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Souvenirs d'Aimée Tessandier; recueillis et rédigés

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

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DAIMÉE TESSANDIER

MON ENFANCE

Je suis née à Libourne, près de Bordeaux, dans le Midi.

Mon père était un fort digne homme, franc, travailleur, solide — et emporté.

Tout enfant, quand je sautais sur ses genoux, j'aimais à jouer avec un petit bout de soie rouge qu'il portait à sa blouse : le ruban de la Légion d'honneur. Il avait été décoré sur le champ de bataille, à Sébastopol, où, simple clairon, il sonna un assaut héroïque dans la mitraille.

La Légion d'honneur ne nourrit pas toujours son homme. Il y a des gens qu'elle

oublie: mon père était du nombre. Toute sa vie, il fut pauvre, obstinément pauvre.

Ma mère qu'il avait épousée dès salibération du service n'était pas très riche non plus. Elle avait un joli visage, mobile et teiidre, avec de beaux yeux vifs. Elle était active, laborieuse, et me chérissait de toutes ses forces.

Nous fûmes trois enfants : deux filles et un garçon. J'étais l'aînée. Nous arrivâmes implacablement de neuf mois en neuf mois. Ma sœur et mon frère sont morts, aujourd'hui.

De cette première époque de ma vie, j'ignore à peu près tout, hors que mes parents géraient un maigre commerce.

Ce commerce périclita et l'on dut fermer la maison, partir, chercher fortune ailleurs, vers les grandes villes. Il fut décidé qu'on irait à Bordeaux.

J'avais trois ans.

Du voyage, aucun souvenir. Mais en arrivant dans notre nouvelle maison, quelle

MON ENFANCE

stupéfaction! Des escaliers, des escaliers, et des étages ! Je n'aurais jamais cru qu'on pût échafauder autant de pierres les unes sur les autres ! Puis, très haut, sous le toit, en plein ciel bleu où sifflaient des hirondelles par centaines, une salle vaste, mais unique, avec un tout petit coin de cuisine à côté. Il y avait dans cette salle quatre gros sacs bourrés. Je n'ai pas oublié ces gros sacs : ils contenaient du riz. Nous en avons mangé, matin et soir, pendant trois ans, — toujours à l'eau : mon père gagnait net deux francs par jour, dans les chemins de fer. Lorsque ses appointements furent élevés à cent francs par mois, on cessa immédiatement la nourriture au riz.

Ensuite, on déménagea : nous allâmes habiter un appartement magnifique, vingtcinq francs par mois, dans la banlieue, près d'une gare.

Vers cette époque — j'avais sept ans — je voulus aider la famille. J'entrai chez un

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cordier; on me mit aux ficelles minces. Ma fonction consistait à tourner une petite roue, de huit heures du matin à six heures du soir. Au début, ce travail cause des crampes dans les bras... Cependant, à la longue, ceuxci s'assouplissent, on s'habitue, on ne ressent plus aucune douleur.

La façon dont je m'acquittai de cette besogne me fit remarquer : on m'augmenta. Je fus payée dix sous par jour au lieu de huit. C'était une somme.

J'avais de l'ambition. Je voulais gagner davantage. Et puis, dans mon âme d'enfant, je m'affligeais de tant de gêne chez mes parents. On finit par m'admettre dans une fabrique de chandelles de résine.

Là, de huit à dix heures du soir, après le travail du cordier, je roulai, avec mes petits doigts, sur une planchette, des chandelles superbes, tète baissée, en silence, sans rien voir, sans rien entendre, tout absorbée dans mon bonheur d'apporter un peu plus de bien-être à la maison.

M0\ ENFANCE

Et cela dura une année à peu près.

Alors j'étais une fillette robuste, bien plantée, grande pour mon âge et étrange. J'avais les cheveux taillés ras, un masque hardi et sauvage, farouche peut-être, des yeux larges et noirs qui s'embrasaient dans mes colères, des mouvements fous. J'étais mauvaise avec qui ne me plaisait pas, insultant, avec une ténacité de chien qui aboie, les passants antipathiques ou laids. Sur le corps, pas de chemise, une simple blouse, un jupon, un tablier, et, dans mes sabots, mes pieds nus. Je me trouvais tr3s bien ainsi.

Les gens me regardaientavecétonnement ; certains même avec etïroi. On ne distinç^uait pas si j'étais fille ou garçon. Un inconnu que je persécutais dans les rues et sur qui je crachais habituellement, me poursuivit un jour, résolu à me châtier ; m'ayant attrapée, il me lâchait aussitôt, épouvanté par mes menaces et mes morsures. Il balbutiait :

— Qu'est-ce que c'est que cet être-là?

Mon boulanger, qui passait, dit avec

conviction, sans s'expliquer davantage :

— Ah ! c'est une forte nature !

Il arriva, qu'en ce temps-là, une tante fermière vint nous rendre visite. Cette femme parut émue par notre pauvreté et proposa à mes parents de m'emmener à la campagne : je serais nourrie, vêtue, je recevrais même un salaire, à condition que je consentisse à aider au ménage et à garder les bœufs.

Mes parents attristés par ma vie de travail et de captivité, acceptèrent la séparation. Ils comptaient que l'air libre des champs contribuerait à ma santé — du reste florissante — et à mon bonheur de fille sauvage.

On se mit d'accord; je partis. Je suivis la fermière à Bègles, petit village dans les environs de Bordeaux.

