‹ Souvenirs -- correspondance, 1831-1908Chapitre 22 sur 60 · L’EXIL EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

L’EXIL EN BELGIQUE

Au début de l’exil de Ranc, et avant même qu’il eût été condamné à mort par le Conseil de guerre, se place son duel avec Paul de Cassagnac, épilogue de la polémique violente qui était engagée depuis plusieurs mois entre les deux publicistes.

Il nous faut indiquer tout de suite les causes de ce duel, dont les préparatifs furent longs

Ranc avait écrit dans la République [rançaise :

« Il a, de par le monde, un pauvre garçon qui est « fort ennuyé. Il voudrait être coté dans le monde poli- (c tique comme un homme sérieux ; il ambitionne de rece- « voir de la foule un brevet de bravoure héroïque. Mais, (c comme le mirage du désert, les, deux buts qu’il poursuit (( fuient incessamment devant lui. Pour nous servir de la « jolie langue que ses amis et camarades ont mis à la (( mode, il ne décrochera pas la timbale.

(( On rencontre habituellement, vers les quatre heures, « sur les boulevards, d’honnêtes bourgeois qui se promè- « nent, un journal à la main, riant à ventre déployé. Ces « braves gens viennent de lire un article très éloquent et « très chevaleresque du pauvre garçon. L’éloquence et la « chevalerie les ont mis en joie. Ils se tordent! Si jamais « le gouverneur de Paris, mal inspiré, portait sur cette « éloquence et cette chevalerie une main sacrilège, ce « serait un véritable deuil, de la Porte Saint-Martin à la « Madeleine. Les boulevardiers sont accoutumés à ce ré- (( gai quotidien. M. le général Ladmirault commettrait un « acte de cruauté, s’il les en privait, mais il ne le fera pas !

i,’r,xii. F.N RF.i.oTonr, 217

« Il y aura encore do beaux joui'S pour la gaîlé fran- « çaisc !

« Ce bon jeune homme veut bien, quelquefois, s’occuper « de nous. Hier, notamment, il s’étonnait et se plaignait « de ne pas trouver une signature à la suite d’un des ar- « ticlcs de la République Française, et s’en trouvait fort « choqué. Nous ne nous donnerons pas la peine de déduire « à cet innocent les raisons qui nous ont déterminés à « proscrire de nos colonnes l’usage de la signature et à « faire un journal impersonnel, et cela, simplement parce « qu’il ne nous comprendrait pas. Nous saisirons seulement « l'occasion qui nous est offerte de dire, une fois pour « toutes, que quiconque aurait des motifs sérieux de dé- « sirer connaître le nom de l’auteur d’un article de la Répu- « blique Française, n’a qu’à se présenter en personne, ou « par procuration, dans nos bureaux : satisfaction entière « lui sera donnée.

« Ne pouvant se faire accepter comme écrivain politique, « le bon jeune homme voudrait au moins être tenu pour « un héros. Voici plusieurs années qu’il y travaille. D’abord, « il s’est posé en duelliste, mais voilà le diable : plus il « s’est battu, moins le public a cru à son héroïsme. Le « public qui n’est pas si bête, a remarqué, détail fâcheux, « que ce chevalier du bonapartisme avait eu le singulier « bonheur de ne jamais aller sur le pré qu’avec des jour- « nalist.es ne sachant pas tenir une épée. De là une victoire « facile et assurée d’avance, après laquelle il ne manquait « jamais de faire parade de générosité et de se vanter « d’avoir ménagé son adversaire. Il a paru au public que « celte conduite et ce langage ne fleuraient pas absolument « parfums de chevalerie.

« Le public naïf sent d’instinct que les hommes véritable- « ment braves ne parlent pas sans cesse de leur courage « et de leurs exploits.

« Malgré tout, le bon jeune homme s’est imaginé que, « fort de scs glorieux antécédents (il a été zouave, ne l’ou- « blions pas), il répandait, à son gré, la terreur autour de « lui. Il s’est campé le poing sur la hanche et s’est mis à « apostropher les passants.

