa prétention à prendre ! le rôle du feu comte de Saint-Germain. ■

II était petit-fils héritier dii'ecl de lord Lovât (Simon Frazer), Ecossais, qui, ayant pris parti pour les Stuarts contre Georges II en lT4o, eut la tête tranchée en 4747, à Tâge de quairc-vingt-huit ans. Une belle gravure d'Hogarth nous a conservé l'image de ce vieillard vigoureux, conspirateur intrépide.

A rencontre de ceux qui s'affublent de litres auxquels ils n'ont point droit, Frazer ne porta jamais celui de duc, qui lui appartenait. Il avait hérité, avec ce titre, d'une fortune assez considérable en Ecosse, mais chargée de nombreuses pensions viagères qui lui furent prétexte à vivre avec une extrême simplicité. Il ne tenait jamais compte des revenus que la mort ramenait fréquemment au propriétaire foncier. Etait-ce avarice? manie? dégoût delà mise en scène? Il serait difficile d'en décider. De lui je pourrais citer des traits de généreuse grandeur, et

d'autres d'une mesquinerie étroite. J'ai seulement constaté qu'il se plaisait à l'économie. Pris sur le fait même de ladrerie, il riait du meilleur cœur, et s'y confirmait. Enfin, c'était ce mélange qu'on rencontre sans cesse quand on étudie à fond les caractères ; un trait cependant me paraît tenir éminemment de l'avare : plus ses revenus augmentaient, plus il restreignait, je l'ai dit, ses dépenses. Sa nature était pleine de contrastes. Les formes élégantes et aristocratiques de l'homme du monde étaient au service d'une parfaite simplicité. Rien de plus courtois et de moins banal que sa politesse. Une femme de mes amies confessait que, volontiers, sur le boulevard, elle cheminait du côté que le major arpentait, pour provoquer son coup de chapeau, dont, disait-elle, la distinction et l'éloquence étaient incomparables. Ses attachements , comme ami, étaient à toute épreuve.

Je promis de l'intéresser au procès de la jolie mignonne M'"^ Esther. de ***, et, préoccupée du projet conçu avec M™' Kalergis pour venir au secours de Dalila, j'en parlai de suite à mon ami Berryer, lui demandant son appui près de la princesse allemande, qui l'honorait d'une confiance particulière.

« Quoiqu'un peu gâtée par la flatterie, me dit-il, c'est une femme d'un esprit distingué, douée, en ce qui concerne les arts, d'un sentiment délicat. Nul doute qu'elle ne prenne en atfection M"^ de Rutières quand celle-ci lui sera connue; mais, pour amener à bien ce plan, triompher des obstacles, il faudra, mon amie, déployer des talents diplomatiques et ime volonté persévérante. Je vous promets de lancer quelques mots qui, peut-être, vous aideront.

— J'y compte, et je prends bon espoir, vous remerciant d'avance. »

Mais, à Paris, lancé dans la vie mondaine, on ne fait pas en vérité ce qu'on veut, même le bien ! Nous étions,

d4 SOUVENIRS DE M""= G. JAUBERT.

Ai'"® Kalergis et moi, accablées de bals, de spectacles, de petites et grandes soirées. — La comtesse, très à la mode, était en outre entrée en rapports avec un prédicateur en vogue. Il l'avait inclinée vers ce genre de bonnes œuvres qui se déguisent sous toutes les formes de plaisirs mondains. Les devoirs qu'elle s'était créés ainsi ne lui permettaient plus de suivre son penchant, qui l'eût amenée plus souvent dans mon cercle. Les jours, les semaines se succédaient, nos eflforts étaient différés, et Dalila perdait force et courage.

Pendant ce temps, au contraire, le procès en nullité de mariage de ma jeune amie marchait à grands pas. AL Berryer s'était adjoint le m;ijor pour cette partie que le caractère national du mari venait compliquer.

J'appris ainsi que, avec un zèle qui me parut un peu vif, Frazer avait traversé la Manche^ pour saisir à leur source (les renseignements importants sur la façon dont le mariage avait été contracté et les formalités remplies. t*our modérer la reconnaissance de la jolie plaideuse, il prétendait ce voyage utile à ses propres intérêts en Angleterre.

Tout, enfin, fut si bien combiné, puis exécuté, que la mignonne petite femme une fois encore se trouva libre, et reprit son nom de famille, Esther de Renduel. Son admiration, son enthousiasme ne tarissaient pas, en parlant de la sagacité, de l'ingéniosité, de la pénétration de l'illustre avocat qui lui ii^ait obtenu gain de cause.

« Je lui dois plus que la vie, ajoutait-elle en s'animant.

— Notre major aussi vous a été précieux, repris-jc, lui reprochant l'oubli qu'elle en faisait.

— Oh! oui, madame, » dit-elle, rougissant sans mesure.

Chère Esther! je suis sûre qu'on cet instant elle eût volontiers troqué ce teint transparent et traître contre le cuir de Russie inaltérable du major Frazer.

Lorsque je revis celui-ci, j'essayai en vain de le pénétrer. Les quarante petits boutons qui toujours fermaient ses gilets étaient vraiment allégoriques; il n'eul jamais de sincérité d'ouverture qu'avec le prince de iMetternich fils et le jeune pair de France d'Alton-Shée. Il avait été élevé avec le premier, puis se lia avec le second comme celui-ci entrait dans le monde. Eh bien, avec ceux-là même il se plut à laisser du vague sur la date de i^a naissance. On prétendait que la mort en Ecosse d'un frère cadet avait facilité cette fantaisie. A un ami qui le plaisantait sur son âge, je lui entendis répondre :

« J'ai atteint quarante ans, l'âge pour un homme des conquêtes et de la scélératesse ! »

Petit, bien fait, d'une force herculéenne, habile virtuose, dirai-je, en tous les exercices du corps, il cédait à la tentation de n'avoir que l'âge qu'il paraissait. Avait-il tort?

