‹ SouvenirsChapitre 5 sur 56 · ET 1848 U · texte numérisé non relu

ET 1848 U

sents parurent ne pas mettre en doute qu'il en fût l'auteur. J'admirai l'héroïsme aVec lequel sa modestie accepta l'éloge et la méprise, tenant toutefois les yeux baissés. Seul je connaissais le poète, fit Frazer en saluant plaisamment Alfred de Musset, son vis-à-vis à table.

— Mais quelle mémoire! exclama ce dernier, c'est très iîatteur. 11 me les avait entendu dire une seule fois ; je ne lui en veux pas le moins du monde de l'adoption ; cependant, si j'avais été témoin d'un fait semblable, je douterais de moi-même plutôt que de l'ami.

— Soyons indulgents, dit en riant M'"^ Kalergis, pour ceux qui ont pris du Champagne frappé pour un vin du cru.

— J'ai vu un public féminin mieux avisé, racontai-je à mon tour, alors qu'un jour de cet été, aux bains de rivière, une employée vint demander si 31"'= de Musset était parmi les baigneuses. Aussitôt, de toutes les parties de l'école, partit avec ensemble le chant de l'Andalouse : Avez-vous vu dans Barcelone... La tête hors de l'eau, en sirènes, les nageuses lançaient leur note. Voilà qui vous eût amusé, monsieur de Musset.

— Surtout, madame, si j'eusse été admis parmi les baigneuses.

— Gomme cette Andalouse fait vibrer dans mon souvenir, dit le prince, de jolies fins de souper! Il faudra, mes amis, nous entendre, aux jours chauds de l'année qui vient, pour faire irruption aux bains de rivière Ouarnier, puis exécuter l'enlèvement des Sabines!

— Si le méfait s'exécute, je demande, réclama Berryer, qjue ce soit animé par le boléro qu'Alfred a improvisé à Augerville, et que nous avons tant répété que l'écho le dit encore.

— Hélas! exclama la belle Russe, je n'y étais pas! Prince, je vous en prie, chantez-le pour moi.

— Je ne saurais rien refuser à une beauté aussi blanche, aussi rose et aussi blonde ! »

Un sourire malicieux de ma part accueillit cette déclaration, qui s'appliquait également à la comtesse de P***, dont les relations intimes avec le prince, après esclandre, n'étaient plus même le secret de la comédie.

« Allons, Eniilio, chante! nous reprendrons en chœur, ajouta d'Alton. L'auteur seul est capable d'avoir oublié sa Pépita! »

Au même instant, se plaçant au piano entre la beauté blonde, venue du Nord, et la marquise, beauté brune et orientale, Belgiojoso, par un accord sonore, entama le boléro.

Quand résonne ta castagnette, La plus leste et la plus coquette, C'est Pépa, ma Pépita,

Mon beau lutin Qui rit soir et matin.

Ah!... j'aime, j'aime...

Ah! ah!... j'aime cette enfant-là.

Lorsqu'elle danse le dimanche, L'œil au vent, le poing sur la lianche. Ah! Pépa, ma Pépita,

Tes l)caux yeux bleus,

Comme ils sont amoureux!

Ail!... j'aime... j'aime...

Ah! ah! j'aime cette enfant-là

Si jamais Pépa m'oulilie, Si ma fleur, ma fleur chérie.

Tombe brisée ou flétrie.

Toi mon âme, et ma joie et ma vie, Tu pourras me Iraliir, Et moi mourir!...

Mais quelle folie!

0 ma maîtresse!

Tes yeux pleins d'ivresse, Le Seigneur les a faits Aussi purs qu'ils sont beaux, aussi doux qu'ils sont vrais. Allons, ma belle, Cœur brave et fidèle.

Le soleil est dans les cieux.

Viens danser, viens chanter, et nous mourrons joyeux

Après cette boutade chantée, nous étions animés et

gais.

