CORBON
Cher ami,
Le radicalisme triomphe. Mais quelle salade ! C’est effrayant. Vous arrivez dans les vingt premiers, dépassant 100.000 voix. Mes compliments. Robinet m’apprend que Jules Favre est élu dans quatre départements, Pelletan dans les Bouchesdu-Rhône, Trochu dans ce même département, ainsi que la Loire, les Côtes du Nord, le Morbihan et la A’endée. Vous devez savoir que Gambetta a été élu par dix départements et M. Thiers
(1) Maire du X* arroiidisseuiciiL,
RANG
par vingt-deux. Pourtant, il ne fut pas des plus clairvoyants, mais quel palriote.
Votre,
Lissagaray.
Ranc avait obtenu 126.533 voix.
Une IcLlrc de Blanqui précise, à la veille dos élections, l’état d’esprit de la population parisienne :
6 février 1871.
Mon cher ami,
On est assez furieux ici. Je né sais si vous voyez G. (1) Si oui, et que la chose soit encore possible, dites-lui de tenir bon. Le gouvernement d’ici n’existe plus moralement. Il lui reste pour le dehors le prestige de Paris, mais Paris est prisonnier et n’existe plus.
J’ignore si l’état des armées est tel qu’on puisse asseoir sur elles une résislance sérieuse. Toute la question est là. Celle de l’Assemblée ne m’en paraît pas une. Un gouvernement prisonnier n’avait pas le droit de convoquer une Assemblée, pas plus que de conclure pour un armistice général.
G. n’aurait pas dù accepter cet armistice. Une place assiégée ne peut stipuler que pour ellememe, non pour le pays. C’est monstrueux, incroyable. Le gouvernement d’ici, depuis la capitulation du 28 n’est plus gouvernement. Il n’existe plus. Il me semble môme que c’est assumer uné grave responsabilité que d’obéir aux
(,1) Gauibella.
DE BORDEAUX A VERSAILLES 185
injonctions, aux décrets d’une collection d’individus qui sont entre les mains de l’ennemi.
Les signataires de la capitulation, détachés à Bordeaux pour entraver ce qui s’y fait, ne peuvent être considérés que comme des émissaires de l’ennemi, puisqu’ils n’ont pu sortir de Paris que par sa permission, ce qui signifie pour son intérêt. Le gouvernement qui est en province, au milieu des armées françaises et des populations libres, ne peut pas recevoir d’ordres d’un autre gouvernement prisonnier de l’ennemi. Ce sérail une étrange nouveauté.
Mais si les armées ne peuvent plus former une base de résistance, la situation me paraît difficile. Là-dessus, impossible de rien dire.
Quant à l’Assemblée ellé-mêmc, elle est illégale et G. a le droit, je dirais le devoir, .de ne pas la reconnaître ni l’autoriser. Le gouvernement libre seul avait le droit de convocation, parce qu’il était placé pour connaître l’opportunité.
G. ne doit pas tenir compte de rinsolente cassation du décret des irrééligibles. Ces gens-là n’ont plus aucun pouvoir légal. C’est le Roi de France, entré les mains duquel ils se trouvenl, qui est le véritable auteur de leurs décrets. Ils ne peuvent faire que cé qui lui convient. Si on ne tient pas ferme à Bordeaux, la République est perdue.
Tout à vous.
Blaxoui.
RANG
Après le scrutin, Blanqui écrivait à Banc :
11 lévrier 1871.
Cher ami,
Je n’irai pas à Bordeaux à l’Assemblée. Je préfère rester ici. La majorité des gens que vous allez recevoir a contre Paris, contre le malheureux Paris du siège', une hostilité anti-républicaine, anti-patriote contre laquelle je veux protester. Je m’abstiens d’aller vers vous, à cause de ce sentiment étroit, mesquin et envieux.
Je sais par Gambon que Gambetta veut renoncer à son siège de député, mais vous devez l’avoir auprès de vous déjà, car il veut aller à l’Assemblée où l’envoient plusieurs départements.
Tenez-moi au courant.
Votre
Auguste Blanqui.
Stettin, le 16 février 1871.
Mon cher représentant,
Je viens de voir dans un des rares journaux français qu’on laisse parvenir jusqu’à nous, le résultat des élections à Paris. C’est avec un bien grand bonheur que j’ai vu votre nom parmi les premiers de la liste, et je viens, au risque d’être indiscret, vous offrir mes bien sincères félicitations.
Voilà un mois que j’ai été pris au Mans (13 janvier), après quatre jours de combat, en protégeant avec ma compagnie la retraite du 2P
DE BORDEAUX A VERSAILLES
corps. Nous soniines inlernés à Steltin, ville très froide et encore plus ennuyeuse. J’ai vu de trop près l'horrible débâcle de l’armée de La Loire pour croire cju’on puisse continuer la guerre, mais j’ai eu l’honneur d’être pris à la dernière bataille, et d’avoir été, dai^s la faiblé mesure de mes forces, utile jusqu’au bout de la lutte. Faitesnous la paix, si vous le pouvez, sauvez le territoire, réorganisez l’armée et un jour ou l’autre, nous aurons notre revanche. Ceux qui ont fait la guerre de 1870, j’en parle par expérience, ont trop souffert dans leur patriotisme de la victoire des Prussiens, et au point de vue matériel, des privations et des mauvais traitements que les Allemands leur ont fait endurer, pour ne pas saisir avec joie ou avec colère l’occasion d’une re- ■ vancbe.