Le succès du procès de M. Berryer réchauifa mon zèle pourM^MeRutières. « Il faut vouloir, » répétais-je. Pour me ranimer, j'allai la voir.

La pauvre enfant était logée près de l'atelier Sanders. Je montai aussi haut qu'on peut monter, et la trouvai seule. Ses beaux cheveux tombaient en grosses boucles sur ses épaules. Elle paraissait charmante, roulée dans un grand peignoir, qui trompait le regard sur sa maigreur. Un beau piano droit, au-dessus quelques rayons de bibliothèque, ornés de beaux livres, témoignaient d'un passé évanoui.

« Voilà qui me prouve que Marianne est venue, iis-je, désignant de la main un gros bouquet de roses de Noël f t de verdure placé dans un vase en terre brune.

— Oui, elle est venue en se rendant à l'atelier. Je suis devenue si faible qu'il me faut suspendre mon travail. De toutes façons, madame, je suis heureuse de vous voir. Une nouvelle complication s'ajoute à toutes celles de mon

existence. Alix de Portai, hier, a annoncé son mariage à Tatelier; elle a nommé le capitaine de Montclar. Eh bien! si je connaissais une fille bien née qu'il a trompée, abusant de ses seize ans, serait-ce mon devoir d'éclairer la famille de Portai sur l'immoralité de cet hônmie? »

Disant cela, une pâleur extrême succéda à une vive coloration.

« Mon enfant, dis-je, prenant sa main et la caressant doucement, on vous demandera une preuve. Aimez-vous M"* de Portai au point de vous sacrifier ainsi?

— Peut-être, continua Dalila, ya-t-il, dans le sentiment qui m'inspire, une part à faire à la vengeance; c'est possible. Cependant, le désir de sauver l'avenir d'Alix de Portai me semble être ma véritable préoccupation.

— Que pense Marianne d'un tel aveu? demandai-je.

— Marianne? elle ignore tout à fait le monde. Sa manière de juger est donc absolument relative. Son attachement peut la tromper.

— Ne décidons rien, ma chère enfant, sans avoir regardé la chose de tous les côtés. Jusqu'ici, M. de Montclar m'apparaissait placé sous l'étiquette de danseur, promu au grade de conducteur de cotillon, faveur que toute maîtresse de maison, à la fin d'un bal, sollicite de lui avec insistance, et, à dire vrai, cela me paraissait devoir être un titre valable près de M"^ de Portai. Désormais je vais y penser différemment, et je vous reviendrai bientôt, mon amie, avec ma consultation. »

Je souriais, mais j'avais le cœur serré. Tout un passé, par cette demi-confidence, se déroulail tristement dans mon esprit. Je résolus de joindre la belle comtesse. Où pouvait-elle être? Pas chez elle, assurément. J'imaginai la rencontrer à fexposition du trousseau de M"* de Mareuil. Précisément, je la saisis là, enivrée de broderies. de dentelles, point d'Alençon, point i\ l'aiguille, bas en fil d'araignée, camisoles attractives et mouchoirs de

poche dont le tissu aérien fit éclore quelques plaisanteries au sujet du nez majestueusement aristocratique de la mariée à laquelle ils étaient destinés.

Arrachant un instant l'aimable mondaine à ces tentalions ruineuses, j'obtins d'elle la promesse qu'elle se rendrait, le soir même, à la réception hebdomadaire de la princesse de Lichtenstein, et reviendrait à la charge sur la demande, déjà ébauchée, d'une place d'attachée comme peintre à son cabinet. Au sujet du mariage de M"^ de Portai, pensai-je, nous verrons ensuite que décider.

« M. Berryer a cherché à préparer la voie, ajoutai-je, et la princesse a parlé de vous, ma chère, de votre délicieux talent comme pianiste, avec un tel enthousiasme, que notre grand orateur ne met pas en doute que, près d'elle, vous pouvez ce que vous tenterez. »

Par ce coup d'éperon j'espérais servir les intérêts de M'"= de Rutières.

En effet, à mon réveil, on me remit une carte sur laquelle était écrit au crayon : « Victoire! la demande est accordée; mais j'ai bien travaillé, je vous jure, 11 est une heure du matin, je me couche exténuée! »

Sur ma carte, à mon tour, j'écrivis simplement : « r»endez-vous à quatre heures chez Dalila. » Je ne voulais pas enlever à M™^ de Kalergis le plaisir d'annoncer son succès.

Berryer me conduisit. Il était venu me conter comment, à la soirée de la veille, il s'était plu à étudier la belle Kusse, exerçant son rôle de solliciteuse. Elle y avait mis une coquetterie achevée. «Nous avons, comme public, remarqua-t-il, profité de sa bonne grâce à satisfaire tous les désirs musicaux de la princesse, qui a exhibé un répertoire intarissable de souvenirs. Aussi la comtesse, saisissant l'instant d'une reconnaissance attendrie, enleva la nomination. Ses yeux brillaient; son teint redoublait

d'éclat, quand, se penchant à mon oreille : « La place est conquise! » me dit-elle.

— Merci de votre collaboration, mon excellent ami, » dis-je en arrivant à la porte de Dalila, et je sautai en bas de la voiture.

A mi-chemin des cinq étages» je rencontrai la radieuse be luté qui, dans l'empressement d'annoncer l'heureux succès, avait couru d'abord à l'atelier Sanders, où elle pensait joindre M"^ Doucet. Là, me conta-t-elle, point de Marianne, et tout le monde en l'air. Alix de Portai, dans une toilette du meilleur goût, adressait à ses compagnes des adieux pleins d'affabilité. Il paraît qu'elle se marie dans huit jours; je connais un peu le futur. J'ai adressé il la triomphante Alix un bout de compliment, et tout en parlant, soufflant et montant, nous arrivâmes.

