COMITÉ DE L’ASSOCIATION DES
(Tableau d<
t ICTOR-MFUNIFR R. KEMP J. l.FJF.UNF JEAN-BFRNARD
J HY J. DtSTRFM F. LAUTIFR TH. HFNRY F. CERF- A. DUVAND
. LFRMINA BFRGOUCiNAN H. DFPASSH P. UINISTY
P. STRAUSS J. CLARFTIE P. DFSACMY
|:URNAL1STES RÉPUBLICAINS. 1907
.AJSSFAtF.NT)
DERNIERES PAROLES
de la londaliüii de l’Associalion des journalistes républicains qui est arrivée par ses propres elïorts aux résullals merveilleux que vos publications ont constatés.
Comme républicain, comme chef du gouvernement républicain, j’ai été heureux de fêter cet anniversaire, mais j’ai été surtout heureux parce ({u’il m’a été permis de saluer en mon vieil ami Kanc, le grand lutteur républicain, le compagnon fidèle de Gambetta, le héros du Parti républicain, l’honneur de la presse française et si je puis employer cette expression, le « joyau du journalisme ».
Le présidciil du Conseil rappela dans (piclles eirconslauccs il a\ail connu, vers la lin do l’Empiro et pendant la Défense nationale, à Tours et à Bordeaux, Artliur Banc qui, dès cette époque, traçait la voie aux journalistes républicains :
« Lui qui pouvait prétendre à tout, conclut M. Rouvier, il a voulu rester un simple journaliste et il recueille aujourd’hui la récomjiense de son dévouement à sa profession et à l’idée républicaine ».
C’est comme président de la .Société « Gamhetia » que Banc prononça, le 2 février 1908, son dernier discours :
Mes chers concitoyens,
Comme les années précédentes, la Société « Gambetta » a tenu à honneur de vous convier à celte’ réunion commémorative de celui que nous
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ne cessons de pleurer, de celui que pleurent tous les républicains, tous ceux qui ont au cœur le culte de la Patrie.
Je dois avant tout, citoyens, saluer la mémoire du ferme républicain, de l’honnête homme- que je remplace à la Présidence de la Société « Gambetta ». Vous tous qui l’avez connu, vous savez quelle belle âme, quel délicieux esprit il était. Sa modestie et les circonstances ont fait qu’il n’a pas donné sa mesure et on a pu dire de lui qu’il était mort sans avoir rempli son mérite. Rares sont les hommes de qui on peut faire un pareil éloge'. Citoyens, je vous invite à acclamer avec moi le nom de Deluns-Montaud.
Quelques-uns prétendent nous railler en nous disant que nous venons ici chaque année comme à un pèlerinage. Certes, oui ! et nous nous en glorifions. Pour nous, cette terre où Gambetta a vécu ses derniers jours, où il est mort, où son grand cœur repose, cette humble terre des Jardies, c’ést la terre sacrée. — Pour la mémoire, pour la gloire de Gambetta, qu’avons-nous besoin du Panthéon ? Son souvenir est dans toutes les âmes françaises et sa gloire est au-dessus d’une vaine consécration officielle.
Oui, nous réviendrons ici chaque année, pèlerins du souvenir, non seulement pour apporter au grand homme l’hommage de la Patrie reconnaissante, mais pour demander à la terre sacrée les enseignements du passé et les espoirs réconfortants de l’avenir.
Citoyens, quand on évoque le nom de Gambetta, on a le droit de parler des espoirs réconfortants. Si ce nom est si grand, si cher à nos
DERNIÈRES PAROLES
cœurs, si tout le monde aujourd’hui s’incline devant lui, c’est parce qu’il n’a jamais désespéré, c’est parce qu’il a espéré contre l’espérance môme, c’est parce qu’aux jours les plus cruels, il a lancé cette proclamation inoubliable :
« Français, élevez vos àmés et vos résolutions « à la hauteur des effroyables désastres qui fon- « dent sur la Patrie. »
On a souvent répété qu’à l’appel de Gambetta, la République avait sauvé l’honneur. C’est trop dire. Après nos i)rcmicres et glorieuses défaites, quand tant de sang généreux avait coulé, l’honneur compromis par l’Empire était sauf. Ce qui est vrai, c’est que par sa résistance inattendue et improvisée, alors qu’on la croyait abattue, la France a donné au monde l’impression d’un relèvement prochain. Croyez-le, citoyens, si la France n’a pas tardé à retrouver des amitiés et des alliances, c’est qu’on l’a sentie forte. C’est parce que, comme l’ont écrit les frères Margueritte', elle avait ressaisi les tronçons du glaive brisé. En cela, on peut dire ({ue Gambetta avait eu raison de ne pas déses})érer et d’avoir conliance dans les destinées dé la patrie et dans la justice immanente.
Gambetta a pu se rendre cette justice et la nation tout entière la lui a rendue, qu’il avait été le principal artisan de cette grande œuvre, — de môme qu’il avait eu la plus grande part dans la fondation de la Républi([ue.
.Au milieu de quelles difficultés ! de quels obstacles ! de quels dangers ! Quelques-uns dans les jeunes générations l’oublient trop aujourd’hui. On ne voit que lé succès final. 11 semble qu’il ait
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clé ()l)lc]ui facilciiicni cl c’est peul-clrc celle clisl)osiliün d’espril (|Lii expli(j[ue, sans la juslilier, celle folle politique de surenchère contre laquelle nous avons le devoir de réagir, en revenant à la vraie méthode républicaine, celle de Gandjelta, celle qui a lait la forcé du parti républicain et qui lui a donné la victoire.
On est jeune, ou si l’on n’csl plus jeune, on est nouveau venu dans la politi(]ue, on veut se molivér, frapper l’attention, on est surtout préoccupé de ne pas paraître moins avancé que le voisin (c’est la maladie des partis d’avant-garde) et on se lance dans celte politique du tout ou rien, dans cette politi(j[ue de surenchère qui pourrait bien, si nous nous y laissions entraîner, compromettrc à jamais tous les succès acquis.
Mais ])renons-y garde, citoyens, il y a une autre politique de surenchère qui n’ést pas moins dangereuse, qui l’est peut-être davantage, c’est co que j’appellerai la surenchère de la modération, du modérantisme. C’est là la politique des hommes qui, adversaires de toutes les réformes, font un étalage de leurs idées modérées pour se faire accepter, tolérer par leurs anciens adversaires jusqu’au jour oèi ceux qu’ils ont cru se concilier se sentiraient assez forts pour leur dire, pour nous dire : « La maison est à nous, c’est à vous d’en sortir ».
A cé propos, citoyens, permeltcz-moi une anecdote :
C’était quelques jours après le 4 septembre, Gambetta, membre du Gouvernement de la Défense' nationale et ministre de l’Intérieur, venait de nommer les préfets des départements et les
UKK\ii:r>L;s paiioi.i’.s
maires des arrondissements de Paris. Ses choix portaient sur des répidjlicains éprouvés, (pi’il connaissait de longue date. Ouel([ucs-uns étaient même des répul)Iieains avancés, comme on disait alors.
A peine les nominations avaient-elles paru au Jouninl \Olficiel que M. Thiers fort ému, ou jouant l’émotion, vint trouver Gambetta ; il critiqua ses choix avec une grande vivacité, lui affirma qu’ils étaient de nature à inquiéter l’opinion, lui répéta son mot (pic la Républiipie serait conservatrice ou ne serait pas, et conclut en lui conseillant de donner un gage à l’opinion modérée en confiant ((iielques postes poliliipies importants à des libéraux notoires. Gambetta lui répondit tranquillement : « M. Thiers, je vous vois venir, vous ave/, accepté sincèrement la République, et je rends hommage à votreloyauté; mais cette ltépubli(}ue, vous la voudriez sans républicains. Eh bien, ne comptez pas sur moi pour cette besogne. Je ne confierai pas une parcelle du pouvoir à nos adversaires d'bier, aujourd’hui à jieine nos amis. .Te veux une ITépul)li([ue conciliante, ouverte à toutes les bonnesvolontés, mais j’entends ne gouverner qu’avec mon parti ».
Citoyens, c’est sur ce souvenir et sur ce mot que je veux terminer ma courte allocution.
Citoyens, nous sommes des l'épublicains, nous sommes des radicaux, aucune réformé sociale ne nous fait peur, car nous sommes des socialistes, qui, pour n’éti'e pas collectivistes, croient édre aussi socialistes que les purs unifiés.
Nous voulons l’union (le tous les républicains ;
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nous voulons une République respectueuse de toutes les libertés et de toutes les opinions. Nous la voulons ouverte à toutes les bonnes volontés et à toutes les adhésions sincères, mais nous n’oublierons jamais et ce sera notre règle inflexible de conduite, la forte parole de Gambetta : « On ne gouverne qu’avec son parti ».
Dans la matinée du 7 août 1908, Ranc fit son dernier article quotidien. Il n’avait pas dormi la nuit précédente, mais il avait été impossible de l’empêcher de se lever.
Quelques heures après, il était frappé d’une nouvelle attaque de paralysie qui, malgré tous les soins qui lui furent prodigués, devait l’enlever en trois jours à l’affection des siens et de ses fidèles amis. Il s’éteignit le 9 août.
A LA MEMOIRE DE RANG
Les obsèques de Ranc eurent lieu le 10 août, au cimetière du Père-Lachaise. Au nom de l’Association des journalistes républicains, que Ranc présidait depuis vingt-huit ans, M. Paul Strauss, sénateur, prononça le discours que voici :
Mesdames, Messieurs,
Une profonde douleur m’6lreinl, un fipre devoir m’incombe. L’Association des Journalistes Républicains, qui avait à sa disposition des voix plus autorisées, des paroles plus élocjuenles, m’a confié comme au plus ancien de ses vice-présidents, la lourde mission d’adresser à celui qui fut l’honneur de notre profession, l’orgueil de notre j)arti, l’hommage attristé de nos regrets respectueux et amicaux.
