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DÉCADENCE DES CONFÉRENCES DU BOULEVARD DES CAPUCINES

Ces conférences du jeudi, au boulevard des Capucines, n'échappèrent point à la loi commune, qui veut que toute institution, après un temps plus ou moins long de prospérité, décroisse et entre dans sa période de décadence. J'avais mis des années à me former un public qui était assez nombreux et fort assidu. Il se désagrégea lentement, sous l'influence de causes que je préfère ne pas analyser toutes, parce que j'écris mes mémoires, et non ceux des autres.

Tout ce que je puis et veux dire c'est que l'esprit de l'institution, dont mes conférences relevaient, s'altéra peu à peu, et que les directeurs qui se succédèrent aux Capucines, fatigués de ne pas voir le

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succès d'argent répondre à leurs efforts, abandonnèrent jour à jour le genre sérieux qui n'offrait pas assez d'attraits au gros public, pour lancer la confe'rence dans de nouvelles voies. Parmi ceux qui avaient, avec moi, contribué à imprimer dès l'origine aux conférences du boulevard des Capucines un caractère d'aimable sévérité, quelques-uns s'étaient lassés. M. Flammarion ne parlait plus que de loin en loin; Frank Géraldy, qui possédait un art merveilleux pour expliquer en style simple, clair et animé les découvertes de la science contemporaine, s'était retiré, pris par des fonctions trop absorbantes ; Lapommeraye, avec qui j'avais toujours marché la main dans la main, avait été nommé professeur au Conservatoire, et il ne paraissait plus qu'à de rares intervalles au boulevard des Capucines.

C'étaient de terribles vides. Nous n'avions plus guère que des conférenciers de passage, dont quelques-uns sans doute étaient pleins de savoir et de talent mais qui, par une préoccupation naturelle, n'ayant à parler qu'une fois ou deux, cherchaient plutôt à séduire le public parla singularité de l'affiche ou par le scandale de l'actualité. Ils n'avaient pastort sans doute, puisque, après tout, le point le plus important pour un conférencier, c'est de ne pas pérorer devant des rangées de chaises vides. Mais c'étaient des mœurs nouvelles, qui effarouchaient nos tidèles. Au boulevard des Capucines, comme

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dans un journal, comme dans un théâtre, nous étions solidaires les uns des autres, et tout changement survenu dans les habitudes de la maison rejaillissait sur le petit coin où j'évoluais tout seul. Je ne me sentais plus chez moi, et mon public lui-même, travaillé de je ne sais quelle vague inquiétude, ne m'accueillait plus avec la même sympathie et la même bonne humeur.

J'avais fait tout mon possible pour enrayer cette petite révolution. Toutes les fois que je rencontrais, parmi mes confrères de la presse, quelqu'un que je croyais capable de ramener la bourgeoisie lettrée au boulevard des Capucines, je le suppliais de nous venir en aide. Que d'instances n'ai-je pas faites près de Jules Lemaître, d'Emile Faguet, de Brisson, le tin critique du Parti National et le directeur des Annales politiques et littéraires, près de bien d'autres encore. Le malheur, c'est que la conférence au boulevard des ^Capucines ne rapportait que peu d'argent et peu de gloire; c'était un travail considérable, énorme même, sans espoir de salaire. On n'en pouvait tirer d'autre récompense que l'honneur d'avoir aidé à fonder en France une institution utile. La perspective n'était pas des plus engageantes.

J'étais bien obligé de dire à ceux que je pressais de se joindre à moi : « Vous n'aurez d'abord qu'un très petit nombre d'auditeurs, vous ne toucherez pas un sou, et si les journaux s'occupent de vous,

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ce ne sera guère que pour vous blaguer. » Ils faisaient tous la grimace. Et cependant la direction de son côté faisait de grands efforts dans un autre sens. Elle invitait tous les come'diens, en humeur de se produire sur ce nouveau théâtre; elle joignait aux conférences musicales des exécutions de morceaux; elle faisait venir des chanteurs; elle organisait des soirées où deux orateurs se devaient répondre; elle conviait des magnétiseurs; elle était ravie quand un adepte des écoles nouvelles lui promettait une charge à fond de train contre les perruques des vieilles théories.

