VI. FRANCFORT
Alexandre Dumas avait donc fait honneur à ma lettie en vers datée de Strasbourg» Il m'avait envoyé «ne forte somme qui me permit de sortir avec éclat de Thôtel du Soleil.
Je me hâtai d'aller prendre le bateau à vapeur du Rhin et le lendemain j'arrivai à Mayence, le surlen-* demain à Francfort.
Voici à peu près la physionomie de cette ville.
Francfort est entourée, depuis 4 84 5, d'une ceinture de promenades qui remplacent ses antiques fortifications. Quand on a parcouru ces allées riantes, qui -aboutissent de tous côtés aux bords du Meio, on peut s'aller reposer dans Tile verte et fleurie du MainlusL C'est là le centre des plaisirs de la population, et aussi le rendez-vous des belles compagnies. Du pavillon élé^ gant qui domine ce jardin on admire une des plus belles perspectives du monde, la vue de Francfort s'é* tendant sur la rive gauche, a?ft ses quais bordés d'une forêt de mâts, et du faubourg de Sachsenhausen situé à droite, qu'un pont immense joint à la ville; des palais aux riantes terrasses, de longues suites de jar* dins et des restée de vieilles tours< embellissent les bords du fleuve, oii le soleil couchant se plonge commt
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dans k mer» ttnditqu la chaîne du Taanus femeau Ida rtiorisoii (te ses dentelures bleuâtres. C'est une de ces belles et complètes impressions dont le soure^ nir est éternel; une vieille ville, une magnifique oon* trée^ une vaste étendue d'eau : spectacle qui réunit dans une harmonie merveilleuse toutes les œuvres de Dîau, de l'homme et de la nature.
Dèa qu'on pénètre dans les rues, on retrouve avec plaisir cette physionomie de ville gothique qu'on a rêvée pour Francfort, et que le goût moderne a presque partout altérée dans les cités allemandes. Il y a encore des rues tortueuses, des maisons noires, des devan* tares sculptées, des étages qui surplombent, des puits sarmoDtéji d'une cage de serrurerie, des fontaines aux attributs bizarres, des chapelles et des églises d'une architecture merveilleuse, mais qui malheureusement, catholiques au dehors, sont prolestantes à l'intérieur, c'est'i^ire nues et dégradées. L'esprit a été tué dans CM superbes enveloppes de pierre, et elles ressemblent aujourd'hui aux coquillages de nos musées, où l'oreille attentive croit distinguer un vent sonore, mais que la vie n^habite plus.
Les rues de Francfort sont très-animées, et les étalages encombrés partout de marchandises; les fourrures et les cristaux de Bohême font maudire à chaque pas nos douanes françaises , et excitent le voyageur aux projets de contrebande les plus immoraux. Je ne veux point cacher que nous rêvâmes tous pendant plusieurs jours aux moyens d'introduire frauduleusement dans notre^trie un certain nombre de verres, de fioles^ de carafes, et autres ravissantes bagateUes
dont nos dames étaient folles et que la douane ne laisse entrer à aucun prix. K 'est-ce pas là une cruelle raillerie de l'industrie française 7 mais la question est trop sérieuse pour que je veuille l'entamer ici.
L'hôtel de Ville de Francfort, qu'on appelle le Rœmer, est d'un gothique peu ouvragé, surtout pour qui a vu les Hôtels de Ville de Flandre. Les salles basses sont remplies de boutiques et d'étalages, comme rétait notre Palais de Justice de Paris, et la décoration des salles conservées est plus curieuse que brillante. La plupart ont été décorées, dans le courant des deux siècles derniers, avec des plafonds, des panneaux et des sculptures d'un rococo allemand fort bizarre. Les salles des sénateurs, des bourgmestres, des conseillers, etc., appartiennent à ce goût suranné qui par toute l'Allemagneafleuri sihardimentdans Tintérieur des édifices gothiques. Une seule salle, la fameuse salle des Empereurs, conserve encorer sa configuration primitive ; mais on l'a si singulièrement peinte qu'elle a maintenant tout l'effet d'un décor moyen âge de l'Ambigu.
