TU. MANHEIM ET HBIDKLBBR
Nous Tenions de remonter le Rhin, de Mayence à Hanheim, toute une longue journée ; nous avions passé lentement devant Spire éclairée des derniers rayons du jour, et nous regrettions d'arriver en pleine nuit ^ Hanbeim, qui présente le soir, comme Hayence, l'aspect d'une ville orientale. Ses édifices de pierre rouge, ses coupoles, ses tours nombreuses aux flèches bizarres, confirment cette illusion, qui serai! beaucoup plus complète encore si le soleil ne se couchait pas sur la rive opposée du fleuve. Mais un clair de lune très-pur nous rendit une partie de Teffet que nous espérions. Mon illustre compagnon de voyage put emporter de ce spectacle une impression assez complète pour que je doive me dispenser d'en rendre compte au public avant ou après lui,
La même raison m'interdirait la description intérieure de Manheim, si je n'étais habitué à traverser b viUç^ w flâp^ur plutôt qu'ep touristOi contefit d»
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respirer Tair d'un lieu étranger, de me mêler à cette foule que je ne verrai plus, de hanter ses bals, ses tavernes et ses théâtres, et de rencontrer par hasard quelque église, quelque fontaine, quelque statue qu'on ne m'a pas indiquée et qui souvent manque en effet sur le livret du voyageur. J'aurai donc fini ma description en deux mots. Celte ville est fort jolie, fort propre, et toute bâtie en damier. Les grands-ducs de Bade ont été de tout temps fanatiques de la ligne droite ou de la courbe régulière; ainsi Carlsruhe est bâtie en éventail ; du centre de la ville, où est situé le palais, on peut regarder à la fois dans toutes les rues; le souverain, en se mettant à sa fenêtre, est sur que personne ne peut entrer ou sortir des maisons, circuler dans les rues ou sur les places, sans être vu de lui. Une ville ainsi construite peut épargner bien des frais de police et de surveillance de tout genre. Manheim, cette seconde capitale du duché, ne le cède guère à Carlsruhe sous ce rapport. Il su£Sld'unedouzaine de factionnaires postés aux carrefours à angles droits pour tenir en respect toute la cité. C*est pourtant à Manheim que fut corn mis l'assassinat de Kotzebue par Cari Sand ; mais aussi faut-il dire qu'à peine sorti de la maison de sa victime, Sand se trouva saisi par les pacifiques soldats du grand-duc.
Cette lugubre tragédie nous préoccupait avant tout dans le court séjour que nous fîmes à Manheim ; aussi nous fûmes heureux d'apprendre que le célèbre acteur tragique Jerrmann se trouvait alors dans la ville. Nous l'allâmes demander au théâtre, sûrs qu'il serait charmé de nous servir de cicérone et d'obliger à la fois un
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poëte dramatique et un Teuilleloniste français, lui qui, quoique Allemand, a joué les tragédies de Corneille à laCométye-Française. M. Jerrmannétaiiàlarépétition. Dès que nous apprîmes que c'était le Roi Lear qu'on répétait, nous demandâmes à être introduits, ce qu'on nous accorda facilement, toujours en raison de nos
L'intérieur des théâtres allemands est complètement semblable à celui des nôtres; nos habitudes de coulisses nous servirent donc merveilleusement à gagner sans bruit une place au parterre, et là nous entendîmes deux beaux actes, joués en redingotes et paletots, mais avec cette intelligence et cette harmonie d'ensemble que l'on admire sur les plus petites scènes de rAllemagne.
Toutefois cette épithèle ne peut être donnée à celle de Manheim. Nous songions avec un saint respect, auquel aidait du reste l'obscurité du lieu, que ce fut à ce théâtre même que l'on représenta les premiers drames de Schiller. La répétition qui avait lieu devant nous montrait que ce noble théâtre n'avait pas dégénéré.
Dès que M. Jerrmann fut averti de notre présence, il vint à nous, se félicita surtout de faire la connaissance d'un auteur dont il avait traduit plusieurs ouvrages, et voulut bien nous montrer la ville en détail. Nous visitâmes la résidence tout à fait royale des vastes jardins qui côtoient le Necker, prêt à se jeter dans le Rhin; nous admirâmes la disposition des massifs de verdure, les longs chemins sablés qui vont se perdre au bord du fleuve, les pelouses touffues, et ce cercle
d*caux vives qui partout encadre rhori^on ; mais noui^ fûmes distraits facilement de cette admiration, lorsque M. Jerrmann nous apprit que dans ces jardins mêmes, le long d*une de ces allées, Cari Sand s'était rencontré avec Kotzebue, qu*il devait frapper trois heures plus tard, et, sans le connaître, avait croisé sa marche plusieurs fois.
