‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 21 sur 60 · VIVE LA REPUBLIQUE · texte numérisé non relu

VIVE LA REPUBLIQUE

A. Rang, ancien Maire du IX“ arrondissement.

Ulysse Parent, ancien Adjoint au Maire du IX’ arrondissement.

Georges Avenel, ancien chef de la Correspondance générale à la Mairie de Paris.

Léonce Levraud, docteur en médecine.

Sémérie, docteur en médecine.

I)i; lîOUDEAUX A Vr.HSAtrj.ES 101

conciliation an nom des maires auprès du Comité central.

Les élections eurent lieu le 26 mars 1871. Ranc fut nommé dans le IX« arrondissement par 8.950 voi.x, c’est-à-dire par runanimité des suffrages exprimés. Il avait été porté sans s’être présenté, sur toutes les listes y compris celles de MM. Alfred André, Desmarets et Ferry, qui obtinrent de .3.000 à 4.000 voix. Les conservateurs de l’arrondissement ([ui avaient pu juger Ranc, pendant le temps qu’il avait administré, après le 4 Septembre, la mairie de l’Opéra, avaient voté pour lui.

Ainsi élu par 9.000 suffrages, — rarement dans les élections du IX® arrondissement ce chiffre avait été dépassé, — il se considérait comme investi d’un double mandat ; d’une part assurer l’ordre et la paix publique dans l’arrondissement, de l’autre continuer à l’Hôtel de Ville son œuvre de conciliation. Ce qu’ils firent dans l’arrondissement, son ami Ulysse Parent et lui, est considérable. On ne sait que trop qu’à l’Hotel de Ville les efforts de Ranc furent impuissants. 11 s’efforça de faire prévaloir ses idées de conciliation, ensuite il s’opposa à toutes les mesures violentes. Ce sont là des faits patents, comme disait M. Laboulaye, qui, par parenthèse, a fait payer un peu cher à Ranc, l’encrier qu’il n’a pas rendu. Hélas! c’était Ranc qui était l’auteur de cette plaisanterie qui a fait quelque bruit : « Rendez l’encrier ! » M. Laboulaye s’en est souvenu (1).

On a beaucoup reproché à Ranc d’avoir signé deux arrêtés de la Commune : l’un ayant pour but

G. IsAMBERT, cx-flircctour (le la Piihlicilé au Miinistère cie l'Intérieur.

E. DF.i.ATTnE, ancien préfet (ie la Mayenne. .

Suivent de nombreuses signatures.

(1) Ranc, vers la fin de l'Empire, clans le journal La Cloche, avait lancé cette plaisanterie ; (c Rendez l’encrier ! »

RANG

(.l'c'mpr'chc'r les Gm]i]oycs de qiiillor Parip, l’nnire, de surveiller la Id'éreclure de police.

Il n’esl. ])as difficile d’cxplicpier les deux arrêiés qui porlenl. la signalure de Rauc. D'abord, ef en fait, il n’a signé que le second. Pour le premier, voici ce qui s’est passé. A la première séance de la Commune, ]'»rcsquc tous les membres nommés contre les candidats soutenus par le Comité central, c’est-à-dire ceux mêmes qui, le lendemain, le surlendemain et les jours suivants, devaient se retirer, annoncèrent à Ranc qu'ils allaient le porter à la présidence. Ranc Hésitait à accepter. Ses amis insistèrent et M. IMcline, entre autres, n’a certainement pas oublié ses chaleureuses sollicitations. On vota. Les voix se ]iartagèrcnt ainsi : M. Lefrancais, 20 ; M. Ranc, 19 ; M. Vaillant, 17. M. Lefrancais était élu président. Pour ne pas perdre de temps, la Commune décida

C’est, en effet, à La Cloche, dont Louis UJbach était rédacteur en chef, que ta scie de l’cncricr prit naissance. A la suite d’un éclicc électoral de M. Laboulaye, dans la^ première circonscription du Bas-Rhin, les dames républicaines de Strasbourg lui avaient offert en guise de consolation, un superbe encrier. L’objet fut porté à M. Laboulaye par M. .fuies Ferry et par Antonin Lafonl.

Vint en 1870, le plébiscite. M. Laboulaye écrivit une lettre où il donnait à l’opération d’Emile Ollivier sa complète adhésion.

On dauba fort sur Laboulaye. .Vnlonin Lafont ne décolérait pas. U,’n soir, à La Cloche, où il venait souvent, il exhala sa fureur. « Quand je pense, disait-il, que ce monsieur s’est peut-être servi de mon encrier pour rédiger sa sale lettre! J’ai bien envie de lui écrire pour le lui réclamer ! » Ranc l’arrêta court. « Pas un mot de plus, Lafont ! Voilà l’article à faire ! » A l’instant, il écrivit un entrclilet où il annonçait très sérieusement qu’une délégation de patriotes stra.sbourgeois était arrivée à Paris avec mission de sommer M. Laboulaye d’avoir à restituer le précieux bronze. Le fdet avait pour titre « Rendez l’encrier ».

Toute la presse, le lendemain, reproduisit l’information. Ce fut une des gaîtés du moment. Au Quartier latin, on chantait : « Rendez l’encrier » et aussi dans les réunions publiques.

DE BORDEAUX A VERSAILLES

([UC les deux membres qui avaient obtenu après lui le [dus grand nombre de voix rempliraient les fonclions d’assesseurs. C’est ainsi que le nom de liane figura ce jour-là au bas d’un décret; simplement parce qu’il avait été le candidat à la présidence de tous ceux qui le lendemain, dc\ aient refuser de continuer à siéger. Il faut ajouter que, quoique n’ayant l)as signé matériellement l’arrêté relatif aux employés des divers services, quoique n’y ayant pris aucune part, Ranc en aurait accepté volontiers la responsabilité. Cet arrêté avait «pour but d’empêcher les employés de quitter Paris. Or, à Versailles, on en parlait bien à son aise ; mais le départ des employés de tout ordre et la désorganisation de tous les services publics pouvaient causer de terribles désordres et amener d’incalculables malheurs qu’il fallait à tout prix prévenir.

