DE LA FAÇON DE FAIRE DES CONFÉRENCES SUR LES LIVRES
Pour entreprendre une série de conférences sur les livres nouveaux et la poursuivre semaine à semaine durant des anne'es, il faut s'être muni a l'avance d'un assez vaste fonds d'idées générales; il faut posséder une doctrine. On peut, lorsqu'on parle une fois par hasard d'un ouvrage qui vient de paraître, s'en référer, pour le jugement qu'on en porte, au goût personnel; il n'en va pas de même si l'on monte toutes les semaines au tribunal, sur un siège de juge; il n'y a point de magistrat sans code. La chose n'a pas besoin de démonstration; je n'insiste donc pas.
La première question qui se pose au conférencier, une question bien plus difficile à résoudre
que ne le pensera sans doute le gros du public et qui m'a tourmenté longtemps, c'est de savoir où il convient de placer l'exposition de ces idées générales. Vaut-il mieux ouvrir la conférence en traitant ex professa la partie de doctrine à laquelle on se propose de rattacher ce que l'on a à dire du livre ? Ou est-il plus commode de commencer par l'analyse du livre et n'arriver aux idées générales que lorsqu'on les aura fait, pour ainsi dire, lever en battant les buissons? Ne croyez pas que ce soit là une question peu importante. Je vous l'ai dit souvent au cours de ces études sur Tart du conférencier : il n'y a pas de bonnes conférences sans un bon plan, c'est-à-dire sans un Juste et lumineux arrangement des parties dont elle se compose, et la chose qu'on trouve toujours en dernier, que moi du moins j'ai toujours trouvée en dernier, c'est le plan. On prétend que Racine disait : « J'ai achevé le plan de ma tragédie; la pièce est faite. » C'est qu'il ne lui restait plus qu'à l'écrire, et l'exécution doit toujours être facile à l'artiste qui a le maniement sûr et aisé de son outil. Quand le plan d'une conférence est arrêté, c'est comme si la conférence était faite.
La logique voudrait que l'on commençât, en effet, par exposer les idées théoriques, en vertu desquelles on devra ensuite apprécier l'ouvrage. C'est ainsi, au reste, vous pouvez le remarquer, que sont construits la plupart des articles de criti-
que littéraire qui paraissent dans les revues. L'auteur établit d'abord le plus fortement qu'il peut les principes de l'école dont il relève; puis il montre par où le livre dont il rend compte s'en rapproche ou s'en écarte, et il conclut par un Jugement qui s'impose : il pose d'abord la majeure de son raisonnement, puis passe à la mineure et aboutit à la conclusion, qui se déduit nécessairement des prémisses. C'est le procédé du syllogisme, c'est l'ordre rationnel par excellence.
J'ai été, après nombre d'épreuves malheureuses, contraint d'y renoncer, et je n'en conseillerai l'emploi à personne. Ce n'est pas, croyez-le bien, que je ne le tienne pour le meilleur; mais il est d'une pratique trop difficile et trop hasardeuse.
Pour peu que vous ayez jamais essayé de parler ou d'écrire, vous avez dû vous apercevoir qu'il n'y avait rien de plus malaisé au monde que d'exprimer des idées générales. Elles exigent une précision de termes, une justesse de développement, une autorité de style, où l'on n'arrive qu'après beaucoup de travail et de longs efforts, sans compter qu'il y faut encore un tour particulier d'esprit qui n'est pas des plus communs. Le développement d'une idée générale ne s'improvise pas; peut-être y a-t-il quelques orateurs, M. Brunetière, par exemple, qui seraient capables, en effet, d'exposer une théorie littéraire sans rien préparer que la disposition des preuves, parlant d'abondance, au
hasard de l'inspiration du moment. 11 serait très dangereux de les imiter ;
Où la mouche a passé, le moucheron demeure.