Ce fut Marianne qui ouvrit la porte. L'expression de reconnaissance de notre orpheline pour le service que venait de lui rendre la comtesse fut noble et touchante. Quant à M"'' Doucet, on ne saurait peindre sa joie. On se prenait à l'aimer d"aimer si bien.

« Je voulais vous apprendre notre succès avant celle même que cela concerne, dit la belle comtesse en badinant, et je m'étais rendue à l'atelier Sandei's où je n'ai pas trouvé la Marianne que je cherchais, mais toutes les tètes à l'envers par l'annonce du mariage prochain d'Alix de Portai.

— Nommait-on le prétendu? demanda avec émotion M'i-^deRutières.

— Oui, vraiment, » répliqua M"'* Kalergis; et quand Alix fut partie, la grosse rougeaude dont je me souvenais répétait malicieusement : « Avez-vous remarqué conmie la future dame insistait sur la naissance illustre du monsieur? Que nous importe? Est-ce que cela se partage? Dans ma petite sphère on assure que ce capitaine n'a pas un sou! J'ai ouï dire encore que cet homme n'était

qu'un fat. » Méprisant l'envie qui gonflait le cœur de cette fille, j'ai, sans m'y mêler, laissé le débat s'animer en m'empressant de venir me joindre à vous, mes chères amies.

— Ah! madame, reprit avec effusion Marianne, quel à-propos entre la nouvelle de cette nomination et votre présence ! Un scrupule de conscience torture en ce moment Dalila.

— Oui! interrompis-je, j'ai reçu une demi-confidence; c'est à Marianne de l'achever, et nous devrons avec elle résoudre la conduite à suivre au sujet du mariage de M"« de Portai. »

Dalila se retiradans sa chambre à coucher^ et, succinctement alors, M"" Doucet raconta comment elle avait, en donnant des leçons de dessin, été mise en relation avec M"'^ de Rutières, dans quel abandon la laissait un père qui, en mémoire de Rousseau, dépensait toute sa fortune en œuvres philanthropiques, et voulait d'ailleurs, en donnant à sa fille une éducation basée sur les principes de l'Emile, se faire à lui-même illusion et se figurer qu'il possédait un fils. « C'était bien singulier, ajoutait Marianne. II lui laissait prendre tout ce qu'elle voulait dans une immense bibliothèque, parce que Jean-Jacques avait écrit quelque part que cette liberté ne pouvait faire de mal! Il lui a enseigné le latin, les mathématiques, l'équilation, les langues vivantes, la musique, que sais-je? Ils habitaient une belle propriété près de Saumur, et, dans les promenades à cheval du père et de la fille, ils rencontraient sans cesse des officiers en garnison à Saumur, ce qui désolait 31. de Rutières qui haïssait le militaire. Dans sa jeunesse, un officier lui avait enlevé le cœur de sa fiancée; de là sa colère contre l'épaulette, de là aussi le malheur de sa fille! Songez donc, elle n'avait que seize ans ! >/

Ici, le récit, mêlé d'hésitations, parut s'embrouiller.

M™^ Kalergis, venant en aide, dit avec douceur : « Peut-être une rencontre dans les bois...

— Oui, je crois, » reprit avec vivacité Marianne. Elle continua, parlant très vite :

« Et le père fut sans pitié, parce que la pauvre enfant refusa obstinément de nommer le séducteur. Hélas! comme elle me l'expliquait, entre cesdetix hommes c'eût été un duel à mort! Un jour ce père barbare lui dit : « Déclarez à cet homme que vous n'osez nommer que je l'autorise à demander votre main, l'avertissant toutefois que vous n'aurez ni dot pour le présent ni héritage après moi. » Elle fit l'épreuve; sa lettre ne reçut aucune réponse. Depuis la mort de M. de Rutières, ce capitaine a eu l'audace de se présenter et de prétendre établir des droits d'amoureux. Sa poursuite a été si obstinée, que Dalila, effrayée, indignée, m'a demandé durant plusieurs mois d'habiter avec elle. — Pensez-vous, mesdames, que vraiment il soit de son devoir de prémunir la famille de Portai contre l'immoralité de cet homme?

— Cela, dis-je, demande à être prudemment pesé, n'est-ce pas, chère comtesse?

— Oui, vraiment, répondit-elle. Les avis de ce genre sont si mal venus quand un mariage est une fois décidé 1 Quelle lassitude au moment du contrat! tant d'obstacles déjà ont été franchis! D'ailleurs, vous le savez comme moi, cette conduite coupable rencontrerait en général une grande indulgence. La jeune fille elle-même croirait saisir un don Juan et en serait fiattée.

— Vraiment! s'écria M"^ Doucet, pleine d'étonnemenl.

— Prenons rendez-\ous ici pour demain, afin de conclure après méditation. »

J'étais certaine que, charmée de se trouver lancée dans lo roman, M""" Kalergis serait exacte.

« Quelque bonne œuvre ne vous réclamerait-elle pas? dis-je avec une douce moquerie.

1847 ET 184a 101

— Je suis bonne personne, répliqua-t-elle en riant, et mon exactitude le montrera. »

Vraiment, oui, le rôle de bonne fée lui plaisait.

Elle fit mieux que d'être à l'heure convenue, elle me précéda. Elle eut, tête à tête avec l'orpheline, une causerie minutieuse sur la nouvelle situation qu'elle allaii aborder, expliquant, commentant ce qui pouvait plaire et la faire aimer de la princesse.

« Parlez allemand avec elle. Quand elle viendra voir vos peintures... faites de la musique, car cette Dalila est musicienne, nous cria la comtesse, en nous voyant entrer, Marianne et moi. Je viens de le découvrira l'instant; son succès est assuré! »

Et elle embrassait chaudement Dalila. Pour en finir, nous revînmes au mariage de M"^ de Portai.

Ouvrant le conseil, Marianne dit :

Mieux vaut garder le silence.

— Dans le monde, le rôle d'Alceste est ingrat, ajoulai-je.

