‹ SouvenirsChapitre 7 sur 56 · APRÈS LES VACANCES · texte numérisé non relu

APRÈS LES VACANCES

Paris, novembre 1846.

Ma chère mère,

Tu as l'imagination si ardente et le cœur si maternel qu'il me tarde de te rassurer sur les péripéties du voyage... Je n'ai ressenti que le mal du pays. Le cœur se serre affreusement au moment où les montagnes de la patrie s'effacent dans l'éloignemcnt. 0 cher coin de terre! A l'heure où sur le pont du vapeur, au travers de la pluie et des vents, je l'ai vu disparaître sans retour, il s'est fait en moi un déchirement pareil à celui que j'avais éprouve en m'arraciiant à ton étreinte maternelle.

Paris, 1840.

Après avoir erré six jours comme une âme en peine pour trouver une chambre convenable, j'en suis à peu près venu à bout; elle est située sur un emplacement élevé, sain et spacieux. La rue est paisible et solitaire ; on se croirait en province; elle longe celle partie du Luxembourg qu'on appelle la Petite Provence, »

cause de ses airs champêtres, coquets, et de la pureté de l'air qu'on y respire. On y possède le soleil plus largement qu'ailleurs. C'est un aimal)Ie petit coin, avec des bocages pleins de mystère, de fleurs et de gazouillements d'oiseaux; les jeunes femmes y mènent leurs bambins et les étudiants leurs grisettes. — Moi, je n'y mène rien du tout. — J'y vais philosopher, le dos au soleil et un livre sous le bras. Cette promenade devient une dépendance de ma chambre ; il n'y a que la rue à traverser. Au delà du jardin, à côté du Panthéon, se trouve la bibliothèque où je vais travailler.

J'espère que vous voilà rassurée sur mon compte. Vous, ma chère mère, vivez en bonne santé et sans trop d'inquiétudes. Confessez-moi vos craintes et vos espérances. Je vous défends de douter de l'avenir, cela ne sert qu'à amollir le courage et à paralyser les activités.

Je vous embrasse de tout mon cœur. Bien des choses à ma filleule, si elle est sage,

Voici mon adresse : 36, rue de l'Ouest.

Paris, décembre 1853.

Chère et bonne mère,

Mon livre est fini depuis quinze jours, et depuis quinze jours je fais le métier le plus infernal auquel un homme qui se respecte puisse être soumis : celui de solliciteur. Je sue tout le sang que je tiens de mon père et de vous, sang indépendant et généreux s'il en fut, et qui s'indigne de cette humiliation, nouvelle pour lui. Malgré ma bonne volonté, je suis si peu taillé pour cette besogne, que je n'ai réussi jusqu'à présent qu'à me faire un ennemi, et cela d'un homme à qui j'étais recommandé, et qui était plein de bienveillance pour moi.

Voici le commerce récréatif auquel je me livre. Je me présente en grande tenue chez un éditeur, c'est-à-dire la plupart du temps un butor sans instinct ou sans éducation, poli tout juste ; puis je déclare l'objet de ma visite. Il regarde ma mine, et comme j'ai l'air beaucoup plus jeune encore que je ne suis, il sourit d'un air obligeant, puis me répond qu'il serait extrêmement flatté de publier mon ouvrage s'il n'imprimait pas dans ce moment môme un travail de M*** sur le même sujet, et dans un sens tout à fait contraire au mien. Là-dessus je lui tire ma révérence, d'un air aussi impertinent que possilde, et lui me reconduit jusqu'à la porte avec de grandes salutations ironiques.

Aucun d'eux jusqu'ici n'a lu une seule ligne de moi. Ils sont trop occupé? !

Merci, chère et bonne mère, de la joie que vous m'avez donnée n'eussions-nous qu'un morceau de pain, notre devoir serait; encore de le partager avec ceux qui sont plus maliieureux que nous. A plus forte raison devons-nous le faire avec des personnes qui nous tiennent de près. Dites à ma chère Blanche que sa détermination ne peut rien ajouter, etc.

Je lui Laise les mains et la prie de penser quelquefois à son filleul.

Je baise vos mains maternelles.

P. Lanfrev.

Paris, 1853.

Voici, chère mère, la dernière de mes aventures. Un journaliste assez influent m'avait donné une lettre pour lèditeur Pagnerre, le fils même de celui qui avait édité ce Livre des orateurs, que vous m'aviez acheté il y a une huitaine d'années, et dont les gravures vous plaisaient tant. Pagnerre me reçut très bien, me fit entendre que la chose lui convenait, et me deniaïula un petit délai pour examiner mon travail. Sur ce, je lui envoyai mon manuscrit.

Après douze jours d'un mortelle attente, ne recevant pas de réponse, je retourne chez lui. Mon Pagnerre traversait justement son magasin, un grand plat d'eau à la main. En m'apercevant il laisse tomber son plat d'eau à terre, — triste augure ! « Monsieur, lui dis-je, je suis venu voir si vous aviez un commencement de réponse à me faire"? »

Il m'avoua alors qu'il n'avait pas encore eu le temps d'ouvrir le paquet, mais qu'il espérait pouvoir s'y mettre d'ici à peu de temps, et me rendre réponse avant quinze jours.