Je n'ai, pour ma part, jamais pu en venir à bout. J'ai besoin (et la plupart de mes confrères en conférences sont logés à la même enseigne), j'ai besoin de m'échauffer peu à peu, et je n'entre dans la pleine possession de ma parole qu'au bout de quelques minutes. Qu'arrivait-il avec cette ordonnance de la leçon débutant par une exposition théorique? C'est que j'avais précisément à exprimer, quand je n'étais pas encore en train, quand le mot n'affluait pas aux lèvres juste et pittoresque, des idées qui ne souffrent ni vague ni à peu près dans le langage dont on les revêt. Ah ! que de fois — car je me suis longtemps obstiné à cet ordre par amour de la pure logique — que de fois j'ai barboté dans les développements où je m'engageais sans savoir comment j'en pourrais sortir ! Je finissais bien, mon Dieu ! par me faire comprendre; mais comme je ne me sentais pas à l'aise, je n'y mettais pas mon auditoire.
Et puis, entre nous, mon auditoire... je parle du mien, car il y en a de toutes sortes, et ce que je vais dire serait faux sans doute à la Sorbonne ou à l'École normale... mon auditoire, donc, n'était pas si amoureux que cela d'idées générales et de théories. Je crois bien que, si par-dessous les analyses et les jugements il n'avait pas senti le fond
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solide et résistant d'une doctrine, il se serait vite lassé de comptes rendus qui n'eussent été que crème fouettée et blancs d'œuf battus en neige. Mais cette doctrine, il ne se souciait point qu'on la lui définît ex cathedra ; si je trouvais les idées générales difficiles à exprimer, il les trouvait difficiles à suivre. On doit toujours commencer par mettre la main sur son public et l'enjôler; je débutais par lui imposer un travail de réflexion, qui le fatiguait et le prévenait contre moi. Je me donnais beaucoup de mal et n'obtenais d'autre résultat que de l'ennuyer et de me l'aliéner.
J'en vins donc, après de longues et nombreuses expériences, à renverser de parti pris l'ordre logique, à mettre nettement, résolument, la mineure avant la majeure du syllogisme, à commencer par l'analyse du livre. J'avais adopté une formule invariable :
a Messieurs, nous avons à nous occuper aujourd'hui de tel ouvrage de monsieur un tel. » Quelques mots ensuite sur l'auteur et ses précédentes œuvres, si je les connaissais, et si j'avais quelque chose de bon ou d'utile à en dire. Et tout aussitôt j'entrais en matière par le récit du roman, si c'était un roman; par l'étude des grandes divisions de l'ouvrage, si c'était un livre de philosophie ou d'histoire; parla nomenclature des plus belles pièces et de leurs sujets, si c'était un recueil de poésies. Le plus souvent, c'était un roman ou un ouvrage affec-
tant la forme romanesque, puisque de nos jours le roman a débordé sur tous les genres et les a envahis.
Je contais donc le roman. Ne vous imaginez pas que ce soit là une opération aisée et qui ne demande nulle préparation. Quelques-uns de mes confrères, gens d'infiniment de savoir, d'esprit et de talent, MM. Anatole France et Jules Lemaître entre autres, tiennent pour inférieure cette, besogne de la critique et ils n'en parlent qu'avec un aristocratique dédain. Il est certain qu'il n'y a pas besoin d'être un homme de génie pour conter un drame qu'on a vu ou un roman qu'on vient de lire. Ce n'en est pas moins un travail très délicat, qui exige beaucoup de goût et une extraordinaire sûreté de parole.
Il ne s'agit pas de conter le roman par le menu; autant vaudrait le lire tout haut. On n'a qu'une heure à soi, et le livre ne compte Jamais moins de trois cents pages; quelques-uns poussent jusqu'à cinq cents. Il faut donc choisir, et c'est précisément ce choix qui est l'œuvre ardue et épineuse du conférencier.
Il ne peut faire autrement que d'indiquer la distribution générale des événements dont se compose le récit; mais il doit, parmi ces événements, prendre de préférence ceux où se marque plus nettement l'idée même de l'ouvrage, et parmi les personnages, ceux qui lui paraissent le mieux mettre cette idée en lumière. Comment les distinguera-t-il ?
