‹ Souvenirs d'Aimée Tessandier; recueillis et rédigésChapitre 3 sur 4 · L ENFANT TROUVEE · texte numérisé non relu

L ENFANT TROUVEE

le visage avide, comme si cette somme représentait une fortune inestimable.

— Soit! Je vous les donnerai... Seulement, je ne les ai pas sur moi... Allons d'abord chez le commissaire...

Ce fonctionnaire commença par ne rien comprendre à toute cette affaire, et lança sur nous des regards cliargés de soupçons. Il avait croisé les mains sur son ventre et faisait un effort considérable pour scruter nos âmes.

Après une heure d'explications laborieuses, il se leva soudain et se tournant vers moi :

— C'est très bien ce que vous faites-la, vous savez...

Puis, entrant dans une rage épouvantable, il fit à la mère une scène qui ameuta le poste de police. Quand il eut terminé, la femme trouva cette réponse :

— Moi, n'est-ce pas, je veux bien la lui laisser à la dame, cette petite. Mais, je veux qu'elle me compte les mille francs tout de suite...

Cette réplique coupa bras et jambes au brave homme. Il tomba sur sa chaise comme une masse.

— Réfléchissez, me conseilla-t-il, c'est une grosse responsabilité que vous endossez-là. . .

— C'est tout réfléchi.... Que madame veuille m'attendre ici, je vais chercher les mille francs...

N'ayant emporté que peu d'argent pour ce bref voyage à X.., je priai l'hôtelier de m'avancer la somme. Cette proposition ne lui fit pas plaisir. Il me dit :

— Ne craignez-vous pas que cet être ne vous soit bientôt à charge?

Mais enfin, il consentit le prêt ; et la mère m'ayant abandonné son enfant, en bonne et due forme, je repartis pour Bordeaux, heureuse comme une petite fille à qui l'on a offert une grande poupée.

Je la fis nettoyer, peigner; je lui achetai un joli trousseau, une toilette miniature avec un pot a eau, une cuvette, puis un très beau lit blanc, avec des rideaux de

l'enfant trouvée 57

fines dentelles. Il f;ill:iit la voir, cette délicieuse fillette, dormir, sourire aux anges. Elle m'appelait sa petite maman. Elle était si charmante avec ses grandes boucles blondes, son regard droit et étonné ! Quand je m'approchais d'elle, elle me tendait toujours les bras.

Je l'envoyai à l'école dans un couvent où il y avait de belles religieuses. Les religieuses m'ont inspiré toute ma vie un sentiment superstitieux. Il me semblait qu'en leur confiant ce cher être, je le mettrais à l'abri des mille embûches de l'existence, sous d'inviolables protections, et que j'attirerais sur sa tête les meilleures bénédictions célestes

Le soir, quand ma petite Marie-Louise rentrait à la maison, elle me montrait toutes sortes de médailles, de scapulaires, d'images pieuses. Je m'attendrissais à la voir grimper sur une chaise, se mettre à genoux et, avec la ferveur puérile de son âme, réciter d'exquises prières:

O SOUVENIRS D AIMEE TESSANDIER

« Je rom salue Marie, pleine de grâce,

Le Seigneur est avec vous ;

Vous êtes bénie entre toutes les femmes.

Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. »

Elle m'apportait comme une fine odeur d'encens, et dans les reflets de ses cheveux, à la lumière des lampes, on eût dit que se jouaient encore les reflets des chasubles et des croix d'or.

Un pressentiment, pourtant, gâtait mon bonheur :

— Si je la perdais !... Si je ne l'avais plus ! . . .

Et je me sentais défiante, pleine d'inquiétude pour l'avenir.

Je remarquai que l'enfant était souvent prise de malaises inexplicables, que son teint se flétrissait, que ses yeux étaient étrangement cernés.

Or, une nuit, comme je revenais très tard d'une chasse, je trouvai la fillette extrêmement soufïrante...

l'enfant TROIVÉE 59

■ — Mais qu'est-ce que tu as donci'

Elle répondit ;i ma grande stupéfaction •

— Je crois que ce que me fait boire la bonne me rend malade. . .

Et. j'appris que ma bonne, pendant mes absences, la gorgeait, par affection, d'eaude-vie et de vin.

Folle de colère, je bondis dans la chambre de cette mégère :

— Je vous chasse. . . Je ne veux plus vous voir. . . C'est infâme ce que vous avez commis là. . . Moi qui avais en vous tant de confiance!

Elle fit ses paquets. Son air était mauvais. En partant, elle m'avertit :

— Cela ne .se passera pas comme ça. . .

La malheureuse savait comment elle se vengerait : elle avait découvert, à Bordeaux même, l'adresse du père.

Huit jours après, celui-ci se présenta à la pension des bonnes sœurs :

— Je n'admets pas, dit-il, que ma fille vive avec une femme qui veuille faire d'elle une cocotte...

Il paraît que la supérieure lui répondit :

— Nous connaissons cette dame. A la façon dont elle nous recommande l'enfant, il nous semble qu'elle a conscience de ses devoirs. . .

L'individu vint alors chez moi :

— Quels exemples une actrice peut-elle donner à une fillette? Si vous voulez conserver mon enfant, il faut que vous me garantissiez une rente viagère. . .

Et il fixa je ne sais plus quel chiffre, en trouvant que « ce n'était pas cher », comme si en l'espèce, le prix put entrer pour moi en décisive ligne de compte.

Peut-être aurais-je accepté ; mais il éleva des prétentions de nature si singulière, il fit tant de réserves que, en présence de la fragilité de mes droits éventuels, on me fit comprendre que je ne pouvais rien contre la volonté du père... Je dus m'incliner, et accepter, bien malgré moi, cette lamentable séparation... On ne dit point à l'enfant qu'on allait l'emmener...

l'enfa\'t trouvée 61

Que ce départ fut douloureux ! Qi^'elque chose s'éteignit en mon âme, ce jour-là. Toute mu vi«; a conservé le regret amer de cette claité (|ui m'avait tant ensoleillée durant quelques mois.

Le père m'enleva Tenfant et tous deux disparurent... Je les cherchai en vain... Puis, les hasards de l'existence m'éloignèrent de Boideaux. Il m'était réservé de ne retrouver ma petite Marie-Louise que plus tard — bien plus tard... On verra combien la rencontre fut inattendue pour moi et émouvante. . .

ENGAGEMENT DE MINEURE

La nouvelle de mes extraordinaires débuts se propagea rapidement dans le monde des théâtres, et piqua beaucoup de curiosités. Comme si j'eusse été une artiste en vue, des propositions d'engagement m'arrivèrent d'un peu partout.

J'acceptai la meilleure, et partis pour Bruxelles, où, dotée de beaux appointements, je devais jouer toute une saison au Théâtre du Parc, dirigé par M""® Micheau.

Alors, le temps passa comme l'éclair.

J'avais acquis de l'assurance, quelque métier; d'autre part, mon instinct me servait à merveille. J'eus le bonheur de plaire sans effort à un public charmant, qui

me traitait en enfant gâtée, et qui m'adorait. Il allait jusqu'à m'applaudir quand j'entrais en scène. Dans ma loge, d'agréables Belges venaient me baiser la main. Il ne se passait pas de nuit que je ne fusse invitée à souper. La vie était vraiment exquise. Il me semblait qu'après avoir gravi d'atroces sentiers, ravinés et sans horizon, je me promenais à présent sur un chemin, sur une montée douce, me conduisant vers des sommets illuminés. Je me grisais de mon bonheur et de mon indépendance conquise. Je me répétais :

— Je suis libre, libre, libre ! Je ne dois qu'à moi seule, à mon unique volonté, cette existence de mes rêves ! Aucun joug ! Quelle joie! Et quelle fierté!

J'aimais, quand je jouais, à plonger mes regards dans les ténèbres de la salle; je m'efforçais de reconnaître ceux des habitués que j'intéressais; et, souvent, j'éprouvais l'orgueil d'apercevoir dans une loge sombre, un peu hors le public, au-dessus de

ENGAGEMENT DE MINEURE 65

la mer des têtes tournées vers les lumières de la rampe, le visage nonchalant et altier du roi Léopold II; je voyais ses longues mains blanches, pailletées des feux de diamants clairs, m'applaudir avec une lenteur mesurée.

Le roi, du reste, ne bornait point là ses approbations : j'eus, dans la suite, la bonne fortune d'être verbalement complimentée par lui, et félicitée, en termes heureux, sur ma personne, mes toilettes et mes succès.

La saison terminée, je revins à Bordeaux, où je donnai quelques représentations. Malgré un accueil empressé de la part de mes compatriotes, je ne tins pas à séjourner dans cette ville, qui ravivait en moi de sombres souvenirs. Je préférai partir pour Reims, où j'étais appelée; on jugera si j'eus à me repentir de ce choix...

Là, avant d'être valablement engagée, je dus me plier à la rude formalité des débuts, ainsi qu'on dit en langage de théâtre. Cela

SOLVENIRS D AIMEE TESSANDIER

signifie qu'un artiste ne fait officiellement partie d'une troupe qu'après a voir subi avec succès l'épreuve publique d'une ou plusieurs représentations. Pour moi, malgré un trac furieux, je fus admise à l'unanimité... Du reste, mon étoile s'était levée. L'ère des difficultés était morte. On eût dit maintenant que les applaudissements montaient vers moi d'eux-mêmes; je n'avais plus qu'à me laisser vivre.

Or, tandis qu'en cette aimable ville de Reims, je devenais une manière de petite vedette, je reçus, un soir, la visite d'un artiste alors glorieux et d'un très beau talent : Lafontaine.

Il était accompagné d'un inconnu d'aspect bizarre mais d'assez bel air. Aussitôt qu'il me vit. l'inconnu me prit les mains, et s'écria :

— Tous mes compliments, Mademoiselle !

La physionomie, l'allure de cet homme me troublaient. Il était excessivement maigre, et marchait la tète en avant, les

ENGAGEMENT DE MINEURE

bras écartés. Sa figure était osseuse, avec d'énormes yeux mobiles, qui brillaient d'une finesse singulière.

J'étais intriguée. Je restais sans ti'ouver un mot.

Il me demanda à brùle-pourpoint :

— Cela vous ferait-il plaisir de me suivre à Paris?

Mon étonnement, qui était immense, ne cessait d'augmenter. Alors Lafontaine fit un effet : avec quelque grandeur, comme on annonce un prince sur la scène, il me présenta l'inconnu :

— Monsieur Offenbach !

Et M. Offenbach s'inclina en souriant :

— Si vous voulez, reprit- il, je vous engage, dès ce soir, pour la Gaité, à Paris.

Comme je demeurais interdite, il insista:

— A Paris, vous entendez bien, Mademoiselle, â Paris !

Voici ce qui s'était passé :

Lafontaine, venu à Reims en représen-

tations. m'avait, en me voyant jouer, accordé du talent. Un jour même, il me parut enthousiaste. Il l'était effectivement puisqu'il lança à Offenbach, alors directeur de la Gaîté, une brève dépêche le mandant sans délai à Reims pour « entendre une débutante ». Il fît la chose à mon insu. Offenbach, curieux d'entendre une artiste dont la valeur était attestée par Lafontaine télégraphiquement, accourut, m'entendit et se déclara séduit.

Je ne dirai pas mon ravissement. Après de très brefs pourparlers je me vis engagée à la Gaité â de fort convenables appointements : c'est dire que je débarquai à Paris dans d'autres conditions que la première fois.

Mon nouveau directeur n'est point homme à me laisser souffler. Il m'a fait quitter Reims dare-dare; dare-dare, il me distribue

ENGAGEMENT OE MINEURE

un rôle de suivante (suivante de Marie Stuart en l'espèce) dans le Gascon, pièce en cinq actes, de MM. Barrière et Louis Daville.

Les répétitions partent d'un tel train, je suis enveloppée d'une atmosphère de si bonne camaraderie, si chaudement encouragée, que je n'ai ni le loisir, ni la pensée de trembler en envisageant les difficultés d'un début sur une grande scène de Paris. Et puis je suis trop insouciante, trop étourdie! Je suis heureuse dans le présent, cela me suffit. On me prédit un succès, pourquoi n'y pas croire? Et j'y crois — à ce point que le soir de la répétition générale, je joue, sans la moindre émotion, mon rôle, joli, du reste, et gai, de si pétillante façon que le critique du Figaro, Auguste Vilu, écrit cette phrase allègre qui m'assomme comme un poids tombé de cent mètres :

« Enfin, nous avons une vraie soubrette! »

Cette appréciation qui n'est point, on le verra plus loin, aussi inconsidérée qu'on pourrait le croire, me donne l'impression d'un horrible désastre : une soubrette, moi, qui ai la prétention d'être une tragédienne !

Croyant me faire plaisir, des nuées de gens, comme des mouches, accourent en triomphe et brandissent tumultueusement le dérisoire article. Ils s'attendaient à une explosion de joie et j'éclate en sanglots... Heureusement dételles peines durent peu : tout le monde s'efforce à me consoler. Mon gros chagrin s'évanouit sur une promesse que me fait Offenbach : il doit monter une Jeanne d'Arc, de Barbier. Jeanne d'Arc ce sera Lia Félix, la sœur fameuse de Rachel, et j'aurai le très grand honneur de lui donner la réplique, le rôle d'Agnès Sorel, maîtresse du roi, devant m'étre confié.

On sait que Rachel'avait trois sœurs, ellesmêmes actrices réputées, Sarah,Dinah et Lia.

ENGAGEAIENT DE MINEURE 71

Il me semble (|u'on n'a point assez dit combien Lia était admirable et jela crois insuffisamment connue aujourd'hui.

Lia Félix! De ma vie je n'oublierai cette femme étonnante ! Petite, mais vive et nerveuse ; laide selon le vulgaire, elle était belle cependant, d'une beauté originale, d'une de ces beautés qui saisissent tous ceux qui regardent, qui sentent ; et combien aussi elle était émouvante avec sa voix brûlante, douce, et par instants sauvage, ses yeux tour à tour clairs et troubles comme les eaux, et son sourire tendre !

C'était un caractère froid. Hautaine, elle ne frayait point avec le commun. Silencieuse, réservée, elle n'errait jamais dans les coulisses, restant toujours soit sur la scène, soit dans sa loge — une loge fermée à presque tous les visiteurs. Je me flatte que la seule personne qu'elle y attirait alors, c'était moi, très humble enfant à côté d'elle. Elle me disait :

— Vous avez une façon de raconter qui

m'enchante! Dites-moi ce que vous savez! Racontez ! Vous racontez si bien !

Et je lui disais tout ce que je savais. Souvent, me rendant un peu plus familière, je lui demandais de me parler aussi. Alors, quelle verve ! et quelle compréhension de toutes choses! Elle m'éclairait sur le théâtre, sur mille matières que j'ignorais; et il est bien certain que c'est par elle seule que j'ai su ce que c^était qu'Agnès Sorel, Charles VII, la guerre de Cent Ans et le sacre de Reims !

Elle aimait à me faire jouer, répéter des scènes entières, me grondait, me reprenait, m'encourageait et parfois m'assurait :

— Il y a, chez vous, des étincelles, des éclairs! Ah! si vous le voulez, vous serez quelqu'un, vous!

Lia Félix! Quel souvenir rayonnant je garde de ces soirées de Jeanne d'Arc, où corps et âme, je me donnais, où mes yeux s'hallucinaient à étudier la magnifique artiste qui, d'ailleurs, déchaîna l'enthou-

ENGAGEMENT DE MINEURE

siasme par l'interprétation héroïque et inspirée de son rôle. Je ne puis songer à ces heures ardentes sans m'éinouvoir encore; mon succès personnel, du reste, fut notable, et d'autant plus méritoire qu'il s'élevait modestement dans l'ombre d'une gloire.

Nous touchions à la fin des représentations de Jeanne d'Arc; un jour, au foyer, je vis affiché, comme prochain spectacle, Orphée aux Enfers. Mon nom figurait en excellente place dans la distribution puisqu'on me confiait le rôle de Vénus.

L'attention pouvait flatter la jolie femme, mais elle exaspéra l'artiste. Je me considérais comme étant nettement comédienne et non point comme une de ces actrices hybrides qui récitent, chantent ou figurent selon les besoins.

Je me précipitai dans le cabinet d'Offen-

bach, et fis, chez lui. une si fougueuse irruption, que cet excellent homme sursauta.

— Est-ce vous, Monsieur, qui vous trompez, ou moi? lui demandai-je; est-il vrai que je joue Vénus?

— Certes, oui. Il nous faut une belle femme avec de l'allure!... Et puis, vous savez, le costume sera d'un décolleté, je ne vous dis que ça!... En un mot, le gros succès pour vous !

Je fis une scène effrayante. A quoi Offenbach coupa court en disant :

— Etes-vous engagée, oui ou non? Oui, n'est-ce pas? pour trois ans. Eh bien? pendant trois ans, vous jouerez ce qu'il me plaira !

Je sortis désolée. Je poussais de tels gémissements que l'acteur Clément Just, qui passait par là, accourut, craignant un malheur. Je lui racontai tout. Oufind j'eus fini, il me demanda:

— Quel âge avez-vous?

ENGAGEMENT DE MINEURE

— Dix-neuf ans !

Je me souviens qu'il poussa une sorte de cri de victoire :

— Nous sommes sauvés !... Mon enfant, tu n'es pas engagée...

— Parce que...

— Parce que tu es mineure et que l'engagement que tu as signé est nul, radicalement nul !

Sans en écouter davantage, je plantai là cet homme déçu de ne pouvoir développer plus abondamment sa pensée, et j'envahis de nouveau le cabinet d'Offenbach.

— Qu'est-ce que c'est encore?

— Mon engagement est nul !

Offenbach, incrédule, haussa tout d'abord

les épaules. Mais ma joie, mon insistance le troublèrent : il finit par me demander mon extrait de naissance. Je le priai de m'accorder cinq ou six jours — le temps de réclamer cet acte à Libourne. A la date fixée, je le lui présentai :

— Alors, s'inclina-t-il, vous êtes libre...

Je vous exprime bien sincèrement mes regrets !

Voilà comment, n'ayant point joué le rôle de Vénus, je quittai Offenbach (qui, du reste, abandonna peu de temps après la Gaité, ayant mal réussi). J'ai conservé de lui cependant de bons souvenirs et je crois qu'il m'aimait beaucoup. Il me disait souvent :

— Venez donc chez moi... Vous me réciterez quelques vers de votre jolie voix... Il y a des voix qui chantent en parlant... Vous avez des inflexions qui sont des mélodies !

Je lui obéissais, je récitais. Alors il se levait, allait au piano, touchait légèrement le clavier et enveloppait mes paroles de vaporeuses harmonies. Lorsque je m'arrêtais :

— Continuez! continuez! C'est singulier... Comme votre voix se fond dans la musique!... Parlez bas ! parlez bas !

Des heures parfois s'écoulaient de la sorte.

ENGAGEMENT DE MINEURE 77

et le soir tombait, ou même la nuit; nous semblions alors dans les demi-ténèbres des apparitions évoquées, moi exhalant d'obsédantes déclamations, et lui, improvisant sous ma voix des accords fluides comme les murmures d'un vent léger.

L EGYPTE

Telle était donc ma vie, impétueuse et quelque peu désordonnée. Les événements s'y entre-heurtaient à intervalles tellement brefs que tout ce que j'ai rapporté depuis mes débuts : Bordeaux, Bruxelles^ Reims, Paris, tout cela s'était succédé en moins de trois ans.

J'étais prise comme en un tourbillon.

comme en l'enivrement de ma liberté assurée et de ma force grandissante. Je ne pensais pas. je ne réfléchissais à rien : je vivais. Les hommages montaient de toutes parts vers moi : j'acceptais passionnément ceux qui m'agréaient, les autres fuyaient à mes oreilles comme des chansons. Ma tête

tournait : on m'accordait tant de beauté î On disait que le succès avait donné à mon visage une fierté et un éclat nouveaux, que mes yeux prenaient d'autres reflets, plus vifs, et des expressions plus profondes. Ma chevelure noire, avec les chaudes couleurs de ma peau, formaient des harmonies changeant sans cesse, selon les teintes sombres ou claires de mes toilettes — toilettes adorées et gaspillées avec folie. J'avais tant de bonheur, je me sentais si jeune, si légère, qu'il me semblait, quand je marchais, que mes pas glissaient sur le sol. Je me livrais à mes instincts, joyeuse et rebelle, dédaignant les calculs ordinaires, les ambitions. On eût dit que l'existence était ouverte devant moi, comme un large espace, à perte de vue, et je m'y déchaînais sans frein, avec une fougue sauvage.

C'était maintenant un bel engagement qu'on me proposait au Caire, la ville fastueuse du khédive Ismaïl. J'acceptai, sans savoir, sans curiosité, pour l'unique plaisir

l'égïpte 81

de me déplacer, d'aller loin. Aussitôt ce furent Marseille, les départs de navires, les vents du large, les oiseaux de la mer, puis une arrivée éblouie à Alexandrie, dont le ciel était rayé par les mâtures des bateaux comme par des milliers de traits d'encre, un pittoresque débarquement au milieu des chants et des appels arabes : et puis enfin, une prodigieuse émotion, une étrange envie de pleurer devant le Nil, le Sphinx, les Pyramides, les temples morts... Ces dernières visions surtout s'allumèrent devant mes regards comme des rêves étonnants !

Songez que je n'étais qu'une pauvre fille n'ayant rien lu, rien appris, ne sachant rien, et même n'ayant jamais supposé l'existence de choses et de gens autres que ceux que je voyais. En mon esprit vierge et inculte, il me semblait que j'apercevais l'irréel; ces splendeurs neuves me hantèrent comme de magiques enchantements.

Les nuits, je ne les dormais plus. Je pal-

pitais à ma fenêtre sous le beau ciel, sous les étoiles d'Orient si claires. Le silence du désert proche m'emplissait plus qu'une musique; ou, parfois envahie par d'irrésistibles désirs, j'errais, vibrante, le cœur serré, dans la solitude de la campagne. Des âniers qui connaissaient mes goûts venaient fréquemment vers minuit à ma porte et me demandaient si « je préférais dormir ou me promener. Ilfaisait si beau! » Chose bizarre, je me dirigeais rarement vers le Nil : ses eaux, aux obscures colorations, m'inspiraient une crainte nerveuse que je n'ai jamais surmontée.

De l'Egypte, j'ai tout aimé : le mystique rêve de ses ruines et ce je ne sais quoi de survivant qui vous parle dans toutes choses; l'atmosphère et l'air lumineux, les vapeurs du fleuve à l'aurore, comme un encens vers le soleil; les Arabes, dont la ligne a conservé les puretés antiques, les femmes fellahs, porteuses d'eau, qui revenaient des berges avec des balancements cadencés, et les petits

l'Egypte 83

ânes eux-mêmes, qui apportent partout où ils paraissent comme un peu de bonté et d'intimité. C'était une poésie ineffable qui émanait des profondeurs du sol et des âges; une poésie mystérieuse et très familière à la fois... Mais comment exprimer ce qu'était alors la terre égyptienne?

Il n'y avait point, en ce temps-là, les voyageurs cosmopolites, les rastas de salles de jeux, les « excursions », les palaces, les tramways, les railways, etc., seulement, une petite colonie d'étrangers raffinés, qui venaient, non pour soigner leur arthritisme, mais pour s'enivrer d'admiration.

On rencontrait là le prince de Galles — le futur Edouard VII — causeur léger et averti, aux propos et aux gestes galants, à la table de qui j'ai diné maintes fois; M. Melchior de Vogué, Mariette-Bey, le marquis

de Compiègne, gentilhomme brillant, dont tout Paris parlait à l'époque, et qui fut tué au Caire, en duel, par un officier allemand. Il y avait aussi ce pauvre René Delaroche, qui fut victime, un peu plus tard, d'une farouche aventure d'amour.

Il était très beau. Il inspira un amour éperdu à Mme Gras, une veuve qui, se sentant vieillir, eut l'horreur que son amant s'en aperçut. Elle conçut le féroce projet de l'aveugler, et usa du vitriol, inemployé jusqu'alors pour le crime. Elle posta sur les marches de l'Opéra un ouvrier qui l'aimait, et attendit, avec cet homme, que René Delaroche sortît. Lorsqu'il parut, elle donna implacablement le signal ; l'ouvrier lança le vitriol, et Delaroche s'effondra.

On voit quels hommes, hors du vulgaire, fréquentaient l'Egypte. Au milieu d'eux rayonnait Ismaïl, le khédive. Ce prince était fin, avenant, et parlait le français avec beaucoup d'art et d'esprit. Plein de bonhomie, petit, gros, court sur les jambes.

L EGYPTE

mais le visage intéressant, le regard droit, il était attirant dès l'abord.