Ranc appartenait à la grande école des journalistes citoyens des temps héroïques, maniant la plume comme une épée, hommes d’action et de controverses tout à la fois, se jetant dans la bataille des idées pour le triomphe exclusif des plus nobles causes, chevaliers de la liberté et de la justice, champions du peuple, défenseurs de la Patrie, avocats du droit, apôtres de la vérité.
RANC
Nul plus que Ranc depuis ses aunées de jeunesse, n’a eu le sens de la tradition du parti, le souci de la discipline, de l’organisation, de la politique positive. Le disciple de Michelet, l’allié de Blanqui, le confident de Gambetta s’était préparé, dans les geôles de l’Empire comme sur les routes de l’exil, à devenir le guide sùr et expérimenté de plusieurs générations d’hommes publics, à être la représentation la plus fidèle de la pensée républicaine et du sentiment démocratique, à incarner aux heures difficiles ou tragiques la conscience nationale.
La formation d’un si puissant esprit et d’un si haut caractère n'a pas été fortuite. Notre ami se plaisait à rattacher l’atavisme cévenol à l’éducation poitevine ; il était à bon droit fier de ses origines, de ses souvenirs de famille comme de son apprentissage civique du quartier latin. Élevé dans la familiarité et le culte du xvif siècle littéraire, nourri de la lecture de Saint-Simon et de Retz, classique par ses goûts et ses affinités, il était tout imprégné, comme enflammé des doctrines du xviif siècle’, des enseignements de la Révolution française ; il mettait un style sobre, précis, expressif à force de simplicité et de justesse, une phrase courte' et lapidaire au service d’idées empruntées à la méthode expérimentale cl à ce qu’on pourrait appeler le' criticisme révolutionnaire. Singulier mélange et solide alliage, où la vigueur du raisonnement, la séduction de la dialectique se suffisent à elles-mêmes, sans épithètes superflues, sans ornement inutile.
Ecrivain de race, polémiste, chroniqueur, romancier, historien, critique dramatique, rédac-
A I,A ^rÉMOInE DF. RANT
leur sportif, narrateur militaire, reporter diplomatique, ce grand journaliste excellait dans tous les genres, attentif aux manifestations les plus diverses de la vie artistique, administrative, judiciaire, intellectuelle, politique et sociale de son pays et de ces nations hospitalières, la Suisse, la Belgique, où il comptait tant d’admirateurs et de camarades.
Dans tous les journaux qu’il a honorés de sa collaboration ou de sa direction, d’abord sous l’Empire, à l'Ojnnion Nationale, au Nain Jaune, au Journal de Paris, au Diable, à Quatre, à l'Europe, au Réveil, au Voltaire, dont il fut le brillant leader, à la Petite République Française qu’il a dirigée avec tant de sagacité, au National, au Mol d'Ordre, au Matin, à la Dépêche de Toulouse, au Paris, au Radical, à l’Aurore, dont il a été l’éminent rédacteur en chef, Banc laissait partout sa forte empreinte, égal à lui-méme comme militant d’opposition et homme' de gouvernement, ne j)erdant jamais de vue le but qu’il visait avec une sûreté de coup d’oui remarquablé.
Pendant près d’un demi-siècle, il a exercé, avec un inaltérable sentiment du devoir, avec une maîtrise sans défaillance, la magistrature qu’il ambitionuait lé plus, la seule qui convint avec le mandat législatif à son désintéressement si pur, à son existence de mâles vertus et de fierté laborieuse, celle de la direction des esprits et de l’éducation de la démocratie. Avec quel éclat, pendant toute cette période qui s’est écoulée de la Défense Nationale aux luttes récentes et aux victoires dernières. Banc a été un conseil-
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1er, un inspirateur, un tacticien, tour à tour professeur d’énergie ou moniteur de prudence, directeur des manœuvres ou juge de camp, tous les témoins de cetté noble vie le savent, d’autres l’ont dit et le diront avec autant d’émotion.
Il ne me convient pas d’oublier le mandat modeste et limité qui m’a été dévolu, celui d’bonorer ét de saluer une dernière fois le glorieux et vénéré président de l’Association des Journalistes Républicains.
Lors de la fondation de notre ebère association, si ebétive à ses débuts, Ranc n’était pas sans appréhension sur le sort réservé à l’initiative prisé et à l’essai tenté par Edgard Monteil et quelques-uns d’entre-nous ; ces inquiétudes légères ne tardèrent pas à se dissiper au spectacle de notre activité mutualiste et de notre rapprochement confraternel. Rientôt séduit et conquis sans effort par cette nouvelle tâche à remplir en vue du relèvement d’une profession dont il connaissait mieux que personne les faiblesses et la grandeur, pour la sauvegarde de la dignité de la presse ét du bien-être des journalistes, il s’est adonné avec un dévouement inlassable, avec toute sa bonté de bourru bienfaisant, à la gestion des intérêts corporatifs, à l’agrandissement du patrimoine de notre société d’aide mutuelle et de retraites. Notre association syndicale était devenue à la longue pour lui comme une vaste famille à laquelle il portait une sollicitude grandissante, plus tard attendrie, à partir du jour où les résultats de sa présidence eurent plus d’ampleur, lorsque notre caisse de retraite dépassa son deuxième million, à partir aussi du
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jour où ses forces physiques commencèrent à le trahir et où les lémoignagcs de notre gratitude émue lurent plus l'réquenls et moins silencieux.
A tous ses titres à l’admiration de ses confrères, dè ses amis politiques, de son parti, de la France républicaine, Ranc a voulu joindre, par un ralTinement imprévu d’altruisme, celui d’avoir été pour les journalistes républicains ainsi que pour les Associations de presse, à la Caisse des Veuves et des Orphelins comme à notre Syndicat, le président modèle, inoubliable, entouré du respect de tous et de la confiance universelle.
Au nom de l’Association des Journalistes Républicains français, au nom des pensionnés, des veuves et des orphelins de la profession, adieu, illustre et vénéré président, cher et grand ami, compagnon des bons et des mauvais jours, pour toujours adieu du fond du cœur !
M. Joseph Hoinach piit ensuite la parole au nom des amis de Gatuhetia :
C’est au nom des amis et des collaborateurs, d’année en année, hélas! plus clairsemés de Gambetta, que j’adresse au plus ancien, au meilleur d’entre nous, avant que la tombe ne se ferme sur lui, le dernier adieu.
Ranc meurt plein d’années. Ce n’est pas comme tant d’autres qui furent ses compagnons, au milieu de la journée qu’il a vu tomber de ses mains l’arme de travail et de combat. Il y a plus d’un demi-siècle qu’il était entré dans la lutte avec
R ANC
colle légion de jcnnos hommes, qui, nés à la vie publique avec la Révolution de Février, la plus idéaliste peut-être qui lut jamais, ne se furent pas plutôt élancés dans la voie ouverte qui leur paraissait illimitée, qu’une main brutale les arrêta et les rejeta vingt ans durant sous les réalités du despotisme.
République, liberté, justice sociale, tout ce qu’ils aimaient, tout ce qu’ils croyaient tenir, tout ce qu’ils espéraient, tout à coup avait sombré. Les reverraient-ils jamais ? Combien sont morts à la peine sans les revoir. Non, ne plaignons pas celui que nous pleurons.
Ce qui a été le rêve ardent de sa jeunesse, la République définitive, la République continuant scientifiquement la Révolution, son âge mûr et sa forte vieillesse’ l’ont vu réaliser. 11 a eu le droit de se dire, comme nous devant ce cercueil nous avons le devoir de le proclamer, qu’il avait été l’un des bons artisans de cette oeuvre, incomplète sans doute aujourd’hui, incomplète encore demain, comme le sont toutes les œuvres des hommes, mais pourtant grande et belle, l’nne des entreprises les plus extraordinaires par son audace et par sa variété à laquelle se soit jamais voué un peuple. Sa journée était accomplie ; sa destinée a été féconde. R avait rempli sa vie. R l’a bien remplie.
Dire de Ranc qu’il fut un républicain, ce serait n’en rien dire : il lut le répuhlicnin . R le fut par les idées qui dictèrent tous ses actes du premier au dernier jour de sa longue carrière, à travers dès épreuves qui ne lui furent pas ménagées ; la prison et la déportation et l’exil, et, ce que la
A LA .MÉ^[OIRE DE RANG
pülili(juc a de plus amer, les dét'aillanees [)assagères de sou pai'li. 11 le lui par ce qui toujours a été rare, même auxépocjues lointaines où le parti ré[:'Ublicain n’élail qu’une petite minorité de combattants, par le caractère, i)ar la conscience, par les mœurs, par la dignité un peu âpre parlois de la vie. Et il le fut surtout parce qu’ayant, d'un œil sûr, reconnu dans la Républi({uc la seule l'orme du gouvernement (pu lût compatible avec le dévelo})pement rationnel de la France nouvelle, la France, tille de la Révolution, qui a succédé à la France, œuvre de la Royauté, il ramenait tout à la Républi(pie et ne plaçait rien au-dessus d'elle.