Rentré chez moi. je lui ai écrit de me rendre le manuscrit. Je vais, chère mère, finir par où j'aurais dû commencer , c'est-à-dire faire imprimer à mes frais : car le temps est encore ce qu'il y a de plus précieux. Si je manque l'occasion, je suis perdu; or, 'jamais elle n'a été si favoratde. L'hiver va clore la campagne d'Orient en séparant lesarmées ennemies; mais il va en ouvrir une ici, beaucoup plus sérieuse selon moi. Le clergé s'agite, se remue et révolte tout le monde par ses prétentions. On comprend qu'il y a là un danger plus à craindre encore que les armées russes, et les journaux ne s'occupent plus (]ue de questions religieuses. Tous les gens de ma connaissance me conseillent de me hàler.

Suivez donc, chère mère, la généreuse inspiration de votre cœur, et soutenez votre fils dans l'assaut décisif qu'il s'apprête à livrer.

L'imprimeur pense à vue de nez que cela me coûtera 2,300 fr.

L'important est d'agir le plus vite possible. Je n'ai pas le temps d'attendre le bon plaisir de messieurs les éditeurs, comme un faiseur de romances ou de sonnets. Je sens la poudre, corbleu I et

il (mots effacés). Soyez sûre que je serai soutenu. Il y a des

mille et des mille, qui voudraient faire ce que j'entreprends; seulement les uns n'osent pas et les autres ne savent pas. Moi j'ose, et je sais, et je ferai!

Pas un mot de tout ceci à personne.

P. Lanfrey.

Paris, 1853.

Chère et bonne mère !

Vous êtes une vraie Romaine. Je vous l'ai toujours dit, et vous vous montrerez Romaine jusqu'au bout. Surmontez ce reste d'inquiétude, que rien ne justifie dans ma position. Ce qui peut m'arriver de plus fâcheux, en mettant les choses au pis, ne mérite pas même qu'on s'y arrête. Pour le moment, tout va le mieux du monde ; l'impression marche rapidement, et toutes mes dispositions sont prises.

Les frais s'élèveront à la somme que j'avais prévue, c'est-àdire 2,300 francs pour 2,200 exemplaires. Je les vendrai à peu près deux francs aux libraires et eux trois francs au public. Tout sera prêt dans trois semaines.

Envoyez-moi le reste des fonds quand cela vous sera le plus facile

Je me sens beaucoup plus tranquille à mesure que le grand moment approche; faites donc comme moi.

Votre fils, qui vous aime de tout son cœur.

P. Lanfeev

Paris, décembre 1854

Je suis enfin délivré, chère mère, des embarras qui m'ont si longtemps empêché de vous écrire, et dont je n'ai pas cru devoir vous parler, de peur d'effrayer votre imagination, déjà si inquiète et si susceptible. Mon livre une fois imprimé, voici la difficulté ([ui se présentait : trouver uu libraire qui voulût bien se charger de la vente et mettre son nom comme éditeur, deux choses également nécessaires. J'ai longtemps cherché; aucun n'osait se risquer. Jugez de mon exaspiration, à la pensée de me voir chargé de deux mille volumes, sans aucun moyen de m'en défaire. Enfin, hier, j'en accroche un à la baionnelte (car c'était mon Sébaslopol, il fallait vaincre ou périr), et il est tout bûonement le

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premier libraire de Paris. Il m'a fort bien accueilli et augure beaucoup de mon œuvre. Si je n'avais imprimé quà quinze cents au lieu de deux mille exemplaires, il m'aurait acheté la chose en bloc et payé d'avance en me donnant un bénéfice de douze cents francs; mais je suis persuadé qu'en le vendant comme nous sommes convenus, au fur et à mesure, j'y gagnerai plus. Il no sera mis en vente qu'après le 1"" janvier...

Ma chère mère, l'horizon s'éclaircit; me voilà en bon chemin.

P. Laxfrey.

Paris, 185i.

Ma chère mère,

J'en suis à la répétition monotone et souvent fastidieuse de ce que je vous ai écrit il y a quinze jours : des compliments, et puis des compliments, des présentations, des invitations, des visites, des soirées, où je joue uniformément le rôle de petit prodige, que chacun vient regarder sous le nez. Somme toute, beaucoup de gants usés.

Il n'y a guère là, comme vous voyez, de quoi faire de moi le plus heureux des hoiiimes; mais cependant c'est une amélioration dans ma position. Je vais faire mon ciioix au milieu de tout ce monde et circonscrire mes relations. Puis je reprendrai mon travail au même point où je lai laissé, et planterai un second clou à l'endroit où j'ai enfoncé le premier.

J'irai probablement vous faire une visite cet été. D'ici -là, je compte louer un petit coin à la campagne.