« Mon cher AUred, dit Berryer , quel cachet de jeunesse scelle toutes vos œuvres! C'est un don précieux et unique. Le charme que j'en ressens me flatte singulièrement; je suis au moment de m'écrier : « Nous autres jeunes gens... »

— Voilà une parole, répliqua Musset, qui dissipe les nuages qui m'encombraient le cerveau ce soir.

— Et je soutiens, moi, qu'un homme ne doit savoir l'âge de personne, dit la marquise, pas même le sien.

— Vous avez raison, madame, appuya Frazer, et M. Berryer moins qu'un autre. Tandis que nous vieillissons sans compensation, pour lui, chaque jour, de nombreux et glorieux succès...

— Ah! mon cher major, interrompit l'orateur, je vous arrête là! Je vous répéterai ce que j'ai entendu de la bouche même du vicomte de Chateaubriand : « La gloire est pour un vieil homme ce que sont les diamants pour une vieille femme, ils la parent et ne peuvent l'embellir. » N'est-ce pas bien dit, senti et ressenti?

— Je ne puis souffrir M. de Chateaubriand, s'écria la comtesse Monsieur Berryer, pardonnez-le-moi; mais, voyez, cette citation même, quoique excellente, ne vientelle pas jeter une note triste dans notre gaieté? Cet homme! quel cercueil ambulant! C'est vraiment le jour où j'ai été admise dans le cénacle de l'Abbaye que j'ai éprouvé une cruelle déception. En venant à Paris, je ressentais une sorte d'ivresse à l'idée de pénétrer dans ce cénacle illustre. Toute jeune, un bel officier teinté de poésie me compara à Cymodocée. Je n'eus de cesse que lorsque je tins en main le livre des Martyi^s, afin d'étudier cette chrétienne à la blonde chevelure enfantée par l'illustre écrivain. Sur cette base littéraire, je professais une profonde admiration pour l'auteur, et ce culte de

ma pensée était un texte de plaisanteries que ne m'épartjnait pas mon oncle, le comte de Nesselrode, près de qui j étais alors à Saint-Pétersbourg. Arriva enfin le jour, souhaité entre tous, de mon initiation à cette sacristie d'Académie, Je pénétrai à l'Abbaye-aux-Bois ! Dois-je avouer ici ma première impression? Je crus entrevoir une collection de figures de cire, branlant uniformément la tête en signe d'assentiment. Non, jamais, continua la comtesse, l'imagination ne reçut une plus dure leçon. Ne pouvant m'en consoler, je n'y suis pas retournée.

— Vous ne justifiez que trop, madame, répliqua ]\I. Berryerj le dire de La Fontaine sur les jugements portés par la jeunesse : « Cet âge est sans pitié. » Cependant j'ose affirmer que, vu non plus dans la crypte de l'Abbaye-aux-Bois, mais isolé, cherchant à vous plaire, ce qu'il ne manquerait pas de faire, étant homme de goût, ce même personnage vous surprendrait par l'animation, le charme qu'il peut encore répandre dans une causerie.

— Charme que nous ne possédons pas, reprocha d'un ton boudeur la belle Russe à Berryer, qui semblait se disposer à lever la séance.

— Hélas ! hélas ! dit-il, il le faut. En grâce ne me retenez pas : je céderais!

— Oli! je m'y oppose! m'écriai-je. Séparons-nous, lîcgrellcz-nous, mon cher ami. J'ai la religion du lendemain, je le veux sans remords! »

Le bruit de sièges qu'on repousse se fit entendre avec ensemble. On se partagea pelisses et manteaux. Les voitures avancèrent; et « au revoir! « fut dit par tous éncrgiquement.

Dans une de ces réunions où s'agitent les oisifs mondains, peu de temps après notre soirée, se répandit le bruit que M""' de Lichtenslcin désirait produire dans son cercle une eune fille bien née et d'une grande beauté,

faisant partie de sa maison. Le major Frazer me transmit la nouvelle, en me demandant s'il ne s'agissait pas de la belle personne qu'il avait rencontrée chez moi le jour de la séance du sieur Marcillet.

