‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 18 sur 60 · POUR UN AMI (I · texte numérisé non relu

POUR UN AMI (I

Jo mo sonvions que lorsque, le 10 ociobre 1870, (lesceudaul de ballon express, j’arrivais à Tours, où (iaïubella, en parlant de Paris, lu’avail donné l’ordre de le rejoindre, le pi’eniier mol qn’il me dit l'ut celui-ci : «,1e crois (pie j’ai mis la main, comme délégué à la gueri-e, sur un organisateur. Je me charge de lui melire le leu au vcnire ! Nous allons marcber ! »

f’et organisateur, que Gambetta, avec sa prescience, après quelques beures d’entretien avait deviné et jugé, ce délégué à la guerre à qui il ne s’agissait que de mettre le leu au ventre, c’était un ingénieur, alors tort inconnu, c’était M. de Freycinet.

Quelques jours après, je le vis et je lus tout de suil(' Irappé de celte extraordinaire lucidité d’esprit, de celle clarté dans l’exposition des dillicullés à vaincre, de cette résolution d’accepter les plus lourdes responsabilités qui aient jamais pesé sur quelques bommes. Gambetta n’avait pas perdu son temps, il lui avait déjà mis le leu au ventre !

.'\u physique, le même homme qu’aujourd’bui. Il paraissait plus vieux que sou Age, avec ses cheveux gris et sa courte barbe blanchissante. On aurait pu déjà l’appeler la souris

(1) Le Malin, 12 janvier ISO."?.

RANG

grise. Une frêle nature, un tempérament d’apparence maladive, cachant une incroyable puissance de travail, un ressort toujours tendu. En huit jours, il avait réorganisé la délégation du ministère de la guerre, livrée jusqu’à l’arrivée de Gambetta aux plus ineptes traditions bureaucratiques, ou plutôt il en avait créé de toutes pièces les services actifs. Si vous voulez vous rendre compte de ce labeur énorme, parcourez les pièces annexes du livre de M. de Freycinet sur la guerre en province, la simple nomenclature des arrêtés qu’il a pris, des décrets qu’il a soumis à la signature du gouvernement de la Défense Nationale, et qui, tous, ou ^presque tous, ont été exécutés !

Dans le prodigieux effort de la défense nationale de province, qui n’a été dépassé dans aucun temps et dans aucun pays, si Gambetta a étél’âme, le foyer où nous venions tous reprendre courage et réchauffer nos espérances, si c’était lui, et lui seul, qui était le grand impulseur, M. de Freycinet a été le bras, l’instrument, l’agent d’exécution, mais un agent d’exécution incomparable.

Au mois d’octobre 1870, après Sedan, il n’y avait rien, rien ! Pas d’armée, pas de canons, pas de fusils, pas même de capsules pour les chassepots qu’on fabriquait. Les cartes de l’étatmajor, on ne savait pas ce qu’elles étaient devenues. L’ennemi avançait. Il investissait Paris et il marchait sur la Loire. Pour lui résister, quelques bataillons tirés péniblement des dépôts et des mobiles, des mobilisés, des corpsfrancs à peine organisés. Pas de cadres, pas.

d’officiers ni de sous-officiers. Les uns étaient prisonniers depuis Sedan, les autres, en attendant la trahison infâme, étaient enfermés à Met/,.

Oui n’aurait pas désespéré ? Gambetta, lui, ne désespéra pas. Il avait confiance dans la Justice immanente, dans le bon droit de la France, et, parce que sa foi était sincère, il inspira confiance à tous. Tout ce qu’il demanda au pays, le pays le lui donna. Quelle situation ! On n’avait l)as un mois, pas une semaine, un jour devant soi. Il fallait se battre en organisant et organiser en se battant. Il fallait tout improviser sous le feu de l’ennemi, et on improvisait tout. M. de Mollke n’en revenait pas. A l’appel de ce gouvernement d’avocats qu’au début il avait tant dédaigné, de jomnes armées se levaient et les vieilles bandes de Frédéi'ic-Charles les trouvaient devant elles. Bazaine tenant c[uinze jours de plus et le siège de Paris était forcément levé, et la France était sauvée ! Oui, Gambetta et Freycinet, cet avocat et cet ingénieur, ont fait passer de sombres nuits à Bismarck et à de Moltke. Ni l’im ni l’autre ne s’en sont cachés.

Un soldat vient de mourir, qui a été mêlé de près à ces choses, le général Tboumas.