Ma santé va toujours cahin-caha; mais en somme elle est supportable.

Adieu, ma chère mère, ayez Lien soin de vous; conservez-vous à l'affection d'un fils qui vous aime plus que lui-même et ne vivra désormais que pour vous rendre heureuse.

P. L.V.NFREY.

Paris, 1854.

Donnez-moi de vos nouvelles, chère mère. Je remets toujours le plaisir de vous écrire dans l'espoir d'en jouir plus à. mon aise et de pouvoir allonger le ciiapilre des confidences. .Mais je m'aperçois, au moment d'aborder ce sujet, que pour mille motifs il m'est irapossible de le faire dans une lettre. Qu'il vous suffise de savoir en gros que mon succès va toujours croissant; que je suis recherché et flatté par de très grands personnages, et que j'ai reru^é des positions extrêmement brillantes.

Dans quel but?

Ce serait un peu long à vous expliquer d'ici ; mais je crois que ma politique a acquis quelque droit à votre confiance depuis trois mois, et je vous demande de suspendre votre jugement jusqu'à l'époque où je vous dirai mes plans.

Tous les partis, sans exception, qui ont gouverné la France depuis dix ans, m'ont fait faire des avances très évidentes, dans le but de m'attirer à eux. Je n'en ai accepté aucune. Je veux conserver mon indépendance à tout prix.

(Gardez tout ceci pour vous : on y verrait des forfanteries invraisemblables.)

Adieu, chère mère, il me tarde de vous embrasser, et pourtant il me coûtera beaucoup, je le sens, de me séparer des amitiés anciennes éprouvées, et des affections nouvelles que je laisserai ici. Ne me sera-t-il donc jamais accordé de réunir dans un même lieu les deux moitiés de mon cœur?

Ma santé a bien besoin de l'air des montagnes et du lait de nos vaches. — Je baise vos mains maternelles.

P. Laxfrey.

Paris, 1854.

Chère mère.

Le succès dépasse mes espérances. Les journaux n'ont pas encore parlé, parce qu'il faut le temps de me lire, et que, comme le disait l'autre jour un homme illustre, il répugne aux journalistes de délivrer un brevet de supériorité a un inconnu, qui n'était rien hier, et qui sera demain plus fort que beaucoup d'entre eux. Mais j'ai reçu d'hommes distingués dans le monde littéraire des lettres on ne peut plus flatteuses et sympathiques. Mon livre devient un événement dans le monde des salons; il y est cliaudement patronné par des hommes que leur esprit met à la mode. I Dimanche soir, dans une réunion, un critique bien connu, Jules Janin, a dit : « Messieurs, nous sommes ici quarante hommes de lettres et journalistes célèbres à divers litres. Eh bien ! pas un de nous n^aurait fait ce livre. »

Et il disait vrai, ma chère maman !

J'ai été le voir chez lui. Il m'a fait un accueil extrêmement chaleureux, et sa première question a été pour me demander mon âge. 11 s'attendait, d'après mon livre, à voir un homme dans la maturité de l'âge. 11 m'a prédit les plus hautes destinées. Je ne vous dis pas tout, mais assez pour vous montrer que je ne puis partir.

On m'a fait des offres trè brillantes; mais je n'ai point hâte de me faire absorber dans uîio coterie quelconque.

n.'iO SOUVENIRS DE M-" C. JAUBERT.

Je me sens assez fort pour garder mon indépendance et ma liberté d'action.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

P. Lanfkey.

Remarquons avec quelle fierté énergique Lanfrey envisage l'avenir.

Après avoir parcouru cette correspondance, une sorte d'intimité d'outre-tombe s'établit entre le lecteur et l'historien. Celui dont on va l'entretenir n'est plus un étranger. Cette conviction permet de courir avec plus d'abandon, de ci de là, dans les souvenirs. Un compatriote savoisien a écrit :

'( Lanfrey se fit remarquer de bonne heure par cette netteté d'esprit qui sait éloigner l'équivoque dans l'idée, l'embarras dans l'expression, par une force supérieure et une justesse parfaite dans la pensée, enfin par cette admirable docilité de mémoire qui tient toujours aux ordres de la parole le mouvement et renchaînement des réflexions'. »

On ne saurait dire plus juste. J'ajouterai, comme coup de pinceau au portrait, qu'il jouissait amoureusement de la campagne, de la musique et de la société des femmes.

11 ne recherchait pas les réunions d'hommes. Si ceux-ci n'avaient pas une grande valeur présumée, l'intérêt chez lui ne s'éveillait pas. 11 s'inquiétait de l'estime qu'il pou-, vait accorder aux gens, ayant souvent le tort d'exiger au delà de la perfection humaine.

Ce trait de caractère est saillant dans l'histoire de Napoléon I°^ On peut y regretter de surprendre la passion à la poursuite de faits qui amoindrissent l'impression générale. Historiquement, les détails ne doivent pas nuire à l'ensemble, comme en peinture la lumière doit ménager

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