« Pauvre grand dadais ! il ne s’aperçoit pas que ses « allures de .Jocrisse matamore ne font peur à personne, « pas môme aux tout petits, tout petits enfants ! »

Paul de Cassagnac a\ ait répondu dans Le Pays : (1)

(1) Le Pays, 2 et 3 janvier 1873, sous le titre : « Réglons nos comptes. »

RANG

Le 24 décembre dernier, à propos de la suppression du journal le Corsaire, la Hépublique Française publiait un article grossier, dans lequel les bonapartistes étaient traités, avec un sans-façon que j’ai cru devoir relever d’une manière véhémente.

J’ai attendu toute la journée du 25, cl, ne voyant venir aucune réponse, je suis tranquillement parti pour l’Angleterre, où des devoirs impérieux de respect et d’affection m’appelaient auprès de nos Souverains.

A peine avais-je les talons tournés, que toute une meule, de feuilles radicales s’est jetée après moi, m’aboyant aux jambes et faisant grand fracas à mon endroit.

Me voici revenu, confrères, et je suis tout à vous pour le petit compte que nous avons à régler ensemble !

Et d’abord, laissez-moi vous faire remarquer en passant que vos articles ont l’avantage et le désavantage de la boue. Voilà huit jours que le vent passe dessus ; ils sont secs, je n’ai plus qu’à les frotter.

A la République Française d’abord ! Puis, s’il y en a d’autres , qui insistent, nous les prendrons après.

Voici les lignes que ce journal m’a consacrées. Elles ont la prétention d’être crânes, spirituelles et impertinentes. Je les reproduis dédaigneusement, mettant mon adversaire au défi d’en faire autant pour ma réponse.

Puisque le public paraît s’intéresser à ce débat tout personnel, qu’il juge et compte les coups !

Monsieur,

Vous êtes Ranc le communard, Ranc l’ami des incendiaires et des égorgeurs, Ranc l’exécuteur des basses œuvres du parti radical, le bras droit de Gambetta. Il est inutile que vous cherchiez à me produire un homme à gages ou quelque coupe-jarret famélique loué pour mon usage et moyennant salaire. C’est à vous que j’ai affaire, c’est vous que je veux, c’est vous que je prends, c’est vous qui avez écrit l’article, je lé sais.

Ceci dit, causons.

Qu’est-ce que vous m’imputez ? Quels reproches m’adressez-vous ? A quoi se réduisent vos attaques contre moi ?

Ma vie tout entière vous est ouverte. Qu’avez-vous donc trouvé dedans ?

Vous m’appelez un bon jeune homme, et vous y mettez une douce compassion que vous voudriez rendre dédaigneuse.

Vous dites, lorsque vous rencontrez des lecteurs du

l’exil en BF.I.GIOTÎE

Pays. t|iu> vous vous égayez sur leur attitude satisfaite.

J(^ suis moins joyeux, moi, quand je rencontre vos lec- Umu’S et loin d’avoir envie de rire à leur aspect patibulaire, je boutonne mon paletot, je cache ma montre et je file.

Vous me traitez de duelliste, et je vous prouve que vous me calomniez, puisque je ne vous envoie pas de témoins, et que je me borne à attendre les vôtres, dans le cas où il vous prendrait la fantaisie de m'en adresser à la suite de ce que vous allez lire. Et en cela, je demeure fidèle à ma doctrine, qui consiste à no jamais provoquer personne en matière politique.

V ous déclarez . que je n’ai jamais eu de duels sérieux.

Permettez-moi de vous dire que vous êtes dur pour vos amis Lermina, Lissagaray, Rochefort, Lockroy, Flourens, (pie vous traitez d’adversaires sans conséquence et qui jusqu’à présent, du moins, ont sur vous l’avantage d’avoir versé leur sang pour la République, quand vous n’avez encore versé que votre encre.