Le second arrêté où figure la signature de Ranc est ainsi libellé ;

« La Commission de justice arrête : le citoyen Prolot est chargé d’expédier les affaires civiles et criminelles les plus urgentes et de prendre les mesures nécessaires pour garantir la liberté individuelle de tous les citoyens. »

Cet arrêté-là, non seulement Ranc l’a signé, mais il l’a conseillé. Son but était de créer une autorité suimricure à celle de la Préfecture de police, c’est-àdire à celle de Raoul Rigault, et de mettre fin aux arrestations nombreuses, qui se faisaient alors. Les prisons étaient pleines. M. Protot avait le droit et la mission d’ordonner des mises en liberté et de passer outre à la résistance de la Préfecture de ])olicc. Il lui était enjoint de prendre les mesures nécessaires ])ouf garantir la liberté individuelle de tous les citoyens. Dès le lendemain, en effet, plus de deux cents personnes, arrêtées par ordre du Comité central ou du délégué de la Préfecture de police, sortirent de

RANG

prison. Ou n’a qu’à se reporter, d’ailleurs, aux journaux de ce temps-là, et l’on verra que les plus hostiles à la Commune approuvèrent ce décret.

Mais voici quelque chose de plus grave. On dit :

« liane n’avait pas encore donné sa démission lors de la sortie du 2 avril, il a sa part de responsabilité dans cette décision de la Commune ». Or, il n’y a pas eu de décision de la. Commune, ni même de la Commission exécutive. Il suffit de rappeler que M. Lefrançais, membre de la Commission exécutive, donna sa démission précisément parce qu’il n’avait pas été prévenu de la sortie. Voici comment il s’exprime, dans un livre (ju’il a publié à Neuchâtel et qui n’a, pas été écrit pour les besoins de la cause de liane ; M. Lefrançais expose d’abord que la majorité de la Commission exécutive était opposée à l’idée d’une sortie et il continue ainsi :

« Nos .jeunes généraux ne craignirent pas d’assumer sur eux la plus terrible des responsabilités, en ne tenant aucun compte des résolutions qui venaient de leur être signifiées par la majorité de la Commission exécutive.

Sans que la Commission exécutive et encore moins la Commune qui, réunie le soir même, leva la séance vers minuit seulement, eussent été averties de la résolution que les citoyens Eudes, Duval et Bergeret avaient définitivement arrêtée entre eux, contre toute espèce de droit et de bon sens, ceux-ci opérèrent leur sortie sur deux points à la fois, vers quatre heures du matin. »

La sortie du 2 avril avait enlevé toute chance de réussite aux projets de conciliation. Le rôle de Ranc, à la Commune, était terminé. Il tenta cependant encore quelques efforts ; mais le 4 avril, la nouvelle de la mort de Flourens et de Duval éteignit sa dernière lueur d’espérance. 11 n’était plus possible de parler à la Commune de conciliation. Ranc quitta l’IIôtel de Ville en prévenant ceux de ses collègues avec qui il avait des relations personnelles, qu’il ne voulait pas accepter la

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DE BORDEAUX A VERSAILLES

responsabilité morale d’une lutte qu’il condamnait.

Vous pouvez me considérer comme démissionnaire, leur affirma-t-il.

Voici d’ailleurs le texte de sa lettre de démission :

Paris, 5 avril.

Citoyens, '

Désapprouvant en plusieurs points graves, la direction imprimée au mouvement communal, ne voulant pas, d’autre part, créer de dissentiment au moment où la République a le plus besoin d’unité d’action, je prends le parti de me retirer et de vous adresser ma démission.

Je rentre dans les rangs et redeviens simple soldat de Paris et de la République.

Salut et fraternité,

A. Rang.

Pour(|uoi cette lettre de démission n’a-t-elle été remise à la Commune que le ü avril ? Parce que Ranc savait que son ami Parent devait envoyer la sienne le 5 et, qu’élus du même arrondissement, ils ne voulaient point paraître se livrer à une manifestation collective. Mais depuis trois ou quatre jours, Ranc disait à qui voulait l’entendre qu’il était décidé à se retirer.

Sa démission donnée, Ranc pensait (|u’il fallait à tout prix constituer une force qui pût s’interposer enlre Paris et Versailles, entre la Commune et le gouvernement. Le jour même, il convoqua chez lui (|uel(iues amis, et c’est dans celle réunion que fut décidée la création de la Ligue des droits de Paris. Les membres de la Ligue, pas plus que les délégués des municipalités de jirovincc, n’ont réussi dans leur œiure de conciliation. Mais il n’en est pas un

qui ne tienne à honneur d’avoir fait partie de ce groupe (jui, jusqu’à la dernière minute, chercha à s’entremettre entre les combattants. A. dater de la création de la Ligue, Ranc vécut dans une retraite absolue, n’en sortant que pour solliciter des mises en liberté qu’il fut souvent assez heureux pour obtenir des autorités de la Commune. Les lettres de remerciements existent.

Le délit d’usurpation de fonctions relevé dans la lettre de M. le général de Ladmirault existe-t-il ? Du 26 mars au 6 avril, Ranc n’a point exercé les fonctions de maire du IX® arrondissement, il n’a accompli aucun acte, aucun, d’officier d’état civil. Il y avait à la mairie de la rue Drouot, un chef des. bureaux d’une capacité hors ligne et d’un dévouement à ses devoirs à toute épreuve. On avait pu l’apprécier pendant le siège. Parent et Ranc le conjurèrent de rester à son poste, clans l’intérêt de l’arrondissement, lui promettant de n’intervenir que pour le couvrir et le protéger, si cela était nécessaire. Lui aussi les avait vus à l’œuvre, et il savait qu’il pouvait compter sur eux. Il y avait en caisse, à la mairie, une somme relativement considérable. Cette somme fut remise intégralement à l’administration centrale, après la rentrée des troupes dans Paris. Il y avait des mariages à faire ; Parent et Ranc refusèrent d’y procéder ; par leurs ordres, les mariages furent renvoyés à la mairie du II® arrondissement, où des adjoints réguliers, MM. Brelay et Loiseau-Pinson, étaient encore en service. Voilà comment Ranc a usurpé les fonctions de maire.