C'était un étrange homme ! Prodigue, ainsi qu'un roi de Siiéhërazade, il avait des fantaisies où se mêlaient des goûts d'Oriental et de boulevardier. Il aimait les musiques molles, les récitations dans un air empli de parfums, les défilés merveilleux aux sons des fanfares, les fêtes nocturnes dans les jardins avec des profusions de fleurs et de lumières. Vêtu, quant à lui, simplement, il ordonnait que ses princesses fussent étincelantes de parures et de bijoux. Il adorait souper, entouré de mimes et de danseuses. Il m'invitait à sa table très fréquemment; mais il avait la passion que je parusse à ses côtés dans mes costumes de théâtre, en Adrienne Lecouvreur, en Roxane, surtout.

Quand il m'apercevait, il étendait les bras comme pour m'accueillii-, et ne manquait jamais de dire :

— La voilà donc, la grande sirène !

Puis il me prenait les mains, les serrait, les baisait doucement, et riait.

L'Opéra khédivial était d'une somptuosité inouïe. Les diamants, non seulement des artistes, mais ceux des figurants, étaient authentiques ; les étoffes étaient de vraie soie.

C'est pour ce théâtre que Verdi fut chargé d'écrire Aida ; des critiques tels que Théophile Gautier et Reyer se déplacèrent alors de Paris pour les comptes rendus. Comment on les traita là-bas, on peut l'imaginer! Dans ce même théâtre, la fameuse Marie Sasse était venue chanter au prix fabuleux de vingt-cinq mille francs par mois : mais il se trouva que le mal de mer était pour elle souffrance si atroce que. rentrée en France, cette artiste préféra ne point renouveler pareil engagement, que de traverser la mer à nouveau.

Lorsque je vins au Caire, je trouvai Ismaïl au comble de ses libéralités. Chaque théâtre lui revenait, en moyenne, â près d'un mil-

l'Egypte 87

lion cliaciue année. Que l'on juge de l'homme par le trait royal que je vais relater.

Je (us engagée à la « Comédie » pour remplacer Mlle Rousseil, et il me fut déclaré, par un intendant du palais, que mon talent et ma beauté me vaudraient de riches mensualités, lesquelles avaient été fixées à deux mille francs. Or, comme j'étais débarquée pauvre au Caire, je dus me commander une garde-robe complète. Je me vis donc dans la nécessité d'emprunter; comme je ne pouvais payer mes dettes^ les créanciers furent bientôt contraints de me saisir.

Un aimable homme, Burguet-Bey, docteur du khédive, me dit :

— Je ne comprends tout de même pas qu'avec cinq mille francs par mois...

— Pardon ! Vous vous trompez : deux

mille !

— Mais vous avez les appointements de Mlle Rousseil, c'est-à-dire, cinq mille francs!

Après quelques explications, nous tombâmes d'accord que l'intendant percevait,

de son propre chef, un droit important sur mes appointements, pour se rémunérer sans doute du soin qu'il avait eu de m'en annoncer le montant.

— Il faut l'excuser, conclut Burguet-Bey en souriant. Ici, du reste, on excuse et on comprend tout. Mais enfin, il faut vous aider un peu, vous aussi, n'est-ce pas? Je vais voir le khédive.

Deux heures après, un serviteur du palais, aux yeux brillants, accourait qui, dans un langage oriental, me comparant aux plus belles fleurs des plus beaux pays, m'annonçait que le khédive était au supplice du malentendu dont on l'informait. Il me confirmait que mes appointements étaient bien de cinq mille francs. Et il ajoutait que j'obligerais le prince si j'acceptais pour m'indemniser de ma perte, la somme de cent mille francs sur sa cassette .

J'acceptai les cent mille francs. Ce chiffre pourra paraître exagéré : mais nous étions en Orient, sous un khédive si célèbre par

L EGYPTE 89

ses largesses qu'elles causèrent sa chute en partie et qu'il dut renoncer au trône.

De tels souvenirs me sont agréables à rappeler. Quand nous nous retrouvons, quelques amies et moi, qui nous connûmes en Egypte, Mme Camille Dortet, par exemple, nous nous plaisons â évoquer ce passé merveilleux ! Que tout cela est loin ! et que tout cela est perdu !

Je restai au Cuire trois ans. J'y obtins de très gros succès, et moi aussi j'avais ma cour ! Les princesses kliédiviales m'aimaient beaucoup : elles manquaient rarement mes représentations... Hélas ! le charme un jour fut rompu net... Ismaïl fut renversé, et je partis sans l'avoir revu, un peu comme pour un exil, vers Paris où je souffris de la nostalgie des ciels clairs !

liA CONQUÊTE DE PARIS

De ce voyage au Caire, j'ai gardé du soleil plein la tète. Les propositions, les discussions d'engagements, les traités, les signatures, les impresarii, les agences, les directeurs, que tout cela me paraît misérable ! Quelle impression de froid maintenant, et d'obscurité ! On diraitqu'il va falloir descendre dans l'humidité, vivre sans grandeur, dans un tout petit jour avare. Les clartés ardentes de l'Egypte m'ont laissé comme une vibration perpétuelle dans les yeux, dans l'âme, dans tout l'être, et je suis restée frémissante comme là-bas lorsqu'il faisait chaud, à midi, et qu'il semblait que tout se tût pour mieux étinceler.

Après quelques pourparlers avec une agence d'engagements, je me vois demandée au théâtre de Dieppe : autant Dieppe qu'ailleurs ! Il y a là des casinos, des musiques, des fêtes, une foule brillante — tout cela m'étourdira un peu — et l'Océan morne comme mes regrets.

Un jour mon directeur, M. Biaz, un excellent homme, tombe dans ma loge, tout essoufflé :

— J'ai une excellente nouvelle pour vous I

— Et quoi donc?

— Une chose admirable vous arrive !

Alexandre Dumas fils est à Dieppe. Il vous a entendue dans Diane de Lys et vous a trouvée bien. Il est revenu vous voir dans le Demi-Monde, puis dans la Princesse Georges... Il est très content. 11 m'a fait une visite et m'a parlé de vous dans des termes ! . . . Vous lui plaisez énormément !

— Ah!...

— C'est curieux ! ce que je vous dis là ne paraît pas vous émouvoir!...

AIMEE TESSANDlhK Vers l'époque de son engagement au Gymnase.

f'hoio

11 faut dire qu'à cette époque, j'en étais à ignorer, dans ma frivolité, l'importance d'unauteur, de «l'Auteur», et de Dumas fils en particulier.

— Fichtre, vous êtes difficile, reprend Biaz. Vous savez, Dumas, c'est quelqu'un...

— Eh ! bien, qu'il vienne alors 1 Dumas accourt, me félicite et finit par

me demander, comme quelques années auparavant Offenbach :

— Voulez- vous venir à Paris ?

J'éclate de rire :

— Pourquoi faire à Paris?

Dumas, déconcerté :

— Mais... pour y occuper une belle place, celle que vous méritez. Mademoiselle !

— Je n'aime pas Paris. Il y a trop de bruit, et puis tant, tant de difficultés ! En province, c'est calme, on est bien!

— Mais si je vous promets que vous serez tout de suite parmi les premières... Allons, venez ! Je vous fais engager immédiatement.

Je répondis :

— Après tout, Monsieur, je n'y vois pas d'obstacles ! Si je m'ennuie, je partirai I

Cette façon de traiter d'aussi graves affaires surprend Dumas, mais l'enchante, il ne le cache pas, et nous nous quittons les meilleurs amis du monde. . ,

— Venez donc à Dieppe, écrit-il dès le lendemain à Montigny, directeur du Gymnase, vous y passerez quelques jours agréables et vous y verrez une jeune artiste qui vous ravira.

Montigny se rend à l'appel. Il m'entend dans je ne sais plus quelle pièce.

Il se présente dans ma loge, sourit, sans me complimenter, et me pose quelques questions banales. Sa noble allure, son œil d'acier, son air dominateur m'intimident un peu. Je lui réponds comme je sais. Il est aimable, un peu distant : bref, il me laisse dans l'incertitude absolue de l'impression que j'ai pu produire sur lui.

Je pense :

— Après tout, si je lui ai déplu, tant pis! Advienne que pourra 1

Le surlendemain, un monsieur Ferrier, dont j'ignorais alors la personnalité encore qu'elle fût déjà fort connue, Paul Ferrier lui-même, pour le mieux désigner, s'annonce de la part de M. Montigny :

— Je suis, me dit-il, un ami du directeur du Gymnase. Il a dû repartir avec Dumas. Il vous engage. Mais vous devrez venir immédiatement à Paris.

Sollicité de m'autoriser, Biaz me répond:

— Allez, mon enfant! Je veux bien.

Vous ne devez pas laisser échapper une aussi bonne occasion de vous accoutumer aux bruits de la capitale !

Et je quitte Dieppe, sans comprendre encore toute la portée de ma chance, de mon bonheur. Ce sera seulement à Paris, lorsque, pour la première fois, j'assisterai à une répétition du Gymnase, que je me sentirai dirigée, réglée, menée (et avec quelle dextérité, quelle autorité) par

ces grands hommes de théâtre que sont Dumas et Montigny, lorsqu'aussi je me verrai jouant aux côtés d'un singulier artiste, fort jeune encore, Lucien Guitry, — à peine un débutant, mais possédant un tel instinct de la scène que quelques clairvoyants le saluent déjà comme un maître, — ce ne sera guère qu'à ce moment que je saisirai, dans toute sa valeur, la haute fortune qui m'est échue d'avoir été remarquée par Dumas.

Pour la première fois, des pensées un peu sérieuses éclosent dans mon esprit : je sens naître en moi l'admiration raisonnée, et non plus de ces adorations fougueuses, comme celles que m'imposèrent Lia Félix et plus tard la terre d'Egypte. Pour la première fois éclate, par exem|)le. à mes yeux, ce qu'est réellement la supériorité du talent. Pour la première fois, apparaît en moi la notion du respect. Ces deux maîtres, Dumas et Montigny. je ne me

lasse plus de les observer, de les étudier, de me les expliquer.

Dumas. — Il peut avoir, à ce moment, cinquante â cinquante-cinq ans. Tout le monde connaît cette tête au large masque barré par la moustache blanche. Il est grand, vigoureux, marche avec une belle aisance, il a le geste souple. L'œil est rieur, avec constamment des nuances de raillerie. Le visage est calme cependant, un peu froid, mais il s'anime et se colore dans la conversation.

Dumas parle d'abord posément, d'une voix tranquille, un peu lente; puis les paroles se pressent, se heurtent, et les phrases s'élancent, çà et là, promptes, nerveuses : alors le mot, le mot juste, les reparties cinglantes fusent comme des étincelles.

Il est, certes, de ceux qui savent parler aux femmes : réservé, sans mots déplacés, ni

vains gestes, il sait trouver ce qu'il faut dire avec les inflexions de voix nécessaires. Il est affectueux, familier sans excès, et bon camarade. Jamais de colères violentes comme en ont fréquemment les auteurs énervés : mais il est net, catégorique et obstiné. Du reste, il en impose, malgré sa très grande simplicité, — prestige de bel homme, d'homme illustre, sur de soi et de son talent. 11 est admiré avec sincérité de tous les artistes, et il intéresse : il forme un inexplicable mélange de spontanéité et de réflexion. On se heurte, dans ses regards, dans ses propos, dans tout son être, à quelque chose de solide, de massif qui fait qu'on discute mal avec lui et qu'on s'incline dès qu'il veut. Au demeurant, esprit convaincu, un peu rude, âme enthousiaste et sensible... Je ne me flatte point que ce poitrait, comme tous ceux que je trace en ces lignes, soit l'expression de la réalité absolue : je dépeins l'homme tel que je l'ai vu et jugé.

MoNTiGNY. — Celui-là, c'est un empereur. Malgré ses soixante-quinze ans, il donne une impression formidable de force. Taille, carrure de géant, tête pesante, mâchoire large, à peine dissimulée par une courte barbe, blanche et drue. Buste redressé, port de tête altier, regard ferme. Homme violent et bref. Son commandement est concis, toujours clair. Quand il organise ou qu'il met en scène, il semble qu'il parle à coups d'épée. Son autorité est splendide : il dompte, il courbe, on le redoute et, malgré cela, on l'adore : c'est un chef, c'est un maître. Jamais d'insolence, toujours délicat (il ne fait jamais aux artistes d'observation grave publiquement), très aristocrate de manières et de ton, usant d'un haut langage, enfin d'une bonté inimaginable, il inspire une confiance, une affection aveugles.

Guitry. — Dix-huit à dix-neuf ans. Un gars de belle taille et chevelu! — chevelu d'une telle toison qu'elle semble lui dévorer tout le front et jusqu'à la nuque. Il respire

SOUVENIRS D AIMEE TESSAADIER

la santé et l'audace. La première fois que j'assiste à une répétition, c'est lui qui tout aussitôt, parmi les autres artistes, surgit en relief. Il affirme déjà les dons qu'il développera plus tard, et qui assureront sa renommée. Il se carre en scène, et son jeu est à ce point intense et fort que je me dis :

— Jouer à côté? Moi qui arrive de province !

Son art sobre et humain me séduit immédiatement. Et nous ne tardons pas à communier tous les deux dans une passion égale du théâtre.

Du reste, un garçon charmant. Il est gai, inattendu, spirituel dans ses répliques, libre dans sa conduite et sans préjugés : c'est ainsi que, tous les matins, il sort sur les boulevards — il habitait alors tout près — et là, sans souci, comme dit la chanson, du rire ni du blâme, en costume de plage blanc, qu'il pleuve ou qu'il fasse soleil, il promène son jeune chien.

LA CONyUKTE DE PARIS 103

Il est plein de franche fantaisie, très observateur, et saisit au vol les ridicules. Il imite les grands acteurs à ravir; et s'il arrive que Montigny paraisse de mauvaise humeur, le jeune Guitry, sans crier gare, parodie Coquelin aîné — son triomphe. Cela fait tout de suite l'effet d'un coup de vent qui balaie les nuages : le visage de Montigny s'éclaire, il ne reste plus que du bleu.

Me voici donc à la veille de mes débuts à Paris — vrais et redoutables débuts cette fois. Il y a quatre ans, lorsque je vins à la Gaîté, mon arrivée passa inaperçue; mon engagement n'avait pas d'importance. Aujourd'hui, les journaux m'annoncent; ils parlent chaque jour de la jeune artiste (( remarquée par Dumas » et que va lancer Montigny.

On imagine tout ce que ces échos, ces

notes de gazettes suscitent de curiosités et de bavardages chez les gens de théâtre.

Les uns affirment : « Elle est admirable ! »

D'autres : « Elle ne vaut absolument rien ! »

D'autres encore : « Montigny semble avoir confiance ! »

Quant à l'histoire de ma vie et de mes débuts à Bordeaux, je laisse à penser si elle circule et combien aggravée!

Moi, j'ai la tête vide, et une peur!... Il faudra paraître dans la Dame aux Camélias. Mais j'ai confiance. Cette pièce ne m'a-t-elle point déjà porté bonheur à Bordeaux ?

Et j'attends. Les journées qui précèdent la représentation me paraissent odieuses et interminables.

Le rideau se lève. La partie est belle et vaut d'être gagnée. Je m'y mets corps et âme. . . Je rencontre un public bienveillant, délicieux et qui vibre. Mes camarades, sans aucun sentiment jaloux, se serrent autour

de moi et me secondent de leur mieux. Dès le troisième acte, j'ai l'impression du gros succès, et la soirée s'achève en une ovation. Mais ce sera le lendemain seulement que je mesurerai toute l'importance de la victoire. Car voici ce que j'apprendrai :

Pailleron, l'illustre Pailleron, a écrit une pièce : l'Age ingrat. Depuis quatre ans, il la promet à Montign}', sans jamais la lui apporter :

— Non, mon cher ami, lui objecte-t-il, je ne puis pas. Il y a dans ma pièce un rôle de coquette si spécial ! Je n'ai pas la femme qu'il me faudrait.

Montigny s'est depuis quatre ans obstiné. Il a fait entendre à Pailleron toutes les grandes coquettes disponibles, et, de parti pris, Pailleron a tout refusé.

Donc, le lendemain de mes débuts, Pailleron court chez Montigny, et lui dit :

— J'ai la femme. ..

— QuiV

— Tessandier. . .

On fait appeler Tessandier.

Je ne sais pas très bien ce que c'est que M. Pailleron. Comme, cependant, tout le monde paraît ravi, je suis ravie aussi...

Montigny m'annonce :

— Pailleron, mon enfant, vous réserve un rôle magnifique... Vous verrez ça à la lecture.

Et Pailleron à la rescousse :

— Vous verrez ça !

On distribue les rôles, Julia Waker m'est échu. Et Pailleron nous lit son œuvre.

Quand il en arrive à mes scènes et à mes répliques, je constate qu'il prend soudain un fort accent américain et que le texte est du comique le moins déguisé.

Or, c'était systématique chez moi : je ne voulais pas faire rire. Quand j'étais sur la scène, j'avais la conviction que le public devait exclusivement ou pleurer ou frémir.

Tout d'abord, l'indignation me coupe la parole. Je m'agite sur ma chaise, en un

LA CONQLKTF, DE PARIS i07

état d'exaspération qui finit par créer un certain malaise.

Pailleron, lui, est tellement à sa lecture qu'il ne s'aperçoit absolument de rien. A la fin de l'acte, il s'arrête, pour respirer un peu et, tournant vers moi un visage des plus souriants, me demande :

— Qu'en pensez-vous?

Je crois sincèrement à une plaisanterie du plus mauvais goût. Sans répondre à cet auteur, je crie à Montigny, au comble de l'exaspération :

— Il fallait me laisser repartir. Je ne vous plais pas, c'est possible. En ce cas, vous auriez dû être plus franc, me le dire tout simplement et ne pas vous ficher de moi.

— Hein ! sursaute Montigny, abasourdi.

— Je suis une tragédienne, Monsieur !

Il est visible que je ne suis faite que pour les choses dramatiques ! Et vous me faites distribuer des bouffonneries?

Pailleron, dont le teint était fort terreux,

ce jour-là, intervient. Je l'interromps, et, avec une froideur méprisante :

— Vous m'avez vue dans la Dame aux Camélias et vous me contiez un rôle comique?

Montigny, Pailleron, Dumas me prennent avec tant de douceur, tant de patience, qu'on en vient à une transaction.

— Je jouerai, dis-je, puisqu'il le faut 1 Mais au naturel, sans l'accent!

Et après les pires crises de larmes et de nerfs, je me mets à répéter mon rôle — sans Taccent. . . Je fais preuve d'une telle mauvaise volonté qu'au bout de cinquantetrois jours de répétitions, je ne sais pas un mot, un geste de mon rôle. Tout est désorganisé.

Le cinquante-quatrième jour, Montigny, excédé, me fait appeler dans son cabinet. 11 me supplie de remarquer que j'ai dépassé les limites de l'entêtement, que mon attitude intolérable pourrait passer pour de l'ingratitude, etc., etc.. 11 me parle si

LA CONQI ETE DE PAHIS 109

bien, il me dit des choses si touchantes que j'ai brusquement envie de lui sauter au cou. J'éprouve des remords terribles.

Je lui réponds :

— C'est bien. Je vais me jeter à l'eau.

Me jeter à l'eau, cela veut dire que je vais essa^^er l'accent. J'essaie. Ça ne vient pas. Je n'ai pas de dispositions, et pourtant je fais de mon mieux; je cours les bars, je commande des sodas, du whisky, du pale-ale, j'attrape des crampes d'estomac; je pénètre dans tous les magasins britanniques; je me ruine en objets à dénominations anglaises, — je dus récemment me débarrasser d'un stock important de waterproofs acquis à cette époque, — on me rencontre sur tous les champs de courses, dans des écuries, je fréquente des jockeys, des lads, est-ce que je sais? Je me fais présenter un nombre invraisemblable de misses et de mistress, j'emploie des journées entières à articuler goddam, thank y ou, how do y ou do, Was-

hinqton, kiss me, cow-boy, good bye, good night, — et cela sans prendre l'accent. Si des Américaines passent dans la rue, je me précipite, je les suis de près, je bois leurs paroles, et même, les jours de grande énergie, j'interviens dans leurs conversations. Mes amis craignent qu'à force de bonnes intentions, je ne me fasse remarquer.

La veille de la répétition générale, je réussis, à merveille, les intonations espagnoles, italiennes, allemandes, slaves, mais pas du tout l'accent américain.

Mon grand camarade, l'acteur Saint-Germain, me considère stupéfait d'un pareil échec. Il me gronde. Avec sa façon un peu personnelle de présenter les idées, il me déclare :

— Ça fait pitié ! un artiste qui se respecte, tu m'entends? doit savoir de naissance imiter tous les accents. Tu vas me faire le plaisir de venir chez moi, demain. Je te montrerai ton charabia américain...

— Je vous dis que je ne pourrai jamais.

LA CONQUÊTE DE PARIS Hl

— Je ne t'ai pas priée de discuter, n'est-ce pas? Je t'attendrai, demain matin, chez- moi, neuf heures.

Résolue à cette suprême tentative, je suis exacte au rendez -vous. Saint-Germain me retient toute la matinée. Avec une patience et an dévouement admirables, il me fait pénétrer les mystères de la prononciation américaine : pas de roulement d'r, inflexions sur les 0, les t comme ceci, les f comme cela. Docile, je supprime les r, je chante sur les 0, je renforce les t, je file les f. Je place méthodiquement ma langue sur les gencives, sur les dents, sur le palais, je la recroqueville jusqu'au fond de la gorge, j'ouvre la bouche, je la ferme, je bâille, je n'en peux plus, je suis exténuée. J'ai envie de fuir au galop.

Brusquement, Saint-Germain s'écrie :

— Attention! Tu y es! C'est comme ça!

Très bien! Profitons-en!

Et aussitôt il me fait répéter tout mon rôle. Quand j'ai terminé :

— Admirable ! Et maintenant tu peux y aller ! Je suis tranquille !

Moi, je ne le suis pas du tout.

Quand le moment terrible arrive, quand le régisseur crie :

— Mlle Tessandier, en scène!

j'ai l'impression qu'on m'invite à entrer dans le feu. J'entre et je parle. Aussitôt éclat de rire dans la salle. Je continue. Des gens crient: Bravo! Bravo!

Je me dis : « Bon, les voilà tous qui se moquent de moi! J'y suis, j'y reste! Mais demain, je serai à Dieppe. »

Malgré tout, je fais mon possible. Quel calvaire! Les /, les o, les /", les r. .. Le public rit de plus en plus. Je souffre le martyre!

Or, des applaudissements nourris hachent mes répliques. Je commence à me demander si ce ne serait pas un succès, par hasard?... Plus de doute : c'est un succès!

Au baisser du rideau, rappels sur rappels. Je salue et je resalue.

LA CONQUliTE DE PARIS 113

— Bravo Tessandier!

Ce triomphe me stupéfie. Je ne comprend-s pas comment je puis faire rire à ce point, moi, Tessandier, la femme noire.

Dumas enjambe la scène :

— Tu es la plus grande comédienne de Paris, dit-il en m'embrassant.

Montigny me serre les mains à les broyer :

— Hein! Quel succès! Hein! Quel succès! Et Pailleron :

— Hé bien, ma grande ! Ai-je eu raison de m'entêter?

Je lui réponds un peu défiante encore et peut-être un peu dépitée dans ma grande joie :

— Je trouve ça drôle d'être si comique ! Je ne me connaissais pas cette corde !

Saint-Germain, lui, ne me dit pas un mot; il ne peut pas, il jouit de son oeuvre. H triomphe, il rayonne, muet. R est tellement enflé de son bonheur qu'il a l'air d'un pétard excessivement chargé et qu'un rien

ferait éclater. Il se borne à hausser les épaules, et cela signifie : « On peut m'écouter quand je parle. »

Le délicieux ami! Le cher homme!

La presse et le gros public confirmeront l'impression de la répétition générale. Le succès sera superbe pour l'auteur et les interprètes: et durant cent soirées consécutives, le Gymnase réalisera des recettes moyennes de cinq mille francs.

Pour moi, après cette épreuve, je fus classée, et ma réputation se trouva établie à Paris.

Un hasard mauvais a pesé sur toute ma vie et m'a toujours sournoisement brisée au moment même où j'atteignais le but.

Après un lancement si réussi, on pouvait croire que ma route était désormais libre et que je n'avais plus qu'à me laisser porter comme par un courant heureux : un engouement certain s'était créé autour de moi; je me sentais environnée de ces désirs multiples d'amitié, de ces sympathies officieuses et actives que connaissent tous ceux qui ont éprouvé le succès.

Delpit m'avait réclamée pour la création d'un rôle principal dans sa pièce fort atten-

due, le Fils de Coralie, qui devait succéder, au Gymnase, à VAge ingrat, de Pailleron : on m'avait distribué Coralie — le premier rôle de mère que l'on ait songé à me confier.

Les répétitions commençaient déjà : or, tandis que je m'acharnais au travail, altérée de renommée et d'applaudissements, un mal nerveux (surmenage, lassitude, affaissement) me terrassait et me tenait un an couchée.