Je ne la blâme point; à Dieu ne plaise ! mais vous imaginez combien je paraissais dépaysé, quand j'arrivais, tranquille et sérieux, avec mon éternelle première phrase : « Messieurs, nous avons à nous occuper aujourd'hui de tel livre ». J'étais le représentant d'un autre âge; on m'écoutait comme si je revenais'de Pontoise.

Je me laissai pénétrer au sentiment de cette situation. Je priai la direction de ne plus compter sur moi pour une conférence hebdomadaire. Il fut convenu que je les espacerais davantage; que je n'en ferais plus que deux par mois, et encore s'il se produisait dans l'intervalle d'une conférence à l'autre quelque ouvrage qui sollicitât l'attention du public. C'était la fin des conférences du jeudi, telles que je les avais conçues. Elle formaient dans ma pensée un ensemble d'enseignement, un cours

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de littérature à l'usage des gens du monde. Je me réduisais à n'être plus qu'un virtuose qui venait de temps à autre exe'cuter, sur un motif à la mode, des variations plus ou moins brillantes. Ce n'est pas tout à fait laque j'en suis; mais si j'ai garde' quelque peu de l'antique tenue, c'est par déférence pour une demi-douzaine de personnes, qui se sont obstinées à me suivre dans ces évolutions, et qui lèveraient sur moi, si je rompais trop ouvertement avec leur idéal d'autrefois, un regard chargé de reproches.

L'année dernière, le directeur des conférences accourut chez moi :

— Je viens, me dit-il, vous proposer un sujet dont la seule annonce emplira la salle. Vous verrez quelle recette!

Je frémis; car lorsqu'il mettait en avant la question de recette, j'étais sûr qu'il allait me parler d'un livre à scandale. Je ne me trompais pas dans mes appréhensions. M. Drumont venait de publier son second factum contre les juifs. C'était ce livre qu'il me suppliait de laisser afficher au programme. Le bonheur veut, me disait-il, qu'en cette affaire vous ayez dans le journal pris en main la cause des israélites. Ils viendront tous, le soir.

— Si j'acceptais, lui dis-je, il y aurait assurément dans la salle, outre ces cinq cents Israélites dont vous me parlez, quatre ou cinq personnes, mes fidèles d'autrefois, dans l'estime de qui je se-

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rais amoindri, et qui peut-être ne reviendraient plus ni'entendre. Elles penseraient avec raison qu'un pamphlet de M. Drumont ce n'est pas de la litte'rature. Je ne les connais pas; je ne sais que leur visage; elles sont ma conscience.

— Mais vous ne direz que ce qu'il vous plaira.

— .Te l'entends bien ainsi. Mais j'ai habitue le public à n'attendre de moi que des leçons de litte'rature. Il trouverait fort mauvais que pour attirer du monde et gagner un peu plus d'argent je me fusse jeté' dans la pole'mique.

Et je refusai.

On me laisse donc maître de mes sujets; mais je ne traite plus que ceux qui, en me plaisant à moimême, sont de nature à piquer la curiosité de la foule. Aussi mes conférences sont-elles plus rares, et je ne continue que pour ne pas interrompre la perpétuité de la tradition.