Enfin le 6 avril, au moment de la démission de Ranc, le drapeau tricolore flottait encore sur la mairie de l’Opéra, seule à peu près de tous les édifices publics de Paris à avoir conservé les « trois couleurs ».

Il fallait un rare courage pour se permettre cela.

nr; nnnnF..\r.\ a vF.r.SAir.i.ES 107

Cos ifnits onl, élé conslalés dovanl le 3'' Conseil de g'iieiTC, lors du procès de M. Parent.

Pc cette époque, nous trouvons dans la corresponilance de liane les lettres (pie voici de Blaïupii :

8 avril 1871.

Clior ami,

Pierre Leroux est gravement al teint de paralysie. L’éminent philosophe va laisseï- éparpillés (les trésors d’esprit, d’éloquence, d’éi'udilion. .l’admirais surtout sa critique de l’éclectisme, celle école de lâcheté intellecluellc et morale'.

Les Versa illais s’avancent sur nos troupes pleines de résistance. Aux forts d’Issy et de Vanves, assaut très vif. Le général de (lalliffet cueille des lauriers. A la tête de l’escadron de chasseurs et d’uné batterie d’artillerie descendant de Saint-Germain, il surprenait à l’enlrée du village de Ghatoii trois des gardes insurgés, un capitaine du 155® bataillon, un sergent et un garde. Ils furent sur le champ passés par les armes.

Le général se rendit à la mairie et dans une proclamation, nous traita de bandits grotesques.

Nous occupons Asnières. Nous restons toujours {)leins de courage.

BT.ANOUr.

Mon cher ami.

Gomme je hais ce peuple ! (1) Ah ! Peuple de brides ! si nous pouvons avoir un jour notre

(1) Les .Mlemands.

lOS

RANG

revanche sur loi ! Si vous aviez un fils, mon cher Uanc, si (lainbeita en avait un, comme vous sauriez lui donner la haine de notre vainqueur aussi vivace (|uc l’amour de notre Patrie ! Nous souffrons pour la France depuis quelques mois ce que beaucoup de Français n’auront jamais souffert pour Elle pendant toute leur existence. Nous sommes bien près d’être perdus, bumiliés dans toute l’Europe par la faute des bonapartistes. Ah ! eux aussi, il faut les haïr bien.

Votre,

Auguste Blanoui.

La rue que Ranc habitait fut occupée par les troupes dès le mardi 23 mai. Il ne se cacha pas. Il resta chez lui la semaine entière, au vu et au su de tout le quartier. Au milieu d’un torrent de dénonciations, il ne vint à personne l’idée de dire aux soldats ou aux sergents de ville : « Il y a là, au numéro 21, un ancien membre de la Commune ». C’est donc qu’il avait dans son arrondissement de bien vives sympathies, ou plutôt que personne ne s’imaginait que Ranc devait être inquiété. Il ne Se mit à l’abri qu’à la nouvelle de l’arrestation d’Ulysse Parent. Il ignorait qu’on l’eût confondu avec un homonyme, et comme leur situation était idèntique, il resta trois mois dans une retraite sûre attendant l’issue de l’instruction dirigée contre Parent.

Pendant les premiers temps, la presse réactionnaire s’occupa à peine de Ranc.

Vinrent les élections du 2 juillet. Il fut porté à son insu — il ne voyait absolument personne — sur les listes républicaines, et il obtint près de quatre-vingt mille voix. La presse réactionnaire ne dit pas grand’chose. C’est à propos des élections municipales

DF. BOnOFATIX VF.nSAII.LES

qu’elle commença la campagne qu’elle a poursuivie avec une si admirable persistance. Il n’en l'ut pas moins élu dans le IX® arrondissement. Quoi d’élonnant ? dira-t-on, c’est un quartier de radicaux, voire de communards. Soit ; mais dans le IX® arrondissement où n’abondent pas les pétroleurs, il ne fut battu par son honorable adversaire, M. Ohnet, que d’une quarantaine de voix ; et cela au deuxième tour de scrutin ; et il était absentj^ il ne pouvait se montrer ni paraître dans aucune réunion électorale ; il était en butte aux plus abominables calomnies ; il n’avait l’appui d’aucun journal. Trente voix déplacées, pourtant, et il était nommé. Pour un criminel de sa trempe, c’est vraiment assez singulier.

.A.U Conseil municipal, il donna de nouvelles preuves de ses solides qualités d’administrateur et de sa fidélité à ses opinions démocratiques.

Dès la seconde séance du Conseil municipal — il n’avait pas été prévenu à temps pour la première — il ne cessa de siéger et de remplir son mandat. Cité devant le capitaine rapporteur du T)® (’onseil de guerre, il se rendit à son appel. Il subit un interrogatoire qui était bel et bien un interrogatoire d’inculpé.

Il porta la fureur de ses juges au paroxysme par son énergie à soutenir les actes de la Délégation, la politique de la Défense nationale à outrance et à réfuter les calomnies, les insinuations tendancieuses contre le gouvernement de Gambetta.

Après l’avoir entendu, le capitaine Charrière n’a pas cru devoir le maintenir en état d’arrestation.

La justice militaire ne jugea pas à propos de le poursuivre ; il était là pourtant à sa disposition, sous sa main.

On a pris texte de ces faits pour lancer contre Ranc d’abominables insinuations que celui-ci a relevées comme il convenait dans une lettre adressée

RANG

le 28 décembre 1872 au ConslUulionnel. On a dil qu’il possédai! des papiers compromettants pour M. Thiers. C’est une pure invention, et une sotte invention.