J'aurais pu conserver de cette période un souvenir amer : on n'assiste pas à l'ébranlement de tant de bonheur sans que le cœur se déchire... Une personne, il est vrai, ne cessait de me réconforter, de me soutenir : Montigny. Quand il me rendait visite — aussi souvent qu'il le pouvait — je croyais que c'était toute ma santé qui rentrait dans ma chambre avec lui, comme un flot de soleil. Il avait une façon si persuasive de me dire que j'allais mieux, de me trouver d'excellentes couleurs, de m'ap-

EMBARRAS D ARGENT

porter de si plaisantes nouvelles, de me prédire un avenir heureux, qu'à son départ je croyais mes forces rétablies. Ainsi mon âme avide et faible ne perdait point courage. Cette horrible interruption dans ma vie et dans ma carrière fut comme une halte d'où je repartis reposée et plus hardie; elle me permit de supporter, par la suite, avec fermeté de bien lourdes peines.

Ce n'est pas tout : du jour où l'on put craindre que ma maladie ne se prolongeât, Montigny, directeur rare, éleva d'office à mille francs par mois mes appointements fixés à cinq cents francs dans mon contrat d'artiste.

Enfin — je vous le dis, cet homme était d'une bonté inépuisable — ce rôle de Coralie me fascinait; quelque chose m'avertissait que je présenterais cette mère avec une tendresse, une sensibilité singulières, qu'en un mot, je révélerais une face nouvelle et saisissante de mon talent. Je parvins à faire partager ma confiance à Mon-

tigny qui, durant une année, fit patienter Delpit et eut l'art d'obtenir de cet auteur justement pressé que, si tardive que fût ma guérison, le Fils de Coralie ne serait joué qu'avec une distribution me comprenant dans Coralie.

Mon instinct ne me trompa point ; et je crois que Delpit ne s'est pas repenti d'avoir écouté Montigny... Quant à moi, je dois à l'impression que j'ai produite dans cette pièce, l'interminable — et quelque peu exagéré — défilé de mères dont on m'offrit l'interprétation durant le cours de ma carrière.

Ainsi tout allait pour le mieux : santé reconquise, succès, foi en l'avenir... Par un de ces coups malheureux qui ne m'ont jamais été épargnés, Montigny, âgé de soixante-quinze ans, très fatigué, se retira, passant à Koningla direction de son théâtre.

Ce Koning était déjà connu à Paris pour avoir dirigé quelques scènes avec habileté, et connu aussi comme journaliste.

EMBARRAS d'aRGENT 119

Ce nom de Koning est irrémédiablement associé dans mon esprit à l'idée d'argent et à celle d'huissier. Cela vient, sans doute, de ce qu'il a beaucoup été question entre nous de l'un et des autres. Voici les faits, du reste, tels du moins que ma mémoire me les conserve.

Tout d'abord quelques mots sur la physionomie, l'allure de l'homme.

Il était bref d'aspect. 11 était petit, ou plutôt court, avec de courtes jambes qui se déplaçaient avec rapidité, comme toutes les courtes jambes. Le visage était fin, avec de fort petits yeux, très aigus, et des joues brunes et grasses, d'un gras un peu luisant. Lorsqu'il parlait, son débit était volubile et précipité, à la fois adouci par une sorte de grasseyement et rudement entrecoupé par des éclats et des heurts inattendus du gosier. S'il s'exprimait en marchant, on imaginait que sa langue mettait, si l'on peut dire, de l'amour-propre à se mouvoir beaucoup plus vite que ses

120 SOUVENIRS d'aimée tessaxdier

jambes. Avec cela, intelligent, énergique, et appréciateur résolu de la beauté des femmes.

A son arrivée, Koning me fit la meilleure figure du monde. Il s'entretint longuement avec moi, examina, en manifestant du mépris, ma feuille d'engagement, et m'en présenta une autre avec des mouvements galants : ce nouveau contrat portait sur cinq ans, à mille francs par mois, avec augmentation par an de quinze cents et deux mille francs, plus une prévision de cinquante mille francs de dédit, croyais-je alors, au cas où je quitterais le Gymnase avant l'expiration des délais.

— Cinquante mille francs! c'est un peu lourd !

11 répondit :

— Croyez-vous valoir moins?

Je fus vaincue et je signai. Ainsi, tout en flattant ma vanité un peu crédule, Koning

EMHAItHAS U ARGENT

tranquillisait sa grande prudence d'homme d'aiïaires.

Quand il eut empoché le contrat, il se frotta vigoureusement les mains, puis me tapota sur les joues en clignant des yeux :

— La belle fille! déclara-t-il, cristi, la belle fille!...

Il me faisait souvent des déclarations de ce genre.

Cependant, quelque chose en lui, un je ne sais quoi, me déplaisait, m'irritait... Ses manières ne me séduisaient pas et il ne tarda point à m'exaspérer.

Alors je me mis à le détester, comme je déteste les gens, lorsque cela m'arrive, avec toute la ferveur de mon âme. Mon tempérament entier, et non dissimulé, ne me permit pas un instant de lui cacher ma haine; elle éclatait au contraire dans le moindre de mes regards. Je m'excitais moi-même : s'il me rencontrait, je l'évitais avec affectation ; s'il me parlait, je ricanais sans lui

répondre, ou aux répétitions, s'il me fai-

sait une observation de scène, je le tournais publiquement en dérision.

Piqué à la fois dans son amour-propre d'homme et de directeur, il usa de ses droits et, pour me châtier, cessa de me confier les beaux rôles. Il ne me distribua plus que des personnages de levers de rideau et me réduisit bientôt à l'état de doublure. Je ne parus plus guère dans les pièces de quelque importance que pour remplacer les vieilles artistes.

Je me plaignais amèrement.

Il levait les bras, s'écriait :

— Comment? Mais elle m'émerveille dans les rôles de vieilles! Et puis, doubler Mme Pasca, cela n'est pas donné à tout le monde !

Il faut dire la vérité. Je doublais la grande, la splendide Mme Pasca, alors sexagénaire. Elle était si prodigieusement artiste que, véritablement, je me trouvais trop audessous de ma tâche et j'informai Koning que je préférerais éviter la comparaison.

EMBARRAS d'aRGENT 123

— C'est étonnant, les femmes, gémit-il.

On n'y comprend jamais rien. Vous ne voulez phis doubler Mme Pasca? Soit, ne la doublez plus! Qu'est-ce que je veux, moi, au fond? Nous entendre, n'est-ce pasf

Et, dès ce moment, il me fit doubler d'autres vieilles, mais obscures celles-là.

Les choses se gâtaient. J'avais envie de me ruer sur lui.

Ajoutez à cela qu'un nouvel Odéon, plein de belles promesses, se constituait sous la direction du successeur de M. Félix Duquesnel, M. de La Rounat, qui me guettait et m'offrait un engagement dans sa troupe déjà brillante.

Je n'y tins plus Un ]Our, j'annonçai à Koning mon départ irrévocable du Gymnase.

Cet homme d'affaires m'évita les paroles vaines. Il me répondit flegmatiquement :

— Alors vous me devez votre indemnité de départ.

La demande était conforme au traité.

124 SOUVENIRS D AIMÉE TESSAADIER

— Soit!

Il faut dire qu'alors je méprisais beaucoup l'argent, en ayant plus que de raison. .De beaux ap])ointements au théâtre, des cachets somptueux pour les soirées privées et extraordinaires, l'honnête et féconde gestion de mes biens par un homme de finances, le plus large crédit personnel assuré, tout cela me constituait un trésor inépuisable d'or et d'indépendance.

Je versai donc, deux ou trois jours plus tard, àKoning, cinquante mille francs.

Lorsqu'il eut terminé de compter — et avec quelle minutie ! — cette importante somme, il me dit :

— Il me faudra encore cinquante mille francs... Ne me regardez donc pas comme ça... Vous le savez bien!

— Comment cela?...

— Sans doute : les premiers cinquante mille francs, c'est le dédit, cela ; mais les seconds, c'est mon indemnité, aux termes de notre traité.

EMBARRAS D ARGENT

El analysant le texte du contrat, il me démontra que je lui devais encore ce qu'il me demandait. C'était écrit. J'avais signé inconsidérément , bêtement , cent mille francs de dédit ou d'indemnité, je ne sais plus trop...

— Mais je n'y comprends rien, m'écriaije, je croyais qu'il ne s'agissait en tout et pour toutquede cinquante mille francs...

— Raisonnons un peu, mon enfant! une artiste de votre trempe...

— Oh! Monsieur...

— Oui! oui! de votre trempe, me rendant d'énormes services, sur qui je compte, dont le grand talent. . .

— Voyons, Monsieur..,

— Dont le grand talent, dis-je, est une garantie pour les auteurs, me quitte brusquement, désorganise mon théâtre, sans avertissement préalable, sans me laisser le temps de trouver quelqu'un pour la remplacer, ne vaut-elle pas que je m'attache à elle comme un noyé à une branche!

Sans me rendre exactement compte si la prétention de ce directeur constituait la revendication d'un droit incontestable ou était émise à titre de simple sollicitation, je signai, agacée, par besoin de respirer à l'aise, de m'en aller, de n'entendre plus parler de ces choses, cinquante mille francs de traites payables cinq mille francs par mois.

J'étais assez riche.

Je n'oublierai pas le soin, la douceur presque affectueuse avec laquelle Koning plia, caressa ces bouts de papier. Il y avait aussi dans ses yeux comme un petit feu d'or qui flambait.

Nous ne devions pas tarder à nous retrouver.

Un mois après, le premier billet vint à échéance. Je le payai fidèlement.

Dans la vie, on n'est jamais tranquille : le mois suivant éclata le krach fameux de l'Union Générale. Je ne sais pas au juste ce qui se passa; mais je n'ignore pas que

EMBARRAS D ARGENT

j'avais trois cent mille francs engagés dans l'affaire, que je les perdis et que des amis sur qui je comptais furent complètement ruinés. . .

... Le deuxième billet m'est un beau matin présenté. Je n'ai pas d'argent et je suis protestée, comme on dit.

Il m'arrive du papier timbré, tout noirci d'inintelligibles grimoires. Sans même me demander à quoi tend tout cela, je reçois sommations, assignations, significations, commandements, etc.; je fourre ces feuilles dans un tiroir et n'y pense plus.

Les frais s'accumulent jusqu'à la saisie... Alors seulement j'aperçois le danger.

Koning, informé aussitôt de mes récents malheurs et pressenti sur ses intentions, déclare, avec cette précision et cette logique qui sont une des caractéristiques de son esprit et de son langage, que le fait

SOUVENIRS D AIMEE TESSAKDIER

par un débiteur de perdre de l'argent n'éteint pas juridiquement la dette, et que, par conséquent, la créance reste valable et entière.

Contrainte de faire face au deuxième billet, je vends à la hâte des bronzes, des objets d'art, des tableaux, riches présents auxquels je tenais fort.

Mais voici que d'autres créanciers prennent peur. Je me trouve alors débordée de tous côtés ; et, découragée, je ne cherche plus à lutter.

C'est la vente forcée.

Alors ! Quelle ruée d'antiquaires, de brocanteurs, de bric-à-brac, de badauds, de déménageurs, de clercs d'avoués, d'huissiers, de commissaires-priseurs. Tumulte, cris, enlèvement des chers souvenirs, maniés sans pitié, viol des appartements, pillage ! Que de porcelaines cassées, de tapis foulés par des pieds sordides, de parquets souillés, que de portes battantes, de fenêtres ouvertes à la pluie, que de cou-

EMB.VHRAS I) AUGENT

rants d'air! Quelle tristesse! Cent cinquante mille francs de beaux meubles emportés, dispersés comme des épaves et follement vendus pour quarante à cinquante mille francs !

Autour dece reliquat pitoyable, nouveaux assauts des créanciers. Tel réclame ceci, tel autre cela, Koning cinq mille francs, mon propriétaire six mois de loyer (il avait droit, du reste, à une année entière), plus vingt mille francs de dégâts. Car j'ai fait des dégâts, beaucoup de dégâts; j'avais voulu un appartement à mon goût : alors, des cloisons étaient tombées à gauche, d'autres avaient été construites à droite, bref la disposition des pièces avait été bouleversée.

Ajoutez maintenant les frais de justice. Rien ne coûte plus cher que la justice... Toutefois, comme trois bons compères ensemble, la justice, Koning et mon propriétaire, absorbent le tout. Quant aux autres créanciers — une armée — ils attendent des jours meilleurs.

On m'a tout pris, tout jusqu'à mon lit, une merveille, étiqueté « objet de luxe >> et payé quelques billets de cent francs. On ne m'a laissé qu'un pauvre petit lit de bonne, et mon appartement tout nu, immense, ravagé.

Dans cet appartement, morne, glacé, j'ai vécu trois mois. Trois mois sans avoir la force de m'en aller. J'étais blottie làdedans, terrée comme une bête effarouchée, sortant à peine, solitaire, prise de rages et de peurs convulsives. Les pas, les moindres craquements résonnaient dans ce vide avec un bruit terrifiant; la nuit, sur les murs, saccagés de blessures béantes, troués par les supports arrachés des tableaux, dansaient de grandes ombres produites par la lueur de ma lampe.

A la fin, des amis s'émeuvent. Il faut me tirer de cette misère morale et physique. Ils me font honte de ma faiblesse, me ramènent à la raison.

Parmi mes camarades était un bon vieux

EMBARRAS d'aRGENT 131

cabot en retraite, dont les réflexions philosophiques me frappèrent beaucoup.

— « Pauvre petite, me disait-il, tu ne comprends rien à la vie. Si tu trébuches, ça t'épouvante, tu t'arrêtes, tu ne vas plus. Il faut au contraire toujours marcher, sans découragement, sans répit... A peine at-on le droit de jeter ses regards en arriére vers les souvenirs... Toi, tu ne regardes rien du tout : tu attends. Mauvaise méthode. . . Veux-tu que je te dise comment il faut s'y prendre avec l'existence? Voici : on est tranquille, on est en sécurité, on est très heureux, on n'a guère que la peur de son propre bonheur... Un beau matin, c'est la crise brusque, la catastrophe inattendue, l'écroulement complet... Alors, qu'est-ce qu'il faut faire? Rester la tête en l'air à bêler, ou à flairer le ciel comme un mouton perdu?... Non, que diable! Il faut au plus vite ramasser ce qui reste de ce bonheur cassé, tout ce qu'on peut, repartir en courant, reconstruire quelque autre

chose, rebâtir sa vie, recommencer coûte que coûte à être heureux... jusqu'à la prochaine! ...»

Il avait une pipe. Il concluait, tirant une bouffée :

— « Sans ça, tu peux te considérer comme foutue. . . »

Ce sont de tels propos naïfs qui, sur nos âmes simples de cabots, ont le plus de prise : et je me mis à rebâtir...

Je meuble donc un charmant petit appartement, rue de S(3ine, très gai, tout souriant... Je reprends goût à mon travail, j'ai l'espoir d'un gi'os succès à l'Odéon, pour mes débuts. Mon cerveau devient libre : un souffle excellent est passé qui a chassé les humeurs sombres. Et je regarde loin dans l'avenir où je n'<i perçois plus de nuages.

Or, voici que huit jours avant la répétition générale de CharloUe Corday, pré-

EMBARRAS d'aRC.ENT 133

sentation du troisième de Koning... J'avais cru tout fini dans mon innocence! Nouveau protêt; nouveaux huissiers.

Que de relations je lui dois à ce M. Koning : par lui, j'ai connu le Tout-Paris huissier! Pas un M. Loyal avec qui je n'aie échangé quelques mots !

Je réussis à me procurer l'argent nécessaire et je m'acquitte.

Désormais, plus d'imprévu à craindre avec mon ancien directeur. Les billets me tomberont, pendant deux ans, au moins, avec leur cortège de papiers bleus, réguliers comme les saisons, trois, quatre, cinq, six jours avant mes grandes premières : Formosa, Macbelh, Amrah, etc.. c'est-àdire dans ces instants de fièvre où l'être est tendu, où l'artiste, pour réussir, doit rester à l'abri de tout souci étranger au théâtre et laisser à ses rôles le soin d'absorber exclusivement son esprit.

De guerre lasse et pour couper court à ces poursuites acharnées, je finis par où

j'aurais dû commencer : je consulte un homme de loi et le Code, livre de bon conseil, qui m'indiquent de vendre mes meubles fictivement, et de louer mon logement au nom d'une amie jusqu'à la libération de m.a dette.

Ce que je fais immédiatement.

M. Koning, alors, arrête les frais. Il ne bouge plus, mais les intérêts courent — et combien vite! Et je me sens menacée de saisie-arrêt sur mes appointements.

L'insistance que met ce créancier à se faire intégralement payer, la dureté de ses procédés commencent à être mal interprétées dans Paris. Des journaux font des réserves à ce propos ; d'autres élèvent des protestations.

Le directeur de l'Odéon, M. de La Rounat, peut-être plus lassé que moi de ces procédures interminables, a alors un beau geste : il fait appel à mes amis de théâtre et leur propose de donner à l'Odéon un bénéfice à mon profit. Tous mes camarades, avec une

EMBARRAS D ARGENT

unanimité splendide et dont je leur garde une vive reconnaissance, m'offrent aussitôt leur- concours.

Ce qui fait que mes ennuis ont fini dans une apothéose. Que de joie j'ai eue ce soirlà! Quelle salle! Et quand j'entrai en scène, toute frissonnante de jouer le Passant, avec la sublime Sarah Bernhardt, le public (et quelles gens dans ce public : Victor Hugo, Vacquerie, Paul Meurice, Dumas, François Coppée, Meilhac, Halévy, Delpit, le parlementaire Floquet, pardon à tous ceux trop nombreux que je ne puis énumérer), le public se leva, frénétique.

Des fusées d'acclamations partirent coup sur coup, innombrables, renouvelées, cependant que des gerbes de fleurs pleuvaient sur Sarah et sur moi et que nous ruisselions de pétales épars. . . Et je crois que j'ai dit mon rôle dans les larmes...

M. de La Rounat m'a remis la recette nette : trente mille francs, se refusant à en distraire même les frais d'organisation.

Enfin ma dette fut réglée.

J'ai donc payé à M. Koning, sans compter dix mille et quelques cents francs, pour rémunérer divers agents de justice, la somme intégrale de cent mille francs . . .

Après tout, pourquoi lui en voudrais-je? Il m'a valu un des bonheurs les plus inoubliables de toute ma vie. Et puis, me suisje toujours conduite envers lui comme je l'aurais dû?... Il n'a jamais passé pour un méchant ou un malhonnête homme : ne l'aurais-je point blessé trop profondément, exaspéré par des attitudes, des mots, des rires insolents? Cela n'expliquerait-il pas le motif de tant de rancune et de la cruelle leçon qu'il s'est complu à m'infliger?...

LA GLOIRE

Je n'entreprendrai pas de raconter dans tous ses détails ce que fut ma vie, pendant les onze ou douze années que je passai à rOdéon, sous de La Rounat et sous Porel, son successeur : je suis très peu sensible aux petits faits, fort peu apte aux menues observations. Il me faut de grosses et fortes impressions pour que ma mémoire me les conserve nettes; ce sont uniquement celles-là que je rapporte ici avec quelques chances d'exactitude.

Quand j'eus quitté Koning, je trouvai une troupe de premier ordre à l'Odéon, où, l'on se le rappelle, M. de La Rounat m'avait offert d'entrer; parmi les hommes

il avait déjà réuni les noms de Porel, Chelles, Amaury. Clément Just, Cornaglia, Taillade, Massé, Brémont, Fréville, Clerc, Sicard, Albert Lambert père, etc., parmi les femmes ceux de Crosnier, Raucourt, Aline Chaîne, Hadamard, Baretti, Marie Samary (sœur de Jeanne Samary), Chartier, Petit, Malvau, Antonia Laurent, Marie Laurent, etc.

Je ne parle pas de quelques artistes célèbres qui venaient aussi en représentations, tels queDumaine,Lafontaine, Uupuis.

Enfin arrivèrent en même temps que moi, ou dans les deux ou trois années qui suivirent mon engagement, Paul Mounet, Dumény, Calmettes, Duflos, Darras, Albert Lambert fils ; un peu plus tard Réjane.

La collaboration de talents si judicieusement choisis valut à l'Odéon une série de tels succès et tant de prestige que les .auteurs les plus illustres s'estimaient heureux, je vous assure, d'être interprétés par une pareille troupe. Si exigeants, si inquiets

LA GLOIRE 139

fussent-ils, ils apportaient leurs manuscrits avec une confiance presque absolue.

Ah! comme on y a travaillé de bon cœur, avec bonne humeur dans cet Odéon de jadis 1 Lorsque même rien ne nous y appelait, nous allions chaque après-midi y passer un moment, pour l'unique plaisir de bavarderentre artistes, pour rire, pour voir la vie en beau . Et croyez qu'avec mes gros soucis d'argent, j'avais besoin de pas mal d'idées roses... M. de La Rounat, homme poli, fin, bon garçon, n'avait point, de son propre aveu, de plus agréable plaisir que de se mêler à nous, au foyer, de plaisanter, de badiner. Et l'un de ses constants efforts fut de maintenir une aussi parfaite harmonie.

Un fait prouvera à quel point il y réussit et comme il sut bannir de nos cœurs de ca6ofs, si changeants, si irritables, si ombrageux, toute idée de mesquine envie.

Lorsqu'il mourut, nous nous demandâmes avec inquiétude quel directeur on allait nous donner.

Quelqu'un dit :

— Mais... et notre metteur en scène, Porel? Il est admirable, cet homme-là. Si on le réclamait?

La proposition fut acceptée d'enthousiasme : à l'unanimité, sauf une voix, nous votâmes qu'une pétition sollicitant la nomination de Porel serait adressée au ministre .

Et Porel fut nommé. Je ne pense pas que le public ait eu lieu de se plaindre de notre choix .

Un être délicieux, du reste, que notre nouveau directeur. Il pouvait avoir à ce moment-lâ une quarantaine d'années. Nous l'aimions pour sa douceur extrême, le charme qui émanait de sa parole, de son regard, de toute sa personne. Il jouissait auprès de nous d'un incomparable prestige à cause de sa science rare du théâtre. Nous sommes de nombreux artistes qui lui devons beaucoup de nos progrès . Personnellement, je déclare sans fausse honte qu'il doit entrer

LA GLOIRE

en part dans un très grand nombre de mes succès.

Il « indiquait » avec une promptitude, une précision, une sûreté qui nous étonnaient. Et puis sa mise en scène était, si j'ose dire, séduisante comme son jeu, intelligente, fouillée, simple, vraie, mais sans lourds effets, sans vulgarités, distinguée; avec lui, d'autre part, jamais de mots désobligeants, d'observations irritantes, jamais d'éclats ! Il appartenait à la grande école : celle de Montigny dont il avait été le pensionnaire et qu'il vit travailler de près. Entre Porel et La Rounat, la vie à rOdéon était un Paradis.

Ce fut à cette époque heureuse que je connus un de mes camarades les plus chers, Paul Mounet.

Paul, comme on a coutume de l'appeler, est un des beaux souvenirs de ma vie : je

ne pense pas que l'on puisse trouver homme plus loyal et plus droit. Toute son existence est belle ; il serait difficile d'y découvrir une seule mauvaise action. Peut-être sa franchise brutale lui valut-elle quelques inimitiés; mais il porte en lui trop de bonne foi pour s'être attiré jamais de la haine. En tout cas, c'est pour moi une des meilleures joies que j'éprouve en fixant ces quelques souvenirs que de dire, çà et là, en passant, tout le bien que méritent certains êtres que j'ai connus.

Paul était alors ce que d'ailleurs il est fidèlement resté, une sorte de grand gamin terrible, avec des gaîtés énormes, bruyant, expansif, généreux, étourdi, gascon formidable, prodigieux de verve, inépuisable d'anecdotes, héroïque d'allures, de propos, de gestes, turbulent comme un reître des vieilles guerres. Doué d'une santé d'acier, il méprisait avec une sincérité immense les (( petits mangeurs », les « constitutions débiles», les «buveurs d'eaux minérales».

LA GLOIRE 143

en un mot lesu foutricailleries », pour s'exprimer dans son langage évocateur. A ses yeux un homme souffrant de l'estomac était un « misérable ». Notez, avec cela, que Paul Mounet se destinait à la carrière médicale : il a même, je crois, son titre de docteur.

Admirable, avec sa face rasée et rude, ses larges chapeaux mous sur des cheveux en coup de vent, ses vestons serrés à la taille, ses pantalons larges ! Il avait à la fois un aspect de rapin pas sérieux et de grand seigneur. Fort comme un athlète des jeux olympiques, souple dans ses mouvements comme un grand carnassier, son trop-plein de santé lui interdisait de rester cinq minutes au repos : lorsqu'on causait au foyer des artistes, il lui arrivait fréquemment de se détacher soudain de notre groupe et, dans un horrible fracas de parquet heurté, de prendre son élan comme dans une arène, pour bondir tout droit, sur la cheminée de la salle.

Nous le contemplions assourdis et épouvantés .

144 SOUVENIRS d'aimée tess.vndier

— Il fallait que je me dégourdisse les jaml)es, expliquait-il.