Je ne prétends pas raconter cette histoire si connue, que d'ailleurs l'autre plume, plus sûre et plus dràma* tiqiie, a nouvellement retracée dans tous ses détails ; je glane seulement quelques souvenirs échappés ou négligés comùe de peu d'importance; d'ailleurs, Cari Sand obtiendra toujours un privilège d'intérêt.
En sortant dé la résidence par une galerie latérale, nous rencontrâmes l'église des Jésuites, bâtie en syle rococo, dont la grille est un chef-d'œuvre de serrurerie du temps. Je n'oserais affirmer que le portail ne soit pas orné de divinités mythologiques; peut-être aussi sont-ce de simples allégories chrétiennes ; mais alors la Poi ressemblerait bien à Minerve, et la Charité à Vénus. Du reste, le théâtre est situé tout en face, et ses muses classiques paraissent être de la même époque et des mêmes sculpteurs. OW un magnifique bâtiment qui tient la moitié de la place. Deux rues plus loin, nous arrivâmes à la maison de Kotzebue, qui n'a rien de remarquable à l'extérieur. On sait tout ce qui s'y passa. darlSand, arrivé le malin même, vint demander à parier à l'écrivain célèbre, qui était soupçonné d*avoit vendu sa plume à la Russie. On fit entrer le jeune homme dans une pièce du rez-de-chaussée. Ce jour-là même (c'était dans la soirée), Rotzebue recevait du
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monde, plusieurs dames venaient d'arriver. A peine Kotzebue fut-il entré dans la chambre oii Sand Tattendait, que ce dernier se jeta sur lui et le frappa d'un poignard. La fille de Kotzebue entra la première et se précipita en criant sur le corps de son père. Sand, ému tivetnént de ce spectacle, sortit rapidement de la mai* Son, et, près d'être saisi par des soldats qui passaient, il se frappa lui-même en criant :" Vive TAlIemagne I La blessure qu'il se fit alors fut si grave, qu'il en souffrit continuellement pendant les dix mois que dura son procès, et en serait mort sans doute dans le cas même où sa liberté lui aurait été rendue.
Plus loin, l'on nous montra l'auberge où il était descendu et où il avait dîné à table d'hôte le jour même de l'assassinat. Après le repas, il était resté une demi-heure encore à causer sur la théologie avec un ecclésiastique. Toute la ville est remplie de ce drame, et les habitatits n'ont guère d'autres récits à faire aux. étrangers. On nous conduisit encore au cimetière, oii la victime et l'assassin reposent dans la même enceinte. Seulement Cari Sand est enterré dans un coin, et la place où furent déposés son corps et sa tête n'a d'autre otnement qu'un prunier sauvage. Pendant longtemps ce fut, Uoiis dit-on, un lieu de pèlerinage, où Ton venait de toute l'Allemagne; le prunier était dépouillé de toutes ses feuilles et de toutes ses branches à chaque saison.
La tombé de Kotzebue avait ei aussi ses fidèles moins nombreux. C'est un monur. ent de pierre grise d'une apparence bizarre. Une pierre carrée qui le sur^ monte, posée sui^ un de ses angles, est soutenue par
deux masques antiques qui expriment la douleur. Le tout a un aspect de tombeau païen, qui convient assez aux mânes philosophiques du voltairien Kotzebue. On ne peut douter qu'il n'y ait eu dans l'action de Cari Sand beaucoup de fanatisme religieux.