Ce qu’il a élé iDcndant deux ans amassé contre lui de basses calomnies et d’odieuses injures, de grossières inventions, d’absurdités, d’infamies inspirées par la rage impuissante, est vraiment inimaginable.

Ranc fut maire du IX® arrondissement à Paris ; il fut directeur de la Sûreté générale à Tours et à Bordeaux. Dans ces deux postes, il s’est efforcé de faire son devoir ; il a servi de son mieux la République et la France. On ne peut relever contre lui aucun acte d’arbitraire ou de violence.

A Tours et à Bordeaux, chargé des attributions de Préfet de police, il pouvait en vertu de l’article 10 du Code d’instruction criminelle décerner des mandats d’amener. Il n’avait décomptés, à rendre qu’aux ministres de l’Intérieur et de la Guerre. En outre, un décret de la Délégation de Tours — rendu sur les instances du général d’Aurelle de Paladines — l’autorisait à requérir des mesures administratives contre toute personne soupçonnée d’intelligence avec l’ennemi et qui n’avait pas son domicile légal au siège du gouvernement.

On le voit, il était bien armé et il avait de quoi donner libre cours à « ses instincts démagogiques, à , ses passions jacobines, hébertistes et sanguinaires ». Eh bien ! qu’on relève à sa charge un seul fait d’arbitraire ou de violence. Qu’on sorte des généralités, des accusations vagues et qu’on cite des noms, des actes précis. Cela est impossible.

La réapparition de Ranc dans la vie publique souleva contre lui toutes les fureurs de la réaction. Dénoncé, calomnié, traîné dans la boue, cet honnête homme n’accueillit ces attaques qu’avec le dédain de la force et le stoïcisme du mépris.

DE nOliOEArX A VEnSAU.LES

Tîno fois pourlaiil, il honora sos adversaires d'une réponse eL, dans un arlicle inagislral, les qualifia de leur vrai nom : les iournnlislcs de sançj. Il se liallil avec Yvan de Wœslyne el le lilessa.

I.a meute recula un instant, puis reprit ses atta- ([ues. Thiers ne céda pas à ces ignobles excitations, bien qu’à deux reprises de vives interpellations eussent été faites à l’Assemblée jiour pro\0(iuer des poursuites.

Thiers ne voulut pas poursuix re Ranc.

— Je le vois encore, disait M. .Millaud (1), le petit homme de la place .Saint-Georges, frappant de son petit poing nerveux sur son petit pupitre de travail en criant : « c’est une infamie de vouloir poursuivre Ranc, c’est une monstruosité ! » (2).

A la chute de M. Thiers, la campagne redoubla contre Ranc, et l’Ordre moi’al s’offrit sa vie comme don de joyeux avènement. .Mais Ranc devait mettre la frontière entre lui et ses adversaires. Il assista de loin à leurs agissements pendant la Terreur bleue.

Cependant, pendant toute celte période pénible, Ranc eut la réconfortante satisfaction de recevoir des témoignages précieux d’amitié et de reconnaissance pour la tâcbe poursuivie :

29 mars 1872.

Cher monsieur Ranc,

Je vous envoie mes iVdicitalions pour voire vaillante allitude...

La France régénérera le monde par la République.

(1) Ministre des Travaux publics, sous le ministère de Freycinet.

(2) V. page 283, la lettre de Gambetta.

M. Millaud a dû vous parler de l’offre qui m’est faite à Lyon.

Je serais charmé de savoir où je pourrais vous voir pour vous causer.

Je serais heureux de vous serrer la main.

Victor Huoo.

Quant à Thiers, cette lettre de lui précise son opinion sur l’homme et son œuvre :

Cher monsieur Ranc,

Encore sous l’impression de notre conversation d’avant-hier, je tiens à vous adresser un mot personnel. Vous me reprochez (( mon penchant royaliste ». Entendez autour de nous constamment dire que je suis cause si la monarchie n’a pas été restaurée à Bordeaux. Il faudrait pourtant que les gens de hon sens puissent s’appuyer les uns sur les autres dans le gâchis qui va durer, je le crains, pendant quelques années.

Dans les temps troublés où nous sommes, les chefs de parti soucieux de la gloire', de la vie de leur pays, ne doivent pas être violents.

A bientôt j’espère, la reprise dé notre duel.

A. Thiers.

M. Thiers était allé lui-même à la République Française, qui venait de se fonder, porter cette lettre adressée à Ranc.

Le concierge de la République Française reconnut Thiers et crut bon de lui faire tout un discours sur les événements actuels.

ni' üOüDF.AnX A VF.RSAIFLES

Alors M. riiiors, do sa polile voix fliitée :

— C’ost l)ien, c’osl très l)ien, jo \ ois <|uo dans colle maison loiil le monde sait la poliliciiio.

En 1873, après l’élection à Paris de l’ancien maire de Lyon, AI. lAarodet, Ranc fut élu député du Rhône à une très grande majorité.

Cette élection redoubla la rage de ses ennemis. Le renversement de M. Thiers, le triomphe de la coalition monarchique leur pej-mirent d’assouvir leurs basses rancunes. Sur la demande du général Ladmirault, gouverneur de Paris, l’Assemblée fut saisie en juin 1873 d’une demande en autorisation de poursuites. La demande, soutenue par Raoul Duval et rapportée par Raragnon, fut autorisée, malgré les efforts de i\IM. Cazot et Henri Rrisson.

Cette curieuse lettre d’un journaliste révèle l’étal de surexcitation des esprits à cette époque :

Mon cher confrère,

Pendant que l’autre (1) se vautre sous les orangers de Saint-Sébastien, son complice (2) travaille. Si Émile Ollivier l’avait fait coffrer en temps utile, peut-être l’Empire aurait été plus fort. Il saura acheminer Versailles dans le sillon de son patron qu’il imposera en maître, ce malfaiteur-là (2), si on ne lui met pas la main au collet et en route pour une Calédonie dont on ne revient pas.

Bien vôtre,

Henri de Pènf.

Poursuivi devant le 3® Conseil de guerre de Versailles, Ranc fut condamné par contumace,, à la

(1) Gambetta.

