Noies sur P. Lanfrey, par un conlemporain
PII' RUE LANFRRY. 041
les demi-teintes. Lanfrey, lui, ne savait rien abandonner de ce qui indignait sa conscience. 11 fallait voir dans la discussion sa passion éclater, si l'on touchait à l'alliance de l'honneur et de la politique, matière si délicate dans la pratique.
Un soir, dans un salon ami, je fus témoin de l'âpreté, de la véhémence avec lesquelles le jeune historien soutenait son opinion. En se retirant, comme il me tendait la main :
« Eh ! mais, fis-je, cette patte de velours a des grifles de chat-tigre. Une jolie Anglaise vous appelle Bouton de ^•ose; mais moi, je vous déclare un ferocino!
— J'ai eu tort dem'animer ainsi, répliqua-t-il, et c'est la dernière fois queje me laisse entraîner à discuter hors du tête-à-tête. »
Je crois qu'il s'est tenu parole; du moins je ne l'ai jamais surpris rompant le vœu. Certes, on y perdait quelque chose, à ce silence imposé à la passion, mais l'importance du personnage politique y gagnait. A dater de cette époque, il se plut à signer Ferocino ses billets et souvent ses letUos.
Il aimait à rappeler en badinant ses titres à ce surnom, Ayant rencontré un chat-tigre parmi des bronzes japonais, il s'était fort diverti à me laisser un jour cet objet comme carte de visite. Lanfrey était donnant, généreux, exact dans ses comptes, très honorable en toute circonstance; vivant dans un monde beaucoup plus riche que lui, on ne put jamais connaître les privations secrèles qu'il dut s'imposer, alors même que le modique revenu que lui taisait sa mère se trouva augmenté par ses publications littéraires. Jamais ses œuvres ne furent rétribuées selon leur valeur. Le côté commercial lui était antipathique, lui échappait, dirai-je. 11 est mort sans avoir été guidé en aucun acte de sa vie par un mobile intéressé. Il aimait le bieu-clre, l'élégance en toutes choses; donner était un
plaisir qu'il goûtait vivement, mais le respect de lui-même dominait toutes ses impulsions ; et l'honneur, comme il le pratiquait, ne transigeait point.
A l'appui je citerai un fait venu par hasard à ma connaissance.
Un matin, comme Lanfrey prenait congé de moi, je vois entrer une personne appartenant à la rédaction du Journal des Débats.
« Ne connaissez-vous donc pas celui qui sort d'ici ? demandai-je à l'arrivant. C'est M. Lanfrey.
— Vraiment? Âh ! combien je regrette de ne pas l'avoir deviné ! Nous faisons aux Débats le plus grand cas de l'homme et de son talent. M. Bertin répète que. parmi les jeunes politiques, H tient la corde. Le premier-Paris lui à été offert ; il nous a refusé, parce que le journal est teinté d'un orléanisme qui ne cadre pas avec sa ligne politique.
Tout le caractère de Lanfrey est là. L'offre dune position qui apportait argent et crédit, l'emploi trouvé de ses facultés, une prépondérance politique, — il devenait tout de suite un personnage, il assurait un avenir à toutes ses ambitions, — rien ne put ébranler ou séduire sa fière indépendance. Il demeura isolé dans la lutte, vivant à la fumée de cette politique qui le passionnait et de ces élégances pour lesquelles il semblait né. Autour de lui, son refus si simple, dans sa dignité, demeura ignoré; le hasard l seul me l'apprit.
Par son désintéressement Pierre Lanfrey n'était paS' vraiment de son temps. Je lui reprochais quelquefois eni cela d'être excessif, je prétendais le matérialiser; mais, h l'expression satisfaite de sa physionomie durant la réprimande, il devenait évident que mon blâme lui causait tout , le plaisir d'un éloge.
Je me souviens de l'avoir grondé vertement, lorsqu'un! matin il me conta dun air enclwn?,é Tagréable surprise qu'il venait d'éprouver à la rencontre dun oillet de cinq
cents francs entre les feuillets d'un livre dans lequel il poursuivait une recherche historique.
« Comment! vous ne tenez pas mieux vos comptes? m'écriai-je; vous ne mettez pas sous clef votre argent? vous exposez votre servante à la tentation?
— Urne faut avouer, madame la présidente, que l'inattendu du trésor m'a causé plus de plaisir que ne m'en ferait le livre le mieux tenu. Cependant je veux vous obéir et j'inscrirai la trouvaille avant de courir l'utiliser. — Notez bien, en outre, que si on m'eût volé le billet, je l'aurais toujours ignoré. »
Sur ce beau raisonnement, il me quitta, prêt à récidiver.
Il lui fallut déployer la fermeté naturelle de sa volonté pour triompher de tous les projets de mariage qui se formèrent autour de lui. Plusieurs amis, tels que Charras ou Ernest Picard entres autres, nouèrent des relations en vue de l'intérêt bien entendu du jeune historien; mais toujours il trouvait la future trop jeune ou trop riche; sous cette menace d'hyménée, suspendant toutes visites, il disparaissait, et par cette tactique protégeait sa liberté.
Dans une conversation à ce sujet, Ernest Picard, cœur ouvert, esprit charmant, invoquait, comme un argument en faveur du mariage de Lanfrey, la délicatesse de sa janté, délicatesse dont je n'avais pas encore à cette époque pénétré le secret;
« Je prétends marier Lanfrey, répétait-il, il lui faut un intérieur, des soins, une vie régulière. Les hommes de sa valeur sont rares, secomptent, il faut les conserver. »
Entre Parisiens il est de bon goût de ne point pénétrer dans le secret des santés. Il y aurait naïveté à répondre sincèrement à l'apostrophe accoutumée : — Comment vous portez-vous ? — Cependant, une fois mon attention éveillée, je constatai un état très variable et une toux assez fréquente. Peu à peu je l'amenai à me faire la confidence
de l'état souffreteux de sa santé. Il m'écrivaitde la Savoie, où il était allé passer Tautomne près de sa mère :
11 septemhre 18G7.
Je vous réponds bien tard, et avec toute autre personne que vous, je serais bien confus; mais pourquoi avez-vous reçu en partage tant de bonté et d'aimable indulgence si ce n'est pour qu'on en abus3 un peu? Car j'établis en principe que sur ce point l'usage équivaut à l'abus. Il va sans dire que j'ai les meilleures raisons à faire valoir pour m'excuser ; mais en pareille matière on a toujours tort, et les bonnes excuses ne sont pas celles que vous avez à alléguer, quelque justes qu'elles puissent être, mais celles dont on veut bien vous -faire crédit avant de vous avoir entendu, et c'est sur ces dernières seules que je compte avec vous, l'amitié étant du domaine de la grâce et non du domaine de la justice, comme dirait un théologien. Donc, vous avez deviné combien j'ai été ahuri et bousculé d'occupations pendant le dernier mois de mon séjour à Paris; et votre bon cœur m'a pardonné. Je connais même un moyen de l'attendrir en confessant une lutte incessante avec ce vilain mal névralgique que vous connaissez si bien. J'espère du changement d'air, ce qui f,Tit que je ne vous demande pas encore de m'ordonner une ordonnance.
Pour me remetlre, j'ai trouvé ici mon petit marécage natal, si paisible d'ordinaire, dans un état des plus violents, par suite d'une visite du clioléra. Il s'est emparé d'un malheureux petit faubourg de la ville, et Ta presque dépeuplé en quelques jours. Vous pensez si ce procédé a paru choquant à dos gens habitués à mettre en toutes choses une sage lenteur. Ils en poussent les hauts cris et trouvent les raisons les plus extraordinaires pour expliquer l'apparition du fléau; il ne peut pas leur entrer dans l'esprit qu'il soit venu ici comme il serait allé ailleurs, pour changer de place et voir du pays. .
Au reste, dans le moment où je vous écris, j'entends les dernier.s coups de tonnerre d'un orage magnifique qui vient d'éclater sur la ville, et j'espère qu'en renouvelant l'atmosphère, qui était d'une stagnation étoulTante, il soulagera les maux de ce pauvre pays.
Je suis installé ici, avec ma chère vieille mère, dans un ermitage un peu moins réussi que celui de l'année dernière, mais en somme très passable, et où je puis reposer sur la verdure des yeux fatigués do cette sempiternelle fixité sur des caractères d'imprimerie. Il faut convenir (|ue nous tous, auteurs et lecteurs, nous leur faisons faire là un drôle d'exercice et que la nature n'avait guère pu prévoir. J'ai eu le plaisir de voir, avant de quitter Paris, notre excellent ami Chenavard, que j'ai trouvé en
PIERRE LANPREY,
bien meilleur état que je ne l'espérais. Un mois, de séjour dans la douce France le rendra plus robuste que jamais, et il pourra aller aciiever ce tableau que je suis bien impatient de voir, pour beaucoup de raisons. S'il réussit, ce sera un rajeunissement pour notre ami et peut-être le début d'œuvres nouvelles qui le mettront à sa véritable place... Il m'avait promis de passer par ici pour aller en Italie, mais notre triste état sanitaire ne me permet plus guère de l'espérer. En tout cas je compte sur vous pour avoir de ses nouvelles, ainsi que des d'Alton, en attendant que je leur écrive. Remei'ciez, je vous prie, M"= de L. G. de son bon et aimable souvenir. Avez-vous vu la photographie de d'Al... ? Estelle réussie ? Quant à moi, qui ai posé en unième temps que lui, je viens d'en recevoir une énormément flattée, un jeune premier un peu avarié, mais encore très potable. 11 n'est pas permis de se moquer à ce point de la vérité.
Je ne vous ai pas encore remerciée de votre lettre ; elle était délicieuse d'un bout à l'autre, et l'histoire du chapeau de soie admirable et d'une vérité éternelle. Je crois qu'en etTet, dans l'espèce dont nous nous occupons, le petit dieu malin s'était déguisé en couturière. Il a laissé là ses flèches et agi à grand renfort de toilettes, coifi"ures, cosmétiques et accessoires de tout genre, car tout lui est bon, pourvu qu'il arrive à ses fins.
Adieu. Gardez un petit brin d'amitié à votre fidèle et alTectionné
Ferocîno.
A Piochet (quel nom fatal !), maison de Mégère, par Ghamtéry (Savoie).
Piochet, le samedi 12 octobre 18G7 (Savoie).
Quant au grand panetier, on peut dire que ce pauvre
être a cherché avec une sorte d'acharnement tous les moyens possibles d'abréger son inutile existence. A toutes les représentations qu'on pouvait lui faire sur ce sujet, il répondait d'un air de suprême commisération, comme s'il était tout à fait inaccessible à ce souci des petites gens. Puis, le jour où il s'est senti atteint sérieusement, il n'a plus su se défendre contre la maladie, que par des larmes d'enfant, qui coulaient nuit et jour. Alas poor Yorick ! Quel parfait bouffon de cour il aurait fait !