Il a été directeur de l’artillerie à Tours et à Bordcau.x, et dans ce service, le plus important de tous, il déploya une activité incomparable. Lui aussi, il avait le feu au ventre. Il n’était que colonel. Gambetta le nomma général, mais la commission des grades, instituée en 1871, lui enleva son étoile et le remit colonel. Il devait s’y attendre puisqu’il avait fait son devoir.

RANG

Un Irislo souvenir me relient. Le général Thoumas, qui était resté lié avec Gambetta, comme tous les officiers qui, pendant la guerre, l’avaient approché, était venu le voir un matin, à Ville-d’Avray, pour s’entretenir avec lui d’une question qui l’intéressait, celle de l’artillerie des J'orteresses. C’est quand le général Thoumas eut pris congé de lui, que Gambetta remonta dans sa chambre et se lilessa en déchargeant son revolver.

Le général Thoumas, après avoir pris sa re- Iraite, était devenu un de nos confrères. On sait qu’il publiait dans le Temps des chroniques militaires très intéressantes et fort documentées, comme on dit aujourd’hui. Il laisse, dit-on, un livre intitulé Tours et Bordemix, où il raconte ce qu’il a vu, ce qu’il a fait et ce qui a été fait à côté de lui. Quand cet ouvrage paraîtra, on saura par le menu, par le détail, de la bouche d’un soldat impartial, ce qu’a été cette épopée glorieuse de la Défense Nationale en province !

Un autre soldat, impartial celui-là aussi et plutôt adversaire, le général Borel, ancien chef d’état-major du général Mac-Mahon, et le premier chef d’état-major de la Loire, a déjà dit devant la commission d’enquête du Quatre-Septemhre ; « Je doute qu’aucun gouvernement ait pu mieux faire que n’a fait Gambetta. Il y avait là, à côté de lui, un homme qui a rendu des services dont on ne lui est pas assez reconnaissant. Je parle de M. de Freycinet. »

J’imagine que dans les événements de l’heure présente, M. de Freycinet, en se reportant à ces

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souvenirs, y trouve une consolation et un apaisement.

Des services ? Le ministre de la guerre démissionnaire en a bien rendu d’autres, pendant cinq ans qu’il a travaillé, sans bruit, sans fracas, avec son esprit méthodique d’organisateur, à améliorer, à mettre au point tous les ressorts de la défense nationale.

Mais qui pense à cela ? Il sufTit, pour que toute une vie de travail, d’bonneur, de dévouement soit oubliée, d’être choisi comme jioint de mire par les meneurs de la campagne de diffamations. Ah ! ils connaissent leur métier, ceuxlà, ils savent mettre en pratique le vieux mot ; U Frappez à la tète ! »

R.wc.

DE BORDEAUX A VERSAILLES

C’.est la défaite, la capitulation de Paris. Un armistice est aussitôt signé et la nomination d’une Assemblée Nationale décidée.

Les élections du 8 février 1871 ont lieu, une lettre de Tolain en apprend les résultats à Ranc e.t une missive de Corbon indic|ue comment le vote fut accueilli.

Paris, ce soir 8 février.

Cher ami,

Greppo, Martin-Bernard, Brisson et Pyal, nous allons aller vous retrouver, puisque nous sommes élus députés. Schœlcher, Delescluze et Bochefort ont un nombre de voix formidable. Et vous, cher ami, vous dépassez la majorité de M. Thiers, et de beaucoup celle de Jules Favre. J. Simon a peu de voix.

Razoua (1) nous disait que nous allons retrouver à Bordeaux des gens qui l’ont abandonné par pleutrerie et qui l’insultent maintenant ! Blanqui veut rester ici dans le danger où nous venons de vivre quelques mois cruels. Blanqui nous disait hier ; Pauvre pays ! Chère Patrie ! Comme' tes

(1) Membre de la Commune.

DE BORDEAEX A VERSAILLES 183

i cabotins ont eu sur toi une néfaste influence ! I Rebierrc a mené une bonne campagne.

A bientôt,

Tolain.

8 février 1871.

Mon cher Ranc,

Tliiers n’obtient que 1Ü3.22Ü voix, alors que vous dépassez 126.000. Quel succès ! .

Lorsque' Dubail (1) annonça ce résultat et qu’il prononça le nom de Blanqui (élu avec 52.000 voix) des bravos frénétiques ont éclaté. On voulut faire répéter deux fois ce nom à M. Dubail.

Votre ancien prisonnier, le prince de Joinville', est élu dans la Manche.

Vous vous retrouverez à l’Assemblée tous deux.

Cordialement votre,

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