Nous remontâmes en voiture à la porte du cimetière pour nous diriger vei;s Heidelberg où nous devions coucher. La soirée* était charmante après une belle journée d'automne; la foule bigarrée rentrait déjà dans la ville, abandonnant les jolies maisons de campagnCt les jardins publics, les cafés et les brasseries ; la plupart nous saluaient sans nous connaître, comme c'est Tusage dans le pays de Bade, et ce tableau du retour en ville d'une population calme et bienveillante, qui avait assurément bien employé sa journée, nous faisait penser à Auguste Lafontaineet à Gessner. Pourtant mon compagnon ne pouvait s'arracher au souvenir sanglant de Cari Sand. Il venait de voir le cimetière, il voulait encore voir le lieu de réexécution, tant c'est un fidèle voyageur et un fidèle historien. On nous avait bien dit que nous rencontrerions, au sortir de Manheim, une grande prairie verte, à gauche, et que c'était là ; mais rien n'indiquait le lieu particulier du sacrifice. Nous n'osions trop arrêter les paysans pour nous le montrer, de peur d'inquiéter la police du pays ; mais on nous apprit depuis quMl était aussi simple de parler de cela, dans le duché, que de la pluie et du beau temps. Un vénérable monsieur, nous voyant arrêtés sur la route, se douta de l'objet de notre attention, et nous indiqua tout dans le plus grand détail. Ici était réchafaud, là les troupes rangées dès la pointe
do jour; par là Ton atlendait les étudiants d'Heidelberg ; mais ils arrivèrent trop tard, l'heure ayant été avancée ; ils ne purent que tremper leurs mouchoirs dans le sang et se partager les. reliques de celui qu'ils appelaient le martyr.
Notre interlocuteur voulut bien nous donner une foule d'autres détails, tant sur cette fatale journée de l'exécution que sur le caractère, les habitudes et les conversations de Sand pendant les dix mois de captivité qui précédèrent sa mort; il nous offrit de nous conduire chez lui pour nous faire voir un portrait unique qu'il avait fait faire lui-même à cette époque, mais il était trop tard pour que nous pussions nous arrêter encore à Hanheim. Lorsque nous remerciâmes cet obligeant inconnu en prenant congé de lui, il nous dit: € Vous venez de causer avec le directeur de la prison de Manheim, qui a gardé Sand pendant dix mois. 9 II n'eût pas été moins étonné s'il eût su à qui il venait de parler lui-même, mais mon compagnon ne jugea pas à propos de compléter le coup de théâtre.
Je croyais pour ma part en avoir fini avec Sand, dont je n'ai jamais beaucoup affectionné rhéroïsme, sans nier toutefois l'espèce de grandeur qui s'attache à ce souvenir; mais un écrivain consciencieux a des curiosités qui sont aussi des devoirs, et c'est ce qui va expliquer jusqu'à quelles profondeurs d'investigation BQUS dûmes descendre,, mon compagnon de route et moif lui pour les charges de sa renommée, et moi pour l'agnément de sa société.
Ledîrecteur de la prison nous avait parlé beaucoup
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dé reiécutelii' qui avait tranché la tête de Sand. Un èrime est line Chose si rare dans le duché de Bade, que cette profession est presque une sinécure. Toutefois elle rapporté près de trois mille florins, âàns compter une foule de bénéfices accessoires. Inexécution de Sand hit une fortune pour cet homme, qui vendit tous les cheveux du jeune homme un â un,àla moitié deTÀllemagne. Je vous dirai que ce serait là un terrible peuple, si ce n*était bien évidemment le plus heureux des peuples et le mieux gouverné peut-être. Je vais citer un trait qui montre que ce fanatisihe alla jusqu'au ridicule le plus violent. Le même exécuteur, connu pour un des pliis grands admirateurs de son héros^ fit construire, en découpant le bois de Téchafaud, une tonnelle égayée de vignes grimpantes, où Ton venait pieusement boire de la bière à la mémoire de Sand.
Puisque j*en dis tant déjà, il faut tout dire. Nous apprîmes que, le bourreau de Sand étant mort, son fils continuait le même état, et demeurait à Heidelberg. On nous conseilla de Taller voir. Sur notre premier mouvement de répugnance, on nous répondit qu'en Allemagne les exécuteurs n^étaient pas précisément entourés du même préjugé que chez nous. Le bourreau est ordinairement, dit-on, d'une famille noble déchue* bans les cérémonies Su siècle passé, il marchait à la suite du cortège de la noblesse, et en tête, par consé* quent, de celui des bourgeois. En outre, il est tenu d*avoir pris le grade de docteur en chirurgie. C*est donc unesorle de médecin, qui coupe la tête comme les autres couperaient une jambe: peut-on dire que ses opérations aient seules le privilège de donner la mort?