Ils ne savaient pas tenir une épée, dites-vous, soit ! mais vous, c'est autre chose, je suis loin de nier votre savoir, ayant eu l’avantage de fréquenter, et bien moins assidûment (pie vous, la même salle d’armes. Donc, et si je vous traite aussi cavalièrement que je le fais à cette heure, je vous prouve clairement le peu de cas que je fais de la science de l’escrime, quand il ne m’est pas démontré d’une façon bien nette que le cœur de la personne se trouve aussi solide que le bras.

Vous espériez certainement qu’à la suite de vos insolences, je vous enverrais deux amis, me donnant ainsi \is-à-vis de vous, le rôle toujours odieux d’un provocateur.

\ dus trouverez bon que je vous imite dans votre réserve et que je reste sur le terrain de la polémique accepté et gardé par vous.

11 est fort possible que vous vous y trouviez fort mal à l’aise, mais cela vous regarde, et si vous en êtes réduit à vous avouer battu la plume à la main et n’avotr pour triste et dernière ressource que la forme brutale d’un duel, vous savez, ne vous gênez pas, je suis encore là, comme partout, à vos ordres.

Comme j’ai la partie belle avec vous, monsieur, et comme je serais niais de ne pas épuiser cette discussion sur les personnes, que vous m’avez imprudemment offerte !

Vous avez eu l'intention de me déshabiller, pour la grande joie et la grande indignation de la galerie, et vous n’avez trouvé qu’un bonnet peut-être trop au vent et qu’un chapeau peut-être trop sur l’oreille, comme acte d’accusation contre moi.

RANG

Voyons, si vous, vous allez vous en l.irci’ à si bon marché !

Vous n’avez rencontré dans mon passé, ni souillure d’argent, ni trace de sang, ni vol, ni crime.

Or, ce journal que vous faites, avec quoi le payez-vous ?

Et parmi tous les millions que votre patron Gambetta faisait emprunter pour la France, à certaine époque, sait-on bien au juste ce qu’on a fait de chaque somme, de chaque sac, de chaque lingot ? N’cst-il rien resté caché, enfoui dans votre repaire de Tours, dans votre caverne de Bordeaux ?

Vous le jurerez et on ne vous croira pas ! Dans les journaux que vous publiez, dans les banquets où vous mangez et buvez à la santé de la République, vous faites sauter les écus de la France, monsieur, et vos voyages à travers les départements, vos toasts, vos punchs, vos wagons, vos cigares, tout cela est le fruit de la France pillée par vous et les vôtres, et je vous délie de prouver le contraire, car il vous faudrait pour cela rendre vos comptes et vous ne le pouvez pas.

Et je suis bien à mon aise avec vous!

Au fond, nous n’avons rien à nous reprocher, comme faits personnels, l’un contre l’autre.

.Je ne vous' connaissais que de vue, à peine et tout juste ce qu’il fallait pour ne pas être exposé à vous saluer dans la rue.

Et voilà que nous croisons la plume, en attendant que vous soyez réduit à croiser autre chose, par colère,' par rage, par impuissance !

.J’ai derrière moi, contre vous, tous les braves gens, tous ceux qui aiment là famille, la religion, la propriété, et qui ne veulent pas être pillés^ incendiés, égorgés par vous et les vôtres. Je ne m’appelle pas Cassagnac, je m’appelle l’ordre, et vous, vous n’êtes pas Ranc, vous êtes la Commùne ! ' '

Entre les deux armées, comme les chefs gaulois, nous nous mesurons, en attendant que vos coquins, que vos scélérats essaient de se ruer de nouveau sur nous, pour prendre la grande revanche du pétrole, contre ceux que j'abrite actuellement de toute la largeur dé ma poitrine.

Ma cause est belle, la vôtre est sinistre.

Et vous avez tort de mè reprocher de courir après l’héroïsme ; mon rôle est plus modeste. ’Vis-à-vis des vôtres, je ne suis ni Achille, ni Ajax, ni Bayard, je me contente d’être Pandore et de faire le gendarme.