MON ENFANCE

Or, voici qu'au lieu de l'indépendance et de la joie rêvées, commença une vie terrible de brutalité. J'étais bafouée, nourrie de rebuts, couchée je ne sais où, et frappée! — frappée par le fermier, la fermière, les garçons, les filles de ferme, etc.. Le matin, dès six heures, je devais conduire le bétail dans les prés, et lorsque je rentrais à la maison, il fallait travailler à tout, aider tout le monde... Je me soumettais.

Pourtant, une chose me révoltait : certains jours, on me jetait un immense panier à la tête, et je filais alors, sur les routes, à la recherche du crottin. A mon retour, si le panier n'était pas rempli, on me battait comme une galérienne et on me supprimait un repas.

Je me tus pendant quelque temps. Mais je sentais que cette épreuve était trop lourde : tout, mais pas cela ! Ma fierté se cabrait. Dans mes instants de solitude, ceux que je passais à garder les bestiaux, je me désespérais, et je pleurais ! — comme

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pleure un petit enfant malheureux. Je pleurais de honte, de rage, de chagrin. Par bonheur j'avais un très grand ami, qui n'admettait même pas qu'une larme perlât à mes cils : c'était Pastou, le chien de mon troupeau. Dès qu'il flairait que j'avais le cœur gros, il accourait ventre à terre, pleurait à son tour, et me léchait les yeux. Et,, si je restais triste, il se fâchait, aboyait après moi et me faisait une grosse scène.

Une fois consolée, que devenir ? Je me souviens que je flottais alors en une rêverie bizarre, une sorte de contemplation indécise. Comme hypnotisée, je fixais, des heures durant, quelque feuille miroitant au soleil, des gouttes d'eau glissant le long des tiges. Il y avait aussi dans les champs des coins que je chérissais : je m'y réfugiais et je restais là, immobile, droite, les yeux grand ouverts.

Ou bien, une folie m'envahissait : je saisissais mon aiguillon, je courais sus à une vache — toujours la même — et je

MON ENFANCE

la piquais jusqu'au sang, avec fureur, avec férocité, les dents serrées, l'œil en feu. A la fin cette bête que j'exécrais sans le moindre motif s'impatienta. Un jour, elle fonça sur moi et me lança d'un coup de tête à quelques mètres en l'air... Je me réveillai, beaucoup plus tard, aplatie sur un tas de pierres. Le premier être que j'aperçus fut Pastou, le bon chien. Il était triste, avec une grosse ride entre les deux yeux, les oreilles basses, basses, et une patte doucement posée sur moi... J'eus tout de même assez de force pour ramener le troupeau à l'étable.

Cette révolte fut-elle un exemple? Il advint que je me décidai brusquement à ne plus ramasser le crottin et à résister. Et, j'attendis, muette, en une rage froide, le moment où l'on me lancerait le fameux panier.

Le moment ne tarda pas â arriver. Je répondis entre mes dents :

— Non !

On ne fit même pas attention à ce non.

— Prends donc, disait ma tante.

Je répétai :

— Nonl

Et je me butai. Raclée. Nouveau refus.

Autre raclée. Rien n'y fit !

Vaincue, ahurie, la fermière m'envoya brutalement coucher. En me mettant au lit, je me dis :

— Demain, je m'en irai !

Je ne dormis pas, le corps tendu, tout secoué par des frissons nerveux.

Le lendemain matin, je lâchai mon troupeau en pleine campagne, et je partis.

Je me perdis dans les chemins. Vers le milieu du jour, je m'adressai à un casseur de pierres. Le brave homme, d'abord défiant, puis ému, me prit par la main et me conduisit à Bordeaux chez mes parents.

Je ne dirai pas leur indignation. Ils me croyaient heureuse. Mon père parla immédiatemen t de tout assassiner chez la fermière. On le calma. Et je repris la vie de famille.

J'entrai, quatre ou cinq jours après, chez un tailleur estropié du Cours Saint-Jean, en

MON ENFANCE

qualité d'apprentie giletière. Je devins aussitôt une charmante enfant (à quelques rages près), bien zélée, bien sérieuse et de mise soignée : robe de laine, pèlerine de soie noire, gros jupon en molleton (la grande mode alors), le madras à la tête. Le toutofïert par mon patron, qui récompensa ainsi mon application : mes moyens ne m'eussent point permis une aussi coûteuse toilette.

Je gagnais environ cinq francs par semaine. Ce fut une époque bien douce de ma vie : je m'en souviens toujours, avec cette mélancolie heureuse qu'on éprouve à l'évocation des beaux jours du passé.

La fin de mon apprentissage — j'avais dix ou onze ans — fut marquée par deux événements notables : ma première communion et la confirmation.

Le difficile, pour me bien préparer à ces sacrements, fut de m'enseigner le caté-

chisme : je ne savais pas lire. Avec une patience d'ange, ma pauvre mère me l'apprit, mot par mot. comme on apprend la prière aux tout jeunes enfants.

Le difficile aussi était de m'acheter une robe blanche et une couronne : on se mit alors à économiser avec une foi. une frénésie ! On rognait sur les cent francs de mon j)ère. sur mes douze sous quotidiens, sur la nourriture, sur tout!... Nousavions compté sans le mauvais sort... Quelques jours avant la cérémonie, la somme étant presque amassée, j'ignore quelle abominable nécessité nous força à dépenser ce malheureux argent. Il ne resta plus un centime... Et l'on pleura à la maison! Moi surtout, ma sœur, mon frère, ma mère et mon père aussi, un peu, en cachette...