(2) Ranc.

RANG

ix'iiio (le moil, le 13 0(’lü]jre 1873. Il élail heRreuseinent parvenu à s’écliapper au moment, de la demande en autorisation de poursuites. Voici comment Ranc raconta idus tard de cjuelle façon il S'agna la Belgique (1).

Quoique la légalité interdit de m’arrêter avant le vote de l’autorisation de poursuites, je n’étais pas sans quelque appréhension. Je craignais de rencontrer à la frontière un commissaire spécial, zélé qui, sous un prétexte quelconque, m’aurait empêcher de passer et m’aurait retenu à sa disposition jusqu’au vote, me livrant aux i con.seils de guerre. Le tour aurait été joué et on m’aurait ri au nez, quand, ensuite, j’aurais protesté, au nom du droit méconnu et violé en ma personne. Aussi, pris-je mes précautions. Je choisis la ligne Paris-Longuyon, qui, pendant un certain temps, côtoie la frontière helge. J’é- 1 tais bien documenté sur mon itinéraire. Arrivé à une halte, entre Montmédy et Longuyon, où le train s’arrêtait une minute, je descendis vivement, j’ouvris une porte à claire-voie, je franchis une petite passerelle... et j’étais en Bel-' gique.

Quand je me retournai, le train repartait déjà.

Je le saluai ; puis assis sur l’herhe, je fumai une | cigarette avec la béatitude d’un homme qui vient | d’échapper à une « juridiction toute paternelle ».

En ses conclusions, le rapporleur près le Conseil de guerre avait relevé contre Ranc les charges d’avoir :

(1) Le Paris, 5 janvier 189P

DE BORDEAUX A VERSAILLES 205

« 1“ Participé à un attentat dans le but de détruire ou de changer le gouvernement ;

« 2® Participé à un attentat dans le but d’exciter la guerre civile en portant les citoj'ens à s’armer les uns contre les autres ;

« 3" Exercé une fonction dans des bandes armées pour envahir des propriétés, places fortes appartenant à l’État et avoir fait résistance à la force publique ;

« 4" De s’ètre rendu complice, en mars et avril 1871, en provoquant par abus d’autorité et de pouvoir l’arrestation des personnes dites otages ;

« 5“ De s’être rendu comi)lice, en mai 1871, par aide et assistance, du pillage en bande et à force ouverte, des effets mobiliers contenus dans l’hôtel de M. Thiers... »

Voici l’admirable lettre, reproduite de Vlndépcndance belge du 17 octobre 1873, lettre où l’éloquence le dispute à l’ironie, et qu’Arthur Ranc, condamné à mort, adressa à l’oflicier-rapporteur ;

A M. Guichard, capilaine-rap porteur près le troisième Conseil de guerre, siégeant à Versailtcs.

Monsieur,

Je vous avoue qu’il m’est impossible de prendre votre rapport au sérieux. Je m’attendais à une œuvre jiiridicpie, non à un amas de racontars qui, véritablement, sont par trop invraisemblables.

La première partie de votre rapport, monsieur, qui a trait à des faits absolument étrangers à l’accusation, fourmille d’erreurs. Je vais en relever quelques-unes, non que j’y attache la moindre importance, mais simplement pour montrer quelle singulière légèreté a présidé à votre travail.

Vous dites, monsieur, que sous l’Empire, j’ai écrit à lUpinion Nationale et au Courrier du Dimanche. Erreur, monsieur. Je n’ai jamais écrit une ligne dans ces deux journaux.

En revanche, vous oubliez le Journal de Paris, de

MM. Weiss el Edouai'c Hervé; de M. Weiss, acluellement conseiller d’Etat ; de M. Edouard Hervé, le confident le l)lus intime du comte de Paris.

Vous dites que je suis allé en Belgique en 1870 et que j'y ai publié le Roman d'une Conspiration, voulant sans doute indiquer que ce livre, par sa violence, n’aurait pas pu paraître en France. Erreur, monsieur. Le Roman d’une Conspiration a été publié dans le journal le Temps. 11 a ensuite paru en volume à la librairie Lacroix, boulevard Montmartre.

Vous dites que je me suis lié, à Sainte-Pélagie, avec diverses personnes parmi lesquelles vous faites figurer, je ne puis deviner dans quel but, « le sergent Boichot ». Erreur, monsieur. M. Boichot n’a jamais passé à Sainte- Pélagie que deux heures, le temps de monter en voiture cellulaire à destination de Belle-lsle. Il m’a donc été impossible de me lier avec lui, ce que je regrette fort.

Vous dites que c’est moi qui fis confier, par Charles Delescluze à M. Gambetta, sa défense dans l’affaire Baudin. Erreur, monsieur. Si j’avais fait cela, je m’en vanterais, mais la vérité me force de confesser que je n'ai été pour rien dans le choix de Charles Delescluze.

Vous dites qu'en 18C7, j’ai envoyé mon adhésion au Congrès tenu à Genève par l’Internationale. Erreur, monsieur. Vous confondez le Congrès de l’Internationale avec le Congrès de la Paix. C’est à ce derniei que j’ai adressé mon adhésion.

\ ous dites que le 4 septembre je me suis installé de mon autorité privée à la mairie du IX' arrondissement. Erreur, monsieur. Je suis allé à la mairie Drouot sur un ordre signé Etienne .Arago, maire ce Paris, lequel ordre me fut apporté chez moi dans la nuit du 4 au 5 septembre par M. le docteur de Castelnau.

Vous dites que pendant mon administration, un Comité do défense ou de vigila.nce, dominé par l’élément révolutionnaire, s’est installé à la mairie. Erreur, monsieur. Ce Comité n’a jamais siégé à la Mairie. Je m’y étais opposé.

Vous dites que ce Comité organisait des bataillons de la Garde nationale. Erreur, monsieur. Vous confondez les Comités de vigilance qui s’étaient constitués en vertu de leur initiative privée, avec les Commissions d’armement (jui fonctionnaient régulièrement dans toutes les mairies, en suit(' d’instructions de la mairie centrale et du ministère do l’Intérieur.