Et là, campé sur ce piédestal (que nous redoutions de voir s'effondrer), il lançait connue des fanfares une série d'alexandrins guerriers. Et ces sortes de crises avaient tant (le splendeur, cela était si superbe de jeunesse, d'entrain, de vigueur, que nous ne |)ouvions nous empêcher de lui faire d'mleiininables ovations. Son exubérance de ve et de fougue était estimée de Jean Ricliepin lui-même qui s'y connaît, je pense, en l)(;Iles folies.

Et puis, quel tempérament magnifique d'artiste! Quel esprit toujours en éveil! Quel mélange d'instinct et d'observation, de logique et de spontanéité! Quel sens de la (•< imposition, de l'équilibre, de l'harmonie! On croit l'avoir jugé quand on a dit : « C'est un romantique! »

VA'.hi n'est qu'à moitié exact. Il faudrait dire : « C'est un romantique qui est l'interprète rêvé des classiques! »

LA GLOIRE

Lorsqu'il débuta à l'Odéon dans le jeune Horace, il apparut si net, si simple, si droit, si conforme à l'idée cornélienne, que l'on crut qu'une statue de soldat romain était descendue de quelque arc de triomphe antique et s'était présentée animée sur la scène! Et qu'y a-t-il de plus beau que Paul Mounet dans le vieil Horace? Peuton imaginer lignes plus pures et plus sobres? Et son interprétation d'Agamemnon dans Iphigénie ou de Pyrrhus dans Andromaque?

n est clair qu'une telle nature devait sympathiser avec la mienne. Que d'heures agréables passées ensemble! Comme notre cœur palpitait quand nous jouions Othello, Macbeth, Antony, les Erinnyes...

La reprise des Erinnyes, c'est cela qui

fut beau comme succès — et comme effort !

Nous avions répété, fébriles, Paul dans

Orestès, Marie Laurent dans Klytaimnestra, moi dans Kassandra. Fébriles, certes, car Leconte de Lisle était un auteur courtois, mais nerveux et se montrant difficile avec ses artistes. Il épluchait notre diction, mettait à l'oreille sa main en entonnoir, et pestait. Il nous faisait dire et redire non pas seulement un vers, un mot, mais même une syllabe. Il adorait tellement sa forme qu'il souffrait jusqu'au plus profond de son âme si le débit d'un acteur transformait, dans une réplique, la plus minime nuance de rythme ou de sonorité. Mais on sentait tant de flamme, de foi chez cet homme, tant de piété envers son art que, loin de nous impatienter et de maugréer, nous nous efforcions de le satisfaire; nous le respections et nous l'honorions comme il convenait de respecter et d'honorer un tel maître.

Quand nous travaillions, il nous écoutait haletant. Parfois il ouvrait des yeux si grands, si grands qu'on eût dit qu'il cher-

LA GLOIRE

chait à nous hypnotiser. Il se préoccupait de nos gestes, de notre démarche, de nos mouvements, de nos attitudes, de nos regards et du timbre même de notre voix :

— Pensée, vers, gestes, démarche, tout cela, répétait-il, doit former un ensemble d'une unité absolue ... A de certains moments, il faut être brutal avec véhémence; alors vous devez passer comme un vent déchaîné; à de certains autres il faut être brutal avec impassibilité : alors votre voix, votre geste, votre regard doivent être de pierre!

L'intervention de la musique dans son œuvre l'agaçait quelquefois. Ce fait est fort connu mais fort exagéré, car le poète ne se rendit point à Massenet aussi insupportable que l'on s'est plu à le répandre. Ses impatiences assez rares envers lui ne se manifestaient que selon la mauvaise humeur du moment, lorsqu'une répétition n'avait pas donné les résultats qu'il en attendait, lors-

qu'il lui survenait un des mille petits ennuis de la vie de théâtre, — ennuis qu'il supportait impatiemment. Alors, si par malheur l'orchestre attaquait quelque morceau de la partition, il s'écriait :

— Allons bon ! Les chaudrons maintenant ! Entendez -moi tous ces chaudrons !

Massenet, lui, était d'humeur souple et égale. Il ne cessait de répéter :

— Mon Dieu, que ces vers sont donc beaux! Que tout cela est admirable!

Massenet savait bien que Leconte de Lisle ne se gênait avec personne.

J'ai entendu raconter sur notre poète une anecdote édifiante à ce sujet. 11 était un jour dans je ne sais plus quel salon; Victor Hugo se trouvait là. La conversation roulait sur de hauts sujets.

Victor Hugo demandait :

— Vraiment, que dire à Dieu quand nous comparaîtrons en sa présence?... En quels termes nous adresser à lui?...

LA GLOIRE 149

— Eh! oui...! répondait-on de toutes parts, q\ie dire, que diref

— Eh bien! mais, voyons, répondit Leconte de Lisle à Victor Hugo, c'est bien simple! Vous lui direz : « Mon cher confrère! »

Il faut maintenant ajouter que si l'altier poète des Erinnyes fut un auteur des plus difficiles que j'aie rencontrés, il fut certainement le plus heureux et le plus reconnaissant ami, après la réussite. On eût alors dit un enfant, un petit enfant. Il ne manquait pas une représentation de sa tragédie et c'était une merveille que de le voir passer dans les coulisses, radieux, tout léger, tout pimpant et allant peut-être jusqu'à lutiner des figurantes erinnyes.

Parmi les hautes amitiés que j'eus encore le bonheur de me créer durant cette longue période, je retrouve toujours avec le même

bonheur les noms de trois personnes adorables : Mme Judith Gautier, Alphonse Daudet et François Coppée.

Ce fut lors des représentations de cette exquise japonaiserie qu'est La Marchande de Sourires, que je connus Judith Gautier. Quand j'évoque ce nom, tout sourit aussitôt en moi. Les répétitions ne furent qu'un sourire et la carrière de la pièce fut trop belle pour que ce sourire ne persistât point.

Parmi les femmes-auteurs que j'eus l'occasion de fréquenter un peu, Mme Judith Gautier est, avec Mmes Daniel Lesueur et Séverine, l'une de celles qui m'ont laissé le souvenir le plus charmé. Je croyais qu'une femme de lettres devait être forcément une femme savante, visant :

A citer les auteurs, à dire de grands mots Et clouer de l'esprit à ses moindres propos.

Eh bien, pas du tout! Pas le moindre pédantisme de sa part. Au contraire, je la

AIMEE TESSANDIER dans La Marchande de Sourire.^.

Phoio Nadar.

LA GLOIRE

sentais pleine de naturel, de tact, aimant à parler de riens, à bavarder comme toutes les autres femmes. Que de fois elle me fit raconter les débuts de ma vie! Comme cela l'intéressait ! Possédant d'innomblables souvenirs, elle-même, elle excellait à provoquer les souvenirs d'autrui. Et elle avait un art d'écouter ! Elle s'apitoyait, riait, prenait tant de part aux récits qu'on eût dit qu'elle les vivait. Cela devenait un plaisir de parler devant elle — plaisir qui n'est surpassé que par celui de l'entendre causer à son tour. Elle apporte, en effet, dans ses moindres propos, toute la fraîcheur, toute la grâce, toute la tendresse de son âme : nos conversations devenaient d'émouvants et jolis voyages aux mille haltes à travers le passé, ou vers l'avenir, et desquels nous rentrions toujours emplies d'apaisement et de confiance.

Alphonse Daudet. — Il m'a tellement répété que je reflétais toute la lumière de notre Midi, qu'à présent je lui rends

la pareille : dès que son nom passe dans mon esprit, il laisse en moi comme une traînée de soleil.

Nous nous connûmes lors de la reprise de l'Arlésienne qui, on le sait, avait échoué d'abord au Vaudeville et qui devait remporter cette fois, à l'Odéon, une si prodigieuse victoire.

« En écoutant ce drame et cette musique, écrit M. Nozière en un article documenté, on se demande comment il fut possible que cet ouvrage tombât. C'est pourtant ce qui arriva, au Vaudeville. M. Porel, qui n'était pas encore le directeur de ce théâtre, assistait à la première représentation dans une des loges qui étaient sur la scène. Il était avec Alphonse Daudet et Bizet. Irrité de l'accueil injuste que reçut l'Arlésienne, il promit à ses amis de monter la pièce s'il devenait jamais directeur. Quand il fut placé à la tête de l'Odéon, il tint parole. Il avait annoncé son projet à M. Perrin, le directeur de la

LA GLOIRE

Comédie-Française, qui le jugea insensé.

M. Porel peut se féliciter d'avoir donné à Alphonse Daudet et à Bizet cette revanche : c'est lui qui a ressuscité l'Arlésieniie, et c'est un titre de gloire. »

Daudet ne cessa jamais de me dire toute sa joie pour mon interprétation de Rose Mamaï. Quand il m'apercevait dans le costume d'Arlésienne au fichu élégamment décolleté et au petit bonnet coquet dans les cheveux, son visage s'épanouissait, il s'écriait, en tapant des mains :

— Arles ! Arles !

Et d'autres fois, il me disait :

— Quand il pleut trop à Paris, ça me donne des idées noires : alors, il me vient une envie terrible de m'en aller dans le Midi. Seulement, je m'aperçois que j'ai trop de travail pour m'absenter. . . Que faire? Alors, si on joue VArlésienne, je me dirige vite, vite, vers l'Odéon... J'entends cette diablesse de musique de mon ami Bizet, je vois cette diablesse de Tessandier

dans Rose Marnai — et me voilà tout de suite arrivé en Provence.

Le charmant homme! petit, mince, malin comme un page de cour, et si beau avec sa figure de dieu faite pour les médailles.

Moi, je ne m'attendais pas du tout à ce grand succès dans Rose Mamaï : je craignais au contraire de paraître très médiocre ! Je ne m'expliquais pas ces applaudissements furieux dans la salle et les acclamations de ces gens qui m'attendaient chaque soir, sous les galeries de l'Odéon, à la sortie des coulisses.

— Mais, enfin, demandai-je, qu'est-ce qui m'arrive dans ce rôle-là? Qu'est-ce que je fais donc de si extraordinaire?...

— Pécaïre, répliquait Daudet en forçant son accent marseillais, ce que vous faites, c'est bien simple : vous tirez de ce rôle tout ce que j'y ai mis... Voilà le secret! Pour l'avoir écrit et pour le bien jouer, il fallait deux choses : aimer la campagne et être du Midi... Vous, vous avez été une

AIMEE TESSANDIER dans L'Arlésienne.

Photo Nadar.

LA GLOIRE

petite pay sa une.. . Moi, j'adore les champs... Et du Midi, je crois bien que nous en sommes, que, tous les deux?

Cette pièce de VArlésienne m'a valu, d'ailleurs, toutes les satisfactions possibles. Au lendemain de la première, M""^ Fargueil écrivait une lettre vraiment délirante à Francisque Sarcey. Celui-ci qui fut toujours pour moi un ami sûr et plein de dévouement se fit une joie de me la montrer, et les éloges qu'elle renferme ont un prix d'autant plus grand que la grande artiste fut, on le sait, la créatrice du rôle de Rose Mamaï. En voici â peu près les termes :

« Je vous demande très instamment, mon cher ami, de ne point me rappeler au souvenir du public dans l'article que vous consacrerez à la reprise de VArlésienne, car il est impossible de faire une comparaison entre Tessandier et moi... Je l'ai trouvée tellement vraie et admirable que je me demande si j'ai jamais été mère. Et je

le suis pourtant, puisque j'ai un fils dont je suis folle, vous le savez. Si vous voyez Tessandier, embrassez-la et dites-lui que je l'admire... »

Et Francisque Sarcey m'embrassa beaucoup ! Mais qui donc a dit que la race des acteurs est par excellence celle des jaloux et des envieux?

Et François Coppée? Ah! pour celui-là, c'est un culte que j'ai. Comment dirai-je toute sa bonté, sa noblesse d'âme?

Si vous pénétriez dans ma chambre, le premier objet que vous apercevriez serait le portrait de- mon grand ami. A ce portrait, mélancolique et si vivant comme tous ceux des moi'ts aimés, pend une petite branche de buis béni, — de ce buis que vendent à Pâques les marchands, dans les rues, pour porter bonheur. Cette petite palme est si vieille, si desséchée qu'elle est

LA GLOIRE

toute dorée, et pourtant quand on la touche elle ne s'effeuille pas, ne tombe pas en cendres... Coppée était une âme si candide, il m'a laissé le souvenir de tant de pureté, de dévouement désintéressé qu'à sa mort, j'aurais voulu découvrir la chose la meilleure qui fût en moi et la lui offrir. A son portrait j'ai suspendu ce petit rameau en hommage. Il me semble à présent que c'est ma pensée matérialisée, mon affection indestructible, qui veillent et qui honorent cette chère mémoire d'une façon toute constante.

Ma grande amitié avec François Coppée date de la création de Severo Torelli. Je l'avais vu, cependant, bien des fois lors des représentations de Jeanne d'Arc à la Gaité, mais nous nous saluions, nous nous serrions la main sans véritablement nous connaître, comme il arrive si souvent à Paris.

Severo Torelli fut un des gros succès de la carrière du poète. Nulle pièce, je crois, ne causa plus d'inquiétude à son auteur :

tout d'abord, un des principaux et des plus lourds rôles de l'œuvre avait été confié à un jeune homme de dix-huit ans à peine, extrêmement beau certes et à qui l'on attribuait du mérite, mais qui n'avait point eu l'occasion de donner devant le gros public des preuves décisives de son talent : Albert Lambert fils. Au lendemain de la première, c'est-à-dire de ses débuts, il était (« lancé » . Ce fut une révélation. Son ardeur, sa fougue adolescente, sa prestance de rêve, son intelligence du personnage, le classèrent du coup parmi les meilleurs de nos jeunes premiers tragiques. Cet unique contact avec le public produisit comme une étincelle qui alluma un enthousiasme magique. Et l'on sait qu'il ne s'agit pas d'un simple feu de paille, ainsi qu'il en advient pour tant de succès.

Coppée tremblait encore pour une autre raison : sa pièce comporte une scène fort dramatique mais extrêmement périlleuse, la révélation par la mère à son enfant (je jouais

LA GLOIRE

la mère) qu'il n'est point le fils de celui qu'il avait toujours cru son père :

Le poète avait beau insister et me dire :

— Attention! mon amie, attention!...

J'ai peur que le public n'accepte pas cette scène... Il faudra un tact et une émotion si particulière... Je crois que ce ne sera qu'à force de paraître affolée que vous arriverez à la faire passer...

Je l'interrompais, inconsciente:

— Bah ! on verra bien !

Coppée constatait, terrorisé, que je n'apercevais pas le danger...

Or, le soir de la répétition générale, au moment de paraître pour lancer la redoutable révélation, j'entrevis soudain, en une lueur tardive de mon esprit, tout ce que la situation présentait d'anormal, quelle irréparable déroute provoquerait de ma part la moindre erreur de tenue.

Je courus vers Coppée : il était dans les coulisses, anxieux, pâle comme un linge — et moi, plus blanche encore :

— C'est affreux, lui dis-je... vous aviez raison... Je vois maintenant pourquoi vous insistiez... Il y a là un côté délicat qui m'a échappé... Je n'ose plus entrer en scène... Je crois que nous sommes fichus!

Il fut tellement saisi qu'il ne put trouver un mot de réponse.

Pour nous, acteurs, rien ne vaut ces sortes d'angoisses : elles décuplent nos forces, l'électricité, le magnétisme de nos nerfs... La terreur que j'éprouvais de voir la pièce sombrer par ma faute eut ce résultat, qu'elle me donna un aspect hagard, désordonné, que ma voix prit un timbre sourd; qu'en un mot je rencontrai la note juste. Je le sentis: j'accentuai les signes de ma détresse, involontaire d'abord, et sus me maintenir au diapason nécessaire... Et ce fut fou comme triomphe!

Je retrouvai Coppée à la place où je l'avais laissé. Il était plus blanc encore que tout à l'heure. Ses mains tremblaient et tripotaient de bizarres morceaux de chiffons

AIMEE TESSANDIEK dans Severo Torelli.

jlo Xadar.

LA GLOIRE

entortillés et déchirés... Son émotion avait été si forte qu'il avait mis, sans qu'il s'en rendît compte, son mouchoir dans la bouche et l'avait mordu jusqu'à le déchiqueter.

Après le succès de Seoero, Coppée m'invita très souvent à aller le voir chez lui; comme autrefois Dumas, il se plaignait si je laissais passer seulement quinze jours sans lui rendre visite.

Il habitait avec sa sœur, M"^ Annette, un pavillon, discret et charmant, dans la rue Oudinot. Les appartements donnaient sur un petit jardin plein de silence et fleuri de quelques roses au commencement de l'été. Les murailles en étaient vieilles, avec des plantes entre les pierres, ou bien tapissées, par endroits, d'un lierre sombre et épais.

Nous nous réunissions de préférence dans le cabinet de travail. J'ai vécu là des minutes que je n'ai connues nulle part ailleurs. Entre M"' Annette et Coppée, je me sentais protégée comme par deux génie bienfaisants; j'étais un peu commeuneenfant

168 soLVE.MRs d'aimée tessandier

prodigue qu'un frère et une sœur chéris auraient consoléede je ne sais quels regrets. . .

N'allez pas conclure que nos conversations fussent larmoyantes. Au contraire, elles étaient joyeuses, animées; nous bavardions comme trois enfants. Coppée était gai, amusant, prompt à la réplique et railleur! Ah! qu'ils sont nombreux ceux dont il s'est moqué! Moquerie bienveillante du reste, et qui ne fut jamais l'expression d'une arrière-pensée méchante. Il donnait à ses jugements une forme d'ironie familière et un peu apitoyée qui les revêtaient d'un piquant toujours imprévu.

Quant à M"^ Annette, c'était une grande et belle femme qui ressemblait beaucoup à « François ». Même cordialité, même empressement dans l'accueil, même bon sourire, mêmes yeux francs, même expression de regard. Elle possédait une intelligence fort délicate et son frère faisait le plus grand cas de ses appréciations : il la consultait constamment sur ses moindres

LA GLOIRE 169

travaux. Quand elle approuvait, tout allait pour le mieux; mais si elle trahissait la moindre hésitation, il s'énervait, arrêtait brusquement sa lecture et s'écriait :

— Non, non ! ça ne va pas, ça ne va pas, Annette! Je vais réfléchir, recommencer, je te montrerai cela plus tard !

Il recommençait, retouchait jusqu'à ce que sa sœur manifestât la plus complète satisfaction. Et il délirait si Annette allait jusqu'à lui dire:

— Sais-tu que pour cela il te faudra des interprètes qui sachent dire les vers!

Car une des plus impérieuses préoccupations de M"^ Annette était le choix d'interprètes « sachant dire les vers ».

Il fallait entendre parler le frère de la sœur et la sœur du frère. C'était une adoration réciproque et merveilleuse d'ingénuité. Couple idéal ! Ils semblaient n'être créés que l'un pour l'autre; et l'on sait la fin si touchante de ces deux êtres excellents qui ne purent point se survivre et

moururent à quatre jours à peine d'intervalle...

On le voit, je n'avais point à me plaindre de la vie, et des hommes...

Avec de pareils protecteurs, une artiste pouvait monter haut, d'autant plus qu'à Paris nul n'ignorait à quel point j'étais soutenue. Ces grands écrivains ne perdaient jamais une occasion de chanter mes louanges, de me pousser... Moi, je me laissais faire, je trouvais tout cela très bien. L'Odéon remportait succès sur succès et mon nom semblait n'apparaître que dans l'auréole d'innombrables victoires.

Parmi les milliers d'hommages que je ne cessais de recevoir, il en est un dont je suis restée plus particulièrement orgueilleuse, non pour le retentissement qu'il eut, mais à cause de la personnalité de celui qui me le rendit.

C'était lors du dîner donné à l'occasion de

LA GLOIRE 171

la centième de Formosa, vers décembre 83, à l'hôtel Continental. L'auteur, Auguste Vacquerie, avait invité tout ce que Paris comptait de célébrités ou de noms connus. Il y avait là, autant que je me le rappelle, M"- Malvau, Elise Petit, MM. Ch. de La Rounat, Francisque Sarcey, Emile Augier, Porel, J.-J. Weiss, Auguste Vitu, Paul Meurice. François Coppée, Edouard Lockroy, Philippe Jourde, Paul Mounet, Henri de Pêne Henry Fouquier. Aurélien Scholl, Aderer, Boyer, StouUig, Charles Martel, d'Hervilly, Alfred Delilia, Mauiice Ordonneau, Edmond Lepelletier, Georges Ohnet, Catulle Mendès, Pierre Lefèvre, Ernest Blum, Destrem, Henry Houssaye, Blondeau, Monréal, Frémine, Paulus, Calmann-Lévy et d'autres, combien d'autres encore !...

On avait offert la présidence àVictor Hugo.

Aussitôt entré dans la salle, il eut cette question :

— Au moins m'a-t-on placé à côté de M"« Tessandier?

Et je dus m'asseoir près de lui, à sa droite. Durant le repas, il ne cessait de se pencher vers moi ; il ne tarissait pas de compliments sur mon art et sur mon talent. Il me disait ces choses avec un bon sourire de vieillard, un air de grand-papa heureux des succès de sa petite-fille.

Quand le moment des toasts fut venu, Vacquerie se leva, et parmi tous les remerciements qu'il adressa à l'Odéon, à la presse, à Victor Hugo, il s'écria soudain :

— Ma pièce a attendu longtemps avant d'être jouée (je crois, en effet, qu'elle attendait depuis vingt-cinq ans). Pourquoi?

Parce qu'elle cherchait les interprètes dont elle avait besoin. Elle a été jouée : c'est donc qu'elle les a trouvés. C'est une rare jouissance pour un auteur de voir son oeuvre vraiment représentée. Cette jouissance, je l'ai eue. Tous mes rôles ont été réalisés, du moindre au principal, qui demandait une fière actrice. Je peux dire que, moi aussi, j'ai marché vivant dans

AIMEE TESSANDIER dans Macbetlt.

l'holo Nadar.

LA GLOIRE

mon rêve étoile. On ne me démentira pas, voici l'étoile...

Et il me désigna, cependant qu'éclatait une formidable ovation. Ce n'était pas tout. Victor Hugo se leva :

— Je ne suis ici qu'un auditeur-, dit-il, mais qui a le droit de remercier Auguste Vacquerie, le grand poète, le grand journaliste, le grand écrivain.

Il se rassit après ces paroles. Mais sur un mode plus familier, sur le ton de la conversation, il reprit publiquement tout ce qu'il m'avait dit en particulier; il fit remarquer mes qualités d'artiste, ma compréhension de la poésie, l'ardeur dont, selon lui, j'embrasais mes personnages, le frémissement qui parcourait la salle à certains de mes cris, etc.. Et ces éloges portaient d'autant plus qu'ils étaient faits sur le ton simple d'une causerie non préparée.

Ainsi, moi, ïessandier, j'étais presque chantée par Victor Hugo. Victor Hugo célébrait mon talent. . . Je regardais autour de

moi... C'était beau toutes ces lumières, ces miroitements des cristaux et des glaces, ces fleurs, ce luxe, ces convives brillants, élégants, pour la plupart illustres et que je présidais sur la demande et aux côtés du plus grand poète du siècle ! Quelle féerie, quelle scène extraordinaire de conte ! Je me considérais comme une Cendrillon saluée des princes au bal de la cour... C'était la grande gloire... C'était l'apogée!... N'est-ce pas qu'il y eut des instants splendides dans ma vie?

A LA GOMÉDIE-FI^ANÇAISE

A cette époque, la réputation que je m'étais acquise, me valait, quoique pensionnaire de rOcléon, d'être fort recherchée par les directeurs de bien d'autres théâtres, et il m'arrivait fréquemment d'aller en représentations sur diverses scènes du boulevard.

Les directeurs du Vaudeville, MM. Carré et Deslandes — deux excellents amis — me demandèrent de jouer chez eux le rôle de la mère dans LAffaire Clemenceau, d'Alexandre Dumas fils, et Georgette, dans la Georgelte de Victorien Sardou.

Sardou, à l'occasion de cette pièce, eut un bien joli geste : huit jours avant la pre-

mière, je me trouvai fort démunie d'argent. L'affaire Koning m'avait écrasée; je devais en ressentir les suites toute ma vie, d'ailleurs.

J'étais tenue, de par mon engagement au Vaudeville, de fournir moi-même mes toilettes de scène.

J'implorai donc mes camarades de m' indiquer un usurier. On me découviit une adresse.

Je hélai un fiacre. Surdon passa, étonné de mon air préoccupé.

— Où donc courez-vous? me demandat-il.

M'imaginant que nul n'ignorait mes ennuis, je lui répondis :

— Chez l'usurier ! Je n'ai pas un instant à perdre !

— Quel usurier? De quoi s'agit-il?

Je dus le mettre au courant.

— Diable, fît-il... on va vous faire signer un billet représentant le double de l'emprunt !

— Je m'en moque ! Pourvu que je jouel Sardou se mit à rire :

— Attendez donc jusqu'à demain ! Je vais tâcher d'arranger les choses...