Si j'avais eu le bonheur de vous avoir pour voisine , j'aurais bien mis à profit votre science médicale dans ces derniers temps; j'ai eu un mal de tète très aigu, qui m'a tenu pendant quinze jours sans interruption. J'appelle cela un choléra cérébral. Je n'ai jamais rien éprouvé de ce genre, et j^ai vraiment cherché quelqu'un qui consentît à me couper la tète. A la fin, différents poisons qu'on m'a fait absorber m'ont à peu près délivré, mais pas
encore définitivement, et je compte là-dessus pour vous faire excuser le peu de lucidité de mes idées, s'il y a lieu.
Il me semble que c'est du même mal que se plaignait Tan dernier nolreami Chenavard, et je suis effrayé de l'idée que cela puisse devenir une ciiose normale et duralde, car j'ai encore grand besoin de ma tête, et je ne prendrais pas volontiers mon parti de m'en passer. Il faut avouer que notre ami n'a pas eu de chance dans son inspiration d'aller chercher le calme et la tranquillité à Rome. Le choléra et GariLaldi se l'arrachent tour à tour. Qui sait si nous ne verrons pas quelque jour notre philosophe enrôlé de force parmi les zouaves pontificaux ? Chenavard consacrant sa force herculéenne à défendre le pouvoir temporel, — ce serait drôle! — mais il propagerait le découragement parmi les soldats du pape. « A quoi bon? on ne sait plus faire la grande guerre, leur dirait-il; il n'y a plus d'art militaire. Il y a eu sept grands capitaines qui ont accaparé toutes les façons originales de détruire les hommes. Toutes les places sont prises. On ne peut plus être qu'un imitateur. » L'armée du pape se débanderait immédiatement, et c'est ce qui préservera notre ami de ce destin funeste et nous le rendra.
Je connais le nouvel époux dont vous m'annoncez le bonheur. Il n'est pas précisément récréatif; mais c'est un très savant homme, très fort sur le sanscrit et autres blagues orientales, à ce qu'assure Renan, et je le crois sur parole. Cela pourra lui servir à être heureux en ménage. J'ai remarqué souvent combien il est imprudent de la part des maris de parler à leurs femmes une langue qu'elles comprennent. J'oserais même affirmer que leurs malheurs viennent presque toujours de là. La femme étant un être qu'il faut prendre par l'imagination, on ne saurait être trop mystérieux avec elle. C'est ce que les prêtres ont merveilleusement compris. Aussi lui parlent-ils toujours en latin. Et les médecins! non pas seulement ceux de Molière, — quel empire ils exercent sur elles! Avec une dose de sanscrit convenablement administrée, un mari peut durer indéfiniment, — je veux dire l'espace d'un malin, — ce qui est énorme.
Mes douleurs me reprennent. Je crois que j'ai tout le congrès de la paix dans la tête. Cela seul peut expliquer ce que je ressens. Vous me pardonnerez donc si je prends congé, au lieu de vous ennuyer do mes doléances. Mais je suis sûr que je guérirais subi- Icment si je recevais une petite lettre de vous, non toutefois à dose honueopaliiique : voire bon c(rur vous fait donc un devoir de me l'écrire, quoi qu'il vous en coûte.
Avec celle espérance, je me dis et je prétends rester, madame la Présidente, le plus tendrement dévoué de vos amis.
Ferocino.
A Piochcl, par Gharabéry (Savoie).
Ce hindi 2 novembre 18G7, à Piochet, par Cliambéry.
Ma névralgie était déjà en pleine retraite au moment où
vous avez eu la bonté de me proposer vos aimables petits poisons, sans quoi j'y aurais eu certainement recours. J'ai admiré surtout vos définitions des efTets du mal ; on voit que vous avez sur ce point une belle expérience très artistement analysée.
Je suis très heureux d'avoir votre approbation et votre sympathie pour mon second tome. Faites-moi l'honneur de croire que je fais infiniment plus de cas de l'avis d'une femme intelligente et spirituelle que des jugements motivés de tous les pédants de la terre réunis en congrès.
Si vous m'avez lu jusqu'au bout sans sourciller, c'est un vrai triomphe pour moi , et je monte au Capitole remercier les dieux ; car j'ai traité dans ce volume une foule de questions des plus difficiles à digérer, et ma grande crainte était d'avoir été ennuyeux.
Pauvre mistress d'A..., il faut l'avoir vue faible comme elle [était peu de temps avant mon départ de Paris, pour imaginer ce que cela doit être maintenant. ÎN'est-ce pas à en égorger tout :1e corps médical qu'on n'ait pas inventé un philtre quelconque pour rendre un peu de force à cette pauvre fleur languissante?
Adieu, chère madame et amie. Merci encore de vos bonnes et précieuses lettres, qui ont un charme infini pour moi. J'espère vous trouver à Paris vers le 20 novembre.
P. Lanfrey.
Une fois de retour à Paris, le temps de Lanfrey était tellement envahi par les relations politiques et sociales que, seule, la fermeté de son vouloir put lui permettre d'accomplir ce travail si sérieux de V Histoire de Napolléon I". Son grand délassement, le soir, était la musique; il en jouissait si intelligemment que l'entendre avec lui ajoutait au plaisir, comme pour lui le plaisir se complétait si la musicienne était jolie. Toujours disposé près des femmes à fai)-e la cour (cela se dit ainsi dans les salons), un peu de coquetterie, semble-t-il, ne lui pouvait déplaire. La pratique, toutefois, n'était pas sans danger; et l'on pouvait sortir grifï'ée d'un jeu qui eût dû plutôt éveiller sa reconnaissance. Un trait, une préférence marquée, n'avaient-ils pas leur prix? Non! si l'on s'arrêtait sur la pente, l'acte de raison se pouvait
248 SOUVENIRS DE M'"' C. .lAUBEUT.
transformer en casus belli. Ainsi advint-il à ma connaissance lorsqu'une charmante personne, sentant le courant l'entraîner, lui adressa une épUre pleine de bons arguments sans doute (je ne l'ai pas lue), implorant un changement dans leurs rapports fréquents. La réponse me fut comnmniquée, et je n'hésite pas à la transcrire. On y trouvera un modèle de ce genre ironique qu'il applique toujours avec succès.
A Madame ***
Comljien vous avez raison ! Il n'y a de vraiment Iteau en ce monde que les sentiments calmes, et pour ma part j'en raffole! Ils sont commodes, portatifs, point compromettants ni gênants. Ce sont les seuls, en un mot, que puisse avouer une personne prudente, et tenant comme il convient au repos de son existence. Hors de cela il n'y a qu'imiuiétude, comijat et déception. Les malheureux que la tendresse a ciioisis pour ses victimes assurcnl, il est vrai, qu'ils lui doivent des lieures qui résumaient pour eux l'infini, et ils l'adorent jusque dans les tourments qu'elle leur inflige ; mais il faut les plaindre, car ils ne savent ce qu'ils disent. S'ils pouvaient goûter un seul instant les délices qu'une âme bien faite trouve dans une estime partagée, ils n'en voudraienl plus connaître d'autres. Les afTcctions déréglées sont, comme dit le Psalmiste, semblal)lcs à ces fruits remplis de vers que le voyageur cueille sur les rivages de la mer Morte. Elles sont en outre, ainsi que vous me le faites remarquer avec non moins de piiilosophie, destinées à finir tôt ou tard, ce qui leur donne un caractère tout à fait à part au milieu des choses humaines. Quant aux sentiments calmes, s'ils prennent fin, c'est par pur accident.
En elTet, il n'y a guère de raison pour ijuMIs finissent. Ils se co^îiportcnt avec une si sage économie, ([u'on ne conçoit pas qu'ils puissent jamais dépenser leur capital.
A cela, j'ajouterai avec les saints l'éres que les passions font rendre à la créature un culte qui n'est dû qu'au Créateur, — concurrence criminelle ! — et qu'elles reposent invarinldemeiit sur l;i très fausse idée (ju'on a des perfections de la personne ainiéi-, qui n'est que mensonge, poussière et fratrilité, comme nous le voyons par l'Ecriture. Quelle est l'amante et (luel est l'amoureux dont les illusions n'aient été emportées parle temps implacaiile? Dès lors, ne vaut-il pas mieux commencer par la fin, devancer la destinée, voir les choses d'un œil impartial et froid. dev(Miir vieux avant d'avoir été jeune, aimer avec la modération d'un esprit po-
PIERRE LANFREY. l'iO
silif, et selon votre méthode, mettre son cœur dans le bain-marie, dont la température, d'une éternelle tiédeur, est à l'abri des variations du ciel capricieux, et où il n'aura jamais à craindre ni les orages de l'Océan, ni les fascinations de l'abîme? Oui, vous avez raison, le monde est un tombeau, l'amour une effroyable mystification, et la sagesse consiste à ne pas vivre. Je vois cela très clairement, et je vois aussi que je suis très malheureux parce que j'aime et parce que je vis.
P. Lanfuey.
Voyant fréquemment Lanfrey, on pouvait constater que, s'il n'avait été très intelligent, son caractère l'eût entraîné à une grande susceptibilité. Mais, quand on comprend tout promptement. clairement, sensiblement, l'esprit domine <îetle secrète disposition. Dans un cercle intime, on avait plaisanté sur un refus de dîner que Lanfrey avait motivé par douze autres invitations placées à la môme date. La chose, répétée, l'avait piqué. Il me croyait parmi les rieurs, je lui prouvai qu'il se trompait. Il m'adressa aussitôt le billet suivant :
Eh bien, mettons que je n'ai rien dit. Vous comprenez qu'on n'est pas Ferocino pour rien. Mais quand cela serait vrai, comme je l'ai supposé, où serait le mal ?
II me semble que vous avez bien le droit de rire quelquefois à mes dépens, et je ne vous en voulais pas le moins de monde, ni à vous ni à M"'= X... Mais l'histoire des douze invitations m' élail revenue de deux ou trois côtés à la fois, et je me suis senti en goût d'exhaler ma petite vexation, histoire de nerfs. Vous avez toujours été si excellente et si parfaite pour moi que si je pouvais seulement me soupçonner de nourrir l'ombre d'un sentiment de rancune à votre égard, je me conduisis sur-le-champ moimême au poste le \)his Yirochaiin. Juge: un peu s'il m'est possible de vous en vouloir ! Oubliez donc cette fugue du terrible Ferocino. Il croyait murmurer une faible plainte. Il paraît que c'était un rugissement ! Pauvre animal formidable et digne de pitié. Plaignons-le. Faut-il que je me jette à vos pieds ?
J'y suis.
A vous, F.