Lorsque le grand dimanche arriva — nous avions tout prévu — je possédais, pour me parer, une immense robe de calicot, prêtée par des religieuses de Saint-Vi ncent-de- Paul. Le corsage, seul, tant il était ample, eût

MON ENFANCE

suffi pour m'habiller de la tête aux pieds :

— Et surtout, n'en coupez pas ! avaient recommandé les bonnes sœurs. Est-ce promis?

Il fallut donc m'emmailloter là-dedans avec des fils, des boutons, des lacets, des épingles ! Je finis par être fort présentable, avec mon beau voile blanc transparent. Mais que d'épingles, grand Dieu, que d'épingles!

Toutefois, puisqu'à présent j'avais ma robe, les piqûres m'importaient peu. Je n'aspirais plus qu'à un seul bonheur : tenir un gros cierge. Je l'ai eu : il était énorme. Le curé, homme compatissant et qui me fut toujours favorable, m'en prêta un et de dimensions telles que, pour le porter droit, je dus m'y cramponner à deux mains. L'équilibre en restait, malgré tout, incertain. J'épouvantais les fidèles : l'immense flamme, d'une part, une pluie de cire bouillante, de l'autre, et mes épingles, mes milliers d'épingles! Je créais le vide autour de moi.

Ce que je souffris pendant cette messe !

Je mettais des bas pour la première fois. C'est ])ourquoi, la cérémonie terminée, je me précipitai dans la rue, m'assis sur un trottoir, retirai publiquement les bas, et laissai mes pieds bien à l'aise dans mes espadrilles superbes, toutes blanches et toutes brodées.

A la maison, on me délivra, sans retard, de la robe à épingles que l'on rendit aux bonnes soeurs.

Un mois après, pour la confirmation, je m'appiètai à une éclatante revanche : une voisine m'avait prêté la robe, la propre robe de sa fille, en mousseline immaculée, avec de longs plis blancs, très beaux. Quelle joie!

Je commençai donc à passer la jupe : elle parut un peu étroite; il fallut me serrer la taille, mais ma taille prêtait tant qu'on le désirait. Puis, ce fut le tour du corsage. J'essayai de le mettie : impossible. Ma poitrine était déjà fort développée. Heureusement, ce que femme veut, Dieu le veut, surtout un jour de conlirmation. Je me fis si petite, si

MON ENFANCE

mince, que l'on finit par fixer les agrafes.

J'étais une merveille, — un peu congestionnée, — tellement belle avec ma tête étrange! Je produisis un effet à l'église !... Je sentais que l'on me regardait, que l'on m'admirait... Je m'agenouillai, je ne bougeai plus, et, enfin délivrée de mon cierge, je restai là, les mains jointes, comme une statue de sainte d'autrefois...

Par malheur, en pleine cérémonie, dans un de ces silences solennels qui succèdent dans les cathédrales aux vastes harmonies des orgues, le corsage éclata, avec un bruit sec !

Ce fut un désastre...

On n osait plus rendre la robe. Le Ciel nous protégea. La voisine était une brave femme; elle prit la chose gaiement; elle eut même une grosse crise de fou rire. Je trouvai, du reste, qu'elle abusait un peu. Elle allait jusqu'à raconter cette mortifiante aventure à tout venant, en exagérant les détails — ce qui blessait énormément mon amour-propre et créait entre nous des contestations.

Mon apprentissage dura trois ans. Vers ma quatorzième année, j'étais déjà promue ouvrière, et, petit à petit, mes cinq francs par semaine s'étaient transformés en cinq francs par jour. Ma vie s'écoulait régulière et heureuse ; et cependant j'étais troublée.

J'étais troublée par je ne sais cruelles aspirations, par de confus désirs de triomphes, de luxe, de joie, d'affranchissement. C'était comme un frémissement en moi, une expansion irrésistible qui grandissait, m'envahissait, me créant des rêves passionnés, des visions étrangement lucides. Fréquemment, je tombais en des extases comparables aux extases de Bègles. Mais au lieu de se figer

en des contemplations d'arbres et d'eau, mon esprit fermentait et bouillait. Je percevais que ma vie déborderait les voies qu'on me traçait, que je n'étais point faite pour de mornes bonheurs, qu'une existence âpre et diverse, au contraire, m'était réservée, avec de grandes joies et de grands désespoirs. Je puis dire qu'en ces instants j'ai certainement pressenti mon destin. Du reste, malgré ma jeunesse, je possédais un vrai cerveau de femme ; je réunissais une précocité morale et physique qui étonnaient.

De cette époque, l'impression qui m'est restée la plus vive, fut celle que je ressentis le soir, où pour la première fois, on me conduisit au théâtre. On jouait la Tour de Nesle aux Français, de Bordeaux.

Je dois faire un aveu : je ne me découvris nullement, je ne pris pas du tout conscience de moi-même, je ne prévis pas que je serais, moi aussi, une artiste, je ne fis aucun serment de le devenir. Je me bornai à éprouver une insurmontable fureur devant

les forfaits de certains héros du drame, en même temps qu'une commisération et une douleur sans bornes, devant les malheurs et les persécutions dont souffraient les personnages sympathiques.