C'est un instinct que fortifie l'habitude. Quand on a ce don — c'en est un — on voit tout de suite, en écoutant un drame ou en lisant un roman, la scène ou les deux scènes autour desquelles tournera le compte rendu, les personnages qu'il faudra mettre en avant, ceux qu'on devra repousser dans l'ombre.
Il n'y a pas de règle à prescrire ni mcme de conseils à donner pour faire ce choix. On ne conte pas un roman d'Emile Zola, où grouillent trente personnages à travers une foule d'événements, tous se rattachant à une idée unique, comme un roman de Daudet, où les scènes sont plus dispersées et les personnages plus inconsistants, comme un roman de Maupassant ou de Feuillet, ou de Ferdinand Fabre. A chaque fois, il faut s'accommoder au sens de l'ouvrage, aux idées et aux tendances de l'auteur ; il faut mettre le doigt juste sur le point d'où la lumière doit jaillir et se répandre sur tout le reste, et ce point unique, il faut s'y attacher, et tout rapporter, de propos délibéré, sabrant sans pitié les détails qu'on n'y peut faire rentrer, violentant les autres.
Dans un compte rendu de roman, la clarté ne résulte pas du soin avec lequel on répand un jour égal sur toutes les parties du récit; ce serait là une clarté diffuse et papillotante. La seule vraie est celle qu'on obtient en jetant une masse énorme de lumière sur ce qui est où sur ce que l'on croit être
vraiment la caractéristique de l'ouvrage, en sacrifiant tout le reste qu'on rejette dans l'ombre.
Il y faut un coup d'œil d'une grande justesse, il y faut aussi un art consommé; car rien n'est plus malaisé que de distribuer ainsi, au courant de l'improvisation, les événements et les personnages, chacun selon l'importance qu'on lui donne et la place qu'on lui assigne, et les ramenant tous à l'idée qui est le point central du récit. J'ose dire, et je suis sûr qu'aucun de mes habitués ne me démentira, oui, au risque de me faire taxer de vanité présomptueuse, j'ose dire que j'ai fait en ce genre quelques conférences qui étaient des manières de chefsd'œuvre. Plus d'une fois, des personnes, après m'avoir entendu, sont venues ensuite causer autour de ma chaire et m'ont dit : « J'avais lu le roman dont vous venez de nous entretenir; je croyais le connaître, vous me l'avez révélé. » Un des compliments auxquels j'ai été le plus sensible est la boutade que m'a lâchée à bout portant Michel Lévy, à la suite d'une conférence à laquelle il avait assisté. C'est lui qui me l'avait demandée pour je ne sais quel roman dont il était l'éditeur. J'avais été, à ce qu'il me semblait, très brillant ce soir-là.
— Eh bien! lui dis-je le trouvant à la sortie où il m'attendait, êtes- vous content?
— Ma foi non! me dii-il d'un ton de mauvaise humeur qui ne me parut pas joué.
Je le regardai, un peu intrigué :
— Et pourquoi ? qu'y a-t-il? demandai-je.
— Eh! qui voulez-vous qui, après avoir entendu votre conférence, achète le volume? Ils le connaissent mieux que s'ils l'avaient lu eux-mêmes.
Il e'tait sincère en parlant ainsi; je crois bien tout de même qu'il se trompait; car les personnes qui avaient assisté à la conférence ne manquaient point d'en parler chez eux, à leurs amis et connaissances, et leur donnaient l'envie de se procurer le volume qu'ils ne sentaient plus eux-mêmes le besoin d'acheter.
Il va sans dire qu'en ce genre comme dans tous les autres j'ai eu mes bons et mes mauvais jours. Ainsi pour Zola, j'ai manqué absolument la conférence sur La Terre; je me suis embrouillé dans ce nombre infini de personnages, et je me suis perdu dans le détail des événements. Le récit a été confus, trop prolixe au début, forcément écourté à la fin. L'ylr^ew^ était tout aussi difficile à exposer; j'ai enlevé la conférence avec un brio extraordinaire. Mais ce sont là les hasards de l'improvisation.
Et les idées générales? et les théories? m'allezvous dire, qu'en faisiez-vous? où les mettiez- vous, les ayant chassées de la place qu'elles devaient légitimement occuper? en étiez-vous donc venu à les supprimer tout à fait, à vous priver de leur appui?...