Le succès du deuxième volume de V Histoire de IVapoléon Z^' ne faisait qu'ajouter à l'envahissement que le
monde exerçait sur le jeune historien. Il y avait toutefois quelques foyers intimes qu'il ne négligeait point. Je citerai entre autres celui de Tillustre peintre Ary Scheffer. où il fut admis dès ses débuts à Paris; un peu plus tard celui du comte d'Alton-Shée. ancien pair de France, où il était accueilli comme un membre de la famille. Les deux chefs de ces intimités étaient hommes de courage, d'esprit et de sentiment; autour d'eux se groupaient des femmes belles, intelligentes et douées de facultés artistiques. — A l'une d'elles, Lanfrey adressait .sa plainte indignée en 1859, en apprenant lu paix de Villafranca
Cette paix est une grande infamie, écrivait-il, et il faut avoir un dilettantisme de lâcheté pour s"en réjouir en présence des douleurs et des déceptions de tant de nobles cœurs.
Néanmoins elle est, je crois, ce qu'on pouvait redouter de moin? fâcheux d'une telle situation et d'un tel homme. Elle aura, en somme, plus d'un résultat utile. Le Deux-Décembre n'en est nullement consolidé comme on le croyait. 11 y a plutôt perdu que gagné. En France, il est moins populaire qu'avant la guerre. En Europe il est déconsidéré: et par une défection si pusillanime après de si formels engagements, et par de si pauvres avantages, achetés au prix de si grands sacrifices, et par la solution pitoyable, chimérique, impossible, que cette pauvre tête a imaginée aux difficultés de la question italienne. En outre, les Italiens auront acquis un noyau ferme et résistant, qui leur permettra bientôt de recommencer l'entreprise à leurs propres frais. Ils auront appris à ne plus compter que .«ur eux-mêmes, et l'idée de l'unité nationale ne pourra que faire de grands progrès en présence de l'impuissance de nouvelles combinaisons.
Quelque regrettables que soient leurs mécomptes, il y eût eu de grands inconvénients à ce que leur libération s'accomplit par des mains étrangères et trop vite : les peuples ne tiennent qu'à ce qu'ils ont payé très cher. Songez, en revanche, quel deuil el quel outrage c'aurait été pour le malheur, la vertu, le génie, pour tout ce qui pense, souffre, aime, espère, croit à la justice et à la vérilc, si ce misérable Bonaparte avait pu à si bon marché passer grand homme! Songez au mal qu'il aurait fait à la liberté en Europe, une fois quil aurait eu entre les mains cet énorme accroissenient de puissance ! ^VJors il vous sera difficile de ne pas accepter cet ajournement non comme un bienfait, mais comme un pis-
aller, qui, loin de compromettre l'avenir, le prépare et lui ouvre la voie...
Chez Ary Scheffer, Lanfrey rencontrait aussi les Viardot; il était aussitôt devenu fervent admirateur de la grande artiste. A tout ce monde relié d'opinions et de goûts, il faut joindre l'illustre exilé Manin. Celui-ci, par cette franc -maçonnerie qui existe entre les natures d'élite, avait tout de suite apprécié la valeur du jeune écrivain, et il lui donna ce glorieux témoignage d'estime, de l'instituer l'un de ses exécuteurs testamentaires.
Les réunions intimes dont je parle ne ressemblaient pas cependant à ce qu'on nommait autrefois un salon. Cette forme de la société s'est éteinte à la révolution de qi.iaramte-huit. Pour être comprise dans quelques années, il faudra que la fortune fasse retrouver un Cuvier, dont les facultés s'appliqueront à reconstituer le squelette de nos salons à l'aide de pièces et morceaux rassemblés av<^c art, j'entends les mémoires et les correspondances.
Toutefois, aujourd'hui encore, les auteurs ayant de la célébrité sont très recherchés, mais non pour augmenter par une brillante recrue un cercle d'habitués; non! ce n'est point là le but poursuivi. On recherche une célé- Jjrité qui donnera un éclat éphémère à une soirée, pure satisfaction de vanité. Parfois un mouvement de curiosité nous fait chercher à connaître le visage d'un auteur, pour savoir que penser du livre; mais ce qui est vraiment rare, c'est cet instinct intellectuel qui cherche à établir un rapport entre le livre et l'écrivain. Il arrive alors qu'une foule de préceptes, de maximes, de pensées doublent d'intérêt; la connaissance de l'auteur vous fait saisir le germe et l'éclosion de l'idée : il arrive ainsi i de rencontrer dans l'expression involontaire d'un senti- |^ ment un trait préférable dans sa sincérité à tous les portraits étudiés. Lorsque Lanfrey écrit : « La résigna-
252 SOUVENIUS DK M"" C. JAUBERT.
tion est la défaite de l'âme, » ne sent-on pas qu'il exhale le soupir d'un esprit militant? Et, quoiqu'il fût facile d'établir de profondes différences entre son caractère et celui de Mirabeau, n'est-ce pas dans le même esprit toutefois que le grand tribun s'écriait : « Patience, vertu des ânes ! »
Les écrits de notre historien sont éclairés de traits nombreux qui le peignent.
« Mon héros est la liberté, » répète-t-il à toutes les époques de sa vie.
« L'orgueil n'.est un défaut que quand il se contente trop facilement.
a La créature est faite pour agir.
« Le mépris est un souverain consolateur ! »
Le mépris à son usage était vraiment efticace. Je m'arrête; ces maximes se présentent en foule à ma mémoire, évoquées simplement par le souvenir de l'écrivain. Quand il tenait une plume, il écoutait parler sa conscience et s'inspirait de la vérité. En accordant au mot style sa plus large acception , on peut appliquer à Lanfrey la définition de Bullbn : a Le style, c'est l'homme. »
C'est du désir d'établir un rapport entre l'œuvre et l'auteur que naît la fortune des bons critiques. Modèle on ce genre, Sainte-Beuve a ouvert une voie nouvelle. Il pratiquait cette science baptisée ethnology en Angleterre , et qui consiste à prendre en considération l'époque, le pays, le climat, le tempérament, les maladies, les ancêtres des deux branches, etc. Un jeune et habile critique des Débals me remettait en mémoire dernièrement toutes les exigences de Vcthnologij, science anglaise, qu'il se plaît à appliquer à la critique allemande. Ma pensée retourna ainsi vers Sainte-Beuve et l'antipathie que professait Lanfrey à son égard. N'ai-Je pas dit déjà combien chez lui ce genre d'impression était
tenace ? Elle se fondait toujours sur un trait de caractère. Populace en habits dorés était sa façon de désigner les courtisans. Or, au dossier du critique, il avait posé l'étiquette de courtisan. Aussi on ne pouvait lui arracher son éloge, quelque bien fait que pût être l'article nouveau qui venait de paraître; en 1867, cependant, après les deux vigoureux discours de Sainte-Beuve au Sénat, Lanfrey m'accorda qu'il avait été courageux.
« Il a été héroïque, continua-t-il souriant; j'en suis d'autant plus touché que je n'ai pas toujours été tendre à son endroit. Voilà deux discours qui rachètent bien des choses. Cet être corrompu a une partie de lui-môme qui sera toujours incorruptible, c'est son esprit. Le feu lui-même s'éteint dans certains milieux; mais la flamme de l'esprit reste allumée dans ce sénat méphitique ! »
Une époque qui marqua agréablement dans la carrière de l'illustre écrivain fut celle d'une excursion qu'il fit en Angleterre, en mai 1870. Il y fut accueilli avec un véritable enthousiasme par la haute société; traduite, son Histoire de I\apoléon /" était connue de tous. Il arrivait donc précédé par sa réputation. Des formes courtoises et distinguées, un tact délicat assurèrent son succès. Il fut, dans le monde aristocratique, à l'état de lion pendant quelques semaines. La connaissance d'hommes politiques célèbres était pour lui d'un grand intérêt, il en profita; son temps se trouva aussi très utilement occupé à explorer les bibliothèques et les archives. La correspondance du duc de \yellington lui fournit les plus précieux documents pour Ihistoire de la guerre d'Espagne , et, dans ces riches bibliothèques, il put recueillir, pour son Histoire gé7iérale, des trésors de faits. Il revint donc de ce voyage enrichi pour un travail auquel il se reprit avec ardeur.
Cependant il était appelé dans sa ville natale. Une question d'élection se jetait au travers de son labeur de cabinet.
Aux premiers jours de juillet 1870 je partais pour Saint-Cergues, dans le Jura, et Lanfrey pour Chambéry. Je voulais respirer l'air sapine des montagnes, et lui, en allant voir sa mère, se retremper dans l'air natal et répondre à l'appel de ceux de ses amis qui désiraient le porter à la députation.
Il vint me faire ses adieux, sans préciser l'époque de son départ. De mon côté, je laissai dans le vague la date de mon prochain voyage. Tous les deux nous avions le même goût pour l'isolement en chemin de fer. Aussi, en nous retrouvant le lendemain soir à la gare, nous partîmes d'un éclat de rire moqueur au sujet de notre mystère réciproque. Nous eûmes vite pris notre parti de l'incident.
Lanfrey se déclara mon protecteur et celui de ma jeune parente, jolie enfant de treize ans que je menais prendre des bains d'air sur les hautes montagnes. Nous mîmes la femme de chambre dans un autre compartiment, et nous passâmes tous les trois la nuit fort à l'aise dans un large wagon. C'était une nuit d'été, chaude et transparente. La conversation, qu'en règle générale nous fuyons en chemin de fer, nous parut cette fois agréable. Nous goiilâmcs le rare plaisir de quitter et de reprendre un sujet, sans être éperonnés par l'aiguille courant sur son cadran , comme l'exige à Paris la vie à grande vitesse. Ici le silence avait son tour, et le dialogue se renouait bientôt sur un sujet nouveau, éclos durant une courte méditation. Sobres habituolloment de détails personnels, nous fûmes conduits, en suivant celte route dont Chambéry était le but, à parler de l'enfance de Lanfrey, des Charmettes, où sa mère avait été élevée, puis du collège des jésuites placé dans la capitale de la Savoie, et où, jusqu'à l'âge de quinze ans, il avait fait ses études. Il nous conta d'une façon intéressante connncnt il avait, à cette époque, été misa la porte de l'institution par les bons Pères.
a Ma vocation historique, poursuivit-il, se dessinant dès lors, j'avais dans la bibliothèque du collège fait choix d'un livre d'histoire qui devint pour moi le point de départ d'un pamphlet, réfutation des audacieuses assertions jésuitiques que j'y rencontrais. Le mystère dont j'étais obligé de m'entourer pour écrire augmentait la difficulté du travail, mais en redoublait l'attrait. Je ne pouvais échapper à la surveillance attentive et policière de ces messieurs. Je fus mandé à comparoir devant le Père supérieur.