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C'était au bout de la ville d'Heidelberg, riante et brumeuse, encaissée pat les montagnes, baignée par le Necker, pleihe d*étudiants,de cafés et de brasseries, avec son beau château de la Renaissance à demi-ruiné. Quel dommage I un château de Touraine dans une forteresse de Souabe ! Mais la description sera pour une autre fois : au bout de la ville, dis-je, la dernière maison, à gauche... Comme tout cela est allemand et romantique ! et tout cela est Vrai pourtant... C'est la tnaisoh du docteur Widman% c'est la sienne.
TIII. UNSTISItB AU BOURREAU DE MANHEIM
Nous n*étions pas sans émotions en touchant le marteau de ce logis d'une apparence particulièrement propre et gaie. Des enfants de la ville s'assemblaient derrière nous, mais sans mauvaise intention ; à t^àris, l'on eût jeté des pierres. Une seule idée nous fit rire : ce fut le souvenir d'un monsieur, dégoûté de la vie, qui avait fait une visite pareille à M. Samson, et lui avait dît, en le saluant poliment : « Monsieur, je désirehiîs que vous me guillotinassiez. i» Cet imparfait du subjonctif d'un pareil verbe m^a toujours paru fort plaisant.
Nous voilà donc toujours frappant à la porte du bourreau, car on n'ouvre pas. Quel épisode pour un de ces romans qu'on faisait il y a quelques années I Mais le temps n'était plus de ces ogreries littéraires^ et notre démarche était bien naïve et toute dans l'intérêt de l'arl et de la vérité.
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Au bout de dix minutes, nous entendîmes un bruit de talons éperonnés, puis on ouvrit la porte en tirant beaucoup de verrous. Un homme fort jeune, un peu trapu dans sa taille, à la figure romantique^ nous demanda ce que nous voulions, sans nous prier d'entrer. Nous lui dîmes que nous étions écrivains et cherchions à réunir des renseignements sur Cari Sand. Alors il nous ouvrit entièrement la porte et nous indiqua une salle de rez-de-chaussée fort claire, nous priant d'atten(|fp qu'il eût refermé la lourde porte, ce qu'il fit avec soin.
La chambre où il nous rejoignit après un instant, et qui semblait être son cabinet de travail, était ornée de gravures et d'oiseaux empaillés. « Vous êtes chasseur? » lui dit mon compagnon en frappant sur un fusil à deux coups suspendu au mur. Il répondit par un signe. Pendant l'instant que nous étions restés seuls, j'avais pu jeter les yeux sur une bibliothèque où se trouvaient des livres d'histoire et de poésie. La table placée au milieu de la chambre était couverte de livres et de feuilles manuscrites; sur la cheminée il y avait des bocaux d'animaux conservés dans l'esprit-devin ; il nous apprit lui-même qu'il s'occupait beaucoup d'histoire naturelle. On comprend que notre conversation ne pouvait rester longtemps dans le vague ; nos préoccupations historiques pouvaient seules donner quelque convenance à notre visite, surtout vis-à-vis d'un homme auquel il paraissait impossible d'offrir quelque rémunération. Le docteur Widmann nous donna encore beaucoup de détails, dont plusieurs répétaient ceux que nos passants de la veille nous
ayaîent racontés déjà ; il nous fit voir mêmet après quelque hésitation, le sabre dont son père s'était servi • la forme nous étonna.
Nous nous étions imaginé jusque-là que l'on enlevait la tête fort simplement d'un bon coup de sabre de dragon ou de cimeterre à la turque. L'instrument que nous avions sous les yeux confondait toutes nos idées. Le tranchant était en dedans comme celui d'une serpette; de plus, la lame était creuse et contenait du vif-ai^ent, aGn que, l'élan étant donné au sabre, ce métal, se portant vers la pointe, rendît le coup plus assuré. Ainsi toute l'adresse du... docteur consiste à combiner un mouvement de rotation autour du col, qui, avant de toucher l'os, enlève presque toute la chair; on ne tranche donc pas la tête, on la cueille pour ainsi dire. Nous nous contentâmes de l'explication sans demander aucune expérience.