De plus, l'inconcevable attitude des spectateurs, qui regardaient, avec curiosité, perpétrer de hideuses actions, sans intervenir ni même protester, était interprétée par moi comme la marque d'une surprenante cruauté. Mon être se soulevait de révolte.

On avait négligé de m'expliquer ce que c'est qu'une «pièce ». Brusquement révélé, le théâtre ne m'apparut pas tel qu'il est. Je croyais, de la meilleure foi du monde, que ces événements représentés arrivaient réellement, et que j'étais non une spectatrice mais un témoin.

Je me hâte de dire qu'il ne me fallut pas longtemps pour acquérir une plus exacte notion de l'art dramatique; il devint alors toute ma joie. Et ce fut comme une hantise. Je ne révais plus que beaux duels, doulou-

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reuses amours, morts sublimes, mariages splendides.

A tel point qu'on ne me permit d'aller au spectacle que le dimanche, et à condition d'avoir été bien sage toute la semaine. On pensait ainsi me diriger dans la voie de la perfection.

On ne se trompait pas : plus de mauvaises humeurs, plus d'indocilité, plus d'impertinence ! Je vis tout jouer : Le Juif Errant y La Dame aux Camélias, Les Trou Mousquetaires, Rorambole, Diane de Lys, La Princesse Georges, Vingt ans après, Le Demi- Monde... On avait le choix et dans tous les genres : moi, je prenais tout ! Je ne manquais pas un dimanche, et je devenais d'une avarice!... C'est qu'une place de « poulailler » cela ne coûtait pas moins de dix sous !

Une telle assiduité, et aussi la force des impressions que je recevais de ces pièces, donnèrent à mon âme éblouie d'enfant, si frémissante déjà, un tour romanesque

qui m'amena à envisager comme vraisemblables, naturels, les événements les plus exceptionnels. Une fuite, un enlèvement, un beau sacrifice, un assassinat étaient pour moi dans le cours des choses normales; et cela explique bien des folies de mon adolescence...

Une nuit, comme j'étais rentrée tard, mon père cria d'un ton brusque :

— Tu es allée au bal !

Je lui répondis :

— Je n'ai même pas de souliers à me mettre !

C'était vrai : je n'étais pas allée au bal et mes souliers étaient troués. Mais j'eus un air de défi : je plantai mes regards droit dans ceux de mon père que j'exaspérai. Il était violent et me battit dur. Alors, je m'emportai tellement de n'avoir pas été crue et d'être trop frappée, que tout mon

corps fut pris d'un tremblement terrible. Mes dents claquaient, des convulsions me secouaient, je dus me mettre au lit... On voit combien aiguë était ma sensibilité !

Le bruit de cette scène se répandit, des voisins chuchotaient que mon père m'avait blessée. La rumeur parvint jusqu'au commissaire de police qui se rendit chez nous pour me questionner.

Je me bornai, têtue, à dire :

— J'ai été insolente ! Mon père a bien fait 1

Il ne put m 'arracher d'autres paroles et se retira.

On conçoit toutefois l'efïet que cette correction un peu excessive produisit sur ma nature droite, exaltée, presque malade d'orgueil, et déjà ivre d'indépendance. Dès que je me sentis assez forte pour fuir, je quittai la maison, et je m'échappai, en courant, ainsi qu'une bête mauvaise.

Une fille, plus âgée que moi, désirait depuis longtemps s'établir à Paris. Elle m'ensag-ea à la suivre.

— Je paierai le voyage, me dit-elle.

Elle avait en tout cent cinquante francs. Moi rien ! Je la suivis! J'avais quinze ans... La triste journée !...

Paris. L'isolement. La pauvreté et la faiblesse. Que pouvaient devenir deux enfants?

Cependant, il faut vivre. Un tailleur du n° 3 du passage des Panoramas , M . Broussard , m'accepte à la journée. Comme il ne paie pas à l'excès, je m'habitue à oublier que l'on dîne le soir. C'est une habitude qui dure peu.

Afin de satisfaire mon appétit qui augmente et mon goût du théâtre qui ne passe pas, j'obtiens de figurer, moyennant un maigre salaire, sur la scène d'un quartier éloigné.

Un soir, dans les coulisses, avant de paraître en public, je me sens défaillir. Je m'appuie contre un portant, toute raide et glacée. J'étais habillée, je crois, en papillon, décolletée, avec des ailes.

L'opinion générale fut que la chaleur m'indisposait, que la digestion n'allait pas. On criait :

— De l'air ! De l'air ! un peu d'eau fraîche ! Or, un brave homme s'approcha ; il examina mes yeux dilatés.

Il dit :

— Je sais ce que c'est... Moi aussi j'éprouvais ça, à une époque...

Et il me fit porter à manger.., A la sortie, il m'appela dans un coin sombre: mon cœur se serrait...

Il voulait parler, il s'embarrassait.

— Ma pauvre enfant, commença-t-il...

Mais il s'interrompit brusquement.

Il me tendit la main dans l'obscurité : c'était son porte-monnaie qu'il m'offrait ; et il s'éloigna aussitôt. Je courus après lui, je voulus le remercier :

— Non ! non, faisait-il en hochant la tête... Pas besoin d'être si contente, ma fille. Il n'y a pas grand'chose là-dedans. Que veux-tu? c'est tout ce que j'ai...