Vous dites que je me servais, à Tours,- d’une police spéciale à l’exclusion du personnel ordinaire. Erreur, mon-

DE BORDEAUX A VERSAILLES

sieur. Mes chefs de service étaient MM. Goullé, de Taxe, Foucqueteau, en ce moment encore commissaire de police à Paris.

Quant au reste du personnel, il m’avait bien fallu le créer de toutes pièces, attendu que quand j’ai pris la direction de la Sûreté générale, je n’ai trouvé à ma disposition ni un dossier ni un agent.

Vous dites qu’il est notoire que je fréquentais, à Tours, un restaurant où le parti démagogue se livrait à d'épouvantables orgies. Erreur, monsieur. Je n’ai pas mangé trois fois à Tours, dans un restaurant démagogique ou autre. Je prenais mes repas au ministère de l’Intérieur. Le premier garçon de bureau venu vous eût dit cela. Et puis je vous garantis que je n’avais pas le temps de me livrer à des orgies.

Vous dilcs que j'ai répondu à un magistrat que l'Internationale inquiétait : « Il n'y a rien à craindre, car Marx .sort d’ici ; nous sommes d’accord avec lui. » Erreur, monsieur ; je ne sache pas que M. Marx soit venu' à Tours pendant la guerre. En tout cas, je n’ai jamais eu l’honneur de le voir, je ne lui ai jamais parlé, ni à Tours ni ailleurs.

Vdus dites qu’un commi.ssaire de police m'a signalé la présence de M. Cluseret à Tours, m’a demandé mes in.«tructions pour l’arrêter, que j’ai éludé la question et que M. Cluseret s'est rendu à Lyon pour y continuer son œuvre de propagande. Erreur, monsieur. C'est pendant le mois de septembre que M. Cluseret est allé à Lyon. A celte époque, j’étais encore à Paris. Je vous dirai, en confidence, que M. Cluseret sera agréablement surpris d'apprendre quel je suis de ses amis.

Vous dites, enfin, que la lutte de la Commune contre l'ordre social commença le 4 février 1871, par la saisie d'un décret du gouvernement de Paris, dont l’original est au dossier et porte ma signature. J'imagine, monsieur, que vous laites allusion à la saisie des journaux de Bordeau.x (|ui contenaient le décret de Paris, l'elalif aux élections. Cette saisie fut opérée en vertu d’un ordre de la Délégation de Bordeaux. L’ordre me fut communiqué dans le salon de la Préfecture, où se réunissait la Délégation, par M. le ■ministre de 1 Intéi'ieur, devant tous ses collègues, y compris M. l'amiral Fourichon, qui ne prote.sta ni ne me fit aucune observation. C’est bien ce que vous appelez, je crois, la 1 l'sponsabilite collective. Voila donc M. lamiral Fourichon convaincu, d’après vous, d’être un des initiateurs du mouvamient communaliste !

J'en passe, monsieur, et des meilleures. Mais il faut abréger.

RANG

Je ne me suis jamais fait d’illusion, monsieur, sur l’issue de ce procès, et j’avais assez l’habitude des instructions politiques pour être persuadé que vous chercheriez à me raClacher par un lien quelconque à l’exécution des otages. J'avoue que, dans mon ingénuité, je ne pensais pas à la maison de M. Thiers et que je ne m’attendais pas surtout à ce que vos témoins fantaisistes ont imaginé.

Vous établissez purement et simplement que, après avoir donné ma démission de la Commune, j’ai passé ma vie, jusqu’à l’entrée des troupes, à courir dans les prisons pour y insulter les otages. On me voit partout ; il n’est question que de moi au dépôt de la Préfecture, à la Roquette, à la Cour martiale, dans là maison de M. Thiers. Tous les fédérés me connaissent ; on n’entend que mon nom ; c’est le citoyen Ranc par-ci, c’est le citoyen Ranc par-là. On ne passe pas, le citoyen Ranc n’a pas fini. — Citoyen Ranc, citoyen Ranc, on ne sait pas ce que votre prisonnier est devenu!... J’ose vous affirmer, monsieur, que parmi mes adversaires, il n’en est pas un seul, me connaissant, qui n’ait accueilli cette partie de votre rapport avec un sourire d’incrédulité !

Comment, monsieur, vous voulez bien me reconnaître quelque intelligence ; vous vous donnez la peine d’insister sur l’habileté avec laquelle j’évite de mettre ma personnalité en relief, sur le soin que je prends de m’isoler pour éviter de me compromettre, et voici la conduite inepte que vous me prêtez'; je donne ma démission de membre de la Commune par prudence, par peur, par ruse, comme l'a dit M. le Commissaire du gouvernement près le troisième Conseil de guerre, et, immédiatement, sans désemparer, je n’ai rien de plus pressé que de me compromettre de la façon la plus grave, la plus absurde, la plus inutile. Je parcours les prisons, en compagnie des hommes eux-mêmes les plus compromis dans le mouvement (on dirait que je les choisis) ; je me montre à tous les prisonniers, aux gardiens de la paix, au personnel des prisons qui appartient tout entier à l’administration régulière ; ce n’est pas assez du dépôt de la Préfecture et .de la Roquette, je vais parader à la Cour martiale, toujours devant ces nombreux gardiens do la paix ; ce n’est pas assez de la Cour martiale, le 12 mai, huit jours avant l’entrée des troupes, quand personne dans Paris n’a plus le moindre doute sur le résultat final, de gaîté de cœur, pour mon plaisir, je prends part au déménagement de la maison de M. Thiers, et je me livre assez publiquement à cette opération pour que les fédérés s’écrient : « On ne passe pas; le citoyen Ranc n’a pas fini ! »

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Est-ce sérieux, monsieur, et à quel homme de bon sens comptez-vous faire croire cela ?