M. Bodinier, au Théâtre-d'Application, a essayé de fonder également une institution de conférences bi-hebdomadairesqui s'adressent plutôt aux gens du beau monde, et se font entre trois et quatre heures et demie, juste avant l'heure du five o'clock tea. L'institution est encore nouvelle, et il est assez difficile de prévoir au juste ce qu'elle deviendra. Jusque à pre'sent, elle a réussi. M. Bodinier connaissait, grâce aux fonctions de secrétaire général qu'il a longtemps occupées à la Comédie-Française, la plupart des nobles et riches abonnés du mardi

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et du jeudi. Beaucoup se sont fait inscrire pour un ou deux fauteuils à ses conférences de l'après-midi, en sorte qu'il y a une recette assurée d'avance, alors même que le public est peu nombreux. Il s'est adressé, pour faire ces conférences, ou plutôt ces causeries mondaines, aux plus célèbres d'entre nous, et j'y ai vu se produire quelques noms nouveaux. Il va sans dire que j'ai fait ma partie dans ce concert.

Ce qui m'induit à croire que ces conférences dévieront de l'esprit qui les animait à l'origine, c'est un fait, qui est assez petit en lui-môme, mais qui, à mon avis, est gros de conséquences. Vous vous rappelez sans doute avec quelle rapidité le nom d'Yvette Guilbert a émergé du café-concert, et comme la jeune divette a pris tout à coup possession de la vogue : une vogue aussi étourdissante que soudaine, et comme on n'en voit qu'à Paris, le pays des engouements.

On ne pouvait entendre M"« Yvette Guilbert qu'au café-concert où elle chantait, à travers la fumée des cigares. Il était bien difficile à la bonne compagnie de se hasarder en pareil lieu. Bodinier eut une idée de génie. Sa salle était des plus coquettes, son public des plus aristocratiques. Il engagea la divette à la mode à venir y chanter ses plus jolies chansons, et il la flanqua d'un conférencier, chargé d'expliquer son genre de talent, et dont la présence excusait, par un air de gravité

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doctorale et douce, ce que cette intrusion de la chansonnette égrillarde aurait pu avoir de scandalisant au The'âtre-d' Application. Il eut dans le choix de son conférencier la main heureuse. Il prit Hugues Leroux.

Les lecteurs du Temps, de la Revue Bleue et de vingt autres journaux connaissent parfaitement Hugues Leroux. Ils ont pu appre'cier les subtilités inquiètes de son goût et les grâces fuyantes de son style. Le causeur est chez lui plus séduisant encore que l'écrivain . Il possède une voix d'une douceur pénétrante, qui s'allie merveilleusement à la mélancolie de son visage et à la morbidesse de sa personne. Il n'en est pas moins robuste et résistant comme tous les nerveux; sous l'homme aimable, on sent un homme ; il y a dans cette enveloppe frêle des trésors d'énergie.

Hugues Leroux s'acquitta avec infiniment de tact et de charme du rôle délicat qu'il avait accepté. Il distribua autour des morceaux que devait chanter M"" Yvette Guilbert juste ce qu'il fallait d'idées pour les faire attendre, et ces idées il les présenta avec agrément, sans avoir l'air d'y attacher trop d'importance, mais sans paraître non plus en faire trop bon marché. Il garda entre le boniment et la leçon une mesure exquise ; son but unique était de plaire derrière la divette, et il plut. Conférencier et chanteuse eurent, l'un annonçant l'autre, un si grand succès, qu'il fallut donner deux

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représentations par semaine, jusqu'à la fin de la saison.

C'est, hélas ! le coup le plus funeste qui ait été porté à la conférence. On ne viendra plus l'entendre pour elle-même. Comment voulez-vous que la foule, à qui l'on a exhibé Rosa-Josepha, se contente, pour tout spectacle, de voir le pauvre Joseph ? Déjà Bodinier a eu des imitateurs. Au boulevard des Capucines, nous avons vu des conférenciers bénévoles disposer autour de trois ou quatre chansons de café-concert, qui étaient le plat de résistance, le persil de leur éloquente parole. On crol t encore, à cette heure, avoir besoin, pour cette besogne subalterne, de gens qui sachent parler; on ne tardera pas à s'apercevoir que le premier venu peut y suffire.