C’est cette pensée toujours présente à son es[)rit, toujours et partout dominante de la Républicpie, c’est cette [u'éoccupation cojistantc, exclusive de tout autre, systématicpie, de l'iutéi'ét républicain, (pu a fait l'imité de la vie de uoti'e ami. Il avait, lui aussi, comme cbacun de nous, ses jiréférences dans le monde des idées et dans celui des bommes. Ainsi il avait plus de goût pour l'aulorilé ([ue |)our la liberté ; anticlérical jusipi’aiix modles, il fut l’im des derniers concordataires et il s'intéressait davantage aux l'éfoi'mes sociales ipi'aux réformes politiipies. Mais aulipalbies cl sym[»albies, il subordonnait tout à c(î (pii lui ap[)araissait comme l'intérêt de la Ré[)ubli(pie, à ce (pii, en effet, l’était souvent, à ce (pii [larfois ue fut (pi’uu avaidage immédiat et momentané. 11 a malmené fréipiemment les défenseurs attitrés de (picbpies-uues des idées (pii lui étaient les |)lus cbéres, parce (pi'ils les agitaient à des beiu'es où,
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sans espoir de succès pour elles-mêmes, elles lui semblaient compromeltantes pour rétablissement républicain, risquaient de détourner de la République les adhérents qui lui étaient venus ou qui se mettaient en marche pour lui venir des anciens partis. Et il a soutenu de sa robuste polémique et de son bon sens acéré des hommes que la veille il combattait encore, qui lui étaient et qui lui resteraient hostiles, mais dont la présence aux affaires à ielles heures indécises, pouvait soit einpecber la République de courir des périls ou d’éprouver quelque dommage.
La République si chèrement conquise, récompense de tant d’efforts, de tant de souffrances et de tant de sang, il fallait d’abord qu elle vécût, qu’elle durât, qu’elle s’implantât profondément dans ce vieux sol monarchique, d’où elle avait été déjà deux fois déracinée par le césarisme, par fa descendance fallacieuse delà Révolution toujours aux aguets des erreurs et des fautes des républicains. La République d’abord. Le reste, tout le l'este qui est en elle, c[ui tôt ou tard doit découler nécessairement de son principe, viendra par surcroît.
Ranc savait attendre quelque chose du temps et compter avec lui.
C’est dans les dernières années de l’Empire (pie Ranc, soldat déjà chevronné de la République, déporté et proscrit pour elle, s’est rencontré avec Gambetta, débutant, et bientôt sinon tout de suite, ces deux hommes si différents par le caractère, comme' par l’origine, le Poitevin concentré et comme ramassé sur lui-même, le fils du Midi expansif et rayonnant, se comprirent, s’aimèrent
A LA MÉMOIRE DE RANG
et s’associèrent. Ranc alla vers Gambetta, comme il était allé aniiaravant à un homme dont l’existence tourmentée au service de la Révolution s’offre en contraste violent avec la vie lumineuse et puissante du principal fondateur de la République, mais qui, lui aus.si, n’avait pas seulement les vertus d’un chef, mais on peut le dire aujourd’hui avec le recul des années, quelquesunes des- qualités d’un véritable homme d’État.
Weiss, dont Ranc aimait à dire qu’il avait été son maître en journalismé, (jui n’avait aucun goiit pour les procès révolutionnaires, et qui ne vint que sur le tard à la Répidilique, a écrit l’une de ses pages les plus pénétrantes, sur ces qualités politiques de Blanqui, ({ualités majeures, mais rendues stériles, nécessairement, fatalement inutiles, parce (juc 1 éternel conspirateur n’attendait que de la force le gouvernement organisé qui ne pouvait et ne devait sortir que du Droit.
Ce qu’a été pendant douze ans la collaboration de Gambetta et de Ranc, je n’essaierai pas de le dire au bord de cette tombe ; il me faudrait raconter l’histoire des jours à jamais sacrés de la Défense nationale, puis celle du laborieux établissement de la République et de ses premières années d’ajiprentissage.
Je ne puis ([uc les évoquer d’un mot, que rappeler, et aucun témoin ne me démentira, quel conseiller sagace, avisé et toujours indépendant, Ranc a été pour Gambetta, et de quelle empreinte Gambetta maripia la vie de Ranc comme celle de tous ceux qui eurent la joie de travailler avec lui. Mais ce (pie je ne me pardonnerais point de
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taire, après vous avoir montré dans Ranc l’un des types classiques du républicain, c’est le patriote qu’il lut, le culte qu’il avait de la France et la confiance qu’il garda dans les destinées du pays dont il avait refusé de ratifier le démembrement. Chez lui, dans le modeste logis où il abritait sa lière pauvreté, le masque de Gambetta et celui de Blanqui, du Blanqui de la Pairie en daiKjev, et la gravure du chef-d’œuvre d’Henner, l'Alsace en deuil.
Plus de deux ans après la défaite de la Commune où il n’avait siégé que pour faire entendre des paroles de conciliation et de paix, d’où il se retira au premier coup de canon de l’affreuse guerre civile, l’Assemblée de ’\fersailles, sous le vent de haine qui souffla sur le pays après la chute de Thiers, livra Ranc à la justice militaire.
En vain l’équité et le droit avaient parlé à la tribune par Cazot et par Brisson, dans la presse par Hébrard et A’acquerie, et le loyal adversaire qui s’appelait Edouard Hervé.
Banc, réfugié en Belgique, fut condamné à mort par contumace. L’amnistie, après la victoire des républicains, lui rouvre les portes de la Patrie. Ah ! Messieurs, l’admirable article qu’il écrivit le soir môme dans la République Française. Avec quelle émotion simple, venant du plus ])rofond du cœur, il raconta son retour, la frontière franchie, la terre natale retrouvée et là, à la première station, le premier soldat français, le soldat des glorieuses victoires et des défaites héroïques, le petit soldat de Valmy, de ’Wagram, de (ii’avelotte et d’Orléans. Pour quelques blasphèmes, ah ! ne dites pas, ne disons jamais, de peur
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qil’on nous entende, que l’exemple de tels hommes a été inutile et que l’ânie de la France ne vibre, plus comme autrefois.
Et c’étaient encore la République et l’armée, l’armée qui avait répandu à travers le monde, même aux jours où ses victoires n’étaient plus celles de la Liberté, tes Droits do l’bomme et du citoyen, c’étaient elles encore pour (jui il entra dans cette grande lutte d’hier, où il fut l’un des premiers et des plus intrépidesautourd’un soldat innocent. Il était notre doyen à tous : qui fut plus jeune que lui, plus ardent que lui, plus confiant que lui ? C’est que personne plus que lui n’avait senti, n’avait compris que le sort même de la République et de l’armée était lié à celui du Droit. Elles se sont dégagées de l’injustice, grâce à vous Picquart, grâce à vous Rrisson, grâce à tous ceux qui ne sont plus, qui ont précédé Ranc dans la tombe. Duclaux, Grimaux, Trarieux, Rernard-Lazare, Zola, et le plus humble de tous, celui qui dort là-bas, dans le petit cimetière de Tbann entre Charras et Cbauffour.
Ranc, qui portait dans la connaissance de .soimême, la même sagacité qué dans l’étude des choses de la politique, avait compris de bonne beure, à quelle place, dans quel domaine précis il pouvait rendre à la République le [ilus de .services. Depuis 1871, il a fait partie de jircsque toutes les Assemblées parlementaires, sans jamais aborder la tribune. Sauf la mairie du IX® arrondissement aux premiei's jours du siège de Paris, et la Direction de la Sûreté générale à Tours et à Rordeaux, pendant la Défense nationale, il n’a jamais accepté, jamais voulu occuper
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de fondions publiques. Né journaliste, il a vécu et il est mort journaliste. C était dans la presse, par la presse, par l’article presque quotidien, vif, incisif, . « court et excellent », disait Gambetta, d’une dialectique pressante, d’un style robuste et clair, où il disait avec le moins dé mots tout ce qu’il voulait dire et tout ce qu’il fallait dire ; c’est devant sa table de journaliste qu’il se sentait utile, efficace et fort. Là, il était souverain, conducteur d’hommes, maître de l’opinion ; là, il réalisait dans son plein ce que Michelet a appelé « la loi de l’existence humaine et le secret du bonheur terrestre : Agir ». Ranc, journaliste, a agi jusqu’à son dernier jour.
Ou’est-oe qu’un journaliste ? Dans la transformation, apparemment inévitable, que subit la presse sous le besoin des informations rapides, multiples, vite lues, le journaliste d’autrefois deviendra de plus en plus l’exception et j’ose croire et dire que ce sera grand dommage. Le journaliste tel que fut Càrrel, tels que furent Nefftzer et Peyrat, John Lemoinne, Spuller, était avant tout un conseiller, le conseiller de son parti, le conseiller des gouvernements, le conseiller de l’opinion. Ni l’opinion, même la plus éclairée, ni les gouvernements, même ceux qui savent le mieux ce qu’ils veulent, ni les partis, même les plus nombreux ou les plus forts, ce qui n’est point toujours la même chose, ne peuvent se passer de conseillers. Ranc, qui savait merveilleusement la politique, connaissait le fort et le faible des partis, cherchait à se rendre toujours un compte exact du possible, fut un conseiller plein de sécurité. Il pouvait se tromper et de son propre aveu
A LA ArÉMOIRE DE RANG
il s’esl trompé pliLs d’une fois, mais alors même qu’il ne vous persuadait pas, et j’en sais plus d’un, même parmi ses amis les meilleurs, qu’il ne convainquit pas deS' inconvénients de la liberté, il y avait toujours profd à le lire, et peu d’actions, pendant tout le temps qu’il a tenu une plume, ont été plus profondes que la sienne. Ouand on voudra faire l’histoire de la politique contemporaine et ({u’on suivra méthodiquement les articles innombrables qu’il a signés, alors seulement on saura quelle part a eue' dans l’établissement et le développement de la République celui qu’on appelait « l’Éminence grise » de (lambetta, et qui fut, de fait, pendant plus de trente ans « l’Éminence grise » de tout son parti.
C’est ce guide qui n’est plus. Mais ne disons pas que nous l’avons perdu. Ne le disons pas, parce que le meilleur de lui : son exemple' et ses leçons nous reste.
Nous aussi, nous croyons à une immortalité, celle des hommes qui ont fait jusqu’au bout « leur longue et rude tâche ». Ni dans le domaine de l’esprit, ni dans celui de la matière, rien ne se perd. Une loi admirable de la nature utilise et transformé tout. Les actes, les efforts qui ont été accomplis au service de la justice sont éternels. Ils continuent à élargir la justice. Les morts comme les vivants travaillent au progrès de l’humanité.