J etais membre de la Commune. Je résigne le titre et les fonctions. Pourquoi faire ? Pour accepter je ne sais quel rôle odieux et subalterne dans les prisons ? \ oudricz-vous m'expliquer dans quel but, dans quel intérêt ? Pour le plaisir d’aller insulter les malheureux ? Tenez, monsieur, le cœur me lève à la pensée que j’ai besoin de protester contre de pareilles ignominies !

Chose bizarre ! Il y a deux ans, immédiatement après les événements, les plus minutieuses instructions ont été faites à l’occasion de l'exécution des otages, de la démolition de rhôtel Saint-Georges, de tout ce qui s’était passé dans les prisons ; des milliers de témoins ont été entendus, et, de tous ces témoins, dont la mémoire était fraîche, pas un n’a i)rononcé mon nom, et cependant, à cette époque, l’attention était fort attirée sur moi, car la Patrie et d’autres journaux me dénonçaient journellement ! Chose plus bizarre encore, ces prisonniers qui, après deux ans, se sont tout à coup souvenus de moi, ou qui me reconnaissent à ma photographie, sont tous des sergents de ville ! Rien que des sergents de ville ! Chose tout à fait bizarre ; il y avait au dépôt de la Préfecture deux surveillants-chefs, un brigadier et un sous-brigadier, et ces deux fonctionnaires n’ont aucune connaissance de mes visites à la prison. Le brigadier a déclaré qu’il ne me connaissait pas, et quand on lui a montré ma photographie, il a dit : « Cctle tète ne m’est pas inconnue, mais je ne sais ni à qui elle appartient ni où je l’ai vue. » — Je vous ferai humblement observer qu’un membre ou ancien membre de la Commuiu! n'étant pas un visiteur ordinaire, le brigadier-chef du dépôt ne pouvait pas ignorer sa fréquente présence à la prison. Quant au sous-brigadier, oh ! celui-là, monsieur, me connaît à merveille ; pendant une quinzaine que j'ai passée l’année dernière à la Conciergerie, pour affaire de duel, nous avons causé vingt fois des événements ; je vous le répète, il me connaît à merveille ; eh bien, il vous a déclaré, vous le savez bien, qu’il ne m'avait jamais vu au dépôt, jamais ! Et il a raison, le bravi' lioimne, car je n’ai jamais mis les pieds dans aucune prison, ni avant ni après ma démission. J'ai honte de paraître discuter sérieusement, mais enfin il faut bien que je vous fasse remarquer que vos témoins ne s’entendent même pas entre eux. L’un de ces malheureux dit que j’étais moins violent que Raoul Rigaull, mais très sec avec les prisonniers. Un autre prétend que je parcourais les corridors en me mo- <|uaBt des otages. De grâce, monsieur, accordez vos lé-

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moins, cela est nécessaire, car si j’étais sec, je no me moquais pas; et si je me moquais, je n’étais pas sec.

Reste ce sergent de ville, qui déclare me reconnaître à ma photographie pour l’homme qui lui a craché au visagô dans sa cellule. Ah ! celui-là, il vous a fait reculer vousmême. La chose vous a paru un peu raide et dure à faire passer. Aussi, vous avez eu la bonté de me trouver vousmême une circonstance atténuante. Vous dites, dans votre rapport, qu’ayant la malheureuse habitude de cracher partout, (un témoin l’a déclaré!!!), j’aurai fortuitement et sans le faire exprès, craché à la figure du sergent de ville. Je vous ai donné ma parole d’honneur, monsieur, que vous avez été mal renseigné ; je n’ai pas l’habitude de cracher partout, et, quand je crache,- autant que possible ce n’est pas au visage des gens. D'ailleurs, monsieur, quand je cracherais partout, serait-ce une raison suffisante de me condamner à mort ?

J’avais lu à diverses reprises dans les journaux, que M. Thiers avait défendu qu’on m’inquiétât, parce que ■j’étais détenteur de papiers compromettants provenant du pillage de sa maison. D’autres, au contraire, assuraient que M. Thiers m’était reconnaissant do lui avoir sauvé ses papiers. Cette jolie légende est fausse, comme les légendes. Je n’ai ni détourné ni sauvé les papiers de M. Thiers. Je n’ai point paru dans sa maison ; je ne me suis enferniié dans aucune chambre avec M. Courbet. M. Fontaine, le directeur des Domaines sous la Commune, que vous avez fait revenir tout exprès de sa prison pour l'interroger, vous Ta déclaré. Vous auriez pu avoir la confirmation du fait par M. Courbet lui-même ; mais vous aviez probablement négligé de l’entendre, de même que vous avez refusé de recevoir le témoignage de M. Ulysse Parent, qui vous demandait à déposer sous la foi du serment. Vous trouverez bon, monsieur, que, je ne réponde pas un mot de plus à une accusation de pillage.

J’ai hâte, monsieur, d’arriver au seul point de votre rapport qui ressemble à une argumentation qui, d’ailleurs, a été reproduite par M. le Commissaire du gouvernement devant le troisième Conseil de guerre. Il s’agit des otages. « Il n’y a qu’un moyen, a dit M. le Commissaire du gouvernement, d’échapper à la responsabilité collective de la Commune, c’est la démission ; or, ce décret des otages est du 5, et la démission de l’accusé est du 6 ; donc, il est complice. »

Voilà l’argument.