« Là s'engagea une singulière lutte entre un garçon qui venait d'accomplir ses quinze ans, et un chef qui joignait à l'autorité de sa position tout ce que la quintessence jésuitique d'un esprit exercé pouvait apporter d'aide pour vaincre la fermeté de résistance de l'élève. — A l'époque du concours, le collège tirait vanité de mes nombreuses nominations. Ce moment approchait. Le supérieur fit donc son possible pour m'arracher l'aveu du crime, entouré de quelques regrets qui permettraient d'user dindulgence sur le fait même. Irrité par ma résistance, la menace fut essayée. — On allait me renvoyer à ma mère. — Oh ! c'était là un point sensible. Je connaissais les sacrifices que ce renvoi entraînerait. — Pour ne pas céder, je me répétais que, Romaine de cœur, ma mère approuverait ma conduite. — Une fois encore le ton doucereux succéda aux menaces : « Vous a devez, mon enfant, songer à l'avenir. Ici se continue- « raient vos brillantes études... » Puis, subitement, en face de cette obstination de l'élève, la colère du chef éclata. Appelant un des frères en sous-ordre, il lui commanda de faire venir deux hommes de peine, et, se tournant vers moi, il dit: « Vous portez sous vos vêtements, a placé sur votre poitrine, l'écrit coupable que je ré- « clame. Si vous ne le remettez à l'instant, je le ferai « prendre de force. Choisissez ! »
« Je ne pouvais sortir vainqueur de ce pugilat; cette lutte ignominieuse n'était point acceptable, « Je cède à « la force brutale, » fis-je en remettant le manuscrit... Qu'est-il devenu? Peut-être un jour se retrouvera-t-il!
u La vindicte des bons Pères, en me renvoyant, ne se tint pas pour satisfaite. En brisant le cours de mes études on imposait de durs sacrifices à ma mère, dont la fortune était limitée. On faisait plus encore : de bon Père à bon Père des notes secrètes furent expédiées en province, de manière à me fermer tous les établissements. Je supportai avec courage ces difficultés. Ma mère avait approuvé ma conduite, ma fierté était satisfaite. Je fus enfin admis à Saint-Jean-de-Maurienne, qui, à l'éloignement deChambéry, joignait l'inconvénient d'un déplorable régime pour la santé, un manque de soins pénible pour qui possédait des instincts délicats; et, ce dont je gémissais par-dessus tout, les études y étaient très faibles. »
Notre jeune compagne avait écouté avec un intérêt passionné l'épisode de cette lutte entre l'élève et le supérieur. De fait, c'était une action héroïque. Pierre avait fait preuve dès lors d'un courage civil plus rare chez les Français que le courage militaire.
« Et dans ce nouveau collège, vous trouviez-vous bien malheureux? demanda la fillette.
— Oui, miss Juliette, très attristé. Les élèves étaient des montagnards lourds de corps et d'esprit, dont j'aurais ri tout le premier si mon sort n'eût été si intimement lié au leur. Supérieurs ou abbés vous abordaient avec une familiarité grossière, \o\ s passant et repassant leurs mains sales et crasseuses sur la figure. La bigoterie y était pire encore qu'aux jésuites. A tous moments, à bâtons rompuSj on nous ordonnait d'élever notre âme à Dieu, absolument comme certain général qui répétait à ses soldats : « Messieurs, vous aurez à courir à la victoire: »
— .Mon cher ami, dis-je en riant, voilà une compa-
raison qui, si elle eût été entendue, vous aurait encore fait changer de collège.
— J'ai encouru ce danger, reprit Lanfrcy, et je l'ai évité en révélant tout d'abord au supérieur le motif véritable de mon renvoi de chez les jésuites de Chambéry. Une petite dame à qui ma mère avait confié l'anecdote vint me voir à Saint-Jean et bavarda, répétant ce qu'elle devait taire.
« Par ma véracité, le coup était paré. Je voulais faire des reproches à la petite dame ; mais, quand je revis ses yeux bleus si jolis, moi qui depuis trois mois ne voyais que de vilains museaux d'ours, toute parole d'aigreur expira, et des compliments enthousiastes les remplacèrent. En imagination, je vivais au temps des vacances. Sans cesse je répétais conuîie une litanie : « Ma mère, des livres et la campagne ! » Quand la verdure commença à renaître, je repris goût à la vie. Tout à la fin de l'année scolaire, je fus saisi d'une ardeur poétique. Je faisais des vers. Quels vers! Cela sonnait mes seize ans. Pour profiter du passage d'un musicien ambulant, je commençai la musique. Je riais, je pleurais, j'enrageais, et j'atteignis enfin le jour d'ivresse où je me trouvai dans les bras de ma mère !
« Là ! à présent l'histoire est terminée, fis-je, » m'adressant à la belle enfant qui , accablée de fatigue, luttait contre le sommeil dans l'espoir de quelque autre récit.
Nous commençâmes à parler à mi-voix, et comme il advient dans la première jeunesse, sous l'induence de ce murmure, Juliette tomba subitement endormie. La lune, éclairant cette nuit chaude, rayonnait d'un tel éclat, que je voulus tirer un des rideaux pour abriter la dormeuse.
« En grâce, n'en faites rien, réclama avec vivacité Lanfrey. Ce charmant visage, en cet instant, fait revivre tout le passé de mes vingt ans.»
Il est certain que les rayons lunaires donnaient un
singulier prestige à cette physionomie méridionale. Le visage, d'un blanc mat, encadré par les larges boucles d'une abondante chevelure, ces paupières frangées de longs cils qui dessinaient les grands yeux clos; ce calme profond qui prend ainsi l'aspect inquiétant de l'atmosphère chaude et pesante qui précède l'orage, tout cet ensemble retint longtemps pensif le regard de mon compagnon.
« J'avais alors vingt et un ans, reprit-il brusquement. Après une maladie, qui me retint soixanle-dix-scpt jours sur un lit de soufïVance, je me rendis à Turin pour y subir des examens et me faire recevoir avocat. 11 fallait rattraper le temps perdu. Je réussis à terminer en une année cette fastidieuse besogne, qui souvent en exige quatre. Les sacrifices d'argent que j'imposais à ma mère me stimulaient singulièrement. J'eus la bonne chance de louer en arrivant une chambre chez les meilleures gens du monde, un bon docteur dont l'épouse était une Italienne, distillant l'amour maternel, et qui, dès le premier jour, me nomma « figliolo ». Je me sentis fort disposé à accepter ce titre caressant, après avoir vu la belle personne dont je devenais frère. Tout entre nous se passait avec bonhomie, à l'italienne. Le padre soignait ma convalescence, la madré mon chocolat, et sa fille nous servait d'interprète : elle parlait également le français et l'italien. Pour recourir à son savoir, je feignais d'ignorer l'italien; j'inventais mille prétextes pour lire dans ses beaux yeux et ne point consulter le dictionnaire ; mais bientôt, lorsque la mère me conduisait près de sa fille pour obtenir une traduction, je dus constater le trouble où me jetait cette présence, jusqu'à oublier le prétexte qui m'amenait; je ressentais une sorte de terreur i\ me reconnaître amoureux, et cela pour la première fois de ma vie, d'un être réel et non d'une création de ma fantaisie.
« Jusque-là, mes rêveries ardentes avaient pour objet un être imaginaire. Notre beau pays dispose la jeunesse à ce genre d'idéal. Chateaubriand revenant de Grèce, rasant cette vallée de Chambéry, l'a trouvée digne d'être comparée à la vallée de Tempe ; nous sommes glorieux de le répéter. Oh! que je serais heureux, madame, de vous amener jusqu'à la Peisse, campagne que nous avons longtemps habitée. De quelle vue on y jouit! Au détour d'une allée favorite, on découvre un amphithéâtre de montagnes qui, selon l'heure du jour, s'harmonise avec votre disposition ; l'aspect en est tour à tour riant et sévère, et, tout au fond du paysage, l'œil se pose sur le délicieux lac du Bourget. Près de ce lac, j'avais adopté un endroit solitaire, mystérieux, d'où, sans être aperçu, je jouissais d'une vue très étendue. Je vivais là en plein roman, me livrant aux plus passionnés élans d'un amour imaginaire. Cette folie donna lieu à une singulière aventure.
« Durant la longue maladie qui précéda mon séjour à Turin, déclaré en convalescence, pour me distraire, on m'apporta Kaphaël, livre nouveau de M. de Lamartine; il venait de paraître. Je m'en emparai avec avidité. Celte lecture me causa une grave rechute, sans que personne pût se l'expliquer. Retour de fièvre ardente avec délire. En donnant pour cadre au roman le lac du Bourget et ses environs, l'auteur était criminel à mes yeux; il m'avait volé mon bien et ma maîtresse, il outrageait l'objet de mon culte en exposant nue aux yeux de tous les hommes cette femme qui m'était plus chère que tout au monde; enfin mes sentiments exaltés ainsi que ma cervelle, me firent subir une torture dont je pensai mourir.
« Il me parut donc qu'en m'attachant à la jeune Italienne, mon cœur et tout mon être se reprenaient à la vie. La réalité devait cicatriser les blessures faites par de folles chimères. Tout était suave chez cette chère fille
elle se nommait Lenora, nom transformé en celui de Léa. Avec une charmante simplicité très italienne, elle m'invita à supprimer toute cérémonie en l'appelant simplement (le son nom de baptême. Ma conversation l'amusait, l'égayait. C'était i)iaisir de la voir rire à belles dents ; alors une nuance de malice remplaçait le sérieux mélancolique de son regard. — M'aimait-elle?...
« Pour moi, les jours s'écoulaient uniformément entre le sentiment et l'étude. Un incident m'obligea à mesurer le changement progressif opéré en moi.
• tt Le bon docteur fit une chute grave; on le rapporta chez lui sans connaissance, le visage couvert de sang. Saisie d'effroi à ce spectacle, Léa est prise d'une crise nerveuse qui devient le début d'une fièvre cérébrale. Le caractère poignant de mon anxiété s'exaltait avec le danger que courait la vie de cette belle créature. Que de fois il m'est arrivé, pendant les nuits d'angoisse, de sortir de mon lit, et, couché à terre, de coller sur le plancher mon oreille attentive, pour saisir le moindre bruit qui pût m'indiquer ce qui se passait dans la chambre de la malade, placée au-dessous de la mienne.
« Enfin, la chère enfant fut déclarée sauvée!