Non, certes; mais je m'arrangeais toujours pour les retrouver à quelque coin de mon récit. Ce récit
je l'avais sournoisement, sans avoir l'air d'y prendre garde, tourné de façon à ce que les auditeurs un peu instruits (et tous les miens l'étaient peu ou prou) les sentissent venir et les souhaitassent. Je n'avais plus besoin alors d'un sérieux arrêt pour taire un long exposé de principes. En quelques mots rapides, j'esquissais un des grands traits de la théorie; l'auditoire achevait de lui-même le développement, que je n'étais plus obligé de faire. Souvent même, quand c'était une des idées générales qui taisaient le fond de mon enseignement, et qui, par cela même, revenaient sans cesse, souvent même je suspendais un récit ou une citation, comme si j'allais entamer la dissertation philosophique; je l'indiquais d'un geste ou d'une exclamation, et je repartais; le public, au courant de ces trucs, se faisait bénévolement le complice du conférencier et souriait malignement.
Je puis bien me rendre ce témoignage que, dans les quinze années qu'a duré ce cours, je n'ai jamais, une fois les tâtonnements des débuts passés, fait ex professa un *exposé de principes ni développé une seule théorie, et que cependant j'ai lentement imprégné mon public des idées qui étaient en quelque sorte la moelle de ma critique.
Quand j'y réfléchis, il me semble que je n'ai fait que porter dans la conférence les procédés dont l'expérience du joamalisme m'avait appris l'excellence dans la chronique. La chronique (au moins
telle que je Tai toujours pratiquée et que je la pratique encore) consiste à philosopher sur un fait, petit ou grand de la vie quotidienne. Je m'étais, dans les premiers temps, imaginé qu'il fallait d'abord remonter aux principes en vertu desquels j'appréciais l'événement, les exposer, les prouver, écrire une manière de courte dissertation, que je tâchais d'égayer de mon mieux. Je m'aperçus à la longue que, dans la chronique, il faut toujours partir du fait pour s'élever à l'idée; monter, comme disent les philosophes, du particulier au général. Mieux vaut même, si l'on peut, n'indiquer que par un trait plaisant ou enfermer dans une anecdote l'idée générale, qui est pourtant l'idée génératrice de l'article.
Il n'y avait pas de raison pour que le procédé qui était bon pour le journal ne le fût pas pour la conférence, qui n'est que le journal parlé. Mais on ne s'avise pas tout de suite des choses les plus simples, et je crois, à vrai dire, que rien n'est simple en art. Parmi ceux qui me lisent, il y en a sans doute qui se préparent à la conférence; j'imagine que les observations que je présente leur paraissent justes, si juste même, que certains d'entre eux diront : « Voilà bien du bruit pour rien! Nous savions tout cela; il n'était pas besoin de se donner tant de mal pour nous l'apprendre. » — Eh bien, je les attends à la pratique. Ils verront si les conseils sont aussi aisés à suivre qu'ils en ont l'air.
Une autre question qui m'a de même longtemps inquiété, dans ce genre de conférence, c'était de savoir s'il est bon de faire des citations de l'ouvrage dont on parle, ou s'il vaut mieux garder soi-même tout le temps la parole.
La solution de ce problème, qui ne laisse pas d'avoir son importance, dépend d'une foule déconsidérations dont il faut tenir compte. 11 y a des livres qui ne comportent pas la citation, ceux d'Emile Zola par exemple. Zola procède par masses, le développement, chez lui, se répand en nappes immensesj'dont il est presque impossible de détacher un passage. Ce serait lui faire tort que de prendre une page à part, fût-elle admirable, et de la lire comme spécimen de son style. Zola vaut par l'ensemble. C'est donc de l'ensemble que vous, conférencier, vous devez donner une idée au public. Autrement, vous le trahissez. Je ne crois pas avoir lu jamais vingt lignes de Zola, si ce n'est quand parfois je voulais mettre en garde l'auditoire contre certaines crudités de langage. Il fallait bien les lire dans le volume. Mais c'étaient là des cas exceptionnels.