J'ai su que ce bienfaiteur n'était autre que le grand acteur Montrouge, et qu'à ce moment-là, il était fort gêné. Le portemonnaie contenait deux cents francs...

Il y avait à peu près un mois que je me trouvais à Paris, lorsqu'un soir, je rencontrai, rue Montmartre, un homme de Bordeaux qui me connaissait.

Il vint à moi, parut enchanté, et en même temps qu'il s'informait de ma santé, me demanda où j'habitais. Je lui donnai mon adresse naïvement.

— Etes-vous convenablement logée? La maison est-elle propre? Et la chambie estelle confortable?

Il fallait la voir cette chambre : un sinistre réduit, sombre, puant le moisi, suintant d'humidité. Trente francs par mois, que je n'arrivais pas du reste à payer. Une nuit, en rentrant (naturellement je- devais ma semaine) je trouvai ma porte fermée, — fermée avec un cadenas, afin que je comprisse bien. Je ne réussis à me faire ouvrir.

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malgré mes supplications dans les ténèbres, qu'en jurant de payer dès le lendemain. Mon patron, le tailleur, avança l'argent.

Trois jours s'étaient écoulés depuis ma rencontre avec le Bordelais, lorsqu'un matin en m'habillant. j'entendis une rumeur dans l'escalier. Presque aussitôt des inconnus firent irruption dins ma chambre :

la police. On me demanda mes nom, prénoms et lieu de naissance, puis :

— Mademoiselle, vous avez quitté sans autorisation le domicile paternel. Votre père vous fait rechercher et réclame votre réintégration. Il nous a signalé votre adresse. Allez! suivez-nous!

Je ne fis pas attendre ces messieurs.

Pour bagages, un paquet ; dans ce paquet, ma garde-robe : deux chemises et des bas. Car j'en portais alois. Puis, avec uneobéissance de petite fille bien sage, je me laissai conduire à Bordeaux.

Je comptai sur un châtiment sans merci de la part de mon père. Dès ma fuite, j'avais

éprouvé laterreurdu retour: c'est peut-être ce sentiment qui m'enleva plusieurs fois la force de revenir chez mes parents.

Je me trompais. Aussitôt qu'il me vit, dans la rue, mon père vint à moi. Il paraissait maigri et triste. Il me regarda longuement: mais pas un mot, pas un reproche, pas un mouvement de colère. Quant à ma mère, elle pleura et me seiTa passionnément sur son cœur... On dit que je joue bien les mères... Hélas!

J'étais toute bouleversée. Je m'attendais si peu à un tel accueil ! Alors il se passa en moi quelque chose d'inexprimable. Lorsqu'on se mit à table, j'osai à mon tour regarder le franc visage de mon père ; je regardai ma mère aussi, et je vis ses yeux où des larmes brillaient. Je voulus parler, dire mon remords, mais il me sembla que le malaiseallaitpeser davantage. Le souvenir de ma fuite, des louches hasards courus à Paris, me devenait intolérable — et mon exaltation exagérait encore ma faute dans

mon esprit. 11 me sembla que ma place n'était plus au foyer, que j'étais indigne de la maison.

Je dis à ma mère, le lendemain :

— Il vaut mieux me laisser repartir... Je ne puis plus rester ici.

Et je disparus quelques jours après.

Tel est, sincèrement, le motif de mon dernier départ. Je restai quelques années encore à Bordeaux, mais je ne revis plus mon père, jamais.

LA VOGAT^ION

Comme je n'avais pas d'argent, je ne pus pas quitter la ville. J'allai loger n'importe où, dans une pauvre chambre, et jeme procurai, çà et là, du travail. Mais le dégoût me prit de ces besognes ; je les délaissai, m'habituant à errer dans les rues ou sur les quais du port.

On eut vite fait de remarquer cette belle fille oisive. Car j'étais belle : cambrée, souple, la démarche délicate et silencieuse comme les félins, la tète haute et insolente, l'œil droit, ardent, une chevelure chaude et sombre qui me baignait comme dans de grands flots quand elle se déroulait, et la bouche entr'ouverte comme pour savourer

l'air que je respirais, je paraissais, tant j'étais grande et déjà femme, avoir vingt ans au lieu de seize. Les gens se retournaient en me voyant et quelquefois, ils s'arrêtaient pour mieux m'examiner ; dans un jardin où je passais ordinairement vers midi, des vieillards assis sur des bancs et qui se chauffaient au soleil, me regardaient avec plaisir : leurs têtes se penchaient les unes vers les autres et je comprenais qu'ils se demandaient qui j'étais, qu'ils parlaient de moi. Quant aux jeunes hommes, j'aimais à intervenir dans leurs jeux ; je courais et criais avec eux ainsi qu'un garçon. Je ne connaissais rien de plus agréable que de lancer des pierres sur les carreaux à cause du fracas des vitres qui se cassent.

Je vécus ainsi plusieui's mois, dans une sorte de demi-conscience ; je ne savais pas ce que je devenais ni même exactement ce que je désirais. Je me laissais aller, subsistant au hasard, n'acceptant le travail — et très peu — que si le besoin s'en faisait trop

sentir, rêvant j'ignore quelle vie fabuleuse où je serais maîtresse de moi-même et des autres, où mes caprices feraient loi, où je serais reine.