« Pendant quelques jours, je fus tout entier à l'ivresse que me causait ce retour à la vie; puis un grand trouble m'envahit durant les mauvais jours de cette fièvre ; je me livrais aux projets les plus insensés. Je ne m'engageais pas à brûler des cierges à la Vierge si la santé était rendue à ma chère Léa, mais à lui sacrifier ce qui m'était le plus précieux au monde, ma liberté! Bientôt, cependant, cette idée de mariage m'apparut dans toute sa déraison. Avec mes vingt ans, je n'avais à olfrir ni fortune ni position. L'amour de l'indépendance, joint à la raideur de mon caractère, ferait longtemps obstacle, je le prévoyais, au succès que certaines facultés jointes à nne volonté ferme obtiendraient du travail. D'ailleurs,
qu'était au vrai l'amour de Léa pour moi? En me posant chaque jour cette question, je ressentais une vive irritation, causée par l'essor qu'avait pris l'amour filial depuis le danger encouru par le père. J'étais jaloux! Je retrouvais ces bizarres et douloureuses sensations éprouvées une fois déjà, dans mon fiévreux délire, au sujet du Raphaël me dérobant mon idéal.
« Une année s'était écoulée. Je fus reçu avocat. Je retournai près de ma mère; de là à Paris, poursuivant toujours mon plan de travail historique; c'était mon idée fixe. 3Ion roman avec la belle Italienne se termina en pente douce, par une correspondance de plus en plus rare. »
0 mon cher ami! pensais-je en l'écoutant, comme je constate une fois de plus l'identité de Pierre avec Everard! IN'est-ce pas le même homme qui a écrit dans ses lettres :
Je ne veux et ne dois à aucun prix créer d'incompatibilités entre mon caractère et ma destinée, entre mes devoirs et mes goûts. Au point où je suis arrivé aujourd'liui, il m'arrive encore de les regretter, mais je ne les désire plus.
Rompant un court silence : *
« Votre nouvelle, fis-je, se termine à souhait dans votre intérêt comme dans le nôtre. — Depuis lors, mon cher ami, que d'attachements noués et rompus! je vous ai vu à l'œuvre, et l'ironie, arme redoutable quand vous l'appliquez à l'histoire, auprès des femmes, je crois, voltige fréquemment sur- vos lèvres. Vous en faites volontiers l'auxiliaire du doute et de la jalousie. — Mais, puisque la causerie à voix basse et le clair de lune m'entraînent, dis-je en plaisantant, je veux vous confesser ma vive curiosité éveillée récemment, à la dernière séance du Conservatoire. Vous écoutiez la symphonie avec un tel ravissement que, nul doute, votre cœur battait
la mesure, et celui de la charmante personne, dans la loge de qui vous étiez, ne la battait pas à contre-temps. En sortant, vous donniez le bras à cette femme, qui m'a paru une llf;ijr délicate du genre tropical, car, décidément, j'entrevois que vous goûtez les beautés brunes?
— A moins qu'elles ne soient rousses ou blondes, me f it-il répliqué en riant.
— Oui, oui, monsieur. Tout en déplorant l'absence d'individualitt'; qui s'étend sur le monde civilisé, vous aussi, vous généralisez volontiers vos tendres sentiments. Je reviens à l'oiseau des tropiques. Les yeux étaient splendides. le regard fier et le sourire intelligent, le sourire... Tient-elle parole?
— Hélas ! oui I
— Comment, hélas ?
— Vous me comprendrez quand je vous aurai confié à quel point je redoute les chaînes de (leurs. Comment les rompre, si je me laisse envahir par une passion que la raison ne combattrait pas? Celte femme paraît sincère, point coquette, aimante et dévouée; elle est délicieusement jolie, spirituelle... Résultat? Enlacement inextricable! Je ne saurais exposer mon indépendance à une si rude épreuve. — Je fuis! oui, madame la Présidente, je fuis! je suis en rupture de banl et toutefois je me sens déchiré en m'éloignant.
— Monsieur Ferocino, loin d'admirer votre courage, je vois en vous lliumble serviteur d'une chimère d'indépendance. Voyez, n'est-ce donc pas obéir à un mot d'ordre que de vous rendre à Chambéry, sur la dcmartde de vos amis, comme candidat aux prochaines élections?
— En venant, madame, j'accomplis un devoir; mais ce mot, jamais une femme ne l'applique à la politique. Permettez-moi un instant de raisonner à votre manière. La preuve, sontiendrai-je, que ma conduite est louable, se trouve dans la récompense que mon sacrifice a tout de
suite obtenue. Je vous rencontre! et ma désolation de la première heure s'adoucit, au murmure d'un épanche-
; ment. Une fois loin de Paris, n'ayant rien de cette physionomie enchanteresse sous les yeux, je mettrai bientôt
i en doute sa sincérité féminine. Je ruminerai mon passé pour soupçonner l'avenir. Tandis que près d'elle... Vraiment, elle est si différente des autres femmes !
— Eh bien ! mon cher Lanfrey, la vie est ainsi faite. On frôle le bonheur sans le retenir. A qui se plaindre plus tard?
— La plainte n'est point une ressource, madame, à qui est persuadé, comme moi, que chacun porte en soi sa providence. Donc, quand on voit l'abeille et qu'on sent la piqûre, il faut en arracher le dard! »
Ici, temps d'arrêt : demi-heure aux voyageurs. — .\"U5 éveillons Juliette; vite, sautons à terre. Ciel ! quelle poussière ! De l'eau ! de l'eau ! Le cas est prévu : nous trouvons des terrines pour plonger nos faces de ramoneurs et les rafraîchir. Pendant cela, notre galant protecteur a fait préparer un excellent café à la crème, et nous déjeunons gaiement, d'autant plus que, pour la fillette, le café était, par rigueur de régime, le fruit défendu! Cette petite orgie matinale a été depuis, entre nous, prétexte à de bonnes gaietés de souvenir. Férocino s'était conduit en berger modèle. Rien de plus aimable que sa simplicité, son naturel absolu, sa gaieté facile. Il avait l'esprit sagace, prompt, pénétrant, sympathique aux sentiments, et pas la moindre prétention. Je le plaisantais I sur ses dispositions au rôle de père de famille en le voyant, aux stations, courir après les enfants, comme il lui arrivait de le faire après les chats dans nos appartements. Ce goût de Lanfrey pour la race féline est noté dans un ouvrage de M. Michelet. A mesure que nous approchions du terme de notre voyage, à la pensée de revoir sa mère et d'anciens camarades, son émotion
croissait. L'amitié était au cœur de Lanfrey un sentiment sacré ; il y apportait un choix sévère et la plus grande fidélité. Je ne crois pas qu'on puisse citer de lui un élan de poésie inspiré par l'amour, tandis que quelques vers charmants, impromptu très poétique, ont été adressés à un ami en réplique à ceux qu'il en avait reçus. Nous les copions dans les notes publiées par un de ses contemporains :
Hélas ! nulle étoile, ô poète !
Sur mon obscur berceau n"a lui ; Mais, du destin sombre interprète, Le ciel semblait pleurer sur lui.
Alors, j'entendis une fée :
Pauvre enfant, au malheur promis, Ne maudis pas ta destinée, Car je te garde des amis!...
Le compagnon de voyage aurait voulu m' entraîner à Chambéry et me faire connaître plusieurs des amis qu'il allait retrouver. Je me souviens, entre autres, qu'il me parla de B..., chimiste de grand mérite, que j'aimerais, assurait-il, parce qu'il était, par parties égales, cœur, esprit et gaieté.
« Ah! si celui-là voulait habiter Paris, comme sa réputation s'étendrait! Pour moi, cela serait vivifiant, je croirais en le voyant respirer l'air natal. »
Ici le sifflet se fait entendre, le train ralentit sa marche. Nous atteignons Culoz. Là, nous nous séparons, non sans regrets.
a J'écrirai la première pour vous donner mon adresse, mon cher ami ; peut-être vous déciderai-je à nous rejoindre.
— Qui sait ce que nous réserve cet avenir troublé, répondit Lanfrey; — nous faudra-t-il expier ce que nous avons subi?
— Pas d'idées noires, mon cher Ferocino, et soignez- j
VOUS, criai-je de mon nouveau wagon. » Une petite voix douce ajouta :
« Venez à Saint-Cergues, monsieur Lanfrey, je vous en prie ! »
Après avoir pendant des heures et des heures monté à pic, nous nous trouvâmes à Saint-Cergues. L'air salutaire y était, mais non le repos. La déclaration de guerre à la Prusse détermina subitement de nombreux départs. J'hésitai sur le parti à prendre. De Paris, on me suppliait, en persistant, de tirer un bénéfice de santé du voyage accompli. Que pouvait-on craindre dans la capitale? Toute sollicitude se devait porter vers le nord. — Je reçus à Saint-Cergues la réponse suivante à une lettre que j'avais adressée à Chambéry.
Chambéry, 26 juillet 1870. A madame C. J ., Salnl-Cergues, canton de Vaud {Suisse).
Que c'est aimable et méritoire à vous de vous souvenir de votre promesse, au milieu de vos bergeries assaisonnées de crème, de poésie et de musique! Mais comme vous êtes bien Parisienne dans rame, de regretter la rue de Penthièvre, dans un pareil moment! Que je voudrais pouvoir vous donner à lire les lettres que vous m'écririez de là, si vous y étiez. Quelles lamentations sur cette population de braillards ivres, dont les aboiements retentissent jusqu'ici. Je connais une dame qui habite le boulevard des Italiens, et qui, après quatre jours de résistance, a été forcée de partir à moitié folle d'exaspération. Croyez bien qu'il ne se passera rien d'intéressant à Paris d'ici à quelque temps, et peut-être bien d'ici à longtemps. Même pour un homme, il n'y a rien à y faire quant à présent.
Notre ami d'Alton-Shée essaye bien vainement de lutter contre le courant. Ce sont là des efforts très généreux, mais parfaitement inutiles pour le moment. C'est comme s'il voulait faire entendre raison à un homme pris de vin. Plus tard, les événements aidani, la réflexion viendra, et on commencera à déchanter; les hommes de bon sens pourront intervenir. Au reste, je crois que votre sollicitude s'exagère le danger. Le gouvernement a pris toutes ses précautions pour être en état de sévir, le cas échéant:
mais il sait bien que les donneurs de conseils n'ont aucune chance d'être écoutés aujourd'hui, et il ne lui déplaît pas, sans doute, de les laisser prêcher dans le désert. Je ne vous parlerai pas de tout ce qui vient de se passer; il y a trop à en dire à tous les points de vue. Mais (sans être curieux) je voudrais bien savoir ce que notre ami X... pense, à l'heure qu'il est, de ses discours belliqueux au Parlement allemand. Je m'efTorçais alors de le calmer, de lui démontrer l'horreur et l'a^isurdité d'une pareille guerre après les énormes progrès qui s'étaient accomplis en Allemagne. A propos de cette guerre, n'est-il pas piquant que le président Schneider ait commencé son discours à l'empereur par une phrase textuellement copiée dans un de mes volumes, à savoir :
« Que l'auteur d'une guerre n'est pas celui qui la déclare, — « mais celui qui l'a rendue nécessaire. » Et que l'empereur ait répété cette même phrase en ajoutant: comme l'a dit Montesquieu? Ils sont vraiment plaisants, ces deux bouffes. Et moi, qui m'aurait dit que je travaillais pour lui fournir des maximes ? Je mène ici la vie d'un pauvre ermite, absolument sevré de toute distraction et presque de toute causerie. Vous pensez si je vous envie vos concerts à quatre mains et votre pseudo-Krauss. Quant à moi, j'ai pour toute musique les gémissements désolés de quelques pauvres vaches, qui se lamentent de n'avoir pas d'herbe fraîche dans le pré voisin. Après une ou deux pluies que j'ai amenées de Paris, la sécheresse a recommencé de plus belle, et ce malheureux pays est complètement grillé. La guerre et la famine — cela nous prépare un délicieux hiver !