— Je vais poser une question qui peut être concluante, acheva M'"*" Kalergis. M. de Montclar possède-t-il des lettres de sa victime?

— Oui, quelques billets.

— Quelle imprudence! s'écria la belle blonde. Songez donc! Si Dalila parle, le futur, pour se justifier, produira les lettres qui sont en sa possession, en y joignant les commentaires dont un fat irrité est capable. >•

Le conseil finit par tomber d'accord de ne point agir, de crainte de provoquer de nouveaux ennuis.

« Et si cet honnne prétendait se venger, me dit à l'oreille la comtesse, ne pourrait- il rendre prophétiques les menaces de la somnambule? »

Détournant l'attention de ce pénible sujet, nous parlâmes du monde nouveau qu'allait aborder notre orotégée.

Quelques jours plus tard, en effet, celle-ci se trouvait installée dans un petit corps de logis attenant au vaste hôtel princier. On y avait disposé un atelier de peinture. Peu à peu le bien être, la distraction d'esprit, atténuèrent, puis firent disparaître l'affection de poitrine de la \eune attachée. Son teint se colora; elle redevint charmante. Quelques mois plus tard, dans une visite qu'elle me fit, en compagnie de M"* Doucet, je remarquai qu'elle écoutait d'une oreille complaisante les exclamations de cette brave fille sur cet heureux changement. Marianne plaçait en son amie sa vanité et sa gloire. Cependant, effarouchée à l'idée d'une rencontre avec la grande dame étrangère, souvent elle se refusait le bonheur d'une visite. La princesse venait fréquemment à l'atelier, non seulement pour choisir quelque dessin, mais surtout pour causer dans sa langue maternelle. La possession de cette langue allemande, une naissance aristocratique avaient singulièrement incliné la balance en faveur de l'orpheline. D'autre part, les épanchements, autrefois si complets, entre les deux amies, se trouvaient interrompus. Pour y suppléer, Marianne obtint que de longues lettres, sous forme de journal, tromperaient l'absence.

Quoique se tenant fort à l'écart, certains échos du monde parvenaient jusqu'à la nouvelle attachée. Elle apprit ainsi qu'Alix de Portai, sous son nom de Montclar, était classée parmi les femmes à la mode, et que, nous rencontrant dans le monde, elle avait annoncé vouloir changer en intimité les rapports nés entre elle et nous à l'époque des portraits chez M. Sanders. Nous éprouvions, la comtesse et moi, quelque répugnance à entrer en relation avec une femme dont le mari nous inspirait une légitime aversion. Mais peut-on répondre par des grossièretés aux prévenances, lorsque les bonnes raisons à opposer ne se peuvent émettre?

En dépit d'une réserve marquée, la visite eut lieu.

M™^ de Montclar se présenta avec un visage épanoui. Sans doute une toilette réussie était le secret de ce rayonnement. J'ai remarqué que \h mode pour les élégantes, comme la règle pour les dévotes, devient une source de scrupules : les unes poursuivent l'absolution de l'Eglise, et les autres, avec le même zèle, l'approbation du monde. J'avais la clef de ces secrets féminins. Je débutai par un éloge vif et motivé de tout cet ensemble de chiffons; puis, peu à peu, notre dialogue prit la route du passé, le temps où l'on s'était connu à l'atelier Sanders. Alix annonça l'intention de consulter son ancien maître sur la miniature qu'elle avait entreprise d'après son mari :

« Vous ne sauriez croire, ajouta -t-elle, combien il est difficile de faire Maurice ressemblant : il a tant de physionomies ! A propos, vous vous souvenez sans doute de Dalila, M"^ de Rutières, cette personne originale et malheureuse que notre professeur protégeait? J'ai fait, chère madame, une plaisante découverte à son sujet : M. de Montclar l'a connue, mais intimement connue, autrefois !

— Il n'y a rien d'étonnant à cela, répondis-je d'un ton glacial.

— Permettez : il y a d'étonnant que, dès lors, je devinai son passé. Vous ne vous souvenez donc pas que je la décrétai une victime de l'amour? Du reste, mon mari jure que jamais femme ne l'a aussi vivement impressionné. Il paraît qu'elle était ravissante! »

Ainsi éclatait cette vanité rétrospective que beaucoup déjeunes femmes attachent aux succès de leur époux.

« Si je vous comprends bien, répliquai-je irritée, Dalila avait donc plus de beauté que de discernement. La fatuité de monsieur votre époux le démontre.

— Oh! que vous avez raison, chère madame! les hommes sont indignes, et je les déteste. »

En achevant ces mots, Alix se leva, regarda son visage dans la glace, lutta d'une main étroitement gantée contre les caprices d'une boucle de cheveux; puis, avec un charmant sourire, m'adressa un adieu plein d'avenir. Désirant laisser éteindre cette intimité fortuite, je fus longtemps sans rendre à M'""^ de Monlclar sa visite ; mais, vivant dans le même monde, c'étaient de perpétuelles ^ rencontres. Montclar, comme un papillon qu'attire la lumière, ne manquait pas de tourbillonner autour de la chatoyante beauté russe; cela se passait parfois dans le palais même qu'habitait celle dont, si artificieusement, il avait brisé l'existence. La comtesse s'en souve-j nait, et faisait le plus froid accueil aux fadeurs du bel officier, dont la suffisance était telle qu'il ne s'en apercevait pas! Celait sa femme qui le remarquait pour lui, et qui querellait l'indifférence dédaigneuse de iM'"^ Kalergis. De mon côté j'observai que l'élégante Alix accueillait différemment la cour très marquée qui lui adressait l'ambassadeur comte de Rosheim. Flattée par la conquête d'un pei'sonnage considérable, homme à bonnes fortunes et très à la mode, elle avait pour y réussir déployé une coquetterie habile; mais bientôt le désir de plaire avait fait place au sentiment.