Adieu Ranc ! Vive la République !
Au nom du Gouvernement, M. Thomson, ministre de la Marine, s’associa en ces termes à l’hommage rendu à Ranc :
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Il y a qiiclqiies mois encore, à la cérémonie des Jardies, il rappelait, an milieu de quelles diflicnllés, de quels obstacles, de quels dangers la République avait fini par s’implanter sur notre vieux sol monarcbiquc : <c On ne voit que le succès final, s’écriait-il. Il semble qu’il ait été obtenu facilement et c’est peut-être cette disposition d’esprit qui explique la folle politique de surenchère contre laquelle nous avons le devoir de réagir, cette’ politique de tout ou rien qui pourrait bien, si nous nous y laissions entraîner, compromettre à jamais tous les succès acquis ». Et il dénonçait tout à la fois le péril de la surenchère intransigeante et celui, non moins grand, du modérantisme.
Il montrait que le parti radical, auquel aucune réforme sociale ne faisait peur, devait s’appliquer à grouper tous les républicains de progrès. Ainsi la République demeurerait ouverte à toutes les bonnes volontés et à toutes les adhésions sincères.
Tel était le langage, tels étaient les véritables sentiments de l’homme contre lequel une odieuse campagne d’injures, de basses calomnies, de grossières inventions avait été, à un certain moment, poursuivie, et que les adversaires acharnés s’étaient appliqués, avec une belle persistance, à représenter comme le plus redoutable des sectaires.
Sectaire, le philosophe et apaisé de l’imperturbable sérénité duquel n’eurent jamais raison ni les violences, ni les débordements d’injuslices !
A LA MÉMOIRE DE RANG
Sectaire, le patriote résolu qui, au début de la Commune, avait fait les effoids les plus énergiques pour empêcher la guerre civile et qui, après la catastroiihe finale, écrivait ces lignés désolées : (( Oui mesurera notre désespoir ? Oui dira jamais ce que nous éprouvions, nous tous qui avions prévu l’épouvantable désastre où Paris s’abîmait, nous qui avions tout fait pour arrêter une lutte fratricide, nous qui croyions voir périr ce que nous aimions par dessus tout, Paris, ce grand Paris, grandi encore par l’héroïsme du siège, la Républiipie plus sacrée à nos yeux, s’il était [)ossible, par les derniers efforts de la résistance à l’étranger. »
Sectaire, le ré[)ublicain qui pouvait rapjieler que pendant la guerre il avait occupé des situations où on avait pu le juger. 11 avait été maire du IX“ arrondissement, à Paris ; il avait été Directeur de la Sûreté générale à Tours et à Bordeaux : « Dans ces deux postes, disait-il, j’ai tâché de faire mon devoir ; j’ai servi de mon mieux la Bé[)ublique et la France. Je défie qu’on relève contre moi un seul acte d’arbitraire ou de violence. S’il est un homme qui croit avoir justement à se plaindre de moi, iju’il se [irésente ! Je l’attends !
« La majorité de l’Assemblée nationale a pu voter contre moi l’autorisation de poursuites demandées par le Gouverneur de Paris ; les Conseils de guerre pourront me condamner ; mais il est une chose qu’il n’est au pouvoir de personne de faire, c’est que je devienne l’homme' que représentent mes ennemis, c’est que je me' laisse aller à des pensées de représailles et de ven-
RANG
geaiice ; c’esl que je cesse d’être ce que j’étais hier, un républicain uniquement soucieux de travailler à l’apaisement des haines sociales par la justice, à la fondation de l’ordre par la République. »
Rane est tout entier dans cette simple et noble déclaration.
A la séance du Comité de rAssociatiou des journalistes républicains, qui suivit la mort de Ranç, M. Jules iClaretic prononça le discours suivant :
Mes chers confrères.
Pendant des années, Rane nous a donné, dans des circonstances souvent très difficiles, aujourd’hui lointaines, le meilleur de sa vie, apportant dans nos discussions la solidité de jugement et la netteté de vision qui faisait de lui lé plus sûr et aussi le plus généreux des arbitres. Nous l’avons tous présent encore, assis dans son fauteuil et suivant des yeux, écoutant avec un spirituel sourire ceux de nos confrères qui développaient leurs idées et leurs opinions, puis résumant nos débats d’une parole' claire, simple, détestant les phrases, n’aimant que les raisons et donnant à scs discours solides et brefs comme ses articles, la netteté rigoureuse d’un arrêt dicté par sa conscience.
Rane aimait à se retrouver parmi nous. Ce militant qui avait été toute sa vie un homme d’action, trouvait visiblement dans nos réunions fraternelles une sorte de repos cordial ou plutôt il continuait parmi nous, son existence de combat, combattant pour la dignité de sa profession.
A LA MÉMOIUL DE RANG
pour le droit et la liberté d’écrire, pour ceux d’entre nous aussi que la destinée condamnerait à la misère si la solidarité, cette amitié anonyme, ne leur tendait une main fraternelle.
Journaliste, notre cher président était avant tout, par dessus tout un journaliste. Après avoir fait de sa plume une arme, aux heures de péril, il n’avait accepté d’autre récompense que la liberté dé s’en servir aux heures de triomphe. Mais y a-t-il jamais une heure de triomphe dans la vie ? L’existence humaine est une lutte continuelle, et c’est parce que vivre c’est lutter ({ue Ranc préférait à toute autre destinée celle dé journaliste qui est un perpétuel combat.
Dans cette redoutable et attirante carrière, il apportait les qualités rares, les vertus les plus viriles et les plus profondes, la force d’âme, le caractère, la conviction et la conscience. Comme Carrel, à qui on l’a comparé, il représentait le journalisme de principes et opposait le journalisme chevaleresque au journalisme industriel.
D’une langue claire, précise, alerte comme un coupé dégagé, classique jusqu’à l’improvisation, Ranc était un galant homme jusque dans la polémique. Il eût dit volontiers (ju’il est des adversaires qu’on ne touche qu’avec le fer ou le plomb.
Ce qu’il a été dans le journalisme', il l’a été parmi nous, il l’a été à notre tête. Et si le journalisme n’oublie pas ce grand journaliste, l’Association des Journalistes Républicains n’oubliera pas son éminent président. Il la servit, il l’aima, il l’honora. Nous avons aimé notre' confrère, notre ami, nous honorerons sa mémoire. Et la meilleure façon de l’hoiiorer, c’est de continuée
RANG
à être dignes de notre profession et utiles à noire chère association.
Je vous proposerais, mes chers confrères, de lever la séance en signe' de deuil, — - mais il me semble qu’en mémoire de Ranc, il vaut mieux être fidèle à son mot d’ordre et le mettre en pratique même aujourd’hui ; « A Tordre du jour ! Combattons ! Travaillons ! »
.\ l’ouverture de la séance du Sénat, le 3 octobre lt)Ü8, son président, M. 7\.nlonin Dubost, a prononcé un éloquent éloge d’Arthur Ranc et, en termes émus, lui adressa ce dcinicr adieu :
Mes chers collègues.
Pendant notre séparation, Id mort nous a été cruelle et nous a enlevé des hommes qui, à des titres divers, honoraient le Sénat, en servant de tout leur pouvoir leur pays et la République.
Arthur Ranc était, parmi nous, la tradition ^vivante qui reliait les plus anciennes générations républicaines aux plus ardentes et aux plus jeunes forces de la démocratie actuelle, et la présence de ce vieux lutteur, qui n’avait voulu, aux heures de triomphe, recueillir de ses épreuves passées que l’honneur de combattre toujours au premier rang, nous était ainsi un haut exemple et un efficace appui.
Dès 1853, il commençait la lutte contre le second Empire, armé seulement de cette plume loyale, mais brillante et perçante comme une épée, tour à tour ironique et hautaine dans sa
A LA MEAIOllU:: Di; UANC
i'orle sobriété cl que ne devaient taire trembler dans sa main ni les déportations, ni les rigueurs des prisons impériales.
Homme d’action, il vécut une vie si pleine que, pour en parler, on est contraint de choisir ; son opposition « irréconciliable » à l’Empire le lit déporter en Afrique et emprisonner plusieurs lois à son retour.
En 1870-71, dès ce moment associé à la politique de Gambetta, auquel il resta toujours uni par les liens d’une amitié lidèle, il lut successivement maire du IX® arrondissement de Paris, directeur de la Sûreté générale à Tours et à Bordeaux et enfin représentant de la Seine à l’Assemblée nationale.
Membre démissionnaire de la Commune, (pi’il avait vainement essayé de détourner de ses folles violences, deux ans après, en 1873, au lendemain même de son élection comme député du Rhône, il n’en fut pas moins condamné à mort par contumace.
Amnistié en 1879, il avait, dans l’intervalle, activement collaboré à la République Française. Il combattit vigoureusement le boulangisme, dirigea plusieurs journaux, et, après un nouveau et court passage à la Chambre dés députés, il nous vint comme sénateur de la Seine en 1891 et de la Corse en 1993.
De pareilles consciences et de pareilles énergies sont de j)lus en [)lus nécessaires aux démocraties pour concentrer autour d’elles la dispersion des volontés, moraliser et diriger vers des vues supérieures les ambnfions individuelles.
C’est donc avec regret (pie je salue, au nom du
RANG
Sénat, la mémoire de cet homme de courage, de passion et de sincérité.
Au début de la session du Conseil municipal, de Paris, M Chérioux, président de rAsscmblée municipale, lit cet éloge de Ranc :
Messieurs,
J’ai le devoir de rendre un hommage attristé à un ancien membre dé notre Assemblée, dont le nom respecté demeure associé à la fondation et à l’histoire de la troisième République, comme aux glorieux souvenirs de la Défense Nationale.