Et, le lendemain, je reçus une lettre contenant deux billets de mille.

<( Ma chère interprète,

« N'allez donc pas chez l'usurier : voilà pour votre robe. Et surtout, ne me parlez plus de cela.

« Votre « Victorien Sardou, »

Donc, les créations de Georgette et de L'Affaire Clemenceau eurent suffisamment d'éclat pour décider définitivement de mon entrée à la Comédie-Française. Cet engagement, du reste, était préconisé depuis deux ans déjà par maintes voix autorisées — celle de Francisque Sarcey, notamment — et beaucoup de journaux importants.

Je n'ai fait aucune démarche,, adressé

aucune sollicitation. D'ailleurs, quand je me mêle de solliciter, les choses tournent généralement au tragique : j'en arrive toujours à me disputer avec la personne qu'il conviendrait justement de ménager.

Ce fut, dans tous les cas, un moment de grosse émotion, que celui où j'aperçus dans mon courrier l'en-tête bien connu du Théâtre- Français. Je décachetai, fébrile... C'était bien cela : Frédéric Febvre, le vice-doyen, me convoquait.

Une heure après, j'étais chez lui.

Il m'exposa que la Comédie montait La Bûcheronne, de M. Charles Edmond; que l'auteur m'avait réclamée pour interpréter un rôle de mère (toujours !). Comme M. l'administrateur général et les sociétaires appréciaient fort mon talent, ils ne demandaient qu'à m'accueillir, si cela me convenait.

Certes, si cela me convenait !

Je dois une bien vive reconnaissance à Charles Edmond. Cependant, entre nous, j'ai toujours un peu soupçonné que ce

fameux rôle de mère avait été proposé à pas mal d'artistes de la Maison et que toutes avaient décliné l'offre. Je ne m'en plains pas, puisque ce refus unanime hâta mon engagement aux Français, le plus grand honneur dont un acteur puisse s'enorgueillir.

— Eh! bien, conclut Febvre, puisque cela vous va, M. Claretie vous écrira sous peu. Vous le verrez et vous vous entendrez avec lui.

Ce Frédéric Febvre, qui est un homme fort intelligent et en fait d'artistes un critique profond, ajouta :

— Et surtout, chère amie, un conseil : défendez-vous, ne jouez pas la tragédie! Tout le monde croit, et vous la première, que vous êtes une tragédienne... Eh ! bien, vous vous trompez, tout le monde se trompe. Vous jouez avec succès, avec maîtrise même, la tragédie, mais vous êtes par-dessus tout une comédienne. Les exigences de la Maison vous obligeront à accepter de grands rôles

182 SOUVENIRS d'-UMÉE tessandier

tragiques, mais voyez clair en vous : ne vous laissez pas confiner dans des interprétations qui ne permettront pas à votre talent de s'épanouir selon ses véritables tendances. Défendez-vous !

Cela me donna beaucoup à penser. Et d'autant plus que je n'étais pas sans avoir remarqué la concordance d'appréciations d'hommes tels que Vitu, Pailleron, Dumas, Montigny. J'avais déjà obtenu à l'Odéon de ne jouer la tragédie qu'exceptionnellement, me réservant pour le drame surtout et la comédie. Et voici qu'aujourd'hui encore Frédéric Febvre m'avertissait. Je me demande si cela n'a point été la principale faute de mon existence d'avoir, par de trop nombreuses interprétations tragiques, laissé accréditer cette croyance que je suis une tragédienne.

En tout cas, ces propos du vice-doyen me convertirent — momentanément du moins.

Je me rendis à l'appel de M. Claretie hantée d'une unique préoccupation :

— 'Pas de tragédie ! Pas de tragédie ! L'administrateur général fut même un

peu étonné de mon insistance :

— Mais pourquoi cette horreur de la tragédie, Mademoiselle f

— Je ne me sens pas prête.

Il y avait assurément du vrai dans ce prétexte de hasard. Chaque fois que je m'étais mesurée à la tragédie, j'avais éprouvé des appréhensions indicibles. C'est que la tragédie est la chose la plus effrayante pour un artiste scrupuleux... Seuls les acteurs rompus aux difficultés du métier, et possédant des dons exceptionnels devraient se hausser jusqu'à elle. Interrogez les Mounet, Silvain, Bartet, Segond-Weber, et vous entendrez leur réponse...

M. Claretie, en fort galant homme, sourit et :

— Alors, vous ne jouerez pas la tragédie, me répondit-il, ou plutôt vous ne la jouerez pas encore. J'espère qu'un jour, vous consentirez à essayer vos forces..., mais dans

quelque temps, lorsque vous aurez l'air, le ton de la Maison...

L'air, le ton de la Maison..! Quelle aimable plaisanterie : de la solennité guindée pour les sots; pour les autres, l'art de rester soimême avec grâce...

Donc, mon engagement se conclut : quinze mille francs par an pour mes débuts et promesse ferme du sociétariat pour l'année suivante — fait rare dans les annales de la Comédie...

Me voici donc chez moi aux Français !

Quel sentiment j'éprouvai ! Non la timidité vulgaire, ou l'orgueil! Autre chose, bien autre chose.

La première fois qu'en qualité de pensionnaire, je pénétrai dans le foyer, dans les galeries intérieures, quand j'aperçus comme des effigies d'ancêtres, les augustes figures de tant d'illustres artistes morts, reproduits en portraits, en bustes, en

médaillons, lorsque je me sentis enveloppée d'une telle atmosphère de gloire et qu'il m'apparut que j'étais appelée à participer à tant de grandeur, je fus prise d'un vertige, peut-être d'un peu de détresse.

Je ne cessais de me répéter :

— Moi icif... Une fille de rien!

La puissance de cette impression ne peut pas se rendre. Seuls l'imagineront ceux qui auront réalisé une ascension comparable à la mienne.

Mes nouveaux camarades furent charmants. Ils vinrent à moi le sourire aux lèvres, la main tendue. L'accueil de Mmes Bartet et Worms, de Got, Leloir, Mounet-SuUy fut si amical que, si j'avais été gênée par cette timidité vulgaire dont j'ai parlé, elle se serait évanouie comme par miracle.

Dès que l'on fut au travail, j'observai que cette cordialité n'était point feinte et que vraiment j'étais la bienvenue : j'aurais embrassé tout le monde, jusqu'aux figurants.

Trente jours de répétitions : la Bûcheronne est prête.

La première. . .

Le rideau se lève : la pièce tombe! Et quelle chute !

Un peu mélodramatique et outrée, susceptible de réussir d'ailleurs, elle paraît déplacée au Théâtre-Français. Les spectateurs peu indulgents exagèrent leur mécontentement, et, comme il arrive en pareil cas, soulignent avec quelque cruauté les défauts de l'œuvre.

Au bout de six représentations, elle est retirée de l'affiche... J'ai toujours pensé que cet échec avait été pour beaucoup dans la mort de Charles Edmond qui advint quelque temps après. Cet auteur était un brave homme; il possédait une âme candide, chimérique, et rêva de trop beaux projets à propos d'un ouvrage incertain.

Cette chute m'émut beaucoup. On avait beau m'assurer que mon prestige n'était point atteint, qu'il avait même grandi, grâce

A LA COMÉDIE-r nANÇAISE 187

à ma bonne contenance dans la débandade de cette pauvre pièce, je déclarais à tout venant que « je désirais m'en aller » .

Pareille prétention paraissait si absurde, si folle, que nul ne me croyait. Et pourtant j'étais bien sincère.

Je dois le dire : je n'étais plus tranquille et, du reste, j'eus toujours peur dans ce théâtre . Je craignais de n'être point égale à mes partenaires, d'être faible, inférieure, que sais-je"? Il me semblait, en mon âme restée puérile, que j'étais arrivée trop haut, qu'une heureuse chance plus que mes mérites m'avait portée jusqu'à ce faite. Puis l'orgueil s'en mêlait : je ne suis pas de celles qu'une situation honore, j'ai toujours voulu briller de mon propre éclat.

Le découragement que je manifestai à propos de la Bûcheronne inquiéta M. Claretie II me fit appeler, me consola et me redonna de l'espoir. Alors, pour me dédommager, je demandai à jouer V Aventurière, Impossible. Le rôle appartenait à

Mme Pierson qui était sociétaire et l'on sait les règles strictes qui régissent la possession des rôles. aux Français.

Après ce refus, je voulus encore plus (( m'en aller ».

Pour me calmer, ou m'offrit un rôle superbe dans une pièce de mon très cher ami Coppée : Le Pater. Me voilà subitement retournée et heureuse comme les dieux.

La pièce fut lue. Enthousiasme. Or, le doyen Got, qui figurait parmi les interprètes, me jeta à la sortie une douche glacée sur le cœur :

— J'ai peur que la pièce ne soit pas représentée...

— Et pourquoi?...

— Je crains une interdiction de la part du Ministère. . .

Effondrement! Je tenais un rôle qui me convenait à merveille, qui me classerait certainement dans la Maison, je voyais déjà mes moindres effets, je sentais à l'avance

toute mon action sur le public... et puis plus rien... 11 fallait renoncer!

Got avait prévu juste. Le Ministère opposa un refus. La pièce, qui mettait en scène un prêtre et certains épisodes de la Commune, fut jugée susceptible de porter atteinte à l'ordre public.

Jusqu'au dernier moment, je voulus espérer. Le rôle était si beau ! Lorsque la nouvelle nous fut apportée officielle, quel désarroi chez moi !

Et les jours passèrent, longs, vides interminables. . .

A l'horizon, rien ne venait: aucune création! Les rôles du répertoire ou des pièces en cours étaient distribués, la plupart par privilèges spéciaux et réglementés. Paraître sur une autre scène, il n'y fallait pas songer : j'étais engagée aux Français !

J'attendais toujours. On devine combien m'était cruelle cette inactivité, avec quelle fureur je rongeais mon frein.

190 SOUVENIRS D.VIMÉE TESSANDIER

Un jour, il m'arriva une convocation de M. Claretie , Allais-je enfin jouer? Je grimpai chez lui si émue que mon cœur battait à se rompre.

Je rencontrai Mounet-SuUy dans son cabinet.

M. Claretie me dit :

— Vous devriez tenter de jouer la tragédie. Cette proposition que je n'attendais point,

me déconcerta. Je répondis, aussi poliment que je pus :

— Monsieur, vous savez bien que je ne suis pas faite pour jouer la tragédie!

Je me contenais. Mais je devais être blême comme l'acier.

M. Claretie répliqua doucement :

— Sans doute. Mais je persiste à croire que vous ne feriez pas mal d'essayer.

— Pourquoi faire, mon Dieu?...

— Écoutez, j'ai à vous ofïrir un rôle étonnant...

A LA COMÉDIE-FRANÇAISE i91

Un rôle étonnant, cela fait toujours dresser les oreilles. Plus intéressée, je demandai :

— Un rôle étonnant?

— Oh! Il est même fort célèbre.

— Et c'est?

— Clytemnestre!

— Vous dites?

M. Claretie écarquilla les yeux :

— Clytemnestre!... Ah! çh, est-ce que vous ne sauriez pas de quoi il s'agit? Clytemnestre de Vlphigénie, de Racine?

Soyons franche. J'étais restée incroyablement ignorante, je ne connaissais pas Iphigénie. Quant à Racine, j'avais bien joué quelques pièces de lui, mais si invraisemblable que cela puisse paraître, je ne m'étais pas attachée à ce nom d'auteur.

Et je ripostai, agacée, avec une impudence à faire tressaillir les morts :

— Je ne sais pas ce que c'est que Clytemnestre. pas plus que votre Iphigénie et que votre Racine!

Comme un grand animal blessé. Mounet- Sully se dressa en poussant un cri :

— Justes Dieux !

Quant à M. Claretie, il n'en croyait pas ses oreilles :

— Elle exagère... elle plaisante..., répétait-il.

— Non, laissez, laissez, Monsieur l'Administrateur général, dit Mounet-Sully.

Et, me prenant par la main :

— Vous ne connaissez pas Racine, ditesvous. Mon enfant, suivez-moi... Je vais vous présenter l'un à l'autre.

Je le suivis, docile et étonnée. 11 m'entraîna dans la bibliothèque et, choisissant sur les rayons un livre ancien, relié de cuir roux, il me dit :

— Asseyez-vous la! je commence.

Et de sa voix tragique et douloureuse, il entreprit la lecture d'Iphigénie. Le beau moment! Je me sentis bientôt submergée comme par de grands flots. Sa noble voix m'enveloppait : attendrie ou violente, fris-

AIMEE TESSANDIKR du Théâtre-Français.

l'hoio Nadar,

A LA COMÉUIE-FRANÇ \ISE 195

sonnante d'amour, désespérée ou suppliante, elle exprimait, traduisait tout. Elle pleurait les soumissions, les regrets, les révoltes d'Iphigénie; elle haletait, féroce, dans les rages de Clytemnestre; et dans les disputes d'Agamemnon et d'Achille, elle éclatait comme des rocs entrelieurtés.

Puis la voix elle-même s'effaça : on eût dit que c'était l'âme du poète qui chantait toute seule, et qui nous pénétrait. A mesure que cette lecture se développait, une douce envie de pleurer me prenait. Il me semblait que mon cœur se dilatait, léger, et que je m'épanouissais dans la lumière.

Ceux à qui la révélation d'un art aussi pur fut ainsi faite — et par un homme presque divin — sont peu nombreux. Et c'estpourquoi sont peu nombreux ceux qui comprennent ce que j'ai compris, ce jour-là : des œuvres telles que celles de Racine ne devraient être permises en récompense qu'aux élus de l'intelligence et du cœur et refusées au troupeau inapte à en percevoir le parfum.

Lorsque Mounet-Sully eut achevé et que sa bouche eut soupiré les derniers vers, il me regarda, sans plus rien ajouter. Et je me tus aussi.

Nous revHimes tous deux chez M. Claretie. Nous étions très pâles. Il s'apprêtait à nous interroger, mais Mounet-Sully l'arrêta :

— Ils ont fait connaissance, lui dit-il, ils se sont beaucoup plu tous les deux.

C'est ainsi que me fut distribué le rôle de Clytemnestre, et que la représentation donnée avec des interprètes tels que Mme Bartet dans Iphigénie , Mounet-Sully dans Achille, Paul Mounet (engagé aux Français presque en même temps que moi) dans le rôle d'Agamemnon. fut ètincelante. Et puis, Clytemnestre, n'est-ce point un personnage d'admirable drame, n'est-ce point une mère, toute de cœur, toute de larmes?...

Cette victoire me valut désormais que l'on crut pouvoir me distribuer dans n'im-

A LA COMÉniE-FHANÇAISE 197

porte quelle tragédie et, qui plus est, me confier tous les rôles de mère. A la fin les mères, toujours les mères, cela me lassait. Et M. Claretie se souvient peut-être d'une riposte (ici extrêmement atténuée) que je lui lançai quand il me proposa le rôle d'Agrippine dans Brilannicus :

— Enfin, Monsieur, on ne me i)arle que de mères... Je ne suis pas une vieille : je suis jeune, moi ! Et je vous affirme qu'on me le prouve...

— Qui donc en doute, madame? riposta M. Claretie.

Cet échange de propos fit la joie du bon Sarcey qui les répétait à tous venants en laissant leur pleine force aux termes employés par moi...

Bref, le rôle d'Agrippine me fut imposé, avec cette aggravation qu'il me faudrait le jouer dans dix jours. L'essai était cruel. Je sentais tout le poids de ma responsabilité. Agrippine... une mère — mais une mère ambitieuse au détriment de son fils !

Bien mieux : je ne savais pas avec quels artistes je paraîtrais en scène. Je ne l'appris guère que le jour de la représentation — une matinée du jeudi, si je me souviens bien.

Je me mis à répéter toute seule, dans un coin du foyer public, avec mon souffleur — fort expérimenté, du reste, en son métier — M. Léautaud. Pour comble d'infortune, l'excellent homme avait quelque peu la prononciation auvergnate. Je le comprenais mal dans mon énervement et, çà et là, j'en arrivais à reproduire son accent. Il est vrai qu'il riait le premier de cette petite mésaventure, et que ses conseils intelligents joints à cette bonne grâce, cette patience et cette bonté qui, on le sait, firent de lui une si aimable et si sympathique figure, me valurent de ne point abandonner ma tâche. Me voyant si désemparée, il me plaignait, ne cessait de me donner confiance, de me stimuler.

Je possédais à peine mon texte. Je n'avais

A LA COMKDIE-FRAXÇAISE 199

pu approfondir aucun caractère. Et j'ignorais les traditions!

A tel point qu'au monologue fameux :

Asseyez-vous, Néron, et prenez votre place...

OÙ il est d'usage, chez les tragédiens qui interprètent Néron, de donner, en écoutant le discours d'Agrippine, les marques du plus grand ennui, je m'arrêtai à maintes reprises, scandalisée par les gestes accablés de Mounet-Sully. et que je me dis :

— Je joue mal. c'est possible; mais quel malotru de le souligner 1

A de certains moments, je mis toute ma force à ne point abandonner la scène, tellement mon admirable ami me paraissait dépasser les bornes.

Mais, aussitôt le rideau baissé sur le cinquième acte, je ne fis qu'un bond chez M. Claretie :

— Cette fois je veux m'en aller! Je veux m'en aller ! Je veux m'en aller !

— Quoi donc? Qu'est-ce qu'il va?...

SOUVEMRS D AIMEE TESSAXDIER

— On me fait jouer sans préparation des clioses énormes!... Je ne puis pas... Il y a trop de dangers dans de pareils rôles...

Rien ne put me retenir, ni les bonnes et charmantes paroles de M . Claretie, ni ses ])romesses, ni les conseils de mes amis. Ils insistèrent à peu près tous : les Mounet, Got, Febvre, Worms, M""*^ Worms...

Bartet surtout fut admirable :

— Je vous en supplie! Attendez! Ne partez pas ! Ne partez donc pas !

Elle me prit à part, me dit et me redit :

— Quelle grande folie! Quelle faute vous commettez! Réfléchissez, voyons, réfléchissez!

Hélas! oui, quelle faute! Je n'ai pas réfléchi... Je suis partie et j'ai quitté les montées douces qui m'auraient conduite peut-être vers ces purs sommets que j'entrevoyais lors des premiers succès.

Impatience de ne point suffisamment jouer! Lassitude de rester enfermée dans de trop étroites barrières, besoin de mou-

vement, d'espace! Et puis, surtout, (ju'on le croie bien : la peur !

J'ai eu peur! Ces rôles si lourds que l'on me confiait, sans répétitions, sans explications, et qu'il fallait apprendre en quelques jours à peine : tout cela m'affolait.

C'est que j'étais alors une fille simple, très simple, malgré ma renommée; je ne savais presque pas lire; de Troie, de la Grèce, de Rome, j'ignorais tout... J'étais riche uniquement d'un instinct extraordinaire et ce n'était guère que par intuition que je comprenais.

A d'autres, du moins, des professeurs, au Conservatoire ou ailleurs, avaient seriné les grands rôles tragiques. Mais moi? Allais-je me risquer en plein inconnu, me trouvant sans répit, sans aide, aux prises avec des interprétations que je sentais êtie les plus redoutables 1 Devrais-je puiser uniquement en moi la force de les creuser et de les rendre conformément à la pensée des poètes?

J'ai préféré m'enfuir... Je n'ai su révéler

202 SOUVENIRS DAI.AIÉE TESSANDIER

à personne mes scrupules obscurs, ma sincérité, mes défiances maladroites. On a cru que j'avais « mauvais caractère » : on s'est étonné. La peur et ce silence que j'ai gardé, semblable à une petite paysanne têtue, ont brisé ma carrière, en pleine vigueur.

Seulement, un peu plus tard, j'ai voulu savoir ce qu'était Agrippine. Je me suis attachée à lire l'histoire des Romains. Et maintenant, voilà vingt et un ans depuis mon exil des Français, voilà vingt et un ans que je scrute ce rôle qui m'a coûté toute ma vie.

Or, à l'heure présente, où je puis me flatter, avec quelque fierté de le posséder et de le bien rendre, il y a ça et là, dans ce conflit d'ambition, d'orgueil et d'amour maternel, des points, des nuances qui m'échappent encore. C'est un rôle terrible, plus effrayant peut-être que Phèdre et qu'Athalie... Que pouvais-je donc en dix jours, puisque après vingt et un ans de travail, j'estime que l'on n'en peut donner qu'une interprétation incomplète?

GIEL GI^IS

Cette sortie impatiente ne manqua pas de faire quelque bruit. Si j'eusse été femme à exploiter l'incident, j'aurais pu adroitement alimenter des discussions de presse; me faire, comme on dit aujourd'hui, une publicité mondiale et entreprendre une vaste tournée qui m'eût rapporté quelques cent mille francs.

Il n'en fut rien : je laissai retomber ce tapage comme une poussière, et préférai revenir à l'Odéon, où j'avais, en somme, bien vécu.

Porel et tous mes anciens camarades me reçurent avec honneur, et, même, on organisa une reprise un peu solennelle de VArlésienne, pour ma rentrée.

Daudet m'écrivit a cette occasion une lettre délicieuse :

« C'est moi qui suis content que ma vraie Rose Mamaï me revienne! T)ânsl'Arlésiemie, on a besoin de tant de soleil ! »

Quant à moi, il me semblait que je me retrouvais dans ma maison, après avoir habité quelque temps chez des étrangers très polis, mais tout de même un peu froids.

Pourtant, je passai de mauvaises heures. Je me sentais prise de brusques découragements. Pour la première fois, l'avenir commençait à m'efïrayer un peu. Ce fut certainement vers cette époque-là que je cessai d'avoir l'impression de m'élever. Je crois même, à vrai dire, qu'alors commença mon déclin, non en ce qui concerne mon talent, mais dans mon bonheur d'artiste et ma situation. Toutefois, cela, je le ressentais trop obscurément pour m'en affliger. Du reste, je n'avais guère le temps de m'analyser : je goûtais avec des amis les bonnes joies de l'existence. Je plaisais beaucoup;

CIEL GRIS

j'étais très fêtée, aucune entrave ne me gênait; et cela suffisait pour me faire oublier l'erreur d'une démission maladroite.

Ce qui contribuait aussi à atténuer mes regrets, c'était un projet séduisant de Porel et en lequel nous avions une foi extraordinaire. Il allait, en effet, quitter l'Odéon, pour diriger le Grand-Théâtre, rue Boudreau. Il voulait y réaliser des miracles, espérait d'énormes succès, et m'avait communiqué un enthousiasme fou... C'est ainsi que je ressortis du second Théâtre-Français, six mois après y être revenue...

Peut-être sera-t-onici intéressé d'apprendre que, parmi les pièces sur lesquelles Porel comptait, était surtout l'œuvre d'un jeune auteur, qui s'était déjà fait connaître au Chat- Noir : Maurice Donnay. Il s'agit d'une comédie adaptée curieusement d'Aristophane :

Lysisirata. La lecture aux artistes avait été un triomphe, et nous nous jurâmes tous de doubler victorieusement lecap delà première.

Porel avait organisé une distribution mer-

206 SOUVENIRS d'vimée tess.vndier

veilleuse. Réjane, dans Lysistrata; moi, dans Salabaccha; Augustine Leriche, dans Lampito, la femme au tempérament excessif; la petite Carlix, dans la petite vierge qui ignore les mystères, Dufrène, etc.. Parmi les hommes, des noms tels que Guitry, Calmettes, etc.. Enfin, tout un bataillon de petites artistes, plus jolies, plus belles les unes que les autres !

Des répétitions étonnantes : les très rares privilégiés qui étaient venus par curiosité tout d'abord, revenaient uniquement pour s'amuser. Jeanne xMarni n'en manquait pas une! Quelle gaieté! Quel entrain! et que la vie paraissait légère, peu sérieuse, sans gravité! Et puis cet auteur! Ali! il n'était pas un jeune homme triste! Au lieu de se rendre insupportable comme tous ses confrères qui sont inquiets, tatillons, se mêlent de tout, brouillent tout, lui, ce grand garçon maigre, très maigre à ce moment-là, était surprenant de nonchalance, d'optimisme, de tranquillité!

CIEL GRIS

Le soir de la première . même nonchalance, même rire malin dans les yeux. Nous aurions insisté, je crois qu'il nous aurait chanté, dans les coulisses, pendant les entr'actes, quelques chansons de son répertoire. D'ailleurs, dès les premières scènes, la pièce fut accueillie avec joie, c'est le mot : une œuvre divertissante et littéraire, des décors brillants, d'éclatants costumes, de jolies femmes, de beaux hommes, tout cela plut à la folie, et Réjane dans Lysistrata, je laisse à penser ce que cela pût être comme verve, comme brio!

Après quelques mois de représentations heureuses, au nombre desquelles fut la Sapho, d'Alphonse Daudet, il advint que la direction du Vaudeville se trouva vacante : Porel s'estima mieux à sa place à la tête de ce théâtre situé en plein boulevard, et il ferma la scène de la rue Boudreau...