D'autre part, avec le retour des forces, quelque intérêt aux choses du monde s'éveillait chez Dalila : les arts et la poésie en première ligne. Connaître des gens de mérite était chez elle une curiosité qui se laissait deviner. Avec franchise elle m'avoua que, si je l'invitais à mes petites réunions, elle ferait en sorte de n'y pas manquer.

« La rencontre de M. de Musset à votre matinée, Marcillet, m'a donné le désir de le revoir. Je l'observais en pensant à sa célébrité et n'ai pu surprendre un instant sa pensée me faisant écho. Son regard est vraiment de flamme, et l'air boudeur auquel se prêtent des lèvres fortes et vives en couleur rend plus frappant le rire sou-

dain qui éclaire son visage; puis, sa tournure arislocra- ■ tique m'a frappée.

— Eh bien! voilà, ma belle, un croquis qui, fait par une jeune beauté, plairait fort à notre poète; aussi je ne le lui répéterai pas.

— Bah! reprit Dalila, il doit être singulièrement blasé sur la louange, l'admiration et l'enthousiasme à brûlepourpoint.

— Il se défend parla fuite, répondis-je, de ce qui s'adresse au poète; mais il est enclin à une sorte de fatuité enfantine pour les succès en prose, et là-dessus nous bataillons en riant.

— Dernièrement, continua M"® de Rutières, sur une tablCj chez la princesse, j'ai ouvert une ancienne Revue où se trouvaient des vers sur une morte, signés par lui, et qui m'ont singulièrement émue. Je soupçonne la morte d'être très vivante; ces strophes sont aussi belles que cruelles. C'est une vengeance, n'est-ce pas?

— Une fantaisie de poète, répliquai-je.

— Non, non, chère amie! C'est fait sur le vif, cela est senti et souffert! Le cœur du poète, reprit vivement Dalila, ressemble à la cassolette dont le parfum s'exhale quand on l'agite. Mais dans son courroux Alfred de Musset me paraît redoutable. — Ces vers me hantent depuis que je les ai lus, il me semble voir celle dont il dit:

Elle priait, si deux beaux yeux, Tantôt s'attachanl à la terre, Tantôt se levant vers les cieux, Peuvent s'appeler la prière.

Elle aurait pleuré, si sa main.

Sur son cœur froidement posée, Eût jamais, dans l'argile humain, Senti la céleste rosée.

Elle aurait aimé, si l'orgueil, Pareil à la lampe inutile Qu'on allume près d'un cercueil, N'eût veillé sur son cœur stérile.

Elle est morte et n'a point vécu Elle faisait semblant de vivre; De sa main est tombé le livre Dans lequel elle n'a rien lu.

« Gomme je voudrais connaître la femme à qui s'adre.sse cette poésie ! s'écria Dalila. Ces derniers vers ne vous seml)lent-ils pas un renoncement absolu, un brisement du cœur?... Comme ils sont tristes! »

Disant cela, assise à mes pieds, elle posait sur mes genoux sa jolie tête; son regard devenait humide en songeant à la fin pleine d'amertume de cet épisode amoureux.

Tout à coup, croyant rencontrer une nuance de moquerie dans ma physionomie, elle se récria.

« Si vous ne plaignez la morte, reprii-elle d'un ton chagrin^ du moins vous plaignez le poète?

— Je le plains moins, ma belle, que d'autres qui, sans doute à sa place, eussent ressenti une souffrance moins intense. — Lui s'est vengé comme seul il le pouvait faire; ne sentez-vous pas ce que ce pouvoir de vengeance implique de volupté? Il a su créer une vengeance sans cerme. Le temps n'est pas éloigné où le nom de la morte .5'accolera aux vers; les commentateurs abonderont, cl ecteurs et lectrices deviench'ont ennemis de celle qui inéconnut et fit soufi'rir celui qui parle à tant de cœurs et d'imaginations. » ■

Après un assez long silence, je revins au motif qui ' m'avait amenée.

« M"^ Doucet célèbre avec transport le retour de votrr santé, et votre princesse parle, comme d'une révéhition, de votre voix dont elle est aussi fière, ma chère amie,

1847 ET 1848. t07

que si elle vous l'avait insufflée. Cette voix ne serait-elle pas un charmant prétexte pour nous réunir? M. de Musset vient de m'adresser sous ce titre. Rappelle-tai . deux exemplaires d'une romance dont Mozart lui a inspiré les paroles. L'une dés feuilles, me dit-il, est pour la plus jolie marquise de France et de Navare, ma nièce; l'autre un en-cas dont je puis disposer. Sera-ce pour vous ? cela me ferait grand plaisir. »

Troublée par cette proposition, M"^ de Rutières répondit d'un ton tout à fait sérieux:

« Non, pas encore, puisque vous vous intéressez à moi, à mes succès. L'émotion altérerait celle voix grave, que j'ai perdu l'habitude de diriger; laissez-moi un peu la travailler; permettez cette fois encore, mon indulgente amie, que je sois tout entière au plaisir d'écouter.

— Je nie soumets ! ce sera un prélude : je vais arranger une soirée pour cette semaine même; je compte y inviter votre princesse, qui m'a adressé d'aimable reproches, sur ce que je paraissais vouloir l'exclure de mes petites réunions, et, voyez le malheur! ce sont précisément les intimités qui sont l'objet de ses préférences. \h ! ma chère enfant ! rien de plus difficile à réaliser qu'un cercle restreint. D'abord il faut éviter de prendre un jour fixe, afin de laisser aux choses un caractère impromptu qui sert d'excuse aux oublis volontaires. »

D'après ce principe, à trois jours de là ma soirée était préparée. Dalila y fit son entrée sous l'aile de la princesse de Lichtenstein. J'avais réuni les éléments d'une excellente musique et, ce qui n'est pas moins précieux, un auditoire d'élite : c'est dire qu'il se composait surtout de peintres ; ceux-là seuls sont dignes d'être admis. Aux musiciens, il faut un rôle actif pour qu'ils y prennent intérêt ; aux politiques et aux amateurs de littérature, il faut un3 retraite, un salon à l'écart, où ils puissent parler.