.\dieu, chère et excellente amie, mettez, je vous prie, mes respectueux hommages aux pieds de M"'^ Juliette, et rappelez-moi au souvenir des d'Alton, lorsijue vous leur écrirez. Je suis bien heureux d'apprendre que l'air des montagnes réussit à votre petite malade. Soyez sûre que vous-même vous en trouverez très bien. Mille et raille affectueux compliments.
Ferocino.
A partir de cette époque notre correspondance fut suspendue. Ma fille était venue me rejoindre, et nous nous étions installées à Lausanne. Une aimable et excellente Suissesse, au premier mot de guerre, avait mis sa bourse et son crédit à noire disposition, trait de généreuse sympathie dont, durant nos malheurs patriotiques, les Suisses donnèrent mille exemples. J'écrivis de Lausanne à Ghambéry sans obtenir de réponse. Je sup-
posai Lanfrey rentré à Paris, — d'où bientôt les lettres n'arrivèrent plus. Je passe sous silence les angoisses de ce temps d'exil, durant lequel, confiées aux ballons, les lettres qui nous tombaient du ciel étaient reçues comme la manne au désert. Chaque jour, hélas! l'événement venait justifier les craintes exaltées de la veille. Rien de tout cela cependant n'était comparable aux épreuves des Parisiens, enfermés dans leur ville. Mais ces choses sont en dehors du cadre de mon récit, que je renoue en transcrivant deux lettres de Lanfrey qui me parvinrent enfin presque au terme de l'exil.
Chambéry, lundi 9 janvier 1871.
Chère madame et araie, c'est un grand bonheur pour moi de recevoir votre lettre. Je vous aurais écrit mille fois, si je vous avais cru encore à Lausanne. Ma dernière missive était du commencement d'octobre, autant que je puis en juger à distance. Aucune de vos réponses ne m'étant parvenue, j'ai supposé que vous étiez partie et que vous n'aviez pas reçu la mienne. Vous avez su comment mon attente au sujet des élections avait été trompée par les contre-ordres venus de Tours.
Mon histoire, depuis lors, est des plus simples. Connaissant l'esprit bienveillant qui caractérise tout bon démocrate, et désireux de sauvegarder avant tout ma liberté d'opinion et mon droit de franc-parler sur toute chose, j'ai voulu faire strictement l'équivalent de ce que j'aurais fait si j'étais resté à Paris, et je me suis engagé comme volontaire (hélas ! sans illusion) dans la garde mobilisée alors en formation. Il y a de cela deux mois et demi. Depuis ce temps, nous n'avons pas bougé d'ici faute d'armes, car on n'avait à nous donner que des fusils de Tannée 1792. Les fautes de tout genre que j'ai vu commettre par le gouvernement m'ont fait, par deux fois, reprendre la plume, et j'ai parlé, je puis le dire, bien malgré moi, car j'avais la certitude de compromettre gravement le succès de ma candidature qui était alors infaillible et certaine. J'ai naturellement été puni de ce bon mouvement par un torrent d'injures et d'accusations dont il serait difficile de vous donner l'idée. Ceux qui m'avaient le plus exalté ont crié à la trahison. J'ai été appelé « souteneur de Bonaparte, clérical vendu aux d'Orléans, etc. » Mon uniforme même de volontaire ne m'a pas protégé contre l'accusation d'avoir fui de Paris à l'approche des Prussiens ; enfin mon succès a été aussi complet que
SOUVENIRS DE M"' C. JAUDERT.
je pouvais le supposer. — Je dois ajouter toutefois que les sympathies (les hommes éclairés ont un peu compensé ces petits désagréments. Des journaux de Bordeaux et des journaux anglais avaient reproduit mes articles. Gambetta les a lus, et à la suite de cette lecture, le préfet de Ghambéry est venu chez moi avec une lettre m'ofTrant la préfecture du département du Nord, au milieu de compliments exagérés. J'ai déclaré vouloir m'en tenir à mon fusil de volontaire, et ne voir de moyen de salut que dans un appel au pays. Vous pensez que je n'ai pas laissé ignorer cette circon- . stancc qui prouvait assez clairement que si j'étais, en effet, un homme vendu, je n'étais pas, du moins, un homme à revendre.
Maintenant, je pars demain pour le camp de Sathonay avec ma brigade, et voilà. Je vous écrirai de là pour vous donner mon adresse exacte, car il est probable que nous serons cantonnés dans les environs. Vous allez voir le terrible Ferocino se révéler sous un jour nouveau. Ses talents pour la guerre ne s'étaient déployés jusqu'ici que contre votre faible sexe. D'ici à peu, les Prussiens apprendront aussi à les apprécier.
Notre pauvre Paris est, je le crains bien, aux dernières extrémités. Une femme charmante de ma connaissance m'écrit, à la date du 30 décembre, que pour la première fois de sa vie elle a su ce que c'était que d'avoir faim et froid! Si elle en a souffert, qui est à l'aise et protégée de toutes manières, que faut-il penser des pauvres gens? Tout cela est navrant, et je ne crains pas d'affirmer que le gouvernement de Paris a commis une grande faute en n'acceptant pas l'armistice même sans ravitaillement, puisqu'il pouvait tenir si longtemps.
Je vous suis mille fois reconnaissant des nouvelles que vous me donnez de nos amis d'.\l... et B... J'en ai reçu indirectement de notre ami Lind, qui est à Gonesse, non comme belligérant, mais commecorrespondant de journal, et désolé de tout ce qui se passe.
Adieu, chère madame et aimaldc amie. Remerciez, je vous prie, madame de L... de rinlérét qu'elle veut bien prendre à ce qui m'arrive. Présentez-lui mes affectueux compliments ainsi qu'à miss Julielta, que je m'attends à revoir prodigieusement bien portante à la suite de ses courses alpestres.
Croyez-moi toujours votre tout dévoue et affectionné
P. Lanfrey.
Peu de jours après avoir reçu cette lettre, les hasards de la guerre firent passer à Lausanne un ami intime de Lanfrey, qui ne l'avait quitté qu'au moment du départ des mobilisés, de Chumbéry. Par lui, je connus l'allocu-
tion de l'excellent maire de Chambéry, M. Python, qui proposa Lanfrey à ses compagnons d'armes comme modèle de conduite patriotique. J'insistai pour obtenir des détails sur ce départ, tandis que la mémoire en était toute récente.
a Ah! madame, me fut-il répondu, en ce temps de malheur, tout est d'une tristesse navrante.
« Nos Savoyards sont partis enfin, après être demeurés deux mois sur le qui-vive, criant sans cesse : des armes! des armes! et n'obtenant que de mauvais fusils de 93, ou des cannes et des parapluies . disait Lanfrey dans sa rage impuissante. Depuis le premier jour, il a fait partie de la brigade de mobilisés, sans que rien put faire changer cette volonté de fer. Aucun ne donnait la vraie raison de nos instances. Nous connaissions trop bien cette santé délicate, qu'une toux constante révèle en dépit des efforts du vaillant malade. Lui, qui aime si profondément la Savoie, avait le cœur à vif en s'éloignant à la suite de l'injuste conduite de nos compatriotes à son égard, au moment des élections. Pour lui aussi la séparation d'avec sa mère, qu'il trompait en l'assurant qu'il se rendait à Paris, était très douloureuse. La Romaine était devenue vieille, il voulut lui épargner l'épreuve du départ pour le camp de Sathonay.
« Tous ces sujets furent touchés dans l'entretien de la dernière heure, que Lanfrey vint passer avec moi. Au mot d'avenir nous retournâmes involontairement aux rêves évanouis de nos vingt ans, aux temps d'espoirs grandioses de liberté et de progrès. Gomme nous divaguions sur ce thème, objet de notre culte secret! « Est-ce que vraiment je vais mourir, s'écria Lanfrey, sans laisser ma marque à mon pays? Non, non! cette Histoire de ■Napoléon /", il fautqueje l'achève. Tu verras la fin, ami. J'espère atteindre l'accent voulu; la poésie du désespoir ! je sens cela. Je pourrai, je crois, satisfaire ton ambi-
tieuse amitié pour moi. Nous nous reverrons! » Sur ce mot je le serrai dans mes bras. Mais, à la porte, je ne pus me séparer de lui; il était minuit, je l'accompagnai jusqu'à son logis.
« Le lendemain avant le jour, je me levai. Une véritable tourmante de neige ajoutait au caractère lugubre du départ des mobilisés. Je ne pus résister au désir de dire à Pierre un nouvel adieu. Je courus chez lui. Il était déjà en uniforme, et sous les armes. Mon Dieu qu'il faisait froid ! Je le trouvai stoïque, son petit sourire ironique sur les lèvres, entouré d'amis qui le regardaient les yeux humides. Personne ne croyait le revoir. Cependant, non seulement il sert en volontaire, mais c'est comme volontaire qu'il vit. J'ai de ses nouvelles. 11 se défend contre cette saison rigoureuse plus terrible pour lui que le feu de l'ennemi. »
Ce fut encore à Lausanne que me parvint de Bordeaux la lettre suivante qui me tenait au courant des principaux accidents de la vie politique de Lanfrey.
15, cours (le Tourny.
Bordeaux, lundi 27 lévrier 1871.
Reçu les compliments avec un très vif plaisir, et une sincère gratitude. Cependant mon élection n'est pas encore validée, et je ne pourrai prendre part au vote, ni à la discussion de demain, à laquelle j'attache une énorme importance. On ajourne tous les élus des Bouches-du-Rhône (où je n"ai jamais mis les pieds, et où je ne connais pas un seul chat ', sous prétexte que le préfet Gent a manœuvré indignement contre une partie des élus, dont je suig. C'est là de la logique française, ou je ne m'y connais pas. D'ailleurs très peu fier de tout ce que je vois ici !