D'ailleurs, notre pauvre exécuteur de Bade n'a jamais exercé le terrible état de son père. Il nous a confié même qu'il tremblait tous les jours qu'il se commît un crime dans le duché, ce qui est heureusement fort rare, et qu'il ne savait trop à quoi il se résoudrait dans ce cas. Curieux comme des Anglais, nous demandâmes encore à voir la tonnelle dont on nous avait parlé à Heidelberg. Le docteur Widmann, n'ayant pas le temps de nous accompagner au jardin de son père où elle se trouve, appela son domestique, qui nous y conduisit à travers les champs.
Ce jardin est situé au sommet d'une colline chargée de vignes. Un joli pavillon, autrefois ouvert aux buveurs et maintenant fermé depuis que l'enthou-
siasme s'est refroidi par le temps, s'élève au centre de celte petite propriété, et, des deux côtés de ce pavilloD, il y a une tonnelle dont le bois disparaît sous les pampres. Mais laquelle des deux est la tonnelle sacrée aux fidèles de Cari Sand. Notre scrupule historique allait à ce point que nous voulions pouvoir dire si c'était celle de gauche ou de droite. Le valet l'ignorait lui-même, mais il nous dit: « Avez-vous un couteau? — Oui ; pourquoi faire? — Pour faire une entaille dans le bois. Les échafauds se font en sapin.» En effet, l'un des berceaux était en chêne, l'autre en sapin.
Il y a quelques mois, j'ai traversé de nouveau ce beau duché de Bade , qui est le plus charmant pays de r Allemagne , je le sais à présent; l'hiver ne lui avait pas enlevé tout son charme; sous un ciel un peu pâle, l'horizon se teignait toujours de la verdure éternelle des sapins ; les monts couronnés de châteaux s'élançaient toujours du sein de cette Forêt-Noire qui règne sur une étendue de cent lieues , et la pierre rouge des édifices , des églises et des palais semblait toujours chauffée des rayons d'un soleil ardent* Quand j^arrivai à Carlsruhe, on ne parlait que d'une séance orageuse de la chambre des députés (de Bade), qui venait d'avoir lieu la veille. Des membres de l'opposi* tion avaient demandé l'abolition de la peine de mort; le parti conservateur s'était vivement prononcé contre cette proposition. Enfin , des esprits modérés avaient proposé un amendement qui devait concilier les par^ tisans des coutumes féodales et les propagateurs des idées nouvelles. Ces philanthropes demandaient l'in*
trodoction de la guillotine , pour remplacer le vieux système d'exécutiou.
Cette motion révolutionnaire a été au moment de triompher. Seulement les conservateurs ont exprimé leurs craintes que l'introduction de la guillotine ne fût un acheminement vers les idées libérales, et ne provoquât la sympathie du peuple pour les autres institutions progressives de la France. La question en est encore là, je crois. Notre connaissance d'Heidelberg, le docteur Widmann , attend sans doute avec impatience la décision représentative qui , probablement, fixera sod sortetses attributions futures. Je doute que ce jeune homme, qui paraissaiteffrayé de sa condition, terrible et noble à la fois , de chirurgien de gens bien portants, se résigne à Thumble emploi que nos mœurs ont fait à ses pareils , et qui ressemble terriblement à un service de portier.
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A Alextndre Damu I. L'OPÉRA DB FAUST A FRANCFORT
Je vais avec peine — et plaisir, — vous rappeler des idées et des choses qui datent déjà de dix années. Nous étions à Francfort-sur-Mein, où nous avons écrit chacun un drame dans le goût allemand.— J'y reviens seul aujourd'hui.
La ville n'a guère changé malgré les révolutions ; les promenades qui l'entourent depuis 1815 , et qui remplacent ses fortifications, ont seules gagné de l'ombrage et de la fraîcheur. Arrivé le soir, par le chemin de fer de Mayence, j'étais, du reste, plus avide de spectacle que de promenades, et je me suis informé bien vite de ce qu'on jouait au grand théâtre. — On jouait Faw? avec la musique de Spohr.