Le vaillant lutteur que fut Arthur Ranc est mort, il y a quelques semaines, emportant dans la tombe les regrets profonds de la démocratie tout entière.
Ranc fit partie du premier Conseil municipal élu, où il représenta de 1871 à 1874, les électeurs du quartier Sainte-Marguerite. R a, pendant ce court passage à l’Hotel de Ville, honoré notre Assemblée communale, comme il devait, plus tard, honorer nos Assemblées parlementaires.
Je n’ai pas à retracer — d’autres l’ont fait éloquemment devant son cercueil — sa vie exempte de compromissions et de défaillances, qui reste une haute leçon de vertus civiques et d’abnégation ; mais il est juste de rappeler que, malgré les luttes violentes et passionnées auxquelles il prit part, il sut, par la loyauté de ses convictions, la rigidité de ses mœurs et la droiture de sa conscience, forcer l’éstime même de ses adversaires-
A LA MÉMOIRE DE RANG
Les républicains, qui se doivent de ne jamais oublier ceux qui leur ont frayé la route et payèrent de l’exil ou de la prison leur inébranlable lidélité à notre idéal de liberté et de justice, conserveront le souvenir de ce noble représentant des temps héroïques. En leur nom, je salue la mémoiré de Ranc et j’offre à sa veuve l’hommage de notre douloureuse sympathie.
Au moment où ce recueil dédié à la mémoire de Uanc était en préparation, M. Émile Gombes écrivit à sa veuve cette touchante lettre :
Paris, le 3 seplcmbrc 1912.
Madame,
C’est de grand cœur ipie je vous autorise à me donner place dans le recueil de documents inédits, à coté des noms des grands républicains qui ornent le frontisjiicc dont vous m’avez envoyé un exemplaire. Je voudrais pouvoir faire plus et mieux, je veux dire vous remettre des lettres de Ranc. Malheureu.semcnl, je n’ai reçu de lui qu’un billet en deux lignes. Encore ne l’ai-je pas conservé, parce qu’il n’avait qu’une valeur insignifiante ; ce n’était (ju’un remerciement d’ami. Et voici à quelle occasion.
Dès mon arrivée au Sénat, au commencement de 1885, je m’étais fait inscrire au groupe de rUnion républicaine, le groupe le plus avancé de cette Assemblée, qui comptait parmi ses membres les républicains les plus illustres et les plus honorés : Victor Hugo, Peyrat, Tolain, Scliadcher, etc. Malheureusement, au fur et à mesure
HANC
que lüus ces lioimiics disparaissaient de la scène politique, l’esprit du groupe tendait à se modifier dans le sens d’un opportunisme réfractaire aux réformes de toute nature qui avaient formé le programme politique de ses fondateurs. Il se produisit au sein du groupe et dans ses discussions intimes, des tiraillements chaque jour plus prononcés, qui devaient aboutir fatalement à une scission.
La scission s’effectua le lendemain du jour où, dans une séance du Sénat restée célébré, Challemel-Lacour, vigoureusement sontenu par la majorité du groupe, prit à partie le ministère Floquet et le i)résident du Conseil lui-même en des termes presque brutaux, qui contrastaient avec le ton ordinaire de nos séances.
Plusieurs de mes amis et moi, une trentaine environ, nous décidâmes de quitter le groupe dont nous avions fait partie jusqu’alors et de former un groupe nouveau sous la dénomination de groupe de la Gauche démocratique. Ranc était des nôtres et c’est à lui que, d’accord avec tous mes amis, j’offris, dans un petit billet, la présidence du groupe. 11 me répondit deux mots d’acceptation. Je regrette vivement aujourd’hui de n’avoir pas conservé ces deux mots, que je me ferais un plaisir de vous envoyer.
Mais, madame, si je n’ai pas été en relations épislolaires, j’ai pu pénétrer, grâce à des conversations presque quotidiennes, au Sénat, dans l’intimité de son cœur et de son esprit, et, à ce point de vue, personne n’est plus en situation que moi de dire (jue jamais cœur n’a été animé de plus nobles sentiments et jamais esprit n’a été
A T. A \ii;\ioinE or: i'îanc
dii'igé par’ dos idées pins clovéos cl plus jnsics.
Ranc est reslé pour moi, comme pour* Ions ceux qui ont été témoins de ses luttes, de ses sacrifices et de ses souffrances pour la cause républicaine, l’idéal politiipic du dévouement cl du désinléressemcnt.
Nul doute pour moi, que les écrits que vous rassemblez et qnc vous vous proposez de publier ne reflètent ce double caractère, qui me ])énétrait d’admiration, à mesure que je le connaissais davantage et qne je pouvais l’apprécier avec pins de si'ireté. Aussi, je me pei'mets de vous féliciter d’nne initiative qui, en outre de ce qu’elle a de loncbant pour vos sentiments, est nn bommage rendu à la mémoire d’nn de nos pins gi-ands citoyens.
Agréez, Madame, mes pins l’espectnenses salutations.
Kmii.f, Comrf.s.
Un rioil ami do Ranc, M. ^^an^ico Droyfoiis, public, au niomonl. ou paraît ce \()liuno, un curieux livre ftc souveuii-s, intitulé : ('c qu'il nie refile ■/ (tire (I). — M. Rreyfous nous counuuui(|ue l’un des juassages où il ])arlc de Uauc : nous le leuiercious sincèrement, de vouloir liien irons autoriser à le citer.
M. I treyfous jrarle d(' l’assassinat de \’ictoi- Noir :
Nous n’étions pas encore l'omis de notre première secousse quand Ranc entra dans la salle
(1) Ce qu'il me renie à dire fOllonflorf. rî.ôO).
RANG
'iO'l
(le rédaction en criant ; « Vous savez la nouvelle, ils viennent d’assassiner Victor Noir !!! »
Ranc occupait dans la presse républicaine des dernières années de l’Empire une place toute particulière. Bien (]u’il lut encore relativement jeune, il avait déjà à son actif plus de vingt années de dévouement et de misère qui nous inspiraient un grand respect.
Le bagne politique, l’évasion, la pauvreté dans l’exil l’avaient rendu défiant à l’excès. C’était une façon de hérisson incapable de se laisser aborder même- par les gens qui venaient à lui par respect et par sympathie ; mais à partir de cette minute-là, j’ai vu, une fois pour toutes, le véritable Ranc derrière le bourru, le bougon, le hérisson, qu’il feignait d’être. La tendresse, la bonté profonde pleuraient dans les mots de colère qu’il proférait en parlant du jeune enfant qui venait de tomber. 11 semblait que deux sentiments se mêlaient dans la musique que l’état de son âme donnait à ses paroles : la douleur d’un grand frère de qui l’on venait de tuer le frère cadet, la douleur du patriote dont le cœur saigne devant l’abaissement et l’humiliation où est tombée la Patrie !
Et de ce jour-là, soit qu’il fût aimable, soit qu’il fût bougon, j’ai aimé également, profondément Ranc, et pour toute la vie. Je n’ai jamais d’ailleurs fréquenté un homme aussi peu aimable et qui eût groupé autour de lui autant de solides, de respectueuses, de tendres amitiés.
Le 10 février 1913, uii moniiinenl a été élevé à la mémoire de Ranc dans la mairie du IX® arrondissement de Paris, rue Drouot.
Ce monument, dù au ciseau du sculpteur Camille Lefèvre, est composé d’un buste de Ranc derrière lequel passe une République en bronze tenant une palme à la main.
Sur une plaque de bronze, placée à droite du buste, on lit :
Conseiller municipal de Paris Maii'e et député du neuvième, arrondissement Sénateur
Président de l’Association des journalisles républicains
Sur une seconde plaque de bronze placée à gauche du buste est gravée l'inscription suivante ;
Qu’il n’y ait plus par.\u vous qu’une devise,
CELLE DE Gambetta : ■
« Tout pour la République, pour la Patrie ! »
L’inauguration a eu lieu en présence de M. Fallières. Président de la République, de .M. Raymond Poincaré, qui deux jours après devait entrer à l’Élysée, de M. Loubet, ancien président de la République, de MM. Antonin Dubost, président du Sénat et Deschanel, président de la Chambre des Députés,
do AIM. Briand, présidenl. du Conseil, l<;tiennc, minislro de la Guerre, Jean Dupuy, minisire des Tra- Mmx-Pul)lics, Paul Strauss, president, de l'Association des Journalistes Républicains, Dclanney, ]>réfcl, de la Seine, Lépinc, prérct de police, Galli, président du Conseil municipal. Poirier de Narçay, président du Conseil Général de la Seine et d'un grand nombre de députés, de sénateurs, de journalistes.
Au nom du Comité d’organisation, M. Antonin Dubost a remis à la Ville de Paris le monument élevé à la mémoire de Banc, cpii fut maire du IX® arrondissement.
Il a retracé à grands traits la vie de l’ancien sénateur ; sa participation aux luttes pour la liberté sous l’Empire, l’arrêt inique qui le déporta à Lambessa, son activité après le 4 septembre, son déjiart pour l’exil à la suite du mouvement de réaction du 24 mai, son retour après l'amnistie de 1879.
Il connut l’arbitraire, dit-il, les jugemenis sans justice, les prisons, les persécutions et l’exil. En 1855, l’Empire, ayant déjà peur de celle jeune force d’avenir et de liberté, l’impliqua, pour s’en débarrasser, dans un attentat auquel il était étranger, et sans jugement, l’envoya à Lambessa d’où il parvint à s’échapper. Amnistié, mais non gagné, il reprit avec une plume qui avait des éclairs, des vivacités et des pénétrations d’épée, il reprit le combat et refit connaissance avec les prisons !
Après le 4 septembre, après le siège, après les travaux de la Délégation de Tours et de Bordeaux auxquels il avait été étroitement mêlé, il eut encore l’honneur d’une condamnation à mort!