Alarmée par la possibilité d'une rencontre entre M. de Montclar et sa victime, je me hâtai de joindre cette dernière, pour en causer avec elle. Je trouvai ma jeune amie dans son cabinet de peinture. Là, debout devant une fenêtre, elle demeurait plongée dans une sombre rêverie. Ce fut seulement en s'entendant nommer que Dalila tourna la tête.

a Qu'avez-vous, chère enfant? m'écriai-je, un grand chagrin? L'expression de votre visage le révèle.

— Si vous le prenez ainsi, répartit mélancoliquement M"^ de Rutières, je n'oserai plus me confesser, car, je vous le dis à l'avance, l'effet est hors de proportion avec la cause. Au moment où vous êtes entrée, je me reportais, en regardant ces allées jonchées de feuilles mortes, en écoutant siffler le vent d'hiver, à l'époque où j'ai soufTert du froid et de la pauvreté; je regrettais ce temps !

— Allons, fis-je en l'embrassant, j'entrevois que, dans cette disposition, vous goûterez facilement mes avis. La princesse insiste, je le sais, pour que vous preniez part à son bal costumé. Sur ce point, ma chérie, mon sentiment est que vous ne cédiez pas à son désir.

— Comment! s'écria la jeune artiste, devenant très rouge et se redressant avec fierté; le monde est ainsi fait que je serais exposée à quelque humiliation? On me laisserait sentir que la position que j'occupe près de la princesse me rend déplacée dans cette fête? Vous le craignez, je le vois! »

Et des larmes d'indignation jaillirent de ses yeux.

« Dalila ! voici la première fois que nous ne nous comprenons pas,répliquai-je chagrinée ; ne devinez-vous donc point qu'à cette fête je redoute la présence de Montclar?

— Pardon, pardon, bien chère! Sous l'impression fâcheuse de ce qui s'est passé hier, je ne sais plus ce que je dis. Le trait qui m'a blessée se rattache précisément au bal dont vous vous effrayez.

« JNous avions pris rendez-vous pour répéter des danses devant la princesse. M""® de Belzunce seule se faisait attendre; chacun s'impatientait, et la princesse plus que les autres. « Tant pis pour les beautés inexactes, décidât-elle enfin, on saura se passer d'elles. » Et, d'un petit signe de la main, elle m'invita à prendre la place vacante. « Mais, reprit l'orgueilleuse lady Glendover, me regardant avec insolence, je ne vois pas ici une quatrième femme qui puisse figurer avec nous dans la mazurka. »

« Gomme elle achevait cette phrase, un jeune Allemand, Charles de Rosheim, fils de l'ambassadeur que vous connaissez bien, dégagea le bras dont lady Glendover s'était déjà emparée, et, après lui avoir adressé un profond salut, vint à moi, me priant de daigner l'accepter pour cavalier. « Vous choisissez une excellente danseuse, lui dit M"'^ de Lichtenstein, » toisant la vaniteuse lady d'un œil irrité.

« Jjà se borna l'expression de son déplaisir. Il y a des personnages, vous le savez, qu'il faut ménager et d'autres qu'il faut savoir sacrifier. Oh ! mon amie, que cette vie mondaine est sotte et misérable! Après cette scène, placée en face de l'Anglaise, cruellement offensée par l'abandon du jeune de Rosheim, je dansai; et toutes deux, quoique remplies de trouble et de fiel, nous nous appliquâmes à ondoyer avec grâce, en frappant le sol alternativement de la pointe du pied et du talon. C'est pitoyable! Quel cœur ne s'atrophierait, soumis à ce régime de compression ! Si le baron Charles a cédé à un généreux élan, il faut l'attribuer à sa grande jeunesse; plus tard il saura triompher de ses entraînements.

« Quand on a l'âme fière, il faut, je le reconnais, éviter

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