Maupassant,bien qu'il écrive d'une langue drue, ferme et coloTée, ne gagne pas, lui non plus, à être lu par fragments. Jamais il ne me serait venu à ri3ée de lire une ligne d'un roman de Claretie, ni d'Hector Malot, ni de bien d'autres, mais il y a des écrivains qui, pour me servir d'un mot de l'ar-
got littéraire, font le morceau, Alphonse Daudet, par exemple. Avouez qu'il serait dommage de ne pas ménager dans la conférence un espace pour y introduire la lecture d'une page ou deux , il est clair qu'il faudra choisir celle où se caractérisera le mieux la manière de l'auteur, et savoir l'amener.
Amener la lecture du morceau que l'on a choisi, c'est un art et un art très complexe, très difficile. Il faut s'arranger pour le faire désirer de son public ; il faut surtout s'efforcer d'adoucir la transition entre le ton dont on parle et celui du passage qu'on va lire. Si l'écart est trop brusque et trop violent, j'ai remarqué que le plaisir de l'auditoire était sensiblement diminué. J'usais le plus souvent d'un artifice qui m'a presque toujours réussi. Quand j'avais un morceau important à lire, dans un ouvrage considérable, je faisais doucement converger la conférence vers le morceau, que j'improvisais d'abord à ma mode, tachant d'en reproduire le mouvement et tout à coup m'interrompant : « Je ne sais pourquoi, disais-je, je gâte ainsi une page admirable; écoutez donc l'auteur. » Et je repartais dans le même mouvement, emportant avec moi le public. Vous pouvez varier ce truc de cent façons. L'essentiel, c'est que vous n'arrêtiez pas le développement qui vous est personnel devant une lecture, comme un cheval de course devant une rivière trop large. Il faut glisser par une pente presque impossible de l'improvisation à la lecture.
Il y a des ouvrages dont, au contraire, vous ne pouvez donner une idée juste à vos auditeurs qu'à l'aide de nombreuses lectures bien choisies : ainsi un livre de maximes et de pensées; j'en ai présenté plusieurs au public ; un journal comme celui des Concourt, une correspondance comme celle de Marie Bashkirtseffou comme celle de Xavier Doudan. Là, il n'y a pas à dire : il faut débuter par quelques idées générales, à l'aide desquelles vous relierez les lectures que vous aurez à faire. Il en va de même pour un recueil de poésies. Comment voulez-vous intéresser vos auditeurs en leur louant ou en leur critiquant des poèmes dont ils ne savent pas le premier mot. Ici la nécessité d'abondantes lectures s'impose au conférencier. C'est à lui de les choisir adroitement, selon le but qu'il se propose d'atteindre : veut-il exciter l'admiration ou provoquer la raillerie ? Les conférenciers, qui débutent dans le métier, sont portés à croire que l'on se taille un succès plus facile en blaguant les mauvais vers et en daubant sur leurs auteurs. Je puis leur affirmer que c'est une erreur grave. Le public n'aime ni ne supporte longtemps la moquerie. « La moquerie, dit La Bruyère, est souvent indigenced'esprit. » Elle ne mène pas loin. J'ai toujours vu mon public sourire à une malice, s'amuser d'un trait piquant ; mais aussitôt que la raillerie se prolonge, j'ai toujours vu aussi qu'il se retirait de moi, qu'il témoignait de je ne sais quel malaise. Il avait l'air de se
dire : Si ce morceau est si détestable, quel besoin de nous en parler si longtemps ? n'est-il pas cruel d'insister? pourquoi ne passe-t-il pas à un autre exercice?