Pour moi, les bouleversements de la vie commençaient à me fatiguer... J'avais suivi Porel au Grand-Théâtre, n'ayant envisagé

la possibilité d'aucun imprévu. Ce changement me déconcerta; et puis j'aspirais maintenant à la tranquillité, je ne voulais plus que me laisser vivre, sans nul autre souci que celui de cultiver mon art.

A ce moment, si, au lieu de m'abandonner au désenchantement, à l'indifférence et à la fatigue, j'avais manifesté un peu de cette hère volonté qui me valut de m'imposer, lors de mes débuts à Bordeaux, si j'avais su discipliner ma vie, utiliser toutes les forces, tous les éléments dont je disposais, grouper autour de moi toutes les sympathies, tous les appuis qui m'étaient aveuglément acquis — Dieu sait si j'en avais ! — j'aurais eu, selon les propres termes de Francisque Sarcey. « dans ma main tous les théâtres, tous les auteurs de Paris et tout le public » ; du moins me serais-je créé une situation si solide et durable que j'aurais été pour toujours à l'abri des coups de main de n'importe quel directeur. Mais j'ai préféré le repos...

AIMÉE THSSANDIKK

daus Pour la Couronne.

Phoio Nadar.

CIEL GRIS

J'aimai mieux, semblable à une barque qui rentre vers son port, regagner l'Odéon, endroit paisible, qui avait alors à sa tête deux hommes charmants. MM. Marck et Desbeaux, d'une courtoisie et d'une honnêteté jamais démenties durant les Trois années de notre collaboration

Je ne m'attarderai pas sur cette grise période, traversée pourtant d'un bel éclair, de trois mois d'émotions puissantes : la première et la série de repiésentations de Pour la Couronne, de François Coppée. Soirées magiques, inoubliables ! Salles frénétiques, délirantes. Les ovations partaient comme des gerbes de fusées. Pendant plus de cent jours, l'enthousiasme ne fléchit pas un soir !

Je me souviens que, lors de la centième, après le baisser du rideau, je me plus à tourmenter mon cher Coppée. comme cela m'arrivait quelquefois. Je lui dis :

— « Ils ont tout de même eu raison, aux Français, de vous refuser cette pièce... »

212 SOUVENIRS d'aimée tess.vndier

Il avait tant de droiture dans l'esprit qu'il prenait toujours pour argent comptant ce qu'on lui donnait. Il n'apercevait jamais la taquinerie au premier abord.

Aussi mon appréciation le bouleversa :

— Et pourquoi ont-ils eu raison...?

Il avait une mine si inquiète, si torturée que je n'eus pas la force de le faire souffrir plus longtemps :

— Ne vous attristez pas ! C'est par égoïsme que je vous dis cela... Si votre œuvre avait été représentée à la Comédie- Française, je n'aurais jamais pu vous jouer Basil ide !

Comme son visage changea ! L'excellent homme me prit dans ses bras et m'embrassa de tout son cœur comme une enfant retrouvée :

— Je le savais bien, me disait-il, que vous n'auriez pas voulu me faire de la peine . . .

Cette petite anecdote est, je crois, une de celles qui puisse le mieux éclairer les tré-

CIEL GRIS 213

sors de bonne foi et de spontanéité que cachait l'âme du poète.

Mais j'ai hâte d'en arriver à des périodes plus piquantes de ma vie.

Lorsque le départ de MM. Marck et Desbeaux fut décidé, on prophétisa à grand fracas une résurrection fabuleuse de l'Odéon. On nous promettait deux chefs hardis et neufs qui nous conduiraient vers d'insoupçonnables triomphes. L'un était connu comme auteur, Ginisty, et l'autre comme directeur. Ce dernier passait pour un novateur. Il s'agit, on l'a deviné, de l'heureux pilote du Théâtre-Libre, d'Antoine, avec qui j'eus des démêlés.

Il est nécessaire que je rapporte, auparavant, une série d'événements prodigieux qui m'advinrent vers cette époque et qui se terminèient, à mon endroit, par une condamnation en police correctionnelle.

Lorsque le Grand-Théâtre de la rue Boudreau fut fermé, je ne rentrai pas immédiatement à rOdéon. Je fus demandée au Châtelet pour y jouer la Bouquetière des Innocents. Je note â ce propos que j'eus l'occasion de connaître là un tout jeune et charmant artiste, M. fjmile Mas, qui, peut-être l'ignore-t-on, avait un moment songé à devenir acteur. Il renonça depuis à la carrière dramatique pour exercer, avec

la vigilance et la compétence que l'on sait, l'ingrate profession de critique.

Donc, je reçus, quelques jours avant la répétition générale de la Bouquetière un mot de la fameuse Mlle Rousseil. A cette époque-là, elle ne jouait plus et vivait retirée du monde; elle devait être âgée de cinquante-six à soixante ans environ. Je n'avais jamais eu de relations avec elle; je ne l'avais vue qu'à la scène, mais elle me laissa le souvenir d'une géniale artiste. Mlle Rousseil était une de mes admirations.

(( Mademoiselle, m'écrivait-elle, bien que ne vous connaissant pas personnellement, je n'hésite pas à vous demander deux places pour la Bouquetière des Innocents. Cette pièce m'intéresse à mille titres divers et me rappelle notamment ma mère qui était marchande de fleurs, etc.. »

Trop heureuse de l'obliger, je lui envoyai deux places pour la répétition générale. Et dans la lettre qui accompagnait l'envoi des billets, je l'assurais que je me sentirais

honorée de devenir l'amie d'une si remarquable personne.

Un vieux jeune premier, qui s'appelait M. Rosambeau et qui connaissait de près le caractère de Mlle Rousseil me donna cet avertissement :

— Attention ! C'est qu'elle n'est pas commode du tout, Mlle Rousseil ! . . . Elle n'est pas méchante ; mais quand on n'est pas habitué à son humeur, elle vous a de ces mots, elle commet de ces actes inattendus qui feraient battre des montagnes... Ne lui réponds pas. ïu es trop nerveuse : vous vous vous brouillerez !

Je fus outrée. Parce qu'elle semblait avoir renoncé à toute influence, qu'elle traversait des temps difficiles, fallait-il la négliger ainsi, oublier son superbe passé!

— Comme tu voudras ! répondit Rosambeau. Je connais ton tempérament ; je connais le sien : vous vous égorgerez... Et maintenant, advienne que pourra!... Moi, j'ai fait mon devoir!

Rousseil se trouvait alors dans une situation de fortune pénible. Nul n'est à l'abri de cela, notamment les plus grands artistes... Comme elle avait depuis longtemps disparu du théâtre, elle n'arrivait point à se relever, à mener une vie digne d'elle.

Je ne saurais décrire l'impression qu'elle me produisit quand je la vis la première fois à la ville. Avec ses yeux perçants, son grand cou maigre, son nez osseux, on eût dit un aigle... J'éprouvai un affreux malaise. Elle était appuyée sur un parapluie; sa tenue, tout en étant propre, n'était point celle qui, selon moi, lui eût convenu.

— Ne m'en parlez pas, gémit-elle... Je traverse des difficultés ! . . . Je me débats, c'est le cas de le dire!...

Je la plaignais et je m'indignais, en mon cœur, que l'on pût laisser dans de misérables tracas d'argent une actrice qui avait honoré la scène.

— Qu'à cela ne tienne, lui dis-je; je vous offre l'hospitalité jusqu'à des jours meil-

leurs. Nous prendrons nos repas ensemble. Je serai trop heureuse de causer théâtre avec vous.

Aussitôt proposé, aussitôt accepté. Le lendemain, dans la matinée, dès huit heures, Mlle Rousseil sonnait à ma porte.

Il nous arrive, entre artistes, chez qui les relations sont fort simplifiées et deviennent immédiatement fraternelles, de nous faire de menus cadeaux, sans que notre amour-propre en souffre et que nous attachions à ces dons une importance quelconque. Il me fut agréable d'offrir à ma nouvelle amie du linge, des chapeaux et des robes.

Elle s'en para, et elle avait vraiment grand air devant la glace... Nous avions à peu près la même taille : tout cela lui allait à merveille. Je la suppliai de ne pas se gêner et de considérer que tout ce qu'elle voyait chez moi lui appartenait.

— Bien! me répondit-elle.

Nous déjeunâmes. Un repas étonnant.

SOXVENIRS D AIMEE TESSANDIER

Elle me raconta, avec le ton à la fois hautain et familier que l'on se plaît à accorder aux duchesses et en un langage des plus châtiés, les mille déconvenues de son existence, les amertumes dont l'avaient abreuvée ses amis. Elle paraissait fort souffrir et j étais émue. Mais, ce qui m'étonnait beaucoup dans sa conversation, c'était sa façon de tenir pour très peu de chose, en tout cas pour gens fort au-dessous de nous, les personnages les plus considérables.

Au café, elle s'interrompit. Et, sans m'y avoir préparée :

— Mais ce n'est pas tout, dit-elle, que de bavarder. Que pourriez-vous faire, cet aprèsmidi?... Allez donc voir Rothschild...

— Vous dites f

— Rothschild !

J'étais abasourdie.

— Vous irez de ma part. Vous vous ferez belle, n'est-ce pas? Il s'agirait de solliciter une aide pécuniaire pour moi.

Il faisait une chaleur, ce jour-là ! Et puis,

cette démarche était gênante; je ne connaissais pas du tout Rothschild, et je n'avais jamais entendu dire qu'on allât lui rendre des visites de cette sorte.

Je demandai à M"^ Rousseil :

— Le connaissez- vous Rothschild, au moins?

— Qu'importe?

— Mais pourquoi s'adresser à lui?

— Parce qu'il est riche ! Ces gens-là se doivent de s'intéresser aux arts.

Comme j'hésitai, sa voix se fit si impérieuse que dans la crainte d'une scène je me décidai à aller voir le banquier.

Introduite dans ses bureaux, rue Laffitte, un secrétaire me reçut :

— Vous voulez voir le baron?

Il m'assura que je pouvais lui parler comme à Rothschild lui-même. Je commençai à lui donner des explications, mais comme il ne répondait rien, je m'embrouillai, je perdis contenance...

Je sus cependant obtenir de ce secrétaire

qu'il présentât ma requête à son maître. Peu de temps après, il reparaissait, s'inclinait gracieusement et :

— Par égard pour le grand talent de M"« Roussel) et de M"^ Tessandier, dit-il, le baron vous accorde la somme de...

A mon retour. M"' Rousseil me sauta au cou :

— La délicieuse amie! répétait-elle. Et elle m'embrassait à perdre le souffle.

Une semaine s'écoula. Nous passions nos journées, nous prenions nos repas ensemble, et je puis dire que nous faisions bourse commune. Si j'étais à court d'argent — cela m'arrive... — j'engageais des objets au Mont-de-Piété.

Mon illustre pensionnaire, cependant, se livrait parfois à des écarts de caractère qui me déconcertaient quelque peu. Je ne m'en blessai pas car ces sautes d'humeur se terminaient toujours de façon très réjouissante. En voici un exemple...

— Qu'est-ce à dire? m'interrogea un jour la grande artiste. Venez donc ici ! Vous vous proposeriez, m'a-t-on assuré, de retournera l'Odéon?... A l'Odéon?...

— C'est vrai.

— Et qu'entendez- vous y faire à l'Odéon ?

— Ce que j'ai refusé à la Comédie-Française... jouer la tragédie...

Elle haussa les épaules et, en ricanant :

— Ah! oui, la tragédie ! Vous n'avez pas été fameuse dans Britannicus aux Français !

Sans me laisser le temps de lui fournir ma justification, elle continua :

— Eh bien, je vais vous dire, moi, comment on doit jouer Agrippine 1 Agrippine doit se jouer nue...

— Comment?

— Nue!... Une simple draperie rouge doit voiler son corps — que je suppose beau... De telle sorte que lorsque cette femme tait à Néron, vous savez bien, cet interminable discours :

On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse.

224 SOUVENIRS n".\niÉE tessakdier

elle doit petit à petit se décolleter, se découvrir, lui montrer ses formes, en un mot, se dévoiler tout entière. Voilà Agrippine!

— C'est que je crains Cju'on ne s'amuse un peu trop dans la salle...

— Mon Dieu ! comme vous pensez bourgeoisement. Qu'importent les rires de la canaille, si vous restituez les mœurs de ce temps-là et la pleine pensée de Racine. Du reste, plus j'y songe, pour cjue Néron accepte cette longue harangue, il faut qu'un puissant attrait le retienne !

Atténuant ce que ses conseils avaient d'absolu, je ne manquai jamais pourtant d'écouter attentivement cette haute artiste, car ses théories l'amenaient généralement à de satisfaisantes observations.

Je pourrais citer mille autres traits de ce genre.

Une inébranlable amitié semblait donc exister entre nous, lorsque la catastrophe

prédite se produisit. On servit, par malheur, un soir à dîner, un plat de pieds de mouton à l'huile, au vinaigre et à l'oignon. C'est un mets dont je raffole. Nous en mangeâmes et je ne m'aperçus d'aucun mécontentement chez M"*^ Rousseil.

Le lendemain, je fus étonnée de ne point la voir à l'heure haljituelle pour le chocolat du matin. Vers midi, une lettre d'elle m'apporta l'explication de cette absence. La lettre, sans que je pusse savoir d'où cela me tombait, disait, à peu près en ces termes :

« Mademoiselle,

« La nourriture que vous me faites absorber, voilà bientôt un mois, rend mes digestions de plus en plus pénibles. Vos pieds de mouton m'ont achevée; j'ai dû passer ma nuit entière sur le pot. Je me vois donc dans la nécessité, du fait de votre détestable cuisine, de cesser toute espèce de relations avec vous.

« Vous voudrez bien m'envoyer immé-

diatement le montant des leçons que je vous ai données. »

Je supposai qu'elle m'avait écrit de la sorte dans un moment de surexcitation. Je lui répondis toutefois que j'avais passé l'âge et l'état d'élève, que j'acceptais des conseils, mais que je ne prenais plus de leçons.

« Pourtant, ajoutai-je, comme je sais que vous avez besoin d'argent ces temps-ci, je vais partager avec vous. J'ai, en tout et pour tout, dix francs dans ma maison, actuellement. Ci-joint donc un mandat de cinq francs, non comme rémunération de vos leçons, mais comme marque d'amitié. »

Nouvelle lettre de M"^ Rousseil; elle m'écrivait en substance :

(( Mademoiselle,

« Je ne suis pas une mendiante. De toute autre que vous, j'exigerais cent francs par jour, pour rémunération des leçons que je vous ai données. Néanmoins, en considé-

ration des quelques bardes dont vous m'avez fait cadeau et de vos démarches chez M. de Rothschild, je consens à abaisser mon prix à un louis par jour. »

Et elle gardait les cinq francs comme acompte. J'arrêtai là toute correspondance.

Mais j'avais affaire à forte partie ! Elle m'inonda de cartes postales, où elle me réclamait avec ténacité et sur le ton d'un grand mépris, le paiement de ses cachets pour « leçons de français, d'histoire romaine et d'art dramatique ». J'en recevais partout, chez moi, à l'Odéon, à la Comédie-Française, à l'Ambigu, au Châtelet, au Vaudeville, etc..

A bout de patience, je ripostai en lui écrivant sur une de ces cartes — non cachetée — une série d'insolences, dont la moindre était que je la tenais pour une détraquée.

Il paraît que je commis le délit de « diffamation par voie de correspon-

dance ouverte ». M"^ Rousseil m'envoya immédiatement une citation en police correctionnelle et une assignation en cent mille francs de dommages-intérêts. J'étais terrifiée.

Mon avocat fut M^ Decori : il me rassura. Celui de l'adversaire fut M^ Lagasse. Deux hommes d'esprit.

Cette affaire promettait d'amuser tout Paris. A l'audience, l'afiluence fut extraordinaire : tout ce C{ue le Palais contenait d'avocats, tout ce que la littérature et le journalisme comportaient d'écrivains, s'était donné rendez-vous à la salle du tribunal.

Ne voilà-t-il pas qu'en entrant, après avoir échangé quelques mots avec M™^ Séverine, la première personne que j'aperçus, au milieu d'un groupe, fut M"*" Rousseil dans une sorte de toilette de jeune fille en soirée? C'était un décolleté, couvert d'un petit fichu de dentelles Marie-Antoinette avec par-dessus un cache-nez en laine tri-

cotée. Elle portait des gants montant presque jusqu'aux aisselles.

Le président appela la cause :

— Veuillez parler, dit-il à M"® Rousseil.

— Monsieur le président, répondit-elle, je vous demande la permission de me taire...

— Ah?... Mais... Pourquoi?...

— Je suis émue...

— Bien ! Bien ! remettez-vous. Alors Mademoiselle Tessandier, parlez ! Vous connaissez les griefs de la demanderesse...

Je commençai :

— Je suis. Monsieur le président, une admiratrice de M"^ Rousseil...

— Avec un s, interrompit-elle.

— Comment? questionna le président, surpris.

M"® Rousseil insista :

— Je dis avec un 5...

— Voyons, expliquez-vous !

— Ce n'est rien ! je tenais, en passant, à éclairer le tribunal sur un point. Il pénétrera par là le caractère de M"*" Tessandier.

Elle dit qu'elle est mon admiratrice. Vous l'avez entendue?

— Oui...

— Eh ! bien, elle écrit admiratrice avec un s. N'estimez-vous pas, Messieurs les juges, qu'il y a un grand abus et de l'ingratitude à recourir avec autant d'emphase aux bons services d'un mot qu'on estropie en l'écrivant?...

— Peuh !... fit le président égaré.

— En tout cas, m'écriai-je, je ne pourrai pas soutenir que vous ne vouliez me faire que des ennemis, puisque, jusqu'ici même, vous vous efforcez de me réconcilier avec l'orthographe !

— Tâche ardue ! Je crains d'avoir bien des mécomptes !

— Du moins, j'espère que vous n'ajouterez pas cette leçon certainement gratuite à la note de vos cachets...

On riait beaucoup dans la salle. Je trouvai qu'en France, la justice s'administre joyeusement.

Puis Mlle Rousseil m'accusa de ne l'avoir « hospitalisée » que pour la contraindre, aussitôt arrivée chez moi le matin, à revêtir une « livrée » et à accomplir des besognes serviles et repoussantes. Elle prétendit que lorsque je recevais des visites, elle devait se retirer et disparaître, sur un signe, comme une bonne.

Enfin, nous en vînmes à l'afïaire des pieds de mouton. Elle s'exprima avec le plus grand dégoût sur le compte de ma cuisine.

— Les plats que l'on sert chez Mlle Tessandier sont abominables et lourds. Ils tuent littéralement l'estomac. D'ailleurs, ces nourritures du Midi ne valent absolument rien...

Le Président sursauta :

— Ah! permettez, s'écria- t-il très aigrement, j'en suis, moi. du Midi ! C'est le pays où l'on mange le mieux ! Les plats qu'on y prépare ne pèsent pas du tout ! Ils font au contraire le plus grand bien ! Libre à vous

232 SOUVENIRS DAIMÉE TESSANDIER

de les juger à votre goût, mais souffrez que nous ne partagions pas votre appréciation !

Et ce magistrat, qui avait jusqu'cà ce moment siégé avec beaucoup de bonhomie, devint rogue et maussade. Dès qu'en nous expliquant, nous citions un nom de personne étrangère aux débats, il nous interrompait avec irritation.

Aux plaidoiries, M'' Lagasse et M® Decori rivalisèrent d'éloquence. Le premier parla d'une voix posée et émue. Le second fut sarcastique et bref.

Quand ils eurent fini :

— Alors, dit le Président à Mlle Rousseil, c'est cent mille francs que vous demandez? Cent mille... f

Les juges se consultèrent. Le Président reprit :

— Eh bien ! Mademoiselle, le tribunal vous accorde vingt-cinq francs ! Huissier, appelez la cause suivante!

Ainsi fut terminé un procès qui nous valut à Mlle Rousseil et à moi l'honneur

d'être chansonnées dans les revues de fin d'année et caricaturées dans tous les journaux.

J'eus à ma charge les frais de l'affaire : quant aux vingt-cinq francs, ma foi ! je crois me souvenir que je ne les ai pas encore payés !

ANTOINE ARRIVE A L ODÉON

Mon expérience m'a appris que si deux âmes d'artistes peuvent se lieurter, si des rivalités éclatent entre elles, beaucoup de colère en résulte, certes, sur le moment; mais rarement la rancune, la haine subsistent là où agit une admiration sincère et réciproque.

Réciproque? Je sais qu'Antoine a toujours professé de l'estime pour mon talent. Il ne s'en est jamais caché; et ce n'est, du reste, pas un faible hommage à lui rendre de témoigner qu'il proclame avec une égale franchise et une égale force ses exécrations et ses amitiés d'art.

Quant à moi, si je n'ai pas du théâtre et

SOL'VEMRS D AHIEE TESSANDIER

de la mise en scène la même conception que lui, je ne puis me défendre de reconnaître en cet homme une des sources d'énergie, une des forces créatrices les plus puissantes et les plus fécondes que j'aie rencontrées sur ma route. C'est un torrent : son cours est quelque peu impétueux, et souvent il déborde! . .. Que l'on ne songe pas cependant à le canaliser, il romprait les digues ou se disperserait au hasard.

Cette arrivée d'Antoine au Second Théâtre-Français fît éprouver aux artistes qui en composaient la troupe des angoisses inexprimables. Pendant les quelques jours qui précédèrent la nomination, on nous accablait de nouvelles horribles. Ce n'était qu'un cri de toutes parts :

— Ah ! quel coup de balai dans ce vieil Odéon ! Antoine arrive avec ses gens ! Vous allez voir ces coupes sombres!

Voilà ce que Ton nous bourdonnait aux oreilles du soir au matin.

Nous n'avions plus le mot. On nous hebé-

ANTOINE ARRIVE A I. ODEON

tait à la fin, et nous nous reg-ardions stupides, rongés par la crainte d'un congé ignominieux.

Dans cette croyance que notre nouveau directeur s'apprêtait à des persécutions, je me sentais personnellement des plus menacées. Car je n'ignorais point ciue j'avais eu, il y a quelque dix ans, avec Antoine, un différend d'un certain ordre que la bonne foi m'oblia:e à relater.

C'était lors des combats épiques du Théâtre-Libre. La victoire n'était pas encore gagnée : mais le public s'intéressait au mouvement et reconnaissait l'importance de cette bataille. On parlait de nommer Antoine chevalier de la Légion d'honneur.

Des journalistes firent une enquête à ce sujet. Un reporter vint me trouver ; je répondis en peu de mots :

— Une pareille consécration exigerait que le Théâtre-Libre ait donné des preuves dé-

cisives. Attendons quelque temps encore.

Toutefois, voici le fond de ma pensée : on ne devrait accorder la croix qu'à des soldats ayant accompli un exploit. Donc aucun civil ne sauraitobtenir cette décoration qui, à mon avis, devrait rester purement militaire.

J'ai toujours eu, comme cela, des idées arrêtées, sur certaines matières graves.

La grande habitude que ce reporter avait de sa profession fit qu'il développa en un article d'une demi-colonne au moins les quelques paroles que j'avais prononcées. Il donna, en outre, à mes propos une tournure telle qu'Antoine, avec son tempérament ombrageux, ne manqua pas de voir en eux une agression résolue contre lui.

Il m'écrivit aussitôt une lettre dont voici à peu près le sens :

« Ma chère camarade,

« Votre interview est une de celles qui m'ont fait le plus de peine. Car j'allais justement me mettre à votre disposition, moi

ANTOINE ARRIVE A L ODEON

et mes artistes, pour prêter notre concours à la représentation donnée à votre bénéfice, (il s'agissait de l'affaire Koning), etc.. »

On conçoit la contrariété que je ressentis d'avoir été désagréable à un homme pour qui je n'avais pas d'inimitié et qui se proposait de me rendre service.

Je répondis immédiatement par une autre lettre, ou je lui exprimais combien peu j'avais voulu lui .causer du chagrin et où je lui précisais le sens de ma réponse au fâcheux reporter.

Et ce fut tout. Il ne fut plus question de rien.

Mais maintenant qu'Antoine allait régner sur rOdéon, je ne me sentais pas tranquille. On me l'avait représenté comme un personnage si peu accommodant que je pensais :

— Il ne me pardonnera pas cette affairelà!

Quinze ans auparavant, à l'époque où il fallait à ma nature violente une existence

de folies, un directeur hostile ne m'eût guère importé. Mais, depuis mon départ du Français, un travail s'était fait en moi : mon tempérament n'avait cessé de se modifier, avec une rapidité qui me surprend encore. Une lassitude, une mollesse, une torpeur m'avait envahie. Je ne désirais plus qu'une existence unie, calme, sans aventures. J'étais loin d'avoir les impatiences de jadis : j'étais pleine de nonchalance, je devenais casanière et je commençais à craindre l'instabilité autant que je l'avais adorée...