Qui vivra verra !...

J'ai fini. Il ne me reste plus qu'à présenter mes excuses au public pour l'avoir si longtemps entretenu de ma personne et de mon histoire. Il me pardonnera sans doute s'il veut bien remarquer que dans ces études je n'ai parlé de moi que pour dire ce que je pensais de l'art de la conférence et pour donner des conseils de ma vieille expérience aux conférenciers, mes frères.

Vous l'avez pu voir : j'ai beaucoup aimé la conférence; et je l'ai aimée d'un amour qui n'a pas été trop heureux. Si je tourne la tête, et que je jette en arrière un regard d'ensemble sur ces vingt-cinq ou

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trente années que Je viens de parcourir avec vous pas à pas, je vois que j'ai dépensé une somme e'norme de travail pour un résultat qui a été des plus minces : j'ai essayé de fonder ou plutôt d'acclimater la conférence dans notre pays, et j'avoue que mes efforts ont été vains ; nous n'avons à cette heure encore ni une école de conférenciers ni un public amoureux de conférences. Ce n'est pas seulement du temps et des forces que la conférence m'a coûtés; j'y ai perdu la forte somme; car j'aurais pu reporter sur d'autres besognes l'effort prodigieux d'esprit et le nombre incroyable d'heures que j'ai jetés dans ce trou sans fond et sans écho : eh bien, je ne regrette ni mon temps, ni ma peine, ni mon argent. Et savez-vous pourquoi ? C'est que j'ai goûté à la conférence une sorte de plaisir dont je n'ai trouvé l'équivalent qu'au jeu, le plaisir de la lutte contre le hasard, la terrible et charmante sensation de l'aléa.

Je n'ai plus guère, au bout de quelques années d'exercice, éprouvé d'émotion à écrire. J'étais si parfaitement sûr que, parmi ces milliers d'articles dont le torrent s'échappait de ma plume, il n'y en aurait pas un seul d'absolument mauvais, parce que je savais mon métier à fond; que quelques-uns seraient excellents, et les autres bons ou médiocres, selon l'aventure; mais que le public n'y prendrait pas garde, lisant à la volée et jugeant un homme sur l'ensemble de ses productions. Tandis que la

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conférence ! je ne pouvais jamais être certain d'avance que je ne me casserais pas le cou, et cela était délicieux. Quelque assurance que donne à un conférencier l'habitude de la parole, il ne sait jamais comment les choses tourneront pour lui, et le cœur lui saute dans la poitrine, comme à un joueur qui met ses derniers cinq louis sur la rouge. Il espère et il craint, connaissez-vous pour l'homme d'autre bonheur !

C'est la conférence qui me l'a donné. N'eût-elle fait que me rendre ce service, je lui en serais encore reconnaissant. Mais je suis de ceux qui croient que nul effort n'est perdu, nul travail n'est stérile. Je ne vois pas bien pour l'instant le fruit que mes camarades en conférence et moi nous avons recueilli de ces longues et laborieuses campagnes. Mais qui sait ? Peut-être le grain, jeté par nous, lèvera-t-il un beau matin? Peut-être se produira-t-il quelque jour un orateur plus habile ou plus heureux, qui, reprenant notre besogne, grimpera au mât d'où nous avons glissé, mais dont nous lui aurons rendu la montée plus facile, et qui décrochera la timbale?

Et moi, ma récompense, c'est que ce conférencier de l'avenir ne pourra guère faire autrement que d'ouvrir, ne fût-ce qu'à titre de renseignements, ce petit volume, et qu'il se dira après l'avoir parcouru : c'était tout de même un brave homme et un rude travailleur, il savait ce dont il parlait et même il

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n'était pas tout à fait aussi bête qu'ont bien voulu le dire les beaux esprits de son temps.

Je ne demande pas d'autre oraison funèbre. Vous voyez que je ne suis pas ambitieux.

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