Cette salle n'a nullement, du reste, le caractère imposant qu'on pourrait lui attribuer. Les Guides du voyageur annoncent qu'elle contient les statues et les armures de trente-deux empereurs d'Allemagne; mais il faut bien dire que tout cela n'existe qu'en peinture. Les trente-deux niches . qui répondent à autant de netvures partant delà voûte et que relient des arcsboutants de bois sculpté, sont peintes uniformément en couleur de marbre blanc et noir, et sur la muraille même les statues des empereurs sont figurées en
trompe-l'œil» à dater, je crois, du grand Witikiud jusqu*à feu l'empereur François, que pourtant Napoléon a réduit à n'être plus qu'empereur d'Autriche, et non d'Allemagne. Ce qu'il y a là de merveilleux, c'est que la salle ne contenant^ en effet, que trente-deux niches, l'empire a fini juste au trente-deuxième empereur. On parle de gagner sur l'épaisseur du mur une ireote-troisiëme niche pour le César actuel ; mais nous sommes certains que l'empereur d'Autriche se refusera à cette plaisanterie de mauvais goût. Il n'y a plus de César au monde, et Napoléon lui-même n'et a été que le fantôme éblouissant I
On me permettra de ne point dire en quelle compagnie nous fîmes un jour une excursion dans la principauté de Hesse-Hombourg, ni à quelle charmante fêle nous prîmes part dans un château gothique tout moderne, au milieu d'une épaisse forêt de chênes et de sapins. Je croyais faire un de ces romanesques voyages de Wilhelm Meister^ où la vie réelle prenc des airs de féerie, grâce à l'esprit, aux charmes et aux sympathies aventureuses de quelques personnes choisies. Le but de l'expédition était d'aller à Dornshath itUy mot qui, dans la prononciation allemande, se dit à peu près Tov/mesauce. Or, savez-vous ce que c'est que ce lieu, dont le nom est si franchement allemand et si bizarrement français à la fois? C'est un village ûii l'on ne parle que notre langue, bien que l'allemand règne à cinquante lieues à la ronde, même en dépassant de beaucoup la frontière française. Ce vi!lage est habité par les descendants des familles protestantes exilées par Louis XIY. Dornshausen leur fut donné à
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cette époque, m'a-^t-on dit, par le prince électeur de Nassau, et ils sont restés, eu^ et leur lignée, dans cet asile austère et calme comnie leur résignation et leqr piété.
Cette population est toute française encore, car les habitants ne sont jamais mariés qu'entre eux, et le l)eau langage du dix-septième siècle s'est transmis à ceux d'aujourd'hui dans toute sa pureté. Vous peiadrezi-vous toute Qotre surprise en entendant de petits eofants, jouant sur la place de Téglise, qui parlaient la langue de Saint-Simon et se servaient sans le savoir des tours surannés du grand siècle? Nous en fûmes tellement ravis que, voulant mieux les entendre parler, nous arrêtantes une marchande de gâteaux pour leur distribuer toute sa provision. Après le partage, ils ge mirent à jouer bruyamment sur la place, et la marchande nous dit ; « Vous leur avez fait tant dejoye que les voilà qui courent présentement comme des harlequins. » H faut remarquer que le nom d'Arlequin s'écrivait ainsi du temps de Louis XIV, avec qn h aspiré, comme on peut le voir notamment dans la comédie des Comédiens de Scudéri,
N'est-ce pas là une merveilleuse rencontre, et qui valait tout le voyage ? Je dois ajouter malheureusement que cette population française de pornshausen n'est pas physiquement brillante, bien qu'elle ait, nous at-on dit, donné le jour à M, Ancillon, le ministre de Berlin. Les Allemands que nous rencontrions en nous y rendant nous disaient : « Vous allez entrer dans le payçdes Bossus. » Il est vrai que jamais nous ne vîmes plus de bossus que dans ce caRtpp ; cette race, qui ne
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s'est jamais mélangée, est grêle et racbitique, comme la noblesse espagnole, qui de même ne se marie qu'entre elle. Les familles de Francfort prennent des servantes à Dornshausen, afin d'apprendre le français à leurs enfants. Le grand souvenir de la révocation de l'édit de Nantes et d'une si noble transmission d'héritage aboutit h cette vulgaire spécialité.
Après uQ mois de séjour, nous avons quitté Francfort dont j'aurai à reparler plus tard*