L'Odéon, où je coulais des jours réguliers, comme une sorte de fonctionnaire, où j'avais mes habitudes — comme on change! — m'était indispensable désormais. C'est pourquoi je ressentais des transes si cruelles .

Le lejidemain de la nomination officielle des nouveaux directeurs, je reçus un rendez-vous d'Antoine me convoquant sans

ANTOINE ARRIVE A l/ODÉON 241

délai chez lui, 204, boulevard de Clichy. On imagine assez ma perplexité, au moment de sonner à la porte.

Or, au lieu de me trouver face à face avec l'être brutal et épouvantable que je redoutais, altéré de vengeance et prêt â jouer avec moi comme l'ours avec une proie, j'aperçus un homme plein de rudesse cordiale qui me lança à brûle-pourpoint :

— Eh bien ! c'est entendu, vous restez à rOdéon!

J'en demeurai clouée sur place !

Alors, avec une expansion brusque de femme du Midi, je lui répliquai :

— Vraiment, vous ne m'en voulez pas f... Vous savez bien, voyons, l'interview, la Légion d'honneur?...

— • A quoi, diable ! allez-vous penser f

— Dame!,..

— Évidemment, sur le moment ça m'a peiné ! Mais c'est fini ! Ne parlons plus de ça et signez votre engagement !

Et je restai avec Antoine et Ginisty aux

mêmes conditions que m'avaient précédemment faites MM. Marck et Desbeaux. . .

Comme je m'en voulus d'avoir tant écouté les bavards !

Il y eut bien cependant le coup de balai : en fait, il se réduisit, comme à tous les changements de direction, à la résiliation des engagements de quelques artistes alors sans autorité suffisante. La troupe fut donc formée par la fusion des anciens pensionnaires de rOdéon, parmi lesquels Segond- Weber, moi, etc.. MM. Cornaglia, Lambert père, Amaury, Chelles, etc., et ceux du vieux Théâtre-Libre.

Il ne restait plus qu'à se mettre au travail.

Imaginez un bassin calme, sans la moindre ride des eaux, jamais effleuré par le plus faible vent. Imaginez un obus qui tombe soudain dans cette onde effarée, y explose en tumulte : c'est Antoine éclatant dans le vieil Odéon tranquille.

ANTOINE ARRIVE A L ODEON

Aussitôt la troupe établie (Ginisty étant chargé des services administratifs), Antoine, avec cette ardeur passionnée qu'il apporte en ses entreprises, nous réunit sans nul délai, trois mois avant la réouverture annuelle, en pleines vacances d'été. C'est une mobilisation. Il nous distribue plusieurs pièces et met en répétitions classique, moderne, reprises, répertoire, — tout à la fois.

Et quel travail ! Le matin, le soir, l'après-midi, le jour, la nuit! On répète en même temps, sur la scène, au foyer du public, au foyer des artistes, dans les corridors, à l'orangerie : c'est jusqu'au café Voltaire que l'on envahit. Les peintres brossent des décors, des milliers de décors : il y en a tant qu'on trouve des portants jusque sous les arcades extérieures de notre Odéon. Des costumiers fabriquent des costumes spéciaux, les machinistes essaient des trucs inemployés : Antoine, lui, voit tout, est partout, assiste à tout, dirige tout.

C'est qu'il est beau, cet homme en plein travail, en pleine fièvre, avec son masque large et fort, son œil fulgurant, sa voix impérieuse, son commandement sec, son geste violent, sa démarche lourde! Il est beau d'audace, de foi. de vigueur ! Seulement il nous secoue un peu trop, nous, les pauvres artistes! Et comme il écume, si nous lui résistons !

Que voulez-vous? Lui et moi, nous n'arrivions jamais à nous entendre. Je suis sûre que nous étions tous deux animés de bonnes intentions... Malheureusement, quand on est trop nerveux, dans un pareil tumulte, dans cette poussière, dans la chaleur de tant de répétitions accumulées, on s'excite, de l'électricité passe dans l'air, et alors ! . . . Quelles discussions ! Des clameurs à faire frémir! Puis, c'est plus fort que moi : quand on crie, je perds la tête, il faut que je crie, moi aussi.

Un jour éclata entre nous une dispute assourdissante. J'étais arrivée à la répéti-

ANTOINE ARRIVE A l'odÉON 245

tion plus butée que jamais, résolue à ne pas céder. Antoine, ce jour-là, était particulièrement autoritaire et agacé. Nos cris furent si retentissants que Ginisty, homme presque invisible alors et vivant systématiquement â l'écart, m'affirma avoir tressailli dans son cabinet de travail.

— Mais enfin, m'interrogea-t-il, que s'est-il passé?

— Ah! Monsieur, c'est Antoine! Il est effroyable, cet être-là, il a une façon de se mettre en colère...

Ginisty m'interrompit :

— C'est votre directeur, il faut lui obéir.

— Je ne peux pas vraiment passer ma vie à...

— Du moins, soyez patiente... pendant quelques jours, ajouta-t-il, avec un drôle d'air.

Que voulait-il dire?

Tout le monde savait que nos codirecteurs étaient en désaccord : mais jusque-là je n'avais point pris les choses au sérieux.

Je me mis donc à observer : il me devint aussitôt clair comme le soleil que ces deux hommes ne s'entendaient sur aucun point. De jour en jour, la mésintelligence semblait s'accentuer. Querelle intestine née du choc de deux tempéraments opposés. L'un, Ginisty, froid, doux, réservé, prudent, économe; l'autre, Antoine, bouillant, audacieux et prodigue.

Bref, après trois mois d'un travail terrible, forcené, mais, ma foi ! — il faut être juste — superbe d'exaltation et d'efïorts, l'Odéon rouvrit ses portes.

Aussitôt les dissentiments entre nos directeurs grossirent à tel point qu'une crise était à prévoir.

Seize ou dix-sept jours après la réouverture, nous fûmes, un certain nombre d'artistes, informés d'une assez curieuse nouvelle. Nous sûmes que le Ministre de Tins-

ANTOINE ARRIVE A l'oDÉON 247

truction publique, ennuyé de la mésentente qui régnait entre MM. Antoine et Ginisty, ne se refuserait point à causer avec les artistes de l'Odéon sur la situation de ce théâtre.

Nous voilà donc, un matin, introduits en délégation dans le cabinet de M. Georges Leygues.

Quand on a le métier d'acteur dans le sang, on ne se refait pas; on est toujours et partout sur la scène : j'ai gardé le souvenir que chacun de nous se sentant, en cette entrevue, une manière d'importance, se composa une mine imposée par la circonstance et le lieu. Ceux qui avaient habituellement un air de dignité se haussèrent, ce jour-là, jusqu'à la noblesse : leur attitude était même si solennelle qu'elle parut beaucoup frapper deux ou trois principaux de collèges attendant leur tour de réception dans une antichambre. Ceux qui d'ordinaire prenaient une attitude souriante et simple devinrent soudain d'une rondeur

excessivement joviale et si engageante qu'un huissier donna de grands coups amicaux dans le dos de l'un d'eux en se livrant à de lourds badinages. En tout cas, ce cortège d'artistes impressionnés intéressa M. Georges Leygues qui nous considéra, tout d'abord, un instant, sans mot dire.

Cet habile ministre, après s'être félicité, en un langage brillant, de connaître enfin chacun de nous en personne, ne tarda pas à en venir au fait et nous invita à l'entretenir de ce qui était l'objet de notre visite.

Il nous demanda de n'exprimer ni les sympathies, ni les antipathies qu'Antoine ou Ginisty avaient pu nous inspirer. Ce ■qu'il voulait, c'était fixer impartialement sa religion sur les destinées de notre théâtre : c'est pourquoi il attachait du poids aux avis de gens du métier et il ne croyait pas mal faire en écoutant les artistes de rOdéon eux-mêmes. Estimionsnous le conflit entre MM. Antoine et Ginisty

ANTOINE AF.RIVE A L ODEON

superficiel? L'antagonisme de leurs conceptions artistiques était-il au contraire impossible à réduire ?

Nous attestâmes que les Immeurs de nos codirecteurs paraissaient des plus incompatibles et qu'il semblait n'y avoir entre eux aucune communauté d'idées et de tempérament : Ginisty représentant assez bien le modéré, Antoine le révolutionnaire.

Le ministre parut fort perplexe de savoir si, en art, des transactions étaient souhaitables et s'il ne convenait pas de laisser chacun aller jusqu'au bout de sa nature, sous peine d'échec ou d'avortement.

Diverses autres questions de principe furent encore abordées, mais rien de net ne jaillit de cet entretien. Bien fin celui qui eût deviné à quoi se résoudrait M. Leygues.

Un événement vint brusquer le dénouement de l'affaire. Le soir même de cette entrevue, M. Ginisty envoyait sa démission de directeur du Second Théâtre-Français.

Elle entraînait régulièrement celle d'An-

toine. Le lendemain, Ginisty était nommé seul directeur de l'Odéon.

Sans parti pris, j'avoue qu'Antoine, ce jour-là, fit preuve de qualités de tout premier ordre. C'est un homme, vraiment ! Il n'est pas assez compliqué, ou il n'eut pas suffisamment de fausse vanité pour dissimuler sa grande colère. Elle éclatait dans le regard, frémissait dans le geste, la voix... La voix? C'est qu'il ne parlait guère ! Il se bornait à dire :

— Je reviendrai !

Et il découvrait déjà une tension si magnifique de son énergie, une telle certitude en l'accomplissement de sa volonté qu'il en était saisissant à voir.

Pour la première fois, il m'apparut exactement ce qu'il valait. Et encore que j'eusse contre lui des griefs, je ne pouvais m'empécher de l'admirer d'instinct et de penser :

— C'est une force !

LE GALMK

Lorsque Antoine nous eut quittés, l'Odéon reprit sa physionomie accoutumée. Après d'aussi vastes secousses, ce fut un silence, un apaisement incroyables : nous conservâmes cependant, quelques journées encore, l'efEarement de cette période vertigineuse. Nous étions semblables à des automobilistes qui s'arrêtent après avoir roulé à cent kilomètres à l'heure : leurs nerfs restent en vibration, l'haleine leur manque, la campagne fuit à leurs yeux, leurs jambes se dérobent. Ils se regardent courbaturés, ahuris et ne pouvant que dire :

— Quelle vitesse I

Il est vrai que nous allions maintenant prendre un large repos et respirer à l'aise, puisque Ginisty devait rester notre directeur pendant dix années.

Peut-être s'étonnera-t-on que quelques pages à peine suffisent à raconter un si long espace de temps. C'est que pendant dix ans aucun événement notable ne m'est survenu. J'ai été heureuse uniformément, J'ai vécu dix années paisibles et claires comme l'eau de source. Seuls les malheurs ou les joies extrêmes donnent du relief à la vie. Ginisty, parfait pour nous tous, n'hésitant jamais à nous rendre service, avenant, complaisant, était plus un camarade qu'un directeur. Il ne me paraît pas possible qu'un artiste, ayant servi sous ses ordres, ait conservé de lui une impression douteuse. Je le tiens personnellement pour un de mes très bons amis; dans ce musée d'images qu'est notre mémoire, sa figure est une de celles que j'évoque le plus volontiers. J'aime à me

AIMEE TESSANDIER à rOdéon.

Pholo l'aul Berger.

rappeler telle circonstance où il se révélait diplomate rusé; je souris à son art de satisfaire tout le monde d'un mot heureusement dit : si parfois une de ces innombrables querelles de comédiens était portée devant sa haute juridiction, deux adversaires brouillés à mort, se menaçant des pires vengeances, sortaient peu après de son cabinet les meilleurs amis du monde, prêts à se sacrifier l'un pour l'autre. Un habile homme que Ginisty et un grand ironiste, beaucoup plus qu'on ne le suppose !

Ce n'est pas, quant à moi, une mince reconnaissance que je lui dois! Songez que, pleine des regrets de tant de victoires inutiles, de tant de conquêtes gâchées, regrets aggravés par une imagination dévorante, qui exaspérait mes moindres satisfactions jusqu'à la joie, mes moindres ennuis jusqu'à la douleur, ma vie, sans grandes espérances désormais, ni grands rêves, ne me promettait plus que mécontentement et amertume. Grâce à la compréhension que

Ginistyaeuedema nature, exaltée si facilement, et si facilement découragée; grâce au respect délicat qu'il eut de mes déceptions, je puis dire que pendant les dix années que dura notre collaboration, je n'eus à me plaindre de rien.

Bonheur assurément un peu terne. Ce n'étaient plus, hélas! de ces joies passionnées, ardentes, dont j'avais tant de fois, jadis, frissonné. L'époque était finie de cette lumière! J'avais le souvenir d'une vie trop haute, de trop d'ambitions victorieuses, pour que tout succès, à présent, ne m'apparût plus que tiède, sans portée. Que pouvais-je acquérir? D'autres succès qui, simplement, confirmeraient ma renommée sans guère l'augmenter?... Il ne me restait plus qu'à vivre sur ma réputation et à la maintenir sans défaillances... Ma sérénité était mélancolique et faite de beaucoup de résignation. J'étais comme un riche qui, ayant possédé trois cent mille livres de rente, se trouverait réduit à vingt mille : évidem-

ment, il peut vivre, mais il lui manquera toujours quelque chose...

Je ne sortais guère. De chez moi, je me rendais à l'Odéon, et de l'Odéon je retournais chez moi. En ce temps-là, ce théâtre pouvait justement passer pour l'asile de la tranquillité. Les aventures sentimentales y étaient singulièrement rares. C'était, pour les actrices, une bergerie, une sorte de conservatoire des bonnes mœurs. Les quelques maris d'artistes qui venaient surveiller leurs épouses se faisaient, à coup sûr, illusion : mon Dieu, qu'elles y couraient peu de dangers! Jamais maison plus respectée. Les coulisses, sauf les jours de première, ne recevaient pas de visites. Un personnage pourtant s'y montrait souvent, avant son départ de Paris : Jean Lorrain. Mais il ne tendait pas de pièges à la vertu des femmes.

Une haute figure, on le sait. Je fis sa connaissance quelques années avant sa mort. Il m'a laissé l'impression d'une belle

àme, étrangement tendre, mais fort meurtrie. Il semblait désolé, absolument perdu, en détresse. Un isolé, un mallieureux dévoré d'une lassitude et d'un ennui horribles. Pourtant, quand il se laissait aller dans la conversation, il était charmant dans ses confidences, un peu amer, mais gai. Lorsqu'on connaissait sa vraie figure, sous le masque, on ne pouvait se défendre de l'aimer beaucoup. Il était plein d'attentions délicates et je me suis aperçue que tous ceux qui l'approchèrent parlaient de lui avec émotion.

Si tout ne paraissait vivre, à l'Odéon, que pour y faire fleurir la paix, cela ne signifie point qu'on n'y travaillât pas. J'ai à mon actif une série de succès suffisamment imposante pour témoigner du contraire :

par exemple, Ma Bru, Les Antibel, L'Absent, Arlequin-Roi, Les Perses, Le Luxe des autres,

Les Truands, de Jean Richepin, et enfin Les Noces corinthiennes, d'Anatole France.

Je travaillais avec d'autant plus d'entrain que si, dans notre compagnie, quelques querelles, parfois, éclataient, il n'y avait pas de ces rivalités qui créent des atmosphères de défiance et d'animosité. Comme nous avions chacun notre emploi, et que nous avions l'assurance d'être utilisés selon nos moyens et notre valeur, les intrigues demeuraient stériles.

La troupe était solide; on y remarquait de beaux noms : Segond-Weher, Dérivai, Cornaglia, Cécile Sorel, Cora Laparcerie; plus tard, Ginisty s'adjoignit, comme collaborateur, Tarride; plus tard aussi. Mégard, si frémissante, si gaie, si douloureuse, une des femmes les plus complètes, je crois, que possède la scène aujourd'hui; Gémier, Berthe Bady, Sylvie, Vera Sergine; enfin, le nom de de Max paraissait de temjis en temps sur notre affiche.

Je m'en voudrais de ne point dire ici

toute la bonté, toute la générosité de cet homme. Le nombre de gens qu'il a obligés est incalculable. La moitié de l'argent qu'il gagne sert à secourir des amis, des familiers, souvent même des inconnus. Peu de camarades ont fait en vain appel à lui. Je sais que, lorsqu'il est gêné, il aime mieux emprunter ou porter ses bijoux au Montde-Piété que de refuser un service. Il lui arrive bien, de temps en temps, d'être exploité, d'avoir affaire à des ingrats. Il le sait, il grogne, il crie, mais il se calme et cela ne va pas plus loin.

Un jour, un jeune acteur extrêmement gêné, frappa à sa porte : de Max lui « prêta » quelques louis. Lorsque l'acteur fut sorti, de Max dit à une personne présente :

— Vous voyez, c'est peut-être un ennemi de plus que je me suis fait !

Il est vrai qu'il a le défaut de se croire persécuté. Il se trompe souvent sur le compte d'autrui et a le tort de considérer comme des ennemis dangereux des per-

sonnes qui, s'il ne les méconnaissait pas, seraient ses amis les meilleurs.

Je dois raconter ici une curieuse aventure qui m'advint vers cette époque-là au cours d'une tournée que Ginisty m'avait permise : quelques artistes et moi donnions, à Mulhouse, je ne sais quelles représentations... M'étant accoudée à une croisée du théâtre, — il pouvait être quatre heures de l'aprèsmidi, — je vis passer, fifres et tambours en tête, un régiment de soldats allemands. Ces gens-là avaient une façon si insolente de défiler que tout à coup je me sentis gonflée d'une indignation forcenée. Leur raideur, leur parade sèche et géométrique m'agacèrent à tel point que je perdis la tête. Me croyant peut-être sur la scène, devant un public sympathique, je me mis à déclamer, de toute la force de mes poumons et

d'une voix capable de couvrir les plus bruyantes musiques militaires :

« Nous Pavons eu, Aotre Rhin allemand, 11 a tenu dans notre verre.

Un couplet qu'on s'en va chantant, Efîace-t-il la trace altière Du pied de nos chevaux marqués dans votre sang? »

Cri vain évidemment, geste puéril et, pour certains, sans doute, un peu ridicule! Pourtant, pas de cabotinage, croyez-moi bien... Cela me monta à la gorge comme un flot de sang. Je lançai ces vers fameux comme une personne irritée lâche des injures à son ennemi pour se soulager, se détendre les nerfs...

Du reste, aucun soldat ne comprit le moindre mot à mes déclamations. Ils passaient, ces hommes, la tète fixe, les bras rigides, le torse en avant, le derrière en offrande, les jambes en équerre comme des pantins mus par un rouage d'horlogerie.

Nous nous étions tellement accoutumés, les anciens de l'Odéon et moi, à cette paisible direction de Ginisty, que nous avions fini par croire qu'il resterait éternellement à notre tête. Nous nous étions faits à cette idée-là-, la pensée d'un nouveau changement possible dans ma situation ne m'effleurait même pas, quant à moi...

Nous savions que Ginisty avait beaucoup à lutter; qu'il rencontrait bien des difficultés. On allait jusqu'à parler de son départ. Mais cela ne nous frappait pas, parce qu'on parle toujours du départ imminent d'un directeur de l'Odéon.

Il fallut se rendre à l'évidence, pourtant! Vers le milieu du mois de mai, en 1904, on annonça que Ginisty songeait très sérieusement à se retirer. Les choses ne traînèrent pas : quelques jours après, notre directeur nous quittait. J'eus soudain

l'impression de me trouver dans un vieux

bâtiment, dont les bois craquent, une autre i

nouvelle ayant retenti, comme un coup de ;

tonnerre, qu'Antoine reprenait la direction \

du second Théâtre-Français! i

Que l'on eût nommé Gémier ou Tarride, cela ne nous eût point surpris. Mais Antoine, nous avions omis d'y songer, parce que nous l'imaginions attaché désormais aux destinées de son théâtre, boulevard de Strasbourg.

Antoine! La sonorité seule de ce nom nous électrisa! Ce furent les anciens ennuis qui reparurent, les vieilles menaces de « coup de balai », l'assurance renouvelée que rOdéon ferait « peau neuve » et « vous voyez d'ici, nous disait-on, le sort qu'il réserve aux fidèles de Ginisty ! »

Cependant, malgré les bonnes raisons que

nous avions de peu désirer l'arrivée de cet homme, quelque chose nous fascinait en lui. C'est qu'il nous revenait avec un prestige singulièrement accru. Sa situation artistique d'abord s'était affirmée, sa gloire s'était solidement cimentée grâce aux victoires définitives des dernières années. Mais par-dessus tout, ce qui ahurissait nos âmes un peu simples de bons cabotins — sur qui les mots, les effets, les coups de théâtre ont tant de prise, — c'est qu'il avait dit à son départ de l'Odéon :

— Je reviendrai!

Et le voici, il revenait... Belle sortie de fin d'acte! Mais quelle rentrée admirable de dénouement !

J'étais cependant résolue à ne point attendre qu'on se privât des services que je pouvais désormais offrir à ce théâtre...

Un soir, on donnait YArlésicnne, bien qu'officiellement nommé, Antoine n'avait pas encore pris possession de ses fonctions. Je voulais, pour la dernière fois

que je croyais jouer cette œuvre à rOdéon, où elle triomi)ha si souvent j3ar moi, lui adresser comme un adieu, faire un effort suprême, mettre toute la ferveur de mon âme dans ce personnage de Rose Marnai qui est comme une autre moi-même. Vivante, Rose Mamaï n'eût pas soufïert plus que moi, ce jour-là : on eût dit que je pleurais vraiment un enfant mort...

Pendant les entr'actes, je rangeais quelques menus objets. Je faisais mes paquets : vraiment, cela me peinait beaucoup d'abandonner ma loge que j'avais habitée pendant plus de vingt ans et qui fut témoin de tant de succès! Ah! quels instants mélancoliques !

Or, quelqu'un frappa à ma porte : c'était M. Raoul Gunsbourg qui venait me présenter ses compliments.

— Madame, me dit-il, vous jouez aujourd'hui d'une façon si émouvante que je- ne puis résister...

Mais il s'interrompit :

— Ah! çà, mais on dirait que vous faites vos malles...

— Dame! Je pars!... Mais oui.,, puisque Antoine arrive...

— Antoine? répliqua-t-il surpris... Je ne vous comprends pas... Il vous trouve superbe... je le sais bien : il vient de me le dire. Nous sommes assis à côté l'un de l'autre, aux fauteuils...

— Sans doute, sans doute!... seulement, comme je lui ai préféré Ginisty, il y a des chances pour qu'il néglige mon concours. Alors je prends les devants! J'aime mieux!

— Ma chère amie, vous êtes dans l'erreur : Antoine m'a dit, il n'y a qu'un moment, que vous seriez la première artiste qu'il engagerait!

— Pas possible!

— A moins que j'aie mal compris...

Ecoutez! je vais revenir dans la salle. Je le questionnerai. Au prochain entr'acte, je reviendrai vous voir... Nous saurons qui de nous deux se trompe...

Au nouvel entr'acte, en effet, M. Gunsbourg reparut :

— J'avais parfaitement compris . Antoine a été stupéfait quand il a su que vous vouliez partir... Il tient à vous garder !

Le surlendemain, Antoine lui-même m'envoyait une lettre charmante où il me disait qu'il comptait absolument sur moi. J'eus avec lui une entrevue si cordiale que nous nous quittâmes en nous embrassant comme de bon pain.

Quelques semaines plus tard, après la transformation de la vieille et pompeuse salle de l'Odéon, toute rutilante, en la salle coquette et gaie que l'on connaît, les artistes furent convoqués ; on nous distribua dans trois pièces en préparation : Jules César, Chatterton et la Maison des Juges.

Or, voilà qu'on me confia dans cette dernière oeuvre un rôle inattendu de bonne fort âgée qui me parut délicat à tenir : cette vieille femme pénétrait dix-sept ou dix-huit

270 SOUVENIRS d'aimée tessaxdier

fois en scène et se bornait ou à peu près à annoncer : ;

— Monsieur le procureur de la République !.. . Monsieur le juge d'instruction!... Monsieur le substitut!... Monsieur le président du tribunal civil !...

Quant à mon intervention dans l'action, elle consistait surtout à allumer et moucher des bougies, à servir et à desservir le thé. Cela n'a l'air de rien, mais c'est excessivement difficile. Les rôles d'accessoires exigent plus d'expérience que je n'en ai pour ces sortes d'emplois. Et puis un accident est si vite arrivé! J'avais une peur affreuse de casser la vaisselle en pleine représentation, de renverser les lx)ugies et de mettre le feu au théâtre.

Les répétitions furent pénibles. On sentait de l'orage dans l'air. Mon humeur devenait terriblement hargneuse. Je pensai que, étant donné mon passé et à l'occasion d'une réouverture, mon nouveau directeur eût dû me témoigner plus de confiance.

DIX ANS AfRÈS 271

■De son côté, Antoine voyant que j'entrais mal dans la peau de mon personnage, se montait silencieusement. Lorsque nos yeux se rencontraient, on eût cru des flambeaux qui s'allumaient soudain.