Voulez-vous essayer de raisonner un peu avec moi, monsieur ? De deux choses l'une, ou bien, comme je le

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prétends, comme c’est la vérité, comme les témoins en ont déposé devant vous, ma démission était chose décidée depuis quelfjiu's jours et, depuis le 4 avril, je n’allais plus a I Hôtel de 'Ville, et, dans ce cas, je suis absolument étranger au décret des (Rages ; ou bien je ne me suis décidé (jue le ü, et alors, ma démission esl une proleslalion contre le décret, car, entin, le décret ayant été voté par la Commune le 5 dans la nuit, ayant été inséré le d au matin dans le Journal OHiciel, je ne pouvais pas protester plus tôt (pie le C.

l*ermettez-moi, en Unissant, monsieur, de reproduire ici les paroles’ par lescpielles je terminais cette lettre adressée à la Hépubli<iuc Française du 29 juin dernier, qui n’a pas eu le bonheur de vous convaincre, mais dont je n'ai pas une ligne à retrancher, à laquelle je n'ai pas un mot à ajouter. Voici comment je m'exprimais :

« La majorité de l’.Assemljlée nationale a pu voter contre moi l’autorisation de poursuites demandée par le gouverneur de Paris ; les Conseils de guerre pourront me condamner ; mais il est une chose qu’il n’est au pouvoir de personne do faire, c’est que je devienne l'homme que représentent mes ennemis, qui sont aussi ceux de la République ; c'est que je me laisse aller à des pensées de représailles et de vengeance ; c’est que je cesse d'être ce (pie j'étais hier, un républicain uniquement soucieux de travailler à rapaisement des haines sociales par la justice, à la fondation de Tordre par la République. »

Ceci dit, monsieur, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter davoir la conscience en repos et à vous prier d’agréer mes civilités.

Rang.

La condamnation de Ranc souleva de violentes protestations qui se sont affirmées dans une série de lettres (jue nous croyons devoir publier. C’est l’éloquente et émouvante réponse de républicains contre le verdict impitoyable du Conseil de guerre.

Paris, le 5 juillet 1878.

Monsieur Ranc,

Fidèle aux jirincipes de 89, je me ferais un devoir sacré d’attacher tout mon pouvoir au

RANG

service de la République une et indivisible.

Ainsi, si dans le cas, ce despotique Conseil de Guerre venait à vous frapper innocemment, je prends l’engagement sur mon bonnéur de partager vos peines ; c’est-à-dire, je m’olïrc à me mettre en vos lieu et place au déclaré, ou en me substituant à votre personne par ruse ou autrement, etc.

Ma résolution est prise et ferme; et en me dévouant pour le député du Rhône, je me dévoue pour la jeune République.

L’apostille d’un de vos honorables collègues sur mon dossier de famille plus que séculaire, fera connaître et voir que je ne suis pas un repris de justice.

Pour lé moment seulement, taire mon nom s’il vous plaît.

Un dévoué patriote,

Petitlaurent.

Cher ami,

Permettez-moi de vous exprimer avec mes sentiments d’indignation et de mépris pour vos persécuteurs, ma plus grande admiration pour votre noble caractère et ma plus vive sympathie pour votre personne, heureux si je pouvais vous en donner une preuve' éclatante.

En attendant, je vous prie de croire, cher ami, à mon plus sincère et à mon plus cordial dévouement.

Ciiallemel-Lacour.

nr, noRnF.ATTX a versaiixes

Pai'is, 15 juin 1(S73.

Mon cher Hanc,

Je suis vise autant (jiic vous, n’en douiez pas. Ayez patience et confiance en l’avenir et en moi. A bientôt, je vous embi’asse comme je vous aime, à tond.

Li :0N Gambetta.

Paris, 5 juillet 1873.

Mon clier ami.

Je suis avec vous de cœur. Disposez de moi en toute occasion cl ci'oycz-moi votre ami d('‘voué,

G. Cl.EMENCEAU.

Cher confrère,

Laissez-moi vous serrer les mains et vous exprimer toifle ma sympalliique amitié.

Edoeabd IIebvé.

Pai’is, l i octobre 1873.

Mon cber ami.

Au moment où les imbéciles et les mécbants vont gober les niaiseries débitées, sur votre compte, je crois qu’il n’est pas inutile de vous envoyer la poignée de main de la sympathie.

RANG

L’acte d’accnsalioQ est inepte et bourré de L cancans. Espérons maintenant que vous né serez plus longtemps absent.

Si vous étiez à ma portée, je courrais à vous, '' je ne puis que vous écrire. Du meilleur cœur, votre tout dévoué.

Laurent Pichat.

Paris, 14 octobre 1873.

Mon cher ami.

Ils n’en démordent pas. Ils veulent à tout prix, per fas et nelas, au risque de sombrer même dans le ridicule, arrêter votre carrière politique, en vous affublant d’une sinistre légende. Ils veulent vous rendre impossible, et, vous me l’avez souvent dit vous-même, il faut qu’un homme politique, s’il veut bien servir son parti et sa cause, reste toujours possible. Je suis sûr que vous aurez compris comme moi leurs intentions ; je suis sûr que vous saurez les déjouer. Plus nous allons, plus il est évident que le parti républicain s’étend et se transforme.

Nous avons à marcher du même pas que la nation, à nous accommoder à ses changements, à ses besoins nouveaux. Une attitude politique qui ne correspondrait pas de la manière la plus intime à la résolution intérieure qui s’opère dans les couches profondes de la nation serait fausse et ne ferait que perdre celui qui la prendrait.

Voilà ma première réflexion sur cette absurde mais terrible condamnation, si je la considère en elle-même ; au point de vue de l’opinion, c’est

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autre chose ; c’était ce qui pouvait arriver de mieux. Tout le monde lève les épaules avec raif! son et pourtant, dire que s’ils le pouvaient, c’est I avec des rapports du genre qu’on a vu hier, qu’ils ) nous frapperaient tous sans pitié. Quelle honte pour la France !

Nous n’avons pu, comme vous le pensez bien, qu’enregistrer sans commentairés ce bouffon et sinistre procès. La prudence nous est plus que jamais nécessaire, on cherche toutes les occasions de nous prendre en faute : à la première, nous serons saisis. Inutile âé vous en dire davantage ; vous auriez été le premier à nous recommander l’abstention.

Mais est-il besoin de vous le répéter ? nous sommes à vous, tous à vous ; d’ailleurs, ne nous prouvez-vous pas tous les jours que de près comme de loin, nous pensons tous à l’unisson.

Patience donc et coiu’age, mais surtout patience.

Adieu, mon cher ami, je vous aime et je vous embrasse.

E. Spuller.

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