INAUGURATION DU MONUMENT DE RANG (16 Février 1913)
AtJ AIONHAIF.NT DF, I,.\ AlAIRIF DROrOT
La réaction du 24 mai poursuivait eu effet, de ses liaiues, de sa raucune et. de ses calomnieuses accusations tous ceux qui s’étaieul associés aux efforts héroïques de (iambetta. Ces derniers avaient évidemment un grave tort : ils avaient repris les tronçons du glaive des mains indignes et incapables qui l’avaient abandonné, et par les ressources qu’ils avaient tirées d’une situation désespérée, ils avaient démontré jusqu’à l’évidence l’indignité et l’incapacité de ceux qui avaient, depuis dix-buit ans, surpris la confiance du pays, gaspillé sans contriMe son trésor, démoralisé ses directions et scs autorités, aveuglé sa diplomatie et permis qu’il connût la défaite, bien qu’il eût cependant gardé intactes toutes ses l’essourccs morales et toutes ses vertus militaires. Ranc rcjirit le'cbcmin de l’exil, d’où il ne revint qu’avec les amnistiés de 1879 pour collaborer au développement désormais régulier cl pacitique de celte Réjiubliquc ipi’il portait dans scs rêves et son cœur depuis tant d’années, et qui née dans le douille tumulte d’une guerre et d’une révolution marcbail maintenant jeune, vigoureuse et déjà resjicclée dans le brillant cortège des nations !
I\r. Anlonin Duhosi a conclu en cos lcrmes ;
La Répuliliquc, ainsi reconnue et consacrée, n’avait plus besoin des hardiesses d’avant-garde, ni des comités secrets, ni des dévouements obscurs de l’exil ou des jirisons. Mais victorieuse, il lui fallait organiser sa victoire. Les lendemains de succès ont, en effet, des heures difficiles et le
RANG
pouvoir a des sécurités trompeuses. Les uns encore emportés par leur élan veulent poursuivre au loin l’adversaire, ou faire de leur politique et de leur gouvernement une citadelle toujours fortifiée et ouverte seulement à quelques affiliés ; les autres, accourus à la dernière heure, transfuges bruyants, habiles et empressés, s’efforcent de capter le pouvoir et de lé corrompre pour leurs fins personnelles.
C’est dans ces heures difficiles, messieurs, qu’un régime compte ses véritables amis, les sincères, les clairvoyants et les désintéressés. La République n’en fut heureusement jamais privée et Ranc fut parmi les meilleurs. Tacticien habile et réfléchi dans le Parlement, conseiller prudent et ferme dans les Comités, critique indépendant et censeur incorruptible dans la presse, il acquit dans le parti républicain une autorité morale que justifia jusqu’à sa mort son dédain de la fortune, des vanités et des satisfactions matérielles du pouvoir. Il obtient enfin aujourd’hui la récompense refusée à bien d’autres qui ont plus bruyamment occupé la scène politique.
Ce. bronze est ici posé comme l’hommage reconnaissant de tous ceux qui font connu et aimé, il est en même temps offert en exemple aux jeunes générations, car la République de demain comme celle à laquelle Ranc consacra sa vie aura besoin de consciences droites et de pures énergies.
M. Galli, président du Conseil municipal, a ensuite rappellé avec une reconnaissance émue qu’Arthur Ranc fut, avec Aurélien Scholl, un de ses parrains
' à scs débuts clans la presse. Il a résumé en ces
termes la participation (le son maître et ami a 1 admi-
;■ nistration de la Ville de Paris :
fc
Maire du IX® aiTondissement, après le 4 septembre 1870, Ranc s était donné tout entier à la ' défense nationale avec l’énergie d’un patriote de • \ 1792. Il était de ceux qui, avec Gambetta, avec
\ Victor Hugo, avec Ouinet, avec Blanqui, refusè-
'{ rent en 1871 d’accepter un traité de paix et de ! démembrement dont ils prévoyaient les consé- : quences et qui pèse toujours lourdement sur
l’Europe.
’ Envoyé le 30 juillet de la même année, par le quartier Sainte-Marguerite, au premier Conseil municipal de Paris élu par le suffrage universel, il collabora utilement aux travaux des commissions ; il prit part aux discussions relatives à la reconstruction de l’HcMel de \ullc et à celles concernant l’administration centrale de la i)réfeclure de police. Plusieurs de ses observations d’alors seraient encore maintenant d’actualité. Ranc se fit, en effet, l’avocat des libertés municipales, telles que les comprenait l’immense majorité des républicains, des libertés (}ue l’Assemblée d’alors refusait aux gTaudes villes; il protesta contre une loi d’exception, faite' au lendemain des événements de la Commune, et qui du reste tient aujourd’hui encore, après plus de ([tiaranfe ans écoulés, Paris en dehors du droit commun.
M. Delanney, préfet de la Seine, a exprimé la pro-
RANG
fonde admiral.ion dont, le pénèlre le souvenir de Ranc :
Malgré les traverses de l’existence la plus mouvementée, pendant toute une vie magnifiquement remplie, il a su rester fidèle au fier idéal qu’il avait puisé dans la grande tradition républicaine.
Il faut sans doute un effort aux hommes d’aujourd’hui pour concevoir la vigueur morale de ceux qui ont assuré par leur invincible foi le triomphe de’ cet idéal. Si nous voulons chercher dans l’Histoire la plus récente l’exemple d’une vie marquée du plus probe désintéressement, uniquement vouée par un cœur sans défaillance à la même tâche républicaine, nous n’e'n trouvons pas de plus beau que celui qui nous' fut donné par Ranc.
Voilà pourquoi songeant que cette' figure n’est pas de celles qui supportent mal la dignité du bronze et l’hommage du piédestal, je suis heureux de la saluer dans cette mairie où Ranc exerça sa trop brève magistrature et où son image sera pieusement veillée par les fils d’une ville qu’il a tant aimée.
Puis M. Mathieu-Prévôt, Maire du IX® arrondissement, après avoir salué en termes émus les hautes personnalités présentes, a évoqué le passage de Ranc à la mairie Drouot pour conclure :
Méssieurs,
Les fonctions des Maires et des Maires adjoints de Paris, si modestes et si pacifiques en
temps ordinaire, prirent en 1870, sous la pression des événements, une importance et une grandeur presque tragiques.
Au lendemain des désastres qui avaient amené la chute de l’Empire et la proclamation de la Répuhliquej tous les Corps constitués du régime impérial s’étaient effondrés sans qu’une seule voi.v osât même s’élever pour les défendre.
La Mairie Centrale de Paris et les Mairies d’arrondissement restèrent seules debout sous la direction du Gouvernement de la Défense nationale pour s’opposer à l’invasion menaçante, pour im[)roviser des soldats et une armée, et pour assurer, pendant cimj longs mois de siège, l’existence d’une population do plus de deux millions d’iiabilants.
Les Maires nommés pendant ces premiers jours de Se[)tembrc se montrèrent dignes de la lourde tâche qui leur incombait.
Ranc, maire du IX® arrondissement, fit tout particulièrement preuve d’une remarquable éner-
Ami i)ersonnel de Gambetta, il représentait en quebjue sorte le Ministère de l’Intérienr dans les réunions des Maires qui, en l’absence dé tout CT)nseil Municipal, se lenaient prestpic chaque jour à l’HcMel de Ville. Le désir de résister et de combatti'e enflammait tous les esprits.
L’activité de Ranc se porta surtout vers l’organisation de la Garde nationale.
Los services de l’Intendance s’étaient déclarés impuissants.
Ce furent les municipalités parisiennes qui réussirent en quelques semaines à armer, babil-
HANC
1er et équiper plus de trois cent mille hommes.
Des ambulances s’élevèrent rapidement dans tous les arrondissements de Paris.
L’ambulance du IX® arrondissement, dirigée par la mère de Ranc et installée dans les bâtiments de rilôtel des Ventes, aurait pu servir de modèle à toutes les organisations du même genre.
Chaque jour se présentaient de nouveaux devoirs et des difficultés nouvelles.
La Municipalité surveillait la répartition des vivres, ouvrait des boucheries et des boulangeries municipales, assurait la solde et la subsistance des hommes sous les armes et aux remparts, distribuait des secours à leurs femmes et à leurs enfants.
Le Maire suivait de près toutes les opérations du Bureau de bienfaisance. Il recevait et réconfortait lui-même les malheureux dont le nombre augmentait chaque jour.
Dans les rues de Laval, de Maubeuge et de La Rochefoucauld des fourneaux économiques et des cantines municipales distribuaient tous les jours des milliers de portions.
Mais bientôt des devoirs plus impérieux enlevèrent Ranc à la Mairie du IX® arrondissement.
Le 7 octobre, Gambetta était parti en ballon pour diriger la défense nationale en province. Le 12 octobre, Ranc recevait par pigeon voyageur, une dépêche ainsi conçue :
<( Amt, besoin de vous ».
et le 14 octobre au matin, Ranc partait à son tour sur le ballon le Jean-Bart.
Nous ne suivrons pas Ranc dans ses fonctions
de Directeur des renseignements militaires et de la Sûreté générale.
L’Histoire a retenu les services signalés (lu’il rendit à Gambetta et à l’œuvre de la Défense nationale.
Nous le retrouvons à Paris, au lendemain de la journée du 18 mars 1871, dans son petit appartement de la rue de la Tour d’Auvergne.
Il était revenu, attiré par le drame terrible (]ui se déroulait dans l’âme de la population parisienne. Son cœur se brisait à l’idée du conflit sanglant qui allait s’engager, et il fit tout ce qu’homme au mondé pouvait faire pour détourner Paris de cette dernière épreuve.
Le 21 mars, soutenu par les républicains modérés et par le journal le Temps, il essaie de créer un Comité de conciliation.