L'auteur, M. Gaston Leroux, un homme d'ailleurs délicieux et d'une grande courtoisie, cherchait bien de temps en temps à prévenir le choc qui menaçait. Malheureusement, ses paroles de conciliation n'avaient pas d'écho. Elles tombaient et se perdaient comme des pierres dans un puits.

Cette situation dura trois semaines environ. Un jour, je reçus un mot d'Antoine blâmant mon attitude et ma mauvaise volonté. Il n'en fallait pas plus pour que le feu fût mis aux poudres. Je grimpai chez lui comme une lionne. Ce fut un cyclone ! Cette dispute fut peut-être la plus sauvage de ma carrière, qui en compte pourtant de violentes. J'entends encore ma voix qui criait :

— Me confier à moi un rôle d'accessoires.

c'est une façon de me mettre dehors ! Soit 1 Je vous donne ma démission !

Et celle d'Antoine qui répliquait :

— C'est entendu ! L'eau et le feu, ça ne peut pas marcher ensemble !

Mes tempes battaient comme des forges.

Le lendemain, nous nous rendions nos signatures et nos traités étaient brûlés. Ah! comme nous nous détestions l'un et l'autre, à ce moment... Les camarades répétaient, envisageant les choses avec leurs bons yeux grossissants de cabots :

— C'est la revanche !... Le patron l'avait attendue dix années !

Maintenant que tout cela est passé, bien fini, que le patron et moi sommes réconciliés, nous nous étonnons de t^nt de bruit, sinon pour rien, du moins pour peu de chose !

Cependant, les circonstances firent qu'à quelques jours de là, je rencontrai M. Aris-

tide Briand, alors ministre de l'Instruction publique.

— Voyons ! Voyons, me dit-il. Mais ce n'est pas sérieux. Vous ne pouvez pas lâcher l'Odéon comme ça... Ce qu'on accepterait du premier artiste venu, on ne l'accepte pas de vous ! J'ai l'intention de causer un peu avec Antoine, car je ne serais pas fâché de voir mieux s'arranger les choses.

Je remerciai vivement le ministre du sentiment délicat qui le poussait à agir de la sorte, mais nous convînmes d'en rester là.

— D'ailleurs, je suis très fatiguée. Je me demande même si je ne vais pas me retirer de la scène. Pour le moment, je n'ai plus qu'un désir, me reposer...

C'était bien vrai ! J'étais lasse et peutêtre un peu dégoûtée du théâtre; J'éprouvai du bonheur à me calfeutrer chez moi, auprès d'un bon feu ; à causer avec des amis, sans plus songer à me battre, à me

SOUVEMRS D AIMEE TESSANDIER

dépenser en efforts. Il me semblait que ma carrière était close, et que plus jamais le désir ne me reprendrait de paraître en public, de traiter avec de nouveaux directeurs : comnie une actrice se connaît mal !

AUJOUï^D'HUl

Voilà bien près de six années que j'ai cessé d'être la pensionnaire d'un théâtre... Je ne me plains pas ; je me suis créé une existence conforme à mon désir, désormais à l'abri de secousses que je ne voudrais plus supporter aujourd'hui.

Quand j'eus quitté Antoine, plusieurs théâtres m'ouvrirent aussitôt leurs portes. Je refusai ces offres. Ma déception était si amère que je ne souhaitais plus qu'un grand calme, que le silence. On eût dit qu'il ne restait guère en moi que des cendres et que le feu sacré fût éteint. J.e souffrais d'un désenchantement inexprimable : ^

C|uoi bon tant d'efforts? et que de vide dans les choses ! . . .

Je possédais quelques économies, j'étais guériedes besoins du grand luxe. Dans l'ignorance de ma nature, je croyais que rien ne me serait agréable désormais que de rester dans un fauteuil, chez moi, et de suivre la bataille comique, de loin, sans m'y mêler.

Bien des semaines passèrent de la sorte ! Ah ! les sombres moments ! Mes heures s'écoulaient mornes, lugubres, comme des gouttes d'eau qui tombent lentement, bêtement, une à une, dans une flaque, avec toujours le même petit bruit obsédant et insupportable. Je me plaisais à rester ainsi, lâchement inactive. Je n'allais même plus au théâtre : le croira-t-on, la pensée d'assister à un spectacle me faisait presque horreur.

Et puis, soudain, voici que, sans m'expliquer ce prompt revirement, je fus saisie, comme une convalescente aspirant à revivre, par une fièvre extraordinaire de mouvement,

AUJOURD HUI

par une soif de bruit, de tapage. Un impérieux besoin me brûla de reparaître sur la scène, de revoir le public, les feux des rampes, d'entendre le fracas des applaudissements, de respirer l'odeur des fards et la poussière des plateaux. Ce fut une passion qui se leva comme un grand vent. Je serais morte si j'avais manqué des moyens de la satisfaire.

Je n'eus même pas la patience d'attendre qu'un directeur ou un auteur me proposât un rôle. II me fallait tout de suite jouer. Une tournée s'organisait. Je me joignis à la troupe, et moi qui avais toujours détesté de participer à ces caravanes de comédiens, moi, qui redoutais comme la maladie, les passages hâtifs dans des villes indifférentes, les attentes nocturnes dans les gares, le mauvais sommeil dans les trains ou les chambres d'hôtel, j'éprouvai des délices à me retrouver vagabondant avec des camarades, hommes et femmes de mon espèce, braves gens de

théâtre ! Ah ! les trains roulèrent vite alors, les paysages étaient beaux ! Et le public, comme il vibrait! Et moi donc?... Il n'est pas possible que les exilés revoient avec plus de tendresse et de volupté leur village, leur vieille maison, les visages inoubliés.

De retour à Paris, l'occasion se présentant pour moi d'être engagée à l'Ambigu, j'y courus aussitôt.

Des nigauds m'ont parfois blâmée de jouer le mélodrame : ils m'assuraient que cela « me déconsidérait » . Après tout, lorsque Frédérick-Lemaître, ou Taillade n'ont pas redouté ce genre pour leur talent, on peut bien se risquer après eux, n'est-ce pas? En somme, c'est une chose passionnante que le mélodrame ! On m'a assuré que Gustave Flaubert, lorsqu'il en voyait représenter quelqu'un, pleurait à chaudes larmes. Maupassant s'attendrissait aussi — mais en silence. Quant à Henry Becque, il m'avoua

AL'JOl RD HUI

(( tout à fait entre nous, qu'il adorait ça ! » Enfin, après plusieurs mois de tournées et de représentations ininterrompues, ma frénésie un peu maladive du théâtre se calma. Et depuis j'ai mieux réglé ma vie. Parmi les divers rôles que l'on me soumet, je choisis et n'accepte que ce qui m'intéresse, aux conditions raisonnables qui me conviennent. Mon passé me donne ce droit et il m'impose le devoir d'éviter tout ce qui désormais me vaudrait des chagrins nouveaux.

C'est ainsi que j'ai éprouvé véritablement de lajoie à créer au Théâtre Sarah-Bernhardt, sous la direction de mon ami Calmettes, le Masque d'Amour, de M"'* Daniel Lesueur, cette femme si fine, si joliment observatrice, et qui n'eut jamais pour ses interprètes que mots aimables et touchants. Je créai aussi, au Vaudeville, sous la direction du subtil Porel, un rôle pittoresque et corsé dans cette si curieuse Maison de Danses que MM. Nozière et Charles MïiUer ont tirée du beau roman de M. Paul Reboux. Il faut à

ce propos que je dise quelque chose aux auteurs : c'est qu'ils sont des hommes singulièrement persuasifs ! Quand je songe qu'ils m'ont amenée à chanter et à danser ! Lorsque cela me fut proposé, je crus perdre la tête ! Ils surent m'inspirer tant de confiance en mes talents de ballerine et de cantatrice que le soir de la répétition générale je ne ressentais aucun trac. J'étais aussi sûre de mes effets que si ma vie eût été exclusivement consacrée à la danse et au chant ! Je suis prête à recommencer.

Il y a quelques mois, réconciliée avec Antoine (et, je l'espère, pour toujours cette fois), je rejouai mon rôle de Rose Mamaï dans VArlésie7me, à l'Odéon. Enfin, tout récemment, on me confia deux créations émouvantes à la Gaîté-Lyrique dans Paysans et Soldats et au théâtre Réjane dans l'Aigrette.

Or, tandis que vers la fin de 1910, je me reposais entre deux tournées, je reçus un jour une étrange visite.

AIMEE TESSANDIEH

aujourd'hui.

Photo Paul Berger.

AUJOURD HUI

On m'annonça une dame inconnue.

Elle était fort simplement mise, avait un maintien modeste et paraissait intimidée.

— Je ne me trompe pas? me demandât-elle. Vous êtes bien M"'^ Aimée Tessandier?

— Mais oui...

— De Bordeaux?...

Voilà, certes, un début de conversation fait pour m'intriguer.

— Madame, reprit l'inconnue, accepteriez-vous de recevoir une religieuse de passage actuellement à Paris?...

— Une religieuse chez moi!... Je n'en connais aucune I...

— Cela ne fait rien... Accepteriez- vous?

— Une vraie religieuse?...

— Mais oui...

— Je l'attendrai le jour qu'il lui plaira de venir... Mais ne se trompe-t-elle pas?... Est-ce bien moi, M'"'' Tessandier, qu'elle veut voir?

— Vous pouvez être certaine, Madame, qu'il n'y a là aucune erreur.

Deux jours après, on m'informait que deux bonnes sœurs étaient à ma porte. Je les fis aussitôt introduire ; l'une d'elles frappa plus particulièrement mon attention : elle était toute souriante, ses yeux reflétaient une douceur extraordinaire. Elle avait un visage charmant, serein; et il me semblait que quelque chose l'attirait vers moi, mais qu'elle se retenait pour ne point m'embrasser :

Je dis, m'adressant à elle :

— Je ne sais, mes sœurs, ce qui me vaut l'honneur de cette visite. . . Peut-être avezvous mission de quêter pour vos pauvres. . . S'il en est ainsi...

— Il ne s'agit pas de cela... Laissez-moi vous voir, vous bien regarder...

Elle continuait à sourire, me considérait longuement avec une expression indéfinissable... Je ne savais que dire, j'étais cependant toute émue.

— Oui, je comprends, me dit-elle, que ma visite vous étonne beaucoup. Ne vous

AUJOURD HUI

souvenez-vous pas d'une petite fille abandonnée à qui vous avez, un jour, rendu service... il y a bien longtemps dans la ville de X...? C'est moi...

Ah ! nous n'avons pas poussé de longs cris de surprise, comme dans les romans ! Nous sommes tombées dans les bras l'une de l'autre et nous avons pleuré.

Puis :

— Qu'êtes-vous devenue?

— Vous le voyez : religieuse...

Et de nouveau je la pressai contre mon cœur.

— Vous êtes heureuse?...

— Très heureuse... Et vous...? et vous?...

— Ah ! moi. . . Vous me procurez aujourd'hui un bonheur plus grand que tous ceux que j'ai pu rêver...

Le lecteur pensera peut-être que ces choses-là n'arrivent qu'aux gens de théâtre... Que voulez-vous, elles arrivent!

Nous causâmes longtemps, longtemps...

Je retrouvai sur le visage de ma bonne

SOUVENIRS U AIMEE TESSANDIER

petite sœur ces traits, ces détails que j'avais contemplés tout menus alors qu'elle n'était qu'une enfant. C'était une vie défunte qui semblait refleurir en moi. Et tout aussitôt par la rapide association des idées, je revoyais Bordeaux, le couvent, des amis de jadis. Que de souvenirs jaillissaient d'un mot prononcé, d'un nom de personne ou de rue !...

Celle qui avait été ma petite Marie- Louise, aujourd'hui sœur X..., me racontait tranquillement son existence... — une existence unie comme les eaux d'un lac, douce et si pure! Avec quelle curiosité, passionnée et étonnée à la fois, j'écoutais son récit, moi dont la destinée fut si âpre, si diverse et si différente :

— Après notre séparation et lorsque vous eûtes quitté Bordeaux, mon père, poussé par un bon sentiment, me ramena à mon couvent. Les religieuses me prirent en affection et je grandis, choyée, aimée, un peu gâtée. Puis à ma majorité, lorsque je

AUJOURD HL'I

dus décider de ma vie, j'eus une hésitation. Que faire? AfEionter le monde?... Je me dis : on est si bien dans les couvents..., on vous façonne une belle âme..., on reste un peu comme des enfants et l'on conserve leur candeur. . . Pourquoi donc se meurtrir dans la vie, pourquoi risquer des déchéances au contact de cœurs indignes du nôtre?... Beaucoup de jeunes filles recueillies dans les couvents apprennent des délicatesses de sentiment telles que, si elles possèdent une foi un peu vive, la plupart ne sauraient supporter d'autre époux que Jésus... Ce n'est certes point qu'on les pousse à prendre le voile — mais une aspiration invincible les entraîne, une horreur les éloigne de l'existence vulgaire dont elles pressentent les turpitudes, croyez-le, bien qu'elles ne les connaissent pas effectivement. C'est pourquoi j'ai prononcé les vœux, et j'ai choisi l'ordre qui convenait le mieux à ma nature... »

Je laisse à penser ce que de semblables

paroles produisaient en moi, tout ce qu'elles me révélaient de nouveau et d'insoupçonné. . .

— Cependant, continua-t-elle, si satisfaite que je fusse, je caressais de réaliser un rêve, un rêve qui me hantait depuis mon enfance : je voulais vous revoir, vous retrouver, vous parler. Lorsque vous m'avez rencontrée et recueillie chez vous, j'étais si jeune que votre souvenir m'était resté sans que j'aie pu conserver précise votre image dans ma mémoire. Plusieurs fois, quand vous passiez en tournée dans la ville où mon couvent se trouve, j'avais envie de vous écrire ou de vous voir après la représentation. Mais nous ne sommes pas hardies, nous, les religieuses : une timidité me retenait. Pour la première fois, me voici de passage à Paris et, vous voyez, je n'ai pas manqué de satisfaire mon désir...

Lorsque après nous être entretenues plusieurs grandes heures, les deux sœurs partirent, je ne pus m'empêcher de me mettre

aujourd'hui 289

à la fenêtre pour les regarder encore s'éloigner. Et tandis que je voyais disparaître dans l'ombre de la nuit le flottement de leurs robes sacrées, il me semblait qu'une immense et douce allégresse me baignait. Je ressentais ce que je n'avais jamais ressenti. Et je me disais :

— Ainsi, un simple mouvement de pitié a pu décider d'une destinée ! Et de ma vie aventureuse sera donc né ce lis, cette âme d'une pureté si céleste...

Et depuis ce jour mémorable, nous n'avons plus cessé de nous donner de nos nouvelles. Ah! les belles lettres, les lettres charmantes que je reçois ; chacune d'elles semble me verser un apaisement délicieux. Je les conserve toutes — ce sont les seules que je n'ai jamais osé déchirer. Elles me disent (et je reproduis textuellement) :

« J'ai une trentaine de filles et de fillettes à former au travail et à la vertu. Je me sens pour elles l'afïection d'une mère ; j'en ai les soucis. Il y a fort à faire : quel-

ques-unes sont faciles (sic), d'autres rebelles. C'est une grande satisfaction quand je puis constater quelque progrès. Nous faisons de jolis travaux. Je les forme au chant, car c'est une petite paroisse que notre couvent et on y est difficile. Il faut varier et, quoique les exécutants soient des enfants, je tiens à ce que tout soit bien chanté. On s'amuse aussi au couvent. On fait de petites comédies et en ce moment je travaille à avoir un phonographe pour les récréations du dimanche. Vous voyez que je suis occupée, mais pas distraite au point de ne pas penser à vous, chère et bonne amie. Et soit enfant, soit jeune fille, soit religieuse, je n'ai jamais oublié ma bonne petite maman. Je n'ai oublié aucun détail, aucun jouet que vous m'avez donné. Rien. J'avais besoin de vous revoir et de vous dire que je n'ai jamais cessé de vous aimer et de prier pour vous... »

Ou bien encore :

« Je vous souhaite de joyeuses fêtes de

AUJOURD HUI

Noël! Ici j'ai le privilège de faire la crèche dans notre chapelle qui doit représenter la naissance du divin Enfant-Jésus. C'est un plaisir pour moi...

« Je puis vous assurer de la sincérité de mon afïection. Croyez qu'elle est bien placée. Je voudraisêtre pourvousun rayon de soleil qui vienne égayer vos souvenirs et réchauffer votre cœur. Je le sais, la vie est pleine de déceptions et d'amertumes. J'ai eu les miennes. Vous avez eu les vôtres. D'autres ont les leurs : chacun les siennes de différents genres, mais toutes pénibles. Et je suis heureuse de vous dire que mon âme se tient près de la vôtre et vous aide de ses faibles prières et de toute la puissance de son affection. Vous me rendez heureuse en me disant que vous m'aimez. C'est une affection légitime que moi, consacrée à Dieu, je puis cultiver et faire bénir par Lui...

« Ces jours derniers, j'ai eu la consolation de voir uiie de mes tantes embrasser la

religion catholique. Il y a deux ans, ce fut une de mes cousines avec qui je suis comme une sœur. Un peu avant, c'était le frère de mon père qui était très bon pour moi. Car toute la famille de mon père s'était intéressée à moi : j'étais allée passer un mois auprèsd'eux auxdébutsdemaviereligieuse... »

Ou encore :

« Si vous repassez par ici, dites-le moi. J'irai porter quelques fleurs à votre hôtel pour orner votre chambre... »

Peut-être sœur X... sera-t-elle très contrariée, dans son humilité, que j'aie tenu à parler un peu d'elle... Mais je n'aurais point été sincère envers moi si je ne l'avais fait... Je devais, il fallait lui dire toute la place qu'elle occupe dans ma pensée, lui exprimer la joie radieuse qu'elle me procure... Ah! les phrases suaves qu'elle m'écrit : je me les dis et les redis, je me les chante... On dirait qu'elles s'épanouissent en moi comme des roses admirables. Et quel parfum je respire d'elles :

aujourd'hui 293

(( C'est une affection légitime que moi, consacrée à Dieu, je puis cultiver et faire bénir par Lui... »

Hélas!

Voilà donc, rapportés avec fidélité, quelques souvenirs de ma vie. Sans doute, elle fut souvent heureuse; mais j'ai traversé des moments à ce point douloureux qu'il ne m 'arrive jamais d'y songer sans avoir envie de pleurer.

Et maintenant, que me réserve l'avenir?

C'est ce que j'attends avec curiosité. Je me sens dans la pleine vigueur de mon talent et j'espère bien récolter encore quelques succès qui ajouteront peut-être des chapitres nouveaux à ces mémoires que je dois clore ici.

J'ai l'âge d'à peu près toutes les grandes vedettes de Paris... Eh! oui : nous sommes

toutes du même âge... Seulement, moi, on me croit moins jeune, je sais bien ! Parce que, depuis plus de trente ans, mon nom est applaudi, parce qu'aussi le public est habitué à ne me voir qu'en des rôles marqués, dames âgées, mères tragiques, on a sans doute confondu la femme que je suis avecles personnages que je joue. On tend à me classer parmi les aînées des artistes célèbres, tandis que, en y regardant déplus près, je devrais, certes, et de beaucoup, le respect à bien d'autres qu'on dit mes cadettes.

Je vis paisiblement, là-haut, à Montmartre, boulevard de Clichy, dans une maison toute verte de gais jardins. Du matin au soir, elle résonne de chants de ténors, de plaintes de violons, d'accords de pianos et de déclamations d'acteurs. J'adore cela: ces mille bruits, cette rumeur, cette verdure m'enveloppent comme mon atmosphère naturelle.

Chez moi, c'est un calme adorable. J'ai

AUJOURD HUI

bien trois petits chiens rageurs, mais ils sont si petits — petits comme le poing — , que lorsqu'ils mordent les visiteurs, à peine atteignent- ils le bas de la robe ou du pantalon : leurs dents sont si tendres et si sensibles que la résistance du drap suffit à leur faire pousser des gémissements douloureux. S'ils aboient, leurs cris sont aussi faibles que ces bruits produits par les moutons d'enfant quand on presse leurs côtes.

J'ai aussi un matou énorme, tout noir; celui-là c'est un géant, il est gros comme un vrai caniche. Il est nonchalant et silencieux. Une miaule jamais. Lorsqu'on le met dehors, il frappe avec ses grifïes trois coups aux vitres, afin qu'on le laisse rentrer. Depuis quelque temps, il m'inquiète. Il lance sur mes chiens des regards obliques. Par prudence, je le gorge de nourriture; je crains qu'iln'ait envie de dévorer ces petits êtres comme de simples rats : ils ne sont pas beaucoup plus gros et sont bien moins forts, c'est incomparable.

Je sors très peu. Quelques amis viennent me voir, le bon Cornaglia, par exemple; M""^ Camille Dorlet, une nièce des Brobant, que j'aime pour la distinction de ses manières, la façon spirituelle dont elle évoque nos souvenirs communs; Avelot, des Variétés, ce camarade dévoué, délicat et d'un cœur si exquis; Gavarry, un des plus remarquables Chatterton que j'aie connus... Parmi ces visites, il en est une qui m'émeut jusqu'au fond de l'âme : c'est lorsque je reçois la fille de M^Broussard, — rappelezvous ce tailleur du passage des Panoramas, qui me prit comme ouvrière quand j'arrivai à Paris pour la première fois.

De jeunes camarades viennent aussi me demander des conseils. Parfois, de grandes belles filles, magnifiques comme Otero, veulent travailler avec moi. Quand elles ont appris à articuler, à avoir une tenue noble; lorsque je compte même qu'elles brilleront dans la tragédie ou dans la grande comédie, voilà qu'un beau jour elles

AUJOURD HUI

m'invitent, avec candeur, à assister à leurs débuts sur la scène d'un music-hall...

Mais j'ai d'autres satisfactions : je vois grandir autour de moi de jeunes artistes dont j'avais toujours affirmé le talent. Et je sais qu'ils portent en eux une sève trop généreuse pour n'être pas les triomphateurs de demain.

Peut-être sera-t-on curieux de connaître quelques-unes de mes prédictions. Parmi les nombreux jeunes gens dont les débuts n'ont pas été aussi favorisés que l'on eût pu le désirer, je cite quatre noms au hasard: M"* Sylvie, par exemple, cette ingénue qui ne ressemble tout à fait à aucune de celles que j'ai entendues. Son talent a un je ne sais quoi d'attachant. Il est fin, tout en nuances et pourtant simple. Je laisse à de plus subtils analystes que moi le soin de le définir; .en tout cas je le présente pour ce

298 SOUVENIRS d'aimée tessaniîier

qu'il vaut, et il vaut beaucoup, croyez-moi M"^ Vera Sergine, dont l'action possède une ampleur dont peu de tragédiens pourraient se vanter de nos jours. Lors de ses débuts dans cette si pure Armide et Gildis, de Camille de Sainte-Croix, elle campa son personnage avec des touches si vigoureuses que je la tiens depuis pour une artiste consommée.

L'éclatant Joubé, qui est beau comme le son clair des trompettes. C'est l'un des artistes les plus instinctifs de Paris, et, de plus, il a la qualité rare de réaliser avec une précision absolue ce qu'il veut rendre. Et Léon Bernard?... H y a bien longtemps de cela; il était inconnu alors et interprétait dans un théâtre dirigé par Armand Bour — qui, du reste, s'y connaît en fait de talents — un rôle assez curieux. Le public l'écoutait sans le remarquer, parce qu'il jouait simple, fuyait l'effet. Pour moi, je ne me lassais pas de le contempler : ce garçon-là avait des trouvailles qui me

aujourd'hui 299

rappelaient Got. Le vulgaire, qui n'apercevait, je le répète, rien d'exceptionnel dans son jeu, considérait mon ravissement comme un peu excessif... Les connaisseurs — très rares — m'approuvaient : à présent, je suis contente; tout le monde est d'accord avec moi!

Je pourrais en citer bien d'autres : les jeunes ont tant de talent aujourd'hui! * Mais j'aime mieux m'arrêter là : comment mieux terminer que sur l'évocation d'une si brillante jeunesse?

Quand je suis toute seule, au coin de mon feu, en compagnie de mes petites bêtes amies, c'est surtout à ces forces nouvelles et fières que j'aime à songer. Par un sentiment d'égoïsme, sans doute : à vingt ans, on vit d'espérances ; à mon âge on commence à vivre un peu de souvenirs. Il me semble que je remonte la route par-

1. Il est bien entendu que je n'ai voulu parler ici que des jeunes gens dont les débuts furent particulièrement difficiles.

courue, que je retrouve en ces débutants ma propre jeunesse avec ses orgueils, ses frémissements, ses joies, ses rancœurs... Ah! mes bons camarades, s'il vous arrive, un jour, de voir un moment pâlir votre étoile, ne craignez pas, persévérez, marchez droit sur votre chemin, ne vous arrêtez pas; le destin n'est jamais obstinément mauvais pour ceux qui, par leur constance et leur bonne foi, ont mérité les justes revanches.

Page 1