« Nos peintres sont déjà arrivés, dis-je à l'illustre mélomane allemande, du geste lui indiquant un groupe de causeurs animés, où se distinguaient Delacroix, Meissonier, Chenavard, Lehmann, Auguste Barre, etc., et voici, ajoutai-je. l'aimable comtesse Kalergis, qui, près des artistes, a le mérite, lorsqu'elle se met au piano^ d'oc cuperà la fois les yeux et les oreilles.

— M. de Musset viendra-t-il ? me demanda avec empressement, en entrant, ma jeune amie.

— Je ne saurais l'affirmer. Voici sa réponse à mon invitation, fis-je, mettant le billet suivant entre les doigts de M"^ de Rutières :

Madame,

Si un atome de moi vivait encore, il serait déjà allé vers vous, et à plus forte raison il irait demain soir. Merci cent fois de voire gentil souvenir, que vous menvoyez frais comme une rose et brave eomnie vous.

Puisse ce papier vous trouver en préparatifs de coiffure, et, au risque d'avoir l'air dune côtelette, mettez-moi en papillotle.

J ai l'honneur dètre, madame, sans aucun doute....

A. M. (prononcez Ah! hem!) »

Dalila se prit à rire. « Me voilà aussi incertaine qu'avant votre marque de confiance, » dit-elle en me rendant le papier ; et au môme instant, Musset entrait en compagnie du prince de Belgiojoso, et du jeune pair de France d'Alton-Shée. Tous trois avaient dîné ensemble et venaient chez moi terminer leur soirée.

« Quelle bonne chance, dis-je à Belgiojoso, nous allons de suite vous occuper. Là-bas, près du piano, voyezvous M"* de Vergennes ?

— Oui, très bien ; elle est près de la duchesse dlslrie, toujours belltssùua/

— Eh bien, mon cher prince, avec vous, M""" de Vergennes consentira à aborder du Bellini. Dites-nous un duo du Pirate. Elle s'accompagnera, le préférant ainsi. »

Sans plus de cérémonie, tous deux prirent place au pupitre, et l'attention fut fixée; ce fut un enchantement. Pour la première fois, M"""^ de Lichtenstein entendait la comtesse de Vergennes.

« Quel organe, quel talent, quelle âme ! s'écriait-elle avec enthousiasme. Ma bonne amie, si cette merveilleuse cantatrice était au théâtre, tous les soirs j'irais l'entendre. Cette voix remue toutes mes affections I »

Le trio du Comte Ory eut aussi son succès : entre le ténor du prince et la voix vibrante et pénétrante de M. du Tillet, la voix pure et fraîche de ma jeune amie Esther de Renduel était bien encadrée.

Alfred de Musset, toujours épris de nouveauté, goûtait fort ce talent dans sa fleur. D'Alton-Shée aussi aimait la musique, il en jouissait amoureusement et savait d'une façon piquante exprimer aux musiciens le plaisir qu'il ressentait. Berryer, présent, animait tout par ses bravos. Il trouvait alors l'occasion de pratiquer l'éloge, cette branche difficile et précieuse de l'éloquence privée. Le compliment donne la mesure du tact de celui qui le pratique. Berryer y excellait.

J'interrompis la musique, ron seulement avant que l'attention fût fatiguée, mais a.ors que mon auditoire semblait encore atfamé d'entendre. — Il y avait une certaine habileté à ce temps d'arrêt. — Tandis que des groupes animés de causeurs se formaient, je présentai ;\ M"° de Rutières le comte d'Alton-Shéc et Alfred de Musset; — ce dernier paraissait préoccupé, distrait. — Le jeune pair, auquel la beauté créole de Dalila était particulièrement sympathique, lui fit vite sentir ce que son esprit vif, gai et bienveillant, apportait d'agrément dans

la conversation. L'absence de vanité d'un cœur généreux et fier se laissait vite deviner, et cet ensemble ne pouvait manquer de plaire à la charmante artiste. Leur causerie étant vivement animée, Musset s'éloigna ; je crus reconnaître que son regard me cherchait, je le joignis :

« Qu'avez- vous donc ce soir, mon fieu? l'air agité, disposé à fuir? Enfin un air du vieux jeune temps...

— Il y a, marraine, des moments dans la vie de ce monde oii un homme change de caractère, bon gré mal gré, et, lorsqu'il a l'avantage en outre d'être naturellement grognon, il peut le devenir encore plus.

— D'accord ; mais ne mettez pas d'amour-propre à m'en donner la preuve. Au contraire, soyez du petit souper que nous allons exécuter à huis clos. M"^ Kalergis, que je viens d'engager à demeurer en arrière, vous réclame. De votre présence, elle fait une condition.

— Oh ! c'est un peu fort! » fît Musset en jetant la tête en arrière.

Je connus ainsi tout de suite que là précisément était le casus ée/// qui l'assombrissait ; puis, le voyant froncer le sourcil, je me pris à rire.

« Quel nœud vous vous faites là ! comme disait cette pauvre chère âme de sœur Marcelline qui vous soignait pendant votre fluxion de poitrine. »

A l'éveil de ce souvenir, un sourire attendri changea la physionomie et le courant des idées du poète. Non, il n'est pas de ciel orageux, panaché, éclairé par un soleil de mars, dont la mobilité puisse être comparée à celle de son humeur. Éviter le nuage pouvait être difficile, le dissiper ne demandait qu'une caresse de l'esprit.

J'aurais désiré garder à souper M"*" de Rutières; mais la dédoubler ce soir-là de la princesse était chose impossible à tenter. Comme elle vit M. de Musset circuler, elle crut qu'il partait et s'écria avec vivacité :

« Jai encore manqué l'occasion 1 »

Surpris, d'Alton-Shée, qui causait avec elle, offrit de le rappeler.