Le 24 mars, après la rupture des pourparlers engagés entre les Maires, les députés de Paris et le Comité central, il se rend à l’Hôtel de Ville pour tenter, en vain, un dernier effort.
Le 26 mars, il est élu membre de la Commune de^ Paris à la presque unanimité des votants du IX® arrondissement.
Il use de l’autorité que lui donne' ce dernier vote pour faire prendre un arreté garantissant la liberté individuelle et pour obtenir l’élargissement de plus de deux cents prisonniers arrêtés par les ordres du Comité Central.
Le 6 avril, enfin, il donne sa démission, le dernier des modérés, des membres de la Commune, et jusqu’au 0 avril au soir, le drapeau tricolore avait flotté sur la Mairie du IX® arrondissemenl.
La vie municipale de Ranc, aussi bien que sa
RANG
vie polilique est peur nous, Alessieurs, un exemple et un enseignemenl.
Inébranlable dans sa loi républicaine, il ne se laisse jamais eflleurér par le doute ou par le découragement.
S'élevant en toute circonstance au-dessus des divisions et des égarements de l’héure présente, il n’a jamais qu’un b\d, qu’une passion ; l’intérêt supérieur de la France et de la République.
En ce qui nous concerne. Messieurs, la Municipalité s’inspirera toujours des pensées calmes et sereines qui ont soutenu Ranc dans les luttes les plus douloureuses de son existence, et c’est dans un esprit de dévouement à la République et à la Démocratie (pi’cn communion d’idées avec Ranc, nous recevons et nous conserverons ce monument élevé par vous. Messieurs, au premier Maire républicain du LV arrondissement.
.\u nom (le rAs,Sücia[ion des Joucualislcs ttépuhlicains, M. Paul .Strauss a célébré eu Ranc (( run des précurseurs, rua des il'ondaleurs do la troisième République », mais surtout le journaliste (pd, du commencement de sa vie i)ubli((uc juscfu’à son dernier jour, resta a\cc une inébranlable fidélité riiomme de sou parti et de sa profession :
Quelle œuvre l'ormidable représentent ses milliers d’articles parus sous l’Empire dans l’Opinioii Hdlioudle, le Nain iaune, le Journal de Paris, le Diable à quaire, VEtirojje, le Bilan de l’année 1868, le lléveil, la CAoche : quels matériaux précieux poui' riiislorien ! Et sous la Répid)liquc, de 1871 à 1008, les collections de la République française, de la Pelile I{éi>ublique, du Voltaire,
Cumillc Li.hf.\ Ki; S:uîp.it. Photo II .M vm i i..
Monument df, R\nc a la Mairie Dkouot
inaugure le i6 février 191 3
du Mol d’Ordrc, du Paris, du Matin, de la Dépêche de Toulouse, du Radical, de l'Aurore reiil'cniiciil des trésors de dialectique, d’érudition, de bons sens et d'esprit qui sont le nieilleur tilre de gloire de cet admirable polémisle, toujours courtois, courageux, désintéressé, vigilant. L’auteur célèbre du Roman d'une conspiration et de Sous l'Einj>ire, riiistorien clairvoyant de Bordeaux ÎL Versailles, l’écrivain attacbaiit. d’une Évasion de Lambèse aurait [)u réaliser les projels les plus vastes et former les ambitions les plus haides. Par goût, par modestie, par devoir, et aussi par une vocation irrésistible, il a jeté aux quatre vents de l’esprit, des notes écrites au jour le jour, oii la sobriété du style égale la précision de la })ensée, oi'i la largeur de vues ne le cède ])as à la sûreté du jugemenl. Des généi’ations successives de citoyens y ont puisé des leçons inoubliables, dont reuseiguement demeure comme un réconfort [)Our la démocratie républicaine, pour la conscience nationale.
Liilin, M. Ifriaud, président du Conseil,;! prononcé le discours snivani, l'réqueniincnl interrompu par des applaudissements :
Dans ses Pamphlets du dernier jour, un bomme (pu n’aiiuait ni la révolution, ni la démocratie, ni les stidues, Carlyle, écrit ceci : « Monlrez-moi riionimc ((ue vous bonoia’z ; je sais par ce symplome, mieux ([ue par aucun autre, (jui vous êtes vous-même. » écrivains, jouinalisles, bommes politiques, venus ici j)Our <qiporter au souvenir de Italie l’hommage du jiarti réjuiblicain, bnpicl d’entre nous, messieurs, se refuserait à ee juge-
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meut ? Lequel d’entre nous, fût-il le meilleur pour la fidélité à ses amis, la rectitude de la vie, le dé- A ouement à la chose publique, se diminuerait en SC donnant pour idéal et pour modèle la haute conscience, le grand caractère que fut toujours Arthur Ranc ?
Que j’aime, pour ma part, — tel que nous l’a peint, dans ses Souvenirs, son condisciple Edmond Biré, — le jeune étudiant de i85i, partisan de la République démocratiquç et sociale; le jeune homme si passionné qui, lors de la discussion du projet modiliant la loi électorale, ne voulant pour rien au monde demander une entrée aux représentants réactionnaires de la Vienne, s’en fut dès trois heures et demie du matin aux portes de l’Assemblée ; qui était encore là à midi, le premier de deux mille personnes ; et qui, repoussé par les agents, luttant, se débattant, finissait quand même par entrer !
Qu’il nous est cher, l’interné de Lambessa qui refuse de profiter de l’amnistie parce qu’il lui faut tout d’abord adresser à l’Empereur un simple l'ecours en grâce, et l’évadé dont les pieds saignent sur les routes de l’Algérie : « Être repris, (( écrit-il, ce n’était rien. Être repris pour une « faute, pour un manque de force, d’énergie, « quelle misère ! »
Et comme il est plus émouvant qu’un reproche ce fin sourire du condamné à mort par contumace, de l’exilé quand il rentre : « Parisiens, un revenant, un amnistié vous salue. Et il vous dirait volontiers, comme autrefois le vieux Louis- Philippe, quand il passait en revue les gardesnationaux : « C’est toujours avec un nouveau
<( plaisir que je me retrouve au milieu de vous. »
Connaissez-vous enfin, rien de plus tragique que ce cri de ragonisant, où sur le point de la quitter, Ranc aura résumé sa vie : « Jouinaux... Journaux... Journaux... »
Cri, messieurs, plus poignant et plus tragique encore, quand on évoque la droite, l’inllexible carrière de l’homme.
Elle s’ouvre sur une inculpation dans le complot de l’Hippodrome et de l’Opéra-Comique qu’accompagne une condamnation à la prison pour délit de Société secrète. C’est ensuite, à propos de l’attentat de Bcllemare, de nouvelles poursuites, la dépoi'tation sans jugement, l’évasion, le séjour en Suisse, puis l’amnistie de 1869 et cette collaboration de dix ans au Nain Jaune, au Journal de Paris, à la Cloche, au Réveil, au Diable à Quatj’C, âpre lutte 011 l’idée républicaine, faisant ses seules armes de l’ironie, de l’allusion et de l’esprit, abattit enfin l’Empire.
C’est ici que se place, après le départ de Paris, après l’organisation avec Gambetta de la Défense natiShale, cette participation à la Commune qui devait valoir à Ranc sa condamnation à mort par contumace et l’exil pendant six années. Il faut lire messieurs, la seule explication qu’il ait jamais consenti à donner de ses actes : cette lettre si belle et si sobre à la fois, parue le 28 juin 1878 dans la République Française. Descendant pour une fois sinon à se justifier, du moins à se raconter, il s’est montré là tel que nous le verrons toujours : un vrai républicain, uniquement soucieux de travailler à l’apaisement des haines sociales par la justice, à la fondation de l’ordre
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par la République, et qui ayant tant soulTert de la calomnie et de l’exil, pouvait écrire : « Je délie <( (pi’on relève contre mol un seul acte d’arbi- (( traire ou de violence. S’il est un homme qui a croie avoir à se plaindre justement de moi, « qu’il se présente ; j’attends ! »
Elevé, messieurs, à l’école de Blanqui, sans cesse sous le coup de quelque inculpation politique, luttant et frappé, comme il l’a dit lui-même, obscurément, Ranc, par une vieille habitude de prisonnier, tenait son monde à distance; il savait, selon le mot d’un de ses biographes, M. 'Dépassé, faire régner autour do sa personne « une sorte de zone militaire, glacis déserts et dénudés, qui semblaient aboutir à un large fossé, borné lui-même par un mur d’enceinte muet et abrupt ».
Zola, qui ne sut pas arriver jusqu’à lui, a, dans Une Campagne , tracé de Ranc un dur portrait.
Dix-sept ou dix-huit ans après, Ranc témoignait au procès Zola ; Ranc, bien avant le u J’accuse » du romancier, avait le premier rompu le lâche silence et demandé pour Dreyfus la publicité des débats ; le premier avec M. Joseph Reinach, il avait décidé Scheurer-Kestner à réclamer l’inéluctable révision et conduit de hautes consciences à s’inquiéter de l’erreur possible(i). C’est lui
(1) A la suite de la puhlicatioii du discours de .M. Briaud, M. Lcl)lois a adresse la lettre que voici à iM. Strauss, ])résidenL de l’Association des journalistcs républicains :
Paris, le M mars l'J13.
Monsieur ic Président,
Lo discours (juc M. le prcsidciU du Conseil Briaud a
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qui (lisait à ceux des socialistes qui lu^sitaient à prendre part à la bataille : <( L’affaire d’un seul est l’affaire de tous. »
Ranc n’eût-il jamais été le conseiller et le confident, non seulement de Gambetta, mais de tous
prononcé le IG février dernier, à l’inausni'alion du monument de Ranc, contient la phrase suivante :
« Le premier avec M. Joseph Reinach, il ( Ranc) avait décidé Scheurer-Kestner à réclamer l'inéluctable révision... »
Dés le lendemain, j'adressais à M. le président Briand une lettre rendue publicpie et cpii n'a rencontré aucune, contradiction, pour relever l’erreur qu’il avait involonlail'emcnt commise en attribuant à Ranc et à AI. Joseidi R(unach une action qui m’appartient en propre. C'est moi qui, te. 13 iuillct 1897, ai convaincu Sclieurcr-Kcslner de l'innocence de Dreylus, que m'avait [ait connaitre le lieutenanteotoncl Picquarl. Et c'est ce iour-lù que Scheurer-Kestner s’est voué sans retour à la réhabililalion de l'oUicier iniuslement condamne.