Quelquefois l'horreur me prenait de ma solitude, je désirais retourner à la maison ; je m'engageais dans les rues qui y menaient mais je m'arrêtais vite par faiblesse et par peur. Et pourtant malgré mes colères de fille indomptée, je me sentais tout au fond de moi-même, une âme tendre et frissonnante et j'éprouvais un besoin immense d'aimer.

J'étais simple et pleine de naïveté; je me confiais au premier venu. Mes paroles glissaient sur les uns comme un peu de vent sur l'eau; ils riaient sans comprendre. D'autres s'intéressaient à mes récits, et il advint qu'un jour, ma sincérité jointe aux grâces que je pouvais avoir, séduisirent un homme charmant et sensible, qui m'olîrit l'aide somptueuse de son importante fortune.

32 soivEMRS d'aimée tessandier

Je vécus soudain dans les splendeurs.

Comme j'avais un goût inné de Télégance, mes toilettes, mes plumes de haut prix, mes perles, mes bijoux brillants comme le jour, firent aussitôt sensation. Lorsque je passais, dans ma voiture étincelante, j'avais l'air d'une princesse à la promenade.

Ce brusque changement me fit connaître à Bordeaux plus que si j'avais accompli cent exploits. J'acquis un tel renom de beauté que je dus refuser quelques maris qui s'offraient, gens, du reste, opulents. J'étais d'une humeur trop sauvage et trop vagabonde pour me plier aux lois étroites d'un ménage. Il ne fallait aucun obstacle devant moi; je ne me sentais pasla patience de supporter un joug.

A tel point que, malgré les grandes libertés que me laissait mon adorateur, l'existence que je menais m'irritait; je ne vivais pas la vie qu'il me fallait. La haute fortune de cet homme me permettait la

satisfaction de mes désirs les plus insensés : pourtant je ne me sentais pas comblée, j'étais très malheureuse. Tout cet argent dont je disposais, je le dépensais, jele jetais plutôt à pleines mains avec haine, avec rage comme un enfant méchant tape du pied. Je me détestais de n'exister point par moi seule, de devoir à autrui ce faux bonheur doré et vide. Quelque chose bouillonnait en moi, un besoin de développer une forcé indéfinissable et qui me faisait mal de rester contenue. Mais qu'était-ce donc ? Quelle souffrance me tourmentait ainsi?

De ne pas le savoir, je me cabrais ; mon caractère devenait infernal. On affirmait que j'avais « très mauvaise tête ». Moimême, je me demandais si je n'étais pas un peu folle... Je ne tardai point à comprendre qu'un instinct agissait, que, malgré les ténèbres de mon esprit, une poussée irrésistible m'entraînait vers ma voie véritable, menaçant de tout culbuter : la vocation !

Mon amour du théâtre ne m'avait pas abandonnée. Dès que l'on représentait une œuvre intéressante ou nouvelle, dès que de grands artistes passaient en tournée, on m'apercevait aux premières loges.

Ces belles actrices applaudies, adulées, me faisaient rêver. Que mon existence était laide et pesante à côté de la leur !

En les voyant rire, vivre, saigner sur la scène, mon cœur battait à m'étouffer. Je me disais :

— Et si toi aussi tu faisais du théâtre?

L'avouerai-je? Par instants, il me semblait que je les surpasserais, que mon jeu comporterait autre chose, — un peu plus de puissance et d'âme. Cette idée qui couvait dans mon cerveau, finit par éclater comme une fusée.

Le jour où ma résolution fut prise « d'aborder les planches », comme on disait

là-bas, je n'hésitai pas. Je me rendis chez un vieillard du nom de Wable, ancien comédien, réputé à Bordeaux, et lui demandai des leçons.

J'avais l'accent du Midi, le plus pur, le plus incontestable : dès qu'il m'eut entendue , cet homme frémit. Et sa stupeur ne connut plus de bornes, lorsqu'il apprit que je ne savais ni lire, ni écrire.

— Alors?...

Alors il me conseilla de renoncer à mon idée:

— Folie ! Folie ! s'écria-t-il, trop d'accent, ma fille, et trop ignorante 1

Je lui répondis :

— Je paierai I

— Non ! Non! disait-il, il n'y a rien à faire ! J'étais très riche. Je lui promis beaucoup

d'argent, des cachets fastueux ; l'excellent vieillard était pauvre.

— Soit, fit-il.

Mais il eut un geste découragé qui signifiait :

36 SOLVEMRS d'aimée tessandier

— Où allons-nous ?

Sans perdre plus de temps, nous nous mimes à travailler. Un tel désir de bien faire m'animait, mon attention était si prodigieuse que Wable en fut saisi. Une semaine après, sa défiance disparaissait. Il commençait à dire « qu'il ferait peut-être bien quelque chose de moi ». Mes progrès furent étonnants : on eût dit un sol dénudé qui, après les pluies, se couvre brusquement de plantes.

Mais que d'efforts! Nous nous obstinions des journées entières ! Wable m'épelait chaque phrase, chaque mot, chaque syllabe, et moi, je reprenais les moindres mots, les moindres syllabes ! Tant de volonté, une tension si forte de l'esprit se reflétaient sur nos visages, que nous nous fixions dans les yeux comme deux ennemis.

Cette période est la grande fierté de ma vie! Et ce Wable, je le porte en mon cœur, comme mon sauveur. Il sut comprendre quel feu me dévorait, et sentant quel entêtement

furieux je mettais à apprendre, il s'acharna â m'enseigner jusqu'à l'A. B. C.