« Non, non ! mais voilà deux fois que je le rencontre sans pouvoir lui parler. »

En riant le jeune pair demanda : « Confiez-moi le message ; je jure sur vos beaux yeux de le transmettre fidèlement.

— Sans prétendre vous confier un message, répliqua M"^ de Rutières, je ne vous ferai pas mystère de l'objet de ma curiosité. Il y a peu de jours j'ai rencontré dans une ancienne Revue des vers d'Alfred de Musset sous ce titre : A une morte. Or, par la vivacité de l'attaque, je suppose que la morte est vivante. Je voudrais toutefois m'en éclaircir, et, soit en louant la beauté des vers, soit en blâmant cette cruelie vengeance, peut-être aurais-je obtenu quelques paroles qui m'eussent été une révélation. ))

J'avais entendu ce bout de causerie ; je m'y mêlai en donnant à Dalila le conseil de profiter du bon vouloir de d'Alton-Shée.

« Pour vous plaire, dit ce dernier, je vous en dirai plus peut-être que vous n'obtiendriez du poète lui-même. J'ai assisté quelquefois au choc de ces deux amours, d'où jaillissait la vanité. Si, en affaires de cœur comme en affaires d'honneur, on donne tort à celui des deux qui provoque, la bellissima morta était la vraie coupable. Et comment pouvait-il en être autrement? l'idéal de la beauté était d'inspirer une passion glorieuse, en faisant le malheur du poète dont les larmes l'eussent immortalisée ; ei lui ne consentait à fléchir le genou que pour rendre grâce d'une faveur ! J'ajouterai que la leçon donnée en vers a été vivement ressentie, mais que cette beauté n'en a pas moins continué à manger des cœurs. »

Sa curiosité vivement éveillée, Dalila ne voulait point abandonner le sujet, mais je lui dis à l'oreille :

a La princesse sonne le tocsin du départ ; hâtez-vous, ma belle. »

Nous la joignîmes, et le bonsoir fut plein de cordialité. En rentrant dans le salon, je fus saisie au passage par le comte d'Alton-Shée, qui me dit avec vivacité:

« Elle est chai-mante ; la reverrai-je?

— Étant du même monde, habitant la même ^^lle, ne se retrouve-t-on pas toujours ? fis-je en lui prenant le bras. La princesse ma ce soir touché quelques mots d'un projet de bal déguisé ; vous y pourrez briller, ranimer, et revoir lintéressante jeune fille.

— Vous me parlez de ces choses ! oubliez-vous donc, madame, que désormais je suis un homme politique ? — Le ciel s'assombrit, dit-il devenant sérieux. Que renferme le nuage? Malgré son air placide et convaincu, ne croyez pas que M. Guizot le sache. On voudrait savoir à l'abri sa mère M'"^ Guizot, femme d'un grand mérite, et ses deux charmantes petites filles...

— Et nous tous, mon cher ami, nous tous et nous toutes ! Mais, je vous prie, allez dire à notre jolie Esther de Renduel le succès qu'elle a eu dans son trio.

— Xon, madame. En ce moment même, le comte Orv lui parle d'une façon très animée. C'est mon ami, je ne veux pas interrompre le dialogue; mais je sais quelqu'un à qui je me ferai un plaisir de dire ; « Les absents ont tort. »

— Vous avez raison. Pourquoi donc le major Frazer n'a-t-il pas paru?

— Instinct, madame ! il a pressenti la musique.

— Je crois vraiment, continuai-je, que, dans cette façon de haïr l'harmonie, il y a quelque dessein de critique contre ceux qui feignent de l'adorer et ne s'en soucient guère; il y a lutte d" affectât ion.

— Tant pis, dit d'Alton-Shée, pour ceux qui se privent d'un plaisir, et tant pis pour ceux qui s'imposent une

corvée! Encore sous le charme de votre soirée, madame, je vais en parler avec la comtesse de Vergennes, qui y a largement contribué et avec laquelle je suis sûr de m'amuser jusqu'au moment où elle enveloppera de fourrures son précieux gosier. »

Peu à peu le monde s'écoulait. Le petit nombre d'élus admis au souper... furent la marquise Conrad de L, G., la comtesse K..., Belgiojoso, Alfred de Musset, Berryer, Frazer, d'Alton-Shée.

« Il s'agit d'un souper sérieux, vous entendez, messieurs, dis-je; M. Berryer ne nous est demeuré qu'à la condition de se retirer de bonne heure. Demain il faut qu'il plaide et gagne un gros procès. M. de Musset s'est annoncé demi-grognon, avec permission, si le cœur lui en dit, de le devenir tout h fait. Voici 31. le major, triste assurément, puisque je le boude d'être arrivé ce soir quand tout le monde partait.

— Bien à temps, madame, répliqua-t-il, ayant l'hon- .neur d'être placé près devons à souper.

— C'est bon, c'est bon, monsieur, j'ai transmis mes pouvoirs à une jolie personne qui saura assaisonner mes reproches.

— Monsieur le major, puisque je vous tiens, s'écria Berryer. s'asseyant à côté de lui, veuillez me dire quel degré de parenté existe entre vous et le Frazer dont parle Jacquemont dans sa correspondance du Voyage aux Indes, car j'explique par une parenté avec vous l'enthousiasme prodigieux que ressentait Etienne Becquet pour cet ouvrage, dont, tout en se plaignant de sa mémoire, il pouvait réciter des pages entières.

— Je ne pourrais avec précision satisfaire cette curiosité, répondit Frazer. Nous autres Ecossais, portant le même nom et faisant partie du môme clan, nous prétendons avec conviction à la parenté.

— Il me semble, avança la comtesse Kalergis, que l'on

ne devrait déterminer les degrés de la parenté que par une analogie de facultés et de goûts. Pour se faire tout de suite comprendre, on dit : Un esprit de la même famille que Voltaire ou Montaigne ; ne serait-ce pas charmant de jouir de son vivant d'un droit de parenté semblable?