Nous avions si souvent discuté ensemble sur la possibilité de faire un Faust dans le goût français , sans
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imiter Goethe, Tinimitable^ en nous inspirant seulement des légendes dont il ne s'est point servi, — que, malgré l'heure avancée , je me hâtai d'aller voir au moins la seconde partie de Topera. ^
II était huit heures, et le spectacle finissait à neuf. — Vous rappelez-vous cette grande salle , située au bout des allées de la promenade, et où nous avons vu représenter Griseldù^ dans la loge de la famille Rothschild?... C'était beau, n'est-ce pas, cette pièce héroïque, qui a été en Allemagne le dernier soupir de la tragédie? Et quelle émotion l'actrice inspirait/ même à ceux qui ne comprenaient pas la langue; — et quel drame populaire que celui-là, dans lequel une reine est obligée, au dénoûment, de demander pardon à la fille d'un charbonnier I
La salle , cette fois, était garnie d'une foule plus compacte et plus brillante que celle que nous avions vue assister à Griseldis. C'est qu'ici comm« partout la musique exerce l'attraction principale. La salle est fraîchement restaurée, jaune et or, — et l'on voit toujours au-dessus du rideau l'horloge qui, continuellement, indique l'heure aux spectateurs : attention toute gerknanîque.
Lorsque j'entrai, on en était à cette scène de bal où Pon danse une sarabande dans laquelle chacun tient un flambeau à la main ; rien n'est plus gracieux et plus saisissant. Chaque couple s'éloigne ensuite et disparait tour à tour dans la coulisse , et le nqpibre des flambeaux diminuant ainsi, amène peu à peu l'obscurité, image de la mort. — Puis le tam-tam résonne et le diable paraît.
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Quelle entrée I Alors éclate un chant de basse moitié mélancolique et moitié sauvage, tour à tour énergique et chevrotant, avec des modulations finales dans le goût du dix-huitième siècle , qu'interrompent des accords stridents. .L'acteur a laissé quelque chose à désirer dans l'exécution de ce morceau, développé à la manière de l'air de la Calomnie. La musique de Spohr rappelle beaucoup celle de Mo2art« Ayez soin, si jamais vous mettez à la scène un Faust ^ comme je crois que voils en avez l'intention , de faire le diable très-rouge de figure; c'est ainsi qu'on le représente en Allemagne, et cela est d'un bon effet.
Ensuite, j'admirai la facilité des changements à vue : une toile qui tombe et deux pans de coulisse qui avancentt voilà tout : excepté dans les décorations compliquées. Nous étions tout à Theuredans un palais, nous voilà dans une rue; puis voici la campagne éclairée des feux du soir. Faust roucoule son amour à lablonde enfant qu'il aime, et le diable ricane dans le fond, avec une ariette de vieux buveur.
Nous passons à une salle gothique t quatiior ma^ gnifique qui finit par devenir un quintette. -*- Toute la salle éclate de rire. Qu*est-ce donc? C'est le diable qui vient d^entrer avec un costume de jésuite ; — la ville protestante de Francfort se permet cette allusion irrévérente. Le visage rouge du diable se découpe comme un as de cœur entre la souquenille et le chapeau noirs. Mais ce n'est plus le temps de rire; — l'heure sonne au cadran du ciel; Méphistophélès fait un signe ; — un démon entièrement rouge sort de terre et pose la main sur Faust : — le diable de la
pièce est trop grand seigneur pour l'emporter loimême. Puis rœil plonge dans les cavernes souterraines; une pluie de fusées tombe du cintre... et le spectacle est terminé... à neuf heures. Un théâtre qui a une horloge est un théâtre consciencieux. Aussitôt que la représentation dépasse Pheurede quelques minutes, on siffle. Je vous recommande aussi cela comme amélioration à introduire chez nous.
Il n'y a rien à tirer du libretto que Spohr a réchauffé des sons de sa musique; mais à ce propos je veux vous entretenir de quelques recherches que j'ai faites sur ce personnage, en traversant les Pays-Bas pour me rendre ici. Faust, pour un grand nombre d*érudits, est le même que le Johann Fust, dont le nom brille entre ceux de Gutenberg et Faust Schœffer , autour du célèbre médaillon des éditions stéréotypes. Il y a trois têtes barbues qu'on a réunies, ne sachant au juste laquelle des trois avait réellement inventé cette terrible machine de guerre appelée la presse.
Strasbourg célèbre Gutenberg; Mayence célèbre Faust. Quant à Schœffer, il n'a jamais passé que pour le serviteur des deux autres. Faust était orfèvre à Mayence; Gutenberg, simple ouvrier, l'aida dans sa découverte, et cette union du capitaliste inventeur avec le travailleur ingénieux produisit ce dont nous usons* et abusons aujourd'hui.