1. Lanfrey répond ici à une plaisanterie qui lui avait été faite, à propos de son élection, dont le succès avait élé plaisamment attribué aux transports excités par un jeune électeur, citant ce qu'a éclit M. Miclielet sur l'amour de Lanfrey pour la race féline. — Mais en fait, ce fut à l'appui très chaleureux de M. Thiers que Lanfrey dut son succès.
Une majorité honnête, mais horriblement divisée ; une minorité qui ne voit dans tous ces malheurs qu'une occasion de battre la grosse caisse, au profit de sa popularité : c'est répugnant. Nous avons dans l'Assemblée beaucoup d'hommes qui ont bravement payé de leur personne et versé leur sang pour le pays, tous sont pour la paix. Il y en a d'autres qui sont restés tranquillement chez eux, ou qui ont pris des places, ceux-là sont pour la guerre à outrance. Fut-il jamais division plus accablante? Nous n'en aurons pas moins la paix. Mais c'est triste d'appartenir à un pays en décadence !
Merci encore de toutes les bonnes nouvelles que vous me donnez, de vous et des vôtres. Mettez mes hommages aux pieds de miss Juliette, et présentez mes compliments à madame la marquise. YoU'e ci-devant
Ferocino.
Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de nos amis de Passy à qui je compte écrire très prochainement.
Ici était jointe la copie de la lettre adressée au comité électoral des Bouches-du-Rliône.
Bordeau.x, 26 février 1871.
Monsieur le Président,
Le télégramme que vous avez eu l'extrême obligeance de m'adresser, au nom du comité libéral des Bouches-du-Rh6ne, ne m'est parvenu que par voie indirecte, et trop tard pour qu'il me fût possible d'y répondre. Veuillez, je vous prie, m'excuser auprès de vos collègues.
Recevez, en même temps, mes plus vifs remerciements pour le concours si efficace dont vous avez bien voulu m'honorer. Je suis fier d'être le représentant de cette grande et généreuse cité qui, dans tous les temps, a servi d'initiatrice et de patrie adoptive à tant de citoyens illustres. Elle se plaît à aller, pour ainsi dire, les prendre par la main au sein de l'obscurité, de l'inaction, de l'oubli où les laisse végéter l'indifférence de leurs concitoyens pour les pousser dans la carrière où ils auront à soutenir les grands combats de la vie politique. Si je ne deviens pas semblable à eux, je vous devrai du moins la consolation d'avoir, de loin, suivi leur trace, et le privilège envié de pouvoir invoquer le même patronage.
Je suis d'autant plus heureux d'avoir obtenu vos suffrages que
272 SOUVENIRS DE M"" C. JAUDERT.
je n'avais parmi vous aucun ami personnel, et que je dois en rapporter tout l'iionneur à la puissance des idées, à notre commun dévouement envers une juste cause, c'est-à-dire au lien le plus noble qui puisse unir les hommes. Si j'interprète bien votre pensée, vous avez nommé en moi l'ennemi invariable de tous les genres de despotisme, l'iiomme qui n'a jamais voulu séparer la cause de la démocratie de celle de la liberté.
Je puiserai dans votre adhésion une nouvelle force pour défendre ce grand principe, sans lequel la République ne se fondera jamais parmi nous.
J'espère, monsieur, pouvoir avant peu visiter votre ville et vous renouveler à tous, de vive voix, l'expression de ma sincère et profonde reconnaissance.
Recevez, je vous prie, en attendant ce jour, l'assurance de ma très respectueuse considération.
P. Lanfrey.
Après bien des tiraillements et des hésitations, Lanfrey accepta l'ambassade de Berne. La manière habile dont il remplit ce poste put faire regretter qu'il n'eût pas, de prime abord, été placé de façon à rendre des services à son pays dans la carrière diplomatique. En dépit de vieux préjugés accrédités sur la ruse nécessaire aux diplomates, sa droiture inspira confiance.
J'appris qu'en novembre il avait fait une courte apparition à Paris. Étonnée de ne l'avoir point vu, j'adressai mes reproches à l'ambassadeur. Voici l'explication qu'en réponse il m'adressa :
Berne, 18 décembre 1872.
Oui, je suis sans excuse, je le proclame, et je suis prêt à le crier sur les toits et sur tous les tons! Je ne saurais vous dire combien d'injures intimesjc me suis décernées pour mon indigne négligence à votre égard. — Mais pour mon oubli? — non, — j'en atteste tous les échos auxquels j'ai demandé de vos nouvelles depuis que je n'ai eu la fortune de vous voir, — et aussi la façon dont je leur ai parlé de vous, — j'en appelle à MonlJMun, à Douhet, au blond Lcfébure, enfin au chaj'mant feu-follet lui-même, que j'ai eu l'iiunneur de voir ici et qui, je l'cspcre, portera témoignage en ma faveur.
Pourquoi cependant ne vous ai-je pas vue, en ayant dans le cœur un si violent désir, que je suis allé un jour jusqu'à votre porte avec cette intention ?
Pourquoi, grands dieux, pourquoi?
Ma foi, je vous le dirai. — Car, par la sambleu ! je m'appelle Ferocino, et ce nom me donne des droits et même des privilèges.
Je vous avouerai donc très simplement que c'est parce qu'on m'a assuré que votre sa!. - ne désemplit plus du citoyen Hugo, et que j'ai craint de vous mettre dans une fausse situation en l'y rencontrant lui ou ses amis. Vous savez que j'ai le malheur d'avoir des aversions beaucoup trop prononcées pour ma tranquillité. — Celle-là en est une. Il me serait positivement insupportable de passer une demi-heure en présence de ce dieu.
Mon attitude serait, je le crains, très loin d'exprimer ce respect plein de tremblement qu'on doit ressentir en présence de la divinité. Je me suis dit queje serais contraint, irrévérencieux, que je vous mécontenterais, enfin qu'il valait beaucoup mieux ne pas vous exposer à cet ennui.
Voilà, chère et aimable amie, très franchement exposé le motif qui m'a détourné d'aller vous voir, lors de mes deux derniers ivoyages à Paris, en mars et novembre. Me pardonnerez-vous cet laveu bien peu diplomatique?
I Quant à vous personnellement, vous savez assez quel charme, Iquel vrai et rare plaisir j'ai trouvé dans vos entretiens. Mais laissez-moi vous dire combien je vous suis et vous serai toute ma vie i reconnaissant de votre accueil si aimable, de votre amitié si bonne jet si bienveillante, malgré tant d'esprit! Vous avez mille fois plus |de mérite qu'une autre.
Ecrivez-moi donc que vous ne me gardez pas rancune, et croyez-moi toujours votre tout affectueusement dévoué.
Ferocino.
Ayant donné sa démission d'ambassadeur après que Thiers eut donné la sienne comme Président, il me mandait, au 2i mai, de Paris, les efforts que faisait le ministère de Broglie pour lui faire garder son poste. A affirmation qu'on calomniait les ministres en leur prêtant des projets de restauration monarchique, il répondait « que dans leur position on ne fait pas ce qu'on veut, mais comme on peut ».
Il faudrait un volume, ajoutait-il, pour exprimer tout ce qu'il y a à dire sur ces derniers événements. On a été
d'une ingratitude révoltante envers Thiers ; mais il faut convenir qu'il a perdu une bien belle partie par un entêtement de vieillard ou d'enfant. Il eût suffi de deux ou trois concessions insignifiantes pour empêcher tout cela, et il n'a pas voulu les faire. Je doute qu'il retrouve jamais l'occasion qu'il a perdue. A son âge, la fortune ne pardonne pas ! »
Le Conseil fédéral suisse chargea M. le docteur Kern, son ministre à Paris, de faire de pressantes démarches auprès du gouvernement français pour obtenir le retour de M. Lanfrey à Berne. Enfin il renonça définitivement à ce poste à la fin de l'année 73.
De nouveau fixé à Paris, il reprit ses travaux historiques. — La Chambre, il est vrai, lui prenait une partie de son temps; mais en revanche il allait peu dans le monde. Les réunions étaient rares, et sa santé, très altérée par son séjour à Berne, dont le climat lui était ennemi, l'obligeait à renoncer aux veillées du soir, du moins fréquemment. Menant ce genre de vie, un instant sa poitrine parut se fortifier ; il en profita pour jouir de nouveau de la vie, pour redevenir mondain.
Heureux du succès de sa dernière publication, — c'était au commencement de 1875, — entrant chez moi un matin, Lanfrey parut tout réjoui de me trouver seule. Mon premier mot fut pour le féliciter sur l'excellence de son cinquière volume de VHistoù'e de Napoléon J" que je venais d'achever; il était là précisément sur ma table,
a Eh bien! dit-il, je veux répondre à vos compliments par une confidence. Devinez, madame, je vous le donne en mille ; devinez de qui, à ce sujet, hier à la Chambre, j'ai reçu les plus vifs compliments, et même une poignée de main ?
— Je devine; je n'hésite pas : c'est de Gambetta?
— Vous conviendrez cependant que la chose est aussi inattendue que singulière.
— Pour moi, répliquai-je, beaucoup moins que pour vous; par des préventions étayées de certains faits, vous vous êtes créé un personnage qui n'est point l'homme politique réel. Vous éclairer m'a paru ne pouvoir être que l'œuvre du temps. — Ce qui s'est passé, hier, mon cher ami, au sujet de votre livre, n'est que la répétition du mouvement d'eprit, qui, pendant la guerre de 70, porta Gambetta à vous faire proposer la préfecture du Nord, — position de si grande importance à cette heure suprême ! Vos publications hostiles lui révélèrent à la fois un caractère joint au talent et au patriotisme. — Il se sera dit : Voilà un homme comme il en faut au pays ! Laissant aussitôt de côté la question personnelle, ce qui lui était facile, étant en ce qui concerne les attaques personnelles aussi insouciant que M. Tliiers, il a voulu s'emparer de cet homme. Vous savez s'ils étaient rares alors les gens de valeur? 11 n'a pas été compris. Le temps n'était pas aux explications. Il est arrivé que cette démarche même, grâce à un malentendu, au lieu de vous rapprocher vous sépare depuis des années. Votre mauvais caractère, ajoutai-je en riant, peut faire durera perpétuité la situation.
— Mais cela n'explique guère, répliqua Lanfrey, le compliment que j'ai reçu?
, — Pardon. Je reconnais là encore une impulsion patriotique. Le chef du parti radical est fier dun historien qui fait honneur à la fois au parti et au pays. Pourquoi se conlraindrait-il pour l'exprimer? Nature optimiste et enthousiaste, il oublie tout net que vous lui avez été hostile. Tandis que mon sceptique et passionné Ferocino, tenant par ses ancêtres du chat-tigre et de l'éléphant, possède une rancune perfectionnée qui s'alimente de l'air du temps. Darwin vous expliquerait cela !