— Comment obtenu ? demandai-je.

— Mais, répliqua la belle personne que rien n'embarrassait, par un vote!

— Voilà, s'écria Musset, une utopie que je condamne à mort ! Comment, comtesse, vous ne reconnaissez pas que, pour tout talent, pour tout esprit original, ce procédé d'assimilation à tort et à travers est mortel? Ne nous jette-t-on pas sans cesse, comme de lourds pavés sur la tête, les noms de prédécesseurs illustres, grecs, latins, allemands, anglais, français?... Tout est bon à ce j»Mi meurtrier !

— A l'égard de Jacquemont, je suis à l'abri, dit en plaisantant Berryer. Je défie de me trouver avec lui un autre rapprochement que le goût de la musique et le culte de la Pasta.Dureste, comme je lis le yoM7'na/</es/?e6a^s, ce diable de liecquet, avec ses enthousiasmes, est encore cause que, lors de ma dernière tournée électorale, j'ai mis dans ma voiture les lettres de Diderot à M"*^ Volant. J'y ai rencontré quelcjues bonnes anecdoctes trop connues aujourd'hui; mais je ne lui pardonne pas ses façons d'aimer. Qu'est-ce que cette exclamation à propos de la promenade solitaire à Langres ? « Ah ! mon amie, écrit-il à la demoiselle, qu'on serait bien trois sur ce banc ! » — Cela me rappelle trop l'apostrophe d'un galant monsieur qui s'écriait avec passion, sur lescoussins moelleux d'un silencieux boudoir: «Ah! si je vous tenais dans un bos- (luet!... » — Je suis éminemment spiritualiste, mais pourtant...

— Je vous trouve sans indulgence, mon cher Berryer, pour les infortunés auxquels la présence d'esprit fait

défaut; ils m'intéressent au contraire. Je plains sympathiquenient ces malheureux, continua d'Alton-Shée ; leur conduite est l'effet d'une imagination fantaisiste. Ce boudoir sombre a pu provoquer des pensées funèbres, le souvenir d'un De profondis glacial, que sais-je? tandis que le parfum des fleurs, le chant des oiseaux auraient rendu aux désirs toute leur animation. N'est-ce pas, mon cher Musset, que, si parfois l'imagination vous est un puissant auxiliaire, d'autres fuis elle vous devient un redoutable ennemi?

— Ah! mon cher, comme sur un tel sujet je pourrais enrichir votre album d'historiettes lamentables, qui vous feraient beaucoup rire! De cette imagination je deviens parfois l'humble et obéissant serviteur. Aussi je n'ai jamais pu résoudre le problème que pose Pascal : — vous vous souvenez? — Quel est le plus heureux, du roi ou du mendiant, qui, tour à tour, rêvent chaque nuit le sort l'un de l'autre?

— Je n'eusse pas hésité dans le choix, fis-je, prenant vivement la parole. Je me serais décidée pour ce qui, en réalité, me plaisait, m'assurant ainsi, du moins, un réveil agréable.

— Un réveil agréable! s'écrie Musset; voilà, madame, une raison déterminante. Suis-je chagrin? Je ne veux plus m'endormir; j'appréhende trop le cruel réveil. Le meilleur remède que parfois j'ai trouvé à cet état de choses est d'exécuter une longue course à cheval. Je vous assure que le célèbre poète Horace, lorsqu'il a dit que le chagrin monte en croupe derrière le cavalier, a dit une bêtise pommée. Le chagrin tombe de cheval à chaque temps de galop.

— A la condition, ajouta la marquise Conrad en riant, que le cavalier demeurera solidement cramponné au cheval. D'Alton, racontez donc, je vous en prie, votre promenade dernière dans les bois de Montmorency.

IIG SOUVE.MKS DE M "^ C. JAUBERT.

— Volontiers. Alfred en était; il me redressera si j'amplifie. En tête de la bande joyeuse était Alfred Tatet, qui nous recevait à Bury. Nous partîmes au galop de nos petits chevaux pour parcourir la forêt de Montmorency. C'était à qui passerait le premier, menant la cavalcade; tout à coup le cheval de Roger de ... s'abat, et le beau garçon roule dans la poussière. Eu ce genre de parties, tout au plaisir, on n'est pas tendre pour ceux qui tombent et peuvent devenir un embarras. Cependant, voyant un groupe stationnaire, j'y vais voir : c'était Roger, assis à terre, le visage voilé par son mouchoir, et répétant : « Mon Dieu ! mon Dieu ! quel malheur ! mon nez est dépouillé, je suis défiguré! — Mais ce n'est rien, criait Tatet, rien du tout ! — Oh ! ce n'est pas pour moi, répliqua Roger d'une voix larmoyante; je songe à ma pauvre mère qui ne s'en consolera jamais! » Ma foi, ce culte du visage a fait évanouir toute sympathie parmi les compagnons; et quand, au repas du soir, Roger parut avec sa balafre et ses taftelas d'Angleterre sur le nez, il provoqua un rire homérique.

— Eh bien! reprit la marquise, j'avouerai franchement que je me sens quelque sympathie pour le pauvre garçon menacé dans son nez grec. On prend l'habitude de la ligne droite, je vous assure, et, pour ma part, la moindre sinuosité qui surviendrait dans mon profil me serait un vrai chagrin.

— Et nous, marquise, nous ne nous en consolerions jamais! absolument comme la pauvre mère de Roger, s'écria le prince.

— Celui dont nous parlons est un drôle de garçon, reprit Frazer : un mélange de bon enfant et de fatuité, de prétentions et de simplicité. Je l'ai vu soumis i\ une épreuve singulière : un soir, à un souper auquel j'assistais, il nous dit avec un véritable talent des vers inconnus; ils étaient beaux et furent acclamés; les convives pré-

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