Invoquant le témoignage de Scheurer-Kestner, je citais notamment, deux lettres que j'ai reçiu's de lui en 1897.
l’eul-étre convient-il de rappeler d’alioi'd ce (jue Scheurer- Kestner écrivait, le 18 septembre 1897, à un des memlirt's (lu gouvernement (toutes ces lettres ont été publiées) :
... Le 13 juillet, j'ai été enfin en mesure dt' me faire une opinion, après un labeur de quinze mois...
Voici les passages cités de deux lettres reçues par moi de Scheurer-Kestner :
« Deiuiis que, grâce à votre confiance, je possède ce terrible secret, j’en suis foil tourmenté... Je ne fei'ai rien sans votre assentiment ». (Lettre du 11 août.)
« ... Je reste et resterai au service de la cause à laquelle vous m’avez attaché, par votre confiance, le 13 juilbq dernier. Si l’innocence de Dreyfus est établie, c’est vous qui en aurez été le réel artisan : je le dirai toujours à (pii voudra rcnlendre ». (Lettre du 20 décembre.)
Ainsi (pie je le disais dans ma lettre à Al. le président Briand, les di'rnières lignes attestent .surtout la générosité de Scheiii'er-Kcslner ; elles établissent toutefois ipie j’ai collalioré avec lui à Tœiivre de justice pour laquelle il a si noblement et si sinqilement sacrifié sa vie. Le retentissement d’un discours solennel du chef du gouveriiemcnt m’obligeait à rétablir les faits ; me taire, c’eût été paraître ri'Ciiler devant la responsabilité d'une initiative et d’une collaboration dont je m’honore.
Si le Comité de r.Associalion des Journalistes républicains décide la reproduction, dans l'annuaire de 1913 ou
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les républicains d’après 1880, sa plume claire autant qu’acérée n’eût-elle jamais écrit ces mille articles encore épars, mais où se retrouverait, si
dans toute autre brochure éditée par scs soins, du discours de M. le président Briand, il voudra certainement faire imprimer la présente letti'e à la suite ou en note de ce discours. 11 n’est pas en effet de propriété plus inconteslable que celle d’une action spontanée.
Veuillez agréer, etc...
Leblois.
M. Joseph Reinach, à qui M. Strauss a communiqué celte lettre, a écrit à son tour :
Paris, le 20 mars.
Monsieur le Président,
J’ai raconté tout au long dans mon Histoire de l'AUairc Dreij{iis (t. II, p. 524 et suivantes) comment, le 13 juillet 1897, M. Leblois lut conduit par M. Risler, maire du VU' arrondissement, chez Scheurer-Kestner et lui relata les confidences qu’il avait reçues, quelques jours auparavant, du lieutenant-colonel Picquart. C’est bien par son entretien avec M. Leblois, qui lui lit part des confidences do Picquart et lui donna à lire les lettres du général Gonsc, que Scheurer-Kestner acquit la certitude de l’innocence de Dreyfus. Mais Scheurer-Kestner avait exprimé déjà les doutes qui le hantaient depuis longtemps et qui lavaient déterminé à faire de nombreuses recherches et enquêtes.
Or, c’étaient Ranc et moi qui, depuis 1895, ne cessions de presser Scheurer de prendre en main l’Affaire, car nous avions été, Ranc et moi, convaincus, dès 1894, de l’innocence de Dreyfus, non point sans doute, par des preuves materielles, mais pour des raisons morales très fortes ; nous étions entrés en rapport avec Bernard Lazare à l’occasion de sa première brochure ; et nous pensions que nul n’était plus qualifié pour la glorieuse initiative de la révision d’un jugement injuste que le dernier représentant de l’Alsace dans les Chambres françaises.
On connaît les démarches que j’avais faites, dès 1894, avec Waldeck-Rousseau, auprès du président de la République pour que le procès de Dreyfus ne fût pas jugé à huis-clos. On connaît la lettre, laissée sans réponse, que J'avais écrite à M. Darlan, alors ministre de la Justice, le 15 septembre 1896, au sujet du fameux article de l' Eclair sur l’Affaire Dreyfus. (Voir mon tome II, p. 377). J'ai également raconté toutes les tentatives que Scheurer,
ATT monument de I.A ^^AImE DROUOT
l’on voulait les réunir, la vraie doctrine de parti, qu’il faudrait encore l’honorer d’avoir été l’artisan jamais découragé du drame où la destinée de la France républicaine s’est jouée une fois de plus, pour lequel la résistance nationale s’est si violemmenl passionnée que nous en frémissons encore.
Messieurs,
C’est un trait de son caractère qui me frappe et (pi0 j’aime en lui ; sa reelle modération. « Sois, « disait-il à Gambetta, qu’il a, le premier, devine.
poussé par Kanc ot par moi, par (rautres encore, notam- IncnT par notre ami Rlcch (de Sainte-Marie-an.x-Mines) et par notre ami Lalance, a faile?, au cours de 1 année IWK) et des premiers mois do 1897, pour arriver a la vente. Scheurer, dans ses Mémoires Inéüils (pie j ai eus sous les yeux en écrivant mou histoire, a l'ait de ses lentalives, de ses angoisses et de <c nos per.si'culion.s » un muoiivant iamit ciiii je Vospère, sera un jour publié. Scheurer interroo-ea le général Billot, le colonel Berlin, l’expert Teyssounicrcs f M. do Freycinet, Beiihelot, Trarieux, M. Bérenger furent questionnés par lut ou mis au courant de
ses' doutes. , • r „
lU. Aristide Briand a donc rendu un légitimé et, véridique hommage à Banc en rappelant qu'il avait poussé inlassalilemeiiL Scheurer à tirer au clair l'atlaire üreytus ; et M. Briand n'a pas été moins exact en m’associant a Banc dans son discours, comme j'avais été aulretois associé a mon vieil ami dans ses el'lorls.
Banc et moi, nous avions mis, depuis deux ans au moins le doute dans l'iime de Scheurer. M. Leblois, inl'ormé’par Picquart au mois de juin 1897, apporta, le 13 juillet, .à Scheurer la certitude, la preuve matérielle qui lui mampiait. ‘ , ,
Le lecteur qui voudra se reporter au chapitre vl de mon tome B reconnaîtra (juc je n’ai pas cherché à diminuer ta liait do M. Leblois dans la conviction deünilive de Scheuriu’. .1 ai la conscience d’avoir été, dans la mesure du ])()ssible, fidèle au grand iiréceple de l'iiistorien romain : Sine ira et studio.
Uroyez-moi, mon cher Président, tout a vous,
.Toseph Reinach.
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<( — sois la jeune Révolution. » Mais il avait banni d’elle tout esprit de violence ou de représailles, il avait, suivant un mot de M. Thomson à ses funérailles, renoncé au culte de l’absolu pour travailler à éteindre les divisions, à calmer toutes les défiances.
Membre de la Commune, il n’a pas signé le décret sur l’exécution des otages. Mais il a écrit qu’il fallait « assurer l’ordre, créer une adminis- « tration régulière, conjurer enfin une lutte dé- « testable où dans des flots de sang sombrerait la « République. »
Journaliste, il aura eu le courage difficile de se séparer de ses amis, comme il aura eu celui, aussi difficile sans doute, de résister aux entraînements populaires et de servir la vérité.
Dans une pensée de réparation, les amis de Ranc ont désiré que son image fût placée dans’ une des mairies de Paris qui virent le déchaînement des fureurs populaires et qui connurent l’horreur des luttes fratricides. Ils ont voulu que ce monument, élevé dans l’arrondissement même que notre ami administra et qu’il a si brillamment représenté, fut, en même temps qu’un hommage .au journaliste, un avertissement à notre mémoire trop tentée d’oublier qu’à de certains moments, le courage du citoyen est plus méritoire encore, plus noble et plus beau que le talent de l’écrivain.
Pour nous, messieurs, ce n’est pas sans une grande mélancolie, sans une secrète appréhension que nous voyons disparaître, l’un après l’autre, ceux qui furent les fondateurs de la République ou qui, mêlés à ses luttes, auraient dû rester pour nous guider, nous qui les aurions suivis : Gam-
AU MONUMENT Ui: UA MAllUE DROUOT 513
betla, Ferry, Waldeck-Rousseau, Arthur Ranc.
Heureux du moins ceux qui s’en vont ayant si bien rempli leur tâche ; heureux ceux qui, près de mourir, ont pu, comme lui, jeter sur l’œuvre accomplie un regard de satisfaction ! Que pourrionsnous ajouter, messieurs, au jugement que cet esprit clairvoyant a déjà porté sur lui-même : « Quand je revis par la pensée ces jours de 1870 « et de 1896, je me dis que ceux qui ont eu la joie « d’être associés, pour une part si faible que ce <c soit, à l’œuvre de Gambetta et qui, plus tard, « ont pu marquer leur place au premier rang « parmi les défenseurs de la justice et du bon re- « nom de la France et de la Révolution, que ceux- « là n’ont pas à se plaindre de la destinée : ils « n’ont pas manqué leur vie. »
Ranc ! Ce nom, sobre comme du métal, chaque fois que nous l’entendrons, réveillera le souvenir d’un point clair comme une étoile, dont le scintillement continu, à ces heures sombres comme la nuit, nous guida vers la Vérité.