Faust était, dit-on, le gendre de Laurent Cdster, imagier à Harlem. Ce dernier avait déjà trouvé l'art d'imprimer les figures des caries. Faust eut l'idée, à ^/on tour, de tailler sur bois les légendes, c'estj|idire les noms de Lancelot , d'Alexandre et de ^
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qui, jusque-là, avaient été écrites à la maÎD. Cette pensée en fit naître encore une autre chez Faust, ce fut de sculpter des lettres isolées, en bois de poirier, afin d'en former facultativement des mots. Gutenberg, chargé d'assembler ces lettres, eut à son tour l'idée de les faire fondre en plomb , et Schœffer , le travailleur en sous ordre, qui, à ses moments perdus, était vigneron, conçut la pensée d'employer, pour la reproduction nette des caractères, une sorte de machine établie dans le système du pressoir qui foule les raisins.
Telle fut la triple combinaison d'idées qui sortit de ces trois têtes, — semblable dans ses résultats aux trois rayons tordus de la foudre de Jupiter.
Rentrerons-nous dans le roman en admettant la légende qui suppose que Faust, s'étant ruiné dans les premiers frais de son invention , se donna au diable afin de pouvoir l'accomplir? Ceci est probablement une invention des moines du temps, irrités, et de l'effet prévu de l'imprimerie, et du tort qu'elle leur fai- ^it dans leurs intérêts comme copistes de manuscrits.
Voici comment quelques auteurs supposent que Faust conçut l'idée de la reproduction des lettres. — En sa qualité d'orfèvre, il avait été chargé d'exécuter les fermoirs d'une Bible, dont le supérieur d'un couvent voulait faire présent à 1 evêque de Majence.
Il se rendit au couvent pour remettre son travail et se faire payer. On le fit attendre dans une salle . dont ie centre était occupé par une vaste table , autour de laquelle une vingtaine de moines travaillaient assidûment.
A quoi travaillaient ces moines? Ils s'occupaient à
gratter des manuscrits grecs et latins pour les rendre propres à subir une écriture nouvelle. Faust jeta les yeu}^ sur un Homèfe dont les premières lignes allaient disparaître...
« malheureux I dit-il au naoine, que vçux-tu écrire à la place de V Iliade ^y>
El ses yeux tombaient attendris sur le vers qu'on peut traduire ainsi :
Il B*6n Allait le long de la mer retentissante.
£q ce moment le supérieur entrait. F^'Ust lui demanda à quel usage oa destinait ces feuilles quand elles seraient grattées.
Il s'agissait de reproduire un livre de controverse, Thomas A'Kempis, ou quelque autre. Faust ne demanda d'autre prix de son travail que ce manuscrit, qu'il sauva ainsi de la destruction. Les moines sourirent de sa fantaisie et de sa simplicité, Il fallait un écrit pour qu'il pût sortir du couvent avec le livre. Le prieur le lui donna obligeamment, et imprima son cachet sur le parchemin. Un trait de lumière traversa l'esprit de l'orfèvre, il pouvait s'écrier : Eurêka I comme Archimède. Et combien il faut reconnaître la main de la Providence dans la combinaison de deux idées, quand on songe que depuis des milliers d'années on avait imprimé des sceaux et des cachets avec légendes, des inscriptions même (comme on en a retrouvé à Pompéi), qui servaient à marquer les étoffes! Faust concevait la pensée de multiplier les lettres et les épreuves pour reproduire la parole écrite.
Faust emporta, comme la proie de l'aigle, le mi^?
SOUVElfIRS DE THURINGE. 7i
pnscrit et l'idée. — Celte dernière na se présentait pas encore nettement à son esprit,
« Quoi I se disait-il , il peut dépendre de Tignorance ou de l'intention funeste de quelques couvents de moines de détruire à tout jamais la tradition intelligente et libre de Tesprit humain I Les chefs-d'œuvre des philosophes et des poètes , qu'ils appellent pro* fanes, pourraient entièrement périr par le crime d'un fanatisme aveugle, comparable à celui qui anéantit jadis la bibliothèque d'Alexandrie I L'ordre d'un pape — tel que Borgia, qui règne à Rome, — suffirait pour faire exécuter cela dans toute la chrétienté ; car les moines sont à peu près les seuls dépositaires de ces trésors qu'ils prétendent conserver... )>
En se répétant cela , en serrant contre sa poitrine YHomère qu'il venait de sauver, et qui peut-être était le dernier, Faust rêvait à la reproduction du cachet du supérieur, à la possibilité (je graver des pages entières de lettres en relief, qui viendraient se marquer sur destablettesousurdu vélin. Rentré danssa maison, et en proie aux combinaisons de son esprit, il ne songeait pas que la misère et le désespoir, cortège ordinaire du génie, venaient d'y pénétrer avec lui.