Un dernier mot sur vos périphrases et vos grands airs! Vous prenez des allures de gentilhomme comme Lacenaire

l’exil en BELGIQUE

pronail, des airs do poète, et vous m’invitez à vous suivre au Pré-aux-Clcrcs, oubliant (pic vos rendez-vous d’honneur, à vous, ont lieu plus ordinairement à la rue Haxo el dans les chemins de ronde de la Ro(iuettc. Vous êtes un rude champion, monsieur, et tous vos adversaires ont mordu la poussière, sans même vous faire une ègratignure : témoin Clément Thomas, Lf'comte et rarchevêcpic Darboy ! Bonjean s’est déclaré vaincu, et le père Captier lui-méme a été couché sur le carreau.

11 est vrai qu’aujourd'hui vous n'avez |)eut-élre pas avec vous votre petite escorti' de fédérés et que, grâce à Uieu ! vous ne m’avez pas encore collé au mur. Et c’est pour cela, sans doute, que je me montre aussi irrévérencieux.

Voilà ce que j’avais à vous dire, monsieur ; si vous n’ètes pas content, vous serez difllcilc, et je termine en vous faisant toutes mes excuses pour le retard involontaire que j’ai mis à vous répondre.

P.\UL DL Cass.vgnac.

l'Pi .lüiii, la renccAiiIro (^les th'u.x aih ('rsaiiats lui décidée. Les leüres que nous jiitljlious iiidiqueiil la uiarclic des pourparlers engagés :

P‘- juillcl 1873.

Mon clier Ranc,

Je voiLs suis bien rccunnaissanl, mon cher ami, de la preuve d’amitié que vous m’avez lémoignée en me choisissant comme témoin.

Cotte mission que vous vouliez me conlier, je la considérerais comme un devoir. J’eusse élé heureux d’ôtre auprès de vous en celle circonslance, aucune considération personnelle n’eùt pu m’empécher de le remplir. J’étais donc prêt. Mais mes amis m’ont fait valoir certaines raisons devant lestjuclles j’ai dû m’incliner. Je fais tireuve d’une bien grande abnégation, je vous assure, en conseillant à me laisser remplacer qiar

RANG

un député, pour celle raison spéciale, que l’assistance d’un député sera comme une protestation nouvelle du pays et de la République contre cette Chambre qui vous a proscrit et qui vous persécute.

J’ai l’intention, dans tous les cas, de venir avec vos témoins, s’il m’est possible.

Je remplirai très exactement vos instructions.

Tous vos amis de la République et d’ailleurs joignent leurs amitiés aux miennes.

A vous de tout cœur,

Ulysse Parent.

Paris, le U’' juillet 1873.

Nous avons reçu vos divers papiers, et tout de suite, nous nous sommes mis à suivre vos instructions.

Nous avons dû nous occuper de faire remettre la lettre.

Comme Lalaurie doit être un de vos témoins, en cas de rencontre définitive, nous avons été unanimes à penser qu’il valait mieux faire remettre la lettre par une autre personne absolument dégagée, qui remplira tout naturellement le simple office de commissionnaire, qui n’entrera pas en discussion, qui se contentera qe rapporter une réponse. Nous nous sommes arrêtés à choisir Péphau, qui vers deux heures s’est présenté au Pays. Réponse lui a été faite' que la personne était sortie et ne reviendrait que demain mercredi entre neuf et onze heures du matin. On n’a

l’exil en eelgioue

pas indiqué son adresse parliculière ; on n’a donné que l’adresse, rue Saint-Florentin, domicile de son père. Nous avons décidé qu’il fallait faire une seconde démarche à cette adresse, en ayant soin d’écrire par précaution et à l’avance une lettre signée Péphau, pour le cas où le destinataire ne serait pas présent, afin de bien constater que toutes les démarches nécessaires ont été accomplies dans la journée du P’’ juillet. Péphau est parti en ce moment ; il est probable qu’il a rempli sa mission. Nous avons gardé copie de votre lettre, pour être en mesure de la publier le cas échéant, ainsi que vous nous y avez autorisé.