En. six mois, je savais presque écrire, lire et perdre mon accent quand c'était nécessaire.

Il ne me restait plus qu'à débuter.

J'allai donc trouver crânement le directeur du Théâtre-Français (de Bordeaux), M. Lambert, un ancien grand premier rôle et, avec un accent opportunément corrigé, je lui fis part de mes desseins.

Cet homme connaissait ma réputation d'élégance et de luxe. Dès les premiers mots, il devint visible que je lui plaisais. Il m'écoutait en donnant des signes d'approbation,- en hochant la tête, reculait de quelques pas pour mieux m'examiner, paraissait satisfait. Et même, il fit claquer la langue : il n'y avait pas à dire, j'avais la ligne, l'allure, un éclat singulier de jeunesse et de force, des yeux noirs et étince-

lants, bref un je ne sais quoi qui intéressait. Le bonhomme sauta sur l'idée :

— C'est bien, j'accepte. Ça marchera!

Dans huit jours, vous débuterez. Ce sera un succès, j'en réponds !

Et il me confia, sur-le-champ, le rôle que tenait Fargueil dans les Brebis de Panurge.

Il lança si habilement sa publicité que le lendemain, tout Bordeaux connut le projet,

— Et ne croyez pas à un caprice de belle fille, disait-il. Non! Non! Elle joue très bien, vous verrez !...

Et il ajoutait :

— Et puis, si elle joue mal, elle est jolie. Vous la regarderez, et vous ne serez pas volés...

Il fit si bien qu'il y eut un gros mouvement de curiosité. Puis, en province, une jeune femme de ma réputation, qui paraissait sur la scène d'un théâtre municipal, quel attrait ! On se plaisait d'avance à imaginer des folies

Au bureau de location, les places s'enlevaient. Lambert était aux anges... Cependant il me semblait qu'à mesure que le jour de gloire approchait, de troubles lueurs d'inquiétude passaient dans ses yeux.

Or, le matin de mes débuts, je suis réveillée en sursaut par un bruit d'émeute dans la rue. Je saute à la fenêtre : des huées et des coups de sifflets éclatent . Je ne tarde pas à comprendre : j'ai des ennemies, j'ai suscité trop de jalousies. Dans le monde un peu mêlé auquel j'appartiens, on ne tolérera pas que j'aie des ambitions d'artiste. On bafoue mon effort pour m'évader vers une libre vie.

Toutes lesgrandes amies, toutes les bonnes camarades incapables du moindre coup d'aile, de l'idée même d'un essor, se soulèvent en un accord spontané, unanime.

On a accepté mes toilettes, ma royauté de

beauté, de richesse ! Mais, à présent, les rancunes s'amassent, on me barrera le chemin ! C'est assez ! Pas d'autres succès, pas d'abus! On se liguera contre moi, et, si je m'obstine, on fera, à force de scandale, interdire la représentation.

C'est !)ourquoi on a recruté, dans les basfonds, une petite armée, avec ordre de me siffler, dès le matin. Comme il faut ménager les forces des soldats en vue de la soirée, de la grande charge, ils se relèvent d'heure en heure, vingt par vingt, durant la journée! Les malheureux s'égosillent pour leur argent !

Les voisins efïarés ferment les fenêtres, baissent les rideaux. Encore un peu, ils barricaderaient leurs portes.

Un entêtement fébrile me prend ; je persisterai, je jouerai !

Et le tumulte dure toujours.

Enfin l'heure du départ pour le théâtre sonne. Ah! les condamnés à mort!... Je monte en voiture... Comment suis-je arrivée,

je l'ignore ! La troupe des voyous m'a escortée, redoublant son vacarme. Comment suis-je montée dans ma loge, me suis-je habillée, ai-je paru en scène, mystère!,.. Et quel froid au cœur, comme un froid de couteau, lorsque s'est levé le rideau ! J'ai eu l'impression d'une meute féroce.

On s'attendait à une exhibition de dentelles et de diamants. J'apparus avec une simple robe de mousseline blanche et ma seule jeunesse qui resplendissait malgré ma pâleur.

Il y eut alors comme une hésitation, une oscillation parmi les spectateurs. Des applaudissements partirent ça et là pour me témoigner quelque bienveillance; mais la cabale était trop forte, ils déchaînèrent une formidable bordée d'injures. Tout ce que ma robe reçut d'infamies, Dieu seul et moi, nous le savons.

Le rideau dut dix fois s'abaisser. A la fin le commissaire central de police, M. Montlouis, grimpa sur son fauteuil, menaça de

faire évacuer la salle et d'arrêter les perturbateurs.

Force fut donc de m'entendre, et là fut la grande surprise. Le bon public qui avait protesté m'écouta en manifestant hautement son plaisir. Je jouais avec tant d'énergie, tant de foi et un tel sentiment de mon rôle, qu'un silence étonné se produisit et que les applaudissements couvrirent les sifflets à la fin de la pièce.

Mais j'avais à faire ù trop rude partie: trois jours durant, je dus tenir tête à une débauche d'outrages et d'éclats de rire. Je reconnus dans la salle, des gens qui jusqu'alors s'étaient dits mes amis : loin de me soutenir, ils se mettaient à l'unisson de ce tumulte, forçaient la note. L'ignoble joie de certains visages me brûlait comme un fer rouge.