Peut-être est-ce là l'idée de cette scène ^u barbet noir que Faust rencontre dans une promenade, et qui, une fois, dans sa chambre, grandit jusqu'au plafond et révèle l'esprit du mal.
Tout le monde connaît les souffrances de Vimenteur, — si admirablement décrites par Balzac dans la Recheixhe de Vabsolu et dans Quinola. Celles de Faust, si Ton en croit les légendes, ne le cédèrent h
aucun autre. Persécuté en Allemagne, il vint à Paris avec sa première Bible imprimée, et se présenta à Louis XI, qui d'abord Taccueillit bien. Mais le fanatisme guettait sa proie ; — on parvint à le faire passer pour sorcier, et il faillit être brûlé en place de Grève, pour avoir vendu des Bibles entièrement semblables Tune à l'autre , — et qui n'avaient pu être exécutées que par artifice diabolique.. •
C'est comme magicien que les légendes répandues ou fabriquées par les moines le considèrent principalement. Il en existe d'innombrables, tanten Allemagne qu'en France, où la Bibliothèque bleue a réuni ses exploits principaux. Le plus curieux de tous est celui qui consiste à avoir avalé sur une route une voiture de foin qui gênait son passage, — avec les chevaux et le cocher.
Il y a aussi la scène de fantasmagorie à la cour de l'empereur d'Allemagne, dans laquelle ce dernier prie l'enchanteur de le faire souper avec Alexandre, César et Cléopâtre. Ce qui, dit-on, eut lieu en effet.
Goethe s'est servi, dans le second Fav^t, de celte anecdote, en la modifiant et en faisant apparaître Hélène, ce qui appartient encore à la tradition primitive. On se demande pourquoi celle-ci suppose unanimement que Faust avait commandé au diable de ressusciter pour lui la belle Hélène de Spartci^ dont il eut un fils, et avec laquelle il vécut vingt-quatre ans, aux termes de son pacte? Peut-être est-ce le souvenir de l'anecdote relative au manuscrit de Yliiade qui conduisit à cette idée. L'admirateur d'Homère devait être en esprit l'amant d'Hélène.
Dans le Fattst primitif qui se joue eu Alleinagne, sur les théâtres de marionnettes, on voit paraître ce personnage d'Hélène. Là, le diable s'appelle Gaspard, et un duc de Parme y joue le rôle de l'empereur, qu'on n'aurait pas sans doute laissé représenter sous forme de pantin.
On peut citer encore le roman de Klinger, sur Faust, écrit très-spirituellement à la manière de Diderot, et dans lequel on voit Faust porter son invention dans toutes les cours de l'Europe, sans réussir à autre chose qu^à se faire rouer, pendre ou brûler, ce dont le diable le sauve toujours au dernier moment, en vertu de leur pacte. Dans chacun des pays où il se réfugie tour à tour, il ne voit que meurtres, débauches et iniquités : en France^ Louis XI ; en Angleterre, Glocester; en Espagne, l'Inquisition; en Italie, Borgia.... Si bien que le diable lui dit: Quoi! tu te donnes tant de peine pour ce misérable genre humain ? — Pour le sauver 1 pour le transformer !.•.. s'écrie Faust, car l'ignorance est la source du crime. — Ce n'est pas, répond le diable, ce qui se dit dans l'histoire du pommier...»
Il n'est pas dans tout cela question de Marguerite ; c'est que Marguerite est une création de Goethe, et même le type d'une femme qu'il avait aimée. Cette figure éclaire délicieusement toute la première partie de Faust, tandis que cçlle d'Hélène, dans la seconde parlie, est généralement moins sympathique et moins comprise, quoiqu'elle appartienne exactement à la tradition.
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