— Très bien, madame la Présidente. D'après cet exposé de conduite, vous me donnez tous les torts de
caractère. Je ne partage pas votre opinion. Cette désinvolture au sujet de l'offense peut aussi se caractériser — légèreté? — Mais je n'ai garde de plaider devant un juge partial. Seulement je prétends abattre votre amourpropre. — Vous croyez, faisant appel à tous les animaux de l'arche, plus Darwin, m'accabler par un aperçu neuf? Sachez que le vieux proverbe italien exprime beaucoup plus clairement votre pensée : Che offende non perdona! j Mais, puisque nous touchons à ce sujet, laissez- moi vous i dire que je tiens compte sans réticence de ce que l'expérience de sept années et une capacité politique incontestable ont fait acquérir au leader républicain. A cette heure, je l'approuve souvent, et suis d'accord avec lui... en partie, du moins.
— Vous êtes, répliquai-je, tous deux épris d'une même cause ! »
En effet, un raprochement dans les idées et les sentiments politiques s'accentua encore entre ces deux hommes. Aussi le /^?'</aro, ayant, en juillet 1877, cherché à réveiller d'anciennes dissidences :
«Voilà, dit le malade avec impatience, qui n'est point exact. » Puis haussant les épaules, il continua : « Qu'importe, d'ailleurs! Est-ce qu'il ne faut pas tenir compte du cours des événements et du poids des années?»
Lanfrey, comme je l'ai dit, fuyait résolument la discussion, afin de ne pas se laisser entraîner par la passion. Mais il n'était pas ennemi d'une petite guerre qui naissait parfois dans nos entretiens, et où il n'obtenait pas toujours le dernier mot. L'attraction qu'il ressentait pour ce genre d'escarmouche m'était indiquée d'une tout aimable façon. Il venait me trouver, le soir, quand il me devinait seule, donnant ainsi à une vieille amie la soirée promise ailleurs, là où il aurait rencontré de jeunes et attrayantes beautés. Jamais il n'avait plus de gaieté et d'abandon que dans ces conditions.
« Mon ami, lui disais-je quelquefois, connaissant que vous faites acte de liberté et preuve d'indépendance, vous jouissez vivement en dérobant cette soirée à mon profit. » Il était trop sincère pour le nier.
En octobre 1875, Lanfrey fut nommé sénateur inamovible. Ce fut une véritable satisfaction pour ses amis. Dans cette position honorable, conquise par une capacité politique incontestable, on pensait qu'il pourrait achever son grand travail historique, et ne pas s'exposer, aussi assidûment qu'il le faisait comme député, à la fatigue des perfides et funestes voyages de Versailles. Parmi les compliments adressés au nouveau sénateur, il parut particulièrement sensible à celui de son ami Chenavard. La sincérité sans complaisance du caraclère de ce dernier y donnait du prix. Je le répétai au philosophe ami, qui sourit doucement, et me conta qu'en cette même rencontre, Lanfrey l'interrogea sur le jugement qu'il portait de YHlsloire de Napoléon P^ dans son ensemble. Cinq volumes étaient publiés alors qu'il s'occupait du sixième et dernier.
« Je fais grand cas de l'œuvre, répondit Chenavard ; l'exactitude des faits est merveilleuse; la conduite ainsi que les motifs déterminants de Napoléon sont stigmatisés comme ils le méritent : c'est d'une plume inflexible, avec un grand talent d'écrivain; c'est buriné. Mais je vous reproche de n'avoir pas saisi chez cet homme extraordinaire le côté artistique ; car c'était avant tout un artiste, un très grand artiste, en l'art militaire et celui de gouverner les hommes. Là on reconnaît son origine italienne. Supposez un Français tentant la même partie? Il eijt été hardi, chevaleresque et ne l'eût pas gagnée. Napoléon ne fut ni comédien, ni tragédien, quoi qu'en ait dit un pape. Il fut artiste, et de celte organisation part le souffle poétique qui, à travers ses erreurs, ses fautes et ses crimes, assure sa domination sur tout ce
IG
qui l'approche, exaltant l'enthousiasme jusqu'au dévouement. »
L'historien écoutait attentivement, la tête inclinée, suivant son habitude méditative. La promenade se continua silencieuse. Arrivé devant sa porte, rue Abbatucci, il serra la main à Chenavard. « J'en tiendrai compte, dit-il, et cela dans le résumé de l'œuvre ! »
Nul doute que le souvenir de cette conversation n'ait exercé une grande influence sur la résolution prise par Lanfrey avant son départ pour le Midi, de brûler le dernier volume s'il ne pouvait l'achever. Sa conscience scrupuleuse ne pouvait supporter l'idée que son œuvre dût rester incomplète.
Lanfrey, au Sénat, n'aborda pas plus la tribune qu'il ne l'avait fait à la Chambre des députés. Non, comme certains se plaisaient à le dire, empêché par un léger défaut de prononciation, lequel disparaissait aussitôt que sa parole s'animait : parole ardente, vigoureuse, d'une logique puissante et serrée. L'entrave venait, hélas! de cette afieclion de poitrine longtemps combattue, toujours renaissante, et qui nous l'a enlevé au moment môme où il était appelé à jouer un rôle important au Sénat. Le souffle et le son à la fois lui faisaient défaut. Que d'etforts faits par ses amis, durant cette dernière année d'existence, afin de lui éviter l'impression pénible qu'il aurait ressentie en constatant à quel point sa voix était affaiblie !
Je fus mise à ce genre d'épreuve lors d'une de ses deriiièros visites à Paris au connnoncemcnt de janvier 1877.
« Son dimanche n'était pas libre, me disait-il, il allait presque toujours chez 3L Thiers.
— Je ne puis imaginer, mon cher Lanfrey, vos rapports de conversation avec M. Thiers. Quels sont-ils donc? demandai-jc.
— Ils sont faciles, me fut-il répondu; je l'écoute atten-
tivement, le trouvant prodigieux dans ses facultés variées — et ne répliquant pas. Je ne le contrarie jamais.
— Lui avez-vous vraiment pardonné, continuai-je en plaisantant, votre terrible dissection de son œuvre sur l'empire? Lui, Thiers, j'en suis persuadée, n'en conserve aucune rancune. C'est une des précieuses facultés de cet homme politique. Mais je voudrais bien savoir si, entre vous deux, jamais l'historien ne paraît?
— Votre question, ma chère amie, tombe singulièrement. Il y a trois semaines environ, placé à ta])le près de lui, il se pencha tout à coup vers moi et, pour la première et seule fois, me dit : « Ah! mon cher! si je vous avais connu quand j'ai écrit mon histoire de Napoléon...»
Impossible de distinguer ce qui suivit.
«De Napoléon?» fis-je pour l'amener à répéter. Je voyais les lèvres s'agiter et pas un son ne les effleurait. Douloureusement affectée de ce triste symptôme, je fis comme si j'avais entendu. Devinant à sa pantomime expressive qu'il y avait lieu de s'étonner^ j'articulai un : «c'est fort curieux ! « me proposant de reprendre ce sujet un autre jour. — Un autre jour! Mais les heures étaient comptées ; une seule fois encore il revint chez moi, et ce fut la dernière.
Je lui avais arrangé un vrai plaisir musical. Moelleusement, chaudement assis près du feu, il ne put épuiser la complaisance de deux excellentes musiciennes, attendries de le voir si malade, et cependant si heureux en les écoutant.
Alternativement du Gluck et du Gounod délicieusement chanté par l'aimable M"'^ Henri S...r; puis du Mozart exécuté à quatre mains avec la ci-devant miss Julietta, qui, devenue femme, justifiait la beauté que Lanfrey lui avait prédite. Il se laissait persuader au Schumann par l'expression avec laquelle elle le rendait. Lui servant une tasse de thé, elle ramena le souvenir du dé-
280 SOUVENIRS DE M- C. JAUBEllT.
jeûner en voyage et l'égaya. Puisque, sans fatigue, ce concert, en plein jour, à huis clos, se pouvait renouveler, nous prîmes tous rendez-vous pour la semaine suivante.
Le malade, ranimé, accepta, et, s'agenouillantsur une chaise basse, il sut dire avec tant de vivacité et de grâce sa gratitude, que l'expression maladive s'etfaça de ses traits. Ce fut, huit jours après, avec une surprise attristéie, qu'en recevant sa carte, à l'heure où nous l'attendions^ nous pûmes lire écrit au crayon :
a Je suis honteux d'être obligé de convenir que je ne peux plus monter un étage! »
A dater de ce jour, j'allai voir souvent Lanfrey, qui ne sortait plus. Je le jugeais bien malade. Je m'étudiais h l'empêcher de parler, loin de chercher à ramener la conversation dans laquelle, à mon vif regret, l'aveu historique de M. Thiers m'avait échappé, anecdote qui aurait aujourd'hui un véritable intérêt rétrospectif. Le départ du malade pour le xMidi fut décidé, sans qu'un mot écrit ou parlé pût, dans ses adieux, témoigner le sentiment d'un prochaift danger; tandis que tous ceux qui le voyaient se demandaient : Ce long voyage dans cet élat faible et fiévreux, le supportera-t-il?
11 arriva à Pau, mourant. Cependant, quelques semaines plus tard, on put constater une remarquable amélioration. 11 m'écrivit une charmante lettre, en me priant d'être pour lui une correspondante généreuse. En môme temps, par un de ses amis, j'apprenais combien de fois il avait dû prendre et quitter la plume pour parvenir à tracer ces caractères tremblés. Je promis d'écrire souvent, ne demandant comme réponses que de courts | bulletins. Kn juillet, il se plut à m'annoncer lui-môme, ] comme grand progrès, un retour de forces. Son écriture était devenue celle de jadis. Près Pau, à Billôre, il habi-
tait le château de Montjoly. La situation en est char mante ; il s'y plaisait. J'avais mis le malade en rapport avec le jeune préfet des Basses-Pyrénées, qui, tout de suite, lui devint sympathique. Ses visites lui étaient une distraction. Lanfrey approuva la démission donnée par le préfet à l'époque des élections d'octobre. Il se consolait de cet éloignement par la conviclion d'un prompt retour. « L'état de choses ne peut durer, me mandait le malade, le pays est devenu républicain. Ce n'est pas à cette heure une question de partis ; c'est une pure question de personnes. » La satisfaction intime que donne une prédiction justifiée lui fut, hélas! refusée. Lanfrey mourut à Pau le 16 novembre 1877. Il est enterré à Billère, à la place même que, par une belle journée d'aoïjt, il avait désignée d'un geste de main, munnurant: « Il ferait bon reposer là ! »
Une amitié dévouée y a fait construire un tombeau d'un style sévère et de bon goût. Sur le marbre sont gravées les paroles prononcées par M. le duc d'Audifllret- Pasquier, président du Sénat, en faisant l'éloge funèbre de Lanfrey, sénateur :