Si des témoins nous sont envoyés, on les adressera à la République Française. Il est bien entendu que Lalaurie est un de vos témoins. Reste le second à choisir. Nous avons dû faire part de vos intentions à J. A. Lafont. Il vous remercie profondément d’avoir pensé à lui ; il en a été ti'ès touché ; il est entièrement à votre disposition. Mais comme d’autre part, on a fait remarquer qu’en raison de votre qualité de député, dans les circonstances exceptionnelles où vous vous trouvez, il pourrait être utile de vous adjoindre et de vous associer un des collègues de la Chambre, Candietla a dû en parler aujourd’hui même à nos amis de l’Ünion Républicaine ; vous n’ignorez pas que M. P. de Cassagnac a écrit un principe contre un principe, et non querelle d’écolier derrière une haie. Et c’est d’ailleurs l’opinion de beaucoup de gens ici que vos collègues s’honoreraient eux-mêmes en vous donnant l’un des leurs pour vous assister. C’est l’opinion de Gambetta,

RANG

et il doit s’enlcndre avec MM. Edmond Adam, Laurent Fichât, Périn, Scheurer-Kcstner ; nous attendons sa réponse'. Si l’un de ces messieurs accepté, il sera témoin avec Lalaurie, et les témoins qui nous seront envoyés seront mis en rapport avec eux. Je dois vous dire que M. J. A. Lafont n’a consenti à s’effacer que par cette considération toute politique. Celte abnégation lui coûte beaucoup, et il n’est même pas impossible, que sans être témoin, il n’aille vous porter lui-même l’expression de son ardente sympathie et du désir qu’il a de vous aider.

Il va sans dire que tout le reste de vos instructions sera scrupuleusement suivi. Toutes vos recommandations seront exécutées et l'on y ajoutera d’autres précautions s’il y a lieu. On me charge de vous dire qu’à Bruxelles exerce M. Corvelois fds; vous pourriez peut-être le voir, si vous en sentez le besoin.

Ma lettre vous arrivera demain matin. Après l’avoir lue, si les choses n’allaient pas à votre gré, vous n’auriez qu’à me télégraphier, de manière à tout arrêter. Tous ici, nous ne voulons faire que ce qui peut être agréé par vous.

Péphau vient d’arriver de la rue Sainl-Florentin. Il n’a pas Irouvé la personne, il a laissé la lettre signée de lui annonçant sa présence demain matin à dix heures dans les bureaux du Pays. Nous avons donc toute une journée devant nous.

Vous avez dû recevoir tous les articles de journaux vous concernant. Votre lettre, comme je vous l’ai écrit les premiers jours, a produit une immense impression qui duré encore. C’est un

1, F.xit. FN nFr.Gini’F

grand service politique rendu à notre parti dans les circonstances actuelles. Vous ne pouvez vous douter de l’effet sur les gens impartiaux, il n’y a qu’une voix dans Paris. C’est la vérité ! Oui ! c’est ainsi que Paris a pensé. Vous avez donné du courage à bien des gens : témoin La France qui a publié hier une note que’ nous nous sommes empressés de reproduire ; témoin diverses autres personnes qui voudraient témoigner en votre faveur. On doit même m’envoyer demain une lettre dans la République. Je l’attends.

Quand il s’est agi d’insérer la fameuse lettre de P. de C., je vous ai écrit que mon impression première était de lui fermer nos colonnes. Mon avis n’a pas prévalu, nous en avons écrit ce que vous avez vu. Je vous envoie l’article que j’avais préparé et qui n’a pas passé, à titre de curiosité. Je ne sais pas encore si mon avis n’était pas le bon. Nous avons mis la lettre de M. Raoul Duval, sans commentaires ; elle n’en comportail aucun.

Au revoir, mon cher ami, je vous embrasse,

.\. Spiti.t.fr.

Pai'is, le 2 juillet 1<S73.

Mon cher ami.