A ma rentrée dans les coulisses, les artistes eux-mêmes, pris par ce délire d'insultes, ricanaient et pouffaient.

— Qu'est-ce qui lui prend à celle-là?...

En voilà une l'olle !... Quel aplomb !... Ilou I Hou!

Ces malheureux, je les ai retrouvés presque tous dans ma vie. Je me suis bien vengée ! Je ne les nomme pas. Plusieurs sont morts. Les sûres revanches de la destinée ont voulu que j'aie été en pouvoir de les aider, pour la plupart. Quelques-uns ont sollicité mon appui; ils l'ont osé! Et je leur ai rendu service ! Pour une nature d'orgueil telle que la mienne, ce fut un instant âpre et beau.

Le directeur Lambert, exténué, à bout de forces, me ferma son théâtre après trois jours de lutte. Il ne me cacha pas qu'il avait gagné de l'argent, mais il redoutait maintenant des dangers s'il entretenait de pareils désordres.

11 paraissait me dire :

— J'espère que vous êtes guérie de votre amour des planches. Des débuts comme ça comptent dans une vie !

Je n'insistai pas. Mais quand je sortis

SOUVENIRS D AIMEE TESSANtlIER

de son cabinet, j'étais tellement énervée que mes mâchoires se serraient et mes doigts se crispaient. Et je me disais :

— Je jouerai malgré eux, malgré tout 1 Je trouverai une autre scène, je ferai du théâtre !

Car jamais mon désir de vivre indépendante, et par moi-même, et pour moi-même, et de ne devoir ma vie qu'à moi seule, ne s'était imposé plus farouche â mon esprit.

Le bruit s'étant répandu que j'étais prête à de nouveaux combats, je reçus la visite du directeur d'un autre théâtre, — le théâtre Louis — M. Kempp :

— Je mets ma scène à votre disposition. Je réponds de l'attitude de mes artistes. Que voulez-vous jouer?

— La Dame aux Camélias...

— Rien que cela, s'écria Wable, présent

à renti'etien ! Mais, pauvre enfant, vous débutez ; vous êtes folle !

—V On m'enfermera! .

Je m'acharnai. Et la Dame aux Camélias fut distribuée. On confia le rôle d'Armand Duval à un nommé Barbe, le père Duval à Cornaglia (ah ! le brave homme !) le même qui a fait une si belle carrière à l'ancien Odéon de Paris. Gaston à M. Howey, Saint-Gaudens a M. Boisselot, Varville à M. Richard, qui fut également de l'Odéon. Quant aux femmes, Mme Priolo (engagée plus tard au Gymnase) joua Prudence, M"'*" Bilhy (qui se fît aussi remarquer à Paris) joua Nanine, Mme Mondelet joua Nichette, etc..

Je rencontrai dans cette troupe, non point la haine que me témoignèrent les acteurs des Français, mais une sorte d'animosité froide, une réserve affectée, lesquelles, d'ailleurs, ne parvenaient pas à affaiblir mon zèle. Il est vrai que deux artistes — les deux meilleursde lacompagnie — furent

admirables poLirmoiiCornagliaetM^^Priolo.

A la veille de cette nouvelle lutte, ils me soutenaient et m'encourageaient. Cornaglia surtout : il me regardait répéter et soudain :

— Étonnante, cette enfant-là ! Elle est étonnante ! Vous jouez mieux que nous tous réunis ! En vous attaquant, on m'attaquera, moi ! Et si le public bouge je lui crierai sa lâcheté !

C'est que le public menaçait de bouger...

Supposez une salle vaste comme Thémicycle du Théâtre Sarah-Bernhardt : tout était rempli, archicomble. On attendait le lever du rideau dans une sorte de silence; seulement de grands murmures, de temps en temps, passaient sur cette foule, comme des vagues. On était assuré de mon écroulement définitif sous les huées. Dans les coins, on prophétisait :

— La peur l'étranglera. Ce sera ridicule ! La peur ! C'était bien cela : il me semblait

qu'une étreinte d'acier m'étoufîait.

Je parus en scène. Au lieu des vociféra-

tions que je redoutais, ce fut le silence, ce silence hostile et incompréhensible d'avant le lever du rideau. Je m'épouvantai davantage; le calme persista... Brusquement, je ne sais pas ce que je fis, ce qui se produisit : j'eus l'impression de respirera larges poumons; on eût dit qu'une électricité circulait dans la salle, que l'atmosphère était changée. Je parlai avec assurance, lançai fermement mes répliques, je jouai, en un mot. Puis je perçus un crépitement, que je ne m'expliquai pas tout d'abord. Mais je compris vite : c'était le public qui applaudissait, emballé, sans une discordance, une protestation. On avait accepté de m'entendre un quart d'heure ; je m'étais défendue, et les sifflets étaient tombés des bouches qui s'ouvraient pour crier : bravo 1

Il y eut rappels sur rappels. La salle mettait autant de frénésie à m 'acclamer que, deux semaines avant, elle en avait mis à me huer.

Le bon Cornaglia triomphait, rayonnait, bondissait de joie. Il allait, venait, se frottait les mains... Comment voulez-vous qu'on oublie un ami pareil f

Mon succès fut solide : dès ce jour, ma réputation fut faite à Bordeaux. Le public m'accepta définitivement, et je puis dire que ma carrière est établie sur ce premier triomphe.

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