Le public (je parle du public des conférences) se plaît, au contraire, à l'admiration et à l'attendrissement. Il aime, quand on lui lit un poème, que ce poème soit de ceux devant qui l'on puisse et l'on doive s'extasier. Il n'y a guère de poète un peu connu dont je n'aie présenté les œuvres à mon public: j'ai parlé, je ne sais combien de fois, dé Victor Hugo, et même, à propos de rééditions, de Lamartine, de Musset et de Vigny; j'ai parlé d'Auguste Vacquerie, de Catulle Mendès , de Sully-Prudhomme, de Leconte de Lisle, Richepin, Coppée, et de vingt autres. Il n'y a que les .poètes des nouvelles écoles que je n'aie pas osé aborder en conférences. Et savez-vous pourquoi ? C'est que je ne les aime guère et ne [les comprends pas toujours. Je serais obligé de les lire, de façon à en faire sentir les défauts, et, comme la critique occuperait presque toute la conférence, je serais sûr de fatiguer le public, fût-elle la plus spirituelle du monde.
Si j'ai un conseil à vous donner, ne choisissez, pour en parler au public, que les poètes qui vous sont 'sympathiques, et ne choisissez dans leurs œuvres, pour les lire, que les morceaux que vous admirez sincèrement.
Ne croyez pourtant pas qu'il suffise à une pièce
d'être très belle pour réussir en conférence, lly a des chefs-d'œuvre dont vous ne tirerez 'absolument rien. Mettez-vous bien dans la tête qu'un poème, du moment que vous le tirez du volume pour le lire au public, doit avoir quelques-unes des qualités d'une œuvre de théâtre ; il faut qu'il passe, comme nous disons, par-dessus la rampe. Il y a des vers qui sont charmants, délicieux, exquis, tout ce qu'il vous plaira, mais qui ne sont faits que pour être lus à deux, ou tout au plus à trois ou quatre. C'est de la musique de chambre qu'il ne faut pas transporter sur une vaste scène. Je me souviens qu'un jour, à l'inauguration d'une statue de Corneille à Rouen, Sully-Prudhomme écrivit, de sa plume délicate, une pièce de vers qui était un bijou d'or fin, artistement ouvré. Je l'avais lue dans le texte, et l'avais trouvée ce qu'elle était en réalité un chef-d'œuvre. C'était Mounet-Sully qui devait la dire. Il la lança à pleine]voix, etavec quel art merveilleux de[diction ! Elle laissa froid le public immense qui l'écoutait. C'est qu'en effet le public était immense, et que Sully-Prudhommc est le poète de l'intimité. . Victor Hugo, avec son vers flamboyant et sonore, frappe la foule; Coppée est délicieux à lire devant un petit auditoire, comme était celui du boulevard des Capucines. Et encore, dans Coppée, faut-il choisir. Tout ne porterait pas. L'instinct seul, et, à défaut d'instinct, l'expérience vous guidera dans les choix que vous aurez à faire. Ne vous laissez pas
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prévenir à vos goûts personnels, à vos admirations particulières. Demandez-vous toujours d'avance ce que pensera le public du morceau lu par vous. Ce n'est pas du tout par crainte d'une déception d'amour-propre ; c'est qu'en prenant à un poète, avec la bonne intention de le faire admirer, une pièce de vers qui demande, pour être comprise et goûtée, le mystère et le coin du feu, vous luilménagez un four désagréable et vous le trahissez. Si, par hasard, vous vous êtes embarqué dans une lecture dont vous aviez espéré un grand succès pour l'auteur, et que vous sentiez le public indifférent ou même hostile, n'hésitez pas, coupez court, et si vous êtes en verve, prenez texte de cette attitude du public pour une leçon toujours amusante à faire — je l'ai faite au moins dix fois — expliquez-lui les raisons de votre choix et celles de son ennui. Reprenez cinq ou six vers, les mieux venus , du morceau interrompu, montrez-lui qu'ils sont charmants et pourquoi ils sont charmants; montrez-lui pourquoi il n'en est pas charmé, et d'où vient qu'ils ne passent pas la rampe. Rien n'amuse un auditoire comme d'être ainsi pris à partie; on le retourne comme un gant. Je n'ai pas de conseils à vous donner sur la façon de lire les morceaux que vous aurez choisis. Les conseils en cette affaire ne servent pas de grand chose. Lire est un don et un art ; si vous n'avez pas reçu l'un de la nature, si vous n'avez pas acquis l'autre par l'exercice, que voulez-vous que je vous
dise ? Mieux vaut ne pas vous en mêler. Il y a cependant quelques observations que j'ai faites sur ce point et qui pourront vous être utiles, vous préservant de périls où j'ai plus d'une fois choppé.