Je crois connaître assez votre talent et votre courage et votre vaillante énergie pour savoir que vous serez à l’Assemblée Nationale, un des plus fermes, un des plus utiles défenseurs de la cause républicaine.
Agréez, avec tous mes vœux, l’assurance de ma profonde estime, et croyez à ma reconnaissance pour toute la bonté que vous m’avez témoignée à Lai Cloche.
Salut et fi'aternité,
Marcellin Pelleï.
Sous-lieutenant à la Mobile du Gard. 1" bataillon, 66' compagnie des prisonniers de guerre, à Stettin.
Suivant l’exemple des représentants de l’Alsace- Lorrainc, Uanc donna, à Bordeaux, sa démission de
député (i). Il alla passer une quinzaine de jouis à Royau pour tcnler de retrouver, dans le calme de cette jolie plage, un peu de repos qui depuis deux mois lui avait manqué complètement.
Il repartit de Royan le 18 mars au soir ; on n’a\ait encore rien appris des événements de Paris. C’est en route, à Orléans, qu’il eut des nouvelles du mouvement. Il avait été absent de Paris pendant les longs mois du siège ; tous les noms des membres du Comité central lui étaient inconnus. 11 employa les premiers jours à essayer de so rendre compte de la situation. Les bataillons fédérés et les gardes nationaux qui s’étaient massés autour de la mairie du IP arrondissement étaient en présence ; à chaque minute, un conflit terrible pouvait éclater. Que faire ? L’idée lui vint d’organiser un Comité de conciliation. Avec l’aide de quelques citoyens dévoués, il réussit. Le 21 mars, il publiait dans les jouniaux et il faisait afficher, sur les murs, un appel aux maires et aux députés do Paris pour les sup])licr de prendre une initiative courageuse et, se substituant au Comité central, de convoquer eux-mêmes les électeurs.
« Le scrutin seul, «lisait Ranc, peut mettre un terme « à la lutte qui serait autrement sans issue. Le scru- « tin peut seul calmer les esprits, pacifier la rue, « raffermir la confiance, assurer l’ordre, créer une « administration régulière, conjurer enfin une lutte
(1) L’Echo de Paris, ‘2i uoùl 1908.
Sous le titre : LES QUATRE.
« A propos de la mort de Ranc,' écrit un .Vlsacicn, je n'ai vu rappeler nulle part son vole à rAssemblée nationale de Bordeau.x, au sujet de la cession de l’Alsaco-Lorraine.
« 11 avait suivi Rochefort, dans son bel clan do générosité, et avec celui-ci, Malon et Tridon, ils avaient formé | ce groupe de protestataires qui ont été les seuls, hélas ! à rejeter, malgré tout, l’idée de l’annexion de l’Alsace à la Prusse. »
DF, ROnOFATTX A VFFSATT.T.FS ISO
« flélesinitle. où, dans les finis do sang, soiTil)roraiI « la Répiddiquo. »
Ces i)aroles Irouvèrent Tin écho Le Temps, pen snspecl de paclisor avec les honnîmes du 18 mars, s’exprimait ainsi : « Nous reconnaissons volontiers ipic la pensée cpii a dicté cet a]Tpel est excellente et patriolicpie. A l’heure actuelle, pour Paris, pour la France entière, la première nécessité c’osi de prévenir une lutte sanglante. »
C’est dans ce Comité de conciliation qu’on trouva le premier germe, la première idée de toutes les tentatives qui furent faites dans la suite, soit à Paris, soit dans les départements, pour s’interposer enti’c les combattants et mettre fin à la guerre civile. C’est aussi dans les lignes ci-dessus (pi’est exprimée la jTensée qui, du premier jour au dernier, a dirigé la conduite, qui a rlécidc tous les actes de Ranc.
I.,e 24 mars, pendant quelques instants, tout parut arrangé. Le Comité central, représenté par le colonel Rrunel et le commandant Protol, les maires représentés par MiM. Ed. Adam, Méline et quelques autres, s’étaient entendus. Les élections municipales se feraient le jeudi 30 mars. Les maires s’y engageaient nu nom du gouvernement. A celle nouvelle, il y eut dans Paris une immense explosion de joie. « Les esprits, les nerfs tendus depuis deux heures, dit un des historiens de cette crise terrible, se détendirent tout à coup dans un délire d’enthousiasme. Cardes nationaux fédérés et gardes nationaux de fordi'c levaient la crosse en l’air et s’écriaient : tout est arrangé, c’est donc fini ! »
Malheureusement, le Comité central refusa de ratifier les engagements pris en son nom par MM. Prolot et Brumd. ('c fut une cruelle désilhision. I.e soir, Ranc s’était rendu à la mairie de la rue de la Banque. Les maires, réunis là en perma-
ino ÏÎANC
nence sous la pi'ésidence de M. Desmarets, prièrcul son ami Parent et lui, d’aller faire une dernière tentative auprès du Comité central. Ils partirent sur l’heure ; mais, après avoir passé une parlie de la nuit à l’Hôtel de Ville, ils revinrent sans avoir rien pu obtenir du Comité central, qui avait sa résolu- ■ tion prise. Ranc rendit compte aux maires, de l’insuccès de sa mission, et rentra chez lui à quatre heures du matin.
Le lendemain, il apprit comme tout le monde, , par les affiches, que les maires et les députés — ■ autorisés, au moins officieusement, par le gouvernement — avaient accepté les élections pour le lendemain dimanche. ''
Voici, avant le 2G mars, ce que Ranc a fait ; rien ' de plus, rien de moins : l’affiche (i) du Comité de '