Ce matin à dix heures, ainsi que l’annonçait la lettre laissée par lui hier, Péphau s’esl présenlé dans les bureaux du Pays, pour y rencontrer M. P. de Cassagnac et lui remettre la lettre dont il était porteur.

Il a été reçu aussitôt et s’est acquitté de sa

RANG

mission. Tout d’abord, M. P. de Cassagnac n’a laissé paraîlre aucune émotion ; il a lu la lettre. Puis, tout à coup, changeant de ton, il a dit, mettant la main sur son cœur et d’un ton grave et solennel : « Jurez-moi, Monsieur, sur votre honneur, que M. Ranc n’est pas à Paris ». Il lui a été répondu qu’on n’avait pas mandat et qualité pour répondre à une telle question. Parlant alors des témoins qu’il avait à envoyer, M. P. de Cassagnac a dit que, pour le moment, il n’en avait qu’un seul à sa disposition, qu’il en attendait un autre, qu’on voulût bien lui accorder quelques heures. A cette demande, il a été dit qu’une réponse immédiate ne pouvait être donnée, qu’un délai d’une demi-heure était nécessaire; que donc à ce délai réponse serait faite. Péphau est sorti alors en annonçant qu’il allait revenir. En effet, il est rentré au Pays, sa demi-heure demandée n’étant pas écoulée. Cette fois, il n’a pas été reçu par M. P. de Cassagnac, mais par M. Edmond Poirier, l’un de ses collaborateurs, lequel a dit qu’il avait mission de recevoir la réponse à la question de savoir où les témoins de M. P. de Cassagnac devraient être adressés. Péphau ayant déclaré qu’il n’avait de communication à faire qu’à M. P. de Cassagnac personnellement, a pris la plume et écrit le billet suivant : « Monsieur, vos témoins seront reçus demain jeudi à une heure et demie chez M. Laurent Pichat, 39, rue de l’ Université. Recevez etc... » et il s’est retiré.

Tout à l’heure, vers trois heures et demie, deux personnes en tenue de témoins, gantés, décorés et qui ont décliné leurs noms et leurs qualités

l’exil en REi.nroüE

d’officiers dans l’armée de terre et de mer, se sont présentés à la Réj)Liblique Française pour expliquer pourquoi votre lettre à M. P. de Cassagnac n’a point paru dans le Pays de ce soir. Ces messieurs ont déclaré ([ue c’était sur leurs instances et d’après leurs conseils que la letire n’avail pas été insérée, afin de vous mettre plus à l’aise, ont-ils dit, et de vous faciliter la rencontre. Ils ont ajouté (jue demain à une heure et demie, ils seraient au rendez-vous assigné.

Voilà pour aujourd’hui tout ce qu’il y a.

Le hruit court — il nous est revenu de quatre ou cinq cotés différents — que le duel a déjà eu lieu et s’est terminé au désavantage de M. P. de Cassagnac qui aurait été grièvement hlessé.

Lalaurie a vu M. Laurent Pichat. Ils s’entendent à merveille et sont enchantés l’un de l’autre.

Vous ne nous avez pas parlé de médecin. Il va sans dire que notre ami Regnard est à votre entière disposition.

Adieu, mon cher ami, je vous embrasse,

A. Spuller.

Paris, le 3 juillet 1873.

0 heures du soir.

Mon cher ami,

Gamhetta arrive de Wrsailles. Il y a eu assaut entre ces Messieurs pour vous assister.

Notre choix s’est arrêté sur Laurent Pichat avec qui vous êtes plus lié personnellement.

Il est tout à vous.

RANG

On procédorn oinsi que je vous ni dil dans ma lettre.

Pour les scrupules de G. (1), A. Lafont, s’est calmé.

Mille choses,

A. Spüij.er.

3 juillet 1873.

Mon cher ami,

Je vous écris à la hâte ces quelques mots pour vous annoncer que M. Laurent Fichât et moi nous sommes mis en relations avec les témoins de Cassagnac qui sont les nommés : Xavier Feuillant et A. Blanc, officier de marine. Les protocoles ont duré de une, heure et demie à quatre heures et demie. L’arme est l’épée, le lieu, Bettemhourg, dans le Grand-Duché de Luxembourg ; le jour, lundi prochain. Deux questions sont encore réservées : 1° la longueur des épées qui sera dans tous les cas réglemenlaire ; 2" le gant. Pour le gant, ils nous ont donné d’excellentes raisons; selon vos avis, j’ai toujours maintenu mon premier dire. Enfin, de guerre lasse, nous devons. Feuillant et moi, aller demain chez Bobert, chez Mimiague et chez Ezpeleta à ce sujet. Entre autres raisons, ils nous ont dit qu’ils voulaient un duel sérieux. Je suis très embarrassé ; si encore je pouvais vous parler, vous me donneriez peut-être une idée à ce sujet, ou même, de bonnes et meilleures raisons que celles de nos adversaires.

(1) Gambetta.

l’exil en BELGIQUE

Ils ont demandé aussi qu’en cas de blessure légère, le duel soit repris huit ou quinze jours après le rétablissement du blessé. J’ai catégoriquement répondu qu’un cas pareil ne pouvait avoir une solution pareille qu’après la bataille, alors les témoins en pai-leront, s’ils lé jugent convenajjle. En somme, j’ai fait une réponse évasive n’engageant en rien votre responsabilité.

Nous partirons samedi, à sept heures vingt minutes du malin si vous ne nous envoyez pas une dépêche demain.

Je vous apporterai des souliers pour le terrain.

Le temps mé presse, je ne peux pas aujourd’hui vous en dire davantage — demain je vous enverrai une IcUre plus longue.

Je vous serre cordialement la main.

Bien à vous de cœur,

Rapii.vël Lalauiue.

Biles-moi par dépêche ce que je dois vous envoyer et s’il me faut servir de la poste ou du docteur ou de tout autre.

Ci-joint un article du (iaulois, nous n’avons pas jugé à propos de le rc[)roduire.

Voire ami,

Paris, le 4 juillet 1873.

Mon cher ami,

Vous terminez votre dépêché [lar ces mots : « lettre avec rendez-vous jirécis ». Je crois comprendre que vous désirez savoir à quelle heure partiront ces messieurs. Voici la réponse : ils

RANG

partiront demain matin samedi par le train de 7 heures 20 minutes.

Ils auront votre adresse et iront vous trouver tout droit, à moins que vous ne les receviez à la gare.

Voilà le rendez-vous précis, si je ne m’abuse.

Rien de nouveau d’ailleurs. Les nouvelles que nous a apportées Parent nous ont fait le plus vif plaisir.

Au revoir, je vous embrasse,

E. Spuller.

Voici le procès-verbal de la rencoulre :

A la suite de polémiques échangées entre la République Française et le Pays, une rencontre a été arrêtée entre M. Ranc et M. Paul de Cassagnac. L’arme choisie a été l’épée ; le lieu de la rencontre Bettemberg, et le jour, le lundi 7 juillet 1873.

Les soussignés, Laurent Pichat et Raphaël Lalaurie pour M. Ranc ; Xavier Feuillant et Antoine Blanc pour M. Paul de Cassagnac, ont décidé que le combat durerait jusqu’à blessure mettant dans l’impossibilité de continuer la lutte, laquelle sera déclarée par les témoins du blessé.

Laurent Pichat, Xavier Feuillant.

Raphaël Lalaurie, Antoine Blanc.

Une rencontre à l’épée a eu lieu le lundi 7 juillet 1873, à trois heures de l’après-midi à Essanges, frontière du Luxembourg, entre MM. Ranc et Paul de Cassagnac.

Le combat a débuté par un léger coup d’épée reçu par M. Paul de Cassagnac dans l’avant-bras.

Une deuxième passe ayant eu lieu, dans laquelle M. Ranc a reçu un coup d’épée au bras, qui l!a mis, sur la déclaration des témoins, dans l’impossibilité absolue de continuer le combat, les témoins ont déclaré l’honneur satisfait. ,

A. Blanc,

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