Consultez votre voix; je veux dire parla : prenez garde à la qualité de votre voix. Jamais, à moins de nécessité absolue, ne choisissez pour le lire un morceau qui n'est pas dans votre voix. Je possède une voix très franche, très nette, d'un timbre légèrement gouailleur; il m'est impossible de dire les passages de sensibilité et de tendresse où les voix profondes et graves font merveille. Je le sais, et ne me hasarde à les lire enpublic que si la circonstance l'exige. Mais j'ai toujours soin de prévenir l'auditoire 'que je lui donnerai l'intelligence et non le sentiment du morceau. Toute la science du monde ne peut rien contre un défaut de nature, et je défie l'artiste le plus habile de tirer d'un petit fifre les sons émus d'un violoncelle.
Ne lisez jamais de morceau trop long. On n'aurait pas pour vous, conférencier, la longanimité dont on fait montre envers les artistes, que l'on écoute ou que l'on feint d'écouter, même alors qu'ils débitent d'énormes poèmes, qui demandent pour être compris une attention [très forte et très soutenue. Le public des conférences n'est pas capable de ces attentions-là. Si pourtant vous avez à lire un morceau assez long et d'un accès difficile, je m'en vais vous dire comme je m'y prenais. C'est
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encore un truc qui m'est particulier ; mais il me semble que celui-là est à la portée de tout homme qui parle.
Je me pénétrais bien de l'idée ou des idées 'qu'avait exprimées le poète (c'était presque toujours Victor Hugo, dont tant de pages, pour admirables qu'elles soient, ne laissent pas que d'être souvent abstruses) et, sans avoir l'air d'y prendre garde, je les traitais comme un sujet de conférence, en ayant soin d'insérer dans mon improvisation quelquesuns des termes ou des tours dont l'intelligence m'avait paru la plus difficile. Je mâchais ainsi la besogne à mes auditeurs. Quand j'ouvrais le volume, le sujet leur était déjà familier et les principales difficultés du texte étaient aplanies. C'était pour eux un grand soulagement, car ils n'avaient plus la peine de chercher à comprendre et à relier les idées les unes aux autres.
J'avançais ensuite lentement, et sitôt que je sentais percer un soupçon de fatigue, au bout d'un paragraphe je m'arrêtais sous un prétexte quelconque, tantôt pour lâcher uneréflexionplus ou moins prud'hommesque, tantôt pour me récrier sur un vers ou sur un mot, en réalité pour laisser reposer l'attention de mon public. Il ne m'en coûtait rien de dire une banalité, l'important était de ménager un entr'acte. Je repartais ensuite, et j'arrivais ainsi d'étape en étape à la fin du poème. J'ai fait, grâce à cet artifice adroiternent manié, entendre d'un bout
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à l'autre, à des femmes, quantité de poèmes philosophiques qu'elles n'auraient jamais lus tout d'un trait.
Quand il m'est arrivé de me laisser emporter moi-même à la beauté du poème et de négliger ces précautions, j'ai laissé derrière moi le public, qui ne me suivait plus. Je me souviens qu'un soir j'avais choisi cet admirable poème de Plein ciel: j'avais pour habitude, en ces sortes de lecture, de ne point me marquer d'avance les points d'arrêt; je m'en fiais à mon habitude du public; je suspendais la course aussitôt qu'il témoignait de quelque lassitude. Tout alla bien, durant la première moitié du poème; mais, une fois parti, je m'échappai à moi-même, je ne pris plus garde à l'auditoire que j'avais en face de moi, et je lus uniquement pour mon plaisir, avec une intensité d'émotion et une vivacité d'allure extraordinaires, mieux peut-être que je n'ai jamais rien lu en ma vie; mais voilà! le public m'avait quitté ; je courais toujours comme une locomotive qui file sans se douter que le train s'est détaché derrière elle et demeure en détresse sur la voie. Je ne m'aperçus de l'accident que la lecture finie, à l'attitude contraintede meshabitués, qui, me voyant parti de si grand cœur, m'avaient laissé aller tout seul.
Quelques conférenciers, et entre autres une conférencière, M""* Ernst, m'ont assuré qu'ils avaient tenu le public attaché à leurs lèvres, en récitant les plus longs poèmes et les plus abstrus de Victor
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Hugo. Ils ont eu plus de chance que moi, et je ne sais comment ils s'y sont pris. Vous me direz que c'est sans doute qu'ils lisaient beaucoup mieux, avec plus de force et de variété. Cela est possible, bien que j'aie entendu par aventurecertains d'entre eux... et, vous savez, je connais mon public : si c'eût été moi qui eusse dit de cette façon, ce n'est pas au centième vers, c'est au vingtième qu'il m'aurait faussé compagnie.
Je ne sais dans Paris que trois ou quatre comédiens avec qui, pour la lecture à haute voix, je n'oserais pas entrer en comparaison. Et encore ai-je sur eux, dans cet exercice, l'avantage d'un artifice que je recommande à tous mes collègues. Les comédiens, quand ils récitent un poème, restent et sont obligés par état de rester impersonnels. Ils traduisent de leur mieux l'idée du poète, sans laisser rien soupçonner des sentiments qui les agitent eux-mêmes. Un conférencier a le droit, quand il lit un beau passage, de donner à sa voix le ton de l'admiration, de l'enthousiasme, ou même de l'attendrissement. 11 n'est pas seulement l'interprète du poème, il en est en quelque sorte le héraut. L'admiration qui vibre dans sa voix se communique au public qui l'écoute; vous savez que tous les sentiments sont contagieux ; tous les sentiments vrais, bien entendu ; car si l'auditoire soupçonne qu'il y a dans votre fait ombre de comédie, il se rebute et vous traite en cabotin. Vous ne pou-
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vez VOUS sauver du ridicule que par la sincérité. Mais si vous êtes de bonne foi dans ce manège, si vous le pratiquez avec loyauté et adresse, vous en tirerez des effets qui vous étonneront vous-même. J'ai pubien souvent relire Jusqu'à trois fois le même passage, en insistant à chaque fois davantage sur les beaux endroits, avec une vibration ou un tremblement de voix, comme d'un homme écrasé d'enthousiasme. Ai-Je besoin d'ajouter que ces effets s'usent et se déconsidèrent par la répétition trop fréquente?
Et maintenant, après vous avoir dit ce qu'il fallait lire et comment il fallait le lire, je ne puis que conclure par ce dernier conseil : autant qu'il vous sera possible, ne lisez point en conférence. Vous tenez bien mieux votre public en votre main quand vous l'avez sous votre regard et que vous ne le quittez pas des yeux. Le temps de chercher le papier ou d'ouvrir le livre à la page, la nécessité de baisser la tête et d'interrompre le courant magnétique établi entre les auditeurs et vous, le changement de voix qui est inévitable quand on passe de l'improvisation à la lecture, tout contribue à détacher de vous des gens bien en train de vous écouter. Touteslesfois que lescitations ne s'imposeront pas à vous avec une nécessité absolue, parlez sans papier ni livre, et au cas où vous aurez un passage à recommander, indiquez-le, en estropiant le texte si votre mémoire vous sert mal.
3o4 SOUVENIRS D'AGE MUR.
La défense de lire serait encore bien plus étroite si vous parliez sur une vaste scène ou dans un immense amphithe'âtre, devant un public très nombreux. Elle irait en ce cas spécial Jusqu'à l'interdiction. Plus l'auditoire est considérable, plus grande est la nécessité de le dominer, et prendre un livre en main, c'est lâcher son public.
Me voilà au bout de mon rouleau. Je ne voudrais pourtant pas quitter les lecteurs qui m'ont accompagné jusqu'ici sans leur dire où en sont à cette heure les conférences du boulevard des Capucines et ce qu'est devenue en général la conférence à Paris. Ce